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vendredi 25 janvier 2013

Karl Popper, Thomas Kuhn : Vie et mort des découvertes

Logique de la découverte scientifique, 1934.

Karl R. Popper 

En 1919, une équipe de physiciens observa que, comme l’avait prédit Albert Einstein, les rayons lumineux étaient courbés à proximité du Soleil. Cette confirmation de la théorie de la relativité générale frappa le jeune Viennois Karl Popper. S’inspirant de l’exemple d’Albert Einstein, qui avait déclaré que sa nouvelle théorie devait être incorrecte si le phénomène prédit n’était pas observé, Popper avança que le propre d’une théorie scientifique était de prévoir des expériences qui pourraient éventuellement la réfuter. En revanche, les théories évitant de donner prise aux réfutations, que ce soit en restant très vagues ou en multipliant les hypothèses auxiliaires ad hoc, devaient être considérées comme pseudoscientifiques. La psychanalyse et le marxisme, selon lui, étaient des exemples typiques de théories non réfutables.
Cette idée d’une démarcation entre science et pseudoscience était étroitement associée à une critique de l’induction (1). À la suite de David Hume, Popper faisait en effet remarquer qu’un nombre, aussi grand soit-il, d’observations positives ne permet pas de conclure à la vérité d’une proposition universelle, comme une loi physique. En revanche, des observations négatives nous autorisent à décréter qu’une proposition est fausse. Ainsi, la proposition « tous les cygnes sont blancs » n’est pas vérifiable, mais simplement réfutable : il suffit de trouver un cygne noir. Qui plus est, Popper rejetait l’idée que les théories scientifiques proviennent directement de l’observation puisque selon lui l’imagination joue un rôle non négligeable dans leur élaboration. L’important pour assurer la scientificité des théories est uniquement qu’elles soient réfutables. Ce qui signifie bien sûr qu’elles sont condamnées à rester définitivement conjecturales.

Ce disant, Popper s’en prenait directement aux néopositivistes du cercle de Vienne qui voulaient bâtir une véritable « conception scientifique du monde », prétendument vérifiable. Au-delà de cette controverse, sa thèse critiquait toute une conception de la science basée sur l’idée qu’il est possible de confirmer définitivement des théories.

Traduit en anglais en 1959 et en français en 1973, La Logique de la découverte scientifique est devenu rapidement une référence en philosophie des sciences. Il rencontra même un écho très favorable auprès d’une partie de la communauté scientifique. En revanche, certains historiens des sciences jugèrent que le critère de démarcation de Popper était trop sévère, car leurs études montraient qu’en réalité, les scientifiques sont loin de toujours chercher à réfuter les théories existantes.

Thomas Lepeltier (Sciences Humaines)

Karl Popper (1902-1994)
Karl Raimund Popper naît à Vienne d’un père avocat et d’une mère musicienne. Ses interrogations épistémologiques conduisent à la publication en 1934 de son œuvre majeure, La Logique de la découverte scientifique. D’origine juive, il émigre en 1937 en Nouvelle-Zélande, où il écrit son autre grand ouvrage, de philosophie politique cette fois, La Société ouverte et ses ennemis (1945). L’année suivante, il obtient un poste à l’École d’économie de Londres grâce à l’appui de l’économiste Friedrich von Hayek et de l’historien d’art Ernst Gombrich. Il y restera jusqu’à sa mort.

La Structure 
des révolutions scientifiques, 1962.

Thomas S. Kuhn 

L’observation et l’expérience peuvent et doivent réduire impitoyablement l’éventail 
des croyances scientifiques admissibles, autrement 
il n’y aurait pas de science.
 
La Structure des révolutions scientifiques a eu une influence considérable chez les scientifiques mais aussi chez bon nombre de spécialistes de sciences humaines : historiens, économistes, sociologues… Publié en 1962 et tiré depuis à un million d’exemplaires, ce livre au succès indéniable a fait sa petite révolution sur la manière de penser la science, et s’est attiré nombre de critiques. Thomas Kuhn, professeur au MIT, y renouvelle en effet complètement la dynamique même du progrès scientifique.


Selon la doctrine positiviste dominante, le progrès des sciences naissait de l’accumulation des connaissances. On concevait qu’en ajoutant des résultats aux théories, on devrait se rapprocher toujours plus du vrai au fur et à mesure des siècles. Selon Kuhn, cela ne se passe pas ainsi. Le progrès scientifique procède par une succession de périodes calmes et de ruptures. Pendant les périodes stables, la discipline se développe, organisée autour d’un paradigme (2) dominant, sorte de cadre théorique auquel adhère la communauté des professionnels du moment. Par exemple, la mécanique newtonienne a fonctionné ainsi du XVIIe siècle au début du XXe siècle sans être remise en cause. On y accumule des connaissances, mais aussi des problèmes à résoudre.


Lorsque ces anomalies se multiplient, une crise survient, qui peut déboucher sur une révolution scientifique. Un nouveau paradigme, contredisant l’ancien, produira de nouveaux cadres de pensée. La théorie de la relativité d’Albert Einstein par exemple a permis de rendre compte de faits inexpliqués, telle l’impossibilité de dépasser la vitesse de la lumière dans le vide. Et c’est ainsi que la physique des particules s’est émancipée de la physique newtonienne. Par ce schéma, Kuhn souligne également l’inscription sociale de l’activité scientifique. Si une certaine théorie domine provisoirement, c’est qu’un réseau de chercheurs la défend et la propage. Au IIIe siècle av. J.‑C., Aristarque de Samos défendait déjà l’hypothèse héliocentrique, mais aucune oreille ne l’écoutait. Le système géocentrique de Ptolémée satisfaisait aux exigences de la science normale (3) de l’époque.


Loin donc de suivre le cours d’un long fleuve tranquille, le progrès des sciences est discontinu : il procède par bonds, conflits, et rivalités… Kuhn souligne par là même le caractère relatif de la connaissance et met en question l’objectivité des scientifiques. Cette conception en hérissera plus d’un…


Sophie Desbois (Sciences Humaines)


Thomas Kuhn (1922-1996)
Docteur en physique en 1949, Thomas Kuhn enseigne tout d’abord l’histoire des sciences à Harvard, qu’il quitte en 1956 pour Berkeley. Il publie en 1962 La Structure des révolutions scientifiques, ouvrage dans lequel il soutient, contre Karl Popper, que les théories scientifiques ne sont pas invalidées dès qu’elles sont réfutées, mais plutôt dès qu’elles sont remplacées par une autre théorie. En 1964, il est nommé professeur à l’université de Princeton, puis s’installe à Boston en 1979 où il enseignera au MIT jusqu’en 1991.

NOTES
1.Démarche consistant à conjecturer des lois ou des théories à partir d’une série de faits convergents. 
La déduction est le mouvement inverse : on part de la théorie pour prédire des faits probables.

2.Chez Thomas Kuhn, ensemble cohérent d’idées, de lois et de résultats empiriques appuyant ou corroborant une théorie scientifique.

3.État de la science accepté par la communauté en un moment de l’histoire .

mardi 4 décembre 2012

Maitre Bachelard, l'homme du "feu"

“C’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique.”

Penser rationnellement, scientifiquement, n’est pas un processus spontané de l’être humain. Cela ne peut se faire qu’après avoir surmonté un certain nombre d’obstacles épistémologiques. Telle est la thèse centrale de l’ouvrage majeur de Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique (1938). Témoignant d’un attachement profond pour la fonction de professeur qu’il exercera jusqu’à la fin de sa vie, Bachelard puise le cœur de son épistémologie dans l’enseignement. Soucieux de comprendre le développement de l’esprit humain, il reproche aux professeurs de sciences de ne pas assez prendre conscience des connaissances empiriques déjà accumulées par l’élève lorsqu’il arrive à l’école. Le professeur n’a donc pas pour rôle de transmettre un savoir expérimental mais de le changer, « de renverser les obstacles déjà amoncelés par la vie quotidienne ». À partir de cette observation de professeur, Bachelard conçoit l’avancée scientifique comme une lutte permanente contre les « obstacles épistémologiques ». Le premier obstacle épistémologique à surmonter, selon Bachelard, est l’observation elle-même, s’opposant, dès lors à la « perception immédiate » comme instrument de connaissance et notamment au principe de l’induction, propre aux empiristes. Pour lui, la science ne provient pas du raffinement de l’intuition sensible. La vérité scientifique n’est pas à chercher dans l’expérience ; c’est l’expérience qui doit être corrigée par l’abstraction des concepts. Mais ces obstacles épistémologiques ne sont pas de simples erreurs contingentes. Ils sont constitutifs en eux-mêmes du développement scientifique. L’esprit doit alors commencer par critiquer ce qu’il croit déjà savoir, c’est-à-dire en rompant avec le sens commun qui procède généralement par images et qui nuit à l’élaboration de concepts précis. Pour illustrer son propos, Bachelard prend l’exemple de l’électricité. Au xviiie siècle, on se pressait aux amusantes expériences dans lesquelles un public mondain tressaillait sous l’effet des chocs électriques alors qu’« il faut attendre la science ennuyeuse de Coulomb pour trouver les premières lois scientifiques de l’électricité ». Dans un cas, il y a perception immédiate d’un phénomène mais sans compréhension, dans le second se développe un véritable processus d’interprétation dû à un effort d’abstraction. L’approche scientifique se constitue donc en rupture radicale avec nos modes habituels de pensée et d’expression. Bachelard réfute donc ceux qui tiennent notre perception immédiate pour un instrument de connaissance. C’est la capacité de formuler des interrogations pertinentes qui signe la marque du véritable esprit scientifique : « Toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a eu de question, il ne peut y avoir de connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit. » Cependant, Bachelard comprend qu’il ne suffit pas d’énoncer ces obstacles pour les voir disparaître. Il les soupçonne d’avoir une consistance psychologique, de faire partie d’une sorte d’inconscient épistémologique, une antichambre de la raison. Très inspiré par les travaux de Carl G. Jung, Bachelard va alors inventer « la psychanalyse de la connaissance objective ». Alors que la psychanalyse a pour but d’aider à se libérer d’un passé traumatique, la psychanalyse de la connaissance objective devrait, pense Bachelard, permettre à la raison de se libérer de ses croyances antérieures, des images poétiques qui la hantent. Il réalise, par ailleurs, que cet inconscient cognitif est lié, comme l’inconscient freudien, à des représentations sexualisées. En témoigne l’interprétation sexuelle d’une réaction chimique dans laquelle deux corps entrent en jeu. Il est fréquent d’analyser ces deux corps en considérant l’un comme actif tandis que l’autre serait passif selon une logique sexuelle. Cette vision va à l’encontre de l’esprit scientifique mais elle est, selon Bachelard, une étape inévitable : « Toute science objective naissante passe par la phase sexualiste. » C’est alors que le rationalisme engagé qui semble guider son projet philosophique va le mener vers une tout autre voie, celle de la poésie et de l’imagination qui aboutira, la même année, à son œuvre la plus étudiée aujourd’hui, La Psychanalyse du feu (1938). Car, en effet, si Bachelard compte encore beaucoup dans le paysage français, il s’agit davantage du Bachelard « nocturne », celui qui étudie la poésie, qui influence de manière décisive la critique littéraire. Des auteurs comme Roland Barthes et le cercle de Genève ont su tirer parti de cette œuvre et montré comment elle conformait l’unité d’une pensée.

Surrationalisme

Dans la théorie historique des sciences de Gaston Bachelard se dessine en filigrane une anticipation du futur de la science, la certitude qu’une nouvelle théorie scientifique viendra modifier radicalement le socle actuel de nos connaissances. Ce progressisme à toute épreuve, ce rejet de l’ordre établi, Bachelard l’appelle le « surrationalisme ». Par analogie avec le surréalisme, le surrationalisme se place comme l’avant-garde du rationalisme. De même que les surréalistes ont rompu avec l’esthétique traditionnelle et institutionnelle, le surrationalisme rompt avec le conservatisme de la raison. La référence au surréalisme évoque le caractère subversif de sa constitution. La raison devient une valeur, plus qu’un système normatif. Un idéal régulateur vers lequel l’esprit scientifique doit tendre, en opposition avec le sens commun. Elle n’est alors jamais acquise. Bachelard lui-même n’a cessé d’y aspirer : « Rationaliste ? Nous essayons de le devenir. »

Gaston Bachelard (1884-1962)

Né à Bar-sur-Aube en 1884, Gaston Bachelard suit un itinéraire philosophique atypique et ne se tournera que tardivement vers l’épistémologie. Né dans une famille d’artisans cordonniers, il travaille aux Postes et Télégraphes pendant de nombreuses années. Il se tourne vers les sciences et devient, au retour de la guerre, professeur de physique et de chimie au collège de Bar-sur-Aube. Il se tourne ensuite vers la philosophie, obtient en 1922 l’agrégation et enseigne à l’université de Dijon avant de devenir professeur à la Sorbonne puis directeur de l’Institut des sciences et des techniques.

L’Esprit conscient

David Chalmers, 2010, L'esprit conscient.

Né en Australie en 1966, David Chalmers s’est fait remarquer dès l’âge de 30 ans avec son livre désormais classique L’Esprit conscient (Ithaque, 2010). Il enseigne à l’Australian National University et à la New York University. 
Sur son site, Chalmers a recensé aussi des milliers d’articles en philosophie de l’esprit. (http://consc.net/chalmers/)

Une vidéo circule sur Internet où l’on peut voir le philosophe David Chalmers, cheveux long et blouson de cuir, se produire sur scène en 2010 pour chanter (très mal) son Blues du zombie.
 

Le « zombie » en question est un personnage de son livre L’Esprit conscient, l’une des références principales de la philosophie de l’esprit contemporaine. Supposons, écrit Chalmers, un monde de zombies, c’est-à-dire un monde où vivent des individus en tout point comparables aux humains : même physique, même biologie, mêmes actions… sauf qu’ils n’ont pas conscience d’exister. Ils agissent donc sans conscience d’agir, comme des somnambules. Ils peuvent manger, boire, courir, mais ils ne connaissent pas les phénomènes de conscience tels que le goût de la fraise, la douceur des rayons de soleil sur la peau, la tristesse de la séparation. 

Des êtres vivants et agissants mais privés de ces phénomènes (que les philosophes appellent « qualia  ») sont-ils concevables ? Si l’on admet que oui (comme la plupart des scientifiques qui prétendent expliquer le fonctionnement du cerveau en termes de physique ou de biologie), c’est que la conscience ne leur est pas nécessaire. Le goût des choses qu’est la conscience est un « supplément d’âme » rajouté à l’univers matériel. Un supplément d’âme ? Cela rappelle la théorie dualiste de René Descartes qui postulait la coexistence de deux substances : le corps et l’esprit. C’est bien une forme de dualisme, répudié par la plupart des philosophes de l’esprit contemporains, que réhabilite Chalmers, à sa manière, car il admet que la conscience « survient sur des faits physiques »

Son livre a marqué les esprits car il n’est pas seulement celui d’un philosophe au profil atypique, il respecte tous les critères du raisonnement rigoureux : expériences de pensée, discussions critiques des thèses en présence, démonstration serrée fondée sur des arguments logiques. Voilà pourquoi il est vite devenu incontournable.

L’Être et l’Événement

“Le dépit philosophique provient uniquement de ce que, s’il est exact que ce sont les philosophes qui ont formulé la question de l’être, ce ne sont pas eux mais les mathématiciens qui ont effectué la réponse à cette question.”

Si Alain Badiou est en vogue dans les médias, c’est moins pour ses théories philosophiques que pour ses prises de positions politiques. C’est pourtant au sein de ses ouvrages les moins engagés qu’il marque véritablement le paysage philosophique contemporain. Aussi la théorie exposée dans son ouvrage principal, L’Être et l’Événement, rompt-elle avec la volonté que Badiou avait d’ordonner sa réflexion dans l’unique sens de l’action politique. Il y développe une réflexion « métaontologique » sur le rapport entre le savoir mathématique et l’être-en-tant-qu’être. À partir de la théorie des ensembles du mathématicien Georg Cantor, Badiou propose d’appréhender les mathématiques comme fondement de l’ontologie. Mais cette idée est vouée selon lui à ne convenir ni aux philosophes, qui se trouvent dépossédés de la question ontologique, ni aux mathématiciens, qui préfèrent se cantonner à la recherche mathématique pure. En fondant la connaissance du réel comme un savoir, les mathématiques deviennent le discours de ce savoir impliquant que le réel est en lui-même fondamentalement mathématique. En vérité, l’objectif de Badiou est de poser un savoir transhistorique qui articulerait le savoir, l’ontologie et les vérités produites historiquement par l’homme. Savoir par excellence, les mathématiques n’ont, en effet, pas accès à ce qui n’entre pas dans la catégorie de l’être-en-tant-qu’être, c’est-à-dire à l’événement. L’événement selon Badiou ne correspond pas à un savoir mais à des vérités esthétiques, politiques, ou amoureuses… Contingent par nature, l’événement ne peut pas être prédit. Tenant en échec la logique du calcul mathématique, il est de l’ordre du coup de foudre amoureux ou de l’ordre politique avec la révolution. Reprenant l’injonction pascalienne « il faut parier », Badiou propose de parier sur la politique communiste contre le savoir dogmatique, l’ordre mathématique du capital. Figure philosophique de l’engagement, le pari prend acte de l’imprévisibilité de l’événement, là où la vérité « subjectivisée » s’incarne. En tant que métaontologie, la philosophie de Badiou prétend, dès lors, combiner le savoir intemporel incarné par les mathématiques et les vérités historiques afin de dépasser le dualisme stérile entre le savoir et la vérité (1), entre l’être et l’événement.

(1) La vérité en acte 

La vérité, selon Alain Badiou, n’est pas une affaire de théorie mais « une question pratique » qui surgit au cœur de l’événement, c’est-à-dire « de ce qui arrive ». Ce n’est alors plus l’adéquation d’un discours à son objet mais un effort subjectif, une « pure conviction » qui s’apparente à une révélation, pensée cependant comme un processus subjectif.

Pour une responsabilité écologique

Hans Jonas, 1979, Le principe de responsabilité.

Spécialiste des courants gnostiques, peu connu du grand public, Hans Jonas a 76 ans et déjà une longue carrière derrière lui quand il fait paraître Le Principe Responsabilité en 1979. L’ouvrage connaît un immense succès en Allemagne et devient en quelques années le livre de chevet de nombreux écologistes. 


Pour Jonas, les éthiques traditionnelles sont caduques. Il n’entend donc rien moins que proposer « une éthique pour la civilisation technologique ». Le titre Le Principe responsabilité fait référence au principe espérance du marxiste Ernst Bloch qui réhabilitait l’utopie. Au-delà de Bloch, c’est plus généralement au marxisme que s’attaque Jonas. Et notamment son rapport « naïf » à la technique, survalorisée sans véritable conscience des dangers qu’elle recèle. 

Le constat dont part Jonas fait l’objet d’un consensus de plus en plus large : le développement des sciences et des techniques met en péril la nature et l’homme lui-même. Dans une folle fuite en avant, il semble devenu immaîtrisable. Or, l’éthique traditionnelle ne peut répondre à ce problème. Elle souffre selon lui de plusieurs insuffisances. Tout d’abord, elle est trop anthropocentrique, c’est-à-dire qu’elle est centrée sur les rapports qu’ont les hommes entre eux alors qu’il faut désormais songer aussi à nos rapports à l’environnement. Du reste, ce n’est pas seulement lui qui est menacé mais aussi la nature humaine elle-même – notamment par les manipulations génétiques – et les conditions d’une existence digne de ce nom. 


Le rapport au temps de l’éthique traditionnelle est trop étroit : elle envisage le présent ou le futur proche là où il est devenu indispensable de penser notre responsabilité par rapport à l’avenir et même à un avenir lointain. Les effets néfastes de la technique ont un impact à long voire à très long terme (les déchets nucléaires par exemple). En ce sens, c’est proprement une « éthique du futur » que propose Jonas.


Jonas n’a pas la naïveté de penser que ce problème éthique peut être simplement résolu à un niveau individuel. S’il ne propose pas à proprement parler de théorie politique, il émet sans détour des doutes sur la capacité des gouvernements libéraux représentatifs à mettre en œuvre cette éthique de la responsabilité. L’horizon temporel de ceux qui exercent un mandat politique est bien trop limité. Ils ne peuvent en outre se risquer à aller contre la volonté du peuple, même pour son bien. Le processus démocratique est à ce titre difficilement compatible avec son éthique du futur. Jonas croit davantage en « une tyrannie bienveillante, bien informée et animée par la juste compréhension des choses ». Une vision politique qui rencontrera, sans surprise, de nombreuses critiques ! Ce ne sont pas les seules. Beaucoup jugent rétrograde et pessimiste la vision de la technique qu’a Jonas, perçu comme un nouveau prophète de malheur. À quoi celui-ci par avance rétorque dans son ouvrage : « La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle se réalise ; et se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice : il se peut que leur impair soit leur mérite. »
 
Catherine Halpern

mardi 11 septembre 2012

"Open Data!"

RSLN : Que représente le développement de l’open data dans la grande aventure du numérique ?
 
Bernard Stiegler : C’est l’aboutissement d’une rupture majeure déjà largement entamée, et qui n’a rien à voir avec les précédentes. Toutes les technologies monopolisées par l’industrie de la culture, au sens large du terme, pendant un siècle, sont en train de passer entre les mains des citoyens.
 
C’est un événement d’une ampleur comparable à l’apparition de l’alphabet qui, comme technique de publication, c’est à dire de rendu public, est au fondement de la res publica, tout comme à ce qui s’est déroulé après Gutenberg et la Réforme, généralisant l’accès à l’écriture imprimée et au savoir.
 
À présent, toutes les activités industrielles, culturelles et scientifiques laissent désormais une trace numérique que chacun peut exploiter grâce à des outils de plus en plus accessibles. Il s’agit d’un enjeu plus que majeur : c’est un changement d’époque. Et pour penser le phénomène d’open data qui est en un aspect singulier, il faut réfléchir aux métadonnées : ce sont elles qui rendent les données actives.
 
RSLN : L’Open data n’est qu’un maillon de cette révolution…
 
Bernard Stiegler : Chacun d’entre nous non seulement utilise désormais les outils numériques, mais participe à travers leurs pratiques à la production des métadonnées. Or, les métadonnées jouent un rôle déterminant dans les destin humain depuis la protohistoire : on a découvert aux XIXè et XXè siècles des tablettes d’argile couvertes d’écriture cunéiforme qui décrivaient le contenu d’autres tablettes – ce sont les premiers systèmes d’indexation connus : les premières métadonnées. 
 
Celui qui maitrise la production des métadonnées a un pouvoir sur la mémoire collective : il peut conditionner les débats publics et les apprentissages. Avec le numérique, cette production qui était autrefois top down devient bottom up, ce qui modifie la production et la diffusion des savoirs, qui n’est plus l’apanage des seuls pouvoirs constitués (politiques, religieux, industriels…) – l ’exemple typique de ce transfert étant Wikipédia. 
 
Bien sûr, le mouvement est très désordonné et encore peu analysé, outre que, si certains créent des métadonnées de façon consciente, beaucoup le font sans s’en rendre compte via les cookies qui se « déposent » dans leurs ordinateurs ou en s’auto-indexant sur le web via Facebook ou sur leurs blogs. 
 
Des idéologies différentes
 
 
RSLN : Comment ce désordre peut-il devenir vertueux ?
 
Bernard Stiegler : Le dessin de la société de demain dépendra de la prise conscience de l’importance de ce phénomène. Si elle est insuffisante, nous nous exposons à une véritable robotisation de la société, dont seuls quelques-uns auront la maitrise. Il faut donc absolument en délibérer de façon publique et raisonnée. 
obama cameron 
C’est dans le contexte de cette nouvelle possibilité démocratique que l’open data vient s’inscrire. Quantité de pouvoirs détiennent des données qu’ils ne veulent pas abandonner parce que leur pouvoir même repose sur cette rétention de l’information. En même temps, nous savons que le secret peut être nécessaire – qu’il s’agisse de celui qui protège la vie privée, ou de celui qui permet d’éviter la guerre, et qui inscrit dans le temps réel de al décision un temps différé qui est aussi celui de la réflexion. 
 
Reste que la démocratie est toujours liée à un processus de publication – c’est à dire de rendu public – qui rend possible un espace public : alphabet, imprimerie, audiovisuel, numérique. La critique avancée par Platon de l’usage de l’écriture par les Sophistes nous montre que cela comporte aussi bien des dangers. 
 
C’est à une refondation totale de la chose publique qu’il va falloir procéder – et ici, il ne faut pas laisser ce devenir se produire à la seule initiative du monde économique, c’est à dire des seuls intérêts privés, dont la crise économique nous montre qu’ils ne coïncident jamais avec le bien public.
 
RSLN : Le mouvement Open data naissant semble néanmoins répondre à des objectifs et même des idéologies parfois très différentes ? 
 
Bernard Stiegler : C’est vrai. Ainsi, pour Barack Obama et Al Gore qui le conseille, il s’agit sans doute de reconstituer un pouvoir critique inspiré des Lumières et des « pères fondateurs » contre l’hégémonie des industries culturelles. 
 
Alors que dans l’esprit du néo-libéral David Cameron en Grande-Bretagne, l’objectif consiste plutôt à court-circuiter les services publics. 
 
 
RSLN : Justement, le développement de l’Open data peut-il résister aux exigences de rentabilité qui ne sont pas évidentes à court terme ? 
 
Bernard Stiegler : Je défends le modèle de l’économie de la contribution, qui prend en compte ce que les économistes appellent des externalités positives, où il s’agit de valoriser des activités qui sont exercées en dehors du marché, et qui procèdent aussi du développement de l'empowerment, au sens où en parle Amartya Sen. Pendant la période du baby boom, le travail d’éducation de la mère qui s’exerçait en dehors de la sphère économique était parfaitement pris en considération – et je ne crois pas que l’on puisse monétariser cette activité en en faisant du « service ».
 
L’intelligence collective est devenue la principale valeur économique. Les meilleures idées naissent dans ces terreaux fertiles et ces savoirs communs qui n’ont généralement pas de modèle immédiatement rentable et relèvent de la « pollinisaiton ».
 
Le résultat est beaucoup plus intéressant que ce que peuvent nous imposer l’Etat jacobin ou les grandes entreprises, dont l’intelligence devrait être de se mettre au service de la valorisation de toutes ces nouvelles plantes en germe. Le rôle de la puissance publique est, sans doute dans le cadre de partenariats public-privé, de favoriser la création d’espaces capables de favoriser ces processus de valorisation.

dimanche 12 août 2012

L’art abstrait a un sens

http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2012/08/06/art-abstrait-a-t-il-un-sens/

Plusieurs lecteurs de ma chronique Improbablologie, ayant du mal à supporter l'arrêt estival du supplément "Science & Techno" du Monde dans lequel elle est publiée, m'ont fait part de leur détresse et de leur sensation de manque. En attendant que la chronique reprenne, il y aura donc un zeste de science improbable chez le Passeur...

L'affaire avait fait du bruit outre-Manche dans le monde de l'art : en 2008, dans une exposition consacrée au peintre américain Mark Rothko à la Tate Modern, deux des œuvres avaient été accrochées dans le mauvais sens. L'article que le Telegraph avait à l'époque consacré à ce fait divers n'était pas dénué d'un certain comique involontaire, puisqu'il racontait que ces toiles n'avaient cessé, tout au long de leur histoire, d'alterner les orientations, debout ou couchées, au point que le journaliste finissait par se demander si Rothko lui-même avait bien su dans quel sens il préférait les voir...
Cette anecdote a inspiré le psychologue britannique George Mather qui a consacré au sujet de l'orientation des peintures abstraites une sympathique étude, publiée l'an passé par la revue i-Perception. Ce chercheur s'est posé la question de savoir si la valeur esthétique d'une œuvre abstraite – c'est-à-dire ne présentant que très peu ou pas du tout d'indices se rapportant à la réalité – était diminuée aux yeux du public quand elle était présentée dans une orientation incorrecte. Pour le déterminer, George Mather a mis sur pied une expérience très simple qui a consisté à montrer à une vingtaine d'étudiants sans formation artistique particulière quarante toiles abstraites suivant quatre orientations différentes (la bonne + rotations de 90, 180 et 270 degrés) et à leur demander de choisir celle qui avait, pour eux, le plus de signification ou celle qu'ils trouvaient la plus plaisante esthétiquement parlant. Les quatre images étaient présentées simultanément sur un écran d'ordinateur et les participants disposaient de tout le temps qu'ils voulaient pour les examiner et se décider pour une des quatre propositions. Dans un second temps, un autre panel de cobayes était confronté au même matériel, mais avec pour seule tâche de dire si l'on y détectait des indices d'orientation spatiale.


L'étude montre que, en moyenne, dès qu'une œuvre contient ce type d'indices, même légers, ceux qui la regardent parviennent assez correctement à la mettre dans le bon sens. Un bon exemple est donné avec le City Lights de la journaliste et artiste américaine Charmion von Wiegand (voir ci-contre). Tant les formes ogivales, fréquentes dans l'architecture, que l'espèce de lampadaire sphérique indiquent comment s'exerce la gravité dans ce tableau et par conséquent où se trouve le haut : plus des trois-quarts des personnes interrogées l'ont saisi et ont choisi la bonne orientation. Cette étude a néanmoins comporté son content de surprises. Ainsi, le grand tableau de Jackson Pollock, One: Number 31 1950, qui figure au début de ce billet, est dénué de tout indice. Pourtant, plus de la moitié du panel (soit nettement plus que ce que voudrait le hasard) l'a mis dans le bon sens, sur de simples critères esthétiques personnels. Dans sa conclusion, George Mather appelle donc à explorer ce phénomène pour comprendre grâce à quels éléments l'artiste abstrait parvient à communiquer une orientation à un tableau qui en a d'autant moins que, dans le cas de One: Number 31 1950, la toile était posée au sol lors de sa composition et qu'on ne peut donc déduire le haut et le bas des coulures de peinture...

Il y a aussi eu des surprises dans... l'autre sens : pour certains tableaux, personne ou presque n'a été capable de deviner l'orientation choisie par l'artiste alors que le hasard aurait voulu qu'un cobaye sur quatre la désigne. Puisque l'époque est aux jeux d'été, le Passeur vous propose de jouer à "L'art abstrait a un sens. Saurez-vous le retrouver ?". Vous trouverez ci-dessous et sur deux autres pages trois des toiles qui, sous leurs quatre orientations différentes, ont donné le plus de fil à retordre aux étudiants testés dans l'étude de George Mather. Ferez-vous mieux qu'eux ? Cela commence par un tableau de Piet Mondrian. Amusez-vous bien (vous pouvez cliquer sur les images pour les afficher en plus grand) !
 
 
Pour cette Composition de Mondrian, l'orientation correcte est celle de l'image C, avec les motifs rouges en haut à gauche de la toile. Un seul des étudiants interrogés a choisi cette option.


Deuxième essai avec une œuvre du peintre Willem de Kooning...
 
A, B, C ou D ?

 Pour ce Pirate de Willem de Kooning, l'énigme est d'autant plus déroutante que, contrairement au tableau de Mondrian, la toile ne contient pas de figure géométrique. On a au contraire l'impression que certains motifs représentent quelque chose et cela change suivant l'orientation. Au final, aucune des 18 personnes testées n'a choisi le bon sens, celui de l'image B. Peut-être les autres orientations les touchaient-elles davantage ?
 


Pour terminer, voici une œuvre de Kasimir Malevitch qui n'est pas son célèbre Carré blanc sur fond blanc mais n'est apparemment pas moins difficile à orienter de manière correcte...
Face à cette Composition suprématiste : avion volant de Malevitch, aucun des cobayes n'est parvenu à trouver la bonne orientation (image A). Mon petit doigt me dit (mais peut-être avez-vous d'autres hypothèses...) qu'il faut chercher la cause de cet échec dans l'empilement des trois figures sombres, qu'il est contre-intuitif de placer avec le plus petit élément en bas. En général, dans les constructions, c'est la base qui est la plus large.

 




















NOUVELLE MISE A JOUR du 7 août : Daniel Lesbaches, spécialiste de l'art contemporain, que je remercie au passage, m'a envoyé la photographie ci-dessous d'une exposition des œuvres de Malevitch, montée à Moscou en 1919. On distingue clairement que le tableau est accroché dans...  la position C.
 

Peut-être s'agit-il d'une erreur car, quatre années plus tôt, l'Avion volant se trouvait, dans une autre exposition (voir ci-dessous), dans l'orientation qui est celle qu'a retenue le MoMA, à New York, où l'œuvre est aujourd'hui conservée. Ceux qui veulent s'amuser noteront d'ailleurs qu'entre les deux photos, plusieurs tableaux ont la tête en bas... Soit l'art abstrait a plusieurs sens, soit il est vraiment difficile, même pour des professionnels, de le mettre d'aplomb...

 
C'était le premier jeu proposé par le Passeur, à propos d'une étude que je range volontiers dans la science improbable car, rappelons-le, le principe de cette dernière est de faire d'abord sourire, puis réfléchir... Apprendre en s'amusant est une bonne recette.
Pierre Barthélémy (@PasseurSciences sur Twitter)
 

vendredi 10 août 2012

Sciences La Nuit des étoiles se tourne vers Mars


Conférences et projections se concentreront sur l'arrivée de Curiosity sur la surface martienne, en attendant la tombée de la nuit et la sortie des télescopes.

Par GREGORY SCHWARTZ, Libération.
Ciel nocturne en Ecosse le 14 décembre 2010.C'est le mois d'août, et le retour de la Nuit des étoiles. En fait, les Nuits des étoiles – cette année les 10, 11 et 12 août. L'occasion de mettre le nez dehors à la tombée de la nuit et de s'exercer à scruter le ciel, à l'œil nu ou derrière un télescope, pour repérer des météores ou de lointaines planètes.
Avec l'arrivée sur Mars du rover Curiosity, lundi, le thème de l'édition 2012 était tout trouvé, et c'est la planète rouge qui fera office de fil de la même couleur. Avec les déjà nombreuses photos que le robot envoie en flux quasi-continu (et consultables sur le site du Jet Propulsion Laboratory).

Perséïdes et étoiles filantes

Reste que l'observation du ciel dépendra toujours forcément de la météo et de la pollution, notamment lumineuse. Même par beau temps, une grande ville sera toujours handicapée par le halo lumineux de son éclairage public, qui risque d'empêcher de distinguer les fameuses Perséïdes, ce nuage de poussière que la Terre traverse chaque été et qui projette à travers l'atmosphère de petits débris brûlant en étoiles filantes.
L’Association française d’astronomie (AFA), qui organise l'événement, a tout de même retenu deux sites à Paris. La Cité des sciences de la Villette, avec une série de conférences puis des observations au télescope samedi soir, et le toit de la Tour Montparnasse, vendredi, samedi et dimanche. MétéoFrance prévoit un temps clair pour ce soir et cette nuit, mais plus nuageux samedi sur la côte ouest voire orageux dimanche dans le Nord-Est. Le programme complet des manifestations prévues par l'AFA est ici.

Zéro éclairage

Pour faciliter les observations, plusieurs localités prennent l'initiative de couper tout ou partie de l'éclairage public. A noter également, le label créé par l'Association nationale pour la protection du ciel et de l'environnement nocturnes, qui récompense les communes faisant des efforts de lutte contre la pollution lumineuse.

L'AFA a par ailleurs choisi, comme thème secondaire de la Nuit des étoiles, de revenir sur les «théories» promettant la fin du monde pour le 21 décembre, histoire de les opposer à l'état des connaissances scientifiques en la matière.

Un algorithme pour remonter à la source des crimes, rumeurs ou épidémies

Le Monde, 10.08.2012.

Remonter une source est souvent un travail difficile, qui pourrait être facilité par une nouvelle découverte. Un chercheur portugais de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) a mis au point un système mathématique permettant d'identifier l'origine d'une information circulant sur un réseau, d'une épidémie, voire d'un attentat, a annoncé vendredi 10 août l'EPFL. Ses recherches sont publiées dans la revue Physical Review Letters.

Cet algorithme pourrait permettre de résoudre des enquêtes criminelles et de rechercher l'origine de rumeur sur les réseaux sociaux. Le chercheur Petro Pinto, qui travaille pour le laboratoire de communications audiovisuelles de l'EPFL, a mis au point un système "qui pourrait s'avérer un précieux allié" pour ceux qui doivent mener des enquêtes criminelles ou qui recherchent l'origine d'une information sur la Toile. "Grâce à notre méthode, nous parvenons à remonter à la source de tous types d'informations circulant dans un réseau et ce en n'écoutant qu'un nombre restreint de membres", a expliqué Pedro Pinto.

REMONTER LA SOURCE D'UNE INFORMATION OU D'UNE MALADIE
A titre d'exemple, il indique être en mesure de retrouver l'auteur d'une rumeur circulant entre cinq cent membres d'un même réseau, comme Facebook, en observant les messages de quinze à vingt contacts seulement. "Notre algorithme est capable de refaire à l'envers le chemin parcouru par l'information, et de remonter à la source", a-t-il dit. Le chercheur a aussi testé son système pour retrouver l'origine d'une maladie infectieuse en Afrique du Sud. "En modélisant les réseaux de circulation d'eau, rivières ou transports humains, nous avons pu retrouver l'endroit où se sont déclarés les premiers cas", a-t-il expliqué.

Le chercheur a également expérimenté son système sur les communications téléphoniques liées aux préparatifs des attentats du 11 septembre 2001. "En reconstruisant le réseau de ces terroristes uniquement sur la base des informations parues dans la presse, notre système nous a livré trois suspects potentiels, dont l'un était le leader avéré de ces attaques, selon l'enquête officielle". Les détails de cet algorithme sont publiés ce vendredi.

Usain Bolt, l'homme le plus rapide de tous les temps

Par Pierre-Jean Vazel, entraîneur de Christine Arron, Le Monde, 06.08.2012.

Au ralenti, une autre réalité apparaît à nos yeux éblouis par la tension que génère une finale olympique du 100 m. On n'avait pas vu hier soir la bouteille de bière, lancée par un spectateur, tomber sur la piste à quelques mètres des huit finalistes, entre le commandement "prêt" du starter et le coup de feu du départ. Pas plus que le lacet gauche d'Usain Bolt se dénouer lors de la précédente finale, il y a quatre ans à Pékin.

Les films à grande vitesse, qui se déroulent plus lentement, offrent surtout une autre vision du scénario des courses. La prise de vue horizontale en balayage depuis la ligne d'arrivée des retransmissions télé à vitesse réelle donne toujours l'impression que les coureurs alignés dans les couloirs extérieurs partent moins bien et finissent plus vite que leurs concurrents. Alors que ces effets de parallaxe font croire que le tenant du titre (au couloir 7) s'est envolé dans la dernière moitié de course, les documents enregistrés à différents endroits des tribunes du stade de Londres montrent qu'hier soir, la victoire était jouée dès le début.

UNE VITESSE MAXIMALE DE 12,3 M/S
Le temps de réaction de Bolt, 0 s 165 est seulement le 5e meilleur de la finale. Mais, coïncidence, le champion olympique avait réagi à l'identique il y a quatre ans lors de son premier titre. C'est aussi tout proche de sa moyenne de 2012 (0 s 163), qui est la meilleure de sa carrière. On constate qu'il est sur ce point en constante progression depuis Pékin.  Le crâne de Bolt pointe légèrement devant les autres finalistes au moment où ils posent leur premier appui sur la piste. Le champion olympique de 2004 Justin Gatlin est le seul à lui tenir tête pendant 2 s de course avant de céder face à la foudroyante accélération que le Jamaïcain est capable de maintenir pendant 7 s.
Accélération - Le 100 mètres d'Usain Bolt en images - ParisMatch.com
Seul au monde - Le 100 mètres d'Usain Bolt en images - ParisMatch.comAux 60 m, Bolt possède une avance de 0 m 57 sur Gatlin et, déployant des foulées de 2 m 78 pour une vitesse de pointe atteignant les 12,3 m/sec, tout proche de ce qu'il avait réalisé lors de son record du monde à Berlin (9 s 58) il y a trois ans.

Contrairement, à Pékin, Usain Bolt ne manifeste pas sa joie avant la ligne d'arrivée sur laquelle il pose son quarante-et-unième appui, en penchant son buste à l'extrême pour arrêter le chronomètre à 9 s 64, corrigés à 9 s 63, exactement 9 s 629, 1 m 27 devant son partenaire d'entrainement Yohan Blake. Seule la fraicheur (16,9 ° C) qui gagnait le Stade Olympique situé dans la banlieue Est de Londres a retenu les 0 s 057 qui aurait permis de battre le record du monde établi par 9 ° C de plus à Berlin. Si l'on retranche les temps de réaction pour ne conserver que le temps de course, la différence n'est plus que de 0 s 038.

BOLT, L'ÉCLAIR SILENCIEUX
Le phénomène Usain Bolt est donc revenu à son meilleur niveau. Celui du plus grand sprinteur de l'histoire. Par sa morphologie, c'est indéniable : 1 m 96 pour 95 kg. Mais cela n'a pas suffit à faire de lui le plus rapide. La vitesse de course est le résultat d'un équilibre unique entre la rapidité, l'amplitude, l'intensité, la précision, la constance et la fluidité de ses mouvements. Il y a autant de combinaisons que de sprinteurs possibles, et les meilleurs sont ceux qui réussissent à apprivoiser les particularités de leur physique. Ce qu'a fait l'homme le plus rapide du monde, composant avec une jambe droite plus courte que la gauche et une scoliose (déformation dans les trois plans de l'espace de sa colonne vertébrale).
Usain Bolt a marqué à jamais les Jeux Olympiques, avec déjà cinq médailles d’or.  Photo AFP
Bolt tourne ses jambes un peu plus lentement que les autres mais il compense en déployant la foulée la plus longue. Cela lui permet d'avoir le temps de replacer ses longs segments, les accélérer et frapper de son pied le sol en générant des forces supérieures à ses rivaux. La différence de temps d'appui entre ses pieds ne nuit pas au rythme de ses foulées, tant qu'elle est stable et que le mouvement s'effectue dans le relâchement. Ce qu'il soulève en salle de musculation (105 kg en développé couché, 125 kg en squat) – autant que certaines sprinteuses – ne dit rien de sa force. Il faut chercher au cœur de son système neuromusculaire pour trouver la clé du sprint.

En physiologie, les électromyographies enregistrent le "bruit", c'est à dire la contraction musculaire et le "silence", son relâchement. Chaque coureur possède son propre rythme de bruits et de silences, les sprinteurs étant ceux qui peuvent contracter leurs muscles très vite et très fort, et les meilleurs d'entre eux se distinguent par leur faculté de les relâcher plus longtemps. Silencieux, à l'image de Bolt, capable de rester en suspension pendant 60 % lorsqu'il atteint sa vitesse de course maximale, donnant l'illusion de se mouvoir au ralenti.

mardi 10 juillet 2012

Non, Batman ne peut pas planer avec sa batcape!

l'Ovni de "Big Browser", 10 Juillet 2012.

BigBrowser.blog.lemonde.fr



Capture d'écran de l'étude publiée par des étudiants de l'université de Leicester. (DR)
Les calculs ont l'air sérieux. Le sujet, lui, l'est un peu moins. Alors qu'un nouvel épisode de Batman s'apprête à sortir sur les écrans français à la fin du mois de juillet, des étudiants de l'université de Leicester écornent le mythe en affirmant haut et fort, sinus, cosinus et racines carrées à l'appui, que l'homme chauve-souris ne peut pas planer.

Avec le modèle de cape qu'il utilise dans le film Batman Begins, explique l'étude intitulée "Trajectory of a falling Batman", le héros de comics s'expose à un choc mortel à son arrivée au sol à chaque fois qu'il s'élance du haut d'un immeuble. En raison de la vitesse très importante acquise durant sa chute, il encaisserait en effet un impact équivalent à celui d'une voiture filant à 80 km/h.

D'après les calculs de ces étudiants cinéphiles, l'envergure de cette cape – environ 4,7 mètres – représente seulement la moitié de celle d'une aile de deltaplane. Si Batman avait l'idée de vouloir sauter du haut d'un immeuble de 150 mètres, il pourrait certes planer sur une longue distance, environ 350 mètres, mais à une vitesse bien trop élevée pour atterrir en toute sécurité. "The Dark Knight rises - and crashes" titre le site de l'université en référence au titre du prochain épisode.

"S'il veut vraiment s'en tenir à la tradition, il pourrait suivre la méthode de Gary Connery, qui est récemment devenu le premier homme à s'élancer depuis un hélicoptère en vol avec seulement une combinaison ailée", indique l'un des étudiants.

dimanche 6 mai 2012

M. Py est-il un bon prof de maths ?

Par Pierre Barthélémy,

En 1937, le psychologue américain Gordon Allport suggéra que notre nom de famille était un élément important dans la constitution de notre personnalité en raison de ses connotations, qu'elles soient physiques (Legrand, Legros, Petit, Roux...), psychologiques (Lebon, Ledoux) ou qu'elles donnent des indices sur l'origine géographique ou ethnique de la lignée. Même si nous sommes tous les lointains héritiers de ceux qui, les premiers, ont porté notre patronyme, les autres membres de la société se servent plus ou moins consciemment de ces indices pour se faire une idée de nous. Plusieurs études ont ainsi mis en évidence que nous activions des stéréotypes négatifs à l'évocation de noms d'origine étrangère. A l'inverse, plus un nom est fréquent, plus il bénéficie d'un a priori positif.

Chercheur en sciences du comportement à l'université de Bretagne-Sud, Nicolas Guéguen est un spécialiste du décryptage de ces détails en apparence saugrenus mais qui en disent parfois long sur la psychologie de l'être humain. Après s'être intéressé au succès des auto-stoppeuses en fonction de leur tour de poitrine ou de la couleur de leur T-shirt, et après avoir prouvé que l'on dépensait plus d'argent chez le fleuriste si des chansons d'amour y étaient diffusées, il s'est, avec son collègue Alexandre Pascual (université Bordeaux-Segalen), demandé si porter un nom lié à sa profession était un "plus".

Comme il est un peu difficile de savoir si les clients de M. Boulanger pensent que son pain est meilleur que celui de ses concurrents ou si Mme Marchand est une commerçante douée, ces deux chercheurs ont imaginé une expérience amusante. Ils ont passé plusieurs petites annonces pour des cours particuliers de mathématiques donnés par un enseignant fictif affublé, suivant les cas, du nom de Lemaître, Lebon, Legrand (pour tester une caractéristique physique), Martin (pour voir si le plus courant des patronymes avait un surplus de capital sympathie), Leray et Le Gal (pour évaluer des noms moins communs mais ayant une structure syntaxique analogue aux trois premiers). Comme le montrent les résultats parus en 2011 dans la Revue internationale de psychologie sociale, le bien-nommé M. Lemaître et, dans une moindre mesure, M. Lebon ont été les plus sollicités par les parents voulant renforcer les acquis - ou combler les lacunes - de leurs rejetons.

Dans une seconde expérience très semblable publiée la même année par la revue Names, les sieurs Guéguen et Pascual sont allés plus loin : les professeurs de mathématiques de leurs petites annonces s'appelaient Py, Rie (même consonance que le premier) et Le Gal. Qui a été plébiscité ? L'homonyme du nombre pi, bien sûr, avec près de la moitié des appels téléphoniques - 45,4 % exactement car, même imaginaire, M. Py aime les résultats précis. Les auteurs de l'étude supposent que ce "nom de famille a probablement été interprété comme une sorte de prédestination à devenir un mathématicien et sans doute un bon mathématicien".

L'élection présidentielle aurait pu nous apporter un éclairage supplémentaire. Mais nous ne saurons malheureusement pas si, avec Mme Joly à l'Elysée, la vie aurait été plus belle ou si, avec M. Poutou, tous les Français auraient eu double ration de bisous tous les jours. Bon, j'arrête là mes moqueries. Avec le nom que je porte, je risque de me faire massacrer.

Pierre Barthélémy, journaliste et blogueur, auteur de "Passeurdesciences.blog.lemonde.fr"