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samedi 18 mai 2013

Le Grand Rabbin Bernheim a aussi plagié la mémoire…

Marianne, Eric Conan, Vendredi 3 Mai 2013.
Intronisation de Gilles Bernheim, alors Grand Rabbin de France, Synagogue de la Victoire, Paris -  LICHTFELD EREZ/SIPA
Intronisation de Gilles Bernheim,
alors Grand Rabbin de France,
Synagogue de la Victoire, Paris
 
- LICHTFELD EREZ/SIPA

On ne sait ce que vont en penser les charitables personnes qui ont constitué un « Comité de soutien au Grand Rabbin Gilles Bernheim », convaincues de la « leçon pour chacun » que leur a offert le plagiaire au travers de « l’humilité, l’honnêteté et le repentir » qu’il a, selon elles, « courageusement et publiquement exprimés ».

Car il semble que Gilles Bernheim ait encore mobilisé avec trop de modestie son honnêteté et son repentir et que ce « mélange du vrai et du faux » que Paul Valéry estimait « plus faux que le faux » imprègne son étrange destin bien au delà des deux mensonges qu’il a reconnus.

Il n’a jamais eu l’agrégation de philosophie qu’il laissait accroire et s’est servi de textes copiés chez de nombreux auteurs pour remplir les Quarante méditations juives (Stock) qu’il disait avoir écrites en se « levant à 4h30 du matin ». Plus grave, plus troublant, Marianne découvre aujourd’hui un plagiat massif concernant la période de l’Occupation et la mémoire de son père.

Dans un numéro spécial des Etudes du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) de mars 2006 qui a pour thème « Des mots sur l’innommable. Réflexions sur la Shoah », Gilles Bernheim, signe, en conclusion, une réflexion sur Dieulefit, où son père a trouvé refuge sous Vichy. Ce village protestant de la Drôme a accueilli et protégé durant la dernière guerre quelques 2000 personnes (juifs, enfants et adultes, et résistants) dont aucune ne fut dénoncée ni arrêtée.

Son long texte sur le paysage de Dieulefit et l’âme de ses habitants est en fait le plagiat quasi intégral du poète gaullien Pierre Emmanuel, auteur de Jours de Colère, résistant caché à Dieulefit, collaborateur de Témoignage chrétien et d’Esprit et qui deviendra Académicien français (il démissionnera pour protester contre l'élection de Félicien Marceau, dont il dénonçait l'attitude sous l’Occupation).

Le choix de ce texte très beau et très puissant témoigne une fois de plus d’un jugement très sûr de la part de Gilles Bernheim. Il l’a d’ailleurs respecté avec une grande attention, se contentant de supprimer toutes les allusions aux communistes et d’y loger son père à la place de Pierre Emmanuel quand celui-ci parle à la première personne.

Ci-dessous, le texte signé Gilles Bernheim paru dans Les Etudes du CRIF de mars 2006 : « Des mots sur l’innommable. Réflexions sur la Shoah »
(En italiques, le texte emprunté à Pierre Emmanuel ; en gras, les ajouts ou modifications de Gilles Bernheim ; en rayé, le texte originel de Pierre Emmanuel modifié ou supprimé par Gilles Bernheim)

« Peut-on passer de l’évocation de la détresse à celle d’un apaisement, d’une confiance ? La luminosité d’un nom peut-elle succéder à l’évocation des ténèbres ? Peut-être. C’est pourquoi je ne pourrais achever cette étude sans évoquer Cet admirable village français, dont le nom est à lui seul une promesse, et qui fut, dans l’extrême division des consciences, une image de l’unité de la patrie : j’ai nommé Dieulefit, dans la Drôme.

J’y vins en juillet 1940 : Pierre Jean Jouve le poète s’y était installé ; je me proposait de passer quelques jours auprès de lui ; je devais rester y rester quatre ans, ne quittant Dieulefit que pour de brefs voyages, à Lyon, Avignon ou Paris). Mon père - accompagné de sa famille - y vint en juillet 1943 ; il se proposait d’y passer quelques jours ; il devait y rester plusieurs mois, ne quittant Dieulefit que pour de brefs voyages à Grenoble, Annecy ou Avignon.

C’est, à trente kilomètres du Rhône, un gros bourg qui s’accroche à la terre aride, tout entouré de monts en éventail. Ni Dauphiné, ni Provence : un paysage en cul-de-sac, fermé par le trapèze du Miélandre, croupe de bête puissante, derrière laquelle se lèvent les grands soleils d’été.

Si rude que soit le sol, il est partout à la mesure de l’homme : l’air est net, la lumière concise ; aucun détail n’échappe à l’œil, tout est en vue. Peu d’ombre, des arbres robustes, mais tassés dans l’effort de surgir ; l’olivier est plus bas, à vingt kilomètres, mais le châtaignier n’est pas moins tourmenté, ni le chêne trapu des montagnes. Dans la perspective, parfois, une haie de peupliers, dont le jet surprend, approfondit derrière elle l’espace.

Le vent ne cesse jamais : il faut s’y faire non sans peine ; mais il est d’essence lumineuse, la vigueur des lignes en est accusée. Ici se vérifie, sur le mode le plus austère, la loi du paysage français : une rigueur, mais presque musicale ; un magistère de l’esprit, mais la flexion harmonieuse du cœur. Terre de sensibilité profonde et pudique, pénétrée loin par la conscience, méditée, retenue longtemps, jusqu’à ne plus se distinguer de l’esprit.

Peut-être n’est-il pas sans importance, pour le paysage même, que Dieulefit soit protestant. Sur les hauteurs environnantes subsistent encore des déserts, sortes de cirques naturels, majestueusement assis dans les arbres, loin des routes, près de Dieu : poursuivis par les dragons du Roi, les Réformés, avec un instinct biblique de la grandeur, se choisirent ces hauts lieux pour temples ; la Bible et le paysage y sont en accord.

Des générations traquées se sont adossées à cette impasse où la vallée se refermait : elles s’y sont fortifiées ; ont fait front ; ne se sont jamais soumises ; comme cette héroïne protestante, elles ont gravé sur la montagne un mot : « Résister ». Le souvenir des persécutions ne s’est point effacé des mémoires calvinistes : aujourd’hui, comme au temps des dragonnades, le cœur protestant est du côté du proscrit.


Dieulefit le montra bien, qui fut un lieu d’asile et de réconciliation. De ses deux mille habitants, la moitié la plus instable est catholique : signe de division, comme le génie français en a souffert tant d’exemples. Mais ici, surmontée, presque insensible, et qui stimule sans déchirer. Quand un groupe humain a su triompher d’une division radicale sans ruiner sa diversité, son sens de l’universel sort grandi de cette épreuve : ses différences, qui semblaient jadis inconciliables, ont trouvé leur fond commun de vérité ; elles reflètent l’ensemble sous l’aspect, sans en trahir l’unité vivante.

Unité sans égoïsme, tout le contraire du statu quo : saluant l’universel où qu’il se trouve, et le reconnaissant comme sien. A Dieulefit, nul n’est étranger : celui qui va débarquer tout à l’heure, rompu par un affreux trajet d’autobus, affamé, poursuivi peut-être, et qui vit dans la terreur des regards braqués sur lui, qu’il se rassure, la paix enfin va l’accueillir, il se trouvera parmi les siens, chez lui, car il est le prochain pour qui toujours la table est mise.


Le village vit doubler sa population pendant la guerre, sans cesser d’être homogène, sans perdre son identité. Et je ne parle pas des milliers de réfugiés de toute sorte qui passaient, s’asseyaient un instant, rompaient le pain avec leurs frères, et repartaient avec la certitude qu’ici du moins ils étaient aimés. Dans le tourbillon d’un exode qui, pour beaucoup, dura quatre années, ceux-là qui sentaient sous leur pas se dérober toute la terre, qui n’avaient plus ni bien, ni patrie, croyaient rêver qu’ils prenaient pied sur le sol ferme.

Ils mettaient des semaines à rééduquer leur liberté, à s’adapter aux visages de bon aloi qui se donnaient à eux d’avance. Mais, tôt ou tard, ils cédaient au bien-être, se détendaient. Leur hostilité de parias s’effaçait, ils s’accordaient à l’ambiance fraternelle, devenaient des visages quotidiens.
J’ai vécu dix ans au pays natal et tout l’été dix années encore : mais Dieulefit est ma petite patrie. Mon père n’y a vécu que quelques mois, mais Dieulefit est restée sa petite patrie.


Je suis sûr de n’être Je suis sûr qu’il n’était point le seul à penser de la sorte, parmi les centaines d’errants que ce village adopta. Les uns fuyant des quatre coins de l’Europe, Alsaciens, Belges, Polonais, Allemands ; d’autres, Américains ou Anglais, trapped, pris au piège, et sous la menace des camps ; des repris de justice (celle de Vichy) qui préféraient la savoir à distance ; des gens qui avaient un passé, hypothèque bien regrettable en un temps où les dénonciateurs patentés n’arrêtaient pas de racler leurs souvenirs ; des Juifs enfin, quelques-uns français, la plupart on ne savait d’où, par centaines, si terrorisés qu’on lisait leur identité dans leurs yeux.

Mais autour d’eux, chacun se refusait de le voir, pour ne pas humilier leur détresse. En tout, près de deux mille nouveaux venus. Presque tous, quand ils n’avaient déjà de faux papiers, en recevaient tout un jeu, par les soins d’une femme admirable, secrétaire de la mairie.


Cet indice matériel montre bien la force d’assimilation du village ; ou plutôt, son pouvoir unifiant. Dieulefit, pendant ces années de guerre, illustra consciemment la leçon de l’Epître aux Galates : « Il n’y a ni Juifs ni Grecs », il n’y a que des hommes sous le regard de Dieu ; une seule définition de l’homme, et qu’il faut défendre partout, en tout homme où elle est menacée.

Je ne sais si mon voisin, l'électricien communiste, ou Mlle Marie, la vielle couturière protestante qui venait ravauder notre linge, auraient pu formuler cette définition: mais le pourrais-je moi même ? Quand Mme Peyrol qui ne décolérait pas contre son poste, qu'elle débranchait parfois, de rage, pour le rebrancher aussitôt, s'écriait avec son accent du midi « Tous les hommes sont des hommes quand même », cette simple équation se suffisait: A est A, et ne sera jamais non-A.

Nous sommes La France est un vieux peuple, qui sait depuis longtemps ce qu’est l’homme, depuis si longtemps, en vérité, que ce savoir est tout instinctif. Il passe les mots, il est prompt, plus que l’esprit lui-même. Il ne se trompe jamais.

Cette évidence de l’instinct est l’apanage singulier des plus pauvres : il ne leur vient jamais à l’esprit (et pour cause) de se juger en fonction de leurs biens. Ils n’en sont que plus exercés par le sens nu de la valeur, à saisir l’homme sous l’écorce. L’âme des habitants de Dieulefit était nette comme le paysage alentour : tendre et dure, se dessinant en lignes simples, mais dont la courbe sait moduler toutes les nuances du cœur. Ils ne savaient pas vivre dans la confusion.

Cette inaptitude au mensonge fut l’un des traits dominants du peuple
de ces hommes
et singulièrement de ceux qui créditent les autres d’une franchise égale à la leur. Lorsqu’on les trompe ou qu’ils se sentent trompés, ils ne supportent pas l’imposture : non qu’elle les blesse, mais elle atteint l’homme en eux.

Dès juillet 1940, les trois quarts des habitants de Dieulefit avaient décelé le mensonge : rien, désormais, n’entamerait le jugement qu’ils avaient une fois porté sur lui. Rien ne pourrait les empêcher de témoigner clairement que le vrai n’a qu’un visage. Ils étaient protestants, nourris d’une Parole qui n’accepte aucun compromis
; même un communiste, s’il est de souche réformée, retrouve naturellement les accents impérieux de la Bible ; l’homme communiste ne sort point ex-abrupto de la seule idéologie.


Ce petit peuple, fier de sa constance, ne s’est jamais démenti : il fut l’image de la communauté française, de l’univers français. Il accomplit cette catharsis dont l’opération devait préserver notre pays de la désintégration morale. Mais, par une grâce dont il fut peu d’exemples en ce temps où l’horreur confondait la pensée, Dieulefit, sans cesser de participer à la souffrance du monde, resta dans la lumière et la joie.

Ce paradoxe est la vertu des grandes âmes, au terme d'un long effort d'intégration qui n'a rien refusé, fut-ce le mal absolu: ici l'intégration se faisait d'instinct, la vie se mobilisait tout entière, sans balancer le pour et le contre, sans s'étonner autrement du mal. Ce qui prouve que la santé vitale rejoint l'équilibre spirituel le plus haut. »

Pierre Emmanuel Gilles Bernheim

Quand les enfants deviennent otages du divorce

Jacqueline Remy, Marianne, Samedi 13 Avril 2013

Les pères récemment grimpés en haut des grues sont venus le rappeler : quand une séparation tourne à la guerre entre ex, tous les moyens sont bons pour régler ses comptes. Y compris au détriment des enfants.
   
Jeune père lisant avec son enfant - CLOSON/ISOPIX/SIPA
Jeune père lisant avec son enfant - CLOSON/ISOPIX/SIPA
Elle retient ses larmes, il essaie de se tenir. Divorcés depuis sept ans, ils n'ont pas un regard l'un pour l'autre, dans la salle bleue du tribunal de Tarascon. Pourtant, les apparences d'un «bon» divorce sont sauves. Ils se partagent leurs filles en résidence alternée, une semaine l'un, une semaine l'autre.

Mais voilà, ils veulent tous les deux inscrire les enfants dans le collège de leurs villes respectives, distantes de 25 km. Les avocats sont venus avec des plans, des photos, des trémolos, des piles d'arguments.

Exaspéré, Marc Juston, le juge aux affaires familiales (JAF), finit par exploser : «Au bout de sept ans, on ne demande pas à un juge de décider où les enfants doivent aller à l'école ! Tous vos arguments à tous les deux sont valables et vous pensez que je peux trancher ? Oui, je peux trancher, mais ce sera une mauvaise décision.» Une loterie, précise- t-il.

Sonnés, l'homme et la femme écoutent le juge tonner : «Allez en médiation, apprenez à vous respecter, et si vous ne trouvez pas une solution, la meilleure possible pour vos filles, revenez me voir en juin !»

Fulminant qu'il n'est pas Dieu, Marc Juston ajoute qu'une résidence alternée ne peut fonctionner sans un minimum de communication entre les parents et qu'ils la doivent à leurs enfants. «Sinon, ce sont elles qui prendront le pouvoir !»

Un mois plus tôt, il tonnait déjà à la tribune du colloque organisé par l'association CFPE-Enfants disparus sur les enlèvements parentaux : «La souffrance des enfants est un fléau national ! Il n'y a pas de prise de conscience de la gravité des dégâts commis par les adultes sur les enfants. Le système judiciaire n'est pas protecteur des enfants, il est protecteur de l'égoïsme des parents.»

Or, disent la plupart des acteurs du droit familial, les parents se font la guerre. Pas tous. Mais, dans 15 à 20 % des cas, ils y vont au canon. Au risque d'y perdre toute dignité et de détruire leurs enfants.

Car c'est leur grand combat : «partager» leurs enfants, comme ils partagent leurs biens, en bataillant pour avoir la meilleure part et en priver l'autre. Au nom de l'amour. Au nom du bien de l'enfant. Au nom de l'égalité entre les sexes. Et voilà comment on en arrive à grimper sur une grue.


Serge Charnay, manifeste à 43 mètres de hauteur, sur une grue, à Nantes - SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA
Serge Charnay, à Nantes
- SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA
Une épidémie, les grues. Une façon d'alerter les médias, en campant les victimes. L'altitude aidant, on les plaint, aussi haut que leur chagrin. Quand ils redescendent, la haine du père militant jaillit.

«J'ai fait le boulot», dit Serge Charnay - après quatre jours de grue à Nantes mi-février - avant d'incendier «ces bonnes femmes qui nous gouvernent».

Et l'on découvre qu'il a été condamné pour «soustraction d'enfant», et ainsi privé de son droit de visite et d'hébergement.

Le même week-end, trois autres pères avaient, plus brièvement, escaladé grues ou immeubles pour demander à voir leurs enfants, à Nantes, Strasbourg et Saintes. Le 20 février, un militant de SOS Papa est monté sur l'aqueduc des Arceaux à Montpellier.

Le 8 mars, deux autres pères perchés ont frappé, à Evry et au centre Pompidou. Le lendemain, une grand-mère de 70 ans, April Reiss, les a imités à Privas. Le 21 mars, Serge Charnay a remis ça à Nantes.    

Manifestation organisée par SVP papa à Nantes - SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA
Manifestation organisée par SVP papa à Nantes
 - SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA
Inspirées, semble-t-il, des méthodes spectaculaires des masculinistes de Fathers-4-Justice, dont les militants ont escaladé un pont à Montréal, balancé des préservatifs remplis de farine mauve à la tête de Tony Blair à la Chambre des communes, envahi le balcon du Foreign Office et accroché la banderole «In Name Of Father» au sommet de la cathédrale Saint-Paul, ces actions préparent l'opinion au soutien d'une proposition de loi déposée le 24 octobre dernier par des députés de droite.

Par ce texte, les militants de la cause paternelle espèrent voir le principe de la résidence alternée, dont ils se disent exclus, devenir la norme à laquelle on ne pourrait déroger qu'en plaidant.

A noter que deux autres députés UMP avaient déposé en décembre 2011 une proposition de loi hostile, elle, à la résidence alternée.

Aujourd'hui, dans les divorces pour faute, les moins nombreux, la résidence principale des enfants est confiée à la mère dans 84 % des cas, au père dans 11 % des cas, et aux deux en alternance dans 4,4 % des cas.

Dans les divorces par consentement mutuel, 71,8 % des enfants vont en résidence principale chez la mère, 6,5 % chez le père, et 21,5 % sont en alternance. Ringarde, cette justice qui bafoue le principe d'égalité des sexes alors que les emplois dans le couple s'uniformisent ?

«On fait toujours de nous, les juges, des imbéciles qui donnent l'enfant à la mère, explique Nicole Choubrac, ex-patronne des affaires familiales à Nanterre et vice-présidente honoraire du tribunal de grande instance à Paris. Mais c'est oublier qu'aujourd'hui 54 % des divorces se prononcent par consentement mutuel. Donc, si les enfants vont chez la mère, c'est que les pères sont d'accord. Ils ne revendiquent pas tous, loin de là, la garde de leurs enfants. En revanche, ils revendiquent de les voir plus souvent.»
Juges - WITT/SIPA
Juges - WITT/SIPA
Certes les pratiques judiciaires évoluent moins vite que l'idée qu'on se fait des mœurs. Après la libéralisation du divorce, les juges ont plutôt systématiquement confié les enfants aux mères.

Mais, dans la vraie vie, elles se tapaient tout le boulot à la maison et ce n'est pas fini. Le juge Juston l'admet : «Les 30 % de pères divorcés qui s'occupent vraiment de leurs enfants paient pour la majorité de ceux qui s'en désintéressent. Ils doivent, plus que les mères, démontrer leur capacité parentale.»

Depuis 2002, ils ont néanmoins des outils : la loi leur donne les mêmes droits qu'aux femmes en soutenant le principe de résidence alternée et en instaurant la coparentalité, c'est-à-dire l'exercice conjoint de l'autorité parentale. Strictement égalitaires, les textes leur donnent aussi les mêmes devoirs, on en parle moins.

Les associations de pères en colère, de SOS Papa à Les papas = les mamans, rétorquent que la loi est mal appliquée. Le droit de visite et d'hébergement n'est pas toujours respecté : 27 000 plaintes pour «non-représentation» et 150 000 mains courantes par an, alors que 145 000 ruptures de couples avec enfants étaient recensées en 2011 par l'Ined, soit.

«Certains conjoints sont si pointilleux, si rigides qu'ils vont à la gendarmerie dès que l'autre a un quart d'heure de retard», soupire un juge. La vérité, c'est qu'une séparation est souvent une histoire de nerfs et d'humeurs, de passions et de douleur. Et que tout est prétexte pour se déchirer : l'enfant surtout.    
Chambre d'enfant
- LACROIX/SIPA    
Chambre d'enfant - LACROIX/SIPA On a beau se répéter qu'il vaut mieux un divorce réussi que des parents querelleurs à la maison, le divorce est une épreuve.

«Les enfants dégustent, confirme Me Béatrice Weiss-Gout, avocate spécialiste de la famille. Moins qu'autrefois, car le divorce s'est banalisé : ils ne sont plus stigmatisés, mais ils souffrent de voir leurs parents souffrir, dans une société où l'on n'accepte pas de souffrir.»

Une souffrance de masse, étant donné l'inflation des ruptures conjugales : 250 000 enfants chaque année essuient la séparation de leurs géniteurs.

Rien de tragique en soi, sauf quand la guéguerre se poursuit pendant des années après la rupture, et que l'enfant en reste l'enjeu.

Autrefois, les enfants constituaient un butin de guerre qu'on retirait au parent en tort pour le donner au conjoint lésé. Aujourd'hui, le droit place «l'intérêt supérieur de l'enfant» au-dessus de celui de chacun des parents désormais priés de s'entendre pour cogérer leur progéniture.

Une coresponsabilité que beaucoup ont tendance à traduire, quand ils se quittent, par un partage égalitaire - la moitié pour toi, la moitié pour moi - comme s'il s'agissait d'un canapé. L'intérêt de l'enfant a bon dos.

C'est toujours en son nom qu'on s'étripe. C'est en s'arrimant à la Convention internationale des droits de l'enfant que les associations de pères en colère fourbissent leurs armes : «Un enfant a droit à ses deux parents.» Et c'est au nom de «Benoît, deux ans sans papa», que Serge Charnay fait ses shows perchés, de quoi prouver qu'il n'a pas le vertige mais pas forcément les dispositions parentales exigées par les juges.

Car la justice familiale hait le conflit. Au nom de l'intérêt de l'enfant, justement, les ex sont sommés d'accorder leurs violons parentaux, quitte à passer par une médiation.

Le divorce apaisé, ça marche. Mais ça dérape aussi. On se met d'accord sur une résidence alternée. Un an plus tard, l'un des parents déménage, les engueulades repartent. On s'entend sur une pension pour les enfants. Mais l'écart entre les ex se creuse, et ça grince. On s'est quittés parce qu'on n'était pas d'accord sur l'éducation des enfants. Une fois séparés, plus besoin de compromis, chacun fait ce qu'il veut, et ça explose.

«Le juge considère qu'il ne doit pas donner raison à l'un ou à l'autre, fait remarquer Me Weiss-Gout. Mais c'est quoi, la justice ? C'est donner raison à l'un ou à l'autre. Quand les parents ne s'entendent pas, quand ils sont irresponsables, il faut que le juge tranche.» Surtout quand l'esprit de vengeance vient saper la raison. «Un jour, un père est venu me demander un délai jusqu'à septembre pour organiser son déménagement, raconte un magistrat. Je le lui ai donné. A la rentrée, il a tué son fils de 7 ans. Il n'avait rien trouvé de plus efficace pour faire mal à son ex, a-t-il avoué.»
Pénombre - DR
Pénombre - DR
A 60 ans, Patrice (1) a encore les larmes aux yeux quand il évoque la guerre qu'ont menée ses parents sur son dos et celui de son frère et de sa sœur.

Son histoire, voilà un demi-siècle, a fait la une des journaux.

Quand sa mère a quitté son père pour aller s'installer à l'autre bout de la France, les enfants ont été confiés à cet universitaire un peu autoritaire mais aimant. «Nous avons été très heureux avec lui jusqu'à ce qu'il se remarie.»

Le père demande qu'ils appellent sa nouvelle femme «maman», ça ne passe pas.

Elle a déjà deux enfants, tombe enceinte. «Elle était attentive à nous, mais sa famille, cette fausse famille qu'on nous imposait, nous traitait comme des pièces rapportées.» Quand, un été, six ans après la séparation, leur vraie mère promet aux enfants de venir les chercher, c'est l'enthousiasme. Les deux garçons sont enlevés à la sortie de la messe. «On a vécu une aventure à la James Bond, jusqu'à ce qu'on soit cueillis par la PJ.»

Les enfants retournent dans la ville de leur père, mais en pension. A la maison, le week-end, l'atmosphère est électrique. «A 16 ans, j'ai dit à mon père qu'on retournait chez notre mère, on s'est même battus. Si j'étais resté, j'aurais fini en prison, je m'étais mis à voler.» Leur père a fini par les laisser partir, convaincu que ses enfants avaient subi un lavage de cerveau. Ils ne sont jamais revenus le voir, sauf Patrice, un temps.

En 2012, 439 mineurs ont été inscrits au fichier des personnes recherchées à la suite d'un enlèvement parental, soit une augmentation de 14 % par rapport à 2011. L'association CFPE-Enfants disparus, qui gère le 116 000, a enregistré des appels pour 86 rapts parentaux vers l'étranger, 77 à l'intérieur de la France, 41 vers une destination inconnue. Généralement, on les retrouve vite, cela se règle en correctionnelle.
   
Shahi Yena and Okwari Fortin - BORDAS/SIPA
Shahi Yena and Okwari Fortin -
BORDAS/SIPA
Mais, parfois, le parent abandonné attend des années pour voir resurgir des enfants devenus des étrangers. Quand elle a quitté son compagnon, Xavier Fortin, un instituteur itinérant, partisan des modes de vie alternatifs, Catherine Martin, n'imaginait pas qu'il la priverait de leurs deux garçons, Okwari et Shahi'Yena.

Retrouvé après une cavale de onze ans, Xavier Fortin a été condamné en 2009 par le tribunal correctionnel de Draguignan à deux mois de prison. Les deux garçons ont affirmé au procès qu'ils avaient toujours suivi leur père de leur plein gré : ils n'avaient, au moment du rapt, que 5 et 6 ans.

Ce qui pose la question de la parole des enfants. Jusqu'à quel point faut-il les croire, les écouter, s'en inspirer ? Dans la position paradoxale d'ex-enfant roi devenu boulet ou enjeu, il n'est pas loin d'arbitrer les décisions de justice. Les auditions d'enfants sont encouragées par les récentes lois, et le Conseil de l'Union européenne les veut systématiques.

Verra-t-on bientôt les enfants partie dans la séparation de leurs parents, comme certains le préconisent ? En attendant, en France, le mercredi, les salles de pas perdus se remplissent de marmots pétrifiés, alors que la plupart des JAF n'ont qu'une crainte : ériger l'enfant en décideur.    

Parents divorcés, garde alternée - DURAND FLORENCE/SIPA
Parents divorcés, garde alternée
- DURAND FLORENCE/SIPA
Généralement, l'enfant botte en touche. Ne pas prendre parti, surtout.

Expert auprès des tribunaux, le pédopsychiatre Georges Juttner raconte (2) que certains s'en tirent en répondant à toutes les questions : «Je ne sais pas.» Pour que ça s'arrête, pour qu'ils ne se battent plus, «l'enfant souvent est prêt à accepter n'importe quoi, résidence alternée ou pension», assure Nicole Choubrac.

Parfois, il se rallie à la cause du père ou de la mère. Et les problèmes commencent. Tantôt «il défend son steak», dit un magistrat, et va là où c'est plus confortable, tantôt il préfère coller à son parent le plus faible, pour le soutenir.

Paradoxalement, la justice qui l'entend de plus en plus hésite autant à l'écouter. On se méfie de deux maux : qu'il soit «parentifié», comme dit une médiatrice, ou que, sous l'emprise d'un parent séducteur, il soit manipulé.

«Je te détruirai, tes enfants ne voudront plus te revoir de toute ta vie», a aboyé le mari de Laurence lorsqu'elle lui a annoncé qu'elle le plaquait. Mère sereine, elle ne s'inquiète pas. A tort. «Il a fait une tentative de suicide et m'a désignée aux enfants comme son bourreau.» Au retour d'un droit de visite, les petits l'accusent : «C'est à cause de toi que papa a failli mourir.» La guerre est déclarée.

De chaque séjour chez le père, les enfants reviennent plus agressifs. Ils se barricadent dans leur chambre, quittent la table si leur mère s'y assied, la traitent de «sale pute». «Ils me fuyaient comme si j'étais une démente, c'était sans limites. L'objectif était que je craque et qu'ils vivent avec leur père.» Objectif atteint. Diabolisée, Laurence ne les a pas revus depuis treize ans.

Chez les JAF, la pacification est de mise, au nom de l'enfant. Les couples cassés ont intérêt à jouer la conciliation, zen, la procédure ira plus vite. On se met en tort, on passe pour «procédurier» si on se plaint de l'autre, accuse Olga Odinetz. «J'ai un jour invoqué l'alcoolisme de la mère, raconte une avocate. En voyant la tête du juge, j'ai compris que c'était sacrilège.»

«Le consentement mutuel est parfois un couvercle posé sur une situation conflictuelle», reconnaît Marc Juston. «En réduisant les séparations à de simples désaccords parentaux qu'une médiation peut résoudre, on passe à côté de vraies violences conjugales qu'on n'a pas su voir, prévient Edouard Durand, juge des enfants devenu enseignant à l'Ecole de la magistrature. A Marseille, où j'étais, 30 % des dossiers faisaient état de violences conjugales. Quand un enfant refuse de voir son père, il arrive aussi que ce soit parce qu'il est battu. Et c'est rarement une invention de sa mère.»

L'enfant reste seul avec ses dilemmes, sa culpabilité, sa parano et son chagrin. Le Pr Maurice Berger, qui dirige le service de pédopsychiatrie du CHU de Saint-Etienne, y reçoit des mineurs hors d'eux.

«Les plus violents ne sont pas ceux qui ont été frappés, dit-il, mais ceux qui ont été soumis de manière répétée au spectacle de scènes de ménage. Et nous voyons de plus en plus d'enfants de 7 ou 8 ans qui nous sont adressés d'urgence parce qu'ils évoquent l'idée de suicide. Une des causes majeures du risque suicidaire, ce sont des parents qui se disputent en mettant l'enjeu de la garde de l'enfant au centre du conflit.»
Une petite fille s'endort - PURESTOCK/SIPA
Une petite fille s'endort -
PURESTOCK/SIPA
Une petite fille s'endort - PURESTOCK/SIPA
Rien n'est plus angoissant que de voir les deux personnes les plus importantes de sa vie s'entre-déchirer, dit-il encore. «Quand l'enfant est chez l'un des parents, il reçoit l'ordre implicite ou explicite de ne pas évoquer l'autre, comme s'il l'avait perdu. Il adopte des comportements clivés, se conduit d'une façon chez sa mère, d'une autre chez son père.»

Tous les juges ont connu des parents qui rhabillaient entièrement l'enfant à son arrivée chez eux, lui refusant même son doudou.

Certains parents rivalisent d'immaturité. «Je veux un dodo de plus», a supplié un banquier quand le magistrat lui a annoncé qu'il aurait la garde de son enfant deux nuits sur cinq.

En grandissant, les enfants des divorces hyperconflictuels mesurent à la fois leur puissance d'objet disputé et leur impuissance. «Ils n'en peuvent plus, d'entendre leurs parents se débiner l'un l'autre, a fortiori en résidence alternée», déplore le psychiatre Xavier Pommereau, spécialiste de l'adolescence en difficulté.

Les ados «se vengent», dit-il, en ratant l'école ou en faisant payer leurs parents, au sens propre du terme.

Ils se livrent à «des concours de consommation» de vêtements, de communications téléphoniques, voire de drogue. «C'est même invraisemblable ! s'exclame le psychiatre. Un nombre exponentiel d'ados consomment du cannabis et leurs parents divorcés se le reprochent mutuellement tout en arrosant financièrement leur enfant. On voit des parents très démunis, incapables d'associer cadre éducatif et besoin d'amour, incapables de dire non à leur enfant, de peur de ne pas être aimés, et parfois incapables de venir ensemble en consultation quand ce dernier fait une tentative de suicide parce qu'ils ne veulent pas se croiser...»

Les beaux principes pour pacifier les séparations tempétueuses résistent mal à l'épreuve du réel. La médiation patine, faute de moyens. Plus personne ne croit à l'«intérêt supérieur» de l'enfant, qui relève de la pensée magique, et même la défense des enfants s'est repliée sur une notion plus pragmatique : le «meilleur intérêt» des enfants.

Et «le meilleur intérêt de l'enfant n'est pas synonyme d'équité pour les deux parents», dit Maurice Berger. La résidence alternée, censée concilier idéalement l'intérêt de l'enfant et l'égalité des parents, est vilipendée par beaucoup de pédopsychiatres quand elle s'applique sans la sécurité d'une réelle harmonie entre les ex ou bien aux tout-petits.

«Sous couvert d'intérêt premier de l'enfant, il ne s'agit au fond que de la préservation de l'intérêt ou du narcissisme des adultes», dénonce Bernard Golse, chef de service de psychiatrie à l'hôpital Necker (3).

Les principes vacillent d'autant que de nouveaux «intérêts» apparaissent, qu'on n'imaginait guère autrefois. «On commence à voir des mères qui ne réclament pas leurs enfants, très satisfaites d'avoir du temps libre, fait observer une avocate. On voit même des enfants dont personne ne veut parce qu'ils sont intenables, la mère baisse les bras, le père s'en fiche.»

 
Nourrisson - Caroline Arber / Mood B/REX/SIPA
Nourrisson -
Caroline Arber / Mood B/REX/SIPA
En fait, insiste le juge de Tarascon, il n'y a pas de solution judiciaire miracle, c'est du cas par cas. Me Béatrice Weiss-Gout rêve que se généralisent les contrats que certains avocats proposent à leurs clients de négocier au moment du divorce, des «chartes parentales» par lesquelles les ex-conjoints s'engagent sur l'essentiel.

Tant qu'à rêver, pourquoi ne pas les faire signer dès la naissance de l'enfant ?

(1) Le prénom a été changé.

(2) Papa, maman, le juge et moi (Gallimard, 2012).

(3) Tribune publiée dans le Monde du 14 décembre 2012.


3,5 millions

C'est le nombre de mineurs - soit environ un quart des moins de 18 ans - qui ne vivent pas avec leurs deux parents.

145 000 ruptures de couples avec enfants étaient recensées en 2011 par l'Ined. Soit 75 000 séparations d'unions et 70 000 divorces.

mardi 2 avril 2013

La Syrie est notre guerre d'Espagne



Le Monde
 
Qui veut appréhender la dimension universelle de la tragédie syrienne gagnera à se (re)plonger dans Hommage à la Catalogne (Gallimard, 1955) de George Orwell (1903-1950). Il y retrouvera les civils trop confiants dans la justesse de leur cause pour s'armer en conséquence. Les miliciens formés à la hâte derrière leurs barricades de fortune. Les trésors d'ingéniosité populaire pour faire vivre les familles les plus démunies. Et les querelles des différentes factions qui se disputent le contrôle d'une République pourtant menacée de toutes parts.
 
Ce parallèle avec la guerre d'Espagne a été tracé dans la presse dès septembre 2012, lorsque des reporters à Alep ont comparé les bombardements incessants de la ville à un moderne Guernica. Les éditoriaux dénonçaient en première page "un crime d'Etat sans précédent".
 
Plus de six mois se sont écoulés, les raids aériens n'ont pas cessé, pas plus que les barrages d'artillerie. Pire, les pilonnages aux missiles Scud se sont banalisés. Quant à l'utilisation avérée des armes chimiques par le régime Assad, elle est niée par les puissances occidentales : ayant tracé cette ligne rouge, elles refusent d'admettre qu'elle a été franchie, certes de manière ponctuelle, mais sans contestation possible.
 
PASSIVITÉ COMPLICE
 
Comme la République espagnole, la Syrie révolutionnaire souffre de la cobelligérance active des uns, de la passivité complice des autres et de l'intolérance partisane des derniers. La Russie et l'Iran sont aussi impliqués dans les crimes de masse de la dictature syrienne que l'étaient l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste aux côtés des franquistes espagnols.
 
La "non-intervention" des démocraties occidentales en 2011 est aussi fatale pour les démocrates de Syrie qu'elle le fut pour ceux d'Espagne en 1936.
 
Quant aux staliniens dénoncés par Orwell à Barcelone dès 1938, ils n'ont rien à envier aux djihadistes d'aujourd'hui en Syrie. Leur hiérarchie implacable et leur discipline aveugle leur permettent de compenser progressivement leur caractère ultraminoritaire.
 
Leur soutien sans faille par un parrain étranger, l'URSS en Espagne, des "mécènes" du Golfe en Syrie, leur confère un avantage terrible sur les formations locales, dramatiquement sous-équipées. Et leur projet totalitaire vaut négation des aspirations à la libération, hier du peuple espagnol, désormais du peuple syrien.
 
Après plus de deux années d'abstention coupable, aucune solution n'est dénuée de risque pour éviter une escalade dans l'horreur en Syrie. Seule l'installation d'une autorité révolutionnaire sur une portion du territoire libéré pourra renverser la course à l'abîme.
Mais pas un pouce de Syrie ne sera vraiment "libéré" tant que l'aviation d'Assad et ses blindés pourront le frapper en toute impunité. C'est en ces termes que se décline la problématique de l'approvisionnement en matériels antiaériens de l'Armée syrienne libre.
Les polémistes qui fustigeaient la solidarité du Front populaire avec les "rouges" espagnols n'employaient au fond pas d'autres arguments que les partisans acharnés de la "neutralité" en Syrie.
 
SURENCHÈRE DJIHADISTE
 
Quant à la question des "mauvaises mains" dans lesquelles les armes pourraient tomber, le Mali est là pour prouver que pas une seule arme livrée aux rebelles libyens n'a été découverte aux mains d'AQMI. En revanche, les djihadistes du Sahel se sont amplement servis dans les arsenaux de Kadhafi comme ceux de Syrie dans les stocks d'Assad.
 
L'universitaire sait trop le danger des analogies historiques, à manier avec doigté. La grande différence entre la tragédie d'Espagne et celle de Syrie est que le camp de la dictature sera défait, tôt ou tard.
C'est dans cette incertitude de calendrier que réside l'intérêt stratégique de la France et de l'Europe : une Armée syrienne libre victorieuse à court terme permettra à la coalition révolutionnaire de ménager une transition politique, tandis qu'une agonie prolongée favorisera la surenchère djihadiste, la polarisation confessionnelle et la déstabilisation régionale.
Hollande n'est pas Blum. Car Léon Blum, au moins n'ayant jamais promis d'armer la République espagnole, n'a pas eu à s'en dédire.
Mais l'actuel président pourrait méditer cette déclaration de François Mitterrand devant le Parlement européen, en 1989, au sujet de l'Intifada palestinienne : "Rien n'autorise cette répression continue où l'homme devient gibier et où reprend l'éternel va-et-vient de l'agresseur et de l'agressé, de celui qui tue, de celui qui meurt."
 
Un quart de siècle plus tard, l'Europe a encore failli. A la France d'assumer enfin ses responsabilités.

Le contribuable va devoir payer la défense de Guérini

Selon La Provence, le conseil général des Bouches-du-Rhône a voté vendredi 29 mars la prise en charge par la collectivité des frais juridiques de Jean-Noël Guérini, président PS de ce même conseil général, et Jean-David Ciot, député du département.
 
Au terme d'un vote vendredi matin, communistes, indépendants et la majorité des socialistes se sont prononcés en faveur d'un paiement de la défense au pénal de M. Guérini, et du licenciement de M. Ciot. La droite a voté contre. A gauche, note La Provence, seuls Michel Pezet, Marie-Arlette Carlotti et Janine Ecochard se sont abstenus.
 
M. Guérini avait été mis en examen le 5 mars pour détournement de fonds publics dans l'affaire du licenciement abusif présumé de M. Ciot, actuel premier secrétaire de la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône, également mis en examen.
 
La justice s'intéresse aux indemnités touchées par M. Ciot au printemps 2011 lors de son licenciement après neuf années passées au cabinet de M. Guérini. Elle soupçonne derrière ce licenciement transactionnel une démission arrangée, destinée notamment à permettre à M. Ciot de se présenter aux élections législatives en juin 2012, à l'issue desquelles il a été élu député d'une circonscription d'Aix-en-Provence.
 
Le contribuable financera la défense de Guérini

 
La Provence - Marseille / Publié le vendredi 29 mars 2013 à 12H32

Au budget ce matin, le Conseil général des Bouches-du-Rhône vote la prise en charge des frais juridiques par la collectivité pour la défense au pénal de Jean-Noël Guérini et le licenciement de Jean-David Ciot.
La droite a voté contre. A gauche, seuls Michel Pezet qui a pris la parole, Marie-Arlette Carlotti et Janine Ecochard se sont abstenus. Communistes, indépendants et la majorité des socialistes ont voté pour. Le rapport a été adopté, le contribuable paiera.

Jean-Noël Guérini en garde à vue à Marseille

Le Monde 02.04.2013
Le président du conseil général des Bouches-du-Rhône devait être entendu dans un des volets d'un vaste dossier portant sur des marchés publics présumés frauduleux dans le département. 
Le président du conseil général des Bouches-du-Rhône devait être entendu dans un des volets d'un vaste dossier portant sur des marchés publics présumés frauduleux dans le département. | AFP/GERA





Le sénateur PS Jean-Noël Guérini est arrivé chez les gendarmes à Marseille pour être entendu en garde à vue dans le cadre d'un des volets d'un vaste dossier portant sur des marchés publics présumés frauduleux.
 
Le dossier pour lequel M. Guérini a été placé en garde à vue, à la demande du juge d'instruction Charles Duchaine – qui avait obtenu du Sénat une nouvelle levée de l'immunité parlementaire de l'élu en décembre – porte sur des malversations financières de grande ampleur touchant à des marchés publics de collectivités de Haute-Corse et des Bouches-du-Rhône. Il implique des membres présumés du grand banditisme, dont Bernard Barresi, arrêté en 2010 après dix-huit ans de cavale.
Le président du conseil général des Bouches-du-Rhône, arrivé seul, sans ses avocats dans un premier temps, devait être entendu par les enquêteurs à la mi-janvier, mais il avait été hospitalisé pour une péritonite.
Dans sa demande de levée d'immunité, le juge Duchaine avait évoqué un dossier "à caractère mafieux", précisant qu'il n'envisageait aucune mesure de détention ou de contrôle judiciaire à l'encontre de M. Guérini à l'issue de sa garde à vue et d'une éventuelle nouvelle mise en examen.
 
DES MARCHÉS SUSPECTS
L'enquête a identifié une série de sociétés ayant remporté des marchés dans des conditions suspectes auprès de collectivités, et dont les dirigeants étaient proches du frère de M. Guérini, Alexandre, un entrepreneur spécialisé dans les déchets, mais aussi du milieu marseillais.
De source proche du dossier, on indique que le sénateur pourrait être déféré à l'issue de sa garde à vue devant un juge pour une possible mise en examen, notamment pour des faits de trafic d'influence. Son frère Alexandre pourrait de nouveau être placé en garde en vue avant la fin de la semaine.
 
Jean-Noël Guérini est aussi mis en cause pour avoir "arrangé" le licenciement de Jean-David Ciot, élu depuis député PS d'Aix-en-Provence et responsable de la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône, et pour sa part mis en examen pour recel de détournement de fonds publics.
 
Malgré ses ennuis judiciaires, Jean-Noël Guérini a réaffirmé sa volonté de demeurer à son poste et a annoncé qu'il briguerait sa propre succession. C'est l'une des raisons qui ont poussé le Parti socialiste français à mettre sous tutelle la fédération des Bouches-du-Rhône, fragilisée par plusieurs affaires de corruption et paralysée par des querelles locales en vue des élections municipales de 2014. Vendredi, le conseil général des Bouches-du-Rhône a voté la prise en charge par la collectivité des frais juridiques de Jean-Noël Guérini et de Jean-David Ciot, député du département.

vendredi 25 janvier 2013

Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain


Peter Sloterdijk est un provocateur qui fait de la philosophie à « coups de marteau » selon l’expression de Friedrich Nietzsche, son maître à penser.

En 1999, le philosophe allemand signe un coup d’éclat en publiant un petit texte d’à peine quarante pages, Règles pour le parc humain. Sous une formulation obscure et alambiquée, Sloterdijk présente quelques idées-forces aussi simples qu’ahurissantes.

• L’humanisme, défini comme « une façon de créer des amitiés à distance par l’intermédiaire de l’écriture », est né de l’écrit et a été diffusé par les livres.

• La littérature étant condamnée par les autres médias de masse, l’humanisme est donc en voie de disparition.

• L’humanisme était une façon d’éduquer, de discipliner, de « domestiquer » les gens. Aussi, les êtres humains, par nature inachevés, ont été domestiqués par la langue, la culture, la sédentarisation et le livre. Sloterdijk emploie à dessein des mots provocants (il parle de « dressage » et de « domestication » à propos des humains et les compare à des animaux domestiques).

• Une société civilisée est donc un « parc humain » dirigé par des élites qui sont les gardiens du troupeau : l’équivalent des éleveurs pour les animaux. D’où le problème : comment domestiquer les humains à une époque où le livre, donc l’humanisme, est en déclin ? 

• Sloterdijk suggère que les élites doivent désormais utiliser les nouveaux moyens « anthropotechniques » (il précisera plus tard qu’il s’agit des « techniques génétiques ») pour sélectionner une espèce apte à vivre en société.

On comprend que de telles positions allaient mettre en émoi le petit monde de l’intelligentsia. En Allemagne, puis en France, s’ensuivirent des réactions virulentes. Les uns, comme le philosophe allemand Jürgen Habermas, accusèrent Sloterdijk d’« eugénisme libéral ». D’autres, comme le Français Bruno Latour, saluèrent au contraire le fait d’avoir osé lever le tabou sur la question des technologies génétiques dans le débat public.


On comprend que la radicalité des propos, les mots employés – « surhomme », « sélection », « dressage », « parc humain » – ne pouvaient laisser indifférent. Et que les références à Nietzsche et Martin Heidegger réveillent des peurs sur les périodes sombres de l’histoire allemande. Mais ce qui étonne le plus dans ce débat autour des thèses, c’est la faiblesse des arguments avancés. Ainsi Sloterdijk assimile allègrement humanisme, lecture, éducation, socialisation comme si tout cela était une seule chose. Cette grossière assimilation (dans les sociétés où la culture livresque humaniste n’a pas été diffusée, les humains ne seraient-ils pas socialisés ?) lui permet d’annoncer que la fin programmée de la lecture va entraîner une désocialisation des humains. Un peu plus loin, l’éducation des humains est mise en lien avec leur sédentarisation, comme si avant le Néolithique (période de domestication des animaux et de sédentarisation des humains), il n’y avait pas de socialisation. Et tout est à l’avenant…

Le plus étonnant dans cette affaire n’est donc pas qu’un philosophe puisse professer des idées radicales à l’encontre de l’esprit du temps et des bien-pensants – après tout, c’est aussi son rôle –, mais qu’autant d’affirmations péremptoires puissent passer pour de la pensée.

Dans ces conditions, dira-t-on, pourquoi lui faire une place dans une bibliothèque idéale ? Parce qu’il porte en lui une vision du monde nouvelle bien que dérangeante ? Parce qu’il y a une certaine jubilation à voir un philosophe bad boy secouer les esprits bourgeois bien-pensants ? Parce qu’il fut l’un des premiers à poser sur la scène publique la question du posthumain : comment les techniques vont nous permettre de transformer notre propre condition humaine ? Avouons qu’il y a un peu de tout cela. Et que cela donne aussi une idée de l’état de la pensée au début du XXIe siècle.
Peter Sloterdijk

En septembre 1999, Sloterdijk publie une conférence intitulée « Règles pour le parc humain » (réflexion sur l’humanisme, la génétique et les problèmes posés par ce qu’il nomme la « domestication de l’être humain »). Le mot « Selektion », très chargé de connotations en Allemagne, dans son texte lui vaut d’être très critiqué.

La philosophie à coup de marteau
"Bien que déjà connu pour sa Critique de la raison cynique (encensé en son temps par Jürgen Habermas, 1983), Peter Sloterdijk a créé un beau scandale avec ses Règles pour le parc humain (1999).


Sloterdijk est un provocateur dont les idées fascinent par son refus du « politiquement correct ». Fils spirituel de Friedrich Nietzsche et de Martin Heidegger, il assume par exemple des thèses radicalement antidémocratiques. Méprisant les masses serviles, ils vantent les valeurs des « héros » et des « vrais hommes », ceux qui savent affronter les épreuves, se hisser par l’effort au-dessus de leur condition. Dans Tu dois changer ta vie !, Sloterdijk exalte les vertus de l’athlète qui s’impose des privations et une discipline de fer afin de réaliser des projets. C’est sur ce modèle ascétique qu’il conçoit le rôle de la culture.


Sloterdijk n’est pas un auteur facile à lire. S’il philosophe « à coup de marteau », il écrit aussi avec un gourdin : prose lourde, digressions interminables, constructions obscures, affirmations à l’emporte-pièce." Jean-François Dortier

La Dialectique de la raison

Lorsque Max Horkheimer et Theodor Adorno entament la rédaction de La Dialectique de la raison, l’Europe est à feu et à sang, Les deux philosophes allemands sont en Californie, où l’exil les a menés. L’ouvrage qu’ils écrivent à quatre mains est composite, et ses préoccupations reflètent leur situation : le quatrième chapitre est une critique des industries du divertissement américain, le dernier, une analyse de l’antisémitisme, tel qu’il s’accomplit sous le nazisme. Quel rapport, dira-t-on ? La réponse est donnée en préambule : la « culture de masse » tout comme le racisme sont des phénomènes certes différents, mais ont en commun de s’appuyer sur une idéologie issue de la perversion de l’« Aufklärung (1)  » (traduit en français par « raison »). Les Lumières sont associées, ordinairement, à l’émancipation intellectuelle, sociale et politique de l’homme moderne. Mais, selon Adorno et Horkheimer, ces espoirs ont donné naissance à leur contraire : le « mythe » moderne de la rationalité instrumentale, qui transforme l’homme et la nature en objets de domination ou de consommation. Tout y participe : les sciences, la culture, l’industrie, le capitalisme, l’ordre politique et philosophique, mus par les mots d’ordre de rationalité, d’utilité et de formatage de l’individu. « La raison, écrivent-ils, est totalitaire. » Ainsi, les industries culturelles américaines (la radio, la télévision, le cinéma, le jazz et les comics) ne produisent-elles que des stéréotypes abêtissants et ennuyeux : « Le plaisir se fige dans l’ennui, du fait que pour rester un plaisir, il ne doit plus demander d’effort. » Engendrant l’« apathie du consommateur », ces biens culturels bon marché sont alléchants mais aliénants. Pour Adorno, c’est l’antithèse de l’art. L’antisémitisme, lui aussi, est un aspect du « mythe de la raison » dans la mesure où il ne s’appuie plus sur des arguments religieux, mais sur une « science des races ». Mais c’est surtout, pour les masses subjuguées par le fascisme, un stéréotype sans contenu réel, un dogme auquel on adhère aveuglément sans le critiquer. 


Or, la critique (2) est, pour Adorno et Horkheimer, l’essence même de la pensée libre et créative. Ce simple fait les retient d’envisager quel serait un usage positif de la raison (qu’ils appellent pourtant « vérité », mais écrivent : « La vérité est ce qu’elle n’est pas »). Leur message, entièrement négatif, n’indique aucune voie de salut. 

Les conclusions sombres de La Dialectique de la raison, paru en période de reconstruction, n’ont pas trouvé beaucoup d’échos favorables sur le moment. La langue recherchée et les nombreuses digressions que comportait ce texte n’en ont pas facilité le succès. Vingt ans seront nécessaires pour connaître une renaissance et se voir, dans le bouillonnement des années 1960, crédité d’acte fondateur d’une théorie critique de l’idéologie dominante qui aura une longue postérité. 


NOTES
1.Aufklärung

Pendant allemand des Lumières européennes, soit le mouvement culturel et philosophique qui, du XVIe au XVIIIe siècle, s’élève, au nom de la raison, contre l’arbitraire du pouvoir monarchique et de la tradition religieuse.

2.Théorie critique
Méthode de pensée consistant à faire apparaître les manques et les contradictions des idées dominantes et de l’état social des choses. Construire des alternatives peut, selon le cas, être jugé impossible ou au contraire nécessaire.

La seconde vie de la « théorie critique » 

Le philosophe Georg Lukacs, marxiste rival de l’école de Francfort, se moquait encore dans les années 1960 du pessimisme abismal de La Dialectique de la raison. Mais l’esprit de la révolte qui grondait contre la société de consommation remit le livre sur la sellette. En compagnie d’Herbert Marcuse, Horkheimer et Adorno inspirèrent, pas forcément dans le style mais dans l’esprit, bon nombre de penseurs critiques les plus marquants de l’époque, marxistes ou non, et ceci jusqu’aux philosophes de la postmodernité : Guy Debord, Roland Barthes, Jean Baudrillard, Michel Foucault, et, après eux, Jacques Derrida et Giorgio Agamben. Ce qui ne les empêchera pas d’être chahutés en 1968… Parallèlement, la tradition de l’école de Francfort se poursuivra avec Jürgen Habermas, dans une direction plus constructive, avant de revenir, avec son successeur Axel Honneth, à un point de vue certes critique mais nullement aussi pessimiste que celui d’Horkheimer et Adorno.

Max Horkheimer (1895-1973)
Philosophe et sociologue, membre fondateur, à l’université de Francfort, de l’Institut pour la recherche sociale en 1930, en compagnie de Walter Benjamin et Herbert Marcuse. Exilé en 1938, il rouvre l’Institut en 1949, et y poursuivra sa carrière. Son apport principal, ancré sur un fond marxiste, est celui de la critique du rôle de la raison dans le monde moderne. On lui doit Éclipse de la raison, 1949, et Théorie critique, 1970.


Theodor Adorno (1903-1969)
Compositeur, musicologue et philosophe, Theodor Adorno rejoint le groupe de l’Institut en 1932, puis s’exile en 1934 aux états-Unis. Investi dans le développement de la théorie critique, Adorno couvre en particulier son volet esthétique. De retour à Francfort en 1949, il succédera à Max Horkheimer en 1958. Il lègue plusieurs œuvres, dont Minima moralia. Réflexions sur la vie mutilée, 1951, et La Dialectique négative, 1966.

mardi 4 décembre 2012

Théorie de la justice

John Rawls
“La justice est la première vertu des institutions sociales comme la vérité est celle des systèmes de pensée.”
Théoriser la justice, c’est d’abord accorder un privilège au « juste » par rapport au « bien », et s’il existe en philosophie plusieurs définitions de ce dernier (le bonheur, la satisfaction de désirs rationnels, le développement de soi), le juste, lui, se soucie surtout, plus largement, de la manière dont ces divers biens vont être distribués aux hommes. John Rawls, dans ces 600 pages d’une densité exceptionnelle, traite ce point de la manière la plus large qui soit : il s’agit pour lui de définir les principes généraux et universels sur lesquels devraient s’appuyer ceux qui auraient pour charge de concevoir la société la plus juste possible. Il ne dérive pas ces principes d’un argument ontologique ou de nature, mais se place d’emblée dans le cadre d’une société démocratique et libérale. Emmanuel Kant avait tiré de la simple logique la maxime fondamentale de toute morale. Rawls lui rend hommage, mais prend une autre voie pour déduire ces principes : celle d’une procédure juste, c’est-à-dire issue de la délibération d’individus rationnels et égaux. Faute de trouver une telle situation dans une société concrète, on fait « comme si » (c’est, écrit Rawls, une « métaphore ») tous les individus étaient également informés des désirs et des motivations des autres, mais « ignoraient » leurs propres intérêts et moyens de les atteindre. C’est ce qu’il nomme la « position originelle sous voile d’ignorance ». C’est la condition d’une délibération juste, où l’équité serait le but poursuivi, dans l’ignorance des avantages donnés au départ à chacun (inégalités de nature, de talent, d’héritage). Quels seraient ensuite les grands principes d’une société juste ? Ils sont au nombre de deux. D’abord, que tous les citoyens sont protégés par la règle d’égale liberté, c’est-à-dire d’avoir des buts propres, de faire des choix parmi leurs intérêts, qu’ils ont tous également le droit de poursuivre. C’est ce que l’on appelle aussi l’égalité des chances. Or, de cette liberté, résultent, forcément, des répartitions inégales : des différences de fortune, de condition, de prestige, de culture. Deuxième principe, donc : ces inégalités ne seront légitimes que dans la mesure où leur instauration profite aussi aux plus défavorisés. Exemple : il est courant de constater que le développement d’un pays pauvre augmente les écarts constatés de revenu. L’équité, selon Rawls, peut être cependant respectée si les plus pauvres voient, dans le même temps, leurs ressources augmenter. Intérêts individuels, inégalités ? Voilà donc un vocabulaire largement partagé par une doctrine traditionnellement associée au libéralisme classique anglo-saxon : l’utilitarisme. Et pourtant, c’est précisément contre cette pensée que Rawls construit sa Théorie de la justice. Pourquoi ? Parce que, même si l’utilitarisme reconnaît des droits fondamentaux aux individus, il ne rechigne pas au principe du sacrifice : les intérêts d’une minorité peuvent être négligés si l’utilité globale de la société est augmentée. C’est donc souvent au principe d’équité améliorée que l’on attribue la valeur et l’originalité de la pensée de Rawls. Attention : on lui a aussi adressé des reproches, comme celui d’inventer l’artifice du « voile d’ignorance » et de ne pas savoir quels remèdes porter aux ressentiments qu’appellent des inégalités trop ostentatoires. Quant au fait de vouloir sauver les meubles du libéralisme, il est donné par construction.

John Rawls (1921-2002)
John Bordley Rawls est l’un des philosophes politiques américains le plus lus et commentés du XXe siècle. Étudiant à Princeton, il est tenté par la théologie, puis sert en 1943 dans l’armée américaine du Pacifique. Une fois diplômé, il enseignera à Princeton, Oxford, Cornell et Harvard. Son chef-d’œuvre, Théorie de la justice, a été reçu comme une œuvre majeure parce qu’elle conciliait les valeurs du libéralisme avec les principes de la solidarité sociale. De lui, on pourra lire aussi Justice et Démocratie, Seuil, 1993, Libéralisme politique, Puf, 1995, et Paix et Démocratie, La Découverte, 2006.

Capabilités Comment créer les conditions d’un monde plus juste ?

"Capabilités"

«  Capabilité » : ce terme, que l’on aurait pu traduire par « capacité » en français, mérite néanmoins les honneurs d’un néologisme car il contient, à lui seul, l’essentiel de la théorie de la justice sociale développée par l’économiste et philosophe Amartya Sen depuis les années 1980. Son écho auprès des instances internationales et des acteurs du développement humain en fait aujourd’hui l’une des raisons pour lesquelles le développement d’un pays ne se mesure plus seulement à l’aide du PIB par habitant. Selon Sen, comme pour Martha Nussbaum, la capabilité désigne la possibilité pour les individus de faire des choix parmi les biens qu’ils jugent estimables et de les atteindre effectivement. Les capabilités sont, pour ces auteurs, les enjeux véritables de la justice sociale et du bonheur humain. Elles se distinguent d’autres conceptions plus formelles, comme celles des « biens premiers » de John Rawls, en faisant le constat que les individus n’ont pas les mêmes besoins pour être en mesure d’accomplir le même acte : un hémiplégique n’a aucune chance de prendre le bus si celui-ci n’est pas équipé spécialement.


Après avoir rappelé ces notions partagées, Nussbaum se distingue en proposant une liste des capabilités qu’elle juge plus centrales que d’autres, parce qu’elles conditionnent lourdement la liberté de chacun de mener une vie digne : le droit à une vie suffisamment longue, à la santé du corps, à la liberté de se déplacer, à recevoir une éducation, à avoir les croyances qu’il souhaite, à ne se heurter à aucune discrimination raciale, ethnique ou sexiste, à avoir des loisirs, etc. On y retrouve ainsi, formulés plus généreusement, l’essentiel des droits humains universaux.
Ce faisant, Nussbaum introduit une hiérarchie là où Sen entendait maintenir la plus grande ouverture possible. Mais la démarche se défend, car, comme l’explique l’auteure, ces droits de la personne ne sont en rien une invention de l’Occident, mais une exigence plusieurs fois formulée en divers lieux et divers temps. Ce qu’elle montre, un peu trop rapidement peut-être pour clore un débat qui, périodiquement, agite l’Assemblée générale des Nations unies.

Martha Nussbaum
Née en 1947, est une philosophe américaine qui enseigne l’éthique à l’université de Chicago. Spécialiste de philosophie grecque ancienne, elle a développé une pensée originale où la notion de vulnérabilité occupe une grande place, faisant se rencontrer la condition féminine et le souci de justice sociale. Depuis 1980, elle collabore avec Amartya Sen et a développé avec lui la notion de « capabilités » en réponse aux insuffisances de la Théorie de la justice sociale de John Rawls. Par ailleurs, elle milite pour un enseignement faisant place aux humanités classiques. D’elle, on peut lire en français Femmes et développement humain, Éditions de femmes, 2008, Les Émotions démocratiques, Climats, 2011, et Capabilités, Climats, 2012.

vendredi 14 septembre 2012

Sale temps pour la circoncision

Le Monde, 06.09.2012
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Les adeptes de la théorie du battement d'ailes de papillon capable de provoquer une tornade à l'autre bout de la Terre ne pouvaient rêver meilleur scénario. Six ans après sa parution, un essai virulent dénonçant l'échec de l'intégration des Turcs en Allemagne, notamment en raison de leurs pratiques religieuses, est parvenu à créer d'importantes tensions entre ce pays et... Israël.

Une des clés de l'énigme est à Cologne. Le 26 juin, une décision du tribunal de grande instance de cette ville de Rhénanie-du-Nord - Westphalie qui interdit la circoncision à des fins religieuses est rendue publique. L'affaire remonte à 2010, quand une circoncision effectuée par un médecin sur un petit Tunisien de 4 ans tourne mal. Le lendemain, la plaie saigne. La mère panique. L'enfant est envoyé à l'hôpital, la blessure rapidement soignée.

MODIFICATION "DURABLE ET IRRÉPARABLE"

Début 2011, néanmoins, le procureur porte plainte pour atteinte corporelle avec circonstances aggravantes contre le médecin, un Syrien installé depuis 1991 en Allemagne. N'étant pas suivi par le tribunal, le procureur fait appel auprès du tribunal de grande instance, qui, lui aussi, relaxe le médecin, en raison d'une situation juridique peu claire. Mais surtout, le tribunal affirme que la circoncision est un délit pénal, parce qu'elle modifie le corps de façon "durable et irréparable". C'est bien parce que cette mutilation est irréversible que "le droit d'un enfant à son intégrité physique prime sur le droit des parents ". Du reste, à sa majorité, le délit pénal tombe et l'enfant peut décider de se faire circoncire. Le procureur ne s'étant pas pourvu en cassation, ce jugement est définitif et s'applique à toute l'Allemagne.
Ce jugement est historique. D'un trait de plume, des juges allemands viennent de condamner un rite multimillénaire. Pourtant, rendu le 7 mai, le jugement passe tout d'abord inaperçu. Ce n'est que fin juin qu'un universitaire, Holm Putzke, alerte quelques journaux. Pas innocemment d'ailleurs. Né en 1973 dans la Saxe, ce professeur à l'université de Passau (Bavière) est devenu depuis quelques années l'un des plus farouches opposants à la circoncision. Exactement depuis 2006, quand un de ses ex-professeurs, Rolf Dietrich Herzberg, lui demande d'étudier cette question, après avoir été choqué par la description d'une circoncision dans un essai qui a fait polémique - Die verlorenen Söhne, de la sociologue allemande d'origine turque Necla Kelek, traduit en français sous le titre Plaidoyer pour la libération de l'homme musulman (éd. Jacqueline Chambon).

"UNE NATION DE GUIGNOLS"

En 2008, à l'occasion d'un hommage au professeur Herzberg, Holm Putzke publie une étude de 41 pages truffée de références : Pertinence pénale de la circoncision des garçons. La mèche est allumée. "Il ne viendrait à l'idée de personne se revendiquant comme raisonnable de prendre au mot le texte entier de la Bible et d'aligner son comportement dessus ", écrit-il, en introduction, se défendant par avance de critiques.
Sous ses airs de gendre idéal, l'universitaire a manifestement envie de croiser le fer. "Certains jugeront sans doute ce thème délicat en se souvenant probablement des caricatures de Mahomet qui, publiées dans un journal danois, ont provoqué un débat nourri sur le niveau des critiques autorisées à l'égard de la religion ", anticipe-t-il. A tort. Son article n'est lu que par quelques spécialistes et ne soulève aucun débat. En revanche, le jugement qui repose sur son argumentation fait l'effet d'une véritable bombe. Même Angela Merkel est sortie de sa réserve traditionnelle. Seul pays au monde à interdire la circoncision, l'Allemagne risque de passer pour "une nation de guignols", confie-t-elle aux dirigeants de son parti, la CDU.

S'il ne s'agissait que de cela, l'affaire ne serait pas si grave. Mais en interdisant la circoncision, l'Allemagne s'en prend à un rite musulman, mais aussi à l'un des piliers du judaïsme. Significativement, la phrase exacte d'Angela Merkel, d'après témoins, était : "Je ne veux pas que l'Allemagne soit le seul pays du monde où les juifs ne peuvent pas pratiquer leur religion. Sinon, on passerait pour une nation de guignols."

Bien que le jugement concerne des musulmans et que cette communauté, forte d'environ 4 millions de personnes dans le pays, soit infiniment plus importante que la communauté juive (105 000 personnes, selon le Conseil central des juifs en Allemagne), ce sont les représentants de celle-ci qui sont de loin les plus virulents contre le jugement. "Si la circoncision était interdite en Allemagne, les juifs seraient poussés dans l'illégalité et, finalement, la vie juive ne serait plus possible ici ", déclare Dieter Graumann, l'influent président du Conseil central des juifs en Allemagne. Un homme dont une simple remarque a contraint au printemps des représentants de l'équipe allemande de football à se recueillir à Auschwitz avant de disputer l'Euro 2012 en Pologne et en Ukraine.

Dans Die Zeit (du 16 août), deux rabbins du Centre Simon-Wiesenthal sont plus explicites : "Hitler et ses exécuteurs ont tué plus de 1,5 million d'enfants juifs. Cela explique pourquoi des parents juifs ne sont pas prêts sur la question de la circoncision de leurs garçons à accepter des reproches ou des consignes émanant de quelque autorité allemande que ce soit."

Même si l'on ne compte qu'une centaine de circoncisions par an dans la communauté juive en Allemagne, l'affaire est suivie au plus haut niveau en Israël. Une lettre envoyée à ce sujet par le président Shimon Pérès à son homologue allemand Joachim Gauck en témoigne. Mi-août, le grand rabbin ashkénaze d'Israël, Yona Metzger, se rend à Berlin, pour faire part au gouvernement à la fois de son indignation, de son incompréhension et de son espoir de trouver une solution. Tout en se montrant solidaire des musulmans, le grand rabbin fait remarquer que, pratiquée par les juifs selon le commandement de Dieu à Abraham au huitième jour du nourrisson, la circoncision est moins douloureuse que chez les musulmans, où elle intervient plus tard.

"UNE QUESTION DE FOI"

La Turquie, dont sont originaires la plupart des musulmans vivant en Allemagne, fait aussi entendre sa voix. Dans un article paru dans la Süddeutsche Zeitung, Egemen Bagis, ministre turc chargé des affaires européennes, "observe avec étonnement que la liberté religieuse n'est plus totalement garantie en Allemagne" où, pourtant, elle est protégée par la Loi fondamentale. Selon lui, la circoncision est "une question de foi dont les frontières ne peuvent être définies arbitrairement par des tribunaux". D'ailleurs, note-t-il, "si le tribunal avait vraiment eu l'intention de protéger l'intégrité physique des enfants et leur liberté religieuse individuelle, il aurait logiquement dû inclure le baptême chrétien dans son jugement" - Egemen Bagis omet que, dans la circoncision, il y a un coup de bistouri. Etonnamment, le jugement de Cologne a eu des conséquences dans toute l'Allemagne - les associations de médecins ont recommandé à leurs adhérents de cesser toute circoncision -, mais aussi à l'étranger.
En Suisse, les hôpitaux de Zurich et de Saint-Gall ont décidé, en juillet, de suspendre les circoncisions en attendant l'avis des comités d'éthique. Au grand dam des représentants des communautés religieuses qui auraient préféré que la consultation précède la décision. Fin août, l'hôpital de Zurich a annoncé reprendre les opérations au cas par cas, en tenant compte "du bien de l'enfant", et en exigeant l'accord écrit des deux parents. En Autriche, des gouverneurs de province ont demandé aux hôpitaux de ne plus pratiquer de circoncisions avant que le ministère de la justice redonne son feu vert. En France, la circoncision est une atteinte corporelle volontaire et donc théoriquement condamnable sur le plan pénal, mais aucune plainte ne semble jusqu'à présent avoir été déposée. En Europe, c'est la Suède qui se montre la plus restrictive. Aucune circoncision n'est possible sans intervention médicale.
Les partisans de la circoncision mettent souvent en avant l'exemple des Etats-Unis. Dans ce pays, la circoncision était la norme dans les années 1960 : 80 % des nouveau-nés étaient circoncis. Ce n'est plus ici une question religieuse mais de prophylaxie. L'excision du prépuce, petit repli cutané qui recouvre le gland, a des effets bénéfiques, que ce soit face à la maladie ou pour l'activité sexuelle, comme l'a indiqué Richard Guédon (Le Monde du 29 août).

POURCENTAGE DE NOUVEAU-NÉS CIRCONCIS EN CHUTE LIBRE

Et pourtant l'exemple américain devient moins probant, puisque le pourcentage des nouveau-nés circoncis est en chute libre : il représente aujourd'hui moins de 50 % des petits garçons. Là encore, des associations médicales américaines ont émis des réserves quant aux risques liés à l'opération. En Californie, une pétition pour interdire la circoncision n'a pas reçu assez de soutiens pour imposer un référendum sur la question.

Tout se passe donc comme si le jugement de Cologne avait importé en Europe un débat qui touchait surtout le continent nord-américain, et sous l'angle davantage médical que religieux. On en a un bon exemple avec le juriste Rolf Dietrich Herzberg, l'un des hommes par qui le scandale est arrivé, pour qui le jugement ne s'en prend pas à l'éducation religieuse, mais "condamne seulement la minimisation dépourvue de toute empathie de ce que l'on fait à l'enfant désarmé avec la circoncision, ainsi que le mépris qui l'accompagne du droit fondamental à l'intégrité corporelle".

A l'instar d'Angela Merkel, la classe politique est d'autant plus gênée que, selon les sondages, 56 % des Allemands approuvent le jugement. Signe de cet embarras, le 19 juillet, alors qu'ils avaient interrompu leurs vacances pour approuver le plan d'aide aux banques espagnoles, les députés en ont profité pour voter une motion sur le sujet. La CDU, le Parti libéral et aussi le Parti social-démocrate demandent au gouvernement de présenter à l'automne un projet de loi qui, "en prenant en considération le bien-être de l'enfant et la liberté religieuse, comme le droit des parents à l'éducation, assure qu'une circoncision médicalement appropriée des garçons sans douleur inutile est en principe autorisée".

"BLESSURE INTENTIONNELLE "

Lors de sa visite à Berlin, le grand rabbin Metzger a donné son accord pour que des médecins participent à la formation des spécialistes de la circoncision, mais il a refusé toute idée d'anesthésie. Preuve de la complexité du débat : le Conseil des juifs en Allemagne a, par la suite, pris l'exact contre-pied de cette position. Consulté par le gouvernement dans le cadre de la préparation de la loi, le Comité d'éthique propose d'autoriser la circoncision, à condition de traiter la douleur, d'avoir l'accord des parents qui auront été informés des risques et que l'intervention soit faite par un spécialiste médical.

Une tentative de compromis qui ne fait pas l'unanimité. Ni à l'extérieur - l'association des pédiatres allemands juge "scandaleux" que le droit des enfants à l'intégrité physique ne soit pas respecté - ni même à l'intérieur. Pour le juriste Reinhard Merkel, membre du Comité d'éthique, la circoncision, "blessure intentionnelle ", est injustifiable au regard de la loi allemande. Mais, dit-il, "à cause des abominables crimes de masse organisés dans le passé dans ce pays, les responsables politiques allemands ont le devoir unique au monde d'avoir une sensibilité particulière à l'égard de tout intérêt juif. Il n'y a pas à discuter". Bien qu'il le déplore, il ne voit donc pas d'autre solution que de reconnaître ce "privilège judaïco-musulman".

En autorisant la circoncision, la future loi réglera sans doute le problème de la douleur, mais pas celui de l'intégrité physique. Révélatrice de tensions en Europe entre une société laïque et des communautés religieuses, mais aussi des difficultés de l'Allemagne à assumer son passé, la polémique n'est pas près de s'éteindre.