"Rare Marker", Libération,
le 5 mars 2003
Par Samuel DOUHAIRE et Annick RIVOIRE
Le cinéaste a accepté le principe d'un long entretien avec Libération,
par e-mail et en kit: quatre thèmes, dix questions par thème. Il n'a
pas répondu à toutes, mais ces douze feuillets, par instants «carrément
dostoïevskiens», nous comblent.
Cinéma, photo-roman, CD-Rom, installations vidéo, DVD. Y a-t-il un support que vous n'ayez tenté?
La gouache.
Pourquoi avoir accepté l'édition en DVD de quelques films, selon quel choix?
Vingt ans séparent la Jetée de Sans soleil. Et encore vingt ans
jusqu'à présent. Dans ces conditions, parler au nom de celui qui a fait
ces films, ce n'est pas une interview, c'est du spiritisme. En fait je
crois bien n'avoir ni accepté, ni choisi ; quelqu'un en a parlé, et ça
s'est fait. Qu'il y ait une certaine relation entre les deux films, je
le savais, mais je ne voyais pas la nécessité de m'expliquer... Jusqu'à
ce que je trouve dans un programme publié à Tokyo une petite note
anonyme qui disait : «Bientôt le voyage approche de sa fin... C'est
alors seulement que nous saurons que la juxtaposition des images avait
un sens. Nous nous apercevrons que nous avons prié avec lui, comme il
convient dans un pèlerinage, chaque fois que nous assistions à la mort,
au cimetière des chats, devant la girafe morte, devant les kamikazes au
moment de l'envol, devant les guérilleros morts dans la guerre
d'Indépendance... Dans la Jetée, l'expérience téméraire de recherche de
la survie dans le futur se termine par la mort. En traitant le même
sujet vingt ans après, Marker a surmonté la mort par la prière.»
Lorsqu'on lit ça, écrit par quelqu'un qui ne vous connaît pas, qui ne
sait rien de la genèse des films, on éprouve une petite émotion.
«Quelque chose» a passé.
Quand «Immemory», votre CD-Rom, est sorti en 1999,
vous disiez avoir trouvé dans le multimédia le support idéal. Que
pensez-vous du DVD?
Dans le CD-Rom, ce n'est pas tellement le support qui compte, c'est
l'architecture, l'arborescence, le jeu. On fera des DVD-Rom. Le support
DVD est évidemment superbe, mais ce n'est toujours pas du cinéma. Godard
l'a martelé une fois pour toutes : au cinéma on lève les yeux, devant
la télé, la vidéo, on les baisse. Plus le rôle de l'obturateur. Sur deux
heures passées dans une salle de cinéma, on a passé une heure dans la
nuit. C'est cette part nocturne qui nous accompagne, qui «fixe» notre
souvenir du film d'une façon différente du même film vu à la télé ou sur
un moniteur. Cela dit, soyons honnêtes. Je viens de regarder le ballet
d'Un Américain à Paris sur l'écran de mon iBook, et j'ai quasiment
retrouvé l'allégresse que nous éprouvions à Londres en 1950, avec
Resnais et Cloquet, pendant le tournage des Statues meurent aussi,
lorsque tous les matins, à la séance de 10 heures du cinéma de Leicester
Square, nous commencions la journée de travail en revoyant le film. Une
allégresse que je croyais avoir définitivement perdue en le visionnant
sur cassette.
«Les outils et la nécessité sont indispensables»
La démocratisation des outils de fabrication du
cinéma (DV, montage numérique, circuits de diffusion via l'Internet...)
séduit-elle le cinéaste engagé que vous êtes?
Bonne occasion de décoller une étiquette qui m'encombre. Pour
beaucoup de gens, «engagé» veut dire «politique», et la politique, art
du compromis (ce qui est tout à son honneur, hors du compromis il n'y a
que les rapports de force brute, on en voit quelque chose en ce
moment...), m'ennuie profondément. Ce qui me passionne, c'est
l'Histoire, et la politique m'intéresse seulement dans la mesure où elle
est la coupe de l'Histoire dans le présent. Avec une curiosité
récurrente (si je m'identifie à un personnage de Kipling, c'est
l'enfant-d'éléphant des Just so stories, à cause de son «insatiable
curiosité») : mais comment font les gens pour vivre dans un monde pareil
? D'où ma manie d'aller voir «comment ça se passe» ici ou là. Comment
ça se passe, pendant longtemps ceux qui étaient le mieux placés pour
l'exprimer ne disposaient pas d'outils pour donner une forme à leur
témoignage et le témoignage brut, ça s'use. Et voilà que maintenant
les outils existent. C'est vrai que pour les gens comme moi c'est une
boucle bouclée. J'ai écrit là-dessus, dans le livret du DVD, un petit
texte de mise au point que vous arriverez peut-être à caser quelque part
(lire ci-dessous).
Un bémol nécessaire : la «démocratisation des outils» affranchit de
beaucoup de contraintes techniques et financières, elle n'affranchit pas
de la contrainte du travail. La possession d'une caméra DV ne confère
pas par magie du talent à celui qui n'en a pas, ou qui est trop flemmard
pour se demander s'il en a. On pourra miniaturiser tant qu'on veut, un
film demandera toujours beaucoup, beaucoup de travail. Et une raison de
le faire. C'est toute l'histoire des groupes Medvedkine, ces jeunes
ouvriers qui dans l'après-68 entreprenaient de faire des petits sujets
sur leur propre vie, et que nous tentions d'aider sur le plan technique,
avec les moyens de l'époque. Qu'est-ce qu'ils râlaient ! «On rentre du
boulot, et vous nous demandez encore de bosser...» Mais ils
s'accrochaient, et il faut croire que là encore, quelque chose a passé,
puisque trente ans plus tard on les a vus présenter leurs films au
festival de Belfort, devant des spectateurs attentifs. Les moyens de
l'époque, c'était le 16 mm non synchrone, donc les trois minutes
d'autonomie, le laboratoire, la table de montage, les solutions à
trouver pour ajouter du son, tout ce qui est là aujourd'hui, compacté à
l'intérieur d'un bidule qui tient dans la main.
Petite leçon de modestie à l'usage des enfants gâtés, tout comme ceux
de 1970 avaient reçu leur leçon de modestie (et d'histoire) en se
mettant sous le patronage d'Alexandre Ivanovitch Medvedkine et de son
ciné-train. A l'usage des jeunes générations : Medvedkine est ce
cinéaste russe qui en 1936 et avec les moyens de son époque à lui (film
35 mm, montage et labo installés dans le train même) inventait en somme
la télévision : tourner le jour, tirer et monter pendant la nuit,
projeter le lendemain aux gens même qu'il avait filmés, et qui souvent
avaient participé au tournage.
Je crois bien que c'est cette histoire fabuleuse et longtemps ignorée
(dans «le Sadoul», considéré en son temps comme la Bible du cinéma
soviétique, Medvedkine n'était même pas nommé), qui sous-tend une grande
part de mon travail, peut-être la seule cohérente après tout. Essayer
de donner la parole aux gens qui ne l'ont pas, et quand c'est possible
les aider à trouver leurs moyens d'expression. C'était les ouvriers de
1967 à la Rhodia, mais aussi les Kosovars que j'ai filmés en l'an 2000,
qu'on n'avait jamais entendus à la télévision : tout le monde parlait en
leur nom, mais une fois qu'ils n'étaient plus en sang et en larmes sur
les routes ils n'intéressaient personne. C'était les jeunes apprentis
cinéastes de Guinée-Bissau à qui, à ma grande surprise, je me trouvais
en train d'expliquer le montage du Cuirassé Potemkine sur une vieille
copie aux bobines rouillées et qui maintenant ont leurs longs métrages
sélectionnés à Venise (guettez la prochaine comédie musicale de Flora
Gomes...).
J'ai encore retrouvé le syndrome Medvedkine dans un camp de réfugiés
bosniaques en 1993, des mômes qui avaient appris tous les trucs de la
télé, avec présentateurs et génériques à effet, en piratant sur le
satellite et grâce à un peu de matos offert par une ONG mais qui ne
copiaient pas le langage dominant, ils en utilisaient les codes pour
être crédibles et se réappropriaient l'information à l'usage des autres
réfugiés. Une expérience exemplaire. Ils avaient les outils, et ils
avaient la nécessité. Les deux sont indispensables.
«Je me mets à voir des films en baissant les yeux»
Etes-vous plutôt télévision, films sur grand écran, butinage sur Internet?
J'ai un rapport complètement schizoïde avec la télé. Lorsque je me
crois seul au monde, je l'adore, surtout depuis qu'il y a le câble.
C'est même curieux de voir avec quelle précision le câble offre le
catalogue des antidotes aux poisons télévisuels. Une chaîne passe un
téléfilm ridicule sur Napoléon, on file sur Histoire écouter les
méchancetés formidablement intelligentes d'Henri Guillemin. On a subi
dans une émission littéraire le défilé des monstresses à la mode, on
court sur Mezzo contempler le beau visage lumineux d'Hélène Grimaud au
milieu de ses loups, et c'est comme si les autres n'avaient jamais
existé...
Maintenant il y a les moments où je me souviens que je ne suis pas
seul au monde, et là je m'effondre. La progression exponentielle de la
bêtise et de la vulgarité, tout le monde la constate, mais ça ne relève
pas seulement d'un vague sentiment de dégoût, c'est une donnée concrète,
chiffrable (on pourrait la mesurer au volume des «ouah !» qui saluent
les animateurs, et qui a monté d'un nombre alarmant de décibels depuis
cinq ans) et qui relève du crime contre l'humanité. Sans parler de
l'agression permanente contre la langue française.
Et puisque vous travaillez mon penchant russe à la confession, il
faut que je dise le pire : je suis publiphobe. Au début des sixties,
c'était très bien vu, depuis c'est devenu littéralement inavouable. Je
n'y peux rien. Cette façon de mettre le mécanisme de la calomnie au
service de l'éloge m'a toujours hérissé même si je reconnais que ce
mécénat diabolique donne quelquefois les plus belles images qu'on puisse
regarder sur un petit écran (vous avez vu le David Lynch avec les
lèvres bleues ?). Petite consolation dans le vocabulaire : il arrive que
les cyniques s'y trahissent. Bronchant tout de même devant le terme de
créateur, ils ont inventé celui de «créatif», et là je trouve que
l'inconscient n'a pas mal fonctionné. On imagine bien ce que seraient,
par exemple, des «gladiatifs».
Et les films dans tout ça?
Pour les raisons exposées plus haut, sous la houlette de Jean-Luc,
j'ai longtemps professé que les films devaient être vus d'abord en
salle, la télé et le magnétoscope n'étant là que pour rafraîchir la
mémoire. Maintenant que je n'ai plus du tout le temps d'aller au cinéma,
je me mets à voir des films en baissant les yeux, avec un sentiment
grandissant de péché (cet entretien devient carrément dostoïevskien...).
Mais à vrai dire je ne regarde plus beaucoup de films, excepté ceux de
mes amis, ou des bizarreries qu'un copain américain enregistre pour moi
sur TCM. Il y a trop à voir dans l'actualité, dans les reportages, sur
les chaînes Musique déjà mentionnées, ou sur l'irremplaçable chaîne
Animaux. Et mon besoin de fiction s'alimente à ce qui en est de loin la
source la plus accomplie : les formidables séries américaines, style The
Practice. Là il y a un savoir, un sens du récit, du raccourci, de
l'ellipse, une science du cadrage et du montage, une dramaturgie et un
jeu des acteurs qui n'ont d'équivalent nulle part, et surtout pas à
Hollywood.
«La Jetée» a inspiré un clip à David Bowie, un film
à Terry Gilliam, il existe un bar «la Jetée» au Japon. Que vous inspire
ce culte? L'imaginaire de Terry Gilliam rejoint-il le vôtre ?
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| Affiche de La Jetée, 1962 |
L'imaginaire de Terry est assez riche pour qu'on n'ait pas besoin de
jouer aux comparaisons. Ce qui est certain, c'est que pour moi Twelve
Monkeys est un film magnifique (il y a des gens qui croient me faire
plaisir en disant que non, que la Jetée est beaucoup mieux, le monde est
bizarre) et que c'est justement un de ces avatars heureux, comme le
clip de Bowie, comme le bar de Shinjuku (salut Tomoyo ! dire que
depuis quarante ans, toutes les nuits des Japonais se beurrent
allégrement au-dessous de mes images, ça vaut tous les oscars !) qui ont
accompagné le destin un peu particulier de ce film. Comme il s'est fait
pour ainsi dire en écriture automatique je tournais le
Joli Mai,
j'étais complètement immergé dans la réalité de Paris 1962 et la
découverte un peu grisante du cinéma direct (vous ne me ferez jamais
dire «cinéma vérité»...) et le jour de repos de l'équipe, je
photographiais une histoire à laquelle je ne comprenais pas grand'chose,
c'est au montage que les pièces du puzzle se sont rassemblées, et ce
n'est pas moi qui avais dessiné le puzzle , j'aurais du mal à en tirer
une quelconque vanité. C'est arrivé, c'est tout.
«Le "bruit" finit par tout recouvrir»
Vous êtes un témoin de l'Histoire. Vous
intéressez-vous toujours à la marche du monde? Qu'est-ce qui vous fait
bondir, réagir, pleurer?

Il y a en ce moment des raisons de bondir assez évidentes, et si
largement partagées qu'on n'a pas tellement envie d'en rajouter. Restent
les petites rages personnelles. 2002 aura été pour moi l'année d'un
échec qui ne passe pas. Ça commence par un flash-back, comme dans la
Comtesse aux pieds nus. De tous nos amis des années 40, François Vernet
était celui que nous considérions tous comme un futur très grand
écrivain. Il avait déjà publié trois livres, et le quatrième allait être
un recueil de nouvelles qu'il écrivait à chaud, pendant l'Occupation,
avec une vigueur et une insolence qui ne lui laissaient évidemment
aucune chance en face de la censure. Le livre n'a été publié qu'en 1945.
Entretemps, François était mort à Dachau. Bon, il n'est pas question de
chantage au martyre, ce n'est pas le genre de la maison. Même si cette
mort frappe d'une espèce de sceau symbolique une destinée déjà
singulière et son «vol arrêté», comme aurait dit Vissotsky, les textes
eux-mêmes sont d'une qualité si rare qu'on n'a pas besoin de raisons
autres que littéraires pour les aimer et les faire aimer. François
Maspero ne s'y est pas trompé, qui a consacré un article superbe aux
Nouvelles peu Exemplaires «traversant le temps sans autre lest qu'une
extrême légèreté de l'être». Car l'an dernier un éditeur courageux,
Michel Reynaud (Tirésias) s'était enthousiasmé pour le livre et avait
pris le risque de le rééditer. Je me suis échiné à mobiliser tous les
gens que je connaissais, pas pour qu'on en fasse l'événement de la
saison, faut pas rêver, mais simplement pour qu'on en parle. Et non, il y
a trop de livres à la saison des prix. Maspero excepté, zéro, pas un
mot dans la presse. Voilà pour l'échec.
Réaction trop personnelle? Le hasard fait qu'elle s'est doublée d'une
autre qui lui ressemble, et à laquelle aucun lien d'amitié ne me
rattache. La même année a vu l'édition, par les disques Capriccio, d'un
nouveau disque de Viktor Ullmann.
 |
| Viktor Ullmann |
Sous son nom seul, cette fois.
Auparavant, lui et Gideon Klein avaient été publiés parmi «
les
compositeurs de Theresienstadt» (à l'usage des jeunes générations :
Theresienstadt était ce camp-vitrine destiné aux visites de la
Croix-Rouge dont les nazis avaient fait un film, le Führer offre une
ville aux juifs). Avec les meilleures intentions du monde, c'était une
façon de les remettre dans le camp. Si Messiaen était mort après avoir
composé le
Quatuor pour la fin du temps, est-ce qu'il serait le
«compositeur des camps de prisonniers» ?
Ce disque est bouleversant: il contient des lieder sur des textes de
Hölderlin et Rilke et on est saisi de cette idée proprement vertigineuse
qu'à ce moment-là, personne ne glorifie davantage la véritable culture
allemande que ce musicien juif qui va bientôt mourir à Auschwitz. Là, ce
n'a pas été le silence total, juste quelques lignes élogieuses dans les
rubriques culturelles. Est-ce que ça ne valait pas davantage ? Alors ce
qui me met en rage, ce n'est pas que la couverture médiatique, comme on
dit, soit réservée en général à des gens que personnellement je trouve
plutôt médiocres, c'est une affaire d'opinion et je ne leur veux aucun
mal. C'est que la montée du «bruit», au sens électronique, finit par
tout recouvrir, et aboutir au monopole, comme les grandes surfaces
viennent à bout des petites épiceries. Que l'écrivain méconnu et le
musicien génial aient droit à la même sollicitude que l'épicier du coin,
c'est peut-être trop demander. Et puisque vous m'avez tendu la perche,
j'ajouterai encore un nom à ma petite liste des injustices de l'année :
on n'a pas assez parlé du plus beau livre que j'ai lu depuis longtemps,
des nouvelles encore :
la Fiancée d'Odessa, d'Edgardo Cozarinsky.
Les voyages à répétition vous ont-ils prévenu contre les dogmatismes?
Je crois que j'étais prévenu à ma naissance. J'avais dû beaucoup voyager avant.