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mardi 4 décembre 2012

Maitre Bachelard, l'homme du "feu"

“C’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique.”

Penser rationnellement, scientifiquement, n’est pas un processus spontané de l’être humain. Cela ne peut se faire qu’après avoir surmonté un certain nombre d’obstacles épistémologiques. Telle est la thèse centrale de l’ouvrage majeur de Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique (1938). Témoignant d’un attachement profond pour la fonction de professeur qu’il exercera jusqu’à la fin de sa vie, Bachelard puise le cœur de son épistémologie dans l’enseignement. Soucieux de comprendre le développement de l’esprit humain, il reproche aux professeurs de sciences de ne pas assez prendre conscience des connaissances empiriques déjà accumulées par l’élève lorsqu’il arrive à l’école. Le professeur n’a donc pas pour rôle de transmettre un savoir expérimental mais de le changer, « de renverser les obstacles déjà amoncelés par la vie quotidienne ». À partir de cette observation de professeur, Bachelard conçoit l’avancée scientifique comme une lutte permanente contre les « obstacles épistémologiques ». Le premier obstacle épistémologique à surmonter, selon Bachelard, est l’observation elle-même, s’opposant, dès lors à la « perception immédiate » comme instrument de connaissance et notamment au principe de l’induction, propre aux empiristes. Pour lui, la science ne provient pas du raffinement de l’intuition sensible. La vérité scientifique n’est pas à chercher dans l’expérience ; c’est l’expérience qui doit être corrigée par l’abstraction des concepts. Mais ces obstacles épistémologiques ne sont pas de simples erreurs contingentes. Ils sont constitutifs en eux-mêmes du développement scientifique. L’esprit doit alors commencer par critiquer ce qu’il croit déjà savoir, c’est-à-dire en rompant avec le sens commun qui procède généralement par images et qui nuit à l’élaboration de concepts précis. Pour illustrer son propos, Bachelard prend l’exemple de l’électricité. Au xviiie siècle, on se pressait aux amusantes expériences dans lesquelles un public mondain tressaillait sous l’effet des chocs électriques alors qu’« il faut attendre la science ennuyeuse de Coulomb pour trouver les premières lois scientifiques de l’électricité ». Dans un cas, il y a perception immédiate d’un phénomène mais sans compréhension, dans le second se développe un véritable processus d’interprétation dû à un effort d’abstraction. L’approche scientifique se constitue donc en rupture radicale avec nos modes habituels de pensée et d’expression. Bachelard réfute donc ceux qui tiennent notre perception immédiate pour un instrument de connaissance. C’est la capacité de formuler des interrogations pertinentes qui signe la marque du véritable esprit scientifique : « Toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a eu de question, il ne peut y avoir de connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit. » Cependant, Bachelard comprend qu’il ne suffit pas d’énoncer ces obstacles pour les voir disparaître. Il les soupçonne d’avoir une consistance psychologique, de faire partie d’une sorte d’inconscient épistémologique, une antichambre de la raison. Très inspiré par les travaux de Carl G. Jung, Bachelard va alors inventer « la psychanalyse de la connaissance objective ». Alors que la psychanalyse a pour but d’aider à se libérer d’un passé traumatique, la psychanalyse de la connaissance objective devrait, pense Bachelard, permettre à la raison de se libérer de ses croyances antérieures, des images poétiques qui la hantent. Il réalise, par ailleurs, que cet inconscient cognitif est lié, comme l’inconscient freudien, à des représentations sexualisées. En témoigne l’interprétation sexuelle d’une réaction chimique dans laquelle deux corps entrent en jeu. Il est fréquent d’analyser ces deux corps en considérant l’un comme actif tandis que l’autre serait passif selon une logique sexuelle. Cette vision va à l’encontre de l’esprit scientifique mais elle est, selon Bachelard, une étape inévitable : « Toute science objective naissante passe par la phase sexualiste. » C’est alors que le rationalisme engagé qui semble guider son projet philosophique va le mener vers une tout autre voie, celle de la poésie et de l’imagination qui aboutira, la même année, à son œuvre la plus étudiée aujourd’hui, La Psychanalyse du feu (1938). Car, en effet, si Bachelard compte encore beaucoup dans le paysage français, il s’agit davantage du Bachelard « nocturne », celui qui étudie la poésie, qui influence de manière décisive la critique littéraire. Des auteurs comme Roland Barthes et le cercle de Genève ont su tirer parti de cette œuvre et montré comment elle conformait l’unité d’une pensée.

Surrationalisme

Dans la théorie historique des sciences de Gaston Bachelard se dessine en filigrane une anticipation du futur de la science, la certitude qu’une nouvelle théorie scientifique viendra modifier radicalement le socle actuel de nos connaissances. Ce progressisme à toute épreuve, ce rejet de l’ordre établi, Bachelard l’appelle le « surrationalisme ». Par analogie avec le surréalisme, le surrationalisme se place comme l’avant-garde du rationalisme. De même que les surréalistes ont rompu avec l’esthétique traditionnelle et institutionnelle, le surrationalisme rompt avec le conservatisme de la raison. La référence au surréalisme évoque le caractère subversif de sa constitution. La raison devient une valeur, plus qu’un système normatif. Un idéal régulateur vers lequel l’esprit scientifique doit tendre, en opposition avec le sens commun. Elle n’est alors jamais acquise. Bachelard lui-même n’a cessé d’y aspirer : « Rationaliste ? Nous essayons de le devenir. »

Gaston Bachelard (1884-1962)

Né à Bar-sur-Aube en 1884, Gaston Bachelard suit un itinéraire philosophique atypique et ne se tournera que tardivement vers l’épistémologie. Né dans une famille d’artisans cordonniers, il travaille aux Postes et Télégraphes pendant de nombreuses années. Il se tourne vers les sciences et devient, au retour de la guerre, professeur de physique et de chimie au collège de Bar-sur-Aube. Il se tourne ensuite vers la philosophie, obtient en 1922 l’agrégation et enseigne à l’université de Dijon avant de devenir professeur à la Sorbonne puis directeur de l’Institut des sciences et des techniques.

lundi 16 juillet 2012

Pour une nuit d'été

Les étoiles sont myrophores et palpitent de fièvre.

Blaise Cendrars, Lotiss. ciel, 1949.

vendredi 11 mai 2012

Was gesagt werden muss

Warum schweige ich, verschweige zu lange,
was offensichtlich ist und in Planspielen
geübt wurde, an deren Ende als Überlebende
wir allenfalls Fußnoten sind.

Es ist das behauptete Recht auf den Erstschlag,
der das von einem Maulhelden unterjochte
und zum organisierten Jubel gelenkte
iranische Volk auslöschen könnte,
weil in dessen Machtbereich der Bau
einer Atombombe vermutet wird.


Doch warum untersage ich mir,
jenes andere Land beim Namen zu nennen,
in dem seit Jahren - wenn auch geheimgehalten -
ein wachsend nukleares Potential verfügbar
aber außer Kontrolle, weil keiner Prüfung
zugänglich ist?


Das allgemeine Verschweigen dieses Tatbestandes,
dem sich mein Schweigen untergeordnet hat,
empfinde ich als belastende Lüge
und Zwang, der Strafe in Aussicht stellt,
sobald er mißachtet wird;
das Verdikt "Antisemitismus" ist geläufig.


Jetzt aber, weil aus meinem Land,
das von ureigenen Verbrechen,
die ohne Vergleich sind,
Mal um Mal eingeholt und zur Rede gestellt wird,
wiederum und rein geschäftsmäßig, wenn auch
mit flinker Lippe als Wiedergutmachung deklariert,
ein weiteres U-Boot nach Israel
geliefert werden soll, dessen Spezialität
darin besteht, allesvernichtende Sprengköpfe
dorthin lenken zu können, wo die Existenz
einer einzigen Atombombe unbewiesen ist,
doch als Befürchtung von Beweiskraft sein will,
sage ich, was gesagt werden muß.

Warum aber schwieg ich bislang?
Weil ich meinte, meine Herkunft,
die von nie zu tilgendem Makel behaftet ist,
verbiete, diese Tatsache als ausgesprochene Wahrheit
dem Land Israel, dem ich verbunden bin
und bleiben will, zuzumuten.

Warum sage ich jetzt erst,
gealtert und mit letzter Tinte:
Die Atommacht Israel gefährdet
den ohnehin brüchigen Weltfrieden?
Weil gesagt werden muß,
was schon morgen zu spät sein könnte;
auch weil wir - als Deutsche belastet genug -
Zulieferer eines Verbrechens werden könnten,
das voraussehbar ist, weshalb unsere Mitschuld
durch keine der üblichen Ausreden
zu tilgen wäre.

Und zugegeben: ich schweige nicht mehr,
weil ich der Heuchelei des Westens
überdrüssig bin; zudem ist zu hoffen,
es mögen sich viele vom Schweigen befreien,
den Verursacher der erkennbaren Gefahr
zum Verzicht auf Gewalt auffordern und
gleichfalls darauf bestehen,
daß eine unbehinderte und permanente Kontrolle
des israelischen atomaren Potentials
und der iranischen Atomanlagen
durch eine internationale Instanz
von den Regierungen beider Länder zugelassen wird.

 Nur so ist allen, den Israelis und Palästinensern,
mehr noch, allen Menschen, die in dieser
vom Wahn okkupierten Region
dicht bei dicht verfeindet leben
und letztlich auch uns zu helfen.

Ce qui doit être dit

Pourquoi me taire, pourquoi taire trop longtemps
Ce qui est manifeste, ce à quoi l'on s'est exercé
dans des jeux de stratégie au terme desquels
nous autres survivants sommes tout au plus
des notes de bas de pages

C'est le droit affirmé à la première frappe
susceptible d'effacer un peuple iranien
soumis au joug d'une grande gueule
qui le guide vers la liesse organisée,
sous prétexte qu'on le soupçonne, dans sa zone de pouvoir,
de construire une bombe atomique.

Mais pourquoi est-ce que je m'interdis
De désigner par son nom cet autre pays
Dans lequel depuis des années, même si c'est en secret,
On dispose d'un potentiel nucléaire en expansion
Mais sans contrôle, parce qu'inaccessible
À toute vérification ?

Le silence général sur cet état de fait
silence auquel s'est soumis mon propre silence,
pèse sur moi comme un mensonge
une contrainte qui s'exerce sous peine de sanction
en cas de transgression ;
le verdict d'"antisémitisme" est courant.

Mais à présent, parce que de mon pays,
régulièrement rattrapé par des crimes
qui lui sont propres, sans pareils,
et pour lesquels on lui demande des comptes,
de ce pays-là, une fois de plus, selon la pure règle des affaires,
quoiqu'en le présentant habilement comme une réparation,
de ce pays, disais-je, Israël
attend la livraison d'un autre sous-marin
dont la spécialité est de pouvoir orienter des têtes explosives
capables de tout réduire à néant
en direction d'un lieu où l'on n'a pu prouver l'existence
ne fût-ce que d'une seule bombe atomique,
mais où la seule crainte veut avoir force de preuve,
je dis ce qui doit être dit.

Mais pourquoi me suis-je tu jusqu'ici ?
parce que je pensais que mon origine,
entachée d'une tare à tout jamais ineffaçable,
m'interdit de suspecter de ce fait, comme d'une vérité avérée,
le pays d'Israël, auquel je suis lié
et veux rester lié.

Pourquoi ai-je attendu ce jour pour le dire,
vieilli, et de ma dernière encre :

La puissance atomique d'Israël menace
une paix du monde déjà fragile ?
parce qu'il faut dire,
ce qui, dit demain, pourrait déjà l'être trop tard :
et aussi parce que nous - Allemands,
qui en avons bien assez comme cela sur la conscience -
pourrions fournir l'arme d'un crime prévisible,
raison pour laquelle aucun
des subterfuges habituels n'effacerait notre complicité.

Et admettons-le : je ne me tais plus,
parce que je suis las de l'hypocrisie de l'Occident ; il faut en outre espérer
que beaucoup puissent se libérer du silence,
et inviter aussi celui qui fait peser cette menace flagrante
à renoncer à la violence
qu'ils réclament pareillement
un contrôle permanent et sans entraves
du potentiel nucléaire israélien
et des installations nucléaires iraniennes
exercé par une instance internationale
et accepté par les gouvernements des deux pays.

C'est la seule manière dont nous puissions les aider
tous, Israéliens, Palestiniens,
plus encore, tous ceux qui, dans cette
région occupée par le délire
vivent côte à côte en ennemis  Et puis aussi, au bout du compte, nous aider nous-mêmes.

jeudi 6 janvier 2011

Un poème, un pas de trop.

Il faut aller écouter le poète! On ne sait pas bien pourquoi, au fond. Cela vient sans doute de toutes les vertus qu'on lui prête: elle échappe à l'emprise de l'époque, elle est une expression de la beauté... Du poète est-on en mesure d'espérer le déploiement d'une parole prophétique! En d'autres termes, plus pragmatiques, il valait mieux être là, à l'écoute de la poésie, l'art triomphant, que dans le tourbillon de la folie consumériste qui s'accélérait à côté, à l'annonce de Noël et des fêtes de fin d'année.

Yves Bonnefoy, vieux bonhomme sympathique à la traine blanche et longue, était invité à Aix-en-Provence, au mois de décembre 2010, et c'était l'occasion d'un débat annoncé, à côté de la promotion de son nouveau livre "L'inachevé" que l'on peut trouver partout sur les étales des "bonnes librairies". Il était aussi invité pour évoquer son oeuvre poétique et son travail de traduction des poètes anglais, Yeats et Shakespeare. Il était accompagné, pour débattre de l'épineuse question de la traduction poétique, d'un poète anglais, qui lui donna à échanger sur la grandeur poétique de Yeats et des subtilités pragmatiques de la langue anglaise, d'un universitaire, traducteur de russe et d'un gros pantin très lisse, maitre de cérémonie pour l'occasion, qui joua parfaitement son rôle de cuistre, caressant abondamment  le vieil homme dans le sens du cheveu blanc.

Ce fut, n'en faisons pas de mystères, terriblement pédant, artificiel et navrant... Comme en toutes circonstances, lorsqu'on essaie de "faire de la culture". On ne s'attendait pas moins à une grande messe masturbatoire sur ce thème inépuisé et celui tout aussi brillant de la "langue françoise". On s'en doutait aux roulements des tambours, aux petits fours, petits souliers, dès l'annonce sur le journal local, "La Provence", dès que la présentatrice, responsable du "Centre Saint Léger-Léger" prit le micro et déclama, non sans chuter sur un "bonjour" qui ressemblait à un "Beaujolour" (vibrant hommage au Beaujolais) -nous fûmes un instant près d'aborder vraiment  la question de la culture française-, son amour, son honneur à  accueillir Monsieur... Elle fût même prête à lui donner sa langue, son corps si le vieux avait voulu... 

Nous étions dans le petit amphithéâtre d'Aix-en-Provence, en face de la Cité du Livre et de la bibliothèque de la Méjanes. On nous passa d'abord le film consacré à Bonnefoy tiré de l'excellente émission "Un siècle d'écrivain". On aurait dû en rester là! Tout le monde aurait été content. Les hommes à chapeau seraient retournés à leurs cigares et à leurs téléphones portables en s'enorgueillissant d'avoir retrouvé quelque chose de leurs 17 ans, les enseignants seraient paisiblement retournés à leurs copies, les vieux seraient vaillamment sortis, etc. On aurait pu rentrer sagement chez soi. Il  neigeait d'ailleurs ce jour-là, on aurait pu en profiter avec l'émotion d'un poème à venir. Mais ce qui se déroula après fut malheureusement pathétique et décevant. Il ne fut jamais question de la traduction, le vieil homme de la plus grande "mauvaise foi" écartant toute méthode, tout principe, travail, qui l'aurait enfermé derrière une étiquette. On obtint ainsi ce genre de formule ou de posture : "Le poète est un poète", fait inconditionnel. Ces inepties sont aussi la conséquence d'un tel débat et d'une telle mascarade. Mais l'homme n'aurait-il pas pu s'assoir un moment et discuter? Non. Il professa comme un aveugle borné et sénile,  préférant la magie de "l'intuition" et de l'artiste, comme s'il dénigrait l'effort, déclarant au passage que le lecteur avait sa part de travail, que la musicalité et le rythme étaient "internes aux vers", "à la poésie", qu'il  revenait à ce dernier d'en trouver "la partition". Il repoussa en ce sens tout le travail et les interrogations posées par un pauvre traducteur de russe qui  posa pourtant de vrais problématiques liées au débat portant par exemple sur la question du langage à adopter ou du système métrique. Il raconta comment il se trouvait parfois confronté au problème de traduction de la versification russe, souvent écrite en octosyllabes et décasyllabes, en français. Le vieil empereur repoussa ces questions d'un revers de la main : "A-t-on besoin de respecter la versification dans une traduction ?". "On compte pourtant l'exemple des traductions en décasyllabes de Philippe Jacottet", nous confira plus tard l'homme blessé, une fois le rideau tombé. Ce fut un règlement de compte gagné d'avance. Nous avions d'un côté le petit poète triomphant, avec lequel riait grassement le public, qui devisait savamment sur la poésie contre la science, de l'autre un traducteur au visage grave et sec qui, du reste, lui reconnaissait un grand talent. Ce ne fut qu'un petit meurtre, digne des petits hommes qui auraient à mépriser les petits écrits et les petites gens. On a donc appris plus de choses sur le maitre et poète, son orgueil et sa malhonnêteté intellectuelle. C'est ainsi qu'il revint plus tard, au cours du débat, sur les choix qui l'avaient amené à traduire certains poèmes de Yeats et admit, sans reconsidérer pour autant l'à-propos de son voisin de table, qui les avaient choisi en fonction de la barrière linguistique et de ses compétences à les saisir et les traduire dans sa propre langue. Il évoqua dans des termes similaires la langue anglaise en évoquant sa dimension pragmatique. Tout cela nous amène aussi réévaluer le manque d'intérêt de ces débats promotionnels, guidés par le charme d'une province radieuse et discrète. "Il n'est qu'un homme", voila tout ce que l'on retiendra. Mais l'image du grand poète populaire, ô Verlaine, s'éteignant sous les ponts de Paris en ressort ternie. Et pour enfoncer le clou, on eut finalement droit au numéro narcissique auxquels se plaisent les grands ducs de la "haute culture" en écoutant la médiocrité d'une lecture renouant manifestement avec une tradition littéraire. Car, s'il est un grand poète, la lecture est un art qu'il ne possède pas! On note que de nombreux enregistrements et lectures  proposés par les auteurs eux-mêmes, poètes de surcroit, sont souvent de vraies horreurs et tortures pour les oreilles de leurs auditeurs. En écoutant Bonnefoy lire et relire, ne s'arrêtant plus, on eut l'impression d'entendre toujours le même poème lu par un seul homme, avec la même scansion, perdant parfois le souffle, reprenant son cours vertigineux. On espérait la chute. (On se voyait crier devant tel spectacle: "Monsieur, l'humilité vous abandonne... Il faut que la chanson cesse !") Un poème, un pas de trop...  On ne broncha pas et on applaudit même avec la force des convenances d'usage et des égards dus à un homme de cet âge. L'hypocrisie saluant autant la performance que l'oeuvre accomplie.

On le remercierait presque car nous lui devons cette leçon et cette idée exprimée à la sortie, dans la tourmente d'un rude hiver: "la poésie est un objet fragile dont la puissance est silencieuse". 

Propos recueillis et inventés par Ulysses.

jeudi 31 décembre 2009

Brest

en pétard toute lacérée
d'est en ouest et du nord au sud
en ton cul les grands pères scud

 voilée barricadée serrée
gitez-vous larme à l'oeil lady
sur trottoir en rade laidie

politique et géographique
Jaurès Siam ah! certains poètes
semoncent neuf rimes qui pètent

mardi 10 novembre 2009

La Jetée

Depuis un mois que j’habitais Honfleur, je n’avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre. Mais hier soir, lassé d’un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu’à la mer. Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardais la mer, sous moi, qui respirait profondément. Un murmure vint de droite. C’était un homme assis comme moi, les jambes ballantes, et qui regardait la mer. “A présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j’y ai mis depuis des années.” Il se mit à tirer en se servant de poulies. Et il sortit des richesses en abondance. Il en tirait des capitaines d’autres âges en grand uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées richement mais comme elles ne s’habillent plus. Et chaque être ou chaque chose qu’il amenait à la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s’éteignait, il poussait ça derrière lui. Nous remplîmes ainsi toute l’estacade. Ce qu’il y avait, je ne m’en souviens pas au juste, car je n’ai pas de mémoire mais visiblement ce n’était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu’il espérait retrouver et qui s’était fané. Alors, il se mit à rejeter tout à la mer. Un long ruban ce qui tomba et qui, vous mouillant, vous glaçait. Un dernier débris qu’il poussait l’entraîna lui-même. Quant à moi, grelottant de fièvre, comment je pus regagner mon lit, je me le demande.

(Michaux, La Nuit Remue)



samedi 17 octobre 2009

Prière entre la nuit et le jour

A l'heure vague où les fantômes en grand nombre
se pressent contre les fenêtres, ameutés
par une hésitation entre le jour et l'ombre
et menaçant de leurs murmures la clarté,
un homme prie: à ses côtés est étendue
la très belle guerrière désarmée et nue:
non loin repose l'héritier de leurs batailles,
il tient le Temps serré dans sa main comme paille;
"Une prière dite dans la crainte, difficile
à exaucer, surtout sans le secours du dehors;
une prière dans l'ébranlement des villes,
dans la fin de la guerre, dans l'afflux des morts:
pour que l'aurore, avec sa tendresse tenace,
pour que l'entrée de la lumière au ras des monts,
comme elle éloigne la lune légère efface
ma propre fable, et de son feu voile mon nom

(Jaccottet, P. L'effraie)

Les nouvelles du soir

A l'heure où la lumière enfouit son visage
dans notre cou, on crie les nouvelles du soir,
on nous écorche. L'air est doux. Gens de passage
dans cette ville, on pourra juste un peu s'asseoir
au bord du fleuve où bouge un arbre à peine vert,
après avoir mangé en hâte; aurais-je même
le temps de faire ce voyage avant l'hiver,
de t'embrasser avant de partir? Si tu m'aimes
retiens-moi, le temps de reprendre souffle, au moins
juste pour le printemps, qu'on nous laisse tranquilles
longer la tremblante paix du fleuve, très loin
jusqu'où s'allument les fabriques immobiles...
Mais pas moyen. Il ne faut pas que l'étranger
qui marche se retourne, ou il serait changé
en statue: on ne peut qu'avancer. Et les villes
qui sont encore debout brûleront. Une chance
que j'aie au moins visité Rome, l'an passé,
que nous nous soyons vite aimés, avant l'absence,
regardés encore une fois, vite embrassés,
avant que l'on crie"Le Monde" à notre dernier monde
ou "Ce soir" au dernier beau soir qui nous confonde...
Tu partiras. Déjà ton corps est moins réel
que le courant qui l'use, et ses fumées au ciel
ont plus de racines que nous. C'est inutile
de nous forcer. regarde l'eau, comme elle file
par la faille entre nos deux ombres. C'est la fin,
qui nous passe le goût de jouer au plus fin.

Jaccottet, P.

vendredi 16 octobre 2009

Je ne crois plus aux mots des poèmes

Je ne crois plus aux mots des poèmes,
car ils ne soulèvent rien
et ne font rien.

Autrefois il y avait des poèmes qui envoyaient un guerrier se faire trouer la gueule,
mais la gueule trouée
le guerrier était mort,
et que lui restait-il de sa gloire à lui ?
Je veux dire de son transport ?
Rien.

Il était mort,
cela servait à éduquer dans les classes les cons et les fils de cons qui viendraient après lui et sont allés à de nouvelles guerres
atomiquement réglementées,

je crois qu’il y a un état où le guerrier
la gueule trouée
et mort, reste là
il continue à se battre
et à avancer,
il n’est pas mort,
il avance pour l’éternité.

Mais qui en voudrait
sauf moi ?

Et moi, qu’il vienne celui qui me trouera la gueule
je l’attends.

(A. Artaud, 1947)

jeudi 18 juin 2009

LEVI

Il me revient souvent cet air d'autrefois
qui se jouait là dans cette rue sans adresse

Et qu'un nom ne ramènera pas

Mais quelque chose de cet air me revient sans cesse
Et qui sait ton nom et celui de ma détresse

Et qui t'appelle en rêve et te rappelle souvent
T'arrachant en passant au destin de la rue

Jeté ce cri comme une prière sonnant l'alerte
En espérant qu'il te parvienne

Mais rien ne fait

Chaque fois retombe et meurt
Dans le grain sourd et la rumeur
au monde

Je vois
Et je revois sans cesse
Cette ombre noire (de notre siècle)

qu'un visage emporte
Et ne retourne pas

lundi 15 juin 2009

Prosopopées

Les pas

Tes pas, enfants de mon silence,
Saintement, lentement placés,
Vers le lit de ma vigilance
Procèdent muets et glacés.

Personne pure, ombre divine,
Qu'ils sont doux, tes pas retenus !
Dieux !... tous les dons que je devine
Viennent à moi sur ces pieds nus !

Si, de tes lèvres avancées,
Tu prépares pour l'apaiser,
A l'habitant de mes pensées
La nourriture d'un baiser,

Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d'être et de n'être pas,
Car j'ai vécu de vous attendre,
Et mon coeur n'était que vos pas.

P. Valéry, Charmes, Ed. Gallimard

samedi 16 mai 2009

Pour Antonin Artaud



"J'aime le goût des baisers dans les baisers"

mercredi 18 mars 2009

Pour ces rivages

Quel est ce lieu aux rivages insolents, comme hantés par la demesure des songes?
Ces rivages aux couleurs vertes ou bleues, rousses et blanches
Baignant dans le parfum des varechs et des algues diverses étrangement alignées par le retrait des vagues

Est-ce le vent de l'imprudence qui souffle au devant des falaises et plonge dans sa chute, vertigineuse et lente, le refrain violent de la mort à la renaissance?

lundi 16 février 2009

بـطـاقـة هـويـة


سجِّل
أنا عربي
ورقمُ بطاقتي خمسونَ ألفْ
وأطفالي ثمانيةٌ
وتاسعهُم.. سيأتي بعدَ صيفْ!
فهلْ تغضبْ؟

سجِّلْ
أنا عربي
وأعملُ مع رفاقِ الكدحِ في محجرْ
وأطفالي ثمانيةٌ
أسلُّ لهمْ رغيفَ الخبزِ،
والأثوابَ والدفترْ
من الصخرِ
ولا أتوسَّلُ الصدقاتِ من بابِكْ
ولا أصغرْ
أمامَ بلاطِ أعتابكْ
فهل تغضب؟

سجل
أنا عربي
أنا إسمٌ بلا لقبِ
صبورٌ في بلادٍ كلُّ ما فيها
يعيشُ بفورةِ الغضبِ
جذوري
قبلَ ميلادِ الزمانِ رستْ
وقبلَ تفتّحِ الحقبِ
وقبلَ السّروِ والزيتونِ
.. وقبلَ ترعرعِ العشبِ
أبي.. من أسرةِ المحراثِ
لا من سادةٍ نجبِ
وجدّي كانَ فلاحاً
بلا حسبٍ.. ولا نسبِ!
يعلّمني شموخَ الشمسِ قبلَ قراءةِ الكتبِ
وبيتي كوخُ ناطورٍ
منَ الأعوادِ والقصبِ
فهل ترضيكَ منزلتي؟
أنا إسمٌ بلا لقبِ

سجلْ
أنا عربي
ولونُ الشعرِ.. فحميٌّ
ولونُ العينِ.. بنيٌّ
وميزاتي:
على رأسي عقالٌ فوقَ كوفيّه
وكفّي صلبةٌ كالصخرِ
تخمشُ من يلامسَها
وعنواني:
أنا من قريةٍ عزلاءَ منسيّهْ
شوارعُها بلا أسماء
وكلُّ رجالها في الحقلِ والمحجرْ
فهل تغضبْ؟

سجِّل!
أنا عربي
سلبتَ كرومَ أجدادي
وأرضاً كنتُ أفلحُها
أنا وجميعُ أولادي
ولم تتركْ لنا.. ولكلِّ أحفادي
سوى هذي الصخورِ
فهل ستأخذُها
حكومتكمْ.. كما قيلا؟
إذنْ
سجِّل.. برأسِ الصفحةِ الأولى
أنا لا أكرهُ الناسَ
ولا أسطو على أحدٍ
ولكنّي.. إذا ما جعتُ
آكلُ لحمَ مغتصبي
حذارِ.. حذارِ.. من جوعي
ومن غضبي!

محمود درويش - فلسطين

CARTE D’IDENTITE (Mahmoud Darwich)



Ecris
Je suis arabe
Et le numéro de ma carte est cinquante mille
J’ai huit enfants
Et le neuvième… viendra après l’été !
Es-tu fâché ?

Ecris
Je suis arabe
Et je travaille avec mes camarades dans une carrière
J’ai huit enfants
Je leur extrais le pain,
Les vêtements et les cahiers
De la roche
Et je ne demande pas l’aumône
Devant ta porte
Et je ne m’humilie pas
Devant les marches de tes palais
Es-tu fâché ?

Ecris
Je suis arabe
Je suis un nom sans titre
Patient dans un pays, où tout ce qu’il y a
Vit avec la colère
Mes racines
Avant le temps se sont établies
Avant l’éclosion des ères
Avant le cyprès et l’olivier
… et avant l’herbe
Mon père… est de la famille de la charrue
Non des seigneurs du golf
Mon grand père était paysan
Sans titre… ni fortune
Il m’apprenait la grandeur du soleil avant la lecture
Ma maison est une cabane
Faite de branche et de roseaux
Ma vie te satisfait-elle ?
Je suis un nom sans titre

Ecris
Je suis arabe
La couleur des cheveux… noire
La couleur des yeux… marron
Mes caractéristiques :
Sur ma tête un agal au dessus d’un keffieh
Et ma main, dure comme la roche,
Blesse celui qui la touche
Mon adresse :
Je suis d’un village isolé, oublié
Ses rues n’ont pas de nom
Et tout ses hommes sont dans le champ et la carrière
Es-tu fâché ?

Ecris
Je suis arabe
Tu m’as volé les vignes des mes grands-pères
Et une terre que [sur laquelle] je cultivais
Moi et tous mes enfants
Et tu ne nous as laissé que ces rochers
Ton gouvernement va-t-il les prendre
…Comme on dit ?
Ecris... à la tête de la première page
Je ne hais pas les gens
Et je n’agresse personne
Mais… quand j’ai faim
Je mange la chaire de celui qui m’a volé
Attention... attention... à ma faim
Et à ma colère !

(Trad. Y. Kouzzi)

mardi 13 janvier 2009

Rita (Mahmoud Darwich)

L'Art d'Aimer

Avec la coupe sertie d'azur,
Je l'attends
Auprès du bassin, des fleurs du chèvrefeuille et du soir,
Je l'attends
Avec la patience du cheval sellé pour les sentiers de montagne,
Je l'attends,
Avec le bon goût du prince raffiné,
Je l'attends
Avec sept coussins remplis de nuées légères,
Je l'attends
Avec le feu féminin omniprésent,
Je l'attends
Avec le parfum masculin du sarcal drapant le dos des chevaux,
Je l'attends

Et ne t'impatiente pas. Si elle arrivait après son heure,
Attends-la
Et si elle arrivait avant,
Attends-la
Et n'effraie pas l'oiseau posé sur les nattes,
Et attends-la
(...)

Et converse avec elle, comme la flûte avec la corde craintive du violon,
Comme si vous étiez les deux témoins de ce vous réserve un lendemain,
Et attends-la
Et polis la nuit, bague après bague,
Et attends-la
Jusqu'à ce que la nuit te dise :
Il ne reste plus que vous deux au monde.
Alors porte-la avec douceur vers ta mort désirée
Et attends-la !...

Mahmoud DARWICH (1999)

samedi 27 décembre 2008

Poésie sur le thème de la crise

Laissons nos craintes au dehors

Nos remords

Et l'époque
au suspens de ce monde

Aveuglé par la nuit

Les questions qui submergent l'hiver
que la pluie charrie et le vent plonge vers l'amertume

Les résolutions du silence.

"Il vaut mieux se taire ou ne rien dire encore"

Mais la question demeure:
Comment s'abstraire de ce jeu? Quand s'arrêtera la crise? Par quelle porte dérobée finiront l'hiver et le vent?

L'éclat des froides étoiles et cette lune blafarde ont semé leur poussière
Un parterre d'atomes. Une histoire insolite.

Aucun mot n'épuiserait le sujet, aucune élucubration géniale ou théorie sublime
Ne saurait

Ce monde est condamné

Les avenues à la ronde penchent comme abasourdies, illuminées par moments,

L'hystérie de ces mouvements de foules

Au devant la ville s'évapore dans un parfum d'ambre marine
Le temps d'un songe aux lumières de Décembre

Au-dessus le ciel gronde et montre
Sa gueule noire de monde et de cris inaudibles,

Le chant de la misère
De petits enfants perchés sur le seuil du temple
Les creux gargouillis de la boue, les cris de l'an Neuf
La prophétie d'un jour ou d'un alcool insolite qui épancherait l'oubli

Absurdités
Ce monde impossible est lointain

mercredi 17 décembre 2008

A partir des tableaux de Marc Chagall

Il faut tenter l'acte poétique, entendre les silences et l'éphémère, reprendre l'oralité à son compte, étendre le chant de la prose à l'éternité. De la musique. Violons, cuivres, clarinettes, cors et tubas. Au dehors joue la fanfare hallucinée du Meshugé. Des étoiles et le ciel larmoyant de splendides bleutés. Dans la pénombre d'une nuit monte les notes d'un violon, pour les fiancailles des amants exilés, nostalgique de la vieille Russie. Dans une ronde dansent les animaux de Léautaud, les cris et les joies de l'Arche de Noé, le monde sauvé par l'éclat des couleurs. La barbe rouge d'un homme délesté de mots, une grimace de clown à la place du visage, un oeil clos, l'autre hagard, regarde autant qu'il se donne en spectacle. Voici les failles, l'ivresse des sens d'un monde enfin délivré. Nature rêveuse sans cesse renouvelée par ces lumières vives. L'oubli et le festin de jadis, les flammes de la mémoire, fleurissent et brillent dans le ciel, sous le sceau de l'éternelle inconnue. Un enfant bercé par une femme inconsolable.
Le temple de Marc Chagall.