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dimanche 21 avril 2013

La carte et le territoire

Jacques Julliard - Marianne

Ambitieux et pétillant d'intelligence, « le Mystère français », d'Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, offre de nouvelles perspectives sur les paradoxes d'un pays moins déprimé qu'on ne le dit. Un livre que le président de la République gagnerait à ouvrir.
  
Emmanuel Todd et Hervé Le Bras
Emmanuel Todd et Hervé Le Bras
      [...] Et voici que Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, en 300 pages et 120 cartes, nous détaillent « le mystère français ».

Un livre passionnant, d'une richesse inouïe, d'une inventivité permanente, et qui, de plus, se lit comme un polar, puisqu'il s'agit de trouver le coupable, ou plutôt les coupables. En tout cas, les responsables de cet étrange paradoxe : la France, c'est une économie déclinante et une société pleine de dynamisme ; c'est un pays que les experts disent à l'agonie, qui broie jour après jour le plus sombre pessimisme, et qui dans le quotidien ne paraît pas s'en porter plus mal.

Chacun de nous jure que c'est la fin du monde pour demain ; en attendant, nous vivons mieux qu'ailleurs ; nous partons en vacances et nous faisons des enfants. Les Français ont le désespoir gai. Et quand ils finissent par rencontrer des experts optimistes, comme Le Bras et Todd, ils ont raison de leur faire fête. Quelle bonne nouvelle !

Je crois me rappeler dans le passé un Hervé Le Bras beaucoup moins enthousiaste sur le natalisme français et un Emmanuel Todd résigné à confier au Parti communiste le soin de soulager son noir chagrin.
 
Les trente paresseuses
    
Voilà deux merveilleux cartographes. Chacune des 120 cartes de ce livre est un plaisir pour les yeux et pour l'esprit : la solution d'une petite énigme, et parfois le trait moqueur de rusés sociologues.

Ce n'est pas le moindre mérite de ce livre que d'inventer des solutions graphiques originales qui rompent avec la tyrannie un peu rustique de la représentation départementale de tous les mystères français, qu'ils relèvent de la famille et de la sexualité, de l'industrie ou de l'immigration, des riches et des pauvres, des Plantagenêt et de la Lotharingie, de François Hollande et de Nicolas Sarkozy ou de Marine Le Pen.

Au lieu de la mosaïque départementale et de l'arbitraire qu'elle charrie, de vastes nappes de couleurs qui indiquent de grandes tendances régionales : d'un bout à l'autre du livre, les auteurs raisonnent en termes spatiaux : les mystères de la France s'inscrivent principalement dans la mémoire des lieux plutôt que dans des lieux de mémoire ponctuels.

Faisant le bilan des trente dernières années que nous venons de vivre, nos auteurs écrivent : « Chute du taux de croissance du PIB, décrue des effectifs industriels, baisse de la fécondité, augmentation des naissances hors mariage, baisse de la pratique religieuse, progrès de l'éducation. »

A quoi il faut ajouter un taux de chômage variable mais important, dépassant à plusieurs reprises les 10 % de la population active ; mais aussi, du côté positif de la balance, l'émancipation des femmes que l'on mesure très bien à travers l'éducation : en 2009, les filles sont pour 57 % dans le total des récipiendaires des baccalauréats généraux, 52 %, des bacs technologiques (et 43 % seulement, des bacs professionnels).

Résumé ainsi à grands traits, le bilan de ces trente paresseuses est tout de même moins brillant que ne le proclament les auteurs eux-mêmes : de réellement positif, on ne peut retenir que les progrès de l'éducation et, corrélativement, ceux de l'émancipation féminine que nous venons de pointer.

Ce n'est pas rien : à l'échelle de l'Occident tout entier, le tardif XXe siècle, en contraste avec les horreurs inédites de la première moitié, figurera comme celui de l'émancipation des femmes. Encore faudrait-il, s'agissant de l'éducation, tempérer l'optimisme quantitatif qu'inspire la montée continue et massive du nombre des bacheliers par la considération de la valeur relative de ce baccalauréat, tant à l'échelle internationale qu'à l'échelle nationale.

Mais laissons cela, qui excède le projet même du livre, car c'est à propos de l'éducation qu'y éclate ce véritable cataclysme anthropologique qu'est aux yeux des auteurs la substitution des régions périphériques aux régions intérieures au palmarès du dynamisme français. D'un bout à l'autre de l'ouvrage, les auteurs, notamment Emmanuel Todd, dont on connaît les thèses sur le rôle déterminant des systèmes familiaux anciens, n'en reviennent pas. Avec beaucoup d'honnêteté intellectuelle, car cela contredit directement leurs thèses et leurs penchants personnels, ils constatent une extraordinaire mutation.

Expliquons. Todd n'a cessé d'opposer, dans ses travaux antérieurs, la famille nucléaire, formée des parents et des enfants, à la famille complexe ou famille souche, étendue à la génération antérieure ou à plus d'un couple. La famille nucléaire libère, la famille complexe enferme. La famille nucléaire, qui encourage la liberté des enfants et l'égalité dans la fratrie, a porté les valeurs de la Révolution française ; elle est caractéristique du Bassin parisien et de la France de l'Est.

Sa carte coïncide avec celle d'un haut niveau éducatif au début du XXe siècle. Jusqu'ici nous sommes dans les normes. Or, voici qu'à partir de 1970, c'est la famille souche du Midi de la France et la famille postcatholique de Bretagne qui produit le plus de bacheliers, puis bientôt d'étudiants. Sensation : c'est la revanche de Bécassine, c'est le crépuscule de la Révolution !

Alors, que s'est-il passé ? En vérité, une mutation très profonde qui s'enracine dans le subconscient anthropologique et religieux des populations. Utilisant avec beaucoup d'à-propos et de finesse les analyses de Schumpeter (Capitalisme, socialisme et démocratie), Le Bras et Todd montrent que le capitalisme et son individualisme féroce a besoin pour subsister de recourir, à titre d'antidote, à des couches protectrices précapitalistes, porteuses de valeurs communautaires, venues parfois du Moyen Age.

C'est ce rôle compensatoire et finalement intégrateur qu'a longtemps joué le communisme dans les régions déchristianisées : telle fut la « contre-société » communiste, bien analysée jadis par Annie Kriegel, dans les banlieues ouvrières. Ce fut aussi le rôle du catholicisme dans ses propres zones d'influence. Mais là s'arrête la comparaison.

Le communisme est mort, et les valeurs de contre-société qu'il animait sont mortes avec lui, alors qu'au contraire le catholicisme, qui, selon les auteurs, est mort comme croyance religieuse, est demeuré vivace comme structure mentale et sociale. Ce «catholicisme zombie» est, à leurs yeux, le moteur de l'élan vers l'éducation qui a porté par exemple la Bretagne au cours des dernières années. Une sorte de revanche posthume de l'Eglise sur la République laïque.

On peut discuter le détail de ces analyses. Je ne crois pas, pour ma part, que le catholicisme, qui est en effet moribond comme rituel (effondrement de la participation à la messe dominicale), soit mort comme croyance religieuse ; mais il est vrai que le catholicisme, si résiduel qu'il soit sous ses formes traditionnelles, continue de servir de substrat anthropologique à la moitié de la société française ; on le voit bien aujourd'hui en ces temps de mariage gay.

Il est non moins vrai, comme le notent brièvement les auteurs, que les institutions qui furent le moteur de la modernité pendant les Trente Glorieuses et au-delà furent souvent d'origine catholique : le Plan, la CFTC-CFDT, la revue Esprit, le journal le Monde.
 
Le FN, substitut au communisme

Campagne électorale pour les élections législatives du 2 janvier 1956 , Paris - SIPA
Campagne électorale pour les élections législatives du 2 janvier 1956 , Paris - SIPA
Campagne électorale pour les élections législatives du 2 janvier 1956 , Paris - SIPA
Il n'est pas jusqu'à « la métamorphose du Front national » qui ne trouve sa place dans cette interprétation d'ensemble.

Pour Le Bras et Todd, le FN façon Jean-Marie, né de la rupture du tissu social en région d'habitat groupé, était comme vitrifié.

Le FN façon Marine s'est éloigné de son fonds de commerce initial ; il a abandonné le thème prioritaire de l'immigration au profit de la défense des catégories économiquement et culturellement dominées des zones périurbaines et rurales.

Sans aller jusqu'à parler ici de « couche protectrice » par rapport au néocapitalisme, le fait est qu'il tend à se substituer au communisme, comme organe tribunitien, dans les zones déchristianisées que celui-ci occupait jadis.

L'ambition intellectuelle de ce livre est, on le voit, considérable. A une époque où le bricolage est dominant, il convient de saluer une entreprise de ce genre. Nos auteurs croient à l'anthropologie régionale comme Adam Smith croyait à la division du travail, Marx, à la lutte des classes, ou Toynbee, aux cycles des civilisations. Réduite à l'essentiel, cette anthropologie repose sur des strates successives dans le devenir des sociétés : au plus profond, les systèmes familiaux ; au-dessus, la religion ; plus haut encore, l'éducation ; et enfin, proche de la surface, l'économie !

Il est significatif que l'explication économique ne vienne que tout à la fin du livre, presque à l'état de remords. Par rapport à Marx qui faisait de l'économie sinon toujours la cause, du moins « l'antécédent le moins substituable » comme aimait à le dire notre maître Labrousse, quel renversement copernicien ! Chez Le Bras et Todd, l'antécédent le moins substituable est culturel.

La place faite à la religion et à l'éducation permet d'échapper à la tyrannie de l'explication monocausale par des systèmes familiaux disparus ou en voie de disparition ; mais elle ne permet pas d'échapper à un certain arbitraire : nos auteurs recourent indifféremment à la famille, à la religion, à l'éducation, comme variables explicatives selon le degré de pertinence de chacun de ces facteurs, dans chaque cas particulier. On y gagne en souplesse, on y perd en termes d'interprétation globale.

Un tel livre, qui pétille d'intelligence et qui fourmille d'interprétations passionnantes, est significatif de l'évolution de la pensée à l'époque contemporaine : le primat de l'économie, commun au marxisme et au libéralisme, est en train de sortir de nos esprits. Le Marx de gauche est bien mort ; le Marx de droite, comme philosophe de la nécessité économique, paraît le seul à conserver un avenir.

Le matérialisme historique n'était, selon l'expression du philosophe Frédéric Rauh, qu'un « spiritualisme économique » fort arbitraire, incapable de rendre compte de la plupart de nos comportements, et notamment de nos comportements politiques. Voilà nos sociétés contemporaines rendues à leur complexité, et la France créditée d'un avenir.

Pour ma part, je suis resté un peu plus marxiste que nos deux auteurs, donc moins optimiste qu'eux sur ce pays. Mais quoi ! il n'y a rien qu'un pessimiste déteste tant que de voir les autres penser comme lui. En tout cas, si j'étais Hollande, je lirais le Mystère français.


Le Mystère français, d'Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, coéd. Seuil-La République des idées, 336 p., 17,90 €.

dimanche 14 avril 2013

Nietzsche, Sils-Maria

Asa sœur Elisabeth, il dit avoir trouvé là sa terre promise, l’endroit où il voudrait mourir. Un endroit magnifique, il est vrai, qui semble naître de la «fusion de l’Italie et la Finlande» et être «la patrie de toutes les nuances argentées de la nature», comme il l’écrira dans le Voyageur et son ombre (§338).
L’air y est vif, la lumière se reflète pure sur les cimes enneigées, les chemins se perdent dans le silence des forêts d’épineux. Friedrich Nietzsche a une santé bien fragile, et, sensible aux effets du climat, voyage beaucoup, à la recherche du havre idéal, sec et ensoleillé. Il découvre l’Engadine, en Suisse, au printemps 1879.«De tous les endroits de la Terre, je me sens le mieux ici, en Engandine.»
Composée des hameaux de Sils-Maria et de Sils-Baselgia, Sils im Engadin, ou Segl en romanche, se trouve à 1 800 mètres, sur la mince langue de terre qui sépare le lac de Sils et le lac de Silvaplana. La vallée de Flex, partant du massif de la Bernina, entre le canton des Grisons et la Lombardie, y débouche. Seules des calèches y circulent. Vers l’ouest, on rejoint Soglio, par la vallée de Bragaglia. Vers le nord-est, la route conduit à la station, très chic, de Saint-Moritz. Pris de terribles migraines, de 1881 à 1888, le philosophe loue une chambre presque tous les étés dans la maison des Durisch.
Aujourd’hui, c’est la «Maison de Nietzsche», transformée en musée (1). Sur le devant, il y a la statue d’un aigle noir. Dans les années qui précèdent, Nietzsche est à Bâle. Appuyé par le professeur Friedrich Wilhelm Ritschl, éminent latiniste, il a pu obtenir un poste à l’université, et enseigne la philologie classique. Il fait cours sur Homère, Eschyle, les Choéphores, les philosophes préplatoniciens, Socrate.

En août 1870, lors de la guerre franco-prussienne, il demande un congé et s’enrôle comme infirmier volontaire. Malade de diphtérie et de dysenterie, il est rapatrié, et, après une période de convalescence à Naumberg, revient à Bâle. Il travaille à la Naissance de la tragédie à partir de l’esprit de la musique, qui est publié en 1872.

Ce premier livre, s’il enthousiasme Wagner, reçoit un tombereau de critiques. Nietzsche ne se porte pas bien, a de terribles migraines, des crises de toux, des vomissements. Ses cours n’ont pas un immense succès - il lui arrive de n’avoir que deux étudiants - et il reçoit même les blâmes du professeur Ritschl, qui, tout en reconnaissant sa rigueur «dans la recherche scientifique et académique», lui reproche, comme il l’écrit à un ami, son «engouement wagnéro-schopenhaurien pour les mystères de la religion esthétique», une «exaltation délirante» et l’«excès d’un génie transcendant jusqu’à l’incompréhensible». Entre août 1873 et juillet 1876, il publie les «Considérations inactuelles» ("David Strauss", "De l’utilité et l’inconvénient de l’histoire pour la vie", "Schopenhauer éducateur" et "Richard Wagner à Beyreuth"), puis, en mai 1878, "Humain, trop humain" - un livre pour esprits libres. Au bord de l’eau L’année suivante, il démissionne de l’université de Bâle.

Lorsqu’il arrive à Sils-Maria, le philosophe n’a pas tout à fait achevé le manuscrit du Voyageur et son ombre, et travaille aux aphorismes d’Aurore. Les lieux le ravissent. « Il y a certainement beaucoup de choses plus grandes et plus belles dans la nature, mais ceci est étroitement et intimement parent avec moi, j’y suis lié par les liens du sang, par plus encore ! » Libéré de la «pression» qu’il subissait «partout ailleurs», noyé dans un sentiment de «tranquillité ininterrompue», il flâne au bord de l’eau, s’arrête et médite sur le petit pont qui enjambe le torrent - «son» banc est encore là - observe les transformations apocalyptiques du paysage lorsque des nuages noirs recouvrent le plateau et la vallée, emprunte les chemins muletiers qui grimpent vers la montagne, et gribouille des notes sur un petit carnet. C’est au cours de l’une de ses promenades, en regardant à l’horizon le lac de Silvaplana, «sous le souffle malicieux et heureux du vent», qu’il a la révélation de Zarathoustra et de l’Eternel retour. «J’étais assis là dans l’attente - dans l’attente de rien, par-delà le bien et le mal jouissant, tantôt de la lumière, tantôt de l’ombre, abandonné à ce jeu, au lac, au midi, au temps sans but. Alors, ami, soudain un est devenu deux - Et Zarathoustra passa auprès de moi…» La première partie de "Ainsi parlait Zarathoustra" paraît en mai 1883. Dans son refuge de Haute-Engandine, il écrit "Par-delà le bien et le mal", la "Généalogie de la morale" et "l’Antéchrist". Son dernier séjour à Sils, il le prolonge jusqu’au mois de septembre, à cause des inondations. (1)
 
www.nietzschehaus.ch

mardi 2 avril 2013

Le "mystère français" : Le Bras et Todd sont-ils trop optimistes ?

par Coralie Delaume, in "L'arène Nue", Marianne,
le Dimanche 31 Mars 2013

Le "mystère français" : Le Bras et Todd sont-ils trop optimistes ? On connait les travaux d’Emmanuel Todd, qui aime à interpréter les grands mouvements de l’histoire à l’aune de phénomènes anthropologiques tels que les progrès de l’alphabétisation ou la baisse du taux de fécondité des femmes.

On se souvient également de L’invention de la France, co-écrit avec Hervé Le Bras. Les deux chercheurs y scannaient le territoire français pour mettre en lumière nombre de discontinuités, notamment quant aux structures familiales. Une France très diverse se dessinait alors, avec, schématiquement, deux grands ensembles : l’un caractérisée par la famille nucléaire et égalitaire, qui fut la France révolutionnaire L’autre (l’Ouest et une partie du Sud) historiquement catholique et conservatrice, terre d’élection de la famille-souche. Ainsi, Le Bras et Todd reprenaient à leur compte, pour l’appliquer à la France, la distinction établie par l’anthropologue Louis Dumont, entre les sociétés de type individualiste et égalitaire, et les sociétés de type holiste et hiérarchique.

C’est dans cette même optique que Todd et Le Bras publient aujourd’hui Le mystère français (Seuil, mars 2013). En complément de la démarche, par exemple, d’un Laurent Davezies, les deux auteurs entendent faire parler le territoire. Partant de l’hypothèse qu’il existe une « mémoire des lieux », ils proposent une vision alternative à celles de la sociologie ou de l’histoire, qui, parfois prisonnières de la mythologie du « roman national », tendent à gommer l’hétérogénéité. Un type d’approche matérialiste, en somme, si l’on accepte de définir le matérialisme autrement que comme un économisme réducteur. Car si les démographes entendent révéler « le primat des mentalités », c’est bien l’importance d’une infrastructure anthropologique, allant des traditions familiales et religieuses à la configuration de l’habitat, qu’ils mettent en lumière.

L’une de forces de cet ouvrage réside dans la présence de nombreuses cartes : plus d’une centaine. De sorte que le réel saute aux yeux. Un réel qui va à l’encontre de bien des idées reçues, conduisant les auteurs à un optimisme auquel on n’est guère habitué. De fait, ils décrivent une France différente du pays désenchanté que montrent parfois les sondages. Et, comme s’ils voulaient confirmer l’analyse faite ici par Guénaëlle Gault et Philippe Moreau-Chevrolet, ils tâchent de révéler un « optimisme inconscient de la société ».

La France irait mieux que prévu, donc, notamment grâce aux progrès très massifs de l'éducation. On acquiesce en partie. Todd et Le Bras excipent de chiffres sans appel : il y a plus de diplômés que jamais. Notamment, ce qui pourrait sembler un paradoxe, dans les zones structurellement les moins égalitaires, où se déploie le « catholicisme zombie » - concept central de l’ouvrage. Plus de diplômés certes, mais faut-il immédiatement se réjouir ? Quid de la qualité de diplômes, dont nombre d’enseignants attestent, expérience à l’appui, qu’elle ne cesse de baisser ? Et que faire de ces diplômes dans un pays déserté par l’emploi ? De cette « nouvelle pauvreté éduquée », identifiée par les auteurs ?

Si les cartes parlent, si le réel saute aux yeux, c’est parfois au corps défendant des deux chercheurs. Et l’optimisme - comme le souffle - vient à manquer lorsqu’on découvre les cartes comparées de l’industrie en 1968 et en 2008 (avant même la crise de 2009, donc), où celles qui témoignent de la relégation des classes populaires au plus loin des villes, là où toutes les difficultés – manque de transports, de services publics – s’accumulent. Pour nos auteurs, un facteur explicatif serait la globalisation, qui aurait perturbé le passage à une société postindustrielle équilibrée. Mais c’est aussi - et surtout - le résultat de trente années de politiques économiques d’orientation libérale, qui ont favorisé la globalisation au lieu de la contenir. Emmanuel Todd le sait mieux que personne, lui qui défend de longue date le protectionnisme, et fut l’un des soutiens d’Arnaud Montebourg et de la « démondialisation ».

Dans une seconde partie du Mystère français, les duettistes s’attèlent à tirer les conclusions politiques des données anthropologiques révélées. Certaines observations sont saisissantes, telle la rémanence du catholicisme dans les régions périphériques et ses conséquences sur les choix électoraux des Français. Décidément, ce « catholicisme zombie », d’autant plus structurant qu’il a cessé d’être une croyance, semble travailler en profondeur la société.

A la suite de politologues comme Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, les démographes valident la thèse d’une droitisation du paysage politique, que ne démentent nullement les récentes victoires électorales d’une gauche elle-même « centrisée ». Symbolique de cette droitisation, le Front national est longuement évoqué, et ses mutations étudiées. Qu’il s’agisse de la doxa du FN « marinisé »ou de l’électorat auquel il s’adresse, la « métamorphose du FN » est mise en évidence. Ce qui est moins évident, en revanche, ce sont les perspectives proposées par les auteurs sur ce point, sans doute les plus optimistes de l’ouvrage.

Car pour Le Bras et Todd, « le phénomène FN est navrant mais nullement terrifiant, puisque clairement limité dans sa capacité d’expansion ». Ayant conservé, en dépit de son évolution, un « vieux fond culturel d’extrême-droite », le FN serait condamné à se confronter un jour au « fond révolutionnaire » de son électorat populaire. On peut douter. La récente élection législative partielle dans l’Oise semble au contraire avoir montré l’épuisement de la logique du « front républicain ». Comme l’explique ici David Desgouilles, à une UMP radicalisée sur les questions de l’islam et de l’immigration mais demeurée économiquement libérale, certains électeurs issus de la gauche préfèrent désormais un Front national également radical, mais eurosceptique et antilibéral.

Enfin, les clés mêmes de compréhension du Mystère français données par les auteurs peuvent conduire à de toutes autres conclusions que les leurs. S’il existe, dans la partie anciennement déchristianisée du pays, un substrat anthropologique nourrissant une exigence égalitariste forte, si cette exigence est sans cesse contrariée par les difficultés économiques et l’accroissement des inégalités, et si le communisme ne joue plus son rôle de « couche protectrice », on peut craindre, justement, les effets toxiques d'un choc en retour. N'est-ce pas déjà de cela qu'il s'agit lorsque l'ouvrage dévoile « la force de la droite en zone idéologique égalitaire »? Peut-on se contenter de n'y voir qu'un phénomène « pathologique »?

Il pourrait s'agir, au contraire, d'une sorte de « frustration égalitaire », qui risque de pousser des pans sans cesse plus larges de l’électorat dans les bras du FN. D’autant plus que celui-ci poursuit la « gauchisation » de son discours économique. D'autant que le cœur de sa stratégie consiste à se présenter comme le parti des sans-grade, des invisibles et de la lutte des petits contre les gros. Et d’autant que Marine Le Pen a parfaitement intégré cette appétence très française pour la « dimension d’incarnation1 » (Laurent Bouvet) du pouvoir politique.

« L'optimisme des démographes » les conduit à ignorer cette hypothèse. On ne peut que souhaiter qu'ils aient raison.

vendredi 25 janvier 2013

Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain


Peter Sloterdijk est un provocateur qui fait de la philosophie à « coups de marteau » selon l’expression de Friedrich Nietzsche, son maître à penser.

En 1999, le philosophe allemand signe un coup d’éclat en publiant un petit texte d’à peine quarante pages, Règles pour le parc humain. Sous une formulation obscure et alambiquée, Sloterdijk présente quelques idées-forces aussi simples qu’ahurissantes.

• L’humanisme, défini comme « une façon de créer des amitiés à distance par l’intermédiaire de l’écriture », est né de l’écrit et a été diffusé par les livres.

• La littérature étant condamnée par les autres médias de masse, l’humanisme est donc en voie de disparition.

• L’humanisme était une façon d’éduquer, de discipliner, de « domestiquer » les gens. Aussi, les êtres humains, par nature inachevés, ont été domestiqués par la langue, la culture, la sédentarisation et le livre. Sloterdijk emploie à dessein des mots provocants (il parle de « dressage » et de « domestication » à propos des humains et les compare à des animaux domestiques).

• Une société civilisée est donc un « parc humain » dirigé par des élites qui sont les gardiens du troupeau : l’équivalent des éleveurs pour les animaux. D’où le problème : comment domestiquer les humains à une époque où le livre, donc l’humanisme, est en déclin ? 

• Sloterdijk suggère que les élites doivent désormais utiliser les nouveaux moyens « anthropotechniques » (il précisera plus tard qu’il s’agit des « techniques génétiques ») pour sélectionner une espèce apte à vivre en société.

On comprend que de telles positions allaient mettre en émoi le petit monde de l’intelligentsia. En Allemagne, puis en France, s’ensuivirent des réactions virulentes. Les uns, comme le philosophe allemand Jürgen Habermas, accusèrent Sloterdijk d’« eugénisme libéral ». D’autres, comme le Français Bruno Latour, saluèrent au contraire le fait d’avoir osé lever le tabou sur la question des technologies génétiques dans le débat public.


On comprend que la radicalité des propos, les mots employés – « surhomme », « sélection », « dressage », « parc humain » – ne pouvaient laisser indifférent. Et que les références à Nietzsche et Martin Heidegger réveillent des peurs sur les périodes sombres de l’histoire allemande. Mais ce qui étonne le plus dans ce débat autour des thèses, c’est la faiblesse des arguments avancés. Ainsi Sloterdijk assimile allègrement humanisme, lecture, éducation, socialisation comme si tout cela était une seule chose. Cette grossière assimilation (dans les sociétés où la culture livresque humaniste n’a pas été diffusée, les humains ne seraient-ils pas socialisés ?) lui permet d’annoncer que la fin programmée de la lecture va entraîner une désocialisation des humains. Un peu plus loin, l’éducation des humains est mise en lien avec leur sédentarisation, comme si avant le Néolithique (période de domestication des animaux et de sédentarisation des humains), il n’y avait pas de socialisation. Et tout est à l’avenant…

Le plus étonnant dans cette affaire n’est donc pas qu’un philosophe puisse professer des idées radicales à l’encontre de l’esprit du temps et des bien-pensants – après tout, c’est aussi son rôle –, mais qu’autant d’affirmations péremptoires puissent passer pour de la pensée.

Dans ces conditions, dira-t-on, pourquoi lui faire une place dans une bibliothèque idéale ? Parce qu’il porte en lui une vision du monde nouvelle bien que dérangeante ? Parce qu’il y a une certaine jubilation à voir un philosophe bad boy secouer les esprits bourgeois bien-pensants ? Parce qu’il fut l’un des premiers à poser sur la scène publique la question du posthumain : comment les techniques vont nous permettre de transformer notre propre condition humaine ? Avouons qu’il y a un peu de tout cela. Et que cela donne aussi une idée de l’état de la pensée au début du XXIe siècle.
Peter Sloterdijk

En septembre 1999, Sloterdijk publie une conférence intitulée « Règles pour le parc humain » (réflexion sur l’humanisme, la génétique et les problèmes posés par ce qu’il nomme la « domestication de l’être humain »). Le mot « Selektion », très chargé de connotations en Allemagne, dans son texte lui vaut d’être très critiqué.

La philosophie à coup de marteau
"Bien que déjà connu pour sa Critique de la raison cynique (encensé en son temps par Jürgen Habermas, 1983), Peter Sloterdijk a créé un beau scandale avec ses Règles pour le parc humain (1999).


Sloterdijk est un provocateur dont les idées fascinent par son refus du « politiquement correct ». Fils spirituel de Friedrich Nietzsche et de Martin Heidegger, il assume par exemple des thèses radicalement antidémocratiques. Méprisant les masses serviles, ils vantent les valeurs des « héros » et des « vrais hommes », ceux qui savent affronter les épreuves, se hisser par l’effort au-dessus de leur condition. Dans Tu dois changer ta vie !, Sloterdijk exalte les vertus de l’athlète qui s’impose des privations et une discipline de fer afin de réaliser des projets. C’est sur ce modèle ascétique qu’il conçoit le rôle de la culture.


Sloterdijk n’est pas un auteur facile à lire. S’il philosophe « à coup de marteau », il écrit aussi avec un gourdin : prose lourde, digressions interminables, constructions obscures, affirmations à l’emporte-pièce." Jean-François Dortier

mardi 4 décembre 2012

L’Être et l’Événement

“Le dépit philosophique provient uniquement de ce que, s’il est exact que ce sont les philosophes qui ont formulé la question de l’être, ce ne sont pas eux mais les mathématiciens qui ont effectué la réponse à cette question.”

Si Alain Badiou est en vogue dans les médias, c’est moins pour ses théories philosophiques que pour ses prises de positions politiques. C’est pourtant au sein de ses ouvrages les moins engagés qu’il marque véritablement le paysage philosophique contemporain. Aussi la théorie exposée dans son ouvrage principal, L’Être et l’Événement, rompt-elle avec la volonté que Badiou avait d’ordonner sa réflexion dans l’unique sens de l’action politique. Il y développe une réflexion « métaontologique » sur le rapport entre le savoir mathématique et l’être-en-tant-qu’être. À partir de la théorie des ensembles du mathématicien Georg Cantor, Badiou propose d’appréhender les mathématiques comme fondement de l’ontologie. Mais cette idée est vouée selon lui à ne convenir ni aux philosophes, qui se trouvent dépossédés de la question ontologique, ni aux mathématiciens, qui préfèrent se cantonner à la recherche mathématique pure. En fondant la connaissance du réel comme un savoir, les mathématiques deviennent le discours de ce savoir impliquant que le réel est en lui-même fondamentalement mathématique. En vérité, l’objectif de Badiou est de poser un savoir transhistorique qui articulerait le savoir, l’ontologie et les vérités produites historiquement par l’homme. Savoir par excellence, les mathématiques n’ont, en effet, pas accès à ce qui n’entre pas dans la catégorie de l’être-en-tant-qu’être, c’est-à-dire à l’événement. L’événement selon Badiou ne correspond pas à un savoir mais à des vérités esthétiques, politiques, ou amoureuses… Contingent par nature, l’événement ne peut pas être prédit. Tenant en échec la logique du calcul mathématique, il est de l’ordre du coup de foudre amoureux ou de l’ordre politique avec la révolution. Reprenant l’injonction pascalienne « il faut parier », Badiou propose de parier sur la politique communiste contre le savoir dogmatique, l’ordre mathématique du capital. Figure philosophique de l’engagement, le pari prend acte de l’imprévisibilité de l’événement, là où la vérité « subjectivisée » s’incarne. En tant que métaontologie, la philosophie de Badiou prétend, dès lors, combiner le savoir intemporel incarné par les mathématiques et les vérités historiques afin de dépasser le dualisme stérile entre le savoir et la vérité (1), entre l’être et l’événement.

(1) La vérité en acte 

La vérité, selon Alain Badiou, n’est pas une affaire de théorie mais « une question pratique » qui surgit au cœur de l’événement, c’est-à-dire « de ce qui arrive ». Ce n’est alors plus l’adéquation d’un discours à son objet mais un effort subjectif, une « pure conviction » qui s’apparente à une révélation, pensée cependant comme un processus subjectif.

mercredi 22 août 2012

Auschwitz, symbole de «l’holocauste-tourisme»

Par Gilbert Casasus - Chroniqueur associé - Marianne.

Le camp d'Auschwitz, en Pologne, serait-il devenu le parfait contre-exemple du travail de mémoire ? C'est ce que soutient Gilbert Casasus, professeur en études européennes, qui met en cause un système de visites guidées où superficiel et compassion dominent, au détriment de l'histoire et de l'information.

(Auschwitz en 2010 - Tesinsky David/AP/SIPA)
(Auschwitz en 2010 - Tesinsky David/AP/SIPA)
Peut-être que le chemin des vacances vous a conduit en Europe centrale. Si tel est le cas, le camp d’Auschwitz fait partie de ces endroits où l’on s’arrête et l’on se recueille. Au-delà de l’atrocité du camp, vous êtes rapidement envahi par un sentiment de malaise qui vous ne lâche plus. Gêné de regarder ce lieu de mort, vous avez l’impression de n’être qu’un vulgaire touriste, au même titre que ceux qui s’aventurent sur la Place Saint-Marc de Venise, au pied de la Statue de la Liberté de New-York ou aux abords immédiats des Pyramides de Gizeh.

D’ailleurs, les agences de voyage locales ne s’y trompent pas. Elles organisent votre séjour, votre déplacement, vous proposent même de vous chercher à votre hôtel pour vous emmener personnellement à Auschwitz. Tout est parfaitement organisé et planifié, comme il se doit. Et si le dégoût n’accompagnait pas cette description morbide, le ton cynique de ces quelques lignes suffirait à lui seul à traduire la honte que vous ressentez à favoriser ce qu’il convient de nommer ici « l’holocauste-tourisme ». 
 
Sandwiches et cartes postales
 
Impossible d’en réchapper. Dès l’entré du camp n°1, vous devez suivre la masse. On vous met en groupe, linguistique s’il vous plaît, et il ne reste plus qu’à suivre le guide. Ecouteur en bandoulière, vous n’entendez plus que ses explications et ses conseils. Veillez surtout à ne pas prendre du retard, à ne pas marcher du faux côté pour laisser la place aux autres visiteurs étrangers. On vous montre ce que l’on veut bien vous montrer, des cheveux, des chaussures, des lunettes et des valises. On vous inonde de chiffres, de dates, de détails plus ou moins techniques et historiques. Parfois, vous ne savez plus où vous êtes : dans une fabrique de roulements à billes, de vilebrequins, de boutons de nacre ou dans la pire des industries de la mort que l’homme a imaginée et construite depuis sa création.

Le visiteur aguerri n’apprend pas grand-chose. Pas beaucoup plus qu’il n’a appris par ses lectures, par des films, des documentaires ou des reportages télé. Entre deux bâtiments de torture et d’exécution, il a même le temps d’acheter une carte postale qu’il enverra comme souvenir à ses parents ou à ses amis. 

Vient alors la pause repas, un sandwich que l’on a le droit de grignoter qu’hors du camp, avant de prendre la navette pour Birkenau. Là, la nudité du lieu vous impressionne. On sent la mort, mais les explications du guide ne vous convainquent toujours pas. Il insiste longuement sur les conditions d’hygiène, sur les latrines des femmes, ne parle presque que des victimes, que très rarement des bourreaux.

Après plus de deux heures de visite, votre patience atteint ses limites. Vous êtes excédé par ce langage officiel, par cette présentation qui omet même d’évoquer l’armée soviétique au profit de la seule armée russe. Alors, vous passez vous-même à l’offensive. Surpris par le nombre de villages ou bourgades environnantes, vous osez poser la question qui fâche, à savoir celle de l’attitude de la population locale durant le Seconde Guerre mondiale. Subitement, le ton monte d’un cran et vous avez droit à la remarque suivante : « que vouliez-vous qu’ils fassent » ? Sur quoi, poli, vous répondez : « donner des informations à la résistance ». Fusillé du regard, on vous rétorque alors un cinglant : « vous avez un autre exemple » ! 
 
Absence de débat de fond
La consigne donnée aux guides est claire : refuser coûte que coûte d’engager un dialogue historique qui permettrait de mener un débat de fond sur ce lieu de mémoire qu’est Auschwitz. Seuls le superficiel et la compassion doivent l’emporter sur toute autre considération. Plus que jamais, vous êtes réduit au rang d’un simple touriste qui ne mérite aucune autre prestation que celle pour laquelle il a versé un droit d’entrée d’environ douze euros. Bref, vous n’êtes plus ce citoyen que vous devriez être, mais un client d’une pure transaction commerciale.

Auschwitz est devenu le parfait contre-exemple du travail de mémoire. Tel n’est pas le cas de tous les autres camps d’extermination et de concentration. Comment ne pas évoquer ici le travail exemplaire accompli depuis une vingtaine d’années par Volkhard Knigge et son équipe sur les lieux du mémorial de Buchenwald ? Les efforts pédagogiques et didactiques y sont remarquables, au bénéfice d’ailleurs d’une Allemagne qui ne craint pas de condamner son propre passé.

De même, à une soixantaine de kilomètres d’Auschwitz, la ville de Cracovie accueille sur le terrain même de son ancienne usine, un excellent musée consacré à Oskar Schindler.  A l’exception de deux ou trois tableaux qui embellissent quelque peu le rôle de l’église polonaise durant la Guerre, les objets exposés vous prennent à la gorge. Saisi par l’émotion d’une jeune Sarah de 14 ans qui écrivait, avant d’être gazée, « que c’est vraiment moche d’être juive », vous percevez alors toute la misère et la douleur qui régnaient dans le ghetto de Cracovie. D’ailleurs cette ville, et plus particulièrement son Centre d’études sur l’Holocauste de l’Université de Jagellonne ne comptent pas en rester là. Car, comme le dit l’un de ses responsables, « nous Polonais, nous ne pouvons pas toujours être que des victimes » !

Gilbert Casasus est professeur en études européennes à l'Université de Fribourg, en Suisse.

Les gens du voyage montent d'un cran sur l'échelle du crime organisé

Par Frédéric Ploquin - Marianne

Les derniers règlements de compte à Marseille viennent encore de le démontrer : le grand banditisme à l'ancienne est poussé vers la sortie par une nouvelle génération de caïds. Dans cet épisode : les gens du voyage montent d'un cran sur l'échelle du crime organisé.

(POL EMILE/SIPA)
(POL EMILE/SIPA)
On les appelle les gens du voyage. Présents sur tout le territoire, zones urbaines comme zones rurales, ils présentent la particularité d'être autonomes. Les analystes de la PJ les voient dans les braquages, le vol de fret, les vols par qualité, les escroqueries type «jade» ou «ivoire», le trafic de voitures, le recel d'or et de bijoux, autrefois monopole du milieu juif, auquel ils ont également emprunté la technique du vol par ruse, consistant à se faire passer pour des policiers ou des agents du gaz pour entrer chez les personnes âgées et rafler leurs économies, sans violences.

Sédentarisés pour la plupart, ils n'en sont pas moins mobiles. «Ils ont cette capacité à se transporter loin de leur base, jusqu'en Suisse, en Belgique ou au Luxembourg», indique Franck Douchy, patron de la lutte contre le crime organisé. Les connaisseurs identifient quatre «castes» : les manouches, les barengris, les voyageurs et les forains. Les premiers sont plutôt spécialisés dans les vols par ruse et les cambriolages, les deuxièmes oeuvrent surtout dans le vol à main armée, les troisièmes forment les meilleurs escrocs au faux jade et au faux ivoire, tandis que les derniers se contentent généralement de faire tourner leurs manèges.

Longtemps, la PJ a laissé ces clients aux gendarmes, jusqu'au jour où on les a vus monter sur des vols à main armée sérieux, des attaques à l'explosif de distributeurs de billets, sans parler de leur probable implication dans des fusillades mortelles contre la police, comme à Dammarie-les-Lys en 2010 ou du côté de Marseille l'année suivante. Marseille, où un gardien de la paix a été tué au kalachnikov au terme d'un long raid nocturne, par une équipe spécialisée dans le pillage de commerces à la disqueuse et à la tronçonneuse.

Dynamisme, nomadisme, organisation clanique et polyvalence sont les principaux atouts de cette «tribu», dont une famille, celle des Hornec, s'est illustrée dans le grand banditisme à la fin des années 90. «Leur logique est essentiellement familiale, explique Franck Douchy. Les voleurs font vivre tous les autres. Ils investissent sous le nom de proches, de plus en plus souvent à l'étranger

Ils sont parfois trahis par les liasses de billets planquées dans la double paroi de la caravane ou la Porsche Panamera immatriculée au nom de la grand-mère de 87 ans, mais leur mode d'habitation est une protection aussi efficace que peuvent l'être la cité pour le milieu maghrébin ou le village de montagne pour le milieu corse. La plus grosse fabrique de fausse monnaie démantelée en France, en juin 2012, était ainsi installée dans un garage planqué au milieu d'une zone habitée par des manouches.

Points forts : ils saisissent toutes les opportunités, s'améliorent sans cesse, ont les moyens, en cash, de s'offrir les meilleurs conseillers et avocats, savent pouvoir bénéficier en toute occasion de la solidarité familiale.

Points faibles : la multiplication des règlements de comptes au sein de la communauté. Conflits sur le partage des butins, enlèvements, racket des plus rusés (les voyageurs) par les plus forts (les barengris) arrivent de plus en plus souvent aux oreilles de la police.