A 84 ans, Marcel Ophuls n'en démord pas : c'est dans la comédie qu'il aurait aimé faire carrière ! Mais l'insuccès de Feu à volonté (avec Eddie Constantine, en 1965) et le besoin de gagner « du pognon »
l'ont inexorablement poussé vers le documentaire, genre qu'il n'aime
pas mais auquel il a quand même donné quelques chefs-d'œuvre : Hotel Terminus (autour de Klaus Barbie) en 1988, November Days (autour de la chute du Mur) en 1991, Veillées d'armes (sur la guerre de Bosnie) en 1994 ou… Le Chagrin et la Pitié, chronique d'une ville française sous l'Occupation, réalisé avec André Harris en 1969 et qu'Arte rediffuse le 10 juillet 2012.
Comment jugez-vous aujourd'hui la censure qui s'est exercée contre Le Chagrin et la Pitié, et qui a contribué à sa réputation ?
Produit à l'origine pour l'ORTF, le film a dû attendre douze ans avant
de passer à la télévision française. J'y vois un effet de la mainmise
des gaullistes et du Parti communiste sur la mémoire de la France
occupée. Le directeur général de l'ORTF était allé voir le Général à
Colombey, pour lui demander ce qu'il devait faire de ce film qui
évoquait des « vérités désagréables ». De Gaulle lui aurait répondu : « La France n'a pas besoin de vérités ; la France a besoin d'espoir. »
D'une certaine manière, je trouve cette réponse magnifique et d'une
très grande classe. Mais on ne faisait pas le même métier, le Général et
moi. Et puis l'heure c'est l'heure. Si nous n'avions pas fait Le Chagrin et la Pitié, André Harris et moi, d'autres que nous l'auraient fait. Le temps était venu de crever l'abcès, de déconstruire le mythe.
A revoir aujourd'hui le film, on s'étonne de le trouver si
éloigné de la réputation excessivement noire qui lui colle à la peau.
Dans Le Chagrin et le venin (Bayard, 2011), l'historien Pierre
Laborie défend pourtant l'idée que votre film a substitué au mythe
gaulliste d'une France résistante le contre-mythe d'une France
collaborationniste.
Pour m'éviter de la peine, ma famille a essayé de me cacher l'existence
de ce livre. Quelqu'un me l'a quand même signalé et je l'ai lu. C'est un
authentique travail d'historien, mais je ne suis évidemment pas
d'accord avec ses conclusions. Pierre Laborie avance que Le Chagrin et la Pitié a créé une vulgate et a banalisé la perception des années sombres. Cela me semble très excessif.
L'interview de Marius Klein, commerçant clermontois, donne au
film l'une de ses scènes les plus cinglantes et l'une des plus
allusives.
C'est effectivement un entretien-clef du film. Il a été complètement
improvisé, au détour d'une fin de journée. L'équipe revenait de la
cathédrale, où j'avais vainement tenté d'obtenir une interview de
l'évêque de Clermont-Ferrand. Avant le tournage, j'avais effectué de
nombreuses recherches dans les archives du Moniteur, journal de
Pierre Laval. Je n'en avais pas seulement lu les premières pages et les
éditoriaux, mais aussi les petites annonces. Dont celle de ce Marius
Klein, qui tenait à signaler à son aimable clientèle qu'il n'était pas
juif. J'étais en train de descendre la rue et l'équipe rangeait le
matériel dans notre véhicule, lorsque j'ai vu l'enseigne : « Chez Marius ». J'ai dit : « Mes enfants, ressortez la caméra. On va filmer cet homme dans sa boutique. » Et on l'a fait en trois minutes !
Pourquoi cette scène est-elle si marquante ?
Parce que cet homme, qui ne se pose pas de questions, même quand on
vient le voir avec une caméra, représente une forme d'antisémitisme tout
à fait ordinaire, et finalement plus menaçante que les déclarations de
Marine Le Pen, de son père, de sa nièce… de ces gens d'extrême droite
qui prennent évidemment des positions d'extrême droite. Dans notre
quotidien, il y a toujours ce racisme larvé qui nous guette, ne nous
lâche jamais et n'est pas même conscient de lui-même. Qu'on peut donc
instrumentaliser. Lorsque des gens sortaient d'une projection du Chagrin et la Pitié en disant : « Quarante minutes de Mendès France ! », pour moi c'était déjà un signe…
Dans le livre que vous a consacré Vincent Lowy (1), vous dites que vous vous êtes souvent trouvé « nez à nez avec des tortionnaires, des fanatiques et des criminels de guerre », mais que jamais vous ne vous êtes senti aussi « mal », ni aussi « gêné » qu'au cours de ces cinq minutes d'interview.
Contrairement à
Claude Lanzmann,
je n'aime pas me servir d'une caméra comme d'une arme, pour faire
ciller les gens. Je ne trouve pas ça sympathique – ni efficace, en fin
de compte. Quand un cinéaste tente de coller quelqu'un contre le mur, le
public le sent et sa sympathie passe très vite du cinéaste à sa
victime. C'est une généralisation, mais enfin je vous réponds
spontanément. Je préfère qu'il y ait un contrat moral entre la personne
devant la caméra et la personne derrière la caméra. Je fais, autant que
possible, en sorte que ce soit le cas.
A l'inverse de l'interview de Marius Klein, les scènes avec Pierre Mendès France offrent au Chagrin et la Pitié des moments lumineux. Il y apparaît détendu, en confiance.
J'ai passé deux dimanches avec lui. Le premier, c'était le 27 avril
1969, à Grenoble, dans un petit bureau où il recevait des appels
incessants – c'était le dimanche du référendum. A chaque coup de fil,
nous pensions devoir quitter la pièce ; ça l'agaçait beaucoup. Il
répétait : « Mais non, restez en place, on perd du temps ! De toute
façon, je fais en sorte qu'il n'y ait pas de différence entre ma vie
publique et ma vie privée. » Qui lui téléphonait ? François
Mitterrand, Waldeck Rochet… des personnalités de gauche qui essayaient
de le convaincre d'être candidat. A la fin, quand on a remballé le
matériel et qu'il avait raté par notre faute plusieurs trains pour
Paris, il m'a dit : « Ophuls, on n'a pas terminé hein ? » Je lui ai répondu : « Non, monsieur le président. Pas vraiment. » « Alors rendez-vous chez moi, en Normandie, dimanche prochain. »
Comment a-t-il reçu le film ?
Il en était content. Il paraît qu'il demandait à ses amis : « Comment vous me trouvez en vedette de cinéma ? »
Sauf qu'il m'avait envoyé une lettre pour me reprocher d'avoir gardé le
témoignage du colonel du Jonchay [ancien résistant, de tendance
nationaliste]. « Ce type prétend que j'ai sabré le champagne à
Rabat, ce qui n'est absolument pas vrai ! Il fantasme ! Vous n'auriez
pas dû mettre ça dans le film. » Bien sûr que si : il fallait le
garder dans le film ! Peu importe que l'épisode soit vrai ou fantasmé ;
car, si c'est un fantasme, c'est encore plus significatif.
Sur quel film travaillez-vous actuellement ?
Il m'a semblé qu'il était temps d'écrire mes Mémoires. N'étant pas
écrivain, l'idée m'est venue de les filmer avant de les écrire, ou plus
exactement de les filmer tout en les écrivant. Evidemment, le risque est
de tomber dans une sorte de narcissisme, mais c'est intéressant. Depuis
que j'ai été agressé en Amérique du Sud, sur le tournage d'Hotel Terminus,
ma mémoire me joue des tours. Mais, en élaborant ce film, les souvenirs
me reviennent peu à peu, remontent à la surface et enrichissent le
projet initial. Ce sera donc un film long. Plus long que les 90 minutes
auxquels on veut me limiter.
A quoi ressemblera-t-il ?
A une sorte de carnet de voyage. Ça se passe à Paris, à Lucq-de-Béarn, à
Venise, à Londres, à Manhattan… Dans des lieux où j'ai vécu – et j'ai
beaucoup vécu dans beaucoup d'endroits. Contrairement à mes précédents
films, où je me farcissais des témoins hostiles qu'il fallait amadouer
ou mettre en difficulté, celui-ci consistera en une suite d'hommages à
des gens que j'ai connus et aimés. Ce sera un film moins déprimant pour
moi et, je l'espère, plus gai pour le public. A bien des égards, ce sera
une comédie et même, par moments, une comédie musicale.
Vous y chanterez ?
Des chansons de Gershwin, des tubes de ma jeunesse… La comédie et la
comédie musicale, vous savez, c'est vraiment ce que j'aurais voulu
faire.
En quoi cette attirance contrariée pour la comédie a-t-elle influencé votre pratique du documentaire ?
Ça m'a poussé à développer une approche subjective, personnelle, et à
considérer la question du style comme déterminante. Après ce film
autobiographique, j'abandonnerai définitivement le genre documentaire
qui, année après année, est devenu une prison pour moi.
Pourquoi ?
Parce que je n'aime pas ça ! Ce sera mon dernier documentaire… sauf (car
il y a toujours un sauf) si Jean-Luc Godard me propose de réaliser avec
lui ce film sur Israël et la Palestine dont il parlait, voilà quelques
années. S'il m'appelle pour me dire : « Faisons-le », je serai
prêt à me taper la bande de Gaza à la période de Noël – en espérant
juste ne pas terminer ma vie enchaîné à un radiateur !
Sinon ?
Je ferai du théâtre, car je suis un enfant de la balle. Jeanne Moreau
est l'un des personnages-clefs du film que je suis en train de faire.
Elle et François Truffaut ont énormément fait pour moi, qui n'ai
malheureusement jamais rien fait pour eux. J'aimerais convaincre Jeanne
de revenir au théâtre, avec des pièces que je mettrais en scène.
A lire
(1) Marcel Ophuls, par Vincent Lowy, Le Bord de l'eau, 2008, 22€.
A lire également : Dialogues sur le cinéma, transcription de conversations entre Marcel Ophuls et Jean-Luc Godard, chez le même éditeur, 2012, 10€.