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samedi 18 mai 2013

Le Grand Rabbin Bernheim a aussi plagié la mémoire…

Marianne, Eric Conan, Vendredi 3 Mai 2013.
Intronisation de Gilles Bernheim, alors Grand Rabbin de France, Synagogue de la Victoire, Paris -  LICHTFELD EREZ/SIPA
Intronisation de Gilles Bernheim,
alors Grand Rabbin de France,
Synagogue de la Victoire, Paris
 
- LICHTFELD EREZ/SIPA

On ne sait ce que vont en penser les charitables personnes qui ont constitué un « Comité de soutien au Grand Rabbin Gilles Bernheim », convaincues de la « leçon pour chacun » que leur a offert le plagiaire au travers de « l’humilité, l’honnêteté et le repentir » qu’il a, selon elles, « courageusement et publiquement exprimés ».

Car il semble que Gilles Bernheim ait encore mobilisé avec trop de modestie son honnêteté et son repentir et que ce « mélange du vrai et du faux » que Paul Valéry estimait « plus faux que le faux » imprègne son étrange destin bien au delà des deux mensonges qu’il a reconnus.

Il n’a jamais eu l’agrégation de philosophie qu’il laissait accroire et s’est servi de textes copiés chez de nombreux auteurs pour remplir les Quarante méditations juives (Stock) qu’il disait avoir écrites en se « levant à 4h30 du matin ». Plus grave, plus troublant, Marianne découvre aujourd’hui un plagiat massif concernant la période de l’Occupation et la mémoire de son père.

Dans un numéro spécial des Etudes du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) de mars 2006 qui a pour thème « Des mots sur l’innommable. Réflexions sur la Shoah », Gilles Bernheim, signe, en conclusion, une réflexion sur Dieulefit, où son père a trouvé refuge sous Vichy. Ce village protestant de la Drôme a accueilli et protégé durant la dernière guerre quelques 2000 personnes (juifs, enfants et adultes, et résistants) dont aucune ne fut dénoncée ni arrêtée.

Son long texte sur le paysage de Dieulefit et l’âme de ses habitants est en fait le plagiat quasi intégral du poète gaullien Pierre Emmanuel, auteur de Jours de Colère, résistant caché à Dieulefit, collaborateur de Témoignage chrétien et d’Esprit et qui deviendra Académicien français (il démissionnera pour protester contre l'élection de Félicien Marceau, dont il dénonçait l'attitude sous l’Occupation).

Le choix de ce texte très beau et très puissant témoigne une fois de plus d’un jugement très sûr de la part de Gilles Bernheim. Il l’a d’ailleurs respecté avec une grande attention, se contentant de supprimer toutes les allusions aux communistes et d’y loger son père à la place de Pierre Emmanuel quand celui-ci parle à la première personne.

Ci-dessous, le texte signé Gilles Bernheim paru dans Les Etudes du CRIF de mars 2006 : « Des mots sur l’innommable. Réflexions sur la Shoah »
(En italiques, le texte emprunté à Pierre Emmanuel ; en gras, les ajouts ou modifications de Gilles Bernheim ; en rayé, le texte originel de Pierre Emmanuel modifié ou supprimé par Gilles Bernheim)

« Peut-on passer de l’évocation de la détresse à celle d’un apaisement, d’une confiance ? La luminosité d’un nom peut-elle succéder à l’évocation des ténèbres ? Peut-être. C’est pourquoi je ne pourrais achever cette étude sans évoquer Cet admirable village français, dont le nom est à lui seul une promesse, et qui fut, dans l’extrême division des consciences, une image de l’unité de la patrie : j’ai nommé Dieulefit, dans la Drôme.

J’y vins en juillet 1940 : Pierre Jean Jouve le poète s’y était installé ; je me proposait de passer quelques jours auprès de lui ; je devais rester y rester quatre ans, ne quittant Dieulefit que pour de brefs voyages, à Lyon, Avignon ou Paris). Mon père - accompagné de sa famille - y vint en juillet 1943 ; il se proposait d’y passer quelques jours ; il devait y rester plusieurs mois, ne quittant Dieulefit que pour de brefs voyages à Grenoble, Annecy ou Avignon.

C’est, à trente kilomètres du Rhône, un gros bourg qui s’accroche à la terre aride, tout entouré de monts en éventail. Ni Dauphiné, ni Provence : un paysage en cul-de-sac, fermé par le trapèze du Miélandre, croupe de bête puissante, derrière laquelle se lèvent les grands soleils d’été.

Si rude que soit le sol, il est partout à la mesure de l’homme : l’air est net, la lumière concise ; aucun détail n’échappe à l’œil, tout est en vue. Peu d’ombre, des arbres robustes, mais tassés dans l’effort de surgir ; l’olivier est plus bas, à vingt kilomètres, mais le châtaignier n’est pas moins tourmenté, ni le chêne trapu des montagnes. Dans la perspective, parfois, une haie de peupliers, dont le jet surprend, approfondit derrière elle l’espace.

Le vent ne cesse jamais : il faut s’y faire non sans peine ; mais il est d’essence lumineuse, la vigueur des lignes en est accusée. Ici se vérifie, sur le mode le plus austère, la loi du paysage français : une rigueur, mais presque musicale ; un magistère de l’esprit, mais la flexion harmonieuse du cœur. Terre de sensibilité profonde et pudique, pénétrée loin par la conscience, méditée, retenue longtemps, jusqu’à ne plus se distinguer de l’esprit.

Peut-être n’est-il pas sans importance, pour le paysage même, que Dieulefit soit protestant. Sur les hauteurs environnantes subsistent encore des déserts, sortes de cirques naturels, majestueusement assis dans les arbres, loin des routes, près de Dieu : poursuivis par les dragons du Roi, les Réformés, avec un instinct biblique de la grandeur, se choisirent ces hauts lieux pour temples ; la Bible et le paysage y sont en accord.

Des générations traquées se sont adossées à cette impasse où la vallée se refermait : elles s’y sont fortifiées ; ont fait front ; ne se sont jamais soumises ; comme cette héroïne protestante, elles ont gravé sur la montagne un mot : « Résister ». Le souvenir des persécutions ne s’est point effacé des mémoires calvinistes : aujourd’hui, comme au temps des dragonnades, le cœur protestant est du côté du proscrit.


Dieulefit le montra bien, qui fut un lieu d’asile et de réconciliation. De ses deux mille habitants, la moitié la plus instable est catholique : signe de division, comme le génie français en a souffert tant d’exemples. Mais ici, surmontée, presque insensible, et qui stimule sans déchirer. Quand un groupe humain a su triompher d’une division radicale sans ruiner sa diversité, son sens de l’universel sort grandi de cette épreuve : ses différences, qui semblaient jadis inconciliables, ont trouvé leur fond commun de vérité ; elles reflètent l’ensemble sous l’aspect, sans en trahir l’unité vivante.

Unité sans égoïsme, tout le contraire du statu quo : saluant l’universel où qu’il se trouve, et le reconnaissant comme sien. A Dieulefit, nul n’est étranger : celui qui va débarquer tout à l’heure, rompu par un affreux trajet d’autobus, affamé, poursuivi peut-être, et qui vit dans la terreur des regards braqués sur lui, qu’il se rassure, la paix enfin va l’accueillir, il se trouvera parmi les siens, chez lui, car il est le prochain pour qui toujours la table est mise.


Le village vit doubler sa population pendant la guerre, sans cesser d’être homogène, sans perdre son identité. Et je ne parle pas des milliers de réfugiés de toute sorte qui passaient, s’asseyaient un instant, rompaient le pain avec leurs frères, et repartaient avec la certitude qu’ici du moins ils étaient aimés. Dans le tourbillon d’un exode qui, pour beaucoup, dura quatre années, ceux-là qui sentaient sous leur pas se dérober toute la terre, qui n’avaient plus ni bien, ni patrie, croyaient rêver qu’ils prenaient pied sur le sol ferme.

Ils mettaient des semaines à rééduquer leur liberté, à s’adapter aux visages de bon aloi qui se donnaient à eux d’avance. Mais, tôt ou tard, ils cédaient au bien-être, se détendaient. Leur hostilité de parias s’effaçait, ils s’accordaient à l’ambiance fraternelle, devenaient des visages quotidiens.
J’ai vécu dix ans au pays natal et tout l’été dix années encore : mais Dieulefit est ma petite patrie. Mon père n’y a vécu que quelques mois, mais Dieulefit est restée sa petite patrie.


Je suis sûr de n’être Je suis sûr qu’il n’était point le seul à penser de la sorte, parmi les centaines d’errants que ce village adopta. Les uns fuyant des quatre coins de l’Europe, Alsaciens, Belges, Polonais, Allemands ; d’autres, Américains ou Anglais, trapped, pris au piège, et sous la menace des camps ; des repris de justice (celle de Vichy) qui préféraient la savoir à distance ; des gens qui avaient un passé, hypothèque bien regrettable en un temps où les dénonciateurs patentés n’arrêtaient pas de racler leurs souvenirs ; des Juifs enfin, quelques-uns français, la plupart on ne savait d’où, par centaines, si terrorisés qu’on lisait leur identité dans leurs yeux.

Mais autour d’eux, chacun se refusait de le voir, pour ne pas humilier leur détresse. En tout, près de deux mille nouveaux venus. Presque tous, quand ils n’avaient déjà de faux papiers, en recevaient tout un jeu, par les soins d’une femme admirable, secrétaire de la mairie.


Cet indice matériel montre bien la force d’assimilation du village ; ou plutôt, son pouvoir unifiant. Dieulefit, pendant ces années de guerre, illustra consciemment la leçon de l’Epître aux Galates : « Il n’y a ni Juifs ni Grecs », il n’y a que des hommes sous le regard de Dieu ; une seule définition de l’homme, et qu’il faut défendre partout, en tout homme où elle est menacée.

Je ne sais si mon voisin, l'électricien communiste, ou Mlle Marie, la vielle couturière protestante qui venait ravauder notre linge, auraient pu formuler cette définition: mais le pourrais-je moi même ? Quand Mme Peyrol qui ne décolérait pas contre son poste, qu'elle débranchait parfois, de rage, pour le rebrancher aussitôt, s'écriait avec son accent du midi « Tous les hommes sont des hommes quand même », cette simple équation se suffisait: A est A, et ne sera jamais non-A.

Nous sommes La France est un vieux peuple, qui sait depuis longtemps ce qu’est l’homme, depuis si longtemps, en vérité, que ce savoir est tout instinctif. Il passe les mots, il est prompt, plus que l’esprit lui-même. Il ne se trompe jamais.

Cette évidence de l’instinct est l’apanage singulier des plus pauvres : il ne leur vient jamais à l’esprit (et pour cause) de se juger en fonction de leurs biens. Ils n’en sont que plus exercés par le sens nu de la valeur, à saisir l’homme sous l’écorce. L’âme des habitants de Dieulefit était nette comme le paysage alentour : tendre et dure, se dessinant en lignes simples, mais dont la courbe sait moduler toutes les nuances du cœur. Ils ne savaient pas vivre dans la confusion.

Cette inaptitude au mensonge fut l’un des traits dominants du peuple
de ces hommes
et singulièrement de ceux qui créditent les autres d’une franchise égale à la leur. Lorsqu’on les trompe ou qu’ils se sentent trompés, ils ne supportent pas l’imposture : non qu’elle les blesse, mais elle atteint l’homme en eux.

Dès juillet 1940, les trois quarts des habitants de Dieulefit avaient décelé le mensonge : rien, désormais, n’entamerait le jugement qu’ils avaient une fois porté sur lui. Rien ne pourrait les empêcher de témoigner clairement que le vrai n’a qu’un visage. Ils étaient protestants, nourris d’une Parole qui n’accepte aucun compromis
; même un communiste, s’il est de souche réformée, retrouve naturellement les accents impérieux de la Bible ; l’homme communiste ne sort point ex-abrupto de la seule idéologie.


Ce petit peuple, fier de sa constance, ne s’est jamais démenti : il fut l’image de la communauté française, de l’univers français. Il accomplit cette catharsis dont l’opération devait préserver notre pays de la désintégration morale. Mais, par une grâce dont il fut peu d’exemples en ce temps où l’horreur confondait la pensée, Dieulefit, sans cesser de participer à la souffrance du monde, resta dans la lumière et la joie.

Ce paradoxe est la vertu des grandes âmes, au terme d'un long effort d'intégration qui n'a rien refusé, fut-ce le mal absolu: ici l'intégration se faisait d'instinct, la vie se mobilisait tout entière, sans balancer le pour et le contre, sans s'étonner autrement du mal. Ce qui prouve que la santé vitale rejoint l'équilibre spirituel le plus haut. »

Pierre Emmanuel Gilles Bernheim

dimanche 2 décembre 2012

Joseph Bialot, tenue rayée, prêt à porter et polar

Marianne 2,  Guy Konopnicki

Le titi parigot capable de passer sans transition de l’argot au yiddish est mort le 25 novembre à l'âge de 89 ans.

Joseph Bialot, tenue rayée, prêt à porter et polar
Joseph Bialot parlait avec cet accent de titi parigot capable de passer sans transition de l’argot au yiddish. Il ne se vantait pas d’être un autodidacte, il disait que ce n’était pas de sa faute s’il avait fait Auschwitz au lieu de la Sorbonne.

Arrivé enfant de sa Pologne, Joseph était un Parigot, fils d’un artisan du « schmatess », tricot, confection. En 1939, on a fermé la station Saint-Martin, la sienne. Il vivait alors dans une de ces cours enchâssées entre la rue Meslay et le boulevard Saint-Martin. Il en a tiré un des plus beaux romans de Paris, La Station Saint-Martin est fermée au public.

Les grilles du métro scellaient son destin. Joseph a quitté Paris, pour n’y revenir qu’en juin 1945. Il a repris les « schmatess », il fallait bien vivre. Quand il en eu assez de la pure laine et de la naphtaline, il est entré en littérature, par la Série Noire. Il n’en revenait pas quand Le Salon du prêt à Saigner lui a valu le Grand Prix de littérature policière, en 1979.

Ses premiers rapports avec la police n’étaient pas très littéraires ! Il avait réussi à échapper aux flics, pendant quatre ans. Jusqu’à ce jour de juin 1944 où il s’est fait coincer par la Milice, à Grenoble, au sortir d’une réunion de résistants communistes. Ses papiers étaient impeccables, mais les fiers soldats du Maréchal ont vérifié sous le pantalon. Direction le fort de Montluc, à Lyon. Joseph Bialot s’est autorisé à raconter cette histoire, après avoir écrit plus de quinze romans policiers. Son récit de la déportation, C’est en hiver que les jours rallongent, restera comme un pur chef d’œuvre d’humour juif. L’histoire d’un « schlémazel », un chanceux en traduction littérale, l’inverse, naturellement.

En quittant Lyon de toute urgence pour cause de débarquement allié en Provence, les SS ont vidé les prisons. Joseph Bialot s’est retrouvé dans un train, un convoi de déportés, le dernier formé en France. Un train fantôme que les nazis s’obstinèrent à acheminer jusqu’à Auschwitz, en dépit des bombardements alliés. Arrivé à destination, les déportés chargés de remettre la tenue rayée aux nouveaux font circuler une bonne nouvelle. Paris est libéré ! Joseph, lui, est furieux. Il n’est pas rue Meslay, mais dans l’enfer. Il y passera le dernier hiver de la guerre. Malade, il échappe aux marches de la mort et fait partie de ces morts vivants libérés par l’armée rouge le 27 janvier 1945. Les ennuis ne sont pas terminés.  

Bialot raconte, ce que nul n’osait raconter… Les survivants contraints de défendre les vivres abandonnés par les SS que convoitaient des Polonais, prêts à tuer les derniers juifs pour quelques betteraves. Puis, l’évacuation par l’arrière, l’URSS affamée et ravagée par la guerre. Il est rapatrié par bateau depuis Odessa, puis le train de Marseille à Paris. Gare de Lyon, Joseph Bialot retrouve le métro, autant dire la vie.

Cinquante ans plus tard, il livre une confidence rare : déporté puceau, il a réglé la question, rue Saint-Denis, quelques jours après son retour. Incorrect et gouailleur, notre Joseph avait vu la morale partir en fumée. S’il est devenu un grand du roman noir, c’était d’être revenu du bout de la noirceur. Il détestait la compassion tardive et les commémorations. Il préférait jouer au loto les chiffres inscrits sur ses bras : 193 143 Birkenau et  B . 9718 Auschwitz.

Dans un  faire-part qui lui ressemble, la famille fait savoir que ces numéros ne sont jamais sortis dans cet ordre au loto.

samedi 15 septembre 2012

Exposition Camus : "la nef des fous"

Par Michel Onfray, Le Monde, 15.09.2012.

Michel Onfray, est l'auteur de "L'Ordre libertaire. La vie philosophique d'Albert Camus" (Flammarion).
La double page que votre journal consacre à ce qui est devenu depuis l'été l'affaire Camus me décide à prendre le large de cette pétaudière où se mélangent de façon déraisonnable les egos surdimensionnés, la chiennerie de la politique politicienne, les pathologies mentales, les intrigues de réseaux, le copinage d'anciens combattants d'extrême gauche reconvertis dans l'opportunisme social-démocrate, la morgue de l'impuissance universitaire , la niaiserie d'une ministre confondant usage public des crédits et punition idéologique, la veulerie des institutionnels de la culture , le double langage de l'un, la schizophrénie de l'autre, le tout sur fond de guerres picrocholines organisées et orchestrées par le journalisme parisien...

Je bénis cette aventure de m'avoir fait découvrir cette nef des fous ! Mais je n'en suis plus... Je n'avais encore rien signé, j'économise donc une démission. Pas besoin de quitter le bateau, il n'y aura jamais eu que le projet d'y être – mais la compagnie s'avère décidément trop nauséabonde. En France, l'atmosphère intellectuelle est toujours de guerre civile.

Albert Camus aura été le grand perdant de ce qui aurait pu être une belle aventure. Mais tout ce qu'il détestait est revenu dans cette affaire comme un boomerang : les politiciens, les héritiers, les réseaux, les tribus, les universitaires, les journalistes, les ministres, Paris... Rien de neuf sous le soleil.

J'avais pour fil conducteur le projet de montrer le trajet rectiligne d'un libertaire au XXe siècle, le combat reste à mener, je le mènerai ailleurs. Pour moi, il y a une vie après Camus... Que mes ennemis se rassurent, ils auront d'autres occasions de me poursuivre de leur haine, je prendrai soin de leur procurer d'autres raisons.

Michel Onfray ne sera pas le commissaire de l'exposition consacrée à Camus

Le philosophe Michel Onfray a indiqué vendredi sur son compte Twitter qu'il ne signerait pas la convention qui aurait fait de lui le commissaire de l'exposition consacrée à Albert Camus qui doit se tenir à Aix-en-Provence en 2013.

Une information confirmée samedi matin par le philosophe auprès de l'AFP. La mairie d'Aix-en-Provence a indiqué samedi n'être au courant de rien.
Il ne s'agit pas du premier rebondissement pour cet événement qui doit être présenté à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) à partir du 7 novembre 2013, jour où l'auteur de La Peste aurait eu 100 ans, dans le cadre de Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture.
Initialement confié à l'historien spécialiste de l'Algérie Benjamin Stora, le projet avait été annulé au mois de mai. La fille de l'auteur, Catherine Camus, qui gère l'oeuvre et le fonds de son père, avait expliqué n'avoir pas reçu dans les délais la liste des documents requis pour l'événement.

POLÉMIQUE APRÈS L'ÉVICTION DE STORA
Début août, la maire d'Aix-en-Provence et présidente de la communauté du pays d'Aix (CPA), Maryse Joissains-Masini, a annoncé avoir rencontré Michel Onfray, auteur de L'Ordre libertaire. La vie philosophique d'Albert Camus, qui lui a soumis un projet et un synopsis centrés sur la vie et la pensée d'Albert Camus.
Le philosophe avait ensuite confirmé avoir accepté de devenir le commissaire de cette exposition. "Je n'ai accepté le commissariat de cette exposition que dans la mesure où il préludait à la pérennisation de ce travail dans un 'Musée Albert Camus' - ce qui a été accepté par Mme Joissains", avait alors tenu à souligner Michel Onfray.

A la suite de la polémique suscitée par l'éviction de Benjamin Stora, M. Onfray a pris la plume pour "répondre à ses détracteurs" dans le Nouvel Observateur daté du 13 au 19 septembre, où il écrit : "on me fait personnellement le mauvais procès de prétendre que je serais le candidat (...) de l'extrême droite, de l'OAS, des petits Blancs, du colonialisme, de l'Algérie française".

Il déplorait également dans cet article que la ministre de la culture Aurélie Filippetti ait annoncé retirer la subvention destinée à cette exposition sans lui téléphoner pour prendre connaissance de son projet. Toutefois, le philosophe n'indiquait pas dans Le Nouvel Observateur envisager abandonner le projet.

Agnès Spiquel : "Ils ne lisent pas Camus, ils s'en servent"

LE MONDE | 14.09.2012

L'écrivain Albert Camus en 1959.Professeur de littérature à Valenciennes, Agnès Spiquel a collaboré à l'édition des oeuvres complètes de Camus dans "La Pléiade" (Gallimard) et codirige, avec Raymond Gay-Crosier, un Cahier de l'Herne consacré à l'écrivain, à paraître courant 2013. Présidente de la Société des études camusiennes, elle s'exprime ici à titre personnel.



 




A voir les péripéties qui marquent l'organisation de l'exposition Camus, comment aurait-il réagi devant ce feuilleton à rebondissements ?
Je ne sais pas ce que Camus aurait dit, mais je sais ce qu'il a dit ; relisons les éditoriaux de Combat, les Lettres à un ami allemand, la section finale de L'Homme révolté sur la "Pensée de midi", les dernières sections de Chroniques algériennes. Il y parle de mesure et de limite, de respect de l'autre et de compréhension des raisons de l'adversaire ; il y parle de la responsabilité des hommes politiques, des intellectuels, des journalistes. Tout cela me semble un peu oublié ! Camus a des convictions, mais pas des certitudes sur tout ; il doute souvent, en particulier sur l'Algérie, et n'a pas honte de le dire. Ceux qui le récupèrent ne retiennent de sa pensée complexe que ce qui les arrange. Ils ne lisent pas Camus, ils se servent de lui.

Pour cette exposition, fallait-il absolument une "vedette" ?
On ne manquait pas de vrais connaisseurs qui, dans une ombre relative, servent fidèlement Camus depuis des années et auraient conçu un projet plein de solidité et de justesse. Un de ceux-là avait d'ailleurs été contacté - sa modestie m'interdit de donner son nom -, mais il n'a pas été retenu. La France a le culte des "vedettes"...

Au projet d'une exposition s'est ajouté, à la demande de Michel Onfray, celui d'un musée Camus - censé voir le jour dans la foulée. Une bonne idée ?
Est-ce vraiment pour servir Camus ? Faut-il un musée pour promouvoir une pensée vivante ? Des expositions, comme il s'en organise - au Centre Albert-Camus d'Aix-en-Provence et ailleurs - ne sont-elles pas, dans leur diversité, plus fidèles à son oeuvre ? Autre point essentiel : les documents resteraient-ils accessibles à tous les chercheurs ?

Quel livre de Camus conseilleriez-vous à quelqu'un qui ne l'aurait jamais lu ?
Le Premier Homme. Dans ce roman, pourtant inachevé, complètement nourri de la vie et de l'expérience de Camus lui-même, vous percevrez l'intensité de ses souvenirs d'enfance, son amour pour l'Algérie, son déchirement devant la guerre, sa méditation sur la dignité des pauvres, son questionnement sur le dur chemin à inventer pour devenir un homme ; tout cela dans une écriture somptueuse, tantôt nette et sèche, tantôt frémissante et lyrique, toujours gorgée de vie et de sensation. Puis dans Noces, Camus vous dira que ce métier d'homme consiste aussi à être heureux ; dans L'Etranger, il vous fera entendre la difficulté d'être au monde ; dans La Chute, le grincement du cynisme qui trahit le désespoir de la culpabilité et du jugement généralisés ; dans L'Exil et le Royaume, le dilemme du peintre Jonas - qui est aussi le sien : solitaire ou solidaire ? Partout vous rencontrerez un grand artiste qui est aussi un frère.

Albert Camus, un écrivain pris en otage à Aix-en-Provence


La maire (UMP) d'Aix-en-Provence, Maryse Joissains-Masini, en juillet 2009.Elle arrive presque à l'heure, son caniche dans les jambes, gouailleuse et souriante, claquant la bise aux réceptionnistes de l'hôtel de ville, avant de foncer vers son bureau. Maryse Joissains-Masini ? Une catcheuse. "Vent debout !", aime-t-elle dire. Le goût de la bagarre fait partie de l'image de marque de la maire (UMP) d'Aix-en-Provence, comme la croix en or qu'elle porte en pendentif ; ou comme son fidèle Omar, un ancien harki, devenu, revendique-t-elle, son "plus proche collaborateur" ; sans oublier les "peuchère !" qui scandent ses envolées. Une nature, en somme.

D'Albert Camus (1913-1960), elle a lu, "comme tout le monde", les romans étudiés à l'école : L'Etranger et La Peste. C'est peu ? Il n'empêche ! Maryse Joissains, également présidente de la communauté des pays d'Aix, se battra comme une lionne pour que se tienne cette fichue exposition, programmée en 2009, annulée au printemps 2012, puis reprogrammée au milieu de l'été... "L'expo Camus, on la fera !", s'enflamme-t-elle. En temps et en heure, insiste-t-elle : en novembre 2013, c'est promis, à l'occasion du centenaire de la naissance de l'écrivain ; et à Aix-en-Provence, c'est juré, puisque le fonds Camus s'y trouve entreposé. Mais l'opération se montera-t-elle avec ou sans l'aval de l'association Marseille-Provence 2013, alias MP13 ? C'est là une des énigmes - pas la seule - de la rocambolesque "affaire Camus".

La très officielle association MP13, chargée de coordonner l'ensemble des manifestations qui vont accompagner, tout au long de l'année 2013, le sacre de Marseille, couronnée par l'Union européenne "capitale européenne de la culture", va réunir son conseil d'administration le 15 octobre. Ce jour-là, les dirigeants de MP13 décideront s'ils soutiennent, ou non, le projet d'une exposition Camus dont le nouveau commissaire pressenti, le philosophe Michel Onfray, recruté par la mairie d'Aix-en-Provence après l'éviction de l'historien Benjamin Stora, aurait la lourde charge (Le Monde du 3 août).

"Si MP13 ne soutient pas Onfray, gronde Maryse Joissains-Masini, je passerai à la vitesse supérieure ! Car ce serait un acte de censure, digne des régimes soviétiques", tonne la première magistrate d'Aix-en-Provence. C'est ce qu'elle a déjà indiqué, en termes à peine moins crus, dans une lettre adressée, le 22 août, à la ministre de la culture, Aurélie Filippetti, après que cette dernière eut fait savoir qu'elle désapprouvait la mise à l'écart de Benjamin Stora, spécialiste de l'histoire de l'Algérie coloniale, et retirerait label et subvention à tout nouveau projet. Le retrait du ministère "pourrait être interprété comme une forme de censure et serait lourd de conséquences", a menacé l'élue aixoise - sans qu'on voit très bien comment elle, ou Michel Onfray, auteur de L'Ordre libertaire. La vie philosophique d'Albert Camus (Flammarion), pourraient s'y opposer.

Le philosophe de Caen, anticipant la chose, s'est lui aussi indigné, jeudi 13 septembre, dans les colonnes du Nouvel Observateur, de l'attitude du ministère. La subvention de la Rue de Valois n'est donc "pas pour le projet Camus, mais pour un commissaire d'exposition" : voilà ce qu'il faudra comprendre, si, d'aventure, ladite subvention n'est pas versée pour "son" exposition, a prévenu Michel Onfray ! Bien vu. A une question près : "le projet Camus" existe-t-il, indépendamment de son commissaire ? A Aix-en-Provence, tout le monde a bien compris que non.

"Que Catherine Camus [fille et ayant-droit de l'écrivain] souhaite une exposition en hommage à son père, très bien. Mais qu'on ait pu choisir Benjamin Stora pour l'organiser, c'est une aberration", estime Jean-François Collin, s'exprimant, il y tient, "à titre personnel". Michel Onfray, qu'il n'a "pas lu encore", lui semble un "homme plus mesuré" et le choisir comme commissaire indique "un progrès très net", se félicite notre interlocuteur.

Président de l'Adimad, une association d'aide aux "anciens détenus de l'Algérie française" - c'est-à-dire, principalement, aux partisans de l'OAS, emprisonnés après la tentative de putsch en Algérie, au printemps 1958 -, Jean-François Collin assure n'avoir jamais été averti de ce projet d'exposition. Pas plus que ne l'ont été les autres associations de pieds-noirs, qui ont leurs bureaux - et leurs oriflammes - dans la Maison du Maréchal-Juin, inaugurée, en 1992, par le maire de l'époque, le socialiste Jean-François Picheral.

Cependant, ajoute le président de l'Adimad, "si jamais Maryse Joissains m'avait demandé mon avis, je lui aurai dit que BenjaminStora, cet Israélite de Constantine, historien autoproclamé de la guerre d'Algérie et qui soutient les thèses du FLN, est vomi par la communauté des Français d'Algérie".
Ainsi parlent les "nostalgériques", frange extrémiste d'une communauté, présumée homogène, que les élus locaux, de gauche comme de droite, à Aix-en-Provence et dans la plupart des communes du Midi, continuent de ménager.

"Dès qu'on parle de l'Algérie, aïe ! tous les élus s'immobilisent", s'amuse Maryse Etienne, aixoise et veuve du sociologue Bruno Etienne (1937-2009), spécialiste de l'Algérie et de l'islam. Sur les quelque 130 000 habitants d'Aix-en-Provence, on compte "entre 10 % et 15 % de pieds-noirs - beaucoup moins qu'en 1962", reconnaît d'ailleurs volontiers la maire de la ville.

"Les élus sont victimes du fantasme d'un vote communautaire. Et tous font le dos rond", fulmine, à Paris, le socialiste Georges Morin, lui-même natif d'Algérie et président de l'association Coup de soleil. "Le vote pied-noir n'existe pas", renchérit, à Marseille, un autre natif d'Algérie, l'historien Jean-Jacques Jordi, dont une Histoire des pieds-noirs (Armand Colin) doit être publiée cet automne.

"Ici, l'Algérie, c'est de la chair à nu", lance néanmoins Sophie Joissains, fille de madame la maire, chargée de suivre le dossier Camus. La municipalité d'Aix-en-Provence y est tellement sensible qu'elle a fait annuler, au moment de l'anniversaire des accords d'Evian (19 mars 1962), la série de manifestations culturelles que des associations voulaient organiser. Une pièce de théâtre, des tables rondes et la projection du film de Pontecorvo La Bataille d'Alger sont ainsi passées à la trappe, ce programme n'ayant pas été validé par la municipalité.
"C'est grâce à la lecture de Camus, qui nous disait de ne pas écouter les voix de la haine, qu'on a tenu le coup. Il dénonçait l'iniquité du système colonial et, en même temps, il était des nôtres", se souvient Georges Morin, qui fut lycéen à Constantine, pendant la guerre d'Algérie. "En virant Stora de l'exposition d'Aix, on vire ce Camus-là, avec ses doutes qui fâchent", assure-t-il.

"Valeurs du FN"
Le président de Coup de soleil a signé, à l'instar d'historiens, parmi lesquels Jim House, Mohammed Harbi et Gilbert Meynier, une motion de soutien à Benjamin Stora, dont l'éviction constitue, estiment-ils, "un acte grave de censure". Cible visée : Maryse Joissains et les "nostalgiques du temps colonial".

A ces mots, la principale intéressée s'étrangle - et menace de porter plainte. Rayon bagarre, décidément, 2012 l'aura gâtée ! Battue aux élections législatives, Maryse Joissains-Masini, supportrice de Nicolas Sarkozy et proche, a-t-elle affirmé publiquement, des "valeurs du Front national", se défend comme un beau diable. Ce "Benjamin Onfray... euh non ! Stora", se rattrape-t-elle, elle n'a "rien contre lui". Elle serait même ravie qu'il vienne à Aix, pour "faire des conférences - avec Onfray, pourquoi pas ?".
Cet oecuménisme tardif fait sourire le centriste François-Xavier de Peretti, l'un des élus de l'opposition. "Qui a eu la peau de Benjamin Stora ? Le clan Joissains. Il n'aurait jamais sauté sans qu'ils le veuillent", affirme-t-il. Sur le cours Mirabeau, l'automne sera chaud...

samedi 4 août 2012

La liseuse lit en vous comme dans un livre ouvert

Lecteurs, soyez prévenus : votre liseuse en dit long sur vous. Votre vitesse de lecture, la page à lequelle vous abandonnez un livre ou encore les passages que vous surlignez, tout est collecté. Des données très précieuses pour les éditeurs.

Arjen Fortuin, NRC Handelsblad, 01.08.2012. Le Courrier International.

 Dessin de Kazanavesky, Ukraine.
© Droits réservés, dessin de Kazanavesky, Ukraine.

L'un des avantages de Kindle, la liseuse d’Amazon, c’est qu’on peut facilement souligner un passage, à peu près comme on le faisait au crayon dans la marge d’un livre imprimé. Autrefois, ces petites notes dans les marges restaient une affaire privée, à l’abri dans votre bibliothèque. Mais aujourd’hui, le Kindle les envoie directement au siège d’Amazon, où l’on suit attentivement où et par qui les livres électroniques sont annotés. Par exemple, la phrase "Because sometimes things happen to people and they’re not equiped to deal with them" [Parce qu’il arrive parfois des choses aux gens et qu’ils ne sont pas équipés pour y faire face], dans The Hunger Games de Suzanne Collins [paru chez Pocket Jeunesse, 2009] a été surlignée par plus de 17 000 personnes, révèle la liste des "Most highlighted passages" [les passages les plus surlignés] sur le site Internet amazon.com.

Mais les traits de crayon numériques ne sont pas les seules informations sur les utilisateurs que le Kindle transmet au siège de l'entreprise : les fabricants de liseuses lisent tranquillement par-dessus votre épaule. Presque toutes les applications de lecture et bon nombre de liseuses renvoient à leur fabriquant un écho sur la façon dont un livre est lu. Principalement, elles permettent de savoir si le livre est lu, et, dans le cas contraire, à quelle page d’Ulysses [de James Joyce] la plupart des lecteurs décrochent. Quel chapitre d’un livre sur le management est le premier à être mis en mémoire ? Quels sont les thèmes les plus recherchés dans une encyclopédie numérique ? Combien de temps faut-il à un lecteur moyen pour lire le dernier tome de The Hunger Games ? (Nous le savons : sept heures). Comment les lecteurs absorbent-ils les trois tomes de Fifty Shades of Grey [roman américain à succès, version française à paraître]? (L’un après l’autre, ils vont aussi vite que s’il ne s’agissait que d’un seul livre).

La librairie américaine Barnes & Noble a déjà établi, grâce à sa liseuse appelée Nook, que les ouvrages qui ne relèvent pas de la fiction se lisent la plupart du temps par bribes, tandis que les romans fantastiques sont lus d’une traite.

Des livres sur mesure
Une entreprise comme Amazon fait signer aux utilisateurs du Kindle une autorisation lui permettant d’utiliser leurs données de lecture. Toujours est-il que ces informations sont très précieuses sur un marché des livres très affaibli car lorsqu’un éditeur connaît notre manière de lire, il peut en tenir compte et adapter ses livres.

Ainsi, Jim Hilt, vice-président de Barnes & Noble et responsable des livres électroniques, confiait récemment au quotidien américain The Wall Street Journal que les négociations entre librairies et maisons d’édition s’appuient de plus en plus sur les données de lecture. C’est entre autres ce qui explique l'introduction des "Nook snaps", petits livres numériques sur un seul sujet, conçus sur mesure pour ceux qui ont tendance à perdre le fil face à des ouvrages trop généraux et trop épais.

Grâce aux millions d’utilisateurs du Nook, Jim Hilt dispose de beaucoup plus de données qu’il ne peut traiter. Sur le marché néerlandais des livres électroniques, dont la croissance est nettement plus calme, moins d'informations sont disponibles, explique Timo Boezeman, éditeur numérique de la maison d’édition A.W. Bruna. Le Weekbladpers Groep, auquel appartient Bruna, a lancé sur le marché en mai l’application Leesditboek [littéralement, Liscelivre], qui propose des informations sur les titres qui viennent de paraître, des chapitres à l’essai et un livre électronique à lire gratuitement pendant une semaine.

L’application Leesditboek n’a pas uniquement pour but d’amener les lecteurs à lire les livres de la maison d’édition. Elle génère aussi des informations sur les comportements de recherche et de lecture des utilisateurs. Quand, par exemple, prennent-ils la décision de se procurer un livre dont ils ont lu un chapitre à l’essai ? Dans quelle mesure lisent-ils ces chapitres ?

Précieuses donnéesLes informations sur la lecture vont acquérir une importance croissante, estime Timo Boezeman. "Nous allons devenir de plus en plus numériques. Bientôt, quand les modèles de lecture numérique diffusés en continu vont arriver sur le marché, nous pourrons avoir une idée encore plus précise de ce que font les lecteurs." Plus besoin de télécharger un livre, on pourra alors le lire en ligne.

La valeur commerciale des données va augmenter, prédit-t-il. Jusqu’à présent, Bruna n’a pas encore proposé de vendre des données de lecture. "Quand l’intérêt pour ces données va s’amplifier, ce marché pourra se développer. Mais il se peut aussi que les entreprises cherchent justement à mieux protéger ces données, à les garder à l’abri du regard de la concurrence."

"De nos jours, les gens connaissent le prix de tout, mais la valeur de rien", écrivait Oscar Wilde dans Le portrait de Dorian Gray. Cette citation est la 47e de la liste des passages les plus annotés sur le Kindle.

mardi 31 juillet 2012

Chris Marker

"Rare Marker", Libération, le 5 mars 2003
Par Samuel DOUHAIRE et Annick RIVOIRE


Le cinéaste a accepté le principe d'un long entretien avec Libération, par e-mail et en kit: quatre thèmes, dix questions par thème. Il n'a pas répondu à toutes, mais ces douze feuillets, par instants «carrément dostoïevskiens», nous comblent.
Chris MarkerCinéma, photo-roman, CD-Rom, installations vidéo, DVD. Y a-t-il un support que vous n'ayez tenté?
La gouache.
Pourquoi avoir accepté l'édition en DVD de quelques films, selon quel choix?
Vingt ans séparent la Jetée de Sans soleil. Et encore vingt ans jusqu'à présent. Dans ces conditions, parler au nom de celui qui a fait ces films, ce n'est pas une interview, c'est du spiritisme. En fait je crois bien n'avoir ni accepté, ni choisi ; quelqu'un en a parlé, et ça s'est fait. Qu'il y ait une certaine relation entre les deux films, je le savais, mais je ne voyais pas la nécessité de m'expliquer... Jusqu'à ce que je trouve dans un programme publié à Tokyo une petite note anonyme qui disait : «Bientôt le voyage approche de sa fin... C'est alors seulement que nous saurons que la juxtaposition des images avait un sens. Nous nous apercevrons que nous avons prié avec lui, comme il convient dans un pèlerinage, chaque fois que nous assistions à la mort, au cimetière des chats, devant la girafe morte, devant les kamikazes au moment de l'envol, devant les guérilleros morts dans la guerre d'Indépendance... Dans la Jetée, l'expérience téméraire de recherche de la survie dans le futur se termine par la mort. En traitant le même sujet vingt ans après, Marker a surmonté la mort par la prière.» Lorsqu'on lit ça, écrit par quelqu'un qui ne vous connaît pas, qui ne sait rien de la genèse des films, on éprouve une petite émotion. «Quelque chose» a passé.
Quand «Immemory», votre CD-Rom, est sorti en 1999, vous disiez avoir trouvé dans le multimédia le support idéal. Que pensez-vous du DVD?
Dans le CD-Rom, ce n'est pas tellement le support qui compte, c'est l'architecture, l'arborescence, le jeu. On fera des DVD-Rom. Le support DVD est évidemment superbe, mais ce n'est toujours pas du cinéma. Godard l'a martelé une fois pour toutes : au cinéma on lève les yeux, devant la télé, la vidéo, on les baisse. Plus le rôle de l'obturateur. Sur deux heures passées dans une salle de cinéma, on a passé une heure dans la nuit. C'est cette part nocturne qui nous accompagne, qui «fixe» notre souvenir du film d'une façon différente du même film vu à la télé ou sur un moniteur. Cela dit, soyons honnêtes. Je viens de regarder le ballet d'Un Américain à Paris sur l'écran de mon iBook, et j'ai quasiment retrouvé l'allégresse que nous éprouvions à Londres en 1950, avec Resnais et Cloquet, pendant le tournage des Statues meurent aussi, lorsque tous les matins, à la séance de 10 heures du cinéma de Leicester Square, nous commencions la journée de travail en revoyant le film. Une allégresse que je croyais avoir définitivement perdue en le visionnant sur cassette.

«Les outils et la nécessité sont indispensables»

La démocratisation des outils de fabrication du cinéma (DV, montage numérique, circuits de diffusion via l'Internet...) séduit-elle le cinéaste engagé que vous êtes?
Bonne occasion de décoller une étiquette qui m'encombre. Pour beaucoup de gens, «engagé» veut dire «politique», et la politique, art du compromis (ce qui est tout à son honneur, hors du compromis il n'y a que les rapports de force brute, on en voit quelque chose en ce moment...), m'ennuie profondément. Ce qui me passionne, c'est l'Histoire, et la politique m'intéresse seulement dans la mesure où elle est la coupe de l'Histoire dans le présent. Avec une curiosité récurrente (si je m'identifie à un personnage de Kipling, c'est l'enfant-d'éléphant des Just so stories, à cause de son «insatiable curiosité») : mais comment font les gens pour vivre dans un monde pareil ? D'où ma manie d'aller voir «comment ça se passe» ici ou là. Comment ça se passe, pendant longtemps ceux qui étaient le mieux placés pour l'exprimer ne disposaient pas d'outils pour donner une forme à leur témoignage ­ et le témoignage brut, ça s'use. Et voilà que maintenant les outils existent. C'est vrai que pour les gens comme moi c'est une boucle bouclée. J'ai écrit là-dessus, dans le livret du DVD, un petit texte de mise au point que vous arriverez peut-être à caser quelque part (lire ci-dessous).
Un bémol nécessaire : la «démocratisation des outils» affranchit de beaucoup de contraintes techniques et financières, elle n'affranchit pas de la contrainte du travail. La possession d'une caméra DV ne confère pas par magie du talent à celui qui n'en a pas, ou qui est trop flemmard pour se demander s'il en a. On pourra miniaturiser tant qu'on veut, un film demandera toujours beaucoup, beaucoup de travail. Et une raison de le faire. C'est toute l'histoire des groupes Medvedkine, ces jeunes ouvriers qui dans l'après-68 entreprenaient de faire des petits sujets sur leur propre vie, et que nous tentions d'aider sur le plan technique, avec les moyens de l'époque. Qu'est-ce qu'ils râlaient ! «On rentre du boulot, et vous nous demandez encore de bosser...» Mais ils s'accrochaient, et il faut croire que là encore, quelque chose a passé, puisque trente ans plus tard on les a vus présenter leurs films au festival de Belfort, devant des spectateurs attentifs. Les moyens de l'époque, c'était le 16 mm non synchrone, donc les trois minutes d'autonomie, le laboratoire, la table de montage, les solutions à trouver pour ajouter du son, tout ce qui est là aujourd'hui, compacté à l'intérieur d'un bidule qui tient dans la main.
Petite leçon de modestie à l'usage des enfants gâtés, tout comme ceux de 1970 avaient reçu leur leçon de modestie (et d'histoire) en se mettant sous le patronage d'Alexandre Ivanovitch Medvedkine et de son ciné-train. A l'usage des jeunes générations : Medvedkine est ce cinéaste russe qui en 1936 et avec les moyens de son époque à lui (film 35 mm, montage et labo installés dans le train même) inventait en somme la télévision : tourner le jour, tirer et monter pendant la nuit, projeter le lendemain aux gens même qu'il avait filmés, et qui souvent avaient participé au tournage.
Je crois bien que c'est cette histoire fabuleuse et longtemps ignorée (dans «le Sadoul», considéré en son temps comme la Bible du cinéma soviétique, Medvedkine n'était même pas nommé), qui sous-tend une grande part de mon travail, peut-être la seule cohérente après tout. Essayer de donner la parole aux gens qui ne l'ont pas, et quand c'est possible les aider à trouver leurs moyens d'expression. C'était les ouvriers de 1967 à la Rhodia, mais aussi les Kosovars que j'ai filmés en l'an 2000, qu'on n'avait jamais entendus à la télévision : tout le monde parlait en leur nom, mais une fois qu'ils n'étaient plus en sang et en larmes sur les routes ils n'intéressaient personne. C'était les jeunes apprentis cinéastes de Guinée-Bissau à qui, à ma grande surprise, je me trouvais en train d'expliquer le montage du Cuirassé Potemkine sur une vieille copie aux bobines rouillées ­ et qui maintenant ont leurs longs métrages sélectionnés à Venise (guettez la prochaine comédie musicale de Flora Gomes...).
J'ai encore retrouvé le syndrome Medvedkine dans un camp de réfugiés bosniaques en 1993, des mômes qui avaient appris tous les trucs de la télé, avec présentateurs et génériques à effet, en piratant sur le satellite et grâce à un peu de matos offert par une ONG ­ mais qui ne copiaient pas le langage dominant, ils en utilisaient les codes pour être crédibles et se réappropriaient l'information à l'usage des autres réfugiés. Une expérience exemplaire. Ils avaient les outils, et ils avaient la nécessité. Les deux sont indispensables.

«Je me mets à voir des films en baissant les yeux»

Etes-vous plutôt télévision, films sur grand écran, butinage sur Internet?
J'ai un rapport complètement schizoïde avec la télé. Lorsque je me crois seul au monde, je l'adore, surtout depuis qu'il y a le câble. C'est même curieux de voir avec quelle précision le câble offre le catalogue des antidotes aux poisons télévisuels. Une chaîne passe un téléfilm ridicule sur Napoléon, on file sur Histoire écouter les méchancetés formidablement intelligentes d'Henri Guillemin. On a subi dans une émission littéraire le défilé des monstresses à la mode, on court sur Mezzo contempler le beau visage lumineux d'Hélène Grimaud au milieu de ses loups, et c'est comme si les autres n'avaient jamais existé...
Maintenant il y a les moments où je me souviens que je ne suis pas seul au monde, et là je m'effondre. La progression exponentielle de la bêtise et de la vulgarité, tout le monde la constate, mais ça ne relève pas seulement d'un vague sentiment de dégoût, c'est une donnée concrète, chiffrable (on pourrait la mesurer au volume des «ouah !» qui saluent les animateurs, et qui a monté d'un nombre alarmant de décibels depuis cinq ans) et qui relève du crime contre l'humanité. Sans parler de l'agression permanente contre la langue française.
Et puisque vous travaillez mon penchant russe à la confession, il faut que je dise le pire : je suis publiphobe. Au début des sixties, c'était très bien vu, depuis c'est devenu littéralement inavouable. Je n'y peux rien. Cette façon de mettre le mécanisme de la calomnie au service de l'éloge m'a toujours hérissé ­ même si je reconnais que ce mécénat diabolique donne quelquefois les plus belles images qu'on puisse regarder sur un petit écran (vous avez vu le David Lynch avec les lèvres bleues ?). Petite consolation dans le vocabulaire : il arrive que les cyniques s'y trahissent. Bronchant tout de même devant le terme de créateur, ils ont inventé celui de «créatif», et là je trouve que l'inconscient n'a pas mal fonctionné. On imagine bien ce que seraient, par exemple, des «gladiatifs».
Et les films dans tout ça?
Pour les raisons exposées plus haut, sous la houlette de Jean-Luc, j'ai longtemps professé que les films devaient être vus d'abord en salle, la télé et le magnétoscope n'étant là que pour rafraîchir la mémoire. Maintenant que je n'ai plus du tout le temps d'aller au cinéma, je me mets à voir des films en baissant les yeux, avec un sentiment grandissant de péché (cet entretien devient carrément dostoïevskien...). Mais à vrai dire je ne regarde plus beaucoup de films, excepté ceux de mes amis, ou des bizarreries qu'un copain américain enregistre pour moi sur TCM. Il y a trop à voir dans l'actualité, dans les reportages, sur les chaînes Musique déjà mentionnées, ou sur l'irremplaçable chaîne Animaux. Et mon besoin de fiction s'alimente à ce qui en est de loin la source la plus accomplie : les formidables séries américaines, style The Practice. Là il y a un savoir, un sens du récit, du raccourci, de l'ellipse, une science du cadrage et du montage, une dramaturgie et un jeu des acteurs qui n'ont d'équivalent nulle part, et surtout pas à Hollywood.
«La Jetée» a inspiré un clip à David Bowie, un film à Terry Gilliam, il existe un bar «la Jetée» au Japon. Que vous inspire ce culte? L'imaginaire de Terry Gilliam rejoint-il le vôtre ?
Affiche de La Jetée, 1962
L'imaginaire de Terry est assez riche pour qu'on n'ait pas besoin de jouer aux comparaisons. Ce qui est certain, c'est que pour moi Twelve Monkeys est un film magnifique (il y a des gens qui croient me faire plaisir en disant que non, que la Jetée est beaucoup mieux, le monde est bizarre) et que c'est justement un de ces avatars heureux, comme le clip de Bowie, comme le bar de Shinjuku (salut Tomoyo ! ­ dire que depuis quarante ans, toutes les nuits des Japonais se beurrent allégrement au-dessous de mes images, ça vaut tous les oscars !) qui ont accompagné le destin un peu particulier de ce film. Comme il s'est fait pour ainsi dire en écriture automatique ­ je tournais le Joli Mai, j'étais complètement immergé dans la réalité de Paris 1962 et la découverte un peu grisante du cinéma direct (vous ne me ferez jamais dire «cinéma vérité»...) et le jour de repos de l'équipe, je photographiais une histoire à laquelle je ne comprenais pas grand'chose, c'est au montage que les pièces du puzzle se sont rassemblées, et ce n'est pas moi qui avais dessiné le puzzle ­, j'aurais du mal à en tirer une quelconque vanité. C'est arrivé, c'est tout.

«Le "bruit" finit par tout recouvrir»

Vous êtes un témoin de l'Histoire. Vous intéressez-vous toujours à la marche du monde? Qu'est-ce qui vous fait bondir, réagir, pleurer?


Nouvelles Peu ExemplairesIl y a en ce moment des raisons de bondir assez évidentes, et si largement partagées qu'on n'a pas tellement envie d'en rajouter. Restent les petites rages personnelles. 2002 aura été pour moi l'année d'un échec qui ne passe pas. Ça commence par un flash-back, comme dans la Comtesse aux pieds nus. De tous nos amis des années 40, François Vernet était celui que nous considérions tous comme un futur très grand écrivain. Il avait déjà publié trois livres, et le quatrième allait être un recueil de nouvelles qu'il écrivait à chaud, pendant l'Occupation, avec une vigueur et une insolence qui ne lui laissaient évidemment aucune chance en face de la censure. Le livre n'a été publié qu'en 1945. Entretemps, François était mort à Dachau. Bon, il n'est pas question de chantage au martyre, ce n'est pas le genre de la maison. Même si cette mort frappe d'une espèce de sceau symbolique une destinée déjà singulière et son «vol arrêté», comme aurait dit Vissotsky, les textes eux-mêmes sont d'une qualité si rare qu'on n'a pas besoin de raisons autres que littéraires pour les aimer et les faire aimer. François Maspero ne s'y est pas trompé, qui a consacré un article superbe aux Nouvelles peu Exemplaires «traversant le temps sans autre lest qu'une extrême légèreté de l'être». Car l'an dernier un éditeur courageux, Michel Reynaud (Tirésias) s'était enthousiasmé pour le livre et avait pris le risque de le rééditer. Je me suis échiné à mobiliser tous les gens que je connaissais, pas pour qu'on en fasse l'événement de la saison, faut pas rêver, mais simplement pour qu'on en parle. Et non, il y a trop de livres à la saison des prix. Maspero excepté, zéro, pas un mot dans la presse. Voilà pour l'échec.

Réaction trop personnelle? Le hasard fait qu'elle s'est doublée d'une autre qui lui ressemble, et à laquelle aucun lien d'amitié ne me rattache. La même année a vu l'édition, par les disques Capriccio, d'un nouveau disque de Viktor Ullmann.

Viktor Ullmann
Viktor Ullmann
Sous son nom seul, cette fois. Auparavant, lui et Gideon Klein avaient été publiés parmi «les compositeurs de Theresienstadt» (à l'usage des jeunes générations : Theresienstadt était ce camp-vitrine destiné aux visites de la Croix-Rouge dont les nazis avaient fait un film, le Führer offre une ville aux juifs). Avec les meilleures intentions du monde, c'était une façon de les remettre dans le camp. Si Messiaen était mort après avoir composé le Quatuor pour la fin du temps, est-ce qu'il serait le «compositeur des camps de prisonniers» ?
Ce disque est bouleversant: il contient des lieder sur des textes de Hölderlin et Rilke et on est saisi de cette idée proprement vertigineuse qu'à ce moment-là, personne ne glorifie davantage la véritable culture allemande que ce musicien juif qui va bientôt mourir à Auschwitz. Là, ce n'a pas été le silence total, juste quelques lignes élogieuses dans les rubriques culturelles. Est-ce que ça ne valait pas davantage ? Alors ce qui me met en rage, ce n'est pas que la couverture médiatique, comme on dit, soit réservée en général à des gens que personnellement je trouve plutôt médiocres, c'est une affaire d'opinion et je ne leur veux aucun mal. C'est que la montée du «bruit», au sens électronique, finit par tout recouvrir, et aboutir au monopole, comme les grandes surfaces viennent à bout des petites épiceries. Que l'écrivain méconnu et le musicien génial aient droit à la même sollicitude que l'épicier du coin, c'est peut-être trop demander. Et puisque vous m'avez tendu la perche, j'ajouterai encore un nom à ma petite liste des injustices de l'année : on n'a pas assez parlé du plus beau livre que j'ai lu depuis longtemps, des nouvelles encore : la Fiancée d'Odessa, d'Edgardo Cozarinsky.
Les voyages à répétition vous ont-ils prévenu contre les dogmatismes?
Je crois que j'étais prévenu à ma naissance. J'avais dû beaucoup voyager avant.

mardi 10 juillet 2012

Les superhéros ont perdu leurs pouvoirs

Face à la déferlante de films de superhéros, The Daily Telegraph s'interroge : ces héros sont-ils encore si super à l'heure où nous devenons tous un peu des surhommes ?

06.07.2012 | Tim Martin | The Daily Telegraph


Aujourd'hui, les superhéros sont partout. Le dernier film de Joss Whedon, The Avengers [sorti en France le 25 avril], a rapporté plus de 1 milliard d'euros en seulement deux mois d'exploitation, ce qui en fait le troisième plus gros succès commercial de l'histoire du cinéma. The Dark Knight Rises, ultime volet de la trilogie de Christopher Nolan, est également très attendu [le 25 juillet], après la sortie de The Amazing Spider-Man [le 4 juillet]. Cela fait à peine cinq ans que Sam Raimi a achevé sa propre trilogie de Spider-Man. Moins de dix ans séparent le dernier – et pitoyable – Batman de Joel Schumacher de la ténébreuse réinterprétation de Christopher Nolan, entamée en 2005. Le malheureux Hulk, lui, est passé par deux médiocres adaptations, en 2003 et en 2008, avant de reprendre pied avec The Avengers. Tous ces archétypes en collants ont-ils encore quelque chose à voir avec ce que nous sommes aujourd'hui ?

Dans les années 1970, Umberto Eco affirmait que les superpouvoirs de ces héros contemporains représentaient la conscience de l'impuissance humaine dans l'ère industrielle. Au début des années 1960, l'émergence d'une culture jeune a accompagné une remise en cause de l'ordre établi, dont "l'âge d'argent" des comics s'est fait le reflet, avec des histoires centrées sur le personnage principal. En 1962, Stan Lee crée le personnage de Peter Parker, premier superhéros adolescent. Ce n'est pas un hasard si Spider-Man est le héros qui a le moins changé parmi ses confrères costumés. Dès sa conception, Spider-Man est un personnage à la fois crâne et peu sûr de lui. En dehors de l'araignée radioactive, la plupart des problèmes qu'il rencontre – de la mort de son oncle à celle de sa petite amie – sont le résultat de sa propre impulsivité, de son arrogance ou de sa maladresse. "Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités", cette célèbre leçon qu'apprend Peter Parker en n'arrêtant pas le meurtrier de son oncle, a été le message phare du superhéros pendant des années.

Au milieu des années 1990, l'âge de l'information commence à changer les choses. Le personnage de Batman, interprété par Val Kilmer et George Clooney dans les deux films de Joel Schumacher, a quelque chose de crépusculaire et tente désespérément de masquer à coup de glamour aseptisé et de costumes hallucinants le vide idéologique qui s'ouvre devant lui. Les superhéros nous avaient toujours parlé du pouvoir et de son usage raisonné, mais les technologies de l'information étaient en train d'abattre les limites de l'expérience humaine et les superhéros allaient devoir s'adapter.

Quand les superhéros sont revenus en force après les attentats du 11 septembre 2001, leur retour a eu d'étranges répercussions dans la vie réelle. Divers "justiciers masqués", plus ou moins ridicules, faisant leur apparition dans les rues des villes. Leurs exploits furent relayés dans les médias et finirent par inspirer le film satirique Kick Ass. Et, dans la vie de tous les jours, les pouvoirs des humains n'ont cessé d'augmenter. Si je n'ai pas un regard-laser capable de faire fondre la glace en un clin d'œil, avec Google, Microsoft et Apple je suis néanmoins capable de voir votre maison de l'autre côté de la planète, de trouver en quelques secondes des informations sur l'histoire de l'humanité ou de traduire des phrases dans les langues les plus utilisées. Dans le milieu de la bioéthique, le débat porte désormais sur l'expansion des moyens cognitifs par l'utilisation de médicaments intelligents, d'interfaces cerveau-machine ou de procédures comme l'inquiétante stimulation transcrânienne à courant continu (STCC) [électrochocs utilisés pour traiter la dépression]. Les progrès techniques (images satellite, robots de guerre et attaques cybernétiques) permettent aux soldats d'identifier et d'attaquer des cibles à distance, parfois même de l'autre côté du globe. Pendant ce temps, les membres du collectif Anonymous ont adopté le masque de Guy Fawkes, symbole de l'anarchie, dans la troublante adaptation cinématographique [en 2006] des frères Wachowsky du roman graphique d'Alan Moore : V for Vendetta [V pour Vendetta].

Les superhéros d'aujourd'hui sont ceux qui ont su s'adapter à ces nouvelles règles. Iron Man

jeudi 31 mai 2012

Patrick Boucheron, un historien qui bouscule les siècles

Par Pierre Assouline
 
Et si l’on faisait un pas de côté ? Mais un grand pas. Disons un pas dans le temps plutôt que dans l’espace, qui consisterait à modifier notre calendrier de 33 ans, apprendre à décaler le regard et dès lors à envisager le passé du monde autrement. Attention, il ne s’agit pas de se lancer dans un vain exercice d’uchronie ; c’est du ressort de la littérature car les romanciers font cela beaucoup mieux que les historiens. Il faut y voir plutôt 
 
un éloge de la patience et du commentaire, autre manière de prendre son temps. Voilà à quoi nous invite l’historien Patrick Boucheron dans L’entretemps (135 pages, 13 euros, Verdier), un livre mince mais d’une richesse insoupçonnable, aussi sérieux que facétieux, qui entend démonter les artifices des découpages chronologiques conditionnant notre façon de penser. On y glane des pistes, des impressions, des émotions, des détails, notamment à partir de l’analyse des Trois philosophes (Venise 1504-1506), tableau de Giorgione dans lequel on voit désormais les trois âges des clartés s'arrachant aux ténèbres : et l'on s'attardait un peu sur l'entretemps au lieu de suivre sans souffler ni faillir la flèche du progrès qui mène de l'Antiquité à la Renaissance en passant par le Moyen-Age. De quoi remplir un carnet. Il n’est pas de page qui n’ouvre la voie à un autre livre. A commencer par les quelques pages qui appellent à rompre la continuité magique des temps pour la considérer autrement, tout simplement. Le découpage par siècle est bien pratique, surtout quand la Révolution française coïncide avec la fin d’une période de cent ans ; il permet de séculariser le temps, comme disait Marc Bloch. Cette suite des temps, qui a si fortement héroïsé les âges, s’est imposée à tous mais il y a quelque chose de réjouissant dans la manière dont Patrick Boucheron la conteste aujourd’hui. Elle s’inscrit dans la lignée de Trahir le temps (histoire)
(1991) dans lequel Daniel Milo invitait à révéler le temps à lui-même. Il partait de l’invention de l’ère chrétienne attribuée à un moine du VIème siècle du nom de Denys le Petit. Celui-ci l’avait fixée au 25 décembre de l’an 753 de la fondation de Rome, date supposée de l’Incarnation du Christ. Et Boucheron de s’interroger :
« Et s’il avait décidé d’adopter l’ère de la Passion et non celle de l’Incarnation ? La chronologie s’en trouverait décalée de 33 ans, âge présumé du Christ lorsqu’il monta sur la croix. Denys aurait alors daté sa table pascale de 492, à la fin du Vème siècle par conséquent ».
Et l’auteur de se livrer à un nouveau décompte des ans en retranchant 33 ans à chacune de nos grandes dates :
« A ce jeu, le XIXème siècle perd les guerres napoléoniennes, la Restauration, Stendhal, Hegel, Goethe, Keats, Byron, qui tous rejoignent un très convaincant siècle des Lumières. Celui-ci comprend enfin le romantisme : Rousseau, Chateaubriand et Musset se situent du même côté de la cassure, sans qu’il soit nécessaire aux exégètes de l’histoire littéraire d’ergoter interminablement. Evidemment, ce que le XIXème siècle perd d’un côté, il le récupère de l’autre : la Grande guerre bien entendu (…) et du côté culturel : Joyce, Proust, Kafka, Schoenberg, Freud, Einstein. Ainsi décalé d’un tiers, le XIXème siècle devient le grand siècle moderniste et révolutionnaire, englobant largement 1848 et 1917, faisant la part belle aux avant-gardes politiques et esthétiques »
 Pas question pour autant de « révision » de l’histoire, mot qui fait horreur à Boucheron tant les négationnistes l’ont rendu infâmant, tout comme il fuit les concepts à majuscule. Plutôt que réviser, il entend déconstruire afin de rendre sa part à chacun, ce qui revient à écrire l’histoire du point de vue des vainqueurs comme de celui des vaincus, tout en se gardant bien de favoriser la vision romantique des défaits. Cette belle et stimulante réflexion sur la découpe du temps nous force à nous interroger sur l’origine de notre désir de connaissance. L’historien apprend à mettre à distance, à se pencher sur les cassures du temps et à critiquer la mystique de la succession des temps. Ah, la frise ! Elle se désintéresse des zones faibles de l’Histoire. Il y a un intérêt politique à cette passion des continuités, si préoccupée d’ordonner le puzzle des sources et des contextes. Médiéviste de formation, Boucheron est de ceux qui se mettent dans les plis du temps, afin de décloisonner le regard et le désoccidentaliser. C’est peu dire qu’il est un apôtre de la world history en France ; le magnifique ouvrage sur l’Histoire du monde au XVème siècle (Fayard, 2009) dont il fut le maître d’œuvre, en témoigne. On sait bien que l’Occident explique mais n’est pas expliqué mais on ne dira jamais assez que l’historien Ibn Khaldoun (1332-1406) proposait dans sa Muqaddima une explication du monde qui vaut bien la nôtre.
Un mot encore sur la forme de ce livre si précieux. Il ne s’agit pas d’une essai mais, ainsi qu’il est précisé en sous-titre, de « Conversations sur l’histoire ». Il se trouve que depuis quelques années, Patrick Boucheron est de la bande à Verdier, famille d’esprit où l’on distingue les visages familiers de Michon, Bergounioux, Ginzburg, Daeninckx, Masson, Bon, Dumayet, Simeone, Goldschmidt, Rolin entre autres, pour s’en tenir aux Français. Et depuis des années, l’éditeur organise en août dans ses terres à Lagrasse, commune au cœur des Corbières, un Banquet du Livre. L'entretemps est l’écho et le reflet de ces conversations sous l’arbre, sur l’histoire et la façon qu’elle a d’espacer le temps. Le passage à l’écrit n’en gâte pas le goût ni le charme. On s’y croirait. Vivement l’été !

(Giorgione, Les trois philosophes, huile sur toile, 123 cm x 144 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum)

L’axe Hugo-Mélenchon

Par Pierre Assouline, http://passouline.blog.lemonde.fr/


Comment couper en sept la couronne de mariée de Léopoldine, fille chérie du grand écrivain exilé qui ne se remit jamais de sa mort par noyade ? Le fameux guéridon Napoléon III autour duquel Victor Hugo et ses amis se retrouvaient à Hauteville House pour causer avec l’au-delà pouvait raconter un tas de choses, transmettre des interviews exclusives de Shakespeare, Mahomet , Jésus et de l’Anesse de Balaam (en vers et en prose, et en français s’il vous plaît !) ; mais il a été incapable d’expliquer aux actuels héritiers Hugo les mystères de l’indivision. Bien qu’il fût un adepte du spiritisme, l’écrivain n’en était pas moins prévoyant. Il eut la bonne idée de léguer son œuvre à la France. Les manuscrits de ses livres sont donc assurés de poursuivre leur conversation dans les réserves de la Bibliothèque nationale jusqu’à la consommation des siècles. A ses enfants, il laissa la maison de Guernesey. A la mort de son fils Georges en 1925, elle fut donnée à la Ville de Paris mais pas son contenu (photos, lettres, livres, tableaux, dessins, meubles, médailles, éventails, mèches de cheveux) rassemblé au temple du culte hugolien érigé pour l’édification de la descendance dans la maison de famille, au mas de Fourques (Gard). Mais les héritiers meurent aussi. Après plusieurs années d’inventaire, les sept arrière-arrière-petits-enfants de Victor Hugo, horrifiés à la perspective de découper en tranches la couronne en tissu à l’imitation de fleurs blanches de Léopoldine, se sont donc résolus au partage, donc à la dispersion, c’est à dire à la vente, mercredi dernier chez Christie's à Paris. La BnF usa rarement de son droit de préemption, de même que la Maison de Victor-Hugo. Le commissaire-priseur eut beau rappeler que toute enchère est « une bataille, comme Hernani », la salle était clairsemée et guère fiévreuse, l’essentiel se déroulant par téléphone. Nous revint alors le souvenir d’une confidence de Guy Schoeller, éditeur de la collection Bouquins : « Notre pire vente, c’est la Correspondance de Victor Hugo ». C’était il y a longtemps, dans le dernier quart du XXème siècle. Depuis, l’homme-océan a fait son retour. Chevau-léger de cette vente, une encre rehaussée de gouache et d’aquarelle, signée et datée de 1857, est partie pour 447 500 euros le 28 mars, de l’autre côté du rond-point des Champs-Elysées chez Artcurial. L’air du temps n’y est pas étranger : le 150 ème anniversaire des Misérables, que Bruxelles célèbre, avant Paris puisque c’est là que le roman fut publié pour la première fois, avec un important programme de réjouissances tout au long de l’année ; le tournage de L’Homme qui rit avec Gérard Depardieu dans le rôle d’Ursus, une adaptation que son auteur Jean-Pierre Améris justifie en soulignant qu’ « aujourd’hui, Hugo serait du côté des « indignés » (modèle déposé); et naturellement des parutions au premier rang desquelles Les arcs-en-ciel du noir (141 pages, 19 euros, Gallimard), remarquable d'essai d'Annie Le Brun sur l'oeuvre graphique (gravure, lavis, gouache), une oeuvre au noir, l'encre ayant donné à l'obscur une puissance génératrice si singulière qu'on a pu faire la part, tant dans ses dessins que dans ses écrits, de "l'énergie noire" (le livre est né d'une passionnante exposition montée par l'auteur, et que l'on peut voir jusqu'au 19 août à la Maison de Victor-Hugo à Paris). Un frisson parcourut le public de Christie’s lorsqu’une rumeur assura que Quatre-vingt-treize, son grand roman sur la Terreur, serait actuellement best-seller dans les librairies du 93 – mais on entend de ces choses dans les beaux quartiers de Paris. Hugo président, qui serait contre ? Le problème, c’est qu’en le plébiscitant, on vote Mélenchon ; le candidat, qui ne lésine pas sur les références à l’écrivain et à son œuvre sociale, a su habilement le récupérer et l’instrumentaliser. Selon Raphaëlle Bacqué du Monde, François Hollande reconnaît qu’il lit Les Misérables bien qu’il se garde de trop le citer en public ; mais lorsque Mélenchon à Villeurbanne dit de mémoire des extraits du « plus grand roman populiste », la salle surchauffée l’écoute religieusement comme s’il était la réincarnation de Hugo ! Et lorsqu’il récidive le lendemain à Montpellier en citant des vers tout aussi révolutionnaires du poète, l’effet de sidération est le même. Il suffit de trois mots (« qui vote règne »), coincés entre un point virgule et un point dans une page des Misérables, mais qui prennent une toute autre dimension dès lors que le terrible tribun robespierriste les isole et leur colle un point d’exclamation pour en faire son slogan de campagne. Hugolien en diable, le candidat du Front de gauche est actuellement le meilleur attaché de presse de l’écrivain, et réciproquement. Un portrait d’Adèle Hugo aux yeux baissés, épreuve sur papier salé, a été adjugé à 40 000 euros ; on imagine l’enchère folle si elle avait levé les yeux au ciel. Les épreuves d’imprimerie des notes sur la propriété littéraire adressées par Balzac à Hugo (1841), ne furent pas cédées gratuitement, à la grande surprise des internautes qui suivaient la vente en direct sur la Toile, mais contre la somme de 20 000 euros. Quant au guéridon bavard au piètement tripode à motifs de volute, estimé à 1200-1800 euros, il est finalement parti à 2500 euros. La vente touchait à sa fin (ici le détail de la vente qui a fait en tout 3,1 millions d'euros). Alors le commissaire-priseur, l’élégant François de Ricqlès, se tourna vers la table tournante de Jersey et le public en fut tout retourné. Il semble bien que le guéridon ait remué et exprimé le score de Jean-Luc Mélenchon aux élections. En prêtant l’oreille, les premiers rangs ont cru entendre « 17,89 ». Fou, non ?

("Portraits de Victor Hugo, Jersey" Atelier Charles Hugo-Vacquerie; "Encre rehaussée de gouache et d'aquarelle, 1857" de Victor Hugo récemment vendue par Artcurial; "Guéridon parlant de la seconde moitié du XXème siècle"; "Celui-ci pleurait toujours" encre de Victor Hugo)

vendredi 16 octobre 2009

Artaud le mômo

Les asiles d'aliénés sont des réceptacles de magie noire, conscients et prémédités.
Et ce n'est pas seulement que les médecins favorisent la magie par leurs
thérapeutiques intempestives et hybrides
C'est qu'ils en font

S'il n'y avait pas de médecins
il n'y aurait pas de malades,
pas de squelettes de morts
malades à charcuter et dépiauter.
car c'est par les médecins, et non par les malades, que la société a commencé.

Ceux qui vivent, vivent des morts.
Et il faut aussi que la mort vive;
Et il n'y a rien comme un asile d'aliénés pour couver doucement la mort, et tenir
en couveuse les morts.

Cela a commencé 4000 ans avant J.C., cette technique thérapeutique de la mort lente,
Et la médecine moderne, complice en cela de la plus sinistre et crapuleuse magie,
passe ces morts à l'électrochoc ou à l'insulinothérapie, afin de bien, chaque jour
vider ces haras d'hommes de leur moi,
et de les présenter ainsi vides,
ainsi fantastiquement
disponibles et vides,
aux obscènes sollicitations anatomiques et atomiques
de l'état appelé Bardo, livraison du barda de vivre aux exigences du non-moi.

Le Bardo est l'affre de mort par lequel le moi tombe en flaque,
et il y a, dans l'électrochoc, un état flaque
par lequel passe tout traumatisé,
et qui lui donne, non plus à cet instant de connaître, mais affreusement et
désespérément méconnaître ce qu'il fut, quand il était soi, quoi, loi, moi
roi, toi, zut et ça.

J'y suis passé et ne l'oublierai pas.

La magie de l'électro-choc draine un râle, elle plonge le commotionné dans
ce râle par lequel on quitte la vie.

Or, je le répète, le Bardo c'est la mort, et la mort n'est qu'un état de magie
noire qui n'existait pas il n'y a pas si longtemps

Créer ainsi artificiellement la mort comme la médecine actuelle l'entreprend
c'est favoriser un reflux du néant qui n'a jamais profité à personne,
mais dont certains profiteurs prédestinés de l'homme se repaissent depuis
longtemps.

En fait, depuis un certain point du temps.

Lequel?

Celui où il fallut choisir entre renoncer à être homme ou devenir un aliéné
évident.

Mais quelle garantie les aliénés évidents de ce monde ont-ils d'être soignés
par d'authentiques vivants?

farfadi
ta azor
tau ela
auela
a
tara
ila


FIN


Une page blanche pour séparer le texte du livre qui est fini de tout
le grouillement du Bardo qui apparaît dans les limbes de l'électro-choc.
Et dans ces limbes une typographie spéciale, laquelle est là pour abjecter Dieu,
mettre en retrait les paroles verbales auxquelles une valeur spéciale a
voulu être attribuée.

Antonin Artaud,
12 janvier 1948

Les asiles d'aliénés

«Les asiles d'aliénés sont des réceptacles de magie noire, conscients et prémédités. Et ce n'est pas seulement que les médecins favorisent la magie par leur thérapeutique qu'ils raffinent, c'est qu'ils en font. S'il n'y avait pas de médecins, il n'y aurait pas de malades, car c'est par les médecins, et non par les malades, que la société a commencé. Ceux qui vivent, vivent des morts, et il faut aussi que la mort vive... Il n'y a rien comme un asile d'aliénés pour couver doucement la mort, et tenir en couveuse les morts. Cela a commencé 4000 ans avant J.C., cette technique thérapeutique de la mort longue. Et la médecine moderne, complice en cela de la plus sinistre et crapuleuse magie, passe ces morts à l'électrochoc ou à l'insulinothérapie, afin de bien, chaque jour, vider ces haras d'hommes de leur moi, et de les présenter, ainsi vides, ainsi fantastiquement disponibles et vides, aux obscènes sollicitations anatomiques et atomiques de l'état appelé «bardot». Livraison du barda de vivre aux exigences du non-moi. Le Bardot est l'astre de mort par lequel le moi tombe en flasque, et il y a, dans l'électrochoc, un état flasque, par lequel passe tout traumatisé. Ce qui lui donne non plus à cet instant de connaître, mais affreusement et désespérément méconnaître ce qu'il fut quand il était soi. J'y suis passé et ne l'oublierai pas.» (A. Artaud, Artaud le mômo)

Je ne crois plus aux mots des poèmes

Je ne crois plus aux mots des poèmes,
car ils ne soulèvent rien
et ne font rien.

Autrefois il y avait des poèmes qui envoyaient un guerrier se faire trouer la gueule,
mais la gueule trouée
le guerrier était mort,
et que lui restait-il de sa gloire à lui ?
Je veux dire de son transport ?
Rien.

Il était mort,
cela servait à éduquer dans les classes les cons et les fils de cons qui viendraient après lui et sont allés à de nouvelles guerres
atomiquement réglementées,

je crois qu’il y a un état où le guerrier
la gueule trouée
et mort, reste là
il continue à se battre
et à avancer,
il n’est pas mort,
il avance pour l’éternité.

Mais qui en voudrait
sauf moi ?

Et moi, qu’il vienne celui qui me trouera la gueule
je l’attends.

(A. Artaud, 1947)

mercredi 14 octobre 2009

Paris, 8 Avril 1956

Souvent le soir, lorsque tout ce qui s'agite et circule a sensiblement réduit son fracas et son allure, qu'il est permis enfin de rapprocher les choses de soi avec une libre minutie, je sors de mon domicile et, par la rue de Babylone, je gagne le boulevard des Invalides. J'éprouve une délectation un peu hagarde en cet endroit, car, de tous ses aplombs, le ciel m'entre dans les épaules. Sous une pèlerine de pluie fine, le fantôme de l'impulsion seconde rôde par là. Rue de Varenne, j'emprunte le trottoir du musée Rodin dont la haute porte vert-de-lierre et le joli jardin tout en profondeur, derrière l'hôtel transparent, sommeillent, on le devine, sans appréhension. La rue Barbet-de-Jouy s'ouvre comme une allée. Dès sa première maison, tant la réussite est juste, le long frisson de mon plaisir éclôt et remercie. Remercie Marcel Proust auquel ce lieu ramène. Site qui lui appartient comme un grain de beauté à une province écartée du corps. Il le donne à toucher, bien que le poète Marcel Proust ne le mentionne, je crois, dans aucune de ses oeuvres. Une des nuits dernières, passant ici et songeant à lui, la masse verticale et peu illuminée de mes premiers ouvrages posée en équilibre sur ma tête, j'avançais sans prudence. De loin en loin une mèche d'arbre surgissait dans l'intervalle de deux maisons. Soudain - à la suite de quelle maladresse?- la tour de mes poèmes s'écroula au sol, se brisa comme verre. Sans doute, forçant l'allure et rencontrant le vide, avais-je voulu saisir, contre son gré, la main du Temps - le Temps qui choisit -, main qu'il n'était pas décidé à me donner encore... Je ramassai trente-trois morceaux. Après un moment de désarroi je constatai que je n'avais perdu dans cet accident que le sommet de mon visage.
R. Char, En trente-trois morceaux, Paris, Gallimard