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lundi 16 novembre 2009

Hier

J'ai acheté hier "L'Antimanuel d'Economie" de B. Maris. Vraiment très bien! Et puis plus invraisemblable, un ouvrage collectif de philosophes, universitaires, intitulé "Rire, Mémoire, Shoah". C'est un livre que j'ai acheté d'occasion en passant à la fac. D'habitude je passe jamais par là, c'est un piège pour moi... J'allais partir, quittais le rayon philosophie et tombe sur ce titre. Jette un premier coup d'oeil, referme le livre. Approche très intéressante, question de K. Kraus, W. Benjamin, ... Songe à un chapitre que j'avais écrit lors de mes études qui touchait à la question du rire en milieu carcéral, au livre de Bergson... Publié en 2009. Je te parlerais peut-être plus tard de son contenu que je n'ai pas encore exploré. Mais ce qui fut étonnant, c'est que le type qui vend des livres dans le grand hall de la faculté d'Aix, le fait au nom de différents propriétaires qui ont apparemment donné une estimation sur le prix de leurs livres... Bref, le type consulte son "cahier de compte", il est écrit TRAN sur la première page du livre. Il se réfère à ce code et lance: c'est à moitié prix... ça devait être un cadeau. Et là, j'éclate de rire, songeant au titre, à son contenu qui a sans doute désintéressé la personne qui a reçu ce livre, à la personne qui a pu l'offrir. J'imaginais sa tête. Tout ça me fait penser aux cadeaux que nous avons pu faire à mon grand-père, "La liste de Schindler" par exemple, qui pouvait lui rappeler l'horreur de la guerre. A ma grand-mère qui compara un jour le copain de ma soeur, qui se rase régulièrement la tête, à un déporté de Dachau... Que d'humour dans cette famille qui manipule à loisir le désespoir. Le vendeur devient rouge et me tend ce livre dont personne n'a voulu. Porteur d'objet désespéré, je partis avec mon livre sous le bras errant dans les couloirs de la faculté. Sans doute devais-je inspirer quelque chose comme de la pitié, pris d'une incertitude béante et de pensées indescriptibles... comme à chaque fois que cette Histoire vient nous hanter.

dimanche 15 novembre 2009

25 Octobre 2009

Je n'ai pas dormi, je ne crois pas avoir dormi. J'étais pourtant prévenu, sourdement, par un soupçon à l'égard de moi-même et du sommeil. N'avais-je pas somnolé toute la journée, toute la semaine, cela ne durait-il pas depuis des mois ou des années? Cette nuit blanche, "surconsciente", et paradoxale semblait ainsi attendue... Il flottait sous moi l'absence, dans un éclat brûlant de fièvre, à mesure que je naviguais sur ce fleuve étrange, calme et navré. Les réflexions et préoccupations qui m'habitaient déjà hier soir avait pourtant donné l'alerte. Ce grand chemin menait à vue, en même temps qu'il me perdait, incapable de réagir, vaincu par le rythme des flots et le cours de cette voix qui martelait: "ouvre les yeux, vois ce que tu ne veux voir". Pris dans le courant des eaux, qui dominait la rive, je saisissais au passage, sur des îlots de sable blanc, dans l'écume du fleuve advenant sur le cadavre des arbres et dans le bois flotté: l'écran d'une vie morcelée. La mienne et celle des autres, tout se monde unit malgré le nombre. De là où je descendais, je pouvais distinctement apercevoir certains visages. Ce grand type aux cheveux blancs et blonds que je reconnus comme un archétype de ce monde infini, éternellement jeune, seulement apparant. Je distinguai le visage de mes soeurs et de leurs maris et il m'apparut que toutes nos vies se ressemblaient, qu'elles étaient dotées des mêmes signes, comme issues d'une coque brisée. Dans un même fracas, tout allait dans un sens unique, rapidement puis lentement, de manière altérée. Et tout défilait, suivant la rotation d'un disque ou d'un tourbillon, emporté vers le fond au milieu duquel je glissais, observant ici et là, avec de grands yeux ouverts tous ceux qui allaient devant moi, les mêmes occurences: les mêmes chiffres, les mêmes dates, les mêmes événements, le même train... Chacun portait sur le visage, une expression figée et systématique, un sourire puis une grimace, un rire puis un cri... Et dans ce tourbillon, j'apercevais tous les objets du quotidien et des mots tournoyant que j'imaginais plongeant vers l'abîme, dans le siphon de cette tourmente. Le paysage de la vie moderne et le confort noyé par la cuvette des latrines. Et des mots autant que des objets mouraient, condamnés, assassinés par moi: le canapé, l'ordinateur, la santé, le docteur, le code civil, la liberté, le mariage, les enfants et surtout le travail, le travail, avalé comme une vérité droite et l'Argent !!!! Et tous ces excécrables et ses petits-enfants... Et tout cela tournoyait comme un disque, avec l'allure d'une mécanique parfaitement huilée, binaire et folle, débarrassée. Je me tenais au milieu de cette chaîne humaine, à l'unisson, identique, tenant la main de mes congénères, s'émerveillant des mêmes choses, souriant là où chacun souriait. L'horizon plat succombant morne et sans relief, sans histoire et mémoire singulière car je célèbrais, j'accceptais ma vie d'homme moderne, alliéné et résolu.

dimanche 1 novembre 2009

Stories from "Humor in the Holocaust: Its Critical, Cohesive, and Coping Functions"

Humor in the Holocaust:Its Critical, Cohesive, and Coping Functions
by John Morreall
Two Jews in Berlin are discussing their plight."Terrible," says one. "Persecutions, no rations, discrimination, and quotas. Sometimes I think we would have been better off if we had never been born.""Sure," says his friend, "but who has that much luck--maybe one in 50,000."
A fatally wounded German soldier asked his chaplain to grant one final wish. "Place a picture of Hitler on one side of me, and a picture of Goering on the other side. That way I can die like Jesus, between two thieves."
"Today in Germany the proper form of grace is 'Thank God and Hitler'. But suppose the Führer dies?" asked the boy. "Then you just thank God."
Several storm troopers enter an Evangelical Church during a Sunday morning service."My fellow Germans," begins their leader. "I am here in the interest of racial purity. We have tolerated non-Aryans long enough, and must now get rid of them. I am ordering all those here whose fathers are Jews to leave this church at once."Several worshipers get up and leave.
"And now I am ordering out all those whose mothers are Jewish."At this, the pastor jumps up, takes hold of the crucifix, and says, "Brother, now it's time for you and me to get out."

http://www.holocaust-trc.org/holocaust_humor.htm

mercredi 25 mars 2009

Monsieur Ostinato

Il me parla d'Ostinato.
_ "Ostinato ?" ai-je demandé, intrigué.
_ "Ostinato, a-t-il répété, c'est une notation musicale. Avant d'ajouter tout en s'assoyant à mes côtés : "Vous connaissez la musique ?"
_ "Oui... Non. Répondis-je embarrassé. Est-ce qu'elle se connait ?"
_ "Ah ! s'exclama t-il. Connaissez-vous l'oeuvre musicale de Schumann ?"
_ "L'alcoolique ?"
_ "Peut-être ? dit-il en riant. Ce qui expliquerait son acharnement... "
_ "L'ostinato traduit l'obstination, c'est ça ? "
_ "Oui, ça vient de l'italien je suppose. Cela désigne l'épreuve de la mort qui ne vient pas, comme une note qui resterait là..." En disant cela il avait d'abord fait glisser la tranche de son index le long d'une gorge muette tout en laissant pendre sa langue et puis avait pointé le ciel en désignant une note très aigue culminant vers des sommets inaudibles, comme suspendue! Ce spectacle me fit rire un moment avant de songer qu'il était fou, que cet ostinato était l'objet de sa propre obsession.
_ "L'ostinato... dit-il dans un soupir. C'est une vraie tragédie."
Je compris que le vieil homme était fasciné par cettte expression, cette note ou je-ne-sais-quoi, que je me représentais comme un non-lieu, un lieu profane ou d'errance, sans au-delà. Ce qui l'intéressait implicitement c'était aussi l'aboutissement, le déplouement de cette note unique ou ce thème vers un autre motif. La décomposition de l'ostinato, sa fuite, vers l'autre rive, tant espérée, enfin atteinte...
L'homme se redressa brutalement en voyant arriver le train.
_ "C'est ainsi, soupira-t-il encore, sans doute faut-il l'accepter ?"
Il se tourna une dernière fois vers moi en levant poliment son chapeau.
_ "Cela m'a fait plaisir de discuter avec vous." Puis il se retourna, réajustant son long manteau gris et son écharpe rouge avant de disparaitre dans le premier compartiment, en direction de l'étage, derrière les vitres teintées.

lundi 9 mars 2009

L'histoire d'un couple

Bertrand et Carole formaient ce couple extraordinaire, singulièrement élégant et distingué. Ils étaient grands, marchaient toujours ainsi, la tête haute, le dos parfaitement cambré, comme inspirés par cette chose lointaine et curieuse couchée derrière l'horizon. Bertrand était très sociable et paraissait toujours satisfait, souriant comme si rien ne pouvait l'affecter ici-bas. Tous deux préparaient une thèse d'histoire de l'art, voyagaient ensemble à travers l'Italie, dont ils étaient épris. De ces voyages enthousiastes, ils nous rapportaient leurs souvenirs amoureux de Florence, Rome ou Venise. J'aimais ces deux-là et les admirais, comme nous tous je crois, mais j'avoue qu'il m'arrivait aussi parfois de détester cette apparente perfection, ces révérences évidentes à l'égard de la beauté. L'insolente fierté de Rome et de son histoire opposée à la rumeur populaire de Naples ou Marseille, où nous habitions. Carole était d'une étonnante sensibilité et souffrait de grandes crises de mélancolie. On la surprenait souvent à l'écart du groupe en train de lire, étendue rêveusement au soleil. Elle était grande et brune, rayonnant d'une tristesse inconsolable qui lui donnait cet air grave et solitaire. Elle était belle, bien que très maigre, ne mangeant presque pas, fumait beaucoup. Je lui trouvais parfois une étonnante ressemblance avec les figures de mode et les actrices des années cinquante, notamment lorsqu'il lui arrivait de couvrir ses cheveux d'un voile blanc. Il me semblait que le jeune couple venait d'une autre époque. Bertrand et Carole défendaient une certaine conception de l'art, qui selon eux s'arrêtait approximativement avec l'époque moderne et ses inspirations, des idées bien arrêtées sur différents sujets, certaines valeurs sociales et morales, certains comportements, certaines pratiques qui évoquaient indéniablement l'héritage d'une vieille éducation bourgeoise. La singularité du couple tenait à cet étonnant contraste qui le rendait si différent des autres. C'est aussi pour ces raisons que nous fûmes plus tard surpris d'apprendre leur séparation. Ils étaient retournés s'installer à T. après ces deux années passées dans la région. La santé de Carole ne faisait que décliner, ce qui la rendait plus fragile et plus distante de Bertrand. Alors qu'elle perdait pied et sombrait, celui-ci continuait à s'accrocher à ses études. Nous apprîmes plus tard qu'il avait décroché une bourse prestigieuse qui l'amenait à retourner vivre à Florence pendant près d'un an. Ce départ avait définitivement entériner leur séparation. Carole entreprit de rejoindre sa meilleure amie, installée dans le Sud-Ouest de la France, et déménagea du côté de A. Bertrand a depuis soutenu sa thèse et nous obtenons quelquefois de ses nouvelles, mais notre pensée va plus souvent du côté de notre amie dont on ne sait plus rien.

mardi 30 octobre 2007

Théâtre des interstices

Je dois une de mes plus grandes expériences de théâtre à une amie qui avait entrepris de mettre en scène une pièce Sud-Américaine de Miguel Asturias à la faculté. Nous étions alors étudiants et il avait suffi de passer une annonce dans les grands couloirs sombres de l'université pour constituer rapidement une troupe complète et inexpérimentée. Ma participation et contribution au projet vint plus tard, alors que les répétitions avaient sérieusement commencé et que mon amie V. démontrait de solides compétences de mise en scène et de direction. V. me proposa de participer et de jouer un morceau de guitare qui devait convenir à la présence imposante de gitans qui dansaient et chantaient sur la place publique d'un village. J'avais alors embauché deux autres amis, accessoirement guitaristes, toutefois suceptibles de participer aux quelques représentations qui seraient données. Notre rôle tenait à peu de choses puisque nous ne faisions qu'une brève apparition sur la scène. On entrait généralement par la salle et s'installait dans un coin au rythme d'une rumba que nous interprétions bruyament. Ce n'était absolument pas contraignant et ça ne demandait aucun investissement et jeu particulier, d'autant que l'instrument couvrait ou du moins étoffait la consistance de notre rôle. On eut bien ajouté quelques cris pour grossir le trait des stéréotypes, en plus des postiches qu'on nous avait collés sous le nez. Devant tant de ridicule, je m'étais laissé pousser la barbe et teint les cheveux en noir. Ce qui souleva un moment l'incompréhension au sein de la troupe et finit par créer un élan de professionnalisme ou de mégalomanie chez la plupart des acteurs. Notre brève participation nous permit aussi de suivre l'ensemble des répétitions qui se tenaient dans un amphithéâtre de l'université, l'évolution de la pièce ainsi que la performance des acteurs.
Celle-ci fut prête en quelques mois et nous amena bientôt à jouer à différents endroits. C'est ainsi que je compris l'importance des premières représentations qui nous permettent bien souvent d'établir des repères et de considérer l'amplitude du rôle et du jeu de chacun. On se surprend à connaître le rôle de l'autre et la pièce de façon très différente et distanciée d'une première et seule lecture. Le fond de l'histoire avait disparu, laissant place à l'intuition et le corps des mots, comme si nous palpions la matière du texte, respirions à chaque ponctuation, à travers la mesure ou le rythme des pas de l'auteur. J'étais fasciné par ce petit monde et je me souviens d'ailleurs que les lectures que je dévorais en parallèle, amplifiaient ma fascination pour ce double (faux-semblant). J'avais lu de nombreux livres de Hermann Hesse, qui donnaient un écho extraordinaire à cette expérience et lisais à l'époque "Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister". Je partageais ainsi le parcours du jeune romantique allemand qui découvrit le sens de sa vie (et son illusion) à travers le théâtre et l'itinérance d'une troupe de comédiens ambulants. Je voyais désormais l'art théâtral comme une manière intéressante de représenter les différents rituels de l'existence mais surtout d'aborder la complexité de l'identité humaine. J'estimais volontiers que l'individu était constitué d'un ensemble de facettes déterminant sa personnalité. Mon regard se portait aussi sur l'ambiguïté du jeu et les failles qui subsistent dans la transposition de la réalité et réciproquement.
Cette question m’apparut évidente au cours d'une des premières représentations, après avoir remplacé au pied levé l'absence d'un figurant. Dans l'empressement, V. m'avait demandé de prendre sa place, sans pour autant me donner d'informations sur le rôle qui me revenait. Celle-ci m'expliqua simplement que je n'aurais qu'à suivre ses pas. Il s'agissait d'une scène de groupe, une chorégraphie, qui correspondait à l'un des tableaux (oniriques) dépeint par Asturias et qui représente une danse chamanique. C'est ainsi que je fis mon entrée sur la scène, dans une ronde, entouré de six à huit autres semblables qui exécutaient parfaitement une danse ensorcelante. Alors que je suivais leurs pas, j'étais aussi frappé par l'énergie dégagée et la concentration des acteurs qui semblaient entrer dans un état second. Nous étions masqués et portions chacun un sarment à la main. Je suivais tant bien que mal mes compagnons en essayant de respecter les conditions du jeu. On pouvait quelquefois communiquer, lorsque le goupe convergeait au milieu de la scène, ce qui permettait de s'informer sur les indications données et anticiper les mouvements à suivre. Nous formions parfois deux rangs, face à face, comme deux clans rivaux duquel naissait une confrontation qui s'exprimait par une tension palpable dans le jeu, à travers des cris et des gestes fermes faisant écho aux percussions des tambours. Je frappais le sol, comme les autres, également envouté par la violence des rythmes et le mimétisme provoquant des acteurs.
Et puis il arriva ce dénuement imprévisible, d'une manière que je ne peux véritablement expliquer. Je me souviens que V. avait annoncé la fin de la scène ou que nous nous en approchions. Quoi qu'il en soit, c'est en suivant celle qui m'avait dirigé jusqu'alors que je me suis soudainement retrouvé dans les coulisses du théâtre. Personne ne m'avait pourtant précédé ou suivi. J'étais seul! Incroyablement seul, comme si j'avais chuté par une trappe insolite en basculant dans un univers improbable! Je n'ai pas immédiatement compris ce qui était arrivé. Je venais à peine de retirer mon masque et cherchais autour de moi la présence de mes camardes lorsque je découvris avec stupeur qu'ils étaient encore sur la scène et qu'ils exécutaient toujours la même danse. J'étais dans la coulisse du théâtre, au sein d'un espace qui ne m'était pourtant pas inconnu, ni même hostile et ressentis pourtant une impression étrange et fulgurante. Je fus alors pris de panique en songeant que j'avais échappé au déroulement de la pièce, de manière imprévue, et m'aperçus que je ne figurais pas non plus dans l'envers du spectacle, parmi les autres spectacteurs. Bien que je fusse entre ses murs, j'étais sorti du théâtre et du présent de l'action qui se jouait sur la scène. Cette impression me donna aussitôt le sentiment de ne plus exister ou au contraire, de révéler mon existence à travers l'exploration de ce gouffre, dans l'impensé du théâtre. Je fus saisi par la réalité de celui-ci en me révélant uniquement à travers elle, à travers les seuls degrés d'expression du passage à la représentation. J'étais à la porte du théâtre et ressentais violemment le trac, les néons braqués sur mes tempes. J'étais pris de vertiges et mesurais pleinement la puissance de cette distance hypnotique, de là à la scène. Il suffit d'un pas pour sentir la chaleur et l'envoutement, l'ivresse et la gravité des êtres à vivre. Je sortis comme un fou des coulisses, en chevauchant maladroitement les éléments du décor, en criant et levant les bras puis rejoignis le groupe qui m'accueillit dans l'euphorie de sa danse. Je m'étais imposé comme le chef de la tribu en disparaissant et réapparaissant comme par enchantement. J'avais porté l'attention sur moi en transgressant les règles de convenances, relancé le rythme de la danse, bouleversé ses effets et l'implication des acteurs... Ils me suivirent tous et pourtant je n'étais plus moi-même. Je revenais de nulle part: j'étais pris par le jeu, mais ne jouais plus...