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mercredi 28 novembre 2012
lundi 4 mai 2009
Où mène la folie ?
à Tristan,

Nul ne saurait croire spontanément ce que je vais raconter ici, sauf un témoin, mais lui-même pourrait être pris pour un fou. Et pourtant cette histoire est véritable.
Nous étions montés en Champagne pour assister à un colloque qui se tenait à l'Université de Reims. Nous avions pris ma voiture, c'était à la fin de l'année, en octobre ou peut-être en novembre. Nous avions d'abord fait escale à Paris pour y faire quelques recherches avant de reprendre la route vers notre destination finale. C'était très agréable, étrange aussi de découvrir ces paysages, à mesure que nous avancions, à travers ces routes planes qui semblaient attraper l'horizon. Des champs, des routes, s'offraient au regard, à perte de vue, des kilomètres à la ronde. Impossible alors de ne pas songer aux guerres qui l'ont habité devant l'immobilité qui s'éprend d'une telle clareté, au passage de ces grands cimetières de pierres et croix blanches et l'immensité de l'automne. Il se dégageait de tout cela un calme saisissant que, ni mon camarade, ni moi-même, ne connaissions. C'était un nouveau pays qui m'évoquait seulement le grand front de la mer, par son horizon.
Mais l'extraordinaire de cette histoire, qui m'amène à rapporter cette anecdote, se situe plus précisément sur le chemin du retour, parmi ces mornes plaines aux routes saillantes et grises, alors que nous redescendions vers Marseille. Nous nous étions arrêtés par hasard, près d'un carrefour, sur le bord de la route. Si mes souvenirs sont exacts, c'était une départementale qui dessert la ville de Dijon. Il s'agissait d'une route plutôt fréquentée, non l'une de ces routes que nous aurions inventée et où nous nous serions perdus. Nous étions sur le bon chemin et suivions, d'après notre carte, l'itinéraire indiqué. Rien ne laissait paraître quoi que ce soit d'aussi troublant. J'insiste car cela semble encore si improbable et délirant. Je ne sais pas lequel d'entre nous a découvert en premier le nom de l'endroit où nous nous trouvions. Nous nous étions simplement arrêtés pour boire, pisser ou simplement passer le relais... Une de ces choses banales au cours d'un si long voyage. Le panneau de signalisation, situé de l'autre côté de la route, auquel nous faisions face, indiquait la direction de "La Folie". Il s'agissait de l'un de ces panneaux blancs, que chacun connait, sur lequel il était précisément écrit: La Folie 0,8 km. Nous avons évidemment rit devant cette découverte, puis nous sommes rapprochés pour vérifier ce qui était écrit. Il s'agissait bien des deux mots mentionnés. J'ai pensé prendre une photo de l'endroit pour immortaliser cette situation incongrue que le hasard nous offrait, mais l'image restait floue sur l'écran numérique. L'appareil n'avait plus beaucoup de batterie et ne disposait plus d'énergie suffisante pour faire l'appoint sur cette improbable vision. Je dois dire que ce déconvenu eut le mérite de nous agacer un moment, comme si nous perdions pied et la raison se dérobait. Nous avons dû évoqué l'idée de décrocher le panneau de son socle afin de le ramener en guise de souvenir et en garder la trace. Et puis nous avons abandonné cette idée en décidant de quitter la départementale pour se rendre jusqu'au village. Pour nous amuser, comme piqués par le mystère de cette destination étrange qui s'était présentée à nous. Nous prîmes donc la direction de ce lieu, alors que la nuit tombait, pour voir ce qui nous attendait. Mais aucun village n'apparut au bout de huit cents mètres, même pas un hameau, dans ce paysage délié et extraordinairement ouvert. Nous aperçûmes tout juste une ferme, une cour, pleine d'animaux, et puis la route se termina par une boucle, un long virage bordé d'arbres, qui nous contraignit à faire demi-tour. Nous eûmes alors le sentiment que cette route n'était qu'une illusion, que quelque chose nous avait échappé. Puis nous en vînmes à penser que tout ceci ne décrivait qu'un ingénieux dispositif soumis à l'interprétation de chacun. Nous avions volontiers emprunté le chemin de la folie sans en trouver l'issue et cela nous donna l'impression que nous n'en étions jamais sortis.
Mon ami et moi nous sommes perdus de vue peu de temps après ce bref séjour en Champagne. Je ne sais véritablement ce qu'il est devenu et s'il se souvient de tout cela en ces termes. Il restera pourtant l'unique témoin de cette histoire appréhendée aux abords de La Folie, seul garant de ma raison, éternel ami et frère.
lundi 27 avril 2009
Mandarins
- Faut-il en saigner ? interrogea l'un d'entre eux.
- Evidemment! répondit aussitôt l'homme à ses côtés, sans quoi nous sommes morts...
lundi 9 février 2009
Naufrage
Guidé par l'essence du vide, la faim nous tenaillait. A chaque avancée des crampes d'estomac se faisaient plus durement ressentir. Aucun horizon, aucune échéance à ce malheureux impossible. Dans le vent, la fraîcheur de l'hiver devait nous ramener vers le nord. Mais nous naviguions sous un brouillard épais dans l'ignorance et la crainte d'un espoir insondable, noir. Une prière montait sur toutes les lèvres. A chaque vague du fleuve grondait un océan, notre sort jeté sous les lames et le creux des voilures ainsi que le front des mâts tout prêts à céder. Un homme d'une seule voix se fit entendre pami l'équipage : "Amour, ne vois-tu rien venir ?" La lune rivait parfois sur nous son oeil d'une auguste clareté, faisant naître par endroits l'ombre des récifs, l'illusion d'une rive. "Allez, semblait-elle indiquer, vous autres, hommes, qui bientôt mourrez". "Allez à tous les parfums, ce soir il n'y aura plus d'étoiles".
vendredi 16 janvier 2009
Un homme au comptoir
Je me brûle au café, je me crame, j'avale des fumées, des souvenirs interdits. Noyant les cicatrices et l'intranquilité. Je bois, j'avale des gorgées d'éternité, une bière au comptoir et regarde celui qui campe derrière la glace: ce démon d'albâtre, les ailes rouges de son nez, ses yeux mouillants de désespoir... Et je bois à celui qui meurt, à celui qui lui cède la place. Je bois à tous ceux-là, en m'enivrant de l'ivresse de n'être plus tout à fait le même, ni tout à fait un autre. Je bois tel que je voudrais boire, comme je voudrais être ailleurs.
mardi 13 janvier 2009
Entretien de Mahmoud Darwich
Extrait « Des mots de minuit » du 28 novembre 2001, retranscrit sur le blog de l'émission de FRANCE 2.
Entretien avec Mahmoud DARWICH,
Alerter la modération
Mahmoud DARWICH: J’écris avec des stylos précis, avec des stylos à encre et la température n’est pas très importante, s’il fait extrêmement chaud de sorte que je puisse le supporter, mais il faut que psychologiquement la température ne soit ni trop chaude ni trop froide. Il faudra que je maîtrise mes émotions, et la relation de mes émotions avec ma conscience font que la température est adéquate, mais j’espère, je souhaite que cela se passe dans un environnement, dans la beauté, ou dans un environnement humain, le plus calme le plus pacifique possible, mais cela ce sont des souhaits auxquels on ne peut arriver uniquement à travers de la poésie et l’écriture elle-même.
Je vis à Ramallha depuis plusieurs année maintenant, et j’écris à Ramalla dans les mêmes conditions, les mêmes habitudes. J’écris le matin dans les heures matinales, et je consacre souvent deux heures à trois heures pour essayer d’écrire, mais je ne réussis pas toujours à écrire, mais je me consacre à cela en attendant ce qu’on peut appeler une préparation, à un état psychologique que l’on appelle l’inspiration en arabe, lorsque l’on doit écrire il faut attendre cette inspiration, parce que l’inspiration peut passer sans que je sois là, et donc je me prépare à cette attente.
Philippe LEFAIT: Est-ce que parfois les bruits de la guerre vous envahissent ou vous parasitent dans ce travail de perception, dans ce travail de saisissement et d’inspiration du poète ?
Mahmoud DARWICH: Il est clair que les conditions de la guerre sont l’ennemi le plus important de l’écriture poétique, car la poésie est un appel humain, un appel vers la liberté, vers la coexistence entre les hommes, un appel pour écrire l’histoire et la vie. Il est clair que la vie est l’opposé de cela est donc on ne peut pas écrire sous les bombardements dans un environnement de guerre, de même que la guerre est loin de moi physiquement, mais la guerre ne peut pas être loin, car je vis dans une société qui malheureusement est dans un état d’émotion très importante, dans une violence à tel point que ça devient une routine, quelque chose de quotidien, et la chose la plus dure dans notre quotidien c’est que cette vie est devenue quotidienne et routinière et cette sauvagerie de la vie est devenu quelque chose de routinier et s’adapter à cela est quelque chose de très difficile humainement.
Philippe LEFAIT: L’an dernier chez Gallimard était publié une série de poèmes que vous avez choisi (traduit par Elias Sanbar) qui couvre la période 1966-1999 « La terre nous est étroite » ; Voici un extrait d’un poème qui s’appelle « L’art d’aimer ». "Je l’attends, Auprès du bassin des fleurs du chèvrefeuille et du soir, Je l’attends, Avec la patience du cheval scellé pour les sentiers de montagne, Je l’attends, Avec le bon goût du prince raffiné et beau, Je l’attends, Avec sept coussins remplis de nuées légères, Je l’attends, Avec le feu de l’encens féminin omniprésent, Je l’attends, Avec le parfum masculin du santal drapant le dos des chevaux, Je l’attends. Et ne t’impatiente pas, si elle arrivait après son heure, Attends là, Et si elle arrivait avant, Attends la, Et n’effraies pas l’oiseau posé sur ses nattes, Et attends la, Qu’elle prenne place, apaisée comme le jardin à sa pleine floraison, Et attends la, Qu’elle respire cet air étranger à son cœur, Et attends la, qu’elle soulève sa robe, Qu’apparaissent ses jambes, nuage après nuage, Et attends la, Et mène la à une fenêtre qu’elle voit une lune noyée dans le lait, Et attends la, Et offre lui, l’eau avant le vin, et ne regarde pas la paire de perdrix sommeillant sur sa poitrine Et attends la."
Mahmoud DARWICH: La guerre ne peut pas tuer l’amour. L’un des objectifs de la guerre est, très en général, de tuer l’amour chez l’homme, l’amour entre l’homme et la femme, l’amour entre les hommes, et les relations entre les peuples. C’est la victoire du sentiment humain. Il constitue une arme pour faire la guerre à la guerre, car le poète combat la guerre à travers l’amour, et l’amour de la nature et l’amour de l’homme, et l’amour de la liberté en tout premier lieu, et bien sûr, je ne peux réaliser ce rêve, uniquement dans la poésie. Mais je ne peux créer une réalité calme et humaine au travers de la poésie, et c’est l’une des formes de ma résistance par l’esthétique qui me protège de la violence de la réalité.
Ce que je voulais dire à travers ce poème, c’est de dire que la guerre est un obstacle, entre les amants, entres les amoureux, entres les êtres humains. Il ne s’agit pas d’une agression contre un peuple, mais d’une agression contre l’être humain pour qu’il vive ses sentiments, sa jeunesse et ses émotions, et sans forcément donner la carte d’identité de celle que j’aime ou que j’aurais aimé.
Entretien avec Mahmoud DARWICH,
Alerter la modération
Mahmoud DARWICH: J’écris avec des stylos précis, avec des stylos à encre et la température n’est pas très importante, s’il fait extrêmement chaud de sorte que je puisse le supporter, mais il faut que psychologiquement la température ne soit ni trop chaude ni trop froide. Il faudra que je maîtrise mes émotions, et la relation de mes émotions avec ma conscience font que la température est adéquate, mais j’espère, je souhaite que cela se passe dans un environnement, dans la beauté, ou dans un environnement humain, le plus calme le plus pacifique possible, mais cela ce sont des souhaits auxquels on ne peut arriver uniquement à travers de la poésie et l’écriture elle-même.
Je vis à Ramallha depuis plusieurs année maintenant, et j’écris à Ramalla dans les mêmes conditions, les mêmes habitudes. J’écris le matin dans les heures matinales, et je consacre souvent deux heures à trois heures pour essayer d’écrire, mais je ne réussis pas toujours à écrire, mais je me consacre à cela en attendant ce qu’on peut appeler une préparation, à un état psychologique que l’on appelle l’inspiration en arabe, lorsque l’on doit écrire il faut attendre cette inspiration, parce que l’inspiration peut passer sans que je sois là, et donc je me prépare à cette attente.
Philippe LEFAIT: Est-ce que parfois les bruits de la guerre vous envahissent ou vous parasitent dans ce travail de perception, dans ce travail de saisissement et d’inspiration du poète ?
Mahmoud DARWICH: Il est clair que les conditions de la guerre sont l’ennemi le plus important de l’écriture poétique, car la poésie est un appel humain, un appel vers la liberté, vers la coexistence entre les hommes, un appel pour écrire l’histoire et la vie. Il est clair que la vie est l’opposé de cela est donc on ne peut pas écrire sous les bombardements dans un environnement de guerre, de même que la guerre est loin de moi physiquement, mais la guerre ne peut pas être loin, car je vis dans une société qui malheureusement est dans un état d’émotion très importante, dans une violence à tel point que ça devient une routine, quelque chose de quotidien, et la chose la plus dure dans notre quotidien c’est que cette vie est devenue quotidienne et routinière et cette sauvagerie de la vie est devenu quelque chose de routinier et s’adapter à cela est quelque chose de très difficile humainement.
Philippe LEFAIT: L’an dernier chez Gallimard était publié une série de poèmes que vous avez choisi (traduit par Elias Sanbar) qui couvre la période 1966-1999 « La terre nous est étroite » ; Voici un extrait d’un poème qui s’appelle « L’art d’aimer ». "Je l’attends, Auprès du bassin des fleurs du chèvrefeuille et du soir, Je l’attends, Avec la patience du cheval scellé pour les sentiers de montagne, Je l’attends, Avec le bon goût du prince raffiné et beau, Je l’attends, Avec sept coussins remplis de nuées légères, Je l’attends, Avec le feu de l’encens féminin omniprésent, Je l’attends, Avec le parfum masculin du santal drapant le dos des chevaux, Je l’attends. Et ne t’impatiente pas, si elle arrivait après son heure, Attends là, Et si elle arrivait avant, Attends la, Et n’effraies pas l’oiseau posé sur ses nattes, Et attends la, Qu’elle prenne place, apaisée comme le jardin à sa pleine floraison, Et attends la, Qu’elle respire cet air étranger à son cœur, Et attends la, qu’elle soulève sa robe, Qu’apparaissent ses jambes, nuage après nuage, Et attends la, Et mène la à une fenêtre qu’elle voit une lune noyée dans le lait, Et attends la, Et offre lui, l’eau avant le vin, et ne regarde pas la paire de perdrix sommeillant sur sa poitrine Et attends la."
Mahmoud DARWICH: La guerre ne peut pas tuer l’amour. L’un des objectifs de la guerre est, très en général, de tuer l’amour chez l’homme, l’amour entre l’homme et la femme, l’amour entre les hommes, et les relations entre les peuples. C’est la victoire du sentiment humain. Il constitue une arme pour faire la guerre à la guerre, car le poète combat la guerre à travers l’amour, et l’amour de la nature et l’amour de l’homme, et l’amour de la liberté en tout premier lieu, et bien sûr, je ne peux réaliser ce rêve, uniquement dans la poésie. Mais je ne peux créer une réalité calme et humaine au travers de la poésie, et c’est l’une des formes de ma résistance par l’esthétique qui me protège de la violence de la réalité.
Ce que je voulais dire à travers ce poème, c’est de dire que la guerre est un obstacle, entre les amants, entres les amoureux, entres les êtres humains. Il ne s’agit pas d’une agression contre un peuple, mais d’une agression contre l’être humain pour qu’il vive ses sentiments, sa jeunesse et ses émotions, et sans forcément donner la carte d’identité de celle que j’aime ou que j’aurais aimé.
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