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vendredi 11 mai 2012

Ce qui doit être dit

Pourquoi me taire, pourquoi taire trop longtemps
Ce qui est manifeste, ce à quoi l'on s'est exercé
dans des jeux de stratégie au terme desquels
nous autres survivants sommes tout au plus
des notes de bas de pages

C'est le droit affirmé à la première frappe
susceptible d'effacer un peuple iranien
soumis au joug d'une grande gueule
qui le guide vers la liesse organisée,
sous prétexte qu'on le soupçonne, dans sa zone de pouvoir,
de construire une bombe atomique.

Mais pourquoi est-ce que je m'interdis
De désigner par son nom cet autre pays
Dans lequel depuis des années, même si c'est en secret,
On dispose d'un potentiel nucléaire en expansion
Mais sans contrôle, parce qu'inaccessible
À toute vérification ?

Le silence général sur cet état de fait
silence auquel s'est soumis mon propre silence,
pèse sur moi comme un mensonge
une contrainte qui s'exerce sous peine de sanction
en cas de transgression ;
le verdict d'"antisémitisme" est courant.

Mais à présent, parce que de mon pays,
régulièrement rattrapé par des crimes
qui lui sont propres, sans pareils,
et pour lesquels on lui demande des comptes,
de ce pays-là, une fois de plus, selon la pure règle des affaires,
quoiqu'en le présentant habilement comme une réparation,
de ce pays, disais-je, Israël
attend la livraison d'un autre sous-marin
dont la spécialité est de pouvoir orienter des têtes explosives
capables de tout réduire à néant
en direction d'un lieu où l'on n'a pu prouver l'existence
ne fût-ce que d'une seule bombe atomique,
mais où la seule crainte veut avoir force de preuve,
je dis ce qui doit être dit.

Mais pourquoi me suis-je tu jusqu'ici ?
parce que je pensais que mon origine,
entachée d'une tare à tout jamais ineffaçable,
m'interdit de suspecter de ce fait, comme d'une vérité avérée,
le pays d'Israël, auquel je suis lié
et veux rester lié.

Pourquoi ai-je attendu ce jour pour le dire,
vieilli, et de ma dernière encre :

La puissance atomique d'Israël menace
une paix du monde déjà fragile ?
parce qu'il faut dire,
ce qui, dit demain, pourrait déjà l'être trop tard :
et aussi parce que nous - Allemands,
qui en avons bien assez comme cela sur la conscience -
pourrions fournir l'arme d'un crime prévisible,
raison pour laquelle aucun
des subterfuges habituels n'effacerait notre complicité.

Et admettons-le : je ne me tais plus,
parce que je suis las de l'hypocrisie de l'Occident ; il faut en outre espérer
que beaucoup puissent se libérer du silence,
et inviter aussi celui qui fait peser cette menace flagrante
à renoncer à la violence
qu'ils réclament pareillement
un contrôle permanent et sans entraves
du potentiel nucléaire israélien
et des installations nucléaires iraniennes
exercé par une instance internationale
et accepté par les gouvernements des deux pays.

C'est la seule manière dont nous puissions les aider
tous, Israéliens, Palestiniens,
plus encore, tous ceux qui, dans cette
région occupée par le délire
vivent côte à côte en ennemis  Et puis aussi, au bout du compte, nous aider nous-mêmes.

mercredi 25 novembre 2009

Hum...

دومينيك
Y.

lundi 16 février 2009

CARTE D’IDENTITE (Mahmoud Darwich)



Ecris
Je suis arabe
Et le numéro de ma carte est cinquante mille
J’ai huit enfants
Et le neuvième… viendra après l’été !
Es-tu fâché ?

Ecris
Je suis arabe
Et je travaille avec mes camarades dans une carrière
J’ai huit enfants
Je leur extrais le pain,
Les vêtements et les cahiers
De la roche
Et je ne demande pas l’aumône
Devant ta porte
Et je ne m’humilie pas
Devant les marches de tes palais
Es-tu fâché ?

Ecris
Je suis arabe
Je suis un nom sans titre
Patient dans un pays, où tout ce qu’il y a
Vit avec la colère
Mes racines
Avant le temps se sont établies
Avant l’éclosion des ères
Avant le cyprès et l’olivier
… et avant l’herbe
Mon père… est de la famille de la charrue
Non des seigneurs du golf
Mon grand père était paysan
Sans titre… ni fortune
Il m’apprenait la grandeur du soleil avant la lecture
Ma maison est une cabane
Faite de branche et de roseaux
Ma vie te satisfait-elle ?
Je suis un nom sans titre

Ecris
Je suis arabe
La couleur des cheveux… noire
La couleur des yeux… marron
Mes caractéristiques :
Sur ma tête un agal au dessus d’un keffieh
Et ma main, dure comme la roche,
Blesse celui qui la touche
Mon adresse :
Je suis d’un village isolé, oublié
Ses rues n’ont pas de nom
Et tout ses hommes sont dans le champ et la carrière
Es-tu fâché ?

Ecris
Je suis arabe
Tu m’as volé les vignes des mes grands-pères
Et une terre que [sur laquelle] je cultivais
Moi et tous mes enfants
Et tu ne nous as laissé que ces rochers
Ton gouvernement va-t-il les prendre
…Comme on dit ?
Ecris... à la tête de la première page
Je ne hais pas les gens
Et je n’agresse personne
Mais… quand j’ai faim
Je mange la chaire de celui qui m’a volé
Attention... attention... à ma faim
Et à ma colère !

(Trad. Y. Kouzzi)

dimanche 29 juin 2008

Traductions d'un poème de Paul Celan

ASCENGLORIE hinter
..................

Niemand
Zeugt für den
Zeugen

CENDRES-LA GLOIRE revers
...................

Nul
ne témoigne
pour le témoin.
(tr. André du Bouchet)

GLOIRE DE CENDRES derrière
...................

Personne
ne témoigne pour le
témoin
(tr. Jean-Pierre Lefebvre)

ASH-GLORY behind
...................

No one
bears witness for the
witness
(tr. Joachim Neugroschel)

jeudi 17 avril 2008

Un pays différent des autres


Mais que s'est-il passé chez vous ces deux dernières semaines? me demande l'ami étranger. Mah, je réponds, un ministre a été accusé de concussion. Beh, dit l'ami, rien d'étrange, cela est arrivé aussi chez nous. Comment a réagi le gouvernement? Il lui a assuré de sa solidarité morale, je réponds. Juste, dit l'ami, le gouvernement doit présumer que, jusqu'à ce qu'il ne soit pas prouvé que le ministre a vraiment commis un crime, il soit une personne bien, autrement il ne l'aurait jamais coopté. Plutôt, continue, l'ami, dis-moi qu'a fait le ministre. Je réponds que, pour être libre de défendre son honneur et ne pas mettre dans l'embarras le gouvernement, il a donné sa démission. L'ami observe que nous sommes vraiment devant une personne digne du plus grand respect. Ainsi il se fait dans les pays civilisés.
Il est vrai, lui dis-je, mais il est arrivé une chose étrange. Ce ministre, qui se trouve évidemment dans une âpre polémique avec la magistrature qui l'a accusé, a dit que si le gouvernement n'adhérerait pas à sa polémique il lui retirerait les votes de son groupe et le ferait chuter. Observe l'ami que cela sonne un peu comme un chantage : si le ministre avait donné sa démission pour pouvoir se défendre librement sans impliquer le gouvernement, parce qu'alors il l'implique? La chose m'étonne, dit-il, même si je comprends que le vôtre est un gouvernement qui se règle sur l'appui extérieur, négocié un par un, des divers groupes, parmi lequel celui du ministre en question. Non, je corrige : au gouvernement il y a une "union" de partis qui se sont présentés aux élections sous la même bannière car ils partageaient tous quelques sacrés principes et tous s'opposaient à celui-là qui considéraient le précédente mauvaise administration; Il me demande l'ami : compris le groupe du ministre démissionnaire? Certes, je réponds. Et donc, insiste l'ami, le ministre dont on parle avait adhéré à l'union par motifs idéals et il était, soit cependant en un sens métaphorique, disposé à se battre jusqu'à la fin pour le triomphe de ces principes idéals. Et comment non, je réponds. Et alors, s'étonne l'ami, car dans le moment où il est accusé le ministre ne croit plus en ces principes idéals et menace de faire chuter ce gouvernement qui a été élu par son soutien?
Ne sachant plus quoi répondre, je prie l'ami de changer de sujet. Il me demande alors comme jamais quand notre homme politique, y compris les hommes du gouvernement, fait un voyage et est interrogé à l'extérieur, au lieu de se faire interprète des intérêts de notre pays auprès du pays hôte, répondant aux questions des journalistes locaux, il répond en revanche aux questions des journalistes italiens que entre autre on ne voit pas pourquoi ils aient fait un voyage aussi coûteux pour demander au politique des choses qu'ils auraient pu lui demander au pays. Et dans les réponses à ces questions le politique parle des choses nationales, lançant des messages menaçants non seulement à ses adversaires mais souvent même à ses propres collègues du parti ou du gouvernement. Il me dit l'ami que dans le reste du monde civilisé, si un homme du gouvernement doit faire une déclaration importante, il ne fait pas du tourisme mais reste dans son propre pays et convoque une conférence de presse ou carrément lance un message à la nation, comme fait souvent le président Bush; ou bien parle au parlement, qui est le lieu chargé pour des déclarations qui concernent la politique nationale. Tu vois, je lui explique, si notre politique parle dans une conférence ou au parlement, son discours est enregistré mot à mot, et après il ne peut plus démentir ce qu'il a dit. En revanche parlant à l'extérieur, sa voix arrivant à la patrie à travers la médiation de chroniqueurs, il peut toujours dire avoir été mal compris. Mais pourquoi un politique désire être mal compris, me demande l'ami? Je confesse qu'aussi sur ce point je n'ai pas une réponse convaincante. En chaque cas je lui fais remarquer qu'il est important pour notre politique de parler à l'extérieur, parce que nous sommes des provinciaux et ce qui se dit à Rome fait moins nouvelle que ce qui se dit à Mombasa. Pour cela nos politiques font tant de voyages à l'extérieur, même en famille - dont l'unité doit être sauvegardée.
Vous semblez presque un pays différent des autres, dit l'ami. Par exemple, pourquoi dès le premier jour suivant les élections, il parait que le but de l'opposition de votre pays soit de faire chuter le gouvernement, d'autant que sa chute est demandée et annoncée chaque jour? Mais comment, je demande, le but d'une opposition n'est-elle pas celle de faire chuter le gouvernement en fonction? Absolument non, au moins chez nous, répond l'ami. En démocratie le but de l'opposition est, puisque le gouvernement a été élu, le talonne jour après jour, pour le faire améliorer les lois, pour l'empêcher de prévariquer. Si l'opposition perd du temps chaque jour pour élaborer des plans pour faire chuter le gouvernement, il n'a pas le temps pour étudier les projets alternatifs qui devrait lui opposer, ou les critiques circonstanciées et continues à son action, pour la corriger.
Je dois admettre qu'il a raison, aussi parce que chez nous, pour faire chuter le gouvernement, l'opposition n'est pas indispensable, la majorité suffit.
A ce point je dois admettre qu'effectivement nous semblons un pays différent des autres.

Umberto Eco, La Bustina di Minerva, 31 janvier 2008, L'Espresso.

vendredi 18 janvier 2008

Une belle compagnie


Chaque fois que dans cette Bustina je suis revenu au thème du syndrome du complot j'ai reçu des lettres de personnes indignées qui me rappelaient que les complots existent vraiment. Mais certainement que oui. Chaque coup d'état jusqu'au jour précédent était un complot, on complote pour partir à l'assaut d'une entreprise en ramassant petit à petit les actions, ou pour mettre une bombe dans la métro. De complots il y en a toujours eu, certains ont failli sans que personne ne s'en fussent rendu compte, d'autres ont eu du succès, mais en général ce qui les caractérise est est qu'ils sont toujours limités quant à leurs fins et à leur aire d'efficacité. Ce dont en revanche on parle quand on cite le syndrome du complot est l'idée d'un complot universel (dans certaines théologies vraiment à dimension cosmique), c'est pourquoi tous ou presque tous les évènements de l'histoire sont mus par un pouvoir unique et mystérieux qui agit dans l'ombre.

Celle-ci est le syndrome du complot dont
parlait Popper et il est dommage que soit passé quasiment inaperçu le livre de Daniel Pipes, Il lato oscuro della storia taduit en 2005 par l'éditeur Lindau mais en fait sortit en 1997 avait un titre plus explicite, Conspiracy (et comme Comment fleurit le style paranoïaque et d'où il vient). Le livre s'ouvre avec une citation de Metternich qui semble qu'il ait dit, en apprenant la mort de l'ambassadeur russe : "Quelles auront été leurs motivations?".
Voici, le syndrome du complot substitut aux accidents et aux causalités de l'histoire une trame, évidemment mauvaise et toujours occulte.
Je suis assez lucide pour suspecter parfois que, à déplorer les syndromes de complot, peut-être je suis en train de faire preuve de
paranoïa, dans le sens que je manifeste un syndrome par lequel je crois que des syndromes de complot existent partout. Mais pour me rassurer il suffit toujours d'une rapide inspection sur Internet. Les comploteurs sont légions et parfois atteignent des sommets d'humour raffiné involontaire. L'autre jour je suis tombé sur le site www.conspiration.cc/sujets/religion/monde_malade.jesuites.html apparaît un long texte "Le monde malade des jésuites, Revue Undercover 14", de Joël Labruyère. Comme suggère le titre on traite d'une ample revue de tous les évènements du monde (pas seulement contemporain) dûs au complot universel des jésuites.
Les jésuites du dix-neuvième siècle, du père
Barruel à la naissance de la "Civilisation catholique" et aux romans du père Bresciani ont été parmi les principaux inspirateurs de la théorie du complot judaïque maçonnique, et il était juste qu'ils furent repayés de la même monnaie de la part des libéraux, mazziniens, maçons et anticléricaux, avec la théorie justement du complot jésuite, rendu populaire pas tant par quelques pamphlets, ou livres fameux, à partir des Provinciales de Pascal à Il gesuita moderno de Gioberti ou autres écrits de Michelet et Quinet, mais des romans de Eugène Sue, Le juif errant et Les mystères du peuple.
Rien de nouveau donc, mais le site de
Labruyère porte au paroxysme l'obsession des jésuites. Je liste à vol d'oiseau parce que l'espace de la Bustina est ce qu'elle est alors que la fantaisie comploteuse de Labruyère est homérique. Donc les jésuites ont toujours eu l'intention de constituer un gouvernement mondial, contrôlant aussi bien le pape que les divers monarchies européennes, à travers les fameux Illuminés de Babière (que les jésuites mêmes avaient créé les dénonçant ensuite comme communistes) ont cherché à faire tomber ces monarchies qui avaient mis au ban la compagnie de Jésus, les jésuites ont fait sombré le Titanic parce que de cette incident leur a été possible de fonder la Federal Reserve Bank à travers la médiation des chevaliers de Malte qu'ils contrôlent - et non au hasard dans le naufrage du Titanic sont morts les trois juifs plus riches du monde, Astor, Guggenheim et Straus, qui s'opposaient à la fondation de cette banque. Travaillant avec la Federal Bank les jésuites ont ensuite financé les deux guerres mondiales qui ont clairement produit des seuls avantages pour le Vatican. Quant à l'assassinat de Kennedy (et Oliver Stone est clairement manipulé par les jésuites) si nous n'oublions pas que même la Cia naît comme programme jésuite inspiré des exercices spirituels d'Ignace de Loyola, que les jésuites la contrôlaient à travers le Kgb soviétique, on comprend alors que Kennedy ait été tué par les mêmes qui avaient mandaté le naufrage du Titanic.
Naturellement tous les groupes
néonazis et antisémites sont d'inspiration jésuite, il y avaient les jésuites derrière Nixon et Clinton, qu'ont été les jésuites à produire le massacre d'Oklahoma City, par les jésuites était inspiré le cardinal Spellman qui fomentait la guerre au Viet Nam, que à la Federal Bang jésuite a fructifié 220 millions de dollars. Naturellement il ne peut pas manquer dans le tableau l'Opus Dei, que les jésuites contrôlent à travers les chevaliers de Malte.
Je dois survoler sur tant d'autres complots. Mais maintenant ne vous demandez plus pourquoi les gens lisent Dan Brown. Peut-être il y a derrière les jésuites.

Notes
Giuseppe Mazzini (1805, Gênes-1872,
Pise) Révolutionnaire et patriote italien, républicain et luttant pour l'Unité italienne. En 1831, il se réfugie à Marseille où il fonde le mouvement Giovane Italia dérivé de la Charbonnerie et inspiré par le socialisme.

Carbonari société secrète politique formée en
Italie au début du 19e siècle après la chute des nouvelles républiques italiennes.

La Bustina di Minerva du 17 janvier 2008, par
Umberto Eco.

mercredi 16 janvier 2008

Une américaine à Rome


Alice Oxman a quelques handicaps. Elle est américaine, et cela peut déplaire à la gauche radicale, mais n'a pas participé au Usa-Day où apparaissent des femmes enveloppées de drapeaux américains, et cela devrait l'avoir rendu mal vue au Foglio. Elle est juive, et de ces jours peut déplaire à beaucoup, à droite comme à gauche. Elle est de gauche, et cela déplait à droite. En outre elle est l'épouse de Furio Colombo, et cela peut provoquer des méfiances à droite et à gauche. Heureusement qu'elle n'est pas laide aussi.

Naturel donc que soit amer son livre Sotto Berlusconi. Diario di un'americana a Roma 2001-2006 (Editori Riuniti). Il est amer quand elle parle à la première personne, par exemple rapportant les e-mail avec sa fille qui a vu le 11 septembre (et l'après) à New York, il est amer quand elle parle des faits journalistiques de son mari (peut-être trop cités, avec un soupçon de conflits d'intérêts), mais surtout il est amer et glaçant quand elle se limite à rapporter, sans commentaire, les coupures de presse et les dépêches d'agence. Cela fournit un document bouleversant, pour qui a oublié, sur une des périodes les plus sombres et grotesques de notre histoire. Je me limite à un modeste florilège.

2001. "Je suis prêt à libérer le pays de cette protubérance de la magistrature" (Carlo Taormina). "°Genova is so nice°. Président, dehors il y a la guerre et un mort dans la rue. °Oh yes, I know, it's tragic°" (Bush au G8). "C'est une guerre de religion". (Oriana Fallaci). "Il y a une complète identité de vue entre Bush et Berlusconi" (TG2).

2002. "L'usage que Biagi, Santoro et Luttazzi ont fait de la télévision est criminel" (Berlusconi à Sofia). "J'ai ici en Sardaigne les filles de mon ami Poutine" (Berlusconi). "En Porto Rotondo se profile un avenir de Camp David italien" (Panorama). "Dans le Sud ils me suivent en procession comme les saints, chantant" (Berlusconi, Rai Uno).

2003. "Apicella accorde la guitare, lui fait écouter quelques notes et lui, le président parolier, part en quart. L'univers sentimental et musical du Président du Conseil est vraiment cela : lui est le Julio Iglesias d'Italie" (Libero). "Les juges sont fous, sont mentalement dérangés" (Berlusconi). "S'ils me tuent rappelez-vous que c'est sur mandat linguistique d'Antonio Tabucchi et de Furio Colombo. Avertir d'emblée la Digos" (Giuliano Ferrara). "Berlusconi est un homme authentiquement libéral. Il est énormément bon, extraordinairement bon. Il a raison Ferrara quand il le compare à Mozart par la candeur et le génie" (Sandro Bondi). "La maison nous la donnons au premier Bingo Bongo* qui arrive? Nous ne plaisantons pas" (Umberto Bossi).

2004. "Communistes maudits, ces juges" (Carlo Taormina). "Berlusconi? Tu ne sais pas combien il est brave. Je l'admire beaucoup. Poutine y file, Bush y file. Finalement il y file quelqu'un" (Simona Ventura). "Les gens hurlaient à Berlusconi °Rentre chez toi°. Nous avons hurlé nous aussi. Lui alors m'a dit : °Vous avez une face de merde°". (Anna Galli, citadine). "J'ai honte qu'ait été nommé sénateur à vie le poète Mario Luzi. Une personne de ce type qui offense notre monde... Mike Bongiorno était mieux" (Maurizio Gasparri).

2005. "Vous mesurez quelle taille? Un mètre soixante dix-huit? Tu n'exagères pas, viens ici au miroir, vois, je fais un mètre soixante et onze. Mais il parait qu'un homme d'un mètre soixante et onze puisse être défini comme un nain?" (Berlusconi à La Stampa). "L'électorat a été distrait par la mort du Pape, et cela sans aucun doute a eu un rôle aussi sur les données de l'abstentionisme" (Enrico La Loggia). "Une déclaration sans style, gravement irrespectueuse, insensée et qui blesse la douleur de ceux non par °distraction° mais par amour sont proches du Pape" (L'Osservatore Romano). "L'Italie vit dans le bien-être... Dans la classe de mon fils les enfants ont chacun deux téléphones" (Berlusconi à TG2). "De ma villa j'ai un grand et beau panorama... Je remarque aussi cette année beaucoup de bateaux. Si ce sont des bateaux de riches cela veut dire que nous en avons vraiment beaucoup. Les salaires augmentent plus que l'inflation, la richesse de nos familles n'a pas sa pareille en Europe" (Berlusconi à La Stampa).

2006. "Ces pédés sont nauséeux" (Roberto Calderoli). "Je suis fasciste et m'en vante. Mieux être fasciste que pédé" (Alessandra Mussolini à "Porta a Porta"). "Les choses vont bien... Hier je suis allé au restaurant aves quelques amis et il n'y avait pas une place de libre. A la fin ils ont dû dire qui j'étais et alors ils ont fait lever quelques personnes" (Berlusconi à "La 7"). Ils ont fait lever quelques personnes. Heureusement que ce n'était pas un régime. Dommage que le livre finisse en 2006. Il aurait pu donner nouvelle d'une Family Day qui avait au premier rang de multiples divorcés, des concubins en service permanent effectif, célibataires par refus ascétique du mariage (entre lesquels, statistiquement parlant, peut-être quelque pédophile).



Notes

Furio Colombo journaliste, écrivain et homme politique italien.


Il Foglio quotidien national dirigé par Giuliano Ferrara et fondé en 1996, 13000 exemplaires vendus par jour.


TG2 journal télé de la Rai 2.


Libero quotidien de Milan de droite.


Carlo Taormina sous-secrétaire au ministère de l'intérieur, jusqu'au 5/12/2001.


Apicella ancien pilote de course.


Digos Division anti-terroriste et politique de la police italienne.


Giuliano Ferrara une des figures, avec Oriana Fallaci, des "athées dévots", un mouvement intellectuel qui partage avec l'Eglise catholique le constat d'une nécessité vitale pour l'Europe de renouer avec ses racines chrétiennes.


Umberto Bossi dirigeant et fondateur de la Ligue du Nord, député européen depuis 2004.


Mike Bongiorno célèbre présentateur télé.


Maurizio Gasparri ministre des communications (2001-2005).


Enrico La Loggia ministre des affaires régionales 2001-2006).


Roberto Calderoli ministre des réformes institutionnelles (2004-2006) et dirigeant de la Ligue du Nord.
*émigré



La Bustina di Minerva, Umberto Eco, du 31 mars 2007.

samedi 12 janvier 2008

Scalfari et les faits (les siens et les miens)


La semaine dernière Eugenio Scalfari s'est entretenu, avec attention dont je lui suis reconnaissant, sur un récent recueil d'études historiques que j'ai publié et, après beaucoup d'affirmations d'incompétence, est allé à localiser un thème philosophique à faire trembler les veines et les poignets(1). Qui sait ce qu'il me réservait s'il était compétent.

En substance,
Scalfari trouve dans le dernier essai de mon recueil une polémique contre la vulgate nietzschéenne selon laquelle il n'y aurait pas de faits mais seulement des interprétations. Scalfari a beau jeu(2) d'observer que les faits sont muets par nature car incite à interprétations(3) et que, en mots pauvres, tout ce que nous connaissons dépend de la façon dont nous le regardons, et c'est à dire de notre perspective interprétative. Et il objecte que je n'explique pas "de quelle façon les faits peuvent intervenir sur les interprétations".

Il me suffirait de lui répondre que j'ai cherché à le faire dans les oeuvres précédentes comme Les limites de l'interprétation et Kant et l'ornithorynque, et que à une question de ce genre on ne répond pas dans le cadre d'une pauvre
Bustina. Mais au moins on peut mettre au clair une possible ambiguïté, source de malentendus. J'estime que pas même Scalfari exclut que quand nous voyons les étoiles dans le ciel il y ait quelque chose là-haut : simplement il dit que ce que nous en savons dépend de la façon dont nous interprétons le phénomène (tant est vrai que les anciens y voyaient des figures célestes, les astronomes du mont Palomar y voient bien autre chose, mais aussi eux sont prêts à revoir leur interprétation quand des instruments plus raffinés leur montreraient des choses qui pour l'heure fuient à leur attention).

Maintenant cependant nous pouvons sur ce point faire trois affirmations très différentes entre elles :

1. Il n'y a pas de faits mais seulement des interprétations; 2. Tous les faits nous les connaissons à travers notre interprétation; 3. La présence des faits est démontrée par le fait que certaines interprétations par nature ne fonctionnent pas, et donc il doit y avoir quelque chose qui nous oblige à les jeter. C'est la confusion entre ces trois types d'affirmation qu'expliquent par exemple
Ratzinger et autres à voir dans la pensée moderne la manifestation d'un relativisme radical. Mais le relativisme radical se manifeste seulement si on accepte l'affirmation numéro 1 -vers où, de quelque façon qu'on la mette, Nietzsche inclinait dangereusement. En revanche qui accepte l'affirmation numéro 2 dit une chose évidente. Il est naturel que si je vois une lumière au fond du pré dans la nuit je dois faire quelque effort interprétatif pour décider s'il s'agit d'une luciole, d'une lumière à une fenêtre lointaine, d'un type en train d'allumer une cigarette, ou carrément d'un feu follet(4) (et ainsi de suite). Mais si par hasard je décide qu'il s'agit d'une luciole à dix mètres de moi, je bondis en avant pour la saisir, et puis m'aperçois que, arrivé au fond du pré, pour autant que j'aille encore en avant la lumière reste lointaine, je suis obligé de rejeter l'interprétation "luciole" comme erronée (peut-être je m'orienterais sur la lumière lointaine, mais cela dépend). En chaque cas je suis en face de quelque chose d'indépendant de mon interprétation, et qui la rend insoutenable. Ce quelque chose qui défie mon interprétation je l'appelle "fait". Les faits sont ces choses qui résistent à mes interprétations.

Mes idées sur les faits ne regardent pas seulement la nature, mais aussi les textes. Jadis j'ai raconté une amusante diatribe entre
joyciens passionnés de Finnegans Wake (un livre qui a l'air d'encourager n'importe quelle interprétation possible), où un lecteur avait trouvé, suite à une allusion aux soviets, le jeu de mots "berial" au lieu de "burial" (sépulture) et en avait conclu qu'il s'agissait d'une allusion à Laurenti Beria, le ministre de Staline, ensuite fusillé. D'autres lecteurs avaient soudain observé que Beria était devenu connu après la date où Joyce avait écrit son texte et donc la référence ne pouvait pas le regarder. Mais d'autres lecteurs (déjà à la limite du délire) avaient répondu que on ne pouvait pas exclure que Joyce eusse des facultés prophétiques. Jusqu'à ce qu'était arrivé un autre lecteur qui avait fait remarquer comment toutes les pages précédentes développaient une allégorie religieuse avec référence au Jean biblique, qui avait été enterré deux fois, et comment dans l'histoire sacrée apparurent deux Beria, soit un fils d'un fils de Jean soit un fils de son frère Efraim. La présence d'un contexte aussi fort est pour moi un fait, et ce fait rend plus attendu l'hypothèse biblique (qui aurait un sens) que celle soviétique (qui n'expliquerait rien). Il y a des interprétations démenties par les faits (contextuels).

Les faits sont cette chose qui, dès que nous les interprétons de façon erronée, nous disent qu'à continuer ainsi on ne peut pas aller de l'avant. Je comprends que, comme définition des faits, cela puisse contrarier beaucoup de gens, pourtant non seulement les philosophes mais aussi les scientifiques procèdent de cette façon. S'il s'agit d'aller sur la Lune l'interprétation de
Galilée fonctionne mieux que celle de Ptolomée. Un fait vous semble de peu d'importance(5)?

Notes
1 polsi poignets ou pouls
2 buon gioco
3 stimolo a interpretazioni impulsion, stimulant
4 fuoco fatuo avec fatuo signifiant aussi vaniteux
5 vi pare un fatto da poco

La Bustina di Minerva (25 décembre 2007)
d'Umberto Eco.

mercredi 26 décembre 2007

La cocaïne des peuples


Dans un récent débat consacré à la sémiotique du sacré on était arrivés à un certain point à parler de cette idée qui va de Machiavel à Rousseau, et ailleurs, d'une "religion civile" des Romains, entendue comme ensemble de croyances et d'obligations capable de tenir ensemble la société. Il a été fait remarquer que de cette conception, en soi vertueuse, on arrive facilement à l'idée de la religion comme "instrumentum regni", expédient qu'un pouvoir politique (même représenté de mécréants) utilise pour tenir sages ses propres sujets.
L'idée déjà présente chez les auteurs qui avaient l'expérience de la religion civile des
romains et par exemple Polybe (Histoires VI) écrivait à propos des rites romains que "dans une nation formée de seuls savants(1), il serait inutile de recourir à des moyens comme ceux-ci, mais puisque la multitude est par sa nature changeante et sujette aux passions de tout genre, à l'avidité effrénée, à la colère violente, il n'y a qu'à la retenir avec de pareils apparats et avec de mystérieuses craintes. Je suis pour cela de l'avis que les anciens(2) n'aient pas introduit sans raison auprès(3) de la multitude la foi religieuse et les superstitions sur Hadès, mais que plutôt soient stupides(4) ceux qui cherchent à les éliminer de nos jours... Les Romains, même si maniant dans les fonctions publiques et dans les ambassades quantité d'argent de beaucoup supérieurs(5), se conservent honnêtes seulement par respect au lien du serment; tandis que chez(6) les autres peuples rarement on trouve qui ne touche pas le trésor publique, chez les Romains il est rare de trouver que quelqu'un se tache d'une telle faute".
Si pourtant les romains se comportaient aussi vertueusement à l'époque républicaine, certainement à un certain moment ils ont cessé. Et on peut comprendre pourquoi les siècles après
Spinoza donnasse(7) une autre lecture de l'"instrumentum regni", et de ses cérémonies splendides et captivantes : "Or donc, s'il est vrai que le plus grand secret et le meilleur intérêt du régime monarchique consistent dans le maintien des hommes dans l'illusion et dans le cacher sous le spécieux nom de religion la peur avec laquelle ils doivent être tenus soumis, parce qu'ils combattent pour leur esclavage(8) comme si ce fut leur salut... et il est autant vrai que dans une communauté libre on ne pourrait ni penser ni tenter de réaliser rien de plus funeste" (Tractacus théologico politique).
D'ici il n'était pas difficile d'arriver à la célèbre définition marxienne(9) selon laquelle la religion est
l'opium des peuples.
Mais il est vrai que les religions ont toutes et toujours cette "
virtus dormitiva"? D'opinion nettement différente est par exemple José Saramago qui à plusieurs reprises s'est élevé contre les religions comme source de conflit :"Les religions, toutes, sans exception, ne serviront jamais à rapprocher et réconcilier les hommes et, au contraire, elles ont été et continuent à être cause de souffrances indicibles, de massacres, de monstrueuses violences physiques et spirituelles qui constituent un des plus ténébreux chapitres de la triste histoire humaine" (de La Repubblica, 20 septembre 2001).
Saramago concluait ailleurs que "si tous nous fussions athées nous vivrions dans une société plus pacifique". Je ne suis pas certain qu'il ait raison, mais certainement il semble que indirectement le pape Ratzinger lui ait répondu dans sa récente encyclique Spe salvi(10) où il nous dit que au contraire l'athéisme du XIXéme et de XXéme siècle, même si elle s'est présentée comme protestation contre les injustices du monde et de l'histoire universelle, a fait en sorte que "d'un tel préambule soient suivies les plus grandes cruautés et violences de la justice".
Il me vient le soupçon que
Ratzinger pensait à ces sans dieu de Lénine et Staline, mais oubliait que sur les drapeaux nazis était écrit "Gott mit uns" (qui signifie "Dieu est avec nous") que les phalanges(11) des aumôniers militaires bénissaient les petits gaillards(12) fascistes, que inspiré par des principes très religieux(13) et soutenu par les Guerrilleros(14) du Christ Roi était le massacreur(15) Francisco Franco (excepté les crimes des adversaires, c'est aussi toujours lui qui a commencé), que très religieux(13) étaient les vendéens contre les républicains qui avaient pourtant inventé une Déesse Raison ("instrumentum regni"), que catholiques et protestants se sont allègrement massacrés pendant des années et des années, que ou les croisés ou leurs ennemis étaient poussés de(16) motivations religieuses, que pour défendre la religion romaine se faisaient manger les chrétiens par des lions, que par raisons religieuses ont été allumés beaucoup de bûchers, que très religieux(13) sont les fondamentalistes musulmans, les terroristes des Twin Towers, Ossama et les talibans qui bombardèrent les Boudhas, que par raisons religieuses s'opposent Inde et Pakistan et que enfin c'est en invoquant "God bless America" que Bush a envahi l'Iraq.
Par là me venait de réfléchir que peut-être (si telle la religion est ou a été opium des peuples) plus souvent en a été la
cocaïne(17).
Peut-être l'homme est animal psychédélique.


Notes

1 sapienti savants
2 antichi
3 presso
4 stolto idiot, imbécile
5 di molti maggiori
6 presso
7 subjonctif imparfait de dare
8 schiavitù
9 marxiana
10 "Dans l'espérance nous avons tous été sauvés" dit saint Paul, Epître aux Romains (8, 24)
11 falangi
12
gagliardetti, -etto est un suffixe diminutif
13 religiosissimi
14 da Guerriglieri
15 massacratore
16 spinti da incités, dirigés
17 Per cui mi veniva da riflettere che forse (se talora la religione è o è stata oppio dei popoli) più spesso ne è stata la cocaina.

La bustina di Minerva, du 13 décembre 2007.

vendredi 14 décembre 2007

Le beau est laid et le laid est beau?


Hegel avait observé que seulement avec le christianisme étaient entrées dans les représentations artistiques la douleur et la laideur, parce que "on ne peut pas représenter dans les formes de la beauté grecque le Christ flagellé, couronné d'épines..crucifié, agonisant." Il avait tort, car le monde grec n'était pas seulement celui des Veneri(1) en marbre blanc mais aussi celui du supplice de Marsyas(2), de l'angoisse d'Oedipe ou de la passion mortifère de Médée. Mais dans la peinture et la sculpture chrétiennes les visages défigurés par la douleur, même sans arriver au sadisme de Mel Gibson ne manquent pas. Dans chaque cas la difformité triomphe, rappelait toujours Hegel (pensant en particulier à la peinture haute allemande et flamande), quand se montrent les persécuteurs de Jésus.
Maintenant quelqu'un m'a fait observer que dans un célèbre tableau de Bosh sur la passion (conservé à Gand) apparaissent entre autres bourreaux horribles, deux qui feraient pâlir d'envie beaucoup de chanteurs rock et leurs jeunes imitateurs : l'un avec un double "piercing" au menton et l'autre avec le visage tout transpercé de divers bricoles(3) métalliques. Sauf que Bosh voulait de cette façon réaliser une sorte d'épiphanie de la méchanceté (anticipant la conviction lambrosienne(4) que qui se tatoue ou altère son propre corps est un délinquant né), alors que aujourd'hui on peut(5) nourrir des sentiments d'ennui devant de jeunes garçons et de jeunes filles avec la perle sur la langue, mais il résulterait sinon encore(6) statistiquement erroné de les considérer génétiquement tarés.
Si ensuite nous réfléchissons que beaucoup de ces mêmes jeunes s'évanouissent(7) après en face de la beauté classique de George Clooney ou de Nicole Kidman, il devient clair qu'ils font comme leurs parents : lesquels d'un côté achètent automobiles et téléviseurs désignés selon les canons renaissances de la divine proportion, ou affolent les Offices pour prouver le syndrome de Stendhal, et d'un autre côté s'amusent de film "splatter" où la matière cérébrale se réduit en bouillie sur les murs, achètent dinosaures et autres petits monstres à leurs petits enfants, et vont jusqu'à admirer l'happening d'un artiste qui se tranche les mains, se tourmente les membres ou se mutile les organes génitaux.
Tant les pères que les fils ne restent pas réfutant chaque commerce du beau(8), choisissant seulement ce qui dans les siècles passés était considéré horrible. Cela arrivait jamais par hasard quand les futuristes, pour étonner le bourgeois, proclamaient "nous faisons courageusement du laid en littérature", et Palazzeschi (en Il controdolore de 1913) proposait, pour éduquer sainement les enfants à la laideur, de leur donner, comme jouets éducatifs, "marionnettes bossues, aveugles, gangréneux, estropiés, phtisiques, syphiliques, qui mécaniquement pleurent, crient, se plaignent, viennent assaillis d'épilepsie, peste, choléra, hémorragies, hémorroïdes, écoulements, folie, râlent, s'évanouissent, meurent." Simplement aujourd'hui on jouit dans certains cas du beau (classique), et on sait reconnaître un bel enfant, un beau paysage ou une belle statue grecque, et dans d'autres cas on retire du plaisir par ce qui hier était vu comme insupportablement laid.
Mieux, parfois on élit le laid comme modèle d'une nouvelle beauté, comme accord avec la "philosophie" cyborg. Si dans les premiers romans de Gibson (William cette fois, et on voit que "nomina sunt numina*") un être humain dont les divers organes étaient substitués par des appareils mécaniques ou électroniques pouvait encore représenter une inquiète vaticination(9), aujourd'hui quelques féministes radicales proposent de supprimer les différences sexuelles à travers la réalisation de corps neutres, post-organes ou "trans-humains", et Donna Haraway lança comme slogan "je préfère être cyborg que déesse".
Selon certains cela signifie que dans le monde post-moderne s'est dissous une quelconque opposition entre beau et laid. Il ne s'agirait pas néanmoins de répéter avec les sorcières de Macbeth, "le beau est laid et le laid est beau". Les deux valeurs se seraient simplement amalgamées perdant leurs caractères distinctifs.
Mais est-ce vrai? Et si certains comportements de jeunes ou d'artistes fussent(10) seulement des phénomènes marginaux, célébrés par celles qui sont en minorité par rapport à la population de la planète? A la télévision nous voyons des enfants qui meurent de faim réduits à un squelette au ventre gonflé, nous apprenons des femmes violées par les envahisseurs, nous savons des corps humains torturés, et d'autre part ils nous tournent continuellement devant les yeux les images pas si lointaines(11) d'autres squelettes vivants destinés à une chambre à gaz. Nous voyons des membres déchirées à peine hier par l'explosion d'un gratte-ciel ou d'un avion en vol, et nous vivons dans la terreur que cela puisse demain arriver aussi à nous. Chacun sent très bien que ces choses sont laides, et aucune conscience de la relativité des valeurs esthétiques ne peut nous convaincre à les vivre comme objet de plaisir.
Peut-être alors cyborg, splatter, La Chose qui vient d'un autre monde, et les "films catastrophes" sont des manifestations de surface, enfantées par les mass média, à travers lesquels nous exorcisons une laideur bien plus profonde qui nous assaille(12), nous terrifie et que nous voudrions désespérément ignorer, faisant semblant que tout soit par comédie(13).


Notes

1 les Veneri sont (approximativement) des représentations sculpturales de déesses mères.
2 le supplice (l'écorché et jeté sa dépouille dans une grotte) infligé par Apollon le punissant de sa démesure (hubris).
3 ammennicoli bricoles, babioles.
4 Cesare Lombroso (1835-1909) était un professeur de médecine légale italien, dont l'ouvrage maître L'homme délinquant, qui influence aujourd'hui jusqu'aux plus hautes spères de l'Etat français, affirmait l'innéité de la criminalité et son repérage par certaines caractéristiques crâniennes. Notons qu'au Congrès d'Anthropologie criminelle de Rome (1895), son principal opposant était un anthropologue français Lacassagne.
5 si possono
6 se non altro
7 vanno in deliquio
8 non stanno rifiutando ogni commercio con il bello
9 vaticinio oracle, prophétie
10 fossero
11 non molto remote
12 che ci assedia qui nous assiège
13 facendo finta che tutto sia per finta
*"les noms sont des présages".

Cette bustina di Minerva est parue dans "L'espresso" du 14 septembre 2006 et son auteur est Umberto Eco.

lundi 10 décembre 2007

Le syndrome du complot


Il a été aujourd'hui traduit en italien le livre de Kate Tuckett, Cospirazioni. Trame, complotti, depistaggi, e altre inquietanti verità nasconte (Castelvecchi, pp. 260, 14 euro), et dans une critique du Corriere della sera Ranieri Polese déplorait qu'elle s'occupe d'une grande quantité de conspirations présumées, des Templiers à la mort de Mozart, de l'assassinat de Kennedy à la mort de Lady Diana, des "vérités" sur le 11 septembre aux pseudo mystères christologiques dévoilées par Dan Brown dans le Da Vinci Code, mais oublie peut-être le plus grand exemple de construction d'un complot mondial, les tristements célèbres(1) et archi-faux(2) "Protocoles des sages de Sion".

L'absence est irritante et vaudrait la peine que Einaudi réimprime de nouveau le vieux(3) Licenza per un genocido de Norman Cohn, qui sur l'histoire du pseudo complot juif avait écrit en 1967 des choses définitives -même si toujours chez Einaudi a été publié en 2005 Il complotto de Willy Eisner, qui raconte la même histoire en bande dessinée(4) (mais ce n'est pas un livre à rire, mais plutôt à pleurer).
"Protocoles" exceptés, le syndrome du complot est aussi vieux que le monde et qui en a tracé de façon superbe la philosophie a été Karl Popper, dans un essai sur la théorie sociale de la conspiration qui se retrouve dans Congetture e refutazioni *(Il Mulino, 1972). "Cette(5) théorie, plus primitive que beaucoup de formes de théisme, est semblable à celle relevable dans Homère. Celle-ci(6) conceptualisait le pouvoir des dieux de façon que tout ce qui arrivait sur la plaine devant Troie constituait seulement un reflet des multiples conspirations tramées dans l'Olympe. La théorie sociale de la conspiration est en effet une version de ce théisme, de la croyance, c'est à dire, en une divinité par lesquels caprices ou volontés gouvernent toutes choses. Elle est une conséquence du venir moins(7) de la référence à dieu, et de la conséquente question : "Qui y-a-t-il à sa place?". Cette dernière est maintenant occupée par différents hommes et groupes puissants -sinistres groupes de pression, dont on peut imputer d'avoir organisé la grande Dépression et les malheurs dont nous souffrons... Quand les théoriciens de la conspiration parviennent au pouvoir, elle assume le caractère d'une théorie décrivant des évènements réels . Par exemple, quand Hitler conquit le pouvoir, croyant dans le mythe de la conspiration des Sages Anciens de Sion, il chercha de ne pas être inférieur avec sa propre contre-conspiration(8)."
La psychologie du complot naît du fait que les explications les plus évidentes de nombreux faits préoccupants ne nous satisfont pas, et souvent ne nous satisfont pas parce qu'on nous les fait mal accepter. On pense à la théorie du Grande Vecchio(9) après l'enlèvement de Moro : comment est-il possible, on nous demandait, que des trentenaires aient pu concevoir une action aussi parfaite? Il doit y avoir derrière un cerveau plus avisé. Sans penser qu'en ce moment d'autres trentenaires dirigeaient des entreprises, guidaient des jumbo jet ou inventaient de nouveaux dispositifs électroniques, et donc le problème n'était pas comment jamais des trentenaires avaient été(10) capable de ravir Moro sur la via Fani, mais que ces trentenaires étaient fils pour qui fabulait à propos du Grande Vecchio(11).
L'interprétation soupçonneuse en un certain sens nous absout de nos responsabilités parce qu'elle nous fait penser que derrière ce qui nous préoccupe se cache un secret, et que l'occultement de ce secret constitue un complot à nos dépends(12). Croire dans le complot est un peu comme croire qu'on guérit par miracle, sauf qu'en ce cas on cherche à expliquer non une menace mais un inexplicable coup de chance (vois Popper, l'origine est toujours dans le recours aux mains des dieux).
Le plus beau est que, dans la vie quotidienne, il ne vous est rien de plus transparent que le complot et le secret. Un complot, si efficace, avant ou après crée ses propres résultats et devient évident. Et ainsi des possibilités(13) du secret, qui non seulement vient d'habitude à être révélé par une série de "gorge profonde" mais, n'importe quelle chose se relate, s'il est important (soit la formule d'une substance prodigieuse ou une manoeuvre politique) avant ou après vient à la lumière. Complots et secrets, s'ils n'arrivent pas en surface, ou étaient des complots maladroits, ou des secrets vides. La force de qui annonce posséder un secret n'est pas de cacher quelque chose, c'est de faire croire qu'il y a un secret. En ce sens secret et complot peuvent être des armes efficaces dans les mains de qui ne vous croit pas.
Georg Simmel dans son célèbre essai sur le secret rappelait que "le secret confère à qui le possède une position d'exception... Il est fondamentalement indépendant de son contenu, mais certainement est d'autant plus efficace que sa possession est vaste et significative... En face de l'inconnu l'impulsion naturelle à l'idéalisation et la peur naturelle de l'homme coopèrent ensemble à la même fin : intensifier l'inconnu à travers l'imagination et le considérer avec une intensité que d'habitude n'est pas réservée aux faits réels évidents(14)." Conséquence paradoxale : derrière chaque faux complot, peut-être se cache toujours le complot de quelqu'un qui a intérêt à nous le présenter comme vrai. Vois Scaramella.



Notes
1 famigerati notoire
2 falsissimi
3 vecchio ancien
4 fumetti
5 detta teoria la théorie dont il a été mentionnée ci-dessus
6 questi
7 del venir meno le recul, le déclin
8 di non essere da meno con la propria contro-cospirazione
9 Grande Vecchio
10 fossero stati
11 di chi à qui, pour qui
12 ai nostri danni à nos dépends
13 dicasi
14 alle realtà evedenti

Le texte original est paru dans L'espresso du 8 février 2007. Son auteur, Umberto Eco, y tient une chronique, "La Bustina di Minerva".

jeudi 6 décembre 2007

Où est Gorge profonde?


Comme il est connu sur le 11 septembre circulent de nombreuses théories du complot. Il y a celles extrêmes (qui se trouvent sur les sites fondamentalistes arabes ou néo nazis), pour lesquelles le complot aurait été organisé par les juifs et tous les juifs qui travaillaient aux deux tours auraient été avertis le jour précédent de ne pas se présenter au travail -pourtant il est connu qu'environ 400 citoyens israéliens ou juifs américains étaient parmi les victimes; il y a les théories anti-Bush, pour lesquelles l'attentat aurait été organisé pour pouvoir ensuite envahir l'Afghanistan et l'Iraq; il y a celles qui attribuent le fait à plusieurs services secrets américains plus ou moins tordus(1); il y a la théorie que le complot était arabe fondamentaliste, mais le gouvernement américain en connaissait d'avance les détails, sauf qu'il a laissé les choses aller(2) dans leur sens pour avoir ensuite le prétexte pour attaquer l'Afghanistan et l'Iraq (un peu comme il a été dit de Roosevelt, qui fut dans la confidence de l'attaque imminente sur Pearl Harbor mais ne fit rien pour mettre à l'abri sa flotte parce qu'il avait besoin d'un prétexte pour débuter la guerre contre le Japon) ; et il y a enfin la théorie par laquelle l'attaque a été dû certainement aux fondamentalistes de Ben Laden, mais les diverses autorités préposées à la défense du territoire étatsunien ont réagi mal et en retard amenant la preuve d'une incompétence horrible(3). Dans tous ces cas les partisans d'au moins un entre ces complots(4) retiennent que la reconstruction officielle des faits est fausse, malhonnête et puérile.
Qui veut avoir une idée en ce qui concerne ces différentes théories du complot peut lire le livre de Giulietto Chiesa et Roberto Vignoli, "Zero. Perché la versione ufficiale sull'11/9 è un falso", edizioni Piemme, où apparaissent quelques noms de collaborateurs de tout respect comme Franco Cardini, Gianni Vattimo, Gore Vidal, Lidia Ravera, plus de nombreux étrangers.
Mais qui voudrait écouter la campagne contraire remercie les edizioni Piemme parce que, avec une admirable impartialité (et donnant la preuve de savoir conquérir deux secteurs opposés du marché) ils ont publié un livre contre les théories du complot, "11/9. La cospirazione impossibile", par Massimo Polidoro, avec des collaborateurs aussi respectables que Piergiorgo Odifreddi ou James Randi. Le fait que j'y apparaisse moi aussi ne va ni à mon infamie ni à mon éloge car l'éditeur m'a simplement demandé de republier en ce lieu une Bustina qui n'était pas tant sur le 11 septembre que sur l'éternel syndrome du complot. Pourtant, si comme j'estime que notre monde est né par hasard, je n'ai pas de difficulté à estimer que par hasard ou par un concours de différentes stupidités se passèrent(5) la majeure partie des évènements qui l'ont tourmenté au cours des millénaires, de la guerre de Troie à nos jours, et par conséquent je suis par nature, par scepticisme, par prudence, toujours enclin à douter de n'importe quel complot, car j'estime que mes semblables seraient trop bêtes pour en concevoir un à la perfection. cela même si -pour des raisons certainement amorales, mais par impulsion incoercible- je serais enclin à estimer Bush et son administration capable de tout.
Je n'entre pas (aussi pour des raisons de place) dans les détails des arguments utilisés par les partisans des deux thèses qui peuvent paraître toutes persuasives, mais je m'en remets seulement à celle que je définirais la "preuve du silence". Un exemple de preuve du silence est utilisé par exemple contre celui qui insinuerait que le débarquement(6) américain sur la Lune aurait été un faux télévisé. Si la navette américaine ne fut pas arrivée sur la Lune il y avait quelqu'un qui était en mesure de le contrôler et avait intérêt à le dire, et c'étaient les soviétiques; si partant les soviétiques sont restés silencieux, voilà la preuve que sur la Lune les américains y sont allés pour de vrai. Point final.
En ce qui concerne les complots et les secrets l'expérience (aussi historique) nous dit que : 1 Si il y a un secret, même s'il fut connu d'une seule personne, peut-être au lit avec l'amant, avant ou après elle le révèlera (seul les franc-maçons ingénus et les adeptes de quelque rite templier faux(7) croient qu'il y a un secret qui demeure inviolé) ; 2. Si il y a un secret il y aura toujours une somme adéquate en échange de laquelle quelqu'un sera prêt a le révéler (il suffit de quelque centaine de millier de livres sterling en droit d'auteur pour convaincre un officiel de l'exercice anglais à raconter tout ce qu'il avait fait au lit avec la princesse Diana, et s'il l'avait fait avec sa belle-mère il aurait suffit de doubler la somme et un gentilhomme de cette espèce l'aurait également raconté.Maintenant pour organiser un faux attentat aux deux tours (pour les miner, pour aviser les forces aériennes de ne pas intervenir, pour cacher les preuves embarrassantes et ainsi de suite) il serait nécéssaire la collaboration si non de milliers de personne au moins de centaines de personne. Les personnes utilisées pour ces entreprises ne sont jamais habituellement des gentilhommes et il est impossible que au moins un de ceux-là n'ait pas parlé pour une somme adéquate. En somme, dans cette histoire il manque la gorge profonde.



Notes
1 deviati de deviare, dévier
2 che le cose andassero
3 spaventosa terrible, épouvantable, horrible
4 i sostenitori di almeno uno tra questi complotti
5 avvenirsi se passer
6 lo sbarco
7 qualche rito templare fasullo


Le texte original est paru dans L'espresso du premier novembre 2007. L'auteur est Umberto Eco et sa chronique bi-mensuelle se nomme La Bustina di Minerva. Nous n'avons pas souhaité traduire les titres des deux livres cités par Eco.