Affichage des articles dont le libellé est Revue de Presse. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Revue de Presse. Afficher tous les articles

samedi 18 mai 2013

Lutter contre le management totalitaire

Par JEAN-CHRISTOPHE FÉRAUD
Libération, le 11 novembre 2012
 

Aller au boulot la boule au ventre, se sentir harcelé, dépossédé de son travail, en faire une dépression, parfois jusqu’au suicide… «Quelque chose de destructeur semble à l’œuvre dans le monde du travail», écrivent Vincent de Gaulejac et Antoine Mercier dans leur Manifeste pour sortir du mal-être au travail.
 
Sociologue «clinicien» et journaliste à France Culture, ils signent là un livre «engagé», forcément politique. Ils nomment la bête immonde à l’origine de ce qu’on a appelé «la crise des suicides» à France Télécom et ailleurs : «l’idéologie managériale». Pour eux, son irruption remonte à la fin des années 80 avec «l’arrivée de principes de management qui se sont généralisés à la faveur de l’emprise néolibérale sur le système politico-économique».
 
Importé des Etats-Unis, enseigné dans les écoles de commerce, vanté par le Medef puis diffusé par les cabinets d’audit, ce système fondé sur une «culture» de la compétition a prospéré dans les années 2000. Jusqu’à «servir de modèle» à la réforme des entreprises publiques et de l’Etat. Il fonctionne «comme le système communiste», ironisent les auteurs, faisant taire la contestation et masquant «ses déplorables résultats» grâce au «pouvoir imaginaire» de «l’idéal entrepreneurial».
 
Mais pourquoi n’a-t-on pas déjà dit «stop» quand la plupart des cadres n’y adhèrent plus au projet ? «La captation de l’idéal du moi» et «l’individualisation» ont détruit toute résistance, répondent Gaujelac et Mercier. Et «c’est en France que les sentiments de stress et d’épuisement sont les plus élevés». Bilan : un suicide par jour, des vies détruites sur l’autel de la compétitivité. Ce «phénomène social total» du stress professionnel a aussi un coût impressionnant : entre 2,6% et 3,8% du PIB.
 
Pour en sortir, les auteurs prônent l’action, forcément collective, contre «les organisations pathogènes». Ils appellent à se réapproprier le pouvoir de dire «non». La pensée managériale impose qu’il faut être plus performant pour survivre ? «Il faut refuser ce projet délirant, la course folle au toujours plus», cette «lutte des places» qui détruit les solidarités. In fine «l’émancipation» passera, selon eux, par un «rééquilibrage des rapports entre le travail et le capital». Salutaire.
 
«Manifeste pour sortir du mal-être au travail», Vincent de Gaulejac et Antoine Mercier (ed. Desclée de Brouwer), 15 €.

La « hollangue », cette langue morte

A. Lancelin, Marianne,Vendredi 17 Mai 2013.

Un brave new word pour un brave new world, un monde à la Huxley, où les gens auraient oublié ce que parler veut dire.
 
La « hollangue », cette langue morte Ce mot étrangement pénible, d'abord, qui court les rédactions et les discours officiels à une fréquence accélérée depuis le début de l'année : la « gouvernance ».

On le trouve sans relâche dans le quotidien les Echos ou chez la ministre Marisol Touraine, on l'entend en boucle chez les économistes de plateau télé, ou dans la bouche du président de la République, François Hollande, appelant, entre autres, le 17 avril dernier, à « renforcer la gouvernance mondiale » lors du forum Nouveau Monde.

Substantif formé à partir d'un participe présent, celui du verbe « gouverner », le mot « gouvernance » mériterait de se voir appliquer le châtiment qu'Orwell, autre maître de l'anticipation, désirait appliquer en son temps à un certain nombre de trouvailles propagandisto-journalistiques : la peine de mort. Un essayiste canadien vient en tout cas de s'occuper de cet irritant vocable dans un livre intitulé Gouvernance. Le management totalitaire (éditions Lux).

Docteur en philosophie et spécialiste des paradis fiscaux, Alain Deneault y retrace le parcours de ce véritable « coup d'Etat conceptuel », dont on pourrait en réalité faire remonter l'origine aux années Thatcher, et que la Banque mondiale a intégralement adopté, allant jusqu'à faire de la « bonne gouvernance » la condition sine qua non de l'accès à ses aides.

D'une totale plasticité, quasiment indéfinissable, le mot « gouvernance » conspire à faire de la politique l'analogue de la gestion d'entreprise. C'est un mot qui coupe totalement les ponts avec le monde de la passion et des idées, le monde des entités historiquement habitées, celui des mots et expressions comme « justice », « République » ou « lutte des classes ».


François Hollande prépare son intervention télévisée - Fred Dufour/AP/SIPA
Fred Dufour/AP/SIPA
Un mot qui habite un présent perpétuellement conjugué, la « gouvernance » ne désignant même plus l'acte de gouverner, mais un état à la fois désincarné et permanent, comme si l'« actance » se mettait soudain à désigner l'action. 
    

 
On comprend, hélas, que le président Hollande s'épanouisse dans ce genre d'éther, lui qui ne s'est jamais distingué par une foi sans bornes dans les pouvoirs de la langue.

Passé le fameux discours du Bourget qui fit battre les cœurs il y a un an, il y a un siècle, la « hollangue » n'aura cessé de nous anesthésier.
 
Venue du fond des manuels de management anglo-saxons et des réunions d'apparatchiks du PS, elle n'empoigne jamais par une métaphore, une bourrasque lyrique, ne parlons même pas de souffle onirique.

« Soutenabilité », « stabilité », « crédibilité », tels sont les mots livides qu'elle égrène, quand elle ne se lance pas dans des pétrifications lexicales comme « choc de simplification administrative ».

Le 28 mars dernier, François Hollande déclarait sur France 2 : « Je laisse faire. Je laisse dire. Ce qui comptera, c'est d'être jugé sur les résultats. On n'est pas jugé sur les discours.» Au pays de Molière, de Chateaubriand et du général de Gaulle, on n'en jurerait pas.

A peine achetés, bons à jeter ?

Georges Dupuy, Marianne, 13 Mai 2013

Apple store, la Défense - PRM/SIPA
Apple store, la Défense - PRM/SIPA
Alors que le ministre Benoît Hamon présente sa loi sur la consommation, un débat fait rage autour de « l'obsolescence programmée » : les constructeurs limitent-ils délibérément la durée de vie de leurs appareils pour nous obliger à les renouveler plus souvent ? Pas si simple...

    
Va-t-on assister au déclin de la folle croissance d'Apple ? se demandent les milieux boursiers. Rendez-vous compte : la marque à la pomme a vu son bénéfice (en or massif) reculer pour la première fois en dix ans ; plus grave, elle n'a sorti aucune nouveauté depuis... six mois !

Samsung, de son côté, vient de créer l'événement en lançant la quatrième génération de son Galaxy, le smartphone le plus vendu au monde. La précédente version n'a pas encore fêté son premier anniversaire... Qu'importe, les Français remplacent leurs mobiles tous les dix-huit mois en moyenne, alors qu'ils sont conçus pour fonctionner entre cinq et sept ans. Tout neufs, et pourtant déjà dépassés, rendus obsolètes au bout de quelques mois par une nouvelle offre.

Camille Lecomte, responsable du dossier au sein de l'association écologiste Les Amis de la Terre, explique : « L'obsolescence commerciale, qui fait délaisser un produit qui marche encore, est plus vicieuse qu'une simple baisse de la durabilité des produits. »

Elle s'applique principalement aux équipements informatiques et high-tech - en premier lieu la téléphonie mobile - dont l'esthétique est un critère d'achat fort.

« Le premier iPhone, en 2007, a représenté une réelle avancée, commente Gilles Garel, professeur d'innovation au Cnam. Depuis, la firme a su jouer sur l'applemania et la ringardise pour imposer chaque année un nouveau modèle qui n'a rien de révolutionnaire. » Les constructeurs se sont également ingéniés à rendre leurs produits irréparables ou trop coûteux à réparer.

Ainsi des batteries de téléphone soudées à la coque, des imprimantes plus chères à réparer qu'à acheter neuves, mais aussi des lave-linge dont on ne peut changer les roulements sans la cuve. Sans parler des appareils intégrant de nouveaux modèles de vis impossibles à démonter sans les outils adéquats.

Mais, alors que le projet de loi porté par Benoît Hamon, le ministre délégué chargé de l'Economie solidaire et sociale et de la Consommation, est attendu dans les semaines à venir et que le sénateur vert Jean-Vincent Placé a poussé - en vain - une proposition de loi pour lutter contre l'«obsolescence programmée », le débat fait rage autour d'une question plus dérangeante : les constructeurs fabriquent-ils délibérément des appareils plus fragiles qu'autrefois pour contraindre le consommateur à les renouveler plus souvent ?

Flash-back. Avez-vous entendu parler du cartel Phœbus ? En 1924, les représentants des grands fabricants d'ampoules se réunirent à Genève pour limiter l'utilisation des lampes à incandescence à mille heures, soit 100 fois moins que ce que les brevets laissaient espérer.

Quelques années plus tard, en 1932, le riche philanthrope Bernard London encourageait dans ses écrits l'obsolescence programmée - en clair, la mise en œuvre de procédés techniques visant à réduire la durée de vie d'un produit -, y voyant la seule façon de sortir de la grande crise de 1930.

Aujourd'hui, qui n'a pas pesté contre un réfrigérateur qui lâche sans prévenir au bout de trois ans, alors que le même, acheté dans les années 50, durait cinq fois plus longtemps ? Bon marché à l'achat, ruineux à réparer. Avec les vents mauvais de la crise et la baisse du pouvoir d'achat, les soupçons de mise à mort industrielle délibérée s'amplifient.
Illustration - RICHARD B. LEVINE/NEWSCOM/SIPA
Illustration -
RICHARD B. LEVINE/NEWSCOM/SIPA
         
Le Groupement interprofessionnel des fabricants d'appareils d'équipement ménager (Gifam) reconnaît que la durée de vie du gros électroménager a baissé en dix ans.

Mais à peine, moins d'un an à tout casser. L'utilisation a changé, explique le syndicat, qui avance, par exemple, l'augmentation du nombre de cycles demandés à un lave-linge ou de l'astringence de la lessive.

Peu importe, 85 % des personnes interrogées par l'Observatoire société et consommation (Obsoco) approuvent l'affirmation selon laquelle les fabricants font tout pour baisser la durée de vie de leurs produits, sans qu'on leur en fournisse la preuve.

Certes, pour citer un exemple devenu célèbre, une gamme d'imprimantes Epson intégrait dans ses cartouches d'encre une puce électronique faisant disjoncter l'appareil au bout de 18 000 copies.

Et Bernard Arru, le directeur des Ateliers du Bocage (ADB), une entreprise de réparation et de revente (en occasion) de matériel informatique et de téléphonie mobile, évoque, quant à lui, les condensateurs bas de gamme qui envoient rapidement certaines marques d'écrans plats au tapis : « C'est indéniablement une façon de forcer à changer d'appareil. »

Mais, au total, le dossier de l'obsolescence technique a besoin d'être étayé. Benoît Hamon a ainsi chargé la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) d'enquêter sur tout ce qui pourrait s'apparenter à une tromperie délibérée.

Il est une autre obsolescence peu répertoriée, celle liée aux bas prix que les consommateurs se sont habitués à payer. « Il n'y a pas de miracle. Un lave-linge "no name" [comprenez sans marque, généralement vendu en grande surface], qui coûte trois fois moins cher qu'un Miele, par exemple, ne donnera jamais autant de satisfaction, souligne Philippe Robin, qui dirige deux structures de réparation de gros électroménager du réseau Envie. Dans le bas de gamme, tout est possible. »

Il parle des fabricants chinois qui économisent, notamment, sur les composants et le diamètre des fils de cuivre. Camille Lecomte, aux Amis de la Terre, se veut réaliste : « Quand on achète du petit matériel à moins de 50 €, il faut se demander quelle est la part affectée à la qualité, une fois déduits les coûts de la fabrication, du transport et de la distribution. »
Des mannequins masculins posent dans les vitrines des galeries Lafayette dans le cadre d'une campagne de publicité pour les produits électroménagers, 2004 - DE RUSSE AXELLE/SIPA
Des mannequins masculins posent dans les vitrines des galeries Lafayette dans le cadre d'une campagne de publicité pour les produits électroménagers, 2004 - DE RUSSE AXELLE/SIPA
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le marketing, la publicité et les préoccupations commerciales se sont emparés du marché de masse.

En 2013, les industriels savent tous que, s'ils ne devaient compter que sur une réelle innovation pour présenter de nouveaux produits, leurs usines ne tourneraient pas.

Selon la firme américaine Booz & Company, sur 100 produits, moins de 10 % sont des innovations réelles. Le reste constitue ce que les experts appellent de la rénovation, promise au superbe destin de la feuille morte en automne.

Thierry Saniez, délégué général de l'association de consommateurs Consommation, logement et cadre de vie (CLCV), explique : « L'obsolescence programmée fait partie de l'ADN du système où, pour exister, chacun doit viser à rendre obsolescents non seulement les produits de ses concurrents, mais aussi les siens. »

Ainsi se dessine le modèle économique d'un business entraîné dans une course à l'échalote sans fin, où les consommateurs sont, eux aussi, responsables de ce qu'ils dénoncent. Jamais la France n'a produit autant de déchets - 540 kg par tête et par an, dont de 16 à 20 kg de déchets d'équipements électroniques et informatiques. « Le système est devenu intolérable », s'indigne Philippe Moati, professeur d'économie à l'université Paris-VII et cofondateur d'Obsoco, qui est tout sauf un décroissant.

Paradoxalement, la crise pourrait avoir du bon. Serrés au portefeuille, les consommateurs sont de plus en plus nombreux à prôner le retour de produits peut-être plus chers à l'achat mais plus durables. Signe des temps, même la mode, ce temple de l'éphémère, n'échappe pas à une certaine remise en cause.

Evelyne Chaballier, directrice des études économiques de l'Institut français de la mode (IFM), relève que, « après des années d'achat à tout-va, les clients se sont mis à comparer la qualité et les prix ». En octobre 2011, un tiers des sondés de l'IFM - principalement des 25-34 ans - étaient prêts à acheter moins de vêtements mais qui dureraient plus longtemps.

Autre signe encourageant : après les écolos, Damien Ravé, le développeur de commentreparer.com, un site qui s'adresse aux amateurs, a vu arriver une deuxième vague d'internautes plus intéressés par la réparation pure et dure que par le sauvetage de la planète.
 
Et si on réparait ?
Vélos, fauteuils, vêtements, téléphones portables ou électromenager, la grande vente annuelle d'objets récupérés et rénovés par les Compagnons d'Emmaus - DURAND FLORENCE/SIPA
DURAND FLORENCE/SIPA
Vélos, fauteuils, vêtements, téléphones portables ou électromenager, la grande vente annuelle d'objets récupérés et rénovés par les Compagnons d'Emmaus -
   
Pour contrer l'obsolescence commerciale, Benoît Hamon s'intéresse à deux pistes. La première est l'affichage de la durée de vie. Mais sur quelles bases et sur quels critères ? Tout est au stade du débroussaillage. En dehors de la durée de vie affichée sur les ampoules basse consommation, rien n'est fait.

« Notre but est d'arriver à une norme de durabilité qui soit, ensuite, étendue à l'Union européenne », explique Alain Geldron, responsable du projet à l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe).

Pour d'autres experts, le plus simple serait d'allonger les garanties. Mais qui sait, par exemple, que Bruxelles impose déjà deux ans de garantie pour tous les produits ? Camille Lecomte voudrait aller plus loin, et rappelle qu'Ikea garantit certains de ses produits jusqu'à vingt-cinq ans.

L'autre piste est de muscler les services de réparation. L'Ademe déplore le manque de structuration du secteur : malgré le développement des réseaux d'insertion comme Les Ateliers du Bocage ou Envie, de sites Internet tel commentreparer.com ou des 200 professionnels agréés par le Gifam, la réparation souffre d'un manque de visibilité, d'une absence d'informations concernant la disponibilité des pièces détachées et de graves lacunes en matière de cahiers techniques.

« Tout cela nuit au lancement d'actions politiques à long terme », commente Alain Geldron.

Philippe Moati voit beaucoup plus loin. La fin de l'obsolescence programmée correspondra à la vente de service en remplacement des produits : « Quand on vendra du lavage, du transport individuel ou du confort domestique, à la place de lave-linge, de vélos ou de canapés, alors nous en reviendrons à des équipements durables et réparables. » D'ici là, on aura changé 120 fois de smartphone.

DURÉE DE VIE MOYENNE

Réfrigérateur 11 ans

Congélateur 15 ans

Lave-linge 11 ans

Lave-vaisselle 11 ans

Téléviseur (cathodique) 7 ans

Téléviseur (plasma) de 10 à 12 ans (estimation)

Téléviseur (LCD) de 18 à 20 ans (estimation)

Grille-pain 5 ans

Fer à repasser de 3 à 5 ans

Ordinateur (entreprise) 3 ans

Ordinateur (particulier) de 5 à 6 ans

Ordinateur (portable) de 3 à 4 ans

Téléphone portable de 3 à 7 ans

Sources : Gifam, Univers Conso, WiPro Product Strategy And Services.

ENFIN UNE ACTION DE GROUPE À LA FRANÇAISE ?

Attendu mi-juin au Parlement, le projet de loi Consommation défendu par le ministre Benoît Hamon était présenté jeudi en Conseil des ministres. Parmi toute une série de mesures visant à rééquilibrer les pouvoirs entre clients et vendeurs, notons le renforcement de la lutte contre les clauses abusives, la modification des conditions de résiliation des contrats d'assurance auto ou immobilière (à tout moment et sans frais, après un an d'engagement), ou le doublement du délai de rétractation pour les achats en ligne (porté à deux semaines).

Mais c'est la mise en place de l'action de groupe, véritable serpent de mer du droit français, qui forme la pierre angulaire du projet de loi. Cette procédure permet à des personnes ayant subi le même préjudice d'engager une action collective devant la justice civile, pour obtenir réparation.

Deux bémols : elle ne concernera que les entorses au droit de la consommation et de la concurrence (par exemple, un conflit avec un opérateur de téléphonie ou une compagnie d'assurances), mais pas les affaires de santé et d'environnement, et ne pourra être engagée que par l'intermédiaire d'une des 16 associations de consommateurs agréées.

Allocations familiales : le modèle social français en danger

Si le tabou de l'universalité des prestations est brisé, les libéraux se frotteront les mains.   



Caisse d'allocations familiales -  BORDAS/SIPA
Caisse d'allocations familiales
 - BORDAS/SIPA

Ah ! Les indécrottables égoïstes... Il a suffi que François Hollande annonce puis que Jean-Marc Ayrault confirme une réforme du système français des allocations familiales pour qu'aussitôt une campagne s'engage pour stigmatiser, sur ce registre, les opposants au projet.

Une étrange campagne, où l'on a vu quelques hiérarques socialistes mêler leurs voix à des dignitaires de l'UMP ou des chroniqueurs économiques ultralibéraux, pour dénoncer de prétendus archaïsmes français. Et l'absence de générosité sociale de certaines familles parmi les plus riches qui revendiquent le maintien d'une prestation dont elles n'ont guère besoin.

Il faut certes en convenir : en ces temps de crise majeure des finances publiques, le bon sens peut sembler du côté du gouvernement qui entend placer les allocations familiales sous conditions de ressources. Car la réforme, telle qu'on en devine pour l'instant les contours, promet d'être méticuleusement calibrée.

Selon le rapport publié le 9 avril par Bertrand Fragonard, le président du Haut Conseil de la famille, il s'agit tout au plus de baisser - et non de supprimer - les allocations. Et encore, seulement pour les plus riches. Le rapport fixe ce principe : « Ne pas toucher le haut des classes moyennes et donc ne diminuer les allocations qu'à partir d'un seuil suffisamment élevé de revenu. » On conviendra que c'est prudent.

Et le Premier ministre, lui-même, semble animé par la même sagesse puisque, dans la foulée de ce rapport, il a révélé sur France Inter que seulement 15 % des Français, les plus aisés, seront concernés par cette baisse. Alors pourquoi, en ces temps de très fortes contraintes budgétaires, serait-on opposé à ce que la branche famille de la Sécurité sociale fasse des économies, si c'est seulement sur le dos des plus riches ? Pourquoi rechigner, si les classes moyennes et les couches populaires sont épargnées ?

C'est qu'en vérité les enjeux de cette réforme sont beaucoup plus importants qu'il n'y paraît. Car depuis la Libération, les fondements du modèle social français reposent sur deux grands principes, celui de l'égalité et de l'universalité. En clair, tous les citoyens, quels que soient leurs niveaux de revenus ou de fortune, peuvent prétendre à la même couverture sociale.

Il n'y a d'ailleurs pas que les grands régimes de protection sociale qui soient assis sur ces règles. C'est le même principe qui régit - même si, ici ou là, il est de plus en plus souvent écorné - tous les grands services publics, à commencer par celui de l'Education nationale. En clair, le modèle social français repose sur un principe fondateur, qui est celui de l'égalité et non pas de l'équité.

Caisse allocations familiales de Lille - M.LIBERT/20 MINUTES/SIPA
Caisse allocations familiales de Lille - M.LIBERT/20 MINUTES/SIPA
Et, si c'est le cas, c'est parce que la fonction de redistribution des revenus, c'est sur l'impôt qu'elle repose. C'est au travers de lui que tout gouvernement a le loisir de taxer davantage les revenus ou les patrimoines les plus élevés.

Du même coup, on comprend mieux pourquoi c'est une réforme dangereuse qu'engage le gouvernement. Car, si son véritable souci était de demander un effort complémentaire aux plus riches, il lui suffisait de mettre en chantier une ambitieuse réforme fiscale.

Or, on sait précisément que la fameuse « révolution fiscale » promise par François Hollande et prévoyant notamment une fusion de l'impôt sur le revenu et de la contribution sociale généralisée (CSG) a été reportée sine die.

Et même la minitaxe à 75 %, ce ne sont pas les contribuables qui vont la payer mais les entreprises. En bref, le gouvernement a totalement enterré le projet de refondation d'un impôt citoyen et progressif. Le système fiscal va donc rester ce qu'il est, gravement inégalitaire, avec des taux d'imposition élevés pour les couches moyennes et minorés pour les ultrariches.

Dès lors, la mise sous condition de ressources des allocations familiales apparaît pour ce qu'elle est : non pas une mesure d'équité, mais une banale mesure d'économie. Ce qui ne serait pas bien grave si on en restait là, mais tout le monde devine que, si le tabou de l'universalité des prestations est levé, d'autres gouvernements, à l'avenir, pourront marcher sur ces brisées. En durcissant encore davantage les critères d'éligibilité pour les allocations familiales. Et puis surtout, après la famille, en soumettant d'autres branches de la Sécurité sociale au même régime.

Ce dont se réjouissait récemment le très libéral chroniqueur économique du Point, Pierre-Antoine Delhommais en annonçant aux assureurs privés la bonne nouvelle :« Dans la foulée, après la famille, il n'y a aucune raison pour que la santé ne soit pas, à son tour, concernée. Avec une modulation des remboursements de soins en fonction des revenus. A charge ensuite pour chacun, en fonction de ses moyens, de souscrire à des contrats privés individuels pour se soigner convenablement. »

Cet enthousiasme-là, on peine à le partager. Car, en fait, c'est tout le modèle social français qui risque d'être ébranlé. C'est d'ailleurs mon seul point d'accord avec mon confrère, qui en arrive à cette conclusion : « Il est tout de même amusant de constater que c'est un gouvernement socialiste qui aura ouvert la voie à une privatisation de la Sécurité sociale. Sans le dire, bien sûr. »

Amusant ? Disons plutôt consternant...

* laurent.mauduit@mediapart.fr

Le Grand Rabbin Bernheim a aussi plagié la mémoire…

Marianne, Eric Conan, Vendredi 3 Mai 2013.
Intronisation de Gilles Bernheim, alors Grand Rabbin de France, Synagogue de la Victoire, Paris -  LICHTFELD EREZ/SIPA
Intronisation de Gilles Bernheim,
alors Grand Rabbin de France,
Synagogue de la Victoire, Paris
 
- LICHTFELD EREZ/SIPA

On ne sait ce que vont en penser les charitables personnes qui ont constitué un « Comité de soutien au Grand Rabbin Gilles Bernheim », convaincues de la « leçon pour chacun » que leur a offert le plagiaire au travers de « l’humilité, l’honnêteté et le repentir » qu’il a, selon elles, « courageusement et publiquement exprimés ».

Car il semble que Gilles Bernheim ait encore mobilisé avec trop de modestie son honnêteté et son repentir et que ce « mélange du vrai et du faux » que Paul Valéry estimait « plus faux que le faux » imprègne son étrange destin bien au delà des deux mensonges qu’il a reconnus.

Il n’a jamais eu l’agrégation de philosophie qu’il laissait accroire et s’est servi de textes copiés chez de nombreux auteurs pour remplir les Quarante méditations juives (Stock) qu’il disait avoir écrites en se « levant à 4h30 du matin ». Plus grave, plus troublant, Marianne découvre aujourd’hui un plagiat massif concernant la période de l’Occupation et la mémoire de son père.

Dans un numéro spécial des Etudes du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) de mars 2006 qui a pour thème « Des mots sur l’innommable. Réflexions sur la Shoah », Gilles Bernheim, signe, en conclusion, une réflexion sur Dieulefit, où son père a trouvé refuge sous Vichy. Ce village protestant de la Drôme a accueilli et protégé durant la dernière guerre quelques 2000 personnes (juifs, enfants et adultes, et résistants) dont aucune ne fut dénoncée ni arrêtée.

Son long texte sur le paysage de Dieulefit et l’âme de ses habitants est en fait le plagiat quasi intégral du poète gaullien Pierre Emmanuel, auteur de Jours de Colère, résistant caché à Dieulefit, collaborateur de Témoignage chrétien et d’Esprit et qui deviendra Académicien français (il démissionnera pour protester contre l'élection de Félicien Marceau, dont il dénonçait l'attitude sous l’Occupation).

Le choix de ce texte très beau et très puissant témoigne une fois de plus d’un jugement très sûr de la part de Gilles Bernheim. Il l’a d’ailleurs respecté avec une grande attention, se contentant de supprimer toutes les allusions aux communistes et d’y loger son père à la place de Pierre Emmanuel quand celui-ci parle à la première personne.

Ci-dessous, le texte signé Gilles Bernheim paru dans Les Etudes du CRIF de mars 2006 : « Des mots sur l’innommable. Réflexions sur la Shoah »
(En italiques, le texte emprunté à Pierre Emmanuel ; en gras, les ajouts ou modifications de Gilles Bernheim ; en rayé, le texte originel de Pierre Emmanuel modifié ou supprimé par Gilles Bernheim)

« Peut-on passer de l’évocation de la détresse à celle d’un apaisement, d’une confiance ? La luminosité d’un nom peut-elle succéder à l’évocation des ténèbres ? Peut-être. C’est pourquoi je ne pourrais achever cette étude sans évoquer Cet admirable village français, dont le nom est à lui seul une promesse, et qui fut, dans l’extrême division des consciences, une image de l’unité de la patrie : j’ai nommé Dieulefit, dans la Drôme.

J’y vins en juillet 1940 : Pierre Jean Jouve le poète s’y était installé ; je me proposait de passer quelques jours auprès de lui ; je devais rester y rester quatre ans, ne quittant Dieulefit que pour de brefs voyages, à Lyon, Avignon ou Paris). Mon père - accompagné de sa famille - y vint en juillet 1943 ; il se proposait d’y passer quelques jours ; il devait y rester plusieurs mois, ne quittant Dieulefit que pour de brefs voyages à Grenoble, Annecy ou Avignon.

C’est, à trente kilomètres du Rhône, un gros bourg qui s’accroche à la terre aride, tout entouré de monts en éventail. Ni Dauphiné, ni Provence : un paysage en cul-de-sac, fermé par le trapèze du Miélandre, croupe de bête puissante, derrière laquelle se lèvent les grands soleils d’été.

Si rude que soit le sol, il est partout à la mesure de l’homme : l’air est net, la lumière concise ; aucun détail n’échappe à l’œil, tout est en vue. Peu d’ombre, des arbres robustes, mais tassés dans l’effort de surgir ; l’olivier est plus bas, à vingt kilomètres, mais le châtaignier n’est pas moins tourmenté, ni le chêne trapu des montagnes. Dans la perspective, parfois, une haie de peupliers, dont le jet surprend, approfondit derrière elle l’espace.

Le vent ne cesse jamais : il faut s’y faire non sans peine ; mais il est d’essence lumineuse, la vigueur des lignes en est accusée. Ici se vérifie, sur le mode le plus austère, la loi du paysage français : une rigueur, mais presque musicale ; un magistère de l’esprit, mais la flexion harmonieuse du cœur. Terre de sensibilité profonde et pudique, pénétrée loin par la conscience, méditée, retenue longtemps, jusqu’à ne plus se distinguer de l’esprit.

Peut-être n’est-il pas sans importance, pour le paysage même, que Dieulefit soit protestant. Sur les hauteurs environnantes subsistent encore des déserts, sortes de cirques naturels, majestueusement assis dans les arbres, loin des routes, près de Dieu : poursuivis par les dragons du Roi, les Réformés, avec un instinct biblique de la grandeur, se choisirent ces hauts lieux pour temples ; la Bible et le paysage y sont en accord.

Des générations traquées se sont adossées à cette impasse où la vallée se refermait : elles s’y sont fortifiées ; ont fait front ; ne se sont jamais soumises ; comme cette héroïne protestante, elles ont gravé sur la montagne un mot : « Résister ». Le souvenir des persécutions ne s’est point effacé des mémoires calvinistes : aujourd’hui, comme au temps des dragonnades, le cœur protestant est du côté du proscrit.


Dieulefit le montra bien, qui fut un lieu d’asile et de réconciliation. De ses deux mille habitants, la moitié la plus instable est catholique : signe de division, comme le génie français en a souffert tant d’exemples. Mais ici, surmontée, presque insensible, et qui stimule sans déchirer. Quand un groupe humain a su triompher d’une division radicale sans ruiner sa diversité, son sens de l’universel sort grandi de cette épreuve : ses différences, qui semblaient jadis inconciliables, ont trouvé leur fond commun de vérité ; elles reflètent l’ensemble sous l’aspect, sans en trahir l’unité vivante.

Unité sans égoïsme, tout le contraire du statu quo : saluant l’universel où qu’il se trouve, et le reconnaissant comme sien. A Dieulefit, nul n’est étranger : celui qui va débarquer tout à l’heure, rompu par un affreux trajet d’autobus, affamé, poursuivi peut-être, et qui vit dans la terreur des regards braqués sur lui, qu’il se rassure, la paix enfin va l’accueillir, il se trouvera parmi les siens, chez lui, car il est le prochain pour qui toujours la table est mise.


Le village vit doubler sa population pendant la guerre, sans cesser d’être homogène, sans perdre son identité. Et je ne parle pas des milliers de réfugiés de toute sorte qui passaient, s’asseyaient un instant, rompaient le pain avec leurs frères, et repartaient avec la certitude qu’ici du moins ils étaient aimés. Dans le tourbillon d’un exode qui, pour beaucoup, dura quatre années, ceux-là qui sentaient sous leur pas se dérober toute la terre, qui n’avaient plus ni bien, ni patrie, croyaient rêver qu’ils prenaient pied sur le sol ferme.

Ils mettaient des semaines à rééduquer leur liberté, à s’adapter aux visages de bon aloi qui se donnaient à eux d’avance. Mais, tôt ou tard, ils cédaient au bien-être, se détendaient. Leur hostilité de parias s’effaçait, ils s’accordaient à l’ambiance fraternelle, devenaient des visages quotidiens.
J’ai vécu dix ans au pays natal et tout l’été dix années encore : mais Dieulefit est ma petite patrie. Mon père n’y a vécu que quelques mois, mais Dieulefit est restée sa petite patrie.


Je suis sûr de n’être Je suis sûr qu’il n’était point le seul à penser de la sorte, parmi les centaines d’errants que ce village adopta. Les uns fuyant des quatre coins de l’Europe, Alsaciens, Belges, Polonais, Allemands ; d’autres, Américains ou Anglais, trapped, pris au piège, et sous la menace des camps ; des repris de justice (celle de Vichy) qui préféraient la savoir à distance ; des gens qui avaient un passé, hypothèque bien regrettable en un temps où les dénonciateurs patentés n’arrêtaient pas de racler leurs souvenirs ; des Juifs enfin, quelques-uns français, la plupart on ne savait d’où, par centaines, si terrorisés qu’on lisait leur identité dans leurs yeux.

Mais autour d’eux, chacun se refusait de le voir, pour ne pas humilier leur détresse. En tout, près de deux mille nouveaux venus. Presque tous, quand ils n’avaient déjà de faux papiers, en recevaient tout un jeu, par les soins d’une femme admirable, secrétaire de la mairie.


Cet indice matériel montre bien la force d’assimilation du village ; ou plutôt, son pouvoir unifiant. Dieulefit, pendant ces années de guerre, illustra consciemment la leçon de l’Epître aux Galates : « Il n’y a ni Juifs ni Grecs », il n’y a que des hommes sous le regard de Dieu ; une seule définition de l’homme, et qu’il faut défendre partout, en tout homme où elle est menacée.

Je ne sais si mon voisin, l'électricien communiste, ou Mlle Marie, la vielle couturière protestante qui venait ravauder notre linge, auraient pu formuler cette définition: mais le pourrais-je moi même ? Quand Mme Peyrol qui ne décolérait pas contre son poste, qu'elle débranchait parfois, de rage, pour le rebrancher aussitôt, s'écriait avec son accent du midi « Tous les hommes sont des hommes quand même », cette simple équation se suffisait: A est A, et ne sera jamais non-A.

Nous sommes La France est un vieux peuple, qui sait depuis longtemps ce qu’est l’homme, depuis si longtemps, en vérité, que ce savoir est tout instinctif. Il passe les mots, il est prompt, plus que l’esprit lui-même. Il ne se trompe jamais.

Cette évidence de l’instinct est l’apanage singulier des plus pauvres : il ne leur vient jamais à l’esprit (et pour cause) de se juger en fonction de leurs biens. Ils n’en sont que plus exercés par le sens nu de la valeur, à saisir l’homme sous l’écorce. L’âme des habitants de Dieulefit était nette comme le paysage alentour : tendre et dure, se dessinant en lignes simples, mais dont la courbe sait moduler toutes les nuances du cœur. Ils ne savaient pas vivre dans la confusion.

Cette inaptitude au mensonge fut l’un des traits dominants du peuple
de ces hommes
et singulièrement de ceux qui créditent les autres d’une franchise égale à la leur. Lorsqu’on les trompe ou qu’ils se sentent trompés, ils ne supportent pas l’imposture : non qu’elle les blesse, mais elle atteint l’homme en eux.

Dès juillet 1940, les trois quarts des habitants de Dieulefit avaient décelé le mensonge : rien, désormais, n’entamerait le jugement qu’ils avaient une fois porté sur lui. Rien ne pourrait les empêcher de témoigner clairement que le vrai n’a qu’un visage. Ils étaient protestants, nourris d’une Parole qui n’accepte aucun compromis
; même un communiste, s’il est de souche réformée, retrouve naturellement les accents impérieux de la Bible ; l’homme communiste ne sort point ex-abrupto de la seule idéologie.


Ce petit peuple, fier de sa constance, ne s’est jamais démenti : il fut l’image de la communauté française, de l’univers français. Il accomplit cette catharsis dont l’opération devait préserver notre pays de la désintégration morale. Mais, par une grâce dont il fut peu d’exemples en ce temps où l’horreur confondait la pensée, Dieulefit, sans cesser de participer à la souffrance du monde, resta dans la lumière et la joie.

Ce paradoxe est la vertu des grandes âmes, au terme d'un long effort d'intégration qui n'a rien refusé, fut-ce le mal absolu: ici l'intégration se faisait d'instinct, la vie se mobilisait tout entière, sans balancer le pour et le contre, sans s'étonner autrement du mal. Ce qui prouve que la santé vitale rejoint l'équilibre spirituel le plus haut. »

Pierre Emmanuel Gilles Bernheim

Le (bon) bilan des 35 heures

Alternatives Economiques
 
Les 35 heures n'ont pas entamé la compétitivité des entreprises et les performances économiques françaises. Ni dégradé les finances publiques.
 
Il y a deux ans, c'était le dixième anniversaire de l'instauration, par un gouvernement de gauche, des 35 heures en France. Dans quelques semaines, nous fêterons les dix ans d'une critique récurrente, par un gouvernement de droite, de cette mesure qui, malgré les nombreux assouplissements intervenus depuis (voir encadré), resterait la cause principale des difficultés rencontrées par l'économie française. Les lois dites " Aubry ", qui ont mis en place progressivement la semaine de 35 heures en France entre 1998 et 2002, ont-elles réellement détérioré la compétitivité des entreprises françaises et engendré des destructions d'emplois ? La France a-t-elle enregistré, depuis, un recul particulier de ses performances économiques par rapport à ses partenaires européens ? Et les finances publiques ont-elles été plombées par ces lois ? L'examen dépassionné des données économiques et les comparaisons internationales fournissent une réponse négative à ces questions.

Des performances économiques records
En excluant de l'analyse la grande récession récente, l'activité dans le secteur privé en France a crû en moyenne de 2,1 % par an au cours des trente dernières années. Mais depuis la mise en place des 35 heures, loin de s'effondrer, la croissance de l'activité dans ce secteur s'est au contraire accélérée, passant de 1,8 % par an en moyenne avant 1997 à 2,6 % après. Avec même un pic au cours de la période de mise en place des 35 heures (2,9 % entre 1998 et 2002 en moyenne annuelle). Dans le top 5 des meilleures années qu'ait connu le secteur privé français depuis trente ans, trois se situent durant la période 1998-2002 selon le critère de la croissance économique et quatre si on retient celui des créations d'emplois. Le contexte économique mondial explique une partie de ces bonnes performances, mais une partie seulement : la demande étrangère adressée à la France a certes été plus dynamique après 1997 qu'avant, mais cette accélération ne s'est pas démentie après 2002. Et, par conséquent, elle ne peut être un élément explicatif des performances enregistrées entre 1998 et 2002.

Dix ans d'assouplissement des 35 heures
Depuis 2002, de nombreux textes ont eu comme objectif d'" assouplir " les 35 heures. La loi du 17 janvier 2003, dite Fillon, comportait deux volets principaux. En augmentant le contingent d'heures supplémentaire de 130 à 180 heures, cette loi permet aux entreprises d'y avoir recours de façon structurelle à hauteur de quatre heures supplémentaires par semaine sur toute l'année. Cela permettait aux entreprises de rester à 39 heures si elles le souhaitaient. Les branches avaient même la capacité de négocier un contingent d'heures supplémentaires encore supérieur. Un décret du 9 décembre 2004 a d'ailleurs porté ensuite ce contingent réglementaire d'heures supplémentaires à 220 heures par an.
Dans le même temps, la loi de 2003 réduisait le coût pour l'entreprise de ces heures supplémentaires. Dans les entreprises de 20 salariés et moins, elles ne sont comptabilisées qu'à partir de la 37e heure, et le taux de majoration n'est que de 10 %. Pour les autres, il pourra être négocié entre 10 % et 25 % par un accord de branche. Par ailleurs, les dispositifs d'allégement des cotisations sociales employeurs introduits par les lois " Aubry " étaient désormais déconnectés de la durée du travail. L'ensemble des entreprises, qu'elles soient passées à 35 heures ou non, en bénéficient.
 
L'autre mesure phare a été la défiscalisation des heures supplémentaires en 2007. Elle comporte plusieurs volets. Tout d'abord, une réduction forfaitaire des charges patronales de 1,50 euros par heure supplémentaire est introduite pour les entreprises de moins de 20 salariés et de 0,50 euros pour les entreprises de plus de 20 salariés. La majoration des heures supplémentaires est portée à 25 % au minimum dans toutes les entreprises. Les salariés sont exonérés d'impôt sur le revenu pour les rémunérations versées au titre des heures supplémentaires dans la limite d'une majoration horaire de 25 %. Enfin, les charges salariales égales au montant de la CSG, CRDS, ainsi que de toutes les cotisations légales et conventionnelles sont, elles aussi, supprimées.
 
De plus, depuis la mise en place des 35 heures, les performances françaises ont été meilleures que celles enregistrées dans le reste de la zone euro, et notamment celles de nos deux principaux partenaires, l'Allemagne et l'Italie. Ainsi, durant la décennie 1998-2007, la croissance française a été supérieure d'un point à celle de l'Italie et de 0,8 point à celle de l'Allemagne en moyenne annuelle.
Au cours de cette période, les agents économiques français, entreprises et ménages, ont dépensé plus que leurs homologues allemands ou italiens. En progressant de 0,8 % en moyenne annuelle, les dépenses d'investissement des entreprises ont été nettement plus dynamiques à Paris qu'à Berlin (0,3 %) ou à Rome (0,5 %). Les ménages français ont également contribué à ces bonnes performances : leur consommation a progressé en moyenne annuelle de 1,4 % dans l'Hexagone, contre respectivement 0,4 % et 0,9 % en Allemagne et en Italie. De plus, le maintien d'une consommation dynamique en France ne résulte pas du fait que les ménages seraient devenus " cigales " : leur taux d'épargne est non seulement plus élevé qu'ailleurs en Europe, mais il a également plus augmenté depuis 1998. Cette bonne tenue de la consommation résulte surtout du dynamisme des créations d'emplois en France, notamment lorsqu'on le compare à celles enregistrées outre-Rhin (voir tableau).

Des coûts salariaux maîtrisés
L'Hexagone est aussi, parmi les grands pays, l'un de ceux qui a le plus réduit ses coûts salariaux unitaires (l'évolution du coût du travail corrigée de celle de la productivité, le juge de paix de la compétitivité coût d'une économie) dans le secteur manufacturier au cours la période 1997-2002. Seule l'Allemagne fait mieux que la France au cours de cette période. Cette amélioration est d'autant plus remarquable qu'elle s'est déroulée malgré une évolution du taux de change effectif (*) légèrement défavorable. La mise en place des lois Aubry n'a donc pas engendré de baisse de la compétitivité de l'économie française : l'augmentation du salaire horaire lié au passage aux 35 heures a été compensée par la modération salariale, une organisation temporelle plus flexible qui a permis l'amélioration de la productivité horaire du travail et la suppression du paiement d'heures supplémentaires ; et, enfin, l'aide de l'Etat, sous la forme de baisse des cotisations sociales, a amorti le choc.
 
Entre 1997 et 2002, en maîtrisant ses coûts salariaux mieux que la plupart des pays européens et des pays anglo-saxons, la France a amélioré sa compétitivité-prix et gagné des parts de marché (voir graphique ci-dessus). Le poids des exportations françaises dans le commerce mondial, soutenues par la faiblesse de l'euro et la modération salariale, avait atteint un point haut en 2001.
 
Depuis 2002, Paris a connu en revanche une lourde chute de ses parts de marché. Principalement pour deux raisons : d'abord, une perte de compétitivité-prix des exportations françaises consécutive à l'appréciation du taux de change effectif de l'euro ; ensuite, l'engagement d'une politique de réduction drastique des coûts de production par Berlin. Ainsi, engagée depuis 2002 dans une thérapie visant l'amélioration de l'offre par la restriction des revenus et des transferts sociaux (réformes Hartz, TVA sociale), l'Allemagne a vu ses coûts salariaux unitaires diminuer en niveau absolu, mais aussi relativement à ses autres partenaires européens, dont la France. Cette politique explique environ 30 % des pertes de parts de marché françaises enregistrées au cours de la période 2002-2007.
 
Mais ces pertes ne sont pas une spécificité hexagonale. La politique menée par Berlin lui a permis de gagner des parts de marché aux dépens de tous les pays qui lui sont géographiquement et structurellement proches, autrement dit les grands pays européens. Et à cet égard, la France n'est pas celui qui souffre le plus : l'Italie a subi des pertes nettement supérieures encore au cours de cette période. Cela s'explique en grande partie par le comportement des exportateurs français, qui ont réduit leurs marges à l'exportation en limitant la hausse de leurs prix au cours des dernières années. Alors que les exportateurs italiens ont davantage laissé les prix à l'exportation augmenter. D'où des pertes de parts de marché près de deux fois supérieures pour l'Italie que pour la France depuis le début des années 2000 (voir graphique).

Un coût limité pour les finances publiques
Une autre critique récurrente - le coût des 35 heures pour les finances publiques - ne résiste guère, elle non plus, à l'examen. Depuis la mise en place des lois Aubry, les allégements de charges sur les bas salaires coûtent en moyenne 22 milliards d'euros par an aux administrations publiques. Mais cette somme n'est pas liée uniquement aux 35 heures puisque d'autres dispositifs d'exonération existaient auparavant, instaurés par les gouvernements Balladur puis Juppé au début des années 1990. Le supplément d'allégements engendré par les lois Aubry, pérennisé ensuite par le dispositif " Fillon " (ils ne sont toutefois plus conditionnés depuis lors à la durée du travail), s'élève à près de 12,5 milliards d'euros par an.
Cette somme ne représente cependant pas non plus le coût réel des 35 heures pour les finances publiques. En effet, les lois Aubry ont créé 350 000 emplois selon le bilan officiel dressé par la Dares et repris par l'Insee : ces créations d'emplois ont engendré 4 milliards d'euros de cotisations sociales supplémentaires par an. Elles ont permis également de diminuer le nombre de chômeurs et, par ce biais, de réduire les prestations chômage à hauteur de 1,8 milliard d'euros. Enfin, elles ont stimulé le revenu des ménages et donc leur consommation, engendrant un surcroît de recettes fiscales (TVA, impôt sur le revenu…) d'un montant qu'on peut estimer à 3,7 milliards d'euros. Au total, une fois le bouclage macroéconomique pris en compte, le surcoût de ces allégements ne s'élève donc plus qu'à 3 milliards d'euros annuels, soit 0,15 point de produit intérieur brut (PIB). Significativement moins que les 4,3 milliards d'euros dépensés chaque année depuis 2007 pour inciter les salariés à effectuer des heures supplémentaires…
 
Une France toujours attractive
Enfin, les 35 heures n'ont pas eu non plus d'effet négatif sur l'attractivité du pays, si on en juge par les flux d'investissements directs étrangers (IDE). Dans un contexte de globalisation financière croissante, la France a amélioré sa position depuis : alors qu'elle figurait en sixième place en tant que pays d'accueil de ces investissements étrangers nets au cours des années 1980, attirant moins de 4 % de l'ensemble des IDE, elle occupe régulièrement depuis 2002 la troisième place, derrière la Chine et les Etats-Unis, avec près de 8 % des IDE mondiaux.
En revanche, il y a bien un point noir dans le bilan des 35 heures : la fonction publique. La volonté d'abaisser le temps de travail sans procéder à des embauches en contrepartie a incontestablement eu des conséquences négatives, en particulier dans le secteur hospitalier. Mais du côté du secteur concurrentiel, l'examen des données économiques ne permet pas de corroborer la thèse selon laquelle les 35 heures auraient plombé l'économie française.
    * Taux de change effectif : taux de change d'une zone monétaire, mesuré comme une somme pondérée des taux de change avec les différents partenaires commerciaux et concurrents. Une appréciation du taux de change, de l'euro par rapport au dollar, par exemple, affecte la compétitivité à l'exportation et à l'importation de la zone.


Eric Heyer, directeur adjoint au Département analyse et prévision de l'OFCE
Alternatives Economiques Hors-série n° 092 - février 2012

dimanche 21 avril 2013

Politzer: le penseur foudroyé

Marianne, Propos recueillis par Aude Lancelin

Fusillé par les nazis à 39 ans, Georges Politzer n’aura pas connu la même gloire que Sartre. S’il avait vécu, la face de la philosophie du XXe siècle en eût pourtant été changée, assure Michel Onfray, le fondateur de l’Université populaire de Caen. On republie aujourd’hui ses oeuvres tandis que son fils, Michel Politzer, lui consacre une biographie.
 
Georges Politzer
Georges Politzer    


Concret et facétieux, radical et follement courageux. Ainsi surgit devant nos yeux en 2013 le jeune philosophe communiste d’origine hongroise, assassiné par les nazis en 1942, alors qu’il avait rejoint le maquis français deux ans auparavant. C’est la troisième renaissance de Georges Politzer, ami de Paul Nizan, inspirateur de Sartre, styliste énergique et précis, détracteur féroce de Bergson et de Heidegger. Déjà en 1967, la première réédition de sa grande oeuvre inachevée, la Critique des fondements de la psychologie, avait permis de redécouvrir celui dont Lacan salua « la marque ineffaçable » sur la pensée du XXe siècle. L’université le mettra aussi à l’honneur en l’inscrivant par deux fois au programme de l’agrégation de philosophie depuis les années 90.

Aujourd’hui, c’est son fils unique, Michel, qui le fait resurgir devant nos yeux, en publiant les Trois Morts de Georges Politzer, une bouleversante enquête sur la figure intellectuelle de son père et la perte tragique de ses parents alors qu’il n’avait que 9 ans. Sa mère, Maï, elle aussi militante communiste, sera en effet arrêtée en même temps que son mari et mourra en déportation à Auschwitz. Rares sont les textes qui vous font sentir avec une si déchirante acuité la mâchoire de fer qui se referme sur un destin, broyant tout, jusqu’à la possibilité d’une postérité.

Consultant les archives du PC, relevant le plus infime témoignage, guettant de toutes parts la trace du professeur admiré de ses pairs et du militant révolutionnaire parfois aveuglé, Michel Politzer livre de son père une image audacieuse, sans complaisance, terriblement vivante. Celle-là même qu’en esquissait l’écrivain Michel Leiris, se souvenant du rire tonitruant de son camarade devant un film de Chaplin : « Il est certain qu’à côté de Politzer, tous les gens ont l’air de fantoches. » Aude Lancelin

Marianne : Dans quelles circonstances avez-vous découvert la figure de Georges Politzer, jeune philosophe ami de Nizan à l’oeuvre inachevée, avant tout connu jusqu’ici pour un pamphlet assassin contre Bergson ?

Michel Onfray : J’avais 17 ans et je cherchais une forme politique pour le fond rebelle qui était alors le mien. La vie quotidienne avec un père ouvrier agricole et une mère femme de ménage, deux saisons d’été dans une fromagerie avaient fait de moi un être écorché,hypersensible et désireux de changer l’ordre du monde, notamment sur le terrain politique…
J’avais lu quelques textes de Marx, dont le Manifeste du parti communiste. Il me semblait que le communisme était une solution, la solution. Je suis donc allé voir mon ancienne institutrice, une communiste pure et dure que j’aimais beaucoup, qui m’a prêté des brochures vantant les congrès du PCF, des livres de propagande du Parti et les Principes élémentaires de philosophie de Politzer édités aux Editions sociales. C’était sommaire, un peu catéchistique, surtout en regard de ce que je lisais en même temps à l’époque, notamment Qu’est-ce que la propriété ?, de Proudhon. Le prosoviétisme du PCF m’a convaincu que la solution n’était pas là, mais chez Proudhon. J’ai gardé de Politzer l’idée que la philosophie était une arme de combat, qu’elle pouvait être populaire, simple, claire, accessible, efficace, et proposer clairement de produire des effets concrets dans un réel.

Politzer, c'est aussi un homme qui s'engage dès 1940, et qui tombera deux ans plus tard sous les balles allemandes. Qu'est-ce qui, dans sa pensée, le prédispose à une attitude aussi opposée à celle de Sartre par rapport à l'action, au danger ?

M.O. : Outre son intelligence, sa perspicacité, son caractère entier, son passé activiste dès le lycée en Hongrie, Politzer, parce qu'il est juif, comprend très vite que le national-socialisme est une idéologie terrible. Il critique très tôt les thèses d'Alfred Rosenberg qui les expose à l'Assemblée nationale le 28 novembre 1940. Dès avril 1939, Politzer attaque la pensée de l'auteur du Mythe du XXe siècle. Il porte haut les couleurs de la raison occidentale et fait de Descartes le héros d'un lignage qui conduit, via le rationalisme des Lumières, au socialisme marxiste et au bolchevisme qui en est le bras armé. Sartre, quant à lui, n'a rien vu en Allemagne, où il était lorsque les nazis sont arrivés au pouvoir. Il n'a rien vu ensuite : Munich, la déclaration de la guerre, le pacte germano-soviétique... Il passe à côté de la Résistance, il écrit dans Comœdia, un journal collaborationniste, en 1941 ; puis, en 1944, le même journal le déclare «auteur de l'année 1943». Le directeur de ce même journal pistonne Simone de Beauvoir qui entre à Radio Vichy, où elle travaille en 1944. Sartre voulait être Stendhal et Spinoza, il l'a dit, il se moquait comme d'une guigne de la politique. Il s'en soucie quand il comprend quel bénéfice il peut en tirer pour sa carrière. Politzer philosophe pour agir et changer le monde ; Sartre, pour laisser son nom dans le Lagarde et Michard comme le Voltaire de son temps...

Quoique membre du PC et militant très actif, Politzer n'attendra pas l'entrée en guerre de l'URSS pour agir, et, contrairement à la plupart des autres communistes, saura très tôt distinguer cette lutte idéologique à mort d'un «conflit de classes». Une attitude très rare alors dans son univers intellectuel. Comment l'expliquez-vous ?

M.O. : C'est moins l'URSS qui entre en guerre que Hitler qui envahit la Russie bolchevique et met fin à l'accord conclu avec Staline... Le pacte germano-soviétique lie l'URSS et le IIIe Reich nazi entre le 23 août 1939 et le 22 juin 1941 : pendant un an et dix mois, le PCF défend une politique de collaboration entre la France occupée et l'Allemagne occupante. Précisons que, quand Guy Môquet est arrêté et mis en prison, c'est pour avoir distribué des tracts qui invitent à la libération de communistes emprisonnés. Il sera ensuite fusillé comme otage, il montrera alors un grand courage, certes. Mais il ne fut pas résistant... Sartre a défendu le pacte, Beauvoir également. Pas Politzer, qui quitte le lycée où il enseigne pour entrer dans la clandestinité dès novembre 1940. Dès lors, il rédige 40 numéros d'un bulletin intitulé l'Université libre jusqu'au 16 décembre 1941. Politzer célèbre Staline, mais Staline célèbre l'accord avec Hitler. Politzer fait comme si le pacte n'existait pas, il porte la flamme communiste en conscience réfractaire qui s'oppose sans bruit à la ligne du Parti - un Parti qui laisse faire dans une schizophrénie qui témoigne des tensions au sein même de sa direction. Dans cette aventure, il y eut le Parti et ses instances, un Parti de bureaucrates, de fonctionnaires, de permanents qui défendaient leur intérêt le plus trivial, leur poste, et un Parti de militants de base ayant foi en un monde meilleur. Politzer fut au côté de la petite poignée de ces communistes de base qui n'ont rien dit contre le pacte, mais qui ont agi contre... Lui et d'autres, très peu, ont été l'honneur de ce Parti qui l'avait alors perdu.

Sartre s'est profondément inspiré de la Critique des fondements de la psychologie de Politzer, notamment dans l'Etre et le néant, et Althusser n'a pas cessé de le souligner d'ailleurs. Qu'est-ce que Politzer lui a exactement apporté ?

M.O. : Politzer a été pillé par tout ce que la philosophie française a de plus emblématique... Je dis quoi, comment, où dans les Consciences réfractaires [t. 9, Contre-histoire de la philosophie, Grasset. Voir aussi ses cours sur Politzer en CD*]. C'est consternant... En ce qui concerne Sartre : il lui emprunte la critique de la psychanalyse freudienne au nom d'une psychologie concrète, la nécessité de lier l'inconscient avec l'histoire la plus concrète, celle de l'individu, mais aussi celle de son temps, de son milieu, le sauvetage de la raison pure et de ses méthodes (cartésienne et matérialiste) dans le climat irrationaliste de l'époque (Freud, la psychanalyse, Bergson, Heidegger, Husserl, la phénoménologie, qu'il critique très durement et très justement), la lecture du monde comme drame qui s'enracine dans un terreau existentiel de l'angoisse, le souci du concret et l'articulation de la pensée avec la nécessaire praxis révolutionnaire... La psychologie concrète antifreudienne qu'il se proposait de fonder ne l'a pas été parce que Politzer a été fusillé. Opportuniste et carriériste, intelligent comme un singe normalien qu'il était, Sartre a emboîté le pas et rédigé le chapitre sur la psychanalyse existentielle dans l'Etre et le néant...

Plus largement, quels sont pour vous les apports philosophiques de Politzer ?

M.O. : La critique de la psychanalyse comme irrationalisme contemporain, la compabilité entre le freudisme et l'irrationalisme nazi, notamment via la théorie de la transmission phylogénétique, la dangerosité d'un bergsonisme de droite lui aussi compatible avec le fascisme (Marinetti s'en apercevra...), l'imposture phénoménologique qui use d'un brouillard conceptuel qui obscurcit le monde au lieu de l'éclaircir, la constitution d'un lignage philosophique de combat amorcé par Descartes, nourri par le rationalisme des Lumières et augmenté par la pensée matérialiste française qui débouche dans un socialisme marxiste, la nécessité de penser pour autre chose que l'horizon théorétique, pour une praxis réellement révolutionnaire, l'urgence de fonder une psychologie concrète qu'on pourrait nommer une psychanalyse non freudienne. Convenez que, pour un philosophe mort à l'âge de 39 ans, ces apports sont majeurs.

Politzer accordait pourtant une place fondamentale à la psychanalyse, la voie la plus éclairante et la plus appropriée, selon lui, pour saisir le fait humain, aussi bien par la place que celle-là accorde à la singularité de chacun qu'à la sexualité. Est-ce un désaccord de fond que vous avez avec lui ?

M.O. : La pensée de Politzer évolue sur ce sujet. Quand il quitte la Hongrie pour la France, il fait un arrêt à Vienne. On ne sait s'il rencontre Freud, mais on sait qu'il a côtoyé des psychanalystes. Il a 18 ans, il est enthousiaste. En 1921, à la Sorbonne, il est fanatique de Freud. En 1924, il a 21 ans, c'est fini. Il dénonce chez le docteur viennois des livres mal composés, obscurs, répétitifs, confus. Ce qui est énoncé sur le mode de la certitude, l'inconscient par exemple, n'est pour lui qu'une hypothèse de travail, ce qu'on présente comme une science n'est qu'un chantier, les fondements théoriques sont à refaire. En 1929, il publie un article intitulé «La crise de la psychanalyse». Freud est toujours vivant. Politzer fait de la psychanalyse une «nouvelle scolastique». Il stigmatise ses disciples - des chercheurs médiocres... Il récuse le scientisme, le poids des modes du moment, l'importance considérable de la mythologie gréco-romaine qui prend la place que devrait prendre la clinique, fort réduite. Il critique le dispositif sophistiqué interdisant à quiconque n'étant pas analyste ou analysé de critiquer la discipline. Ou bien cette autre aberration qui fait de tout refus de cet idéalisme une résistance de névrosé ayant besoin du divan et se le refusant inconsciemment.

Plus violent : fin 1939, Politzer écrit «La fin de la psychanalyse», un article dans lequel il montre quels points de doctrine permettent une compatibilité avec le nazisme : l'irrationalisme, le goût des mythes contre la raison, la transformation d'une force obscure, l'inconscient en dispositif explicatif de la totalité de l'être, de ses relations et du monde, la lecture de l'histoire comme un processus qui obéirait à un jeu de forces libidinales, le refus de l'histoire concrète au profit d'une fiction construite sur des légendes transmises phylogénétiquement depuis l'âge glaciaire, etc. Il constate que les nazis reprochent au freudisme son caractère juif, mais n'ont rien contre la psychanalyse en tant que telle, qui est une variation sur le thème idéaliste, contre-révolutionnaire et antimarxiste. Qui dit mieux, à l'époque ?

Contre la psychanalyse freudienne idéaliste, Politzer voulait élaborer une psychologie concrète. Les nazis interdiront à cette intelligence de se déployer. Si elle avait pu se déplier vraiment, si Politzer avait vécu aussi longtemps que Sartre, mort dans son lit, la face de toute la philosophie du XXe siècle en eût été changée. De prétendus géants auraient été appréciés à leur taille normale et quelques autres, dont Paul Nizan, auraient donné du fil à retordre aux vedettes qui allaient découvrir l'action une fois le nazisme écrasé.


Propos recueillis par Aude Lancelin

Les Trois Morts de Georges Politzer, de Michel Politzer, Flammarion, 320 p., 21 €.
Contre Bergson et quelques autres, de Georges Politzer, Champs-Essais, 364 p., 14 €.
Contre-histoire de la philosophie, de Michel Onfray, 19 coffrets de CD, Frémeaux et associés.


*Article publié dans le numéro 834 du magazine Marianne paru le 13 avril 2013

La carte et le territoire

Jacques Julliard - Marianne

Ambitieux et pétillant d'intelligence, « le Mystère français », d'Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, offre de nouvelles perspectives sur les paradoxes d'un pays moins déprimé qu'on ne le dit. Un livre que le président de la République gagnerait à ouvrir.
  
Emmanuel Todd et Hervé Le Bras
Emmanuel Todd et Hervé Le Bras
      [...] Et voici que Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, en 300 pages et 120 cartes, nous détaillent « le mystère français ».

Un livre passionnant, d'une richesse inouïe, d'une inventivité permanente, et qui, de plus, se lit comme un polar, puisqu'il s'agit de trouver le coupable, ou plutôt les coupables. En tout cas, les responsables de cet étrange paradoxe : la France, c'est une économie déclinante et une société pleine de dynamisme ; c'est un pays que les experts disent à l'agonie, qui broie jour après jour le plus sombre pessimisme, et qui dans le quotidien ne paraît pas s'en porter plus mal.

Chacun de nous jure que c'est la fin du monde pour demain ; en attendant, nous vivons mieux qu'ailleurs ; nous partons en vacances et nous faisons des enfants. Les Français ont le désespoir gai. Et quand ils finissent par rencontrer des experts optimistes, comme Le Bras et Todd, ils ont raison de leur faire fête. Quelle bonne nouvelle !

Je crois me rappeler dans le passé un Hervé Le Bras beaucoup moins enthousiaste sur le natalisme français et un Emmanuel Todd résigné à confier au Parti communiste le soin de soulager son noir chagrin.
 
Les trente paresseuses
    
Voilà deux merveilleux cartographes. Chacune des 120 cartes de ce livre est un plaisir pour les yeux et pour l'esprit : la solution d'une petite énigme, et parfois le trait moqueur de rusés sociologues.

Ce n'est pas le moindre mérite de ce livre que d'inventer des solutions graphiques originales qui rompent avec la tyrannie un peu rustique de la représentation départementale de tous les mystères français, qu'ils relèvent de la famille et de la sexualité, de l'industrie ou de l'immigration, des riches et des pauvres, des Plantagenêt et de la Lotharingie, de François Hollande et de Nicolas Sarkozy ou de Marine Le Pen.

Au lieu de la mosaïque départementale et de l'arbitraire qu'elle charrie, de vastes nappes de couleurs qui indiquent de grandes tendances régionales : d'un bout à l'autre du livre, les auteurs raisonnent en termes spatiaux : les mystères de la France s'inscrivent principalement dans la mémoire des lieux plutôt que dans des lieux de mémoire ponctuels.

Faisant le bilan des trente dernières années que nous venons de vivre, nos auteurs écrivent : « Chute du taux de croissance du PIB, décrue des effectifs industriels, baisse de la fécondité, augmentation des naissances hors mariage, baisse de la pratique religieuse, progrès de l'éducation. »

A quoi il faut ajouter un taux de chômage variable mais important, dépassant à plusieurs reprises les 10 % de la population active ; mais aussi, du côté positif de la balance, l'émancipation des femmes que l'on mesure très bien à travers l'éducation : en 2009, les filles sont pour 57 % dans le total des récipiendaires des baccalauréats généraux, 52 %, des bacs technologiques (et 43 % seulement, des bacs professionnels).

Résumé ainsi à grands traits, le bilan de ces trente paresseuses est tout de même moins brillant que ne le proclament les auteurs eux-mêmes : de réellement positif, on ne peut retenir que les progrès de l'éducation et, corrélativement, ceux de l'émancipation féminine que nous venons de pointer.

Ce n'est pas rien : à l'échelle de l'Occident tout entier, le tardif XXe siècle, en contraste avec les horreurs inédites de la première moitié, figurera comme celui de l'émancipation des femmes. Encore faudrait-il, s'agissant de l'éducation, tempérer l'optimisme quantitatif qu'inspire la montée continue et massive du nombre des bacheliers par la considération de la valeur relative de ce baccalauréat, tant à l'échelle internationale qu'à l'échelle nationale.

Mais laissons cela, qui excède le projet même du livre, car c'est à propos de l'éducation qu'y éclate ce véritable cataclysme anthropologique qu'est aux yeux des auteurs la substitution des régions périphériques aux régions intérieures au palmarès du dynamisme français. D'un bout à l'autre de l'ouvrage, les auteurs, notamment Emmanuel Todd, dont on connaît les thèses sur le rôle déterminant des systèmes familiaux anciens, n'en reviennent pas. Avec beaucoup d'honnêteté intellectuelle, car cela contredit directement leurs thèses et leurs penchants personnels, ils constatent une extraordinaire mutation.

Expliquons. Todd n'a cessé d'opposer, dans ses travaux antérieurs, la famille nucléaire, formée des parents et des enfants, à la famille complexe ou famille souche, étendue à la génération antérieure ou à plus d'un couple. La famille nucléaire libère, la famille complexe enferme. La famille nucléaire, qui encourage la liberté des enfants et l'égalité dans la fratrie, a porté les valeurs de la Révolution française ; elle est caractéristique du Bassin parisien et de la France de l'Est.

Sa carte coïncide avec celle d'un haut niveau éducatif au début du XXe siècle. Jusqu'ici nous sommes dans les normes. Or, voici qu'à partir de 1970, c'est la famille souche du Midi de la France et la famille postcatholique de Bretagne qui produit le plus de bacheliers, puis bientôt d'étudiants. Sensation : c'est la revanche de Bécassine, c'est le crépuscule de la Révolution !

Alors, que s'est-il passé ? En vérité, une mutation très profonde qui s'enracine dans le subconscient anthropologique et religieux des populations. Utilisant avec beaucoup d'à-propos et de finesse les analyses de Schumpeter (Capitalisme, socialisme et démocratie), Le Bras et Todd montrent que le capitalisme et son individualisme féroce a besoin pour subsister de recourir, à titre d'antidote, à des couches protectrices précapitalistes, porteuses de valeurs communautaires, venues parfois du Moyen Age.

C'est ce rôle compensatoire et finalement intégrateur qu'a longtemps joué le communisme dans les régions déchristianisées : telle fut la « contre-société » communiste, bien analysée jadis par Annie Kriegel, dans les banlieues ouvrières. Ce fut aussi le rôle du catholicisme dans ses propres zones d'influence. Mais là s'arrête la comparaison.

Le communisme est mort, et les valeurs de contre-société qu'il animait sont mortes avec lui, alors qu'au contraire le catholicisme, qui, selon les auteurs, est mort comme croyance religieuse, est demeuré vivace comme structure mentale et sociale. Ce «catholicisme zombie» est, à leurs yeux, le moteur de l'élan vers l'éducation qui a porté par exemple la Bretagne au cours des dernières années. Une sorte de revanche posthume de l'Eglise sur la République laïque.

On peut discuter le détail de ces analyses. Je ne crois pas, pour ma part, que le catholicisme, qui est en effet moribond comme rituel (effondrement de la participation à la messe dominicale), soit mort comme croyance religieuse ; mais il est vrai que le catholicisme, si résiduel qu'il soit sous ses formes traditionnelles, continue de servir de substrat anthropologique à la moitié de la société française ; on le voit bien aujourd'hui en ces temps de mariage gay.

Il est non moins vrai, comme le notent brièvement les auteurs, que les institutions qui furent le moteur de la modernité pendant les Trente Glorieuses et au-delà furent souvent d'origine catholique : le Plan, la CFTC-CFDT, la revue Esprit, le journal le Monde.
 
Le FN, substitut au communisme

Campagne électorale pour les élections législatives du 2 janvier 1956 , Paris - SIPA
Campagne électorale pour les élections législatives du 2 janvier 1956 , Paris - SIPA
Campagne électorale pour les élections législatives du 2 janvier 1956 , Paris - SIPA
Il n'est pas jusqu'à « la métamorphose du Front national » qui ne trouve sa place dans cette interprétation d'ensemble.

Pour Le Bras et Todd, le FN façon Jean-Marie, né de la rupture du tissu social en région d'habitat groupé, était comme vitrifié.

Le FN façon Marine s'est éloigné de son fonds de commerce initial ; il a abandonné le thème prioritaire de l'immigration au profit de la défense des catégories économiquement et culturellement dominées des zones périurbaines et rurales.

Sans aller jusqu'à parler ici de « couche protectrice » par rapport au néocapitalisme, le fait est qu'il tend à se substituer au communisme, comme organe tribunitien, dans les zones déchristianisées que celui-ci occupait jadis.

L'ambition intellectuelle de ce livre est, on le voit, considérable. A une époque où le bricolage est dominant, il convient de saluer une entreprise de ce genre. Nos auteurs croient à l'anthropologie régionale comme Adam Smith croyait à la division du travail, Marx, à la lutte des classes, ou Toynbee, aux cycles des civilisations. Réduite à l'essentiel, cette anthropologie repose sur des strates successives dans le devenir des sociétés : au plus profond, les systèmes familiaux ; au-dessus, la religion ; plus haut encore, l'éducation ; et enfin, proche de la surface, l'économie !

Il est significatif que l'explication économique ne vienne que tout à la fin du livre, presque à l'état de remords. Par rapport à Marx qui faisait de l'économie sinon toujours la cause, du moins « l'antécédent le moins substituable » comme aimait à le dire notre maître Labrousse, quel renversement copernicien ! Chez Le Bras et Todd, l'antécédent le moins substituable est culturel.

La place faite à la religion et à l'éducation permet d'échapper à la tyrannie de l'explication monocausale par des systèmes familiaux disparus ou en voie de disparition ; mais elle ne permet pas d'échapper à un certain arbitraire : nos auteurs recourent indifféremment à la famille, à la religion, à l'éducation, comme variables explicatives selon le degré de pertinence de chacun de ces facteurs, dans chaque cas particulier. On y gagne en souplesse, on y perd en termes d'interprétation globale.

Un tel livre, qui pétille d'intelligence et qui fourmille d'interprétations passionnantes, est significatif de l'évolution de la pensée à l'époque contemporaine : le primat de l'économie, commun au marxisme et au libéralisme, est en train de sortir de nos esprits. Le Marx de gauche est bien mort ; le Marx de droite, comme philosophe de la nécessité économique, paraît le seul à conserver un avenir.

Le matérialisme historique n'était, selon l'expression du philosophe Frédéric Rauh, qu'un « spiritualisme économique » fort arbitraire, incapable de rendre compte de la plupart de nos comportements, et notamment de nos comportements politiques. Voilà nos sociétés contemporaines rendues à leur complexité, et la France créditée d'un avenir.

Pour ma part, je suis resté un peu plus marxiste que nos deux auteurs, donc moins optimiste qu'eux sur ce pays. Mais quoi ! il n'y a rien qu'un pessimiste déteste tant que de voir les autres penser comme lui. En tout cas, si j'étais Hollande, je lirais le Mystère français.


Le Mystère français, d'Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, coéd. Seuil-La République des idées, 336 p., 17,90 €.

Cette gauche qui passe l'arme à droite

Marianne, le 19.04.2013
par Joseph Macé-Scaron
 
Cette gauche qui passe l'arme à droite«La lutte des classes, au fond, ça résume notre réelle divergence. Vous, vous y croyez toujours et moi, je n'y ai jamais cru.» C'est par ces deux phrases lapidaires, pesées, longuement mûries par un aréopage de communicants que Jérôme Cahuzac concluait le débat qui l'opposa à Jean-Luc Mélenchon sur France 2, le 7 janvier 2013.
 
Un débat censé poser la première pierre de l'édifice social-libéral. Une construction idéologique nouvelle s'édifiant sur les ruines du socialisme dogmatique, nous disait-on, mais aussi... de la social-démocratie. Car c'est bien au cours de cette émission que le ministre du Budget avait sifflé la fin de la récréation. Le big bang fiscal promis par le candidat Hollande ? Il s'était bien produit. Circulez ! il n'y avait plus rien à attendre. La prestation de Cahuzac fut littéralement encensée par tous les éditorialistes de France et de Navarre, qui vantèrent sa fermeté, son brio, son expertise, mais aussi par bon nombre de patrons et encore plus de responsables et de collègues socialistes.

Un débat censé également faire diversion. Car, quelques semaines auparavant, Mediapart avait déjà mis en cause la probité de ce ministre droit dans ses bottes. Et c'est à ce moment qu'avait prospéré cette idée folle : l'espoir que Cahuzac le père de la rigueur efface les soupçons portés sur Cahuzac le fraudeur du fisc.

Plusieurs éléments ont permis d'étayer cette stratégie. Une légende Cahuzac est née dans la presse. L'homme ne vient-il pas des cercles rocardiens, apôtres du parler-vrai. N'a-t-il pas été proche de DSK, patron du FMI ? Mieux : n'a-t-il pas fait connaître dans la presse, non sans habileté, son désaccord à la suite de l'annonce par François Hollande d'un projet de tranche d'impôt à 75 % pour les revenus supérieurs à 1 million d'euros. Enfin, la gauche sociale-libérale tient avec lui son héraut : l'âme de Mendès France et la volonté de Jules Moch enfin réunies. Car ce chirurgien sait également trancher dans le vif : dans les coupes budgétaires, mais aussi dans les débats à l'Assemblée nationale. Quand tant de ministres ont les jambes qui flageolent, lui monte au front. Un vrai mousquetaire qui masque, en fait, un garde du Cardinal.

Comment François Hollande et son Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, ont-ils pu prendre le risque de s'en remettre, pieds et poings liés, à un seul homme qui, en quelques mois, s'est imposé comme l'arbitre des élégances économiques ? Le président de la République, que l'on décrit si habile, a fait là un pari insensé en l'intronisant chef de guerre du social-libéralisme naissant. A charge pour Cahuzac de porter la politique qui se met progressivement en place, qui a une cohérence forte mais qui est loin, bien loin de celle qui fut affichée pendant la campagne présidentielle.

Décidément, le social-libéralisme n'a guère de chance avec ses héros. Notons juste que le mot naquit dans les années 80, qu'il fut incarné par le mouvement d'un certain Olivier Stirn et que son emblème était le coquelicot. Une rose dure plus longtemps.