vendredi 14 septembre 2012

N-Y, 09/11

Les deux tours du World Trade Center le 11 septembre 2001.

Bernard Stiegler : L’amitié, “le bien le plus précieux” à l’époque des socio-technologies

Par Hubert Guillaud, le 07/10/08,
Retour sur quelques présentations des Entretiens du Nouveau Monde industriel qui se sont tenu les 3 et 4 octobre à Beaubourg.

“Ce que l’on appelle les réseaux sociaux touche au corps de ce qui constitue le social”, explique le philosophe Bernard Stiegler, directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) du Centre Pompidou et cofondateur de l’association Ars Industrialis. Pour Aristote, ce sont les amis (la philia) qui fondent la base du social, comme dans Facebook, s’amuse le philosophe. “L’amitié est ce qu’il y a de plus nécessaire pour vivre”, dit Aristote dans L’Ethique à Nicomaque. La philia (qui désigne l’amitié, l’amour) est le “bien le plus précieux qui soit” pour les individus, mais aussi pour les sociétés, car elle en constitue le principe même, en tant que pouvoir de liaison capable de former des solidarités qui constituent le socle des trames relationnelles.
Mais, les technologies relationnelles avancées que constituent les systèmes sociaux numériques transforment les réseaux sociaux qui leur préexistaient. Par exemple, sur Facebook, on décrit d’abord son réseau d’ami en le déclarant et donc en effectuant une sélection entre nos connaissances, qui n’est pas sans incidence puisque nos amis eux-mêmes voient le résultat de notre sélection. “Les amis” sont la marque de la procédure relationnelle qu’impose Facebook. Sur Facebook : on déclare, on formalise et on publie (on rend public) ses amitiés. Bien sûr, la déclaration publique de l’amitié a une valeur performative qu’on pourrait critiquer, puisqu’elle oblige la relation alors que l’amitié ne se nourrit pas nécessairement de formalisme ni de publicité. Quoique. “Peut-être y a-t-il toujours une déclaration publique de l’amitié ?”, se demande le philosophe, même si cette publicité est intime, relative, personnelle et informelle. 

Les technologies relationnelles détruisent-elles le social ?
Reste à comprendre si ces technologies ne détruisent pas le social tout en le formalisant ? En effet, de tels dispositifs permettent d’appliquer des capacités de calcul à l’existence, au risque de détruire ce qui la constitue. En même temps, c’est à partir de ces mêmes calculs que sont nées les premières recherches sur les Social Networks ou celles de Claude Levi-Strauss. Finalement, le droit ne fait rien d’autre en formalisant des règles sociales. La Cité comme la Nation ne reposent-elles pas sur une technologie de déclaration des relations formalisée par l’écriture, l’Etat-Civil ?

Si l’écriture est un régime d’individuation – c’est-à-dire un processus par lequel un individu se constitue comme tel, en se différenciant de tout autre individu – qui renforce les liens sociaux, elle peut aussi conduire à un processus de soumission et à un processus de désindividuation. Michel Foucault, en examinant la société disciplinaire, expliquait comment l’écriture consistait justement à fixer les caractéristiques des individus : “L’examen fait entrer l’individualité dans un champ documentaire”, expliquait-il dans Surveiller et Punir. Pour Stiegler, la grande question n’est pas tant celle du contrôle policier de nos profils et de nos réseaux, que celle de leur utilisation marketing qui risque de nous conduire à une servitude assistée par ordinateur – ce qu’il appelle le “psycho-socio pouvoir”, pour désigner les techniques de la culture et de la cognition comme techniques de manipulation de l’esprit. Les réseaux sociaux ne se réduisent pas à la police ni au marketing, prévient-il, et il ne faut diaboliser ni l’un ni l’autre, car nous avons besoin des deux. Force est de constater que les processus de grammatisation sont en oeuvre. La grammatisation, c’est un processus de formalisation et de discrétisation qui isolent un geste, une pensée ou autre pour les retranscrire en les rematérialisant autrement. Par exemple, on peut dupliquer, en l’abstrayant de sa provenance initiale, la voix – qui correspond au départ à un certain état du corps et à la manière dont les organes qui le composent communiquent et s’agencent entre eux -, en la matérialisant sous une autre forme, numériquement. Les sites sociaux rendent possibles les opérations de calcul et de contrôle et facilitent de ce fait la grammatisation de nos actions. “Comme tous les processus de grammatisation, les réseaux sociaux sont pharmacologiques” : c’est-à-dire qu’ils sont à la fois le poison et son remède.

“Inventer l’avenir des réseaux sociaux, dans et avec les réseaux sociaux”
C’est peut-être cette question qu’il faut creuser, explique alors le philosophe en proposant un programme de recherche sur la transindividuation des réseaux sociaux, c’est-à-dire sur le croisement de l’individuation psychique, collective et technique. “Les réseaux sociaux sont aujourd’hui vécus comme un poison avant d’être un remède. Or, il s’agit d’inventer l’avenir des réseaux sociaux, dans et avec les réseaux sociaux”. C’est-à-dire de les comprendre suffisamment pour savoir s’ils peuvent nous permettre de mieux nous comprendre.

De nouvelles civilisations industrielles se font jour avec leurs nouvelles catastrophes : psychiques, sociales et individuelles. La famille, l’école, la citoyenneté, les relations de voisinage se délitent du fait des excès des psychopouvoirs (que sont les médias, le capitalisme culturel…) qui conduisent à une forme de désindividuation psychologique et collective. La destruction des relations intergénérationnelles, la capture de l’attention psychique et sociale par les industries culturelles sont la marque de la mutation des techniques de formation et de captation de l’attention. Les réseaux sociaux participent de ce qui créé des processus de destruction du social, mais sont aussi la seule voie pour développer de nouvelles formes de construction du social.

Facebook et autres sont des réseaux non sociaux qui viennent suppléer le manque de relation sociale, comme les jeux viennent suppléer le manque de relations individuelles. La corrosion des liens traditionnels (comme les liens familiaux, mais aussi les formes de relation de notre vie quotidienne qui fondent la civilité ou l’urbanité, c’est-à-dire la civilisation que nous partageons) explique en partie, pour Bernard Stiegler, le succès des réseaux sociaux auprès des adolescents. Ce constat porte en soi une bonne nouvelle. Ils montrent que la jeunesse veut s’individuer, échanger, et pas seulement consommer, comme le montre l’essor des systèmes P2P. Les espaces publics que forment les réseaux sociaux technologiques permettent aussi de rompre avec les réseaux télévisuels. L’adolescent veut développer son propre réseau social et relationnel. 

Mais les réseaux socio-technologiques ne suffisent pas à construire les groupes sociaux : il faut réfléchir à l’agencement des réseaux socio-technologiques avec les groupes sociaux existants en dehors du numérique. Le philosophe ne doute pas que la grammatisation des réseaux socio-technologiques va intégrer peu à peu tous les réseaux sociaux. Les adultes doivent regarder avec responsabilité le développement de ces réseaux et y participer, invite-t-il. Ce n’est qu’en permettant aux générations de s’y croiser que nous arriverons peut-être à subvertir les phénomènes de désindividuation qui y ont cours.

Devant les prud'hommes pour faire reconnaître le droit du travail en prison

Ce pourrait être une audience prud'hommale comme les autres ayant à se pencher sur un licenciement comme les autres. Mais la plaignante est incarcérée et, par son action, elle porte devant la juridiction l'épineuse question du travail carcéral. Ce mercredi 12 septembre, le conseil des prud'hommes de Paris doit juger sur le fond une affaire opposant une détenue de la maison d'arrêt de Versailles à la société MKT Societal, une plateforme téléphonique.
Le dossier soulève une nouvelle fois le problème du statut de celles et ceux qui travaillent en détention.La jeune femme reproche un "licenciement abusif" à l'entreprise, qui disposait d'une concession à la maison d'arrêt et pour laquelle elle a travaillé entre août 2010 et avril 2011. Employée comme télé-opératrice, elle avait été "déclassée" après avoir "utilisé les ressources informatiques" de la société pour passer un coup de téléphone à sa sœur. Une infraction aux règles de l'atelier.

Ce dossier soulève une nouvelle fois le problème du statut de celles et ceux qui travaillent en détention. Sur ce point, l'article 717-3 du code de procédure pénale est clair : "Les relations de travail des personnes incarcérées ne font pas l'objet d'un contrat de travail". Selon la loi pénitentiaire votée en 2009, les détenus signent un "contrat d'engagement" avec l'administration pénitentiaire, qui octroie de son côté des concessions à des sociétés privées.
Ces règles dérogent donc au droit commun. Les salaires aussi sont différents. A titre d'exemple, le seuil minimum de rémunération (SMR) pénitentiaire fixé par l'administration était de 4,03 euros brut de l'heure en 2011, lui-même calculé sur la base du smic 2010, qui se montait à 8,86 euros brut de l'heure. Soit deux fois moins, donc.

L'ENTREPRISE EN LIQUIDATION JUDICIAIRE
Les avocats de la détenue estiment que la prestation de travail, la subordination juridique et la rémunération créent de fait l'existence d'un contrat à durée indéterminée, qu'ils entendent faire reconnaître.
L'audience, qui devait se tenir en février dernier, avait finalement été reportée. Entretemps, MKT Societal avait sollicité après de l'Observatoire international des prisons (OIP) un audit pour tenter de montrer que le déclassement de la demanderesse avait respecté les règles en vigueur. Une demande rejetée par l'observatoire.

Mais depuis, comme en atteste le registre des sociétés, l'entreprise MKT Societal a été mise en liquidation judiciaire. Selon Me Martine Lombard, qui assurait la défense de la société, c'est la conséquence directe de la polémique née en février dernier, à laquelle quelques lignes défavorables du contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) sur la société avait donné de l'écho. En octobre 2010, MKT Societal avait en effet été épinglée par le CGLPL, qui avait noté dans un avis que les horaires étaient variables et que les taux horaires de rémunération "ne correspondaient en rien ni aux taux horaires affichés ni au salaire minimum de référence".

En février, Laura Geradon de Vera, présidente de MKT Societal, avait assuré au Monde.fr que "la réalité est qu'on a toujours payé les détenues conformément aux tarifs affichés" et explique que "le constat des variations de salaires fait par M. Delarue est dû à un bug du logiciel de l'administration pénitentiaire, qui édite les bulletins de paie".

Me Lombard assurait pour sa part qu'elle comptait soulever l'incompétence du conseil des prud'hommes, compte tenu des règles dérogatoires qui s'appliquent en détention, soulignant par ailleurs que la détenue était employé par l'administration pénitentiaire et non par MKT Societal. L'audience du 12 septembre pourrait à nouveau être renvoyée, MKT Societal étant en liquidation judiciaire. MKT dont la destinée est désormais entre les mains d'un mandataire et des AGS (régime de garantie des salaires).

mardi 11 septembre 2012

Stiegler, philosophe de l'ère numérique

Bernard Stiegler, philosophe féru de nouvelles technologies, dirige depuis 2002 l'Ircam. Rencontre avec un intellectuel autodidacte 

Nous souhaitions le rencontrer dans un lieu un peu intime, qui lui ressemble. «Son bureau !», s'était enthousiasmée l'une de ses collaboratrices. Perché au dernier étage de la tour rouge de l'Ircam, située en face de la fontaine Stravinski, non loin du Centre Georges-Pompidou à Paris, le bureau de Bernard Stiegler, 53 ans, encore pour quelques jours directeur de ce haut lieu où se fabriquent les sons de demain, ressemble à un cabinet de curiosité. Les murs sont tapissés de bibliothèques, dans lesquelles se chevauchent livres, CD, DVD, revues… 

À droite d'un bureau surchargé, trônent des copies de statues grecque et asiatique. Le moindre interstice est recouvert, ici d'un tableau, là des dessins colorés et abstraits d'Elsa, sa fille de 6 ans. On se met à espérer que le bureau qui l'attend au Centre Pompidou sera plus spacieux. « Non, il est plus petit », sourit cet homme mince et sportif, dont les yeux curieux pétillent à travers de fines lunettes rondes.
Certains lecteurs se demandent peut-être qui est Bernard Stiegler. Il est vrai que l'homme n'est pas très médiatique. Le petit écran n'a guère son estime. Cependant, il se rend volontiers à des conférences ou dans les studios de radios, de préférence publiques, pour peu qu'on lui laisse le temps de développer ses idées. 

Si vous avez l'occasion de l'écouter, ses paroles ne vous laisseront pas indifférent, tant elles savent cerner les maux de nos sociétés modernes. Vous vous surprendrez même à chercher un crayon pour gribouiller sur un bout de papier une phrase entendue ou les références de ses livres. Deux récents ouvrages, Passer à l'acte (1) et Aimer, s'aimer, nous aimer . Du 21 septembre au 21 avril (2), plus courts mais aussi moins pétris de références philosophiques que d'autres, ont connu un joli succès.

«Le portable, les e-mails… captent notre libido»

Bernard Stiegler façonne sa réflexion en se nourrissant de l'actualité chaude. À chaque nouvel ouvrage, il recoupe, aiguise sa pensée. Quel point commun existe-t-il entre Richard Durn, l'assassin de huit membres du conseil municipal de Nanterre en mars 2002, Maxime Brunerie, qui tenta de tirer sur Jacques Chirac le 14 juillet de la même année, Marie L., qui simula une agression raciste dans le métro en juillet 2004, et, plus proche de nous, les jeunes qui brûlèrent des voitures dans les banlieues françaises ? « Interrogés sur leurs motivations, relève le philosophe, tous ont répondu : "Je n'avais pas l'impression d'exister. Par cet acte, je suis devenu quelqu'un. On parle de moi." »
Comment expliquer cette perte d'identité, cette sensation de n'être rien ni personne ? D'après Bernard Stiegler, nos sociétés de consommation, dans lesquelles le marketing et les industries culturelles prescrivent ce qu'il faut avoir et être, ôteraient aux individus leur « singularité ». « Je » s'effacerait ainsi au profit d'un « on » moutonnier. 

« L'objet de consommation, le portable, les e-mails… captent notre libido, nos temps disponibles, ce qui nous rend indisponibles pour nos enfants, nos parents, la vie de la cité… Dès lors, il y a une démotivation, un désinvestissement social, qui peut aller jusqu'à un phénomène de destruction. Si bien que lorsqu'il y a passage à l'acte, il n'y a plus de limite. Les gens agissent sans vergogne », explique-t-il.
L'urgence consisterait donc à redonner du sens au « nous ». Au collectif. Au vivre ensemble. Entre gens singuliers. « D'accord avec le diagnostic. Mais, qu'allez vous faire maintenant ? » La sempiternelle question est revenue à l'issue d'une conférence, à Berlin, en avril dernier. Bernard Stiegler a alors décidé, « sur-le-champ », de créer une association.

«Grâce à ma mère, j'ai acquis le culte de la culture»

« Le Medef dit qu'il faut construire un capitalisme de l'intelligence et de la connaissance, faisons-le réellement. Il s'agit de redonner du désir, développer les technologies de l'esprit, élever le niveau de connaissance, de culture, et ainsi relancer un processus d'individualisation. Ce qui suppose aussi une politique publique. » 

ARS Industrialis (3), l'Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l'esprit, est née, hasard du calendrier, un… 18 juin. En sont membres fondateurs, les philosophes Catherine Perret, George Collins ou encore le chercheur Marc Crepon. 

« Nous n'avions pas voté la même chose au référendum sur la Constitution européenne, mais nous voulions tous construire une Europe sur d'autres bases. » Depuis, des débats publics sont régulièrement organisés au théâtre de la Colline, à Paris. 

Dans son dernier ouvrage, Constituer l'Europe (4), Bernard Stiegler explique que le consommateur « souffre » d'être toujours « passif » et qu'il serait bien plus épanoui s'il se convertissait en « amateur » ; et si, acteur des nouvelles technologies, il diffusait lui-même du contenu, comme sur Internet. 

Ce qui supposerait de nouveaux outils de formation, pour la fabrication d'images notamment. Cette vision a beaucoup intéressé le Centre Pompidou, qui souhaiterait « créer des cercles d'amateurs ». De nouvelles « pratiques individuelles et collectives » seraient ainsi suscitées autour des technologies numériques. 

Ce fils d'électronicien qu'est Bernard Stiegler a toujours nourri un vif intérêt pour la technique. Enfant, il lisait aussi beaucoup, écoutait de la musique classique. «Grâce à ma mère, j'ai acquis le culte de la culture. Je suis issu d'un milieu modeste, mais nous étions abonnés à la Guilde du disque, à l'Histoire universelle de la peinture, au Club du livre.»

« La prison sera la chance de ma vie »

Il grandit en banlieue, avec ses quatre frères et soeurs, à Villebon-sur-Yvette (Essonne), qu'il quitte à 7 ans pour Sarcelles (Val-d'Oise). On le dit « très gentil, affectueux ». Entre 9 et 13 ans, il aime l'école. « J'étais un bon élève, répète-t-il. Mais, adolescent, ça a changé, en partie en raison du divorce de mes parents. » 

Très tôt, Bernard Stiegler est orienté vers des filières professionnelles. C'est un crève-coeur «et ça s'est très mal fini», résume-t-il. Il a déjà ce sentiment de trahison quand son professeur principal, qu'il appréciait tant, le fait redoubler. Il cesse alors les études, s'amourache du théâtre, du jazz. Mai 68 arrive. Membre de la Voix ouvrière (extrême gauche), il vit les événements «de l'intérieur». À « contre-courant» de sa génération, il entre ensuite au Parti communiste, qu'il quitte en 1976, «quand l'union de la gauche est rompue». Depuis lors, il n'a plus jamais été «encarté». 

Manoeuvre dans une petite exploitation, il rachète vers 22 ans une épicerie à Toulouse qu'il transforme en restaurant musical, puis en club de jazz. Il est mal dans sa peau, à l'époque. L'alcool est une fidèle compagne. La drogue aussi, parfois. Un jour, il reçoit une lettre de sa banque lui annonçant la suppression, du jour au lendemain, de son autorisation de découvert. La rage lui monte au cerveau. Coup de folie, il file… braquer son agence. 

Suivent trois autres banques. Il est rapidement arrêté. La première chose à laquelle il pense, en arrivant au poste, est de sauter par la fenêtre. « J'étais assez suicidaire », se souvient-il. Mais l'instinct de vie l'emporte. En arrivant à la prison Saint-Mihiel de Toulouse, il demande à l'administration une cellule pour lui seul. Il faudra une grève de la faim pour qu'il y parvienne. 

« La prison sera la chance de ma vie », confie aujourd'hui Bernard Stiegler. Il n'oublie pas ce qu'il doit au philosophe Gérard Granel, doyen de la faculté de philosophie de Toulouse, décédé en novembre 2000. Cet ancien client de son club de jazz, avec qui il s'était lié d'amitié, lui promet d'aller « voir le juge » pour qu'il puisse avoir les livres qu'il souhaite.

Le complexe de l'autodidacte

Bernard Stiegler passe alors ses journées à lire et écrire. Il s'inscrit à un examen d'entrée à l'université. Il a, certes, des « accès de dépression », mais parle d'«années fabuleuses». Lors de sa première permission, il rencontre Jacques Derrida, le père du concept de « déconstruction », décédé en octobre 2004, qui deviendra son directeur de thèse

Deux ans après sa soutenance, en 1994, Bernard Stiegler réalise avec Jean-Christophe Rosé un long entretien avec Derrida pour l'Institut national de l'audiovisuel (INA), dont il devient deux ans plus tard le directeur général adjoint, chargé de l'innovation. 

Aujourd'hui, ce père de trois enfants et grand-père de trois petits-enfants essaie de maintenir une discipline. Il a pris l'habitude d'écrire chaque matin, avec juste un café dans le ventre. Si la prison lui a fait découvrir « la vertu du silence », Bernard Stiegler apprécie aussi d'avoir une vie sociale. Tous les mardis, il donne par ailleurs des cours à l'université de Compiègne. 

En chemin, il travaille. Il parle à un dictaphone au volant de sa voiture. Cette méthode le « désinhibe », l'oblige à adopter un langage plus simple, à se débarrasser du complexe de l'autodidacte. Sa femme, Caroline, une ancienne avocate travaillant désormais à ses côtés, retranscrit ensuite au calme ce qui va devenir un livre. 

Quel peut être, aujourd'hui, le rôle d'un philosophe dans une société comme la nôtre ? « Il doit être à la pointe de la politique. Penser la cité et les contradictions de la cité. Ne pas parler dans l'absolu, mais penser la technique aujourd'hui, car elle bouleverse nos sociétés », répond-il. En cela, Bernard Stiegler est un homme fait dans un bloc de marbre. Chaque acte est mis en conformité avec ses idées, et réciproquement. Une nécessité. 

Aude CARASCO

Open data en vrac

Pour accompagner l'atelier de réflexion autour du phénomène open data, nous poursuivons la publication d'une série d'articles, de reportages, et d'analyses, autour de la question de la libération des données. Après les entretiens au long cours avec plusieurs acteurs, notamment anglo-saxons - Nigel Shadbolt, Michael Cross - place à la (tentative de) synthèse, autour de plusieurs questions fondamentales. Premère étape avec un retour aux origines du mouvement : d’où vient-il ? Quelles sont ses possibilités ?

Au commencement étaient les données publiques produites par les services de l’administration, les collectivités territoriales. Elles sont de toute nature et de plus en plus nombreuses : statistiques, géographiques, urbanistiques, économiques…
Ensuite, il y a leur numérisation, désormais généralisée, et la possibilité de les mettre en ligne via le Net. Enfin, la prise de conscience que tout ce matériel pourrait générer des choses formidables s’il était porté à la connaissance des citoyens, des chercheurs, des associations, des entreprises… 

« Il existe trois moteurs principaux au mouvement Open data, explique Daniel Kaplan, délégué général de la Fondation Internet Nouvelle Génération (Fing). L’amélioration de la connaissance, par exemple en matière de compréhension des territoires ; le besoin d’enrichissement du débat citoyen grâce à une plus grande transparence de l’action publique ; la création de nouveaux services nés de la combinaison et d’une réutilisation originale de ces données. »

L'audience, un réservoir à idées
Les grandes institutions internationales ont ainsi, par exemple, compris que leur audience constitue un formidable réservoir à idées pour exploiter leurs statistiques. Le concours lancé par la Banque mondiale, baptisé « Apps for development », qui s’est clos le 10 janvier dernier, visait à valoriser les quelque 2 000 indicateurs mis en accès gratuit sur son site au printemps dernier.
Résultat : plus de 100 dossiers venant de 36 pays – un tiers desquels était africain – ont été déposés. Les applications soumises devaient répondre, d’une façon ou d’une autre, aux objectifs de développement du millénaire définis par l’ONU en l’an 2000. Objectifs qui touchent autant à l’éducation qu’à la santé, à l’environnement ou à l’égalité des sexes.
Les propositions sont extrêmement variées : une application pour smartphone qui permet d’évaluer les progrès enregistrés par les différents pays dans la mise en œuvre de ces objectifs, ou Treepet, un jeu sur Facebook dont le principe consiste à effectuer au quotidien un geste pour l’environnement et à sensibiliser les autres utilisateurs du réseau social.

Des applications aux usages très variés
Et ce n’est qu’un exemple parmi de nombreux autres. Ces perspectives enthousiasmantes font d’ailleurs fleurir les superlatifs : « C’est une révolution aussi importante que l’arrivée de l’Internet lui-même », s’enflamme Bruno Walther, cofondateur de Captain Dash, une start-up qui fournit aux directions marketing un tableau de bord dynamique permettant de croiser données internes (comme les ventes ou les stocks) et externes (géographiques, sanitaires, météorologiques, politiques…), pour optimiser leurs campagnes.
« C’est une rupture majeure, l’aboutissement d’un mouvement de fond né il y a quinze ans, qui a vu l’appropriation par tout un chacun des outils numériques dans un monde désormais entièrement numérisé », renchérit Bernard Stiegler, philosophe et directeur de l’lnstitut de recherche et d’innovation du centre Pompidou.
« La puissance publique réalise que l’information n’est pas un pouvoir mais une ressource, au même titre que l’énergie », décrypte Jean-Louis Missika, adjoint au maire de Paris, qui a piloté le développement du portail Open data de la capitale.

Quant aux chiffres, ils font rêver : dans un récent rapport, la Commission européenne chiffrait à 27 milliards d’euros les retombées économiques potentielles d’un développement significatif de l’Open data. Pas moins !

"Open Data!"

RSLN : Que représente le développement de l’open data dans la grande aventure du numérique ?
 
Bernard Stiegler : C’est l’aboutissement d’une rupture majeure déjà largement entamée, et qui n’a rien à voir avec les précédentes. Toutes les technologies monopolisées par l’industrie de la culture, au sens large du terme, pendant un siècle, sont en train de passer entre les mains des citoyens.
 
C’est un événement d’une ampleur comparable à l’apparition de l’alphabet qui, comme technique de publication, c’est à dire de rendu public, est au fondement de la res publica, tout comme à ce qui s’est déroulé après Gutenberg et la Réforme, généralisant l’accès à l’écriture imprimée et au savoir.
 
À présent, toutes les activités industrielles, culturelles et scientifiques laissent désormais une trace numérique que chacun peut exploiter grâce à des outils de plus en plus accessibles. Il s’agit d’un enjeu plus que majeur : c’est un changement d’époque. Et pour penser le phénomène d’open data qui est en un aspect singulier, il faut réfléchir aux métadonnées : ce sont elles qui rendent les données actives.
 
RSLN : L’Open data n’est qu’un maillon de cette révolution…
 
Bernard Stiegler : Chacun d’entre nous non seulement utilise désormais les outils numériques, mais participe à travers leurs pratiques à la production des métadonnées. Or, les métadonnées jouent un rôle déterminant dans les destin humain depuis la protohistoire : on a découvert aux XIXè et XXè siècles des tablettes d’argile couvertes d’écriture cunéiforme qui décrivaient le contenu d’autres tablettes – ce sont les premiers systèmes d’indexation connus : les premières métadonnées. 
 
Celui qui maitrise la production des métadonnées a un pouvoir sur la mémoire collective : il peut conditionner les débats publics et les apprentissages. Avec le numérique, cette production qui était autrefois top down devient bottom up, ce qui modifie la production et la diffusion des savoirs, qui n’est plus l’apanage des seuls pouvoirs constitués (politiques, religieux, industriels…) – l ’exemple typique de ce transfert étant Wikipédia. 
 
Bien sûr, le mouvement est très désordonné et encore peu analysé, outre que, si certains créent des métadonnées de façon consciente, beaucoup le font sans s’en rendre compte via les cookies qui se « déposent » dans leurs ordinateurs ou en s’auto-indexant sur le web via Facebook ou sur leurs blogs. 
 
Des idéologies différentes
 
 
RSLN : Comment ce désordre peut-il devenir vertueux ?
 
Bernard Stiegler : Le dessin de la société de demain dépendra de la prise conscience de l’importance de ce phénomène. Si elle est insuffisante, nous nous exposons à une véritable robotisation de la société, dont seuls quelques-uns auront la maitrise. Il faut donc absolument en délibérer de façon publique et raisonnée. 
obama cameron 
C’est dans le contexte de cette nouvelle possibilité démocratique que l’open data vient s’inscrire. Quantité de pouvoirs détiennent des données qu’ils ne veulent pas abandonner parce que leur pouvoir même repose sur cette rétention de l’information. En même temps, nous savons que le secret peut être nécessaire – qu’il s’agisse de celui qui protège la vie privée, ou de celui qui permet d’éviter la guerre, et qui inscrit dans le temps réel de al décision un temps différé qui est aussi celui de la réflexion. 
 
Reste que la démocratie est toujours liée à un processus de publication – c’est à dire de rendu public – qui rend possible un espace public : alphabet, imprimerie, audiovisuel, numérique. La critique avancée par Platon de l’usage de l’écriture par les Sophistes nous montre que cela comporte aussi bien des dangers. 
 
C’est à une refondation totale de la chose publique qu’il va falloir procéder – et ici, il ne faut pas laisser ce devenir se produire à la seule initiative du monde économique, c’est à dire des seuls intérêts privés, dont la crise économique nous montre qu’ils ne coïncident jamais avec le bien public.
 
RSLN : Le mouvement Open data naissant semble néanmoins répondre à des objectifs et même des idéologies parfois très différentes ? 
 
Bernard Stiegler : C’est vrai. Ainsi, pour Barack Obama et Al Gore qui le conseille, il s’agit sans doute de reconstituer un pouvoir critique inspiré des Lumières et des « pères fondateurs » contre l’hégémonie des industries culturelles. 
 
Alors que dans l’esprit du néo-libéral David Cameron en Grande-Bretagne, l’objectif consiste plutôt à court-circuiter les services publics. 
 
 
RSLN : Justement, le développement de l’Open data peut-il résister aux exigences de rentabilité qui ne sont pas évidentes à court terme ? 
 
Bernard Stiegler : Je défends le modèle de l’économie de la contribution, qui prend en compte ce que les économistes appellent des externalités positives, où il s’agit de valoriser des activités qui sont exercées en dehors du marché, et qui procèdent aussi du développement de l'empowerment, au sens où en parle Amartya Sen. Pendant la période du baby boom, le travail d’éducation de la mère qui s’exerçait en dehors de la sphère économique était parfaitement pris en considération – et je ne crois pas que l’on puisse monétariser cette activité en en faisant du « service ».
 
L’intelligence collective est devenue la principale valeur économique. Les meilleures idées naissent dans ces terreaux fertiles et ces savoirs communs qui n’ont généralement pas de modèle immédiatement rentable et relèvent de la « pollinisaiton ».
 
Le résultat est beaucoup plus intéressant que ce que peuvent nous imposer l’Etat jacobin ou les grandes entreprises, dont l’intelligence devrait être de se mettre au service de la valorisation de toutes ces nouvelles plantes en germe. Le rôle de la puissance publique est, sans doute dans le cadre de partenariats public-privé, de favoriser la création d’espaces capables de favoriser ces processus de valorisation.

lundi 10 septembre 2012

"Une" du Libé du 10 Septembre 2012


KILL BILL – Une femme enceinte décapite son violeur en Turquie


Uma Thurman dans Kill Bill, de Quentin Tarantino.
Uma Thurman, alias "Black Mamba", l'héroïne de Kill Bill qui assouvit sa vengeance à la pointe de son katana, vient de trouver un avatar dans la réalité. En Turquie, une femme enceinte de 26 ans a tué puis décapité l'homme qui avait abusé d'elle pendant plusieurs mois avant de jeter sa tête dans le square du village, rapportent le Daily Mail et la presse turque (1, 2, 3) Quand la police l'a interpellée, cette jeune mère de deux enfants a lancé : "Voici la tête de celui qui a joué avec mon honneur. Tout le monde aurait insulté mes enfants. Désormais, personne ne pourra le faire. J'ai lavé mon honneur. Les gens parleront de mes enfants comme étant ceux de la femme qui a lavé son honneur."

La jeune femme, enceinte de cinq mois, demande aux autorités de l'autoriser à avorter malgré le fait que les dix semaines de grossesse prévues par la loi turque soient dépassées depuis longtemps. Celle qui est devenue une héroïne pour des groupes féministes turcs avait été violée pendant des mois par son agresseur, qui avait pris des photos d'elle nue et menaçait de les envoyer à ses parents si elle refusait de coucher avec lui. Elle s'est finalement procuré un revolver, lui a tiré dessus à dix reprises, dont plusieurs fois dans les parties génitales, avant de lui couper la tête et de la jeter dans un square. L'autopsie a révélé que l'homme avait également été poignardé au ventre avant de mourir.

Blog Big Browser, le 04.09.2012.  
http://bigbrowser.blog.lemonde.fr

lundi 3 septembre 2012

Les cinq phrases à retenir de la convention républicaine

Le Monde, 31.08.2012. 

"Vous savez qu'il y a un problème dans sa présidence, parce que le jour où vous étiez le plus fier a été le jour où vous avez voté pour lui" - Mitt Romney

Il "est temps de mettre derrière nous les déceptions de ces quatre dernières années, de mettre de côté les divisions et les reproches", devrait-il aussi déclarer.La phrase la plus affutée de la convention, lancée par Mitt Romney dans un discours d'acceptation qui a été qualifié de passable par la plupart des observateurs. Le candidat désormais officiel du Parti républicain s'en est pris au bilan économique de son adversaire, mais également à sa manière de gouverner.

Il a tenté de convaincre les républicains, mais aussi les millions de personnes qui suivaient son discours à la télévision, que c'était lui, désormais, qui incarnait le changement. "Je sais que, il y a quatre ans, beaucoup d'Américains se sont enthousiasmés pour les possibilités offertes par un nouveau président. Mais aujourd'hui (...), pour la première fois, la majorité des Américains doutent que leurs enfants auront un meilleur futur. J'aurais aimé que le président Obama réussisse, car je veux que l'Amérique réussisse. Mais ses promesses ont cédé la place à la déception et à la division. Ce n'est pas quelque chose que nous avons à accepter".

Entre deux passages très personnels, où il a essayé de partager ses expériences personnelles, sa vie de famille ou sa religion, Mitt Romney a martelé son message économique, ramené à sa plus simple signification, alors que le pays connaît un taux de chômage de 8,3 % : "Ce dont a besoin notre pays aujourd'hui n'est ni compliqué ni profond. Ce dont l'Amérique a besoin, c'est d'emplois. De beaucoup d'emplois". Il a promis de créer 12 millions d'emplois, l'indépendance énergétique en 2020 et la réduction des déficits.

Le monde à part des hassidim

Par Véronique Falez, Le Monde, 02.09.2012.

Le hassidisme a été fondé au XVIIIe siècle en Europe de l'Est.En Israël, on trouve actuellement un lieu unique où les juifs ultraorthodoxes, caftans noirs, chapeau noir et longues papillotes, côtoient de bon coeur des laïcs en short et en débardeur. Leurs regards ne s'évitent pas, ils convergent en direction des films, photos, costumes et documents réunis par le Musée d'Israël à Jérusalem, pour une exposition consacrée aux hassidim. Ce courant du judaïsme haredi - ultraorthodoxe - est certainement le plus mystérieux. Mouvement de renouveau religieux fondé au XVIIIe siècle en Europe de l'Est, le hassidisme conjugue deux objectifs majeurs : le refus du changement, de la modernité et la communion joyeuse avec Dieu, pratiquée sans réserve par le chant et la danse.

Les passants de Jérusalem croisent chaque semaine durant le shabbat les pères de famille hassidim coiffés d'un schtreimel, ce large chapeau en fourrure de forme cylindrique. Mais leur style vestimentaire hérité de leurs ancêtres, l'usage du yiddish et leur mode de vie centré sur l'étude et la famille font de leur communauté un monde à part.

"Il s'agit de la première exposition au monde sur les hassidim, personne n'avait jamais osé, note Ester Muchawsky-Schnapper, la commissaire de l'exposition. J'avais peur de heurter leurs sentiments, qu'ils n'acceptent pas ce travail objectif d'ethnographe, et qu'un rabbin dise "c'est inacceptable, il ne faut pas aller voir cette exposition"."

Tout au contraire, les hassidim s'y pressent. Il y a encore quelques semaines, ils ne savaient pas où se trouvait le Musée d'Israël, mais l'exposition affiche d'excellents taux de fréquentation, avec une moyenne de 1 500 visiteurs par jour, dont, régulièrement, 20 % d'ultraorthodoxes.

La curiosité des uns n'est pas celle des autres. Les laïcs courtement vêtus passent rapidement la première salle de l'exposition, où s'attardent à l'inverse les hassidim, bouleversés par les premières éditions de recueils enfermés dans les vitrines : des livres qui gardent les empreintes des premiers rabbins qui ont fait l'expansion du hassidisme. La pièce maîtresse pour les visiteurs hassidim est une étroite couronne en or, sertie de pierres précieuses, ciselée par un joaillier de Vienne au XIXe siècle, et dont l'illustre Rebbe de Shtefanesht ornait ses rouleaux de la Torah.

"A peine cette pièce était-elle arrivée de Londres, du Musée Victoria & Albert, que trois "cours" ont appelé pour demander à toucher la couronne", s'amuse Ester Muchawsky-Schnapper. Le monde hassidique est en effet organisé en "cours", constituées autour d'un rebbe , le terme yiddish pour nommer celui qui a toute autorité sur sa communauté. "Il est bien plus qu'un rabbin, il est le père de toute la cour. Par exemple, si un hassid a un problème de santé, il va d'abord consulter son rebbe, explique la conservatrice du Musée. Comme on le voit dans les films de l'exposition, les fidèles donnent au rebbe un papier avec leurs souhaits existentiels, car ses prières sont plus proches de Dieu. Certains rebbe ont fait des miracles, et dans ce cas on conserve leurs habits comme les reliques d'un saint. Elles sont si précieuses qu'aucune famille n'a accepté de les prêter au Musée le temps de l'exposition."

Les laïcs, "ceux de Tel-Aviv", comme les appellent sévèrement certains religieux, observent longuement les costumes, les caftans, les manteaux en soie et velours, la forme des chapeaux. De loin, ils semblent tous identiques, pourtant ils disent tout de l'identité du hassid qui le porte. Deux films retiennent particulièrement l'attention des visiteurs novices. Celui d'un mariage hassidique où l'on voit la timide mariée, le visage couvert d'un voile blanc, danser avec le rebbe, reliés l'un à l'autre par une longue ceinture de soie blanche. Et celui d'une fête de Pourim, au cours de laquelle les hommes de la communauté ont le devoir de boire à en perdre tout discernement.

"Ce monde est tellement fermé, c'est inédit de le découvrir", s'exclame Sarah, qui habite Jérusalem et se dit religieuse. Beaucoup de collègues arabes de la conservatrice du Musée se sont précipités à l'exposition, curieux de voir comment vivent ces hommes aux costumes d'antan et au regard fuyant, et que l'on découvre dans leur intimité joyeux et chaleureux. Kadia, âgée d'une cinquantaine d'années, retrouve sur les photos certaines coutumes pratiquées par ses grands-parents religieux. "C'est merveilleux de permettre l'accès aux bons côtés de cette communauté, et d'utiliser l'art pour dresser un pont entre religieux et non-religieux", affirme-t-elle.

L'exposition constitue un petit miracle en Israël. Des hassidim heureux de se dévoiler et d'être célébrés au musée. Des laïcs passionnés par ces étranges voisins. Mais hors du musée, la magie est vite rompue. La tension est forte depuis que l'Etat cherche le moyen de partager le fardeau du service militaire avec les orthodoxes, jusqu'à présent exemptés. Plus anecdotique, cette querelle qui agite actuellement deux villes voisines au nord-ouest de Jérusalem, Modi'in et Modi'in Ilit. La première rassemble des habitants laïcs et religieux. La seconde est une colonie ultraorthodoxe de Cisjordanie. Le maire de Modi'in Ilit s'est engagé à interdire son futur site archéologique aux visiteurs non-haredim. Par mesure de rétorsion, le maire de Modi'in menace d'interdire son parc aux ultraorthodoxes. Ce pourrait être une fable, mais c'est un cas d'école.

vchocron@gmail.com

"A World Apart Next Door - Glimpses into the Life of Hasidic Jews".
Jusqu'au 1er décembre, Musée d'Israël, Jérusalem

samedi 1 septembre 2012

A Marseille, guerre de positions sur le recours à l’armée

Libération, 30.08.2012.  Par O. Bertrand et L. Bretton

L’élue socialiste Samia Ghali veut faire appel aux militaires pour endiguer le grand banditisme qui sévit dans la cité phocéenne. La proposition divise, à droite comme à gauche.


Faut-il déployer la troupe dans les quartiers Nord ? C’est la proposition que formule une socialiste, Samia Ghali, sénatrice et maire des XVe et XVIe arrondissements de Marseille (une partie des quartiers Nord). Dans une interview parue hier dans la Provence, l’élue, qui a grandi dans l’une de ces cités, a demandé l’intervention de l’armée pour «désarmer les dealers» et établir des barrages à l’entrée de certains quartiers, afin d’en interdire l’accès aux clients des trafics.

Un homme de 25 ans a été tué lors d’un règlement de comptes dans le XIVe arrondissement de Marseille mercredi soir.
(Photo Gérard Julien. AFP)
«Abandon». C’est un «cri d’alarme», a-t-elle précisé. Il a été largement entendu, et très diversement commenté. «L’armée, a répondu François Hollande, n’a pas sa place pour contrôler les quartiers de notre République. […] C’est le travail de la police, qui doit d’ailleurs être renforcée encore à Marseille, que de faire en sorte que soient éradiqués cette violence, cette criminalité et ces trafics.» Sur la même ligne, Jean-Marc Ayrault a appelé à se méfier «des formules toutes faites qui ne règlent rien», et a annoncé la tenue, jeudi, d’un comité interministériel consacré à la situation de Marseille, qui a connu mercredi soir son 14e règlement de comptes de l’année (19e pour l’ensemble de l’agglomération). «On ne va pas laisser Marseille devenir Naples», a promis hier le chef du gouvernement. La réunion doit «montrer la détermination du gouvernement à ne pas laisser les choses dériver comme cela s’est fait depuis des années», a-t-il ajouté. «Quand vous laissez à l’abandon, que vous avez un taux de chômage de 70% parmi les jeunes, que les logements sont dégradés, qu’on laisse l’école se déglinguer, alors se met en place une économie souterraine.»

Samia Ghali s’est dit satisfaite, hier, de cette annonce. Elle a reçu dans la matinée un appel du ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, pour qui il est hors de question de faire appel à l’armée, car «il n’y a pas d’ennemi intérieur» à Marseille. «Ce n’est pas une fin en soi, a précisé la sénatrice à Libération. Si on me met des effectifs de police en nombre suffisant, avec du matériel et des véhicules en bon état, cela me va très bien. Mais j’ai le sentiment que lorsque l’on demande des renforts, on ne les a jamais. C’est pour ça que j’ai jeté un pavé dans la mare. La situation devient dramatique.»
Elle a raconté que, mercredi soir, les auteurs du dernier règlement de comptes ont «arrosé» si largement qu’un automobiliste voisin a retrouvé 14 impacts sur sa voiture. Localement, les réactions à ses propositions ont débordé largement du clivage gauche-droite. Patrick Mennucci, député et maire socialiste des Ier et VIIe arrondissements, proche de la sénatrice, a approuvé l’idée de «bloquer la route aux acheteurs qui se rendent en voiture sur les spots de vente de stupéfiants». Bruno Gilles, sénateur et maire UMP des IVe et Ve arrondissements, a salué le «courage politique» de l’élue et a trouvé logique de déployer l’armée, «puisque c’est une véritable guerre qu’il faut livrer aux trafiquants de drogue». Il propose de lancer«une enquête ou un référendum citoyen auprès de tous les habitants d’un arrondissement ou d’un quartier afin de les associer à cette lutte, de savoir ce qu’ils attendent, quelles solutions ils préconisent».

Jean-Claude Gaudin, sénateur et maire (UMP) de la ville, a dénoncé au contraire les propositions de la socialiste : «Mobiliser l’armée face au grand banditisme n’est en aucun cas une solution. La population de ces cités le vivrait comme un véritable appel à la guerre civile ! La seule réponse cohérente est de déployer, dans les plus brefs délais, de nouveaux moyens policiers, formés à gérer ce genre de conflits sur le terrain.» Sur la même longueur d’onde, Eugène Caselli, président socialiste de la communauté urbaine de Marseille, a rappelé que «dans une République, c’est à la justice et à la police de s’occuper de la sécurité des citoyens». Selon lui, «nous ne sommes pas en situation de révolte urbaine, l’armée n’apporterait rien face aux trafiquants». Il a appelé à un travail en profondeur, sur la sécurité, mais aussi sur les transports, le développement économique, l’école, la formation… Cela «dans une communauté urbaine qui est la plus pauvre de France au niveau des recettes fiscales, mais l’avant-dernière en matière de dotations globales de fonctionnement».

Empires. Le comité interministériel de jeudi promet cette approche transversale, en réunissant notamment le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, Christiane Taubira (Justice), Vincent Peillon (Education), François Lamy (Ville), Pierre Moscovici (Economie et Finances) et la marseillaise Marie-Arlette Carlotti (Lutte contre l’exclusion). «L’idée, comme à Amiens cet été, est de rétablir l’ordre pour ensuite intervenir en profondeur», explique l’entourage du Premier ministre. Mais Marseille propose une situation particulière. Les nombreuses petites cités de la ville ne sont pas soumises aux violences que connaissent nombre de grands quartiers français. En revanche, les trafics y sont dispersés et implantés en profondeur et depuis très longtemps. Certains territoires sont contrôlés au point que les visiteurs occasionnels sont interrogés sur leurs raisons de leur venue, parfois fouillés. C’est le cas à la Castellane, l’ancien quartier de la famille Zidane, que François Lamy, ministre de la Ville, est venu ausculter discrètement cet été.

L’enlisement économique de la ville a permis à des familles de trafiquants de bâtir des empires qui suscitent des appétits. La circulation accrue des armes fait le reste. Dans un marché de l’emploi devenu atone bien avant la crise, depuis la plongée du port en fait, elles sont parfois le premier employeur du quartier. Seuls des moyens massifs peuvent aider à sortir la ville de l’ornière. Tous les élus le savent. Les socialistes, qui se sont servis de l’exemple de la ville pour illustrer l’échec de Nicolas Sarkozy en matière de sécurité, savent en plus qu’ils seront largement jugés là-dessus.

Marseille : Appeler l'armée ne réglera pas les problèmes

L'Humanité, le 30.08.2012.
 
Il faut mettre fin aux règlements de compte meurtriers qui touchent la région marseillaise depuis quelques mois. Cette situation est grave.

Mais ce n'est certainement pas en faisant quadriller la ville par l'armée que l'on pourra y faire face. Son métier n'est pas de lutter contre le crime. Cela ne règlera pas les problèmes. Les habitants des quartiers, en plus des difficultés d'emploi, de logement, de pouvoir d'achat n'ont pas besoin qu'on les fasse vivre dans des camps militarisés. C'est par les vertus de l'État de droit, de la démocratie et de la justice sociale que l'on pourra réellement changer les choses.

Il faut démanteler les trafics grâce à une police d'investigation dotée de moyens suffisants, il faut répondre,  aux problèmes sociaux qui sont particulièrement forts à Marseille. La pauvreté qui règne dans les quartiers est le résultat de longues années de politiques libérales qui ont détruit l'économie et l'emploi au profit des marchés financiers.

Pour en sortir, il faut des choix courageux qui pourront empêcher que les trafiquants y fassent leur terrain de jeu et y détruisent des vies.

Il faut proposer un avenir aux jeunes en les sortant du chômage et de la précarité qui sont leur quotidien. Marseille, trop longtemps délaissée, doit faire l'objet d'un effort particulier de l'État avec un véritable plan de relance. C'est avec les habitants, les associations, les éducateurs, les enseignants, les travailleurs sociaux, les agents des services publics que les autorités doivent agir. Ce sont eux qui doivent colorer de leur soif de vivre les quartiers de Marseille.

Pierre Dharréville, secrétaire de la Fédération PCF des Bouches-du-Rhône