mardi 4 décembre 2012

L’Esprit conscient

David Chalmers, 2010, L'esprit conscient.

Né en Australie en 1966, David Chalmers s’est fait remarquer dès l’âge de 30 ans avec son livre désormais classique L’Esprit conscient (Ithaque, 2010). Il enseigne à l’Australian National University et à la New York University. 
Sur son site, Chalmers a recensé aussi des milliers d’articles en philosophie de l’esprit. (http://consc.net/chalmers/)

Une vidéo circule sur Internet où l’on peut voir le philosophe David Chalmers, cheveux long et blouson de cuir, se produire sur scène en 2010 pour chanter (très mal) son Blues du zombie.
 

Le « zombie » en question est un personnage de son livre L’Esprit conscient, l’une des références principales de la philosophie de l’esprit contemporaine. Supposons, écrit Chalmers, un monde de zombies, c’est-à-dire un monde où vivent des individus en tout point comparables aux humains : même physique, même biologie, mêmes actions… sauf qu’ils n’ont pas conscience d’exister. Ils agissent donc sans conscience d’agir, comme des somnambules. Ils peuvent manger, boire, courir, mais ils ne connaissent pas les phénomènes de conscience tels que le goût de la fraise, la douceur des rayons de soleil sur la peau, la tristesse de la séparation. 

Des êtres vivants et agissants mais privés de ces phénomènes (que les philosophes appellent « qualia  ») sont-ils concevables ? Si l’on admet que oui (comme la plupart des scientifiques qui prétendent expliquer le fonctionnement du cerveau en termes de physique ou de biologie), c’est que la conscience ne leur est pas nécessaire. Le goût des choses qu’est la conscience est un « supplément d’âme » rajouté à l’univers matériel. Un supplément d’âme ? Cela rappelle la théorie dualiste de René Descartes qui postulait la coexistence de deux substances : le corps et l’esprit. C’est bien une forme de dualisme, répudié par la plupart des philosophes de l’esprit contemporains, que réhabilite Chalmers, à sa manière, car il admet que la conscience « survient sur des faits physiques »

Son livre a marqué les esprits car il n’est pas seulement celui d’un philosophe au profil atypique, il respecte tous les critères du raisonnement rigoureux : expériences de pensée, discussions critiques des thèses en présence, démonstration serrée fondée sur des arguments logiques. Voilà pourquoi il est vite devenu incontournable.

De la conscience

Daniel C.Dennet

Il est l’un des philosophes le plus reconnus aux États-Unis. Ses livres de philosophie de l’esprit sont nourris de sciences cognitives et de théorie de l’évolution. Né en 1942 à Boston, il enseigne au Center for Cognitive Studies de l’université de Tufts (Massachusetts). Son œuvre comprend plusieurs livres majeurs : La Stratégie de l’interprète, La Conscience expliquée, Darwin est-il dangereux ?, et Une théorie évolutionniste de la liberté.
  
La Conscience expliquée,
“Je suis un philosophe, 
pas un scientifique, 
et les philosophes sont davantage doués pour poser des questions que pour fournir des réponses.”

L’expérience qui consiste à conduire une automobile tout en menant une conversation avec son passager est un exemple de la capacité de la conscience à se scinder en deux « postes de commande » qui dirigent chacun parallèlement une activité. Pour Daniel C. Dennett, l’un des grands noms de la philosophie de l’esprit actuelle, auteur du volumineux La Conscience expliquée, cette simple expérience apporte un démenti à la théorie cartésienne de la conscience. Rappelons que pour René Descartes, la conscience est comme un pilote unique et universel qui gouvernerait l’ensemble des processus mentaux. Il existerait ainsi dans le cerveau un lieu central de traitement des informations (la glande pinéale) où toutes les informations venues de nos organes seraient centralisées et interprétées.
 

« L’idée qu’il existerait un centre spécial dans le cerveau est la plus mauvaise et la plus tenace de toutes les idées qui empoisonnent nos modes de pensée au sujet de la conscience. » Le livre de Dennett non seulement s’oppose à la thèse cartésienne de la conscience unique, mais propose une théorie empirique de l’esprit. Selon lui, ce que nous appelons « conscience » est une illusion. Le mot désigne tantôt un principe d’identité (être un moi unique et autonome), tantôt un sentiment d’exister (perception d’émotions, de plaisirs, de souffrance, d’« intentionnalité », disent les philosophes), tantôt encore la pensée réfléchie (métacognition, auto-observation et contrôle de soi). Pour Dennett, tous ces processus sont partiellement disjoints et chacun peut être éprouvé à des degrés divers. Dans la plupart des faits et gestes de la vie quotidienne, nous agissons de façon plus ou moins consciente, plus ou moins vigilante, plus ou moins réfléchie. Seulement dans quelques rares moments, ces processus se combinent pour former un sentiment de conscience pleine et achevée. C’est par illusion rétrospective que nous appliquons à tous nos actes mentaux l’idée qu’ils agissent de concert, gouvernés par une conscience unique.

Une conscience « pleine de trous » 

Dennett oppose à la vision cartésienne une théorie des « versions multiples » de la conscience. «  Selon le modèle des “versions multiples”, toutes les perceptions – en fait toutes les espèces de pensées et d’activité mentales – sont traitées dans le cerveau par des processus parallèles et multiples d’interprétation et d’élaboration des entrées sensorielles. »

À celle d’une conscience unique et omniprésente, Dennett préfère l’image d’un « flux » disparate d’éléments de conscience, un « chaos d’images variées, de décisions, d’intuitions, de souvenirs, etc. » qui sont traités parallèlement et se connectent parfois seulement. « La question que l’on peut poser est : où donc toutes ces choses se rejoignent-elles ? La réponse est : nulle part. »

Le moi conscient ne serait donc qu’un tissage, un regroupement momentané de fonctions reliées parfois par un récit unique. La plupart du temps, il existe des « quasi-moi », des bribes de conscience. C’est pourquoi, selon Dennett, il n’est pas choquant d’attribuer aux ordinateurs ou aux animaux des éléments de conscience. Après tout, l’ordinateur qui supervise de multiples fonctions, exécute des métaprogrammes, vérifie les données, effectue des choix… se comporte comme une personne qui effectue un calcul mental. La plupart des opérations mentales (comme marcher ou choisir ses mots du langage courant) n’exigent pas de nous un retour sur soi qui serait synonyme d’actes conscients. De la même façon, les animaux ressentent bien la distinction entre leur corps et le monde extérieur (entre le soi et le non-soi, disent les psychologues), manifestent des comportements d’autodéfense (et donc de protection de soi). Inutile donc de postuler une pensée réflexive pour lui accorder un embryon de conscience.

L’Être et l’Événement

“Le dépit philosophique provient uniquement de ce que, s’il est exact que ce sont les philosophes qui ont formulé la question de l’être, ce ne sont pas eux mais les mathématiciens qui ont effectué la réponse à cette question.”

Si Alain Badiou est en vogue dans les médias, c’est moins pour ses théories philosophiques que pour ses prises de positions politiques. C’est pourtant au sein de ses ouvrages les moins engagés qu’il marque véritablement le paysage philosophique contemporain. Aussi la théorie exposée dans son ouvrage principal, L’Être et l’Événement, rompt-elle avec la volonté que Badiou avait d’ordonner sa réflexion dans l’unique sens de l’action politique. Il y développe une réflexion « métaontologique » sur le rapport entre le savoir mathématique et l’être-en-tant-qu’être. À partir de la théorie des ensembles du mathématicien Georg Cantor, Badiou propose d’appréhender les mathématiques comme fondement de l’ontologie. Mais cette idée est vouée selon lui à ne convenir ni aux philosophes, qui se trouvent dépossédés de la question ontologique, ni aux mathématiciens, qui préfèrent se cantonner à la recherche mathématique pure. En fondant la connaissance du réel comme un savoir, les mathématiques deviennent le discours de ce savoir impliquant que le réel est en lui-même fondamentalement mathématique. En vérité, l’objectif de Badiou est de poser un savoir transhistorique qui articulerait le savoir, l’ontologie et les vérités produites historiquement par l’homme. Savoir par excellence, les mathématiques n’ont, en effet, pas accès à ce qui n’entre pas dans la catégorie de l’être-en-tant-qu’être, c’est-à-dire à l’événement. L’événement selon Badiou ne correspond pas à un savoir mais à des vérités esthétiques, politiques, ou amoureuses… Contingent par nature, l’événement ne peut pas être prédit. Tenant en échec la logique du calcul mathématique, il est de l’ordre du coup de foudre amoureux ou de l’ordre politique avec la révolution. Reprenant l’injonction pascalienne « il faut parier », Badiou propose de parier sur la politique communiste contre le savoir dogmatique, l’ordre mathématique du capital. Figure philosophique de l’engagement, le pari prend acte de l’imprévisibilité de l’événement, là où la vérité « subjectivisée » s’incarne. En tant que métaontologie, la philosophie de Badiou prétend, dès lors, combiner le savoir intemporel incarné par les mathématiques et les vérités historiques afin de dépasser le dualisme stérile entre le savoir et la vérité (1), entre l’être et l’événement.

(1) La vérité en acte 

La vérité, selon Alain Badiou, n’est pas une affaire de théorie mais « une question pratique » qui surgit au cœur de l’événement, c’est-à-dire « de ce qui arrive ». Ce n’est alors plus l’adéquation d’un discours à son objet mais un effort subjectif, une « pure conviction » qui s’apparente à une révélation, pensée cependant comme un processus subjectif.

Empire et Multitudes

Antonio Negri et Michael Hardt

Si vous pensez que « la prochaine grève sera la grève sur Internet » et que seule la multitude peut s’opposer à l’empire du capitalisme, c’est que vous êtes un négriste qui s’ignore. Figure de la pensée altermondialiste, le philosophe italien Toni Negri est célèbre pour son ouvrage Empire, coécrit avec l’universitaire américain Michael Hardt. Best-seller international de la contestation, Empire décrit l’extension du capitalisme à l’échelle de la planète comme l’instauration d’un système de domination totale, à la fois juridique, politique, militaire et culturelle. Forme suprême de domination internationalisée, l’empire aurait pris l’ascendant sur les États-nations les plus puissants et se déploierait en un vaste réseau mondial très mobile. S’enracinant dans toutes les régions du monde, toutes les activités sociales, l’empire contrôle aussi, via la biopolitique, tous les aspects de la vie. Omnivore, il ne permettrait plus l’existence d’un « extérieur » à lui-même. Sa principale caractéristique est le travail immatériel, c’est-à-dire « une forme de travail qui crée des produits immatériels, tels que du savoir, de l’information, de la communication, des relations ». Mais si aucune alternative n’est possible en dehors de l’empire, de nouvelles formes peuvent, en revanche, émerger en son sein. Cette alternative est la multitude. Considérée comme un ensemble d’individualités, la multitude exprime les désirs, les luttes et les résistances des hommes à l’intérieur de l’empire. Elle est un pouvoir émancipateur, se confrontant aux pouvoirs institués sous la forme d’une effervescence subjective et créatrice. Pour Negri et Hardt, seules la multitude et ses formes variées de résistances pourront s’opposer à la logique de l’empire. Mais la question de la diversité humaine se pose alors. Les forces de résistances étant éclatées, la stratégie de la multitude ne risque-t-elle pas de sombrer dans le piège d’une dispersion de la contestation ? Pour les deux auteurs, la multitude échappe à cet écueil car elle est faite « de singularités agissant en commun ». En effet, s’ils mettent en avant la diversité, ils gardent une vision très unifiée de la société existante parce que soumise à un ordre capitaliste homogène. Prétendant poser les bases d’un postmarxisme proche de Gilles Deleuze et Michel Foucault, les thèses de Negri sont aujourd’hui particulièrement discutées en France et notamment dans la revue inspirée de ses travaux : Multitudes.

Pour une responsabilité écologique

Hans Jonas, 1979, Le principe de responsabilité.

Spécialiste des courants gnostiques, peu connu du grand public, Hans Jonas a 76 ans et déjà une longue carrière derrière lui quand il fait paraître Le Principe Responsabilité en 1979. L’ouvrage connaît un immense succès en Allemagne et devient en quelques années le livre de chevet de nombreux écologistes. 


Pour Jonas, les éthiques traditionnelles sont caduques. Il n’entend donc rien moins que proposer « une éthique pour la civilisation technologique ». Le titre Le Principe responsabilité fait référence au principe espérance du marxiste Ernst Bloch qui réhabilitait l’utopie. Au-delà de Bloch, c’est plus généralement au marxisme que s’attaque Jonas. Et notamment son rapport « naïf » à la technique, survalorisée sans véritable conscience des dangers qu’elle recèle. 

Le constat dont part Jonas fait l’objet d’un consensus de plus en plus large : le développement des sciences et des techniques met en péril la nature et l’homme lui-même. Dans une folle fuite en avant, il semble devenu immaîtrisable. Or, l’éthique traditionnelle ne peut répondre à ce problème. Elle souffre selon lui de plusieurs insuffisances. Tout d’abord, elle est trop anthropocentrique, c’est-à-dire qu’elle est centrée sur les rapports qu’ont les hommes entre eux alors qu’il faut désormais songer aussi à nos rapports à l’environnement. Du reste, ce n’est pas seulement lui qui est menacé mais aussi la nature humaine elle-même – notamment par les manipulations génétiques – et les conditions d’une existence digne de ce nom. 


Le rapport au temps de l’éthique traditionnelle est trop étroit : elle envisage le présent ou le futur proche là où il est devenu indispensable de penser notre responsabilité par rapport à l’avenir et même à un avenir lointain. Les effets néfastes de la technique ont un impact à long voire à très long terme (les déchets nucléaires par exemple). En ce sens, c’est proprement une « éthique du futur » que propose Jonas.


Jonas n’a pas la naïveté de penser que ce problème éthique peut être simplement résolu à un niveau individuel. S’il ne propose pas à proprement parler de théorie politique, il émet sans détour des doutes sur la capacité des gouvernements libéraux représentatifs à mettre en œuvre cette éthique de la responsabilité. L’horizon temporel de ceux qui exercent un mandat politique est bien trop limité. Ils ne peuvent en outre se risquer à aller contre la volonté du peuple, même pour son bien. Le processus démocratique est à ce titre difficilement compatible avec son éthique du futur. Jonas croit davantage en « une tyrannie bienveillante, bien informée et animée par la juste compréhension des choses ». Une vision politique qui rencontrera, sans surprise, de nombreuses critiques ! Ce ne sont pas les seules. Beaucoup jugent rétrograde et pessimiste la vision de la technique qu’a Jonas, perçu comme un nouveau prophète de malheur. À quoi celui-ci par avance rétorque dans son ouvrage : « La prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle se réalise ; et se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice : il se peut que leur impair soit leur mérite. »
 
Catherine Halpern

Les conditions de l’homme moderne

Hannah Arendt et la question de la modernité

“Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, 
c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire.” 

Qu’est-ce qui caractérise la modernité ? C’est le fait d’avoir mis les hommes au travail, au détriment de toute autre forme d’activité. Voilà résumée la pensée directrice de Condition de l’homme moderne, publié en 1958. Hannah Arendt y opère la distinction fondamentale entre trois activités humaines : le travail, l’œuvre et l’action. Le travail, destiné à assurer la simple conservation de la vie, n’est pas spécifique aux hommes mais est commun à tout le règne animal. L’œuvre en revanche, parce qu’elle fournit un « monde artificiel d’objets » est une activité proprement humaine. Poètes, bâtisseurs ou artisans produisent des œuvres qui scellent leur appartenance au monde. L’action politique, ultime degré de la trilogie arendtienne de la vita activa, est la « seule activité qui mette directement en rapport les hommes », car elle implique de s’extraire du confort de la vie privée, de s’exposer et de se confronter aux autres en public. Dans la Grèce antique, la frontière était très marquée entre la sphère privée des femmes et des esclaves, et le domaine public, réservé aux hommes. Pour Arendt, l’avènement de la modernité dissout cette démarcation entre public et privé et provoque la confusion des genres : le travail y est alors élevé au rang d’activité publique et l’espace politique est envahi par des problématiques sociales, où une catégorie sociale spécifique – la bourgeoisie essentiellement – défend ses intérêts privés. 


Que les affaires sociales ne relèvent pas, pour Arendt, à proprement parler de l’action politique n’est pas sans poser problème à plusieurs de ses commentateurs. Ainsi, sa vieille amie Mary McCarthy lui demande : « Au fond, qu’est-ce que quelqu’un est supposé faire sur la scène publique, dans l’espace public, s’il ne s’occupe pas du social ? Ce qui veut dire : qu’est-ce qui reste ? (…) Il ne reste que les guerres et les discours. Mais les discours ne peuvent pas être simplement des discours. Ils doivent être des discours sur quelque chose. » Pour Arendt, la vertu première de l’action politique que ne possède pas le social, c’est la délibération, véritable expression de la pluralité des opinions. Les questions sociales répriment selon elle la diversité des points de vue, en ce qu’elles se situent bien souvent au-dessus de toute discussion. Parce qu’il est indiscutable que tous les hommes ont besoin d’un logement, cette question sociale n’appelle aucune délibération politique et n’attend qu’une solution comptable. 

Mais plus encore que le social, c’est le travail qui grignote la sphère de l’action politique pour Arendt. En déniant au travail l’expression de l’humanité des hommes, Arendt s’oppose fermement aux théories marxistes. Ces dernières placent dans le travail des qualités qu’Arendt ne concède qu’à l’œuvre : l’édification d’un monde humain. Le travail, pour Arendt, ne produit que des biens périssables et consommables. Produits en abondance, ils n’en deviennent pas moins éphémères pour autant : la cadence de consommation est alors accélérée, détruisant les objets à mesure qu’ils sont produits. La permanence et la stabilité des objets et du monde s’en trouvent menacées : pour Arendt, «  le danger est qu’une telle société, éblouie par l’abondance de sa fécondité, prise dans le fonctionnement béat d’un processus sans fin, ne soit plus capable de reconnaître sa futilité ».


Céline Bagault (Sciences Humaines)

Pourquoi le social-libéralisme est dans l'impasse

Mardi 4 Décembre 2012, Marianne 2.fr

Alors que sa base populaire s'est considérablement affaiblie, le nouveau pouvoir reste prisonnier des dogmes néolibéraux qui le conduisent à pratiquer le grand écart entre ses promesses et ses actes, analyse les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, auteur de «L'argent sans foi ni loi. Conversation avec Régis Meyran» (Textuel, 2012).

François Hollande n'aurait pu être élu président de la République sans l'apport des voix du Front de gauche, ce qui l'a obligé à des promesses de campagne pour une meilleure répartition des richesses entre le capital et le travail. Mais les promesses, une fois de plus, ne valent que pour ceux qui veulent bien y croire. Après cinq ans d'un «président des riches» qui a comblé les plus fortunés de nombreux cadeaux fiscaux, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault n'a augmenté le taux horaire du Smic, hors inflation, que de 18 centimes d'euros (brut) !

(Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot - DR)
(Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot - DR)
Le mépris pour les millions de Français dont les salaires sont au-dessous du revenu médian, qui s'établit à 1 676 € net par mois, ne va pas les inciter à participer davantage à la vie politique. L'abstention a battu des records pour les élections législatives de juin 2012 : 44,6 % des électeurs inscrits ne sont pas allés voter au second tour. C'est le taux le plus élevé pour des élections législatives depuis 1958, date à laquelle il fut de 25,2 %. De 1958 à 1978, l'abstention a régulièrement reculé. Elle n'atteignait que 15,1 % en 1978. Puis elle a augmenté de 1981 à 2012. Cette concomitance avec les élections de deux présidents socialistes démontre que la duperie de la fausse alternative déroute massivement l'électorat notamment populaire.

Au premier tour de l'élection présidentielle, le candidat François Hollande a recueilli 10 272 705 suffrages, ce qui représente 22,3 % des 46 066 307 inscrits. Le chef de l'Etat était donc minoritaire dans les souhaits des électeurs. Ce que soulignent aujourd'hui les réticences des écologistes, pourtant membres du gouvernement, et le peu d'empressement à le soutenir des élus et militants du Front de gauche. Il y a là une faiblesse de la base sociale susceptible de se mobiliser pour soutenir l'action gouvernementale.

Un soutien aussi faible du peuple français a ses raisons. On peut faire l'hypothèse du souvenir amer laissé par les années mitterrandiennes : ce fut l'époque où la dérégulation du système financier a triomphé, soutenue par un ministre de l'Economie et des Finances, Pierre Bérégovoy, qui a laissé de bons souvenirs dans les beaux quartiers. Le pacte budgétaire et sa «règle d'or», dont la remise en cause et la renégociation avaient été imprudemment mises en avant par le candidat Hollande, sont des signes avant-coureurs des renoncements à venir. Les choix budgétaires de la France sont donc désormais sous le contrôle des experts européens. Le président a, très «normalement», envoyé un message politique clair aux marchés financiers. Le nouveau pouvoir socialiste va bel et bien continuer à appliquer les directives du néolibéralisme et mettre en œuvre une politique d'austérité à perpétuité pour les peuples. Cette reprise à son compte du drapeau de la «compétitivité» va se traduire pour les travailleurs par de nouveaux sacrifices pour les seuls bénéfices du capital et de ses actionnaires.

Un régime censitaire
Les manipulations idéologiques et linguistiques ont été reprises par l'Elysée et l'Assemblée nationale, pour continuer à faire croire, dans une inversion totale des valeurs morales et économiques, que le travail coûte trop cher à ces riches et généreux investisseurs qui créent des emplois. Les politiciens du Parti socialiste poursuivent la mise en scène de la défense de l'emploi en France, alors qu'ils savent très bien qu'ils appliquent la politique néolibérale qui a instauré dans les moindres détails du droit français et européen la liberté totale du capital pour délocaliser les emplois ouvriers et de service dans les pays les plus pauvres où la main-d'œuvre est payée au tarif local, celui de la misère.

Comment croire que les socialistes pourraient mener une politique plus douce à l'égard des travailleurs, alors qu'ils sont formés dans les mêmes grandes écoles que les patrons et les politiciens de droite : ENA, Sciences-Po, HEC et, bien entendu, Harvard ? Coupés du peuple avec le cumul des mandats - sur les 297 députés du groupe socialiste de l'Assemblée nationale, on compte 207 cumulards -, les élus socialistes, dans le souci de faire progresser leur carrière en politique, ont rejoint les intérêts de la classe dominante dont ils sont devenus les alliés objectifs. Tous d'accord pour que, au nom de la «démocratie» et des «droits de l'homme», la vie politique française soit gérée dans un régime, en réalité censitaire, où les élites sociales qui composent l'essentiel des chambres vont promulguer les lois les plus favorables à leurs intérêts et à ceux qu'ils représentent. Comment se fait-il que les ouvriers et les employés, qui sont 52 % de la population active, ne soient présents ni à l'Assemblée nationale ni au Sénat, ou si peu ? Cette absence explique le désintérêt pour la politique que traduit le succès remarquable du parti des abstentionnistes.

Dans la phase néolibérale d'un système capitaliste financiarisé, hautement spéculatif à l'échelle du monde, il n'y a pas d'accommodement possible comme ce fut le cas pendant les Trente Glorieuses où la croissance et un Etat-providence fort autorisaient la redistribution. L'avenir de la présence de l'homme sur la Terre est menacé. Seule une opposition claire à cette économie destructrice rendra possible la construction et la mise en œuvre d'une société ou l'humain détrônerait à tout jamais l'argent sans foi ni loi.

dimanche 2 décembre 2012

La Technique, l’Art et le Beau.



Jusqu’au 18ème siècle, art et technique étaient synonymes en tant qu’ils manifestaient  un même pouvoir de création, celui d’un monde artificiel dû à l’esprit et à la main de l’homme.

Art  en grec = technê (latin = ars)

Puis à la Révolution française, les deux termes se sont spécialisés ; la technique a d’abord désigné des procédés matériels qui interviennent dans un art, puis l’ensemble des procédés d’action et de fabrication. Tandis que l’art désignait la production d’œuvres (opus – (pluriel = opera))  pour leurs formes, ainsi que l’activité désintéressée par excellence consacré à un idéal : le beau.

Procédé : en latin = procedere = avancer
Forme parfaite = idée (à Platon)

Beau à Grec ancien : kala
         à Grec moderne : morphia, ce qui veut dire : forme
Laid à Amorphia : qui n’a pas de forme

Cela posé, leurs définitions sont fluctuantes historiquement et nous invitent à nous demander : en quoi l’art est-il une activité différente des autres techniques ? Le beau et l’utile s’opposent-ils  nécessairement ? La technique a-t-elle aujourd’hui tué l’art ?

L’artiste doit tenir compte du matériau avec lequel il travaille et des moyens et outils qu’il a à sa disposition. D’ailleurs, l’activité artistique change de degré et non pas de nature en fonction des outils et des matériaux à disposition. Léonard de Vinci liait production et création.
La production suppose l’application méthodique d’une technique. (Produire= process = procédure). La création renvoie à un pouvoir divin. La création se fait à partir de rien, à partir du néant (cf. Genèse).
Il reste de ce pouvoir divin l’idée d’inspiration. Socrate disait qu’il était inspiré par son « daîmon » et reconnaissait que les poètes étaient « les interprètes des dieux » et donc leur déniait tout savoir faire propre (cf. Ion).

Daîmon = génie familier, voix divine, pour Socrate.

L’art est lié au surnaturel : il n’est pas simplement une technique, il est cette technique plus de l’inconnu, du spirituel…

Archeiropoïeta : non fait par la main de l’homme.

L’art chrétien au départ ne devait pas exister puisque le christianisme prolongeait l’interdiction juive de la représentation. Cependant de glyphes en images (en grec : icône), la production fut abondante jusqu’aux crises iconoclastes (entre 6ème et 8ème siècle). La réponse des Pères de l’Eglise a été d’autoriser la production d’images « non faites de mains d’hommes ».
Le Saint Suaire de Turin, le voile du Christ de Véronique (= image du vrai, vraie image).
Comme le Christ est « Dieu invisible rendu visible », alors je peux produire des images de ce qui est invisible. « Per invisibilia visibilia »

Emil Cioran – Syllogismes de l’amertume
«  Il y a quelqu’un qui doit tout à Bach. C’est Dieu »
Il y aurait donc une différence radicale entre l’art et la technique. Cette dernière a pour règle définitive, l’efficacité. Tous les moyens sont bons d’agir sur la réalité à partir du moment où ils agissent efficacement. Elle réduit toute chose à l’usage qu’on peut en avoir ( Principe que Marcel Duchamp  subvertit – Fountain – 1917).
La technique est utilitariste et instrumentaliste. Selon Heidegger, le monde est devenu technique et science qui ne pense pas. Au départ, la technique, comme le rappelle Platon dans le Protagoras, est un don de Prométhée pour aider les hommes à vivre dans une nature qui leur est hostile, pour produire de l’art et pour améliorer leurs conditions d’existence. Elle est donc utile à l’homme. C’est son développement moderne qui fait peur. L’art est à l’opposé de cette conception : il agit sur notre sensibilité et oriente vers un idéal désintéressé, le beau et ajoute une dimension spirituelle à l’homme.

Sensibilité – esthétique = sens (5)
Asthéno = je ressens (anesthésié = ne plus ressentir) 
Emotion = Moto = mouvement intérieur profond et souvent ascendant (ça me remue, et ça me transporte).
Le jugement de valeur est subjectif par le fait que c’est moi qui perçois, par mes sens. Il peut y avoir une non reconnaissance esthétique par d’autres. Mais ainsi que le précise Kant : « Est Beau non pas ce qui plaît à tout le monde, mais ce qui mériterait de plaire à tous ».

Les œuvres artistiques échappent à l’usure du temps parce qu’elles sont « symboliques ». Hannah Arendt explique que les œuvres « sont la permanence et la consistance du monde humain ». ( Crise de la culture)
Cependant la distinction entre production et création, entre artisan et artiste n’a pas toujours existé. Elle a commencé au 16ème siècle et a pris un tour juridique au 18ème siècle.
L’artisan ne vise pas la beauté pour elle-même, l’artiste applique des règles déjà établies mais la distinction est fragile : l’artiste travaille aussi les conventions et l’artisan peut innover.
Y’a-t-il une distinction entre les deux ?
Kant reprend l’idée socratique d’inspiration. Il écrit : « les beaux-arts sont les arts du génie »

« Génie » = genius = propre à chacun, particulier ; Donc original
Inventé en même temps que la signature. Ils signaient une œuvre qui leur était propre.
Le génie est pour Kant une disposition innée de l’esprit : « le don naturel qui donne les règles à l’art ». Pour lui, l’artiste est donc un créateur original qui ne sait pas vraiment comment il produit son œuvre, alors que l’artisan est un exécutant. (Critique de la faculté de juger). Mais pour Nietzsche cette « explication par le génie n’explique ni les motifs ni les mécanismes de l’invention et nous excuse en quelque sorte de n’être pas créateur nous-même en nous dispensant du travail astreignant que réclame l’art, dont parle Baudelaire.
Cette question n’est pas tranchée ; nous devons à présent nous interroger sur l’idéal poursuivi par l’œuvre d’art.

Le plaisir esthétique que nous procure la beauté est produit par la forme de ce qui nous affecte ; le sentiment du beau est suscité par la forme de ce que nous contemplons non par son utilité. Kant écrit que ce qui est beau « n’est pas ce qui nous est agréable sensuellement ; est beau ce qui plaît universellement sans concept ». Le caractère désintéressé du plaisir suscité en nous par le beau sera le signe propre de l’œuvre d’art.
Selon Hegel, dans l’Esthétique, l’art vise à satisfaire l’esprit dans ce qu’il a de rationnel, abstrait est donc d’universel en laissant intact l’objet représenté alors que le désir vise à satisfaire nos sens en consommant l’objet réel. Le plaisir esthétique est indépendant du désir envers ce qu’il présenterait. Il est « l’Esprit se prenant pour objet ». Le Beau est donc universel : il n’est pas ce qui plaît à tous mais ce qui mériterait donc de plaire à tous les hommes, en tout temps et en tout lieu. Cette idéalisation reprend la conception platonicienne du beau qui est une idée suprasensible, c’est-à-dire : dont on s’approche en s’éloignant de la réalité sensible dont elle n’est qu’un reflet.

Au 19ème siècle, cette idéalisation a trouvé sa forme radicale dans l’Art pour l’Art, c’est-à- dire : loin de toutes utilités.
Théophile Gautier, préface à Mademoiselle de Maupin.
Cette idéalisation s’est tout de suite trouvée contestée par le Romantisme dont l’utilité est l’expression ordonnée du « Moi » ; mais aussi, elle a été contestée par l’environnement technique issu de la Révolution industrielle dont certains artistes se sont plus à vanter les beautés et les innovations bouleversantes.
Une grande partie du 19ème siècle a continué dans cette voie en se mettant au service de productions utilitaires telles que la mode, le mobilier, l’industrie automobile. Cet intérêt pour l’objet technique s’est trouvé artistiquement employé par Marcel Duchamp, concepteur de « Fontain » et inventeur du « Ready Made ». Dada va regarder autrement les inventions techniques d’autant que dans le même temps se déroulait la première guerre mondiale : pour la première fois au monde la technique permettait de détruire de façon considérable.
Le design s’est surtout développé après la deuxième guerre mondiale, pour accompagner le développement technique et son extension à « la société de consommation » (Jean Baudrillard). Son objectif est de dessiner des formes et de les embellir.
Kant avait prévenu : il y a la « beauté libre » et la « beauté adhérente ».
En privilégiant la beauté adhérente du fonctionnel par exemple, la beauté de l’objet technique et jusqu’à la production en série  d’œuvres, Walter Benjamin se demande si l’art n’a pas perdu son identité (son aura).


En fait, depuis Gutenberg, le rapport direct entre un manuscrit original et son public a disparu. Le mouvement n’a fait que se poursuivre avec la photographie, le disque, la radio, le livre d’art, la télévision (le 8ème art), le cinéma (le 7ème art), l’informatique.
Walter Benjamin estime que cette reproductibilité fait perdre à l’œuvre d’art son « aura »  quasi sacrée. A sa place se développent des formes de consommation culturelles de masse. Elle perd son caractère religieux au profit d’une appropriation par le peuple et de fait, elle doit tenir compte de la demande de divertissement du grand nombre et donc répondre à des impératifs commerciaux du système néolibéral. 
L’art s’est mis au service de la production de masse et de la technique et, dans le même temps, celle-ci se soucie davantage de la forme et de la beauté.
La conception de l’art est donc remise en cause. De nombreux artistes contemporains délaissant le service  d’un beau idéal, proposent de faire jouer à l’artiste un rôle « conceptuel » : à l’instar de Marcel Duchamp qui en 1917 a intitulé un urinoir « Fountain » : il s’agit de débaptiser l’objet technique, de faire disparaître son utilité technique et d’adopter à son égard un nouveau point de vue. Duchamp affirme que c’est moins l’artiste que le spectateur qui fait l’œuvre. Suite à Hegel qui pensait que l’art est mort  parce qu’il ne produit plus de sens par lui-même, certains philosophes modernes évoquent la fin de l’art et estiment que ce sont moins les propriétés propres à une œuvre d’art qui en font une œuvre d’art, que le regard que la société porte sur elle. La question reste ouverte et beaucoup de gens sont perplexes devant les œuvres aujourd’hui.

Les relations entre l’art et la technique ont été au cours de l’Histoire très complexes et le demeurent. Intimement liés, ils se sont séparés jusqu’à l’idéalisation de l’un au mépris de l’autre. Mais l’envahissement technique a fini par pousser l’art à se redéfinir et même à se dissoudre dans la technique.
Cette histoire a au moins le mérite d’en finir avec les schémas tout faits et les idées préconçues, et de nous inviter à renouveler constamment notre vision des mondes naturel et artificiel.   

Comment la gauche s'est couchée devant les rapaces

Par  Herve Nathan, Marianne, le 28.11.2012

L'épilogue de la saga des «pigeons» s'est écrit discrètement la semaine dernière. Non seulement le gouvernement a cédé devant la levée de boucliers des créateurs d'entreprises, quasiment épargnés de l'effort fiscal demandé aux Français, mais il a aussi plié devant les gérants de fonds d'investissement, qui n'ont vraiment rien, mais alors vraiment rien, de pauvres volatiles qu'on plumerait. Explication d'une reculade de la gauche.

Première manche pour les «pigeons»
La première partie du match est connue. Le 19 octobre, sur ordre de l'Elysée paniqué par le mouvement très médiatique des «pigeons», le gouvernement fait voter par l'Assemblée la refonte des articles du projet de loi de finances (budget de l'Etat) qui alignait l'imposition des revenus des créateurs de start-up (de 30 % jusqu'alors) sur celle de droit commun, selon le barème de l'impôt sur le revenu (de 45 % au maximum).

Il faut dire que Bercy avait donné des verges pour se faire battre : afin de ramasser le plus d'argent possible, le dispositif imposant les plus-values de cession des parts d'entreprise était rétroactif. Mais Jérôme Cahuzac, sur ordre de Matignon et de l'Elysée, va aller beaucoup plus loin que de revenir sur la rétroactivité, effectivement impossible à soutenir. Il s'exécute, au sens propre, en direct, devant les députés de droite : «Je vous annonce donc une bonne nouvelle : nous rétablissons le statut des jeunes entreprises innovantes. [...] Nous faisons donc mieux que ce que vous aviez fait.»

De fait, la droite ravie reconnaît que les nouveaux aménagements sont plus favorables aux patrons que ceux qu'elle avait elle-même établis. Voici les «pigeons» comblés et calmés. Ils échappent à pas moins de 800 millions d'euros d'impôt ! 
Mais d'autres intérêts se profilent : ceux des gérants de fonds d'investissement en capital-risque (qui ne sont pas toujours très risqués). Ces oiseaux-là sont rémunérés en carried interests, c'est-à-dire par un pourcentage (de 15 à 20 % en général) des plus-values de cession réalisées par leurs fonds. Et, eux, veulent faire reculer le gouvernement sur un autre texte : le projet de loi de financement de la Sécurité sociale. L'article 14 place, désormais, leurs revenus comme un revenu du travail, et les impose au forfait social de 20 %, comme l'intéressement et la participation des salariés.
 
Deuxième manche pour les rapaces

Mais d'autres intérêts se profilent : ceux des gérants de fonds d'investissement en capital-risque (qui ne sont pas toujours très risqués). Ces oiseaux-là sont rémunérés en carried interests, c'est-à-dire par un pourcentage (de 15 à 20 % en général) des plus-values de cession réalisées par leurs fonds. Et, eux, veulent faire reculer le gouvernement sur un autre texte : le projet de loi de financement de la Sécurité sociale. L'article 14 place, désormais, leurs revenus comme un revenu du travail, et les impose au forfait social de 20 %, comme l'intéressement et la participation des salariés.

Les gérants en font une affaire de principe : «Etre imposés comme des salariés alors que nous prenons des risques avec notre argent, jamais !» disent-ils. Ils font le siège de Bercy, Matignon et des députés. Menacent de délocaliser «3 000 professionnels gérants 80 milliards d'euros» à Londres, Bruxelles ou Luxembourg. Là encore, Jérôme Cahuzac s'exécute. Le 24 octobre, il obtient des députés UMP, centristes et socialistes la suppression pure et simple de l'article 14 qui devait apporter 120 millions d'euros au budget de la Sécu.

Le rapporteur socialiste au Sénat, Yves Daudigny, a eu beau faire voter le rétablissement du forfait social pour les carried interests - arguant que «les Français ne comprendraient pas que certains revenus échappent au financement de la protection sociale...» -, rien n'y a fait : un peu plus tard, les sénateurs de droite et les communistes ayant rejeté l'ensemble du projet de loi de financement de la Sécurité sociale. La défaite est consommée. Elle est totale.

Troisième manche pour les Wendel ?
Le recul en rase campagne du gouvernement devant les gérants de fonds de capital-risque pourrait avoir d'étranges conséquences. Certains, à Bercy ou parmi les fiscalistes, ont déjà remarqué qu'au terme de ce débat la représentation nationale ne considère pas les carried interests comme un revenu d'activité mais comme un revenu de placement. Or, c'est justement l'argument employé par Ernest-Antoine Seillière et ses amis Wendel pour contester le redressement fiscal de 240 millions d'euros ainsi que les poursuites pour «abus de droit» et «fraude fiscale» dont ils font l'objet.

Au-delà du cas Wendel, nombre d'enquêtes des services de Bercy concerneraient les carried interests. L'enjeu n'est pas mince puisqu'il pourrait concerner une masse fiscale potentielle de plus de 2 milliards d'euros.

Joseph Bialot, tenue rayée, prêt à porter et polar

Marianne 2,  Guy Konopnicki

Le titi parigot capable de passer sans transition de l’argot au yiddish est mort le 25 novembre à l'âge de 89 ans.

Joseph Bialot, tenue rayée, prêt à porter et polar
Joseph Bialot parlait avec cet accent de titi parigot capable de passer sans transition de l’argot au yiddish. Il ne se vantait pas d’être un autodidacte, il disait que ce n’était pas de sa faute s’il avait fait Auschwitz au lieu de la Sorbonne.

Arrivé enfant de sa Pologne, Joseph était un Parigot, fils d’un artisan du « schmatess », tricot, confection. En 1939, on a fermé la station Saint-Martin, la sienne. Il vivait alors dans une de ces cours enchâssées entre la rue Meslay et le boulevard Saint-Martin. Il en a tiré un des plus beaux romans de Paris, La Station Saint-Martin est fermée au public.

Les grilles du métro scellaient son destin. Joseph a quitté Paris, pour n’y revenir qu’en juin 1945. Il a repris les « schmatess », il fallait bien vivre. Quand il en eu assez de la pure laine et de la naphtaline, il est entré en littérature, par la Série Noire. Il n’en revenait pas quand Le Salon du prêt à Saigner lui a valu le Grand Prix de littérature policière, en 1979.

Ses premiers rapports avec la police n’étaient pas très littéraires ! Il avait réussi à échapper aux flics, pendant quatre ans. Jusqu’à ce jour de juin 1944 où il s’est fait coincer par la Milice, à Grenoble, au sortir d’une réunion de résistants communistes. Ses papiers étaient impeccables, mais les fiers soldats du Maréchal ont vérifié sous le pantalon. Direction le fort de Montluc, à Lyon. Joseph Bialot s’est autorisé à raconter cette histoire, après avoir écrit plus de quinze romans policiers. Son récit de la déportation, C’est en hiver que les jours rallongent, restera comme un pur chef d’œuvre d’humour juif. L’histoire d’un « schlémazel », un chanceux en traduction littérale, l’inverse, naturellement.

En quittant Lyon de toute urgence pour cause de débarquement allié en Provence, les SS ont vidé les prisons. Joseph Bialot s’est retrouvé dans un train, un convoi de déportés, le dernier formé en France. Un train fantôme que les nazis s’obstinèrent à acheminer jusqu’à Auschwitz, en dépit des bombardements alliés. Arrivé à destination, les déportés chargés de remettre la tenue rayée aux nouveaux font circuler une bonne nouvelle. Paris est libéré ! Joseph, lui, est furieux. Il n’est pas rue Meslay, mais dans l’enfer. Il y passera le dernier hiver de la guerre. Malade, il échappe aux marches de la mort et fait partie de ces morts vivants libérés par l’armée rouge le 27 janvier 1945. Les ennuis ne sont pas terminés.  

Bialot raconte, ce que nul n’osait raconter… Les survivants contraints de défendre les vivres abandonnés par les SS que convoitaient des Polonais, prêts à tuer les derniers juifs pour quelques betteraves. Puis, l’évacuation par l’arrière, l’URSS affamée et ravagée par la guerre. Il est rapatrié par bateau depuis Odessa, puis le train de Marseille à Paris. Gare de Lyon, Joseph Bialot retrouve le métro, autant dire la vie.

Cinquante ans plus tard, il livre une confidence rare : déporté puceau, il a réglé la question, rue Saint-Denis, quelques jours après son retour. Incorrect et gouailleur, notre Joseph avait vu la morale partir en fumée. S’il est devenu un grand du roman noir, c’était d’être revenu du bout de la noirceur. Il détestait la compassion tardive et les commémorations. Il préférait jouer au loto les chiffres inscrits sur ses bras : 193 143 Birkenau et  B . 9718 Auschwitz.

Dans un  faire-part qui lui ressemble, la famille fait savoir que ces numéros ne sont jamais sortis dans cet ordre au loto.