lundi 9 juillet 2012

Sur le "r" français

Petite merveille de Pierre Assouline, issue de son blog: "La République des livres", 17 Juin 2012.

"Petits échos de l’Académie frrrrrrrrrrrrançaise"

Contrairement à une idée reçue (institutions, troisième âge, somnolence et ronflements garantis), on ne perd jamais son temps à lire les discours de réception de l’Académie française – à défaut de les subir en direct. D’abord ils sont souvent bien écrits car l’auteur y passe un temps fou, des mois parfois, y mettant un soin tout particulier eu égard aux circonstances. Ensuite il arrive qu’on y apprenne des choses car certains hommages sont précédés d’une véritable enquête. Lors de la plus récente intronisation en date jeudi dernier, deux détails m’ont frappé.
Dans le discours de Jean-Christophe Rufin accueillant Amin Maalouf, ceci :
« La matière riche des chroniques arabes vous incite tout naturellement à passer au roman. Léon l’Africain, personnage inventé pendant vos recherches, est un grand voyageur d’Orient auquel vous vous identifiez sans difficulté. Vous reconstituez son parcours et vous lui donnez vie dans un texte d’une grande unité stylistique. »
Ce qui frappe, c’est le verbe « inventer ». Eu égard à la tonalité d’ensemble du texte, il ne s’agit pas d’une licence poétique ; il veut bien dire ce qu’il dit : « sorti de l’imagination ». A la limite, « réinventer » eut convenu. Mais « inventer » ? Autant qu’il nous en souvienne, Léon l’Africain a existé. De son vrai nom Hassan al-Wazzan, c’était un diplomate et explorateur né en 1488 à Grenade et mort vers 1548. Adopté, catéchisé et baptisé après un certain nombre d’aventures par le pape Léon X, il devint Jean-Léon de Médicis dit Léon l’Africain, et publia l’ouvrage fondamental Description de l’Afrique. Amin Maalouf s’est emparé de sa vraie vie et a comblé les blancs pour écrire ce qui s’appelle très précisément un roman historique. Et l’historienne Nathalie Zemon-Davis lui a consacré une biographie de référence (Un voyageur entre deux mondes, Payot, 2007). Le plus curieux est que, les discours étant soigneusement relus, nul ne l’ait relevé.
Le second détail est frappant pour d’autres raisons : il rappelle une vérité bien oubliée des Français. Il se trouve au début de l’éloge de Claude Lévi-Strauss par Amin Maalouf :
«  (…) dans cette solennité, en faisant résonner mon accent. Après les roulements de tambours, les roulements de langue ! Cet accent, vous ne l’entendez pas souvent dans cette enceinte. Ou, pour être précis, vous ne l’entendez plus. Car, vous le savez, ce léger roulement qui, dans la France d’aujourd’hui, tend à disparaître a longtemps été la norme. N’est-ce pas ainsi que s’exprimaient La Bruyère, Racine et Richelieu, Louis XIII et Louis XIV, Mazarin bien sûr, et avant eux, avant l’Académie, Rabelais, Ronsard et Rutebeuf ? Ce roulement ne vous vient donc pas du Liban, il vous en revient. Mes ancêtres ne l’ont pas inventé, ils l’ont seulement conservé, pour l’avoir entendu de la bouche de vos ancêtres, et quelquefois aussi sur la langue de vos prédécesseurs…. »
Ce qui ne va pas toujours de soi si l’on en juge par les polémiques déclenchées par le parti pris théâtral d’Eugène Green, et par la merveilleuse représentation des Femmes savantes dans leur authenticité baroque. Rappelez-vous le maître de philosophie dans Le Bourgeois gentilhomme : il enseignait l’art de rouler les « r » en s’inspirant du latin, dit « r apical » car il convenait de rapprocher la pointe (ou apex) de la langue des alvéoles supérieurs. Pour ce qui est des aventures de l’archiphonème « r » aux XVII, XVIIIe et XIXème, à Paris et dans les provinces, qu’il s’agisse du « r » dit uvulaire ou du « r » dorso-vélaire (bon dimanche les linguistes !), je vous suggère d’aller voir par ici. Dommage qu’il n’y ait rien sur la mode du roulement des « r » chez les chanteurs à tropisme tinorossien, tendance qui fit des ravages dans l’entre-deux-guerres. Chez les chanteurs d’opéra, c’est une technique qui permet au souffle du chanteur de circuler dans la colonne d’air avec davantage de fluidité. Même si elle reconnaissait que certains en abusaient pour faire de l’effet, Maria Callas assurait que dans les arias de Norma, il était impossible de s’en passer. En défendant haut et fort son accent parfois moqué, et en le replaçant dans une longue tradition française, le libanais Amin Maalouf adressait ainsi un clin d’œil amical à celui de l’argentin Hector Bianciotti. Deux académiciens qui, à leur manière, illustraient le dicton en vertu duquel un émigré, c’est quelqu’un qui a tout perdu sauf l’accent.

(Dessin de Nicolas Vial)

Le Front de Gauche se félicite du ralliement de la Gauche Anticapitaliste

L'Humanité, 09/07/2012.
Lors de la conférence nationale du NPA dimanche 8 juillet, les membres du courant Gauche Anticapitaliste ont choisi de rejoindre le Front de Gauche. Les dirigeants de celui-ci se réjouissent de l’aboutissement d’un processus engagé depuis plusieurs semaines, alors que ce départ affaiblit un peu plus le parti d’Olivier Besancenot.

Le Front de Gauche s’est félicité lundi 9 juillet de la décision des membres de la Gauche Anticapitaliste de le rejoindre. Ce courant issu du Nouveau Parti Anticapitaliste est la huitième composante à se rattacher à l’alliance constituée en 2009. Une réunion avait eu lieu le 27 juin dernier au cours de laquelle les représentants de G.A. et du Front de Gauche avaient pu acter leurs accords en matière de programme et de stratégie, l’officialisation du ralliement n’était donc qu’une question de jours. La direction du Parti Communiste s’en est réjouie, y voyant une « preuve supplémentaire de la pertinence du Front de Gauche qui s’ancre toujours plus dans la réalité politique de notre pays », selon un communiqué.

Double coup dur pour le NPA
Alors que Pierre Laurent se réjouit de la « dynamique [qui] se poursuit » pour le Front de Gauche, la défection de la Gauche Anticapitaliste constitue un nouveau coup dur pour le NPA, dont l’avenir s’obscurcit un peu plus chaque année. Depuis sa création il y a quatre ans, le parti emmené par Olivier Besancenot a vu partir trois groupes de militants : Gauche Unitaire en 2009, Convergence Alternative en 2010 et donc G.A. cette année. Il a également subi un fort recul en termes de suffrages qui le prive des subventions de l’Etat pour les cinq ans à venir : la loi impose qu’un parti dépasse 1% des voix dans au moins 50 circonscriptions pour recevoir les aides publiques, et aucun candidat NPA n’a dépassé 0.80% aux législatives. Cette absence de financement étatique risque de se faire sentir, puisque les subventions représentaient environ un tiers du budget du parti en 2010.

« Sans colère mais avec émotion »
Dans une tribune publiée lundi 9 juillet, les dirigeants de la Gauche Anticapitaliste donnent les raisons de leur départ du NPA, qui se fait « sans colère mais avec émotion » : l’incapacité du parti à tirer des enseignements de ses reculs successifs (élections européennes de 2009, régionales de 2010 et scrutins nationaux du printemps 2012), le refus d’une réorientation politique qui semblait s’imposer, ou encore le rejet des alliances stratégiques qui a conduit à une marginalisation dont la direction ne s’inquiète pas. Les 17 signataires estiment, à l’inverse, qu’ « à l’heure où l’urgence est à la construction d’un bloc politique et social contre l’austérité, le Front de Gauche constitue un point d’appui incontournable ».
Ces anciens membres du bureau exécutif de la Ligue Communiste Révolutionnaire emmenés par Pierre-François Grond, ancien bras droit d’Olivier Besancenot, ont donc choisi d’opérer ce ralliement afin de pouvoir être « acteurs » et non plus « spectateurs » de la vie politique française. Ils pourraient drainer 300 à 500 militants, soit environ 40% des effectifs du NPA.

dimanche 8 juillet 2012

Si vous n'avez rien compris au collectif budgétaire

Le premier collectif budgétaire du gouvernement de Jean-Marc Ayrault, présenté mercredi 4 juillet en conseil des ministres, occupera une partie de l'été les parlementaires avant d'être – sauf surprise – adopté définitivement le 31 juillet. 

Qu'est-ce que le collectif budgétaire ?
Une loi de de finance rectificative, plus communément appelée "collectif budgétaire" modifie en cours d'année et quand cela est nécessaire la loi de finances "initiale". Tous les ans, dans les derniers jours du mois de décembre, les députés adoptent pour l'année suivante une loi de finance qui "détermine la nature, le montant et l'affectation des ressources et des charges de l'Etat, ainsi que l'équilibre budgétaire et financier qui en résulte".
Mais il arrive qu'en cours d'année, il faille modifier cette loi via un collectif budgétaire, pour deux raisons. Soit pour s'adapter à la conjoncture économique en annulant ou en ouvrant de nouveaux crédits pour le reste de l'année, ce qui arrive traditionnellement tous les ans et de plus en plus depuis la crise de 2008. Soit pour traduire une nouvelle orientation de la politique budgétaire, notamment lorsqu'il y a un changement de majorité. Le collectif de juillet répond aux deux exigences. 

Que contient ce collectif ?
Visant une réduction du déficit à 4,5 % du PIB fin 2012, cette loi de finances rectificative devrait notamment contenir :
  • L'abrogation de la TVA dite "sociale"
  • L'instauration d'une contribution exceptionnelle sur l'Impôt de solidarité sur la fortune(ISF)
  • Le rétablissement de la TVA sur le livre à 5,5 %
  • L'annulation de l'exonération des heures supplémentaire pour les entreprises de plus de 20 salariés
  • Une taxe de 3 % sur les dividendes versés aux actionnaires
  • Une taxe sur le secteur pétrolier
  • Une contribution des banques
  • L'élèvation du taux de la taxe sur les transactions financières de 0,1 % à 0,2 %.
Comme la loi de finance initiale, la loi de finance rectificative est toujours un projet de loi – à l'initiative du gouvernement – et toujours présentée en premier à l'Assemblée, "en partie ou en totalité dans les mêmes formes que la loi de finances de l'année". 

Que va-t-il se passer une fois le collectif adopté en conseil des ministres, mercredi 4 juillet ?
Le collectif budgétaire sera examiné par les députés à partir du 16 juillet. Pendant les douze jours de battement, le texte fera la navette entre la commission des finances de l'Assemblée – désormais présidée par le député UMP Gilles Carrez – et celle du Sénat, les députés ayant le dernier mot sur les modifications apportées.
Le texte corrigé sera ensuite débattu en séance publique à l'Assemblée jusqu'au 18 juillet puis au Sénat du 24 au 26 juillet. Les deux chambres étant à gauche, l'adoption ne devrait poser aucun problème et le texte devrait être définitivement entériné par le Parlement le 31 juillet, date de clôture de la session extraordinaire.
A cette date, les parlementaires auront déjà entamé depuis quinze jours le débat d'orientation sur les dépenses publiques lors duquel le gouvernement doit présenter les grandes lignes de son projet de loi de finances pour 2013. Celui-ci devrait être présenté vers le 20 septembre en conseil des ministres et examiné en séance publique par les députés à partir de la mi-octobre.

Sur l’exposition "Albert Camus" Marseille-Provence 2013

Par Pierre Assouline, La république des livres

Quel pataquès ! Il est vrai que cela se passe entre Aix et Marseille. Avec prise d’otage à la clé : un certain Albert Camus serait retenu pour une exposition commandée, puis décommandée et enfin recommandée. Sa libération est prévue pour l’automne 2013. En principe car tout peut encore arriver. Reprenons pour y voir clair.
Il y a trois ans, Bernard Latarjet, alors patron de MP 13 (non, ce n’est pas un groupe de rap), sigle de « Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture », lance le projet d’une grande exposition consacrée à Albert Camus, icône méditerranéenne qui s’impose d’elle-même, d’autant que cela coïncide avec le centenaire de sa naissance ; mais pour se démarquer de celles déjà organisées pour le cinquantenaire de sa disparition, il fait le choix d’en confier le commissariat non à un spécialiste de l’œuvre, non plus qu’à un biographe de l’écrivain, mais à un historien de la guerre d’Algérie, Benjamin Stora. Celui-ci, qui n'est ni camusologue ni camusolâtre mais simplement camusien, remet un scénario à la fin d’octobre 2010, lequel est validé un mois après tant par les organisateurs que par Catherine Camus, fille de l’écrivain et son ayant-droit. L’exposition devant se dérouler à la Cité du livre d’Aix-en-Provence, ville qui a tardivement adhéré à MP 13, une réunion d’étape se tient en sa mairie en juin 2011. « Ce fut glacial et j’en suis ressorti furieux tant on sentait la mauvaise volonté » se souvient Benjamin Stora. Sept mois plus tard, une liste de documents est transmise à Catherine Camus. Et il y a deux mois, Jean-François Chougnet, nouveau patron de MP13, prend la responsabilité de tout arrêter : « Nous avons renoncé par impuissance à mettre d’accord le commissaire, l’ayant droit et la ville d’Aix ».

Ainsi, pendant trois ans, des énergies auront été mobilisées, du travail aura été effectué, un budget aura été dépensé pour rien. « Un vrai gâchis ». Inutile d’attribuer ce constat d’échec à l’un ou l’autre des protagonistes de cette affaire car ils sont au moins unanimes sur ce point. Entre temps, les esprits se sont échauffés, surtout à Aix, ville qui compte 40 000 pieds-noirs sur 140 000 habitants. C’est peu dire que Benjamin Stora n’est pas leur historien préféré et que le vote des rapatriés aux législatives n’est pas négligeable. Les pressions exercées sur une mairie étant par nature discrètes sinon secrètes, on n’en saura pas davantage. » Je ne suis pas un nostalgique de l’Algérie française, ça, c’est clair. Mais j’ai été choqué que le parti socialiste d’Aix-Marseille ne réagisse pas. Ne me sentant pas défendu, j’ai jeté l’éponge » avoue Benjamin Stora. Au moins son infortune lui aura appris que, contrairement à ce qu’il pensait, Camus est un sujet brûlant, aux antipodes de l’image consensuelle qu’il renvoie. Toujours controversé en Algérie pour n’avoir pas été indépendantiste, détourné en France par ceux qui veulent en faire un colonial, il était certes engagé mais trop viscéralement camusien pour être récupéré : « C’était un libéral, comme Jacques Chevallier, l'ancien maire d'Alger; il était trop engagé pour être consensuel; mais dans la radicalité de la guerre des mémoires, il n’a pas sa place » reconnaît non sans amertume l’historien, « blessé » par l’épilogue de ce grand projet d’exposition qui a tourné court faute de désir. Comme toujours, en pareil cas, on cherche un responsable. « On » essaya de faire porter le chapeau à Catherine Camus : « Comme si j’avais le pouvoir d’annuler une telle entreprise alors que je n’étais même  pas décisionnaire ! s’indigne-t-elle. C’est d’autant plus absurde, et violent avec les lettres d’insultes anonymes, que depuis trente deux ans, je ne cesse d’encourager des expositions sur mon père. » Elle aussi aura travaillé trois ans pour rien, MP 13 l’ayant même présenté comme sa conseillère scientifique alors qu’elle dit ne l’avoir jamais été. Elle n’avait pas caché sa crainte que l’exposition ne fasse de Camus un écrivain régionaliste, en insistant trop sur l’Algérie, même si elle a l’habitude, depuis le temps, de voir chacun s’approprier Camus. « Dites bien qu’en trente deux ans, l’héritière n’a jamais pété un câble. Quel aurait été mon intérêt et celui de mon père dont je protège l’œuvre ? Mais quand j’ai reçu cette liste de documents à fournir, qui me paraissait peu cohérente, c’était trop tard… » A Aix, du côté de l’hôtel de Ville, on convient que ce ne fut pas toujours clair, loyal ni généreux et qu’il y a eu une certaine volonté de laisser pourrir le projet. Ce que dément Patrica Larnaudie, adjointe à la Culture, qui a suivi le dossier : « Je n’ai eu et je n’ai encore aucune critique à formuler sur le scénario de Stora. Je suis déçue que son travail ne soit pas utilisé. Cela dit, je n'ai aucune expertise en matière d'exposition ». Ah, cette liste et ce scénario ! Jean-François Chougnet, patron de MP13, assure pourtant qu’elles furent l’une récusée, l’autre critiqué avant d’être adoptée…
Le maire UMP d’Aix Maryse Joassains, qui ne s’en était pas occupé, a été sidéré lorsqu’elle a appris l’annulation. Elle a aussitôt donné ordre pour qu’une exposition Camus se tienne tout de même à la Cité du livre à l’automne 2013, avec un budget plus réduit (entre 300 et 500 000 euros), un thème plus fédérateur sous un titre emprunté dès le projet de départ par Benjamin Stora à Jean Daniel « Albert Camus, cet étranger qui nous ressemble » et… un autre commissaire en la personne du philosophe Michel Onfray, auteur d’un récent L’ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus. Catherine Camus se réjouit de ce choix « car il connaît le sujet ». Quant à l’intéressé, s’il confirme avoir bien été sollicité à ce sujet par « un responsable de la culture non élu d’Aix » et par un responsable « à qui j’ai dit mon intérêt mon m’occuper de cette expo » à une terrasse de café à Nice après une conférence, il n’a plus reçu de nouvelles depuis ; et « comme je ne suis pas du genre à demander », on ne peut pas dire qu’il a accepté… Pataquaix en perspective ?

samedi 7 juillet 2012

L’interminable chute du NPA

Par R. Besse Desmoulières, issu du blog "Gauche Toujours", 07 Juilet 2012.

Meeting du NPA en avril à Paris.

Où s'arrêtera la chute ? Trois ans après sa fondation, le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), qui ambitionnait de devenir un parti de masse, s'enfonce chaque jour un peu plus dans la crise. Samedi 7 et dimanche 8 juillet, lors d'une conférence nationale, le parti d'Olivier Besancenot devrait tourner une nouvelle page de son histoire avec une énième vague de départs.

Très critique envers la direction qualifiée de "sectaire", le courant de la Gauche anticapitaliste (GA) - qui représentait 40 % au congrès de juin 2011 - devrait officialiser ce week-end son départ pour le Front de gauche. "A force de louper le train de l'unité, de ne pas tirer le bilan des échecs, le NPA va droit vers une certaine marginalisation. C'est assez triste", juge Pierre-François Grond, l'ancien bras droit d'Olivier Besancenot qui a quitté le parti voilà déjà quelques semaines après y avoir milité plus de 28 ans.

"On n'est pas une armée de petits soldats"
Au final, c'est une génération de cadres, souvent quarantenaires, qui s'en va. "Des gens formés", reconnaît Alain Krivine. Cette figure historique de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), ancêtre du NPA, tente cependant de minimiser la situation, estimant que seuls "150 militants" seront concernés. La GA parle elle de "plusieurs centaines" de départs ; beaucoup ayant déjà franchi le pas. "Ce n'est pas une surprise : c'est une crise qui existait depuis des mois, juge de son côté Olivier Besancenot, qui se veut "pragmatique". Il faut laisser les militants faire leur expérience : on n'est pas une armée de petits soldats."
 Qu'il semble loin le temps de l'enthousiasme qui avait entouré la création du NPA, un parti qui a revendiqué jusqu'à 9 000 adhérents. Aujourd'hui, il n'en compte plus que 3 à 4 000 selon la direction. Plus ou moins les effectifs de la LCR. "C'est un retour à la case départ, juge Vincent Tiberj, chercheur à Sciences Po. C'est assez terrible : une sanction politique, financière et symbolique. Tout le problème est de réussir à rebondir..."
Rebondir après les 1,15 % à la présidentielle et 0,98 % aux législatives (comptabilisés avec Lutte ouvrière), qui ne pèsent pas lourds face aux 11,1% de Jean-Luc Mélenchon. "Les gens ne votent pas Poutou ou Besancenot, analyse Alain Krivine. Il y a une dichotomie totale entre la sympathie que l'on nous porte et la crédibilité électorale qui n'existe pas." Reste qu'Olivier Besancenot avait réussi en 2002, comme en 2007, à réunir plus de 4% des voix.

"Séquence catastrophique"
Pour Vincent Tiberj, "l'extrême-gauche est en train de passer d'une ère à une autre". "La crise du NPA est créée par ses revers électoraux mais il fut un temps où ces derniers n'étaient pas un enjeu, explique-t-il. Aujourd'hui, l'extrême-gauche a intégré le jeu électoral, ce qui pose un problème au NPA qui, contrairement à Lutte ouvrière, avait pour ambition de créer une alternative." Conséquence de ces résultats : le NPA a perdu son financement électoral, soit 900 000 euros en 2007. De l'argent, assure la direction, qui ne servait pas au fonctionnement du parti mais réservés au financement des campagnes électorales.
 Cette séquence est jugée  "catastrophique" par Ingrid Hayes, porte-parole de la Gauche anticapitaliste. C'est une "étape difficile" pour Christine Poupin, porte-parole du NPA. "Il ne faut pas en conclure qu'il faut renoncer à construire un large parti anticapitaliste", ajoute Mme Poupin. Le bilan sera tiré, assure-t-elle, lors d'un congrès qui devrait se tenir d'ici à la fin de l'année. Mais pour Danièle Obono, qui a quitté le NPA début 2011 pour le Front de gauche, "c'est la confirmation de notre diagnostic" : "Ce qui reste au NPA en terme de pluralisme, de débat, c'est moins qu'à la LCR", attaque-t-elle.

"Les copains vont se faire bouffer"
La Gauche anticapitaliste est aujourd'hui en discussions avec plusieurs petits courants du Front de gauche pour tenter de créer un "troisième pôle" face au Parti communiste et au Parti de gauche. L'objectif : "peser davantage qu'un confetti." "Les copains vont se faire bouffer et ils le savent", riposte Alain Krivine, qui se montre très critique envers le Front de gauche. Principal reproche : s'être abstenu lors du vote de confiance au gouvernement à l'Assemblée nationale. Un avis partagé par Christine Poupin. "Quand on est face à une politique d'austérité, on ne se contente pas de s'abstenir, juge-t-elle. Ce n'est pas suffisant !"
Le NPA compte maintenant sur une mobilisation sociale forte pour se refaire une santé. "En ce moment, il y a un peu la grève de la grève mais la situation reste explosive", veut croire Alain Krivine. Vincent Tiberj souligne de son côté qu'il est moins facile de se mobiliser sous un gouvernement de gauche. "Les relais traditionnels du mouvement social sont plus ou moins paralysés par la gauche au pouvoir", explique le chercheur. Et quand bien même, la tâche ne sera pas si aisée. Une fois de plus, le NPA retrouvera sur son chemin le Front de gauche qui compte bien, lui aussi, être aux côtés des manifestants.

vendredi 6 juillet 2012

Le dernier exil des pieds-noirs

Le Monde, 05 Juillet 2012.
Il y a cinquante ans, près d'un million de pieds-noirs arrivèrent sur le sol métropolitain, tout à la fois terre mère patrie, terre d'accueil et terre d'exil. La majorité se dilua dans l'espace social tenant leur piednoiritude à distance. D'autres militèrent pour que leur cause soit reconnue et firent entendre leur voix dont l'écho ne franchit que très rarement leurs niches associatives.

De l'Algérie, les premiers n'en parlèrent pas, ou si peu. Les plus bruyants, "forts en gueule" à l'extérieur de leurs familles, ne s'en ouvrirent pas plus à leurs enfants. Tous reprirent à leur compte le "Se souvenir toujours et n'en parler jamais" que me confia l'un d'entre eux. Pourtant, l'Algérie était sans cesse présente, tapie dans les consciences, surgissant au hasard d'un repas, d'une fête ou d'un deuil, colorant à nouveau les mots de sonorités et d'expressions en provenance de là-bas. Cinquante ans après cet exode, les blessures sont toujours présentes. Mais de quelles blessures s'agit-il ? On ne connaît d'elles que celles qui précédèrent l'exode de 1962 et que l'on associe à la guerre d'Algérie.

Là n'est pas l'essentiel. Le véritable traumatisme est à rechercher dans l'indifférence qui accompagna leur arrivée, puis dans la stigmatisation qui s'ensuivit. Nul ne s'est interrogé sur les véritables raisons de cet accueil qui vit des arrivants qui, certes, avaient pactisé avec l'OAS et remis en cause les fondements de la République, mais que l'on associa, très injustement, à une guerre, aussi folle que sale, conduite par un Etat, terre des lumières et des droits de l'homme. Une guerre qui ne fut jamais conduite pour eux, mais en leur nom et pour servir des intérêts économiques et géopolitiques qui les dépassaient. Ils connurent l'état de sidération causé par un exode non accompagné, la coupure avec leurs racines, l'abandon de la terre des ancêtres fondateurs et de leurs dépouilles, enfin, et surtout, la perte du lien social qui liait cette communauté d'immigrés. Ils apprirent que le patriotisme que leur avait appris la République pour servir ses intérêts était une forme d'extrémisme et que leur nostalgie n'était qu'un relent de leur colonialisme. Ignorés, rejetés, stigmatisés par une "mère" patrie qui ne reconnaissait pas ses enfants d'hier, les pères se turent frappant d'interdit leur histoire et leur mémoire.

Trois années d'entretiens à exhumer les blessures de trois générations de pieds-noirs m'ont révélé que c'est au moment de l'exode que la "mère" aurait dû tendre les bras et prononcer les mots qui auraient pu ouvrir la voie de leur résilience. Elle ne le fit pas et ce silence fut leur premier exil, psychologique bien plus que physique. Ce traumatisme, figeant les consciences à ce moment de leur histoire, permet de comprendre les actions sporadiques, quelquefois maladroites, de leurs enfants les plus bruyants qui n'ont pas oublié les blessures de leurs pères et qui veulent les dire par fidélité à leur mémoire. Ces mois de mai et juin 2012, forts en symboles, auraient dû être ceux de la réconciliation. Les mots non dits alors auraient pu, auraient dû l'être pour que l'ouvrage de mémoire puisse être enfin tricoté à deux.

Cela n'a pas été fait. Pourquoi ? Parce que cinquante ans après, la France à encore mal à ses colonies, à son Algérie, à sa guerre insensée avec la torture en point d'orgue. "Guérirons-nous" titrait l'éditorial de Michel Lefebvre dans le hors-série du Monde consacré à la guerre d'Algérie – lequel, traitant de mémoires parallèles, ne leur accorda pas une ligne. Ainsi, mai 2012 vit les projecteurs médiatiques pointer sur les accords d'Évian et le devenir de l'Algérie. La télévision consacra de longues heures à exhumer les faits pour comprendre cette guerre et son histoire.

Universitaire, sachant ce que la mémoire des peuples doit à la connaissance de leur histoire, je conviens que la démarche est salutaire. Cela doit-il pourtant se faire dans l'ignorance des pieds-noirs "laissés pour compte"? En effet, d'eux il ne fut point question, sauf à de très rares occasions, en contrepoint, juste pour donner de la "chair" aux arguments.

Ainsi la France, trop préoccupée à chercher le sens de son histoire n'a pu questionner ni cet invraisemblable exode qui a vu près d'un million des siens jeté sur son sol sans le moindre regard de compassion, ni la façon dont les enfants des exilés d'hier accomplissent aujourd'hui leur résilience. Cinquante ans plus tard, ce lourd silence nourrit leur deuxième et dernier exil dans la conscience nationale.

Hubert Ripoll est l'auteur de Mémoire de là-bas : une psychanalyse de l'exil, éditions de L'Aube, 2012.

Cinquante ans après la guerre d'Algérie, il est temps de parler !

Le 5 juillet, l'Algérie fêtera le cinquantième anniversaire de son indépendance. Dans la liesse, on ne manquera pas d'évoquer la dure lutte qu'il fallut mener pour arracher cette liberté à la puissance coloniale française, présente depuis plus de cent trente ans sur le sol algérien. On rendra hommage à tous ceux qui sont tombés pour la patrie et que commémorent, dans toutes les communes d'Algérie, des monuments aux martyrs. A la manière des monuments aux morts de la Première Guerre mondiale qui avaient été érigés dans les communes de France et installés souvent au cœur des villages, rappelant l'immensité et l'universalité du sacrifice pour la défense de la patrie, les monuments aux martyrs sont des bornes mémorielles très présentes dans la société algérienne. Gravés parfois, dans un premier temps, sur des monuments aux morts de l'époque coloniale, réutilisés et continués d'une certaine manière après que les morts de 1939-1945 ont rejoint ceux de 1914-1918, les noms des Algériens "morts au champ d'honneur" sont désormais le plus souvent inscrits sur des monuments spécifiques autour desquels s'organisent les cérémonies commémorant de la guerre.

En France aussi, les monuments aux morts des soldats tombés en Algérie réunissent tous les ans ceux qui maintiennent vivante leur mémoire, évoquant le plus souvent un sacrifice dont le sens s'est perdu avec la fin de la période coloniale. Ces "Morts pour la France" en Algérie rappellent ainsi à ceux qui veulent s'en souvenir que, pendant plusieurs années, l'ensemble des conscrits français ont été envoyés combattre, de l'autre côté de la Méditerranée, une rébellion qui contestait par les armes la légitimité du pouvoir français. Leurs noms ont souvent été ajoutés sur les monuments aux morts communaux, allongeant ainsi la liste des morts des deux guerres mondiales et affirmant ainsi, sur cette rive aussi, une continuité du sacrifice. Mais on trouve également, ici ou là, des monuments spécifiques, évoquant seulement ceux qui sont morts en Algérie ou en Afrique du Nord.
Ni dans la mémoire des sociétés, ni dans leur démographie et leur structure, le poids de la guerre d'indépendance algérienne n'est semblable des deux côtés de la Méditerranée. En France, les morts militaires purent être dénombrés avec une grande précision tout au long du conflit et les incertitudes sont minimes ; les pertes civiles ont été moins bien comptabilisées mais on peut les estimer autour de quelques milliers. Ainsi, sur une population de 46,5 millions de Français en 1962, les pertes de la guerre font l'effet démographique d'une égratignure, largement compensée par l'arrivée massive des Français d'Algérie à partir du printemps 1962. Rien de tel sur le territoire où se sont déroulés les affrontements militaires : la population civile algérienne, en particulier, a payé un lourd tribut et l'impact démographique de la guerre sur le pays rappelle la saignée de la guerre de 1914-1918 pour la France, quoique sur une durée plus longue.
Cette inégalité des nombres se retrouve aussi dans l'inégale capacité à identifier les morts : si l'armée française pouvait tenir le compte de ses hommes, blessés ou tués, elle ne s'attacha pas à nommer ceux et celles qu'elle tuait. En face, le Front de Libération Nationale n'avait ni les moyens de l'identification systématique, ni ceux de la statistique. Même dans le cas des combattants de l'Armée de Libération Nationale, les circonstances de leur décès n'ont souvent pour seul album que la mémoire de leurs frères d'armes.
Dans les deux pays, on trouve ainsi des noms gravés sur des monuments pour unique tombeau. Des dates imprécises se contentent de situer vaguement la mort : souvent par une seule année, en Algérie ; en France, par la date de la disparition, considérée comme date officielle du décès. Ce n'est pas une guerre industrielle et broyeuse de corps, capable de ne rendre qu'une montre, ici, un lambeau de vêtement, là, qui est en cause, comme sur les champs de bataille européens de 1914-1918. Ce n'est pas non plus le recours à des bombardements aveugles massifs comme lors de la Seconde Guerre mondiale qui explique ce flou dans lequel furent laissés les proches. C'est, au contraire, une guerre coloniale menée avec des armes peu technologiques – à l'exception peut-être du napalm – qui aboutit à cette situation.
La guerre de guérilla menée par l'ALN fut une guerre de coups de main et d'actions d'éclat : il s'agissait de s'en prendre à un ennemi, habituellement présent sur le terrain en position de supériorité numérique écrasante, quand il se trouvait en situation de faiblesse relative. Alors l'ALN agissait et pouvait même faire des prisonniers : plusieurs centaines d'entre eux partagèrent la vie extrêmement dure des maquisards algériens et trouvèrent la mort ainsi. Des civils connurent aussi ce sort, pendant la guerre et surtout après le cessez-le-feu dans un contexte de forte anomie. Nombreux aussi furent les prisonniers qui disparurent sans laisser de trace dans les mains des Français : arrêtés parce que suspectés, combien de femmes et d'hommes moururent aux mains de leurs geôliers devenus leurs tortionnaires ? Combien, surtout, furent liquidés dans le cadre d'exécutions sommaires déguisées en tentative de fuite ? Combien enfin moururent simplement pour s'être enfuis à l'arrivée d'une patrouille dans leur village ou pour avoir résisté à un ordre donné dans une langue encore souvent étrangère ? Si l'impossible dénombrement témoigne en partie de difficultés archivistiques, il indique surtout le poids accordé par l'institution militaire française à la vie de ceux que l'on qualifiait rapidement de suspects, si ce n'est toujours de "rebelles" ou de "hors la loi".
En tout état de cause, jamais une armée ennemie n'a tenu le compte des morts adverses : il en fut de même en Algérie. On doit cependant rappeler que la plus grande partie des morts n'appartenait à aucune armée : il s'agissait de civils algériens. Il en fut de même après la guerre, quand des civils européens disparurent dans les mains de milices armées ou quand d'anciens auxiliaires de l'armée française furent liquidés par les représentants du nouveau pouvoir algérien : personne n'était là pour tenir le compte précis de ces morts et pour identifier leur sépulture.
Or, en Algérie comme en France, ici comme ailleurs, comparer des nombres et estimer le poids respectif de souffrances ramenées à des chiffres devenus eux-mêmes mythes ne rend pas compte de la douleur individuelle et du vide que ressentent les proches.
Les registres d'état civil sont peut-être remplis ; une date de mort est probablement indiquée, permettant aux problèmes administratifs afférents à une disparition d'être débloqués. Mais que peut cet écrit administratif contre le doute profond des familles ? La parole officielle proclame ses vertus apaisantes : elle se charge de permettre au temps de couler de nouveau et aux familles de continuer à vivre. Mais elle repose aussi sur un déni de l'histoire. Ce que les Etats n'ont pas su, à l'époque, est comme annulé pour toujours : les disparus sont considérés comme morts à la date de leur disparition, leurs derniers instants de vie – qui peuvent avoir été des semaines, des mois voire des années – sont niés. Pourtant, pendant ces moments, ils ont bien vécu. Ils ont peut-être pensé à leur passé et imaginé l'avenir, ils ont sans doute redouté le présent. Ils ont souffert et sont morts. Peut-être les a-t-on enterrés ? Recouverts rapidement d'un peu de terre ou mis avec plus de soin au tombeau ? Laissés à l'abandon au bord d'un chemin ?
Assurément ces fins de vie n'eurent pas beaucoup de témoins. Ceux et celles qui aujourd'hui pourraient raconter n'ont d'ailleurs pas toujours connu le nom des individus qu'ils ont vus mourir. Que ce soit un homme arrêté lors d'une fouille de village et mort sous la torture, une femme courant désespérément pour échapper à l'arrestation ou encore un combattant de l'ALN gravement blessé, laissé en garde par ses frères d'arme dans un village de passage, ou un prisonnier français rongé par la maladie et trop faible pour suivre le rythme des maquisards le gardant et liquidé sur le bord de la route, on ne pourrait sans doute pas les identifier sans un immense travail de recoupement de sources. Mais tout n'est pas dans les archives et les meilleures sources sont ici les souvenirs des êtres humains.
Il y a cinquante ans, la page de l'Algérie française était définitivement tournée. Une guerre de plus de sept années, dont l'enjeu avait été la nature du pouvoir politique devant s'exercer sur ce territoire, s'achevait avec deux pays indépendants se faisant face. Un simple cessez-le-feu précéda la dévolution des pouvoirs mais aucune paix ne fut signée. Depuis, aucun traité d'amitié n'a réussi à dire de manière officielle les liens importants pourtant maintenus entre les deux pays. Alors que les Etats perdureront et pourront parvenir à un tel accord dans l'avenir, l'urgence est plus vive pour les contemporains de la guerre. C'est maintenant non pas à l'échelle des Etats mais à celle des hommes qu'il faut agir. Seuls ceux et celles qui ont vécu la guerre peuvent contribuer à suturer ces plaies laissées béantes dans les familles par l'ignorance des conditions de disparition des proches, quelle que soit la rive de la Méditerranée.
Cinquante ans après la guerre, il est temps de parler ! Que ceux et celles qui savent quelque chose témoignent ! Qu'il s'agisse du lieu où furent enterrés des personnes ou des circonstances de leur décès, les informations ne sont connues que d'un petit nombre. Anciens d'Algérie et habitants d'Algérie, parlez ! Dites ce que vous savez, même si c'est parcellaire et incomplet, car c'est la mise en commun de toutes les informations qui seule peut faire avancer la vérité, pour tous, et contribuer à poser les bases d'une réconciliation qui ne soit pas payée au prix d'un oubli forcé.

mercredi 4 juillet 2012

Le fichier aux deux millions d’empreintes génétiques sur la sellette

Par Anaïs Gerbaud, Politis.fr

Très contesté, décrit comme un outil de fichage généralisé, le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (Fnaeg) pourrait devenir anticonstitutionnel.
Environ 2 millions de Français ont leur empreinte génétique dans les tiroirs du Fnaeg. Créé en 1998 par la loi Guigou pour identifier les criminels sexuels récidivistes, ce fichier a été étendu en 2003 aux personnes soupçonnées de délit, lorsque des « indices graves et concordants » sont identifiés. La Cour de cassation doit statuer le 11 juillet sur quatre questions prioritaires de constitutionnalité (QPC) déposées par des avocats de militants ayant refusé le prélèvement de leur empreinte ADN, dans des affaires jugées en correctionnelle. Sa décision de les renvoyer ou non devant le Conseil constitutionnel pourrait relancer le débat sur le fichage ADN.

Un ADN moins neutre qu’on ne le pense

Plusieurs militants ont déjà été jugés ou sont en attente de l’être pour avoir refusé de donner leur ADN, comme des activistes antipub, ou le cégétiste et ex-Conti Xavier Mathieu, condamné le 3 février 2012 par la cour d’appel d’Amiens à 1 200 euros d’amende (lire notre reportage). Mais le débat reste toujours aussi vif, car de nouveaux arguments scientifiques plaident en faveur des QPC.
Xavier Mathieu

Xavier Mathieu
Photo : Michel Soudais
En 1998, lorsque la loi a été rédigée, les généticiens étaient unanimes : les segments-parties de l’ADN, prélevés par les officiers de police, étaient « non-codants » : ils ne révélaient aucune autre donnée que le sexe et la singularité de l’individu, utile à la justice. De quoi rassurer les parlementaires lors du vote. 
Or, ces segments livrent beaucoup plus d’informations qu’on ne le pensait, avertit aujourd’hui une généticienne de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), Catherine Bourgain. « En 2010, une équipe de chercheurs internationale a développé un logiciel pour déterminer l’origine géographique à partir de ces mêmes segments d’ADN. Dans 86 % des cas, la réponse du logiciel est exacte, explique la chercheuse, qui est aussi secrétaire de la Fondation sciences citoyennes. Un autre article italien a établi un lien entre un des segments et la pseudokaliémie, une maladie rare. » 
Dans leur rapport de QPC, les avocats estiment notamment que la loi ne prévoit aucune garantie que les données « codantes » seront supprimées du fichier. En 1999, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) rendait un avis favorable sur le Fnaeg, à condition de prélever des segments « ne permettant pas de déterminer les caractéristiques organiques, physiologiques ou morphologiques des personnes concernées »
« À partir du moment où ce n’est plus le cas, le Fnaeg est contraire au droit européen et à la Déclaration des droits de l’homme », assure Jean-Claude Vitran, responsable du groupe informatique et libertés à la Ligue des droits de l’homme (LDH). Ce qui ferait du Fnaeg un dispositif potentiellement anticonstitutionnel. 
Mais ces arguments accablants pourraient être insuffisants pour faire flancher la Cour de cassation. Le 19 juin, l’instance a déjà rejeté un ensemble de QPC très similaires, estimant que le débat sur la nature des segments prélevés en fonction des avancées scientifiques devait être tranché par voie réglementaire. Ces QPC avaient été déposées par l’avocat de Xavier Renou, le leader des Désobéissants. En mars, le militant comparaissait devant le tribunal de Senlis pour avoir refusé un prélèvement ADN qui lui avait été imposé en 2011, à la suite d’une condamnation de trois mois deprison avec sursis pour avoir jeté de la peinture sur l’ancien ministre Hubert Védrine. « Je suis un désobéissant, pas un délinquant ou un violeur », justifie Xavier Renou. « Il est extrêmement dangereux qu’un État, même démocratique, détienne autant de données intimes et intrusives », juge le militant. 
S’il voit les QPC comme « un bon moyen d’alerter la société sur les dangers de ce fichier », le désobéissant « n’attend rien du Conseil constitutionnel, beaucoup trop dépendant du pouvoir politique ». 

« Une logique d’alimentation »

L’empreinte est conservée pendant quarante ans pour les crimes, vingt-cinq ans pour les autres délits. L’ADN peut faire l’objet d’un « rapprochement » avec des données d’autres affaires, lorsque les soupçons sont faibles, ou d’un « enregistrement » au fichier des empreintes. Dans les faits, « je pense qu’ils cochent très souvent la deuxième case », avance Matthieu Bonduelle, président du Syndicat de la magistrature. Parmi les personnes fichées, « le taux de suspects est anormalement élevé, de 75 % », justifie-t-il. Pour le magistrat, « on est passé d’une logique d’élucidation à une logique d’alimentation » du Fnaeg. 
« L’histoire du Fnaeg, c’est celle d’une expansion permanente qui finit par rompre gravement l’équilibre nécessaire en démocratie entre deux objectifs légitimes : la recherche des auteurs d’infractions, d’une part, et la protection des libertés individuelles, d’autre part », jugeaient le Syndicat de la magistrature (SM), le Syndicat des avocats de France (SAF) et la Ligue des droits de l’homme (LDH) en novembre 2011. 
Les indicateurs de performance des politiques de sécurité 2011, établis par le ministère de l’Intérieur, présentent d’ailleurs des objectifs chiffrés explicites : des prélèvements ADN doivent être effectués sur 52 % des individus mis en cause, contre 51 l’année précédente, et 55 % en 2013. 
« Ce fichier est dévoyé, tance Matthieu Bonduelle. Il est nécessaire que la Cnil recense les erreurs d’enregistrement. La commission avait établi que seules 17 % des fiches étaient exactes. » 

L’autre voie, la Cour européenne des droits de l’homme 

Ces QPC ont-elles une chance d’aboutir ? « Je suis convaincu que l’on parviendra à abroger ou à restreindre ce fichier, que ce soit au Conseil constitutionnel ou à la Cour européenne des droits de l’homme [CEDH], confie Jean-Claude Vitran. Le Royaume-Uni a été condamné par la CEDH pour son fichier génétique, qui compte 5 millions d’empreintes. Aujourd’hui, ce pays se pose la question de faire machine arrière. » 
En France, des faucheurs OGM ont déjà tenté ce recours. En échange de leur silence, le gouvernement leur proposait plusieurs milliers d’euros pour annuler cette procédure. Ils ont refusé, mais la Cour européenne a rejeté leurs requêtes pour entorse à la confidentialité de la procédure, en raison des fuites dans la presse concernant ces négociations avec le gouvernement. 
Mais que vaut leur avis ? En 2010, le Conseil constitutionnel émettait deux réserves concernant l’étendue des crimes et délits, ainsi que la durée de conservation des empreintes. Aucune modification n’a été apportée à la réglementation par la suite. 

La résistance au Fnaeg passe aussi par la désinscription 

La LDH, le SM, le SAF et plusieurs associations demandent au minimum le retour à la loi de 1998. Après le rejet de la Cour de cassation, il y a deux semaines, Xavier Renou a lancé une pétition sur le Net en ce sens, qui a recueilli plus de 2 000 signatures. 
La LDH a aussi lancé une campagne de désinscription du Fnaeg. Pour entamer cette procédure, il faut avoir été acquitté ou bénéficié d’un non-lieu. Le parcours, qui peut prendre plus de six mois, a de quoi décourager.
L’autre voie est celle du politique. Pendant la campagne présidentielle, plusieurs personnalités de gauche, comme Delphine Batho ou Benoît Hamon, se sont prononcées en la faveur des associations. Pour l’instant, le fichier n’est utilisé qu’à visée d’investigation. « Mais, de fait, le glissement de l’identification à celle des comportements et donc de la personnalité apparaît comme un risque sinon comme une inclination naturelle », prévenait le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) pour les sciences de la vie et de la santé en 2007. Jusqu’où aller par souci de sécurité ? Que deviendrait ce fichier en cas de politiques sécuritaires accrues ? Comment serait-il utilisé par un régime fasciste ? À l’époque, le CCNE jugeait que les segments génétiques utilisés par la police étaient « théoriquement non codants », alors que la science le garantissait. C’est tout l’enjeu des QPC soumises à la Cour de cassation : jusqu’où utiliser les possibilités que nous offre la science pour notre recherche de sécurité, lorsque ces avancées scientifiques ne garantissent plus notre liberté ?

L'économie réelle encore oubliée

«Françaises, Français, faites des économies, pour que nous achetions de la dette italienne sur les marchés !» Philippe Murer, professeur à la Sorbonne et membre du Forum démocratique dénonce un abandon de l'économie réelle à une spirale négative de rigueur et de chômage.

( Euro - Fluger Rene Horazny Jose/AP/SIPA)
( Euro - Fluger Rene Horazny Jose/AP/SIPA)

 Françaises, Français, faites des économies, pour que nous achetions de la dette italienne sur les marchés !

Le sommet européen a débouché sur un accord d’union bancaire et d’une surprise : les gouvernements européens ont signé un accord pour acheter de la dette de pays en difficultés (dette italienne et espagnole) si jamais ceux-ci se sont comportés en bon élève (si l’Espagne et l’Italie ont respecté la règle d’or, tout fait pour être dans les clous et que les marchés les punissent malgré tout avec des taux élevés).

François Hollande demande aux Français d’économiser milliard après milliard et de saborder ainsi l’économie française puisque :
- L’investissement des entreprises est en baisse
- La consommation est au point mort avec un pouvoir d’achat en baisse et des licenciements
- Les dépenses de l’Etat seront réduites après inflation de 2% par an
- Une demande extérieure en baisse avec nos principaux partenaires européens qui ont la même politique de Gribouille

Ce qui implique automatiquement une récession avec toutes les composantes de la croissance négatives.
 
Si jamais cette politique aboutit comme il se doit à une dépression généralisée en Europe à partir de septembre, et que les marchés continuent en réponse à faire monter les taux espagnols et italiens, l’Europe jettera ces milliards patiemment économisés dans les marchés financiers ou se traitent 2.800 milliards de dette italienne et de dette espagnole ! C’est le projet. On ne prêtera même pas à l’Italie et à l’Espagne cet argent, on rachètera de la dette sur les marchés financiers à des assureurs ou banquiers en difficulté.

Comme en septembre, on se retrouvera avec une économie réelle en récession avancée, un nouveau sommet de crise se tiendra pour pousser Mme Merkel à demander à la BCE un prêt (au MES) pour acheter de la dette italienne et espagnole. Et là, que fera Mme Merkel ? Le minimum comme d’habitude pour tenir le système quelques mois de plus ?

Mais pendant que nos dirigeants font tout pour calmer les marchés, l’économie réelle, celle que subissent tous les Français au jour le jour, est abandonnée à sa spirale négative. Et il est à peu près certain que nous allons rentrer en dépression en septembre ou en décembre. Cette politique économique est immorale vis-à-vis des Français à qui on demande des efforts et à qui l’on propose plus de rigueur, plus de chômage, moins d’espoir.  
Par Philippe Murer, Marianne.fr

Sauver l'euro : une politique «criminelle» selon un prix Nobel d'économie

Par Roland Hureaux, Marianne.fr


Pour les prix Nobel Joseph Stiglitz et Paul Krugman, la politique économique menée par les dirigeants européens rend la récession inévitable. De ce constat, notre chroniqueur associé Roland Hureaux tire deux conclusions : le cycle de récession dans lequel s'est engagée l'Europe inquiète tous ses partenaires. De plus, les psychologies des peuples de la zone euro sont trop différentes pour que la réussite économique de l'Europe soit assurée.

(Paul Krugman - Francisco Seco/AP/SIPA)
(Paul Krugman - Francisco Seco/AP/SIPA)
«Criminelle», rien de moins : c’est ainsi que Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, qualifie la politique actuelle de l’Europe visant à sauver l’euro et basée sur toujours plus de rigueur : politique d’Angela Merkel comme de François Hollande, malgré les velléités de politique de croissance de ce dernier, politique de Draghi, de van Rompouy et de Barroso. Le raisonnement est clair : les politiques menées par l’Europe et particulièrement celles qui sont imposées aux pays faibles ne peuvent qu’entraîner l’Europe dans la récession : «Les conséquences de cette précipitation de l’Europe vers l'austérité seront durables et probablement sévères. Si l'euro survit, ce sera au prix d'un chômage élevé et d’une énorme souffrance, notamment dans les pays en crise.»

Il ajoute que «la souffrance que l’Europe, notamment celle des jeunes et des pauvres, est en train de subir, n'est pas nécessaire». «C'est ainsi que le plus grand atout d'une société, son capital humain, est en train d'être gaspillé voire anéanti.»«Il n'est aucun exemple d'une grande économie – et celle d’Europe est la plus grande au monde – qui se redresse grâce à l'austérité.» C’est ainsi que l’illustre économiste va jusqu’à  dire que «l'obstination de ses dirigeants dans l'ignorance des leçons du passé est criminelle».

De quelles leçons du passé parle-t-il ? Celles des années trente évidemment : voulant à tout prix sauver le mark, l’Allemagne s’engagea à partir de 1930 dans une politique de déflation qui aggrava le chômage et conduisit où on sait. Contrairement à ce qu’on croit, l’euro n’est pas aujourd’hui ce qui sauve la paix en Europe ; bien au contraire, la volonté de le sauver à tout prix la met en péril.

Paul Krugman [1], autre Prix Nobel, est à peine plus modéré. Pour lui, la relance de la croissance en Europe est urgente. Elle passe par un minimum d’inflation, surtout en Allemagne et non une austérité renforcée. A la question «Que pensez-vous des programmes de croissance qui sont actuellement débattus au sein de la zone euro ?», il répond : «c’est un pistolet à eau contre un rhinocéros qui charge. Ce sont des choses ridicules et insignifiantes». François Hollande appréciera.

L’Europe, trou noir du monde

Ce n’est pas seulement Stiglitz et Krugman qui regardent avec un œil  sévère et angoissé les politiques européennes. C’est le monde entier. Le cycle fou dans lequel l’Europe s’engage : déficit, rigueur, récession, encore plus de déficits, préoccupe le reste de la planète. Le continent européen représente le premier marché mondial. La récession dans le vieux continent signifierait la baisse des ventes pour le reste du monde : déjà l’économie chinoise est au point mort ; Obama, inquiet pour sa réélection, voit avec appréhension la récession européenne annihiler ses efforts de relance. L’Europe est analogue au trou noir de la cosmologie : s’effondrant sur lui-même, l’astre vieillissant, dans son cataclysme, aspire tout ce qui se trouve à proximité.

Y a-t-il d’autre solution à ce cycle infernal que la fin de l’expérience de l’euro ? Paul Krugman, qui ne veut sans doute pas désespérer ses interlocuteurs en propose une : que l’Allemagne relance l’inflation chez elle. Le comportement de Mme Merkel prouve qu’on en est loin. Toute l’histoire de l’Allemagne contemporaine montre qu’attendre une politique inflationniste de ce pays est totalement irréaliste.

On ne change pas en un tournemain la psychologie des peuples. Si l’euro est en train d’échouer sous nos yeux, c’est précisément parce que le facteur psychologique a été mis entre parenthèses. Avec une incroyable légèreté, on a cru que la mise en commun de la monnaie allait effacer en cinq ou dix ans les particularités nationales. C’est même le contraire qui s’est passé : comme l’application d’un exposant en arithmétique, l’euro a aggravé les divergences ! Un projet fondé sur l’ignorance des réalités, cela  s’appelle une utopie. La plupart se sont avérées, d’une manière ou d’une autre, criminelles. C’est précisément ce que Joseph Stiglitz dit de l’euro. C’est pourquoi il est urgent de mettre un terme à l’expérience.

[1] Der Spiegel, 23 mai 2012

Michel Onfray : Jean Soler, L'homme qui a déclaré la guerre aux monothéismes

Par Michel Onfray, Le Point, 07 Juin 2012.

La France est riche d'une école exégétique biblique vieille de quatre siècles : de Richard Simon, son inventeur, un contemporain de Bossuet, jusqu'à Jean Soler, un savant bientôt octogénaire auquel notre époque a scandaleusement tourné le dos, en passant par le curé Meslier, le baron d'Holbach, l'anarchiste Proudhon, le laïc Charles Guignebert, Paul-Louis Couchoud ou Prosper Alfaric, qui nie l'existence historique de Jésus, il existe une école française remarquable de lecture des textes dits sacrés comme des textes historiques, ce que, bien sûr, ils sont. Le silence qui accompagne cette ligne de force scientifique s'explique dans un monde imprégné de judéo-christianisme.
Qui est Jean Soler ? Un diplomate érudit, un homme qui a passé sa vie à lire, traduire, analyser et éplucher dans leurs langues originales les textes fondateurs du monothéisme. Diplomate, il le fut huit années en Israël, où il a été conseiller culturel et scientifique à l'ambassade de France. Il a également travaillé en Algérie, en Pologne, en Iran et en Belgique. Depuis 1993, ce défenseur des langues régionales vit en pays catalan et travaille dans un petit bureau-bibliothèque lumineux comme une cellule monacale, entre mer et montagne, France et Espagne.
L'homme ne se répand pas, il va à l'essentiel. Son oeuvre dense concentre le résultat d'années de travaux solitaires et de recherches loin du bruit et de la fureur. Voilà pourquoi le fruit de ses études se trouve ramassé dans Aux origines du Dieu unique, un essai en trois volumes : L'invention du monothéisme (2002), La loi de Moïse (2003) et Vie et mort dans la Bible (2004). En 2009, il ajoute un opus intitulé La violence monothéiste.

Dynamiteur

Cet agrégé de lettres classiques déconstruit les mythes et les légendes juifs, chrétiens et musulmans avec la patience de l'horloger et l'efficacité d'un dynamiteur de montagne. Il excelle dans la patience du concept, il fournit ses preuves, il renvoie avec précision aux textes, il analyse minutieusement. Il a toutes les qualités de l'universitaire, au sens noble du terme ; voilà pourquoi l'université, qui manque de ces talents-là, ne le reconnaît pas.
Cette patience de l'horloger qui ne convainc pas l'université se double donc de l'efficacité du dynamiteur qui pourrait plaire aux journalistes. Mais, si l'université ne doit pas aimer chez lui l'usage des bâtons de dynamite, les journalistes, eux, n'apprécient probablement pas sa méticulosité conceptuelle. Voilà pourquoi cet homme est seul, et sa pensée révolutionnaire, méconnue.
Certes, il a pour lui la caution d'un certain nombre de pointures intellectuelles du XXe siècle : Claude Lévi-Strauss, Jean-Pierre Vernant, Marcel Detienne, Maurice Godelier, Ilya Prigogine, mais aussi Edgar Morin, Claude Simon, René Schérer, Paul Veyne lui ont dit tout le bien qu'ils pensaient de son travail. Mais rien n'y fait, le nom de Jean Soler ne déborde pas le cercle étroit d'une poignée d'aficionados - même si ses livres, tous édités aux éditions de Fallois, se vendent bien.
Jean Soler vient donc d'avoir la bonne idée de faire paraître Qui est Dieu ?. Le résultat est un texte bref qui synthétise la totalité de son travail, pourtant déjà quintessencié, un petit livre vif, rapide, dense, qui propose un feu d'artifice avec le restant de dynamite inutilisé... C'est peu dire qu'il s'y fera des ennemis, tant le propos dérange les affidés des trois religions monothéistes.

Six idées reçues

Jean Soler démonte six idées reçues. Première idée reçue : la Bible dépasse en ancienneté les anciens textes fondateurs. Faux : les philosophes ne s'inspirent pas de l'Ancien Testament, car "la Bible est contemporaine, pour l'essentiel, de l'enseignement de Socrate et des oeuvres de Platon. Remaniée et complétée plus tard, elle est même, en grande partie, une oeuvre de l'époque hellénistique".
Deuxième idée reçue : la Bible a fait connaître à l'humanité le dieu unique. Faux : ce livre enseigne le polythéisme et le dieu juif est l'un d'entre les dieux du panthéon, dieu national qui annonce qu'il sera fidèle à son peuple seulement si son peuple lui est fidèle. La religion juive n'est pas monothéiste mais monolâtrique : elle enseigne la préférence d'un dieu parmi d'autres. Le monothéisme juif est une construction qui date du Ve siècle avant l'ère commune.
Troisième idée reçue : la Bible a donné le premier exemple d'une morale universelle. Faux : ses prescriptions ne regardent pas l'universel et l'humanité, mais la tribu, le local, dont il faut assurer l'être, la durée et la cohésion. L'amour du prochain ne concerne que le semblable, l'Hébreu, pour les autres, la mise à mort est même conseillée.
Quatrième idée reçue : les prophètes ont promu la forme spiritualisée du culte hébraïque. Faux : pour les hommes de la Bible, il n'y a pas de vie après la mort. L'idée de résurrection est empruntée aux Perses, elle apparaît au IIe siècle avant J.-C. Celle de l'immortalité de l'âme, absente de la Bible hébraïque, est empruntée aux Grecs.
Cinquième idée reçue : le Cantique des cantiques célèbre l'amour réciproque de Dieu et du peuple juif. Faux : ce texte est tout simplement un poème d'amour. S'il devait être allégorique, ce serait le seul livre crypté de la Bible.
Sixième idée reçue : Dieu a confié aux juifs une mission au service de l'humanité. Faux : Dieu a célébré la pureté de ce peuple et interdit les mélanges, d'où les interdits alimentaires, les lois et les règles, l'interdiction des mélanges de sang, donc des mariages mixtes. Ce dieu a voulu la ségrégation, il a interdit la possibilité de la conversion, l'idée de traité avec les nations étrangères, et il ne vise pas autre chose que la constitution identitaire d'un peuple. Ce dieu est ethnique, national, identitaire.

Le dieu unique : un guerrier

Fort de ce premier déblayage radical, Jean Soler propose l'archéologie du monothéisme. À l'origine, les Hébreux croient à des dieux qui naissent, vivent et meurent. Leurs divinités sont diverses et multiples. Yahvé a même une femme, Ashera, reine du ciel, à laquelle on sacrifie des offrandes - libations, gâteaux, encens. Pour ramasser cette idée dans une formule-choc, Jean Soler écrit : "Moïse ne croyait pas en Dieu." Le même Moïse, bien que scribe de la Torah, ne savait pas écrire : les Hébreux n'écrivent leur langue qu'à partir du IXe ou du VIIIe siècle. Si Yahvé avait écrit les Dix Commandements de sa main, le texte n'aurait pas pu être déchiffré avant plusieurs siècles.
Le dieu unique naît dès qu'il faut expliquer que ce dieu national et protecteur ne protège plus son peuple. Il y eut un temps bénit, celui de la sortie d'Égypte, de la conquête de Canaan, de la constitution d'un royaume ; mais il y eut également un temps maudit : celui de la sécession lors de la création de la Samarie, un État indépendant, celui de son annexion par les Assyriens, à la fin du VIIIe siècle, et de la déportation du peuple, celui de la destruction de Jérusalem par le roi babylonien Nabuchodonosor au début du VIe siècle.
Le monothéisme s'impose dans la seconde moitié du IVe siècle. Le dieu des Perses, qui leur est favorable, devient le dieu des juifs, qui souhaitent eux aussi obtenir ses faveurs. Ce même dieu favorise l'un ou l'autre peuple selon ses mérites. On cesse de nommer Yahvé, pour l'appeler Dieu ou Seigneur. Les juifs réécrivent alors le premier chapitre de la Genèse.
Menacé de disparition physique, le peuple juif cherche son salut dans l'écrit. Il invente Moïse, un prophète scribe qui consigne la parole de Yahvé. Il se donne une existence littéraire et se réfugie dans les livres dont le contenu est arrêté par des rabbins vers l'an 100 de notre ère. Les juifs deviennent alors le peuple du Livre et du dieu unique.
Le dieu unique devient vengeur, jaloux, guerrier, belliqueux, cruel, misogyne. Jean Soler associe le polythéisme à la tolérance et le monothéisme à la violence : lorsqu'il existe une multiplicité de dieux, la cohabitation rend possible l'ajout d'un autre dieu, venu d'ailleurs ; quand il n'y a qu'un dieu, il est le vrai, l'unique, les autres sont faux. Dès lors, au nom du dieu un, il faut lutter contre les autres dieux, car le monothéisme affirme : "Tous les dieux sauf un sont inexistants."

Invention du génocide

"Tu ne tueras point" est un commandement tribal, il concerne le peuple juif, et non l'humanité dans sa totalité. La preuve, Yahvé commande de tuer, et lisons Exode, 32. 26-28, trois mille personnes périssent sur son ordre. Dans Contre Apion, l'historien juif Flavius Josèphe établit au Ier siècle de notre ère une longue liste des raisons qui justifient la peine de mort : adultère, viol, homosexualité, zoophilie, rébellion contre les parents, mensonge sur sa virginité, travail le jour du sabbat, etc.
Jean Soler aborde l'extermination des Cananéens par les juifs et parle à ce propos d'"une politique de purification ethnique à l'encontre des nations de Canaan". Puis il signale que le Livre de Josué précise qu'une trentaine de cités ont été détruites, ce qui lui permet d'affirmer que les juifs inventent le génocide - "le premier en date dans la littérature mondiale"... Jean Soler poursuit en écrivant que cet acte généalogique "est révélateur de la propension des Hébreux à ce que nous nommons aujourd'hui l'extrémisme". Toujours soucieux d'opposer Athènes à Jérusalem, Jean Soler note que la Grèce, forte de cent trente cités, n'a jamais vu l'une d'entre elles avoir le désir d'exterminer les autres.
En avançant dans le temps, Jean Soler, on le voit, ouvre des dossiers sensibles. La lecture des textes dits sacrés relève effectivement de la politique. Il interroge donc la postérité du modèle hébraïque dans l'histoire et avance des hypothèses qui ne manqueront pas de choquer.
Le judaïsme, écrit-il, a été en crise cinq fois en mille ans. Il l'est aux alentours de l'an 0 de notre ère. D'où son attente d'un messie capable de le sauver et de lui redonner sa splendeur. Il y a pléthore de prétendants, Jésus est l'un d'entre eux. Ce sectateur juif renonce au nationalisme de sa tribu au profit de l'universalisme. Dès lors, il n'y a qu'un dieu, et il est le dieu de tous. Plus besoin, donc, des interdits qui cimentaient la communauté tribale appelée à régner sur le monde une fois régénérée.
Si Jésus séparait bien les affaires religieuses et celles de l'État, s'il récusait l'usage de la violence et prêchait un pacifisme radical, il n'en va pas de même pour l'empereur Constantin, qui, en son nom, associe religion et politique dans son projet impérial théocratique. Sous son règne, les violences, la guerre, la persécution se trouvent légitimées - d'où les croisades, l'Inquisition, le colonialisme du Nouveau Monde. Pendant ce temps, les juifs disparaissent de Palestine et constituent une diaspora planétaire. L'islam conquiert sans discontinuer et la première croisade, précisons-le, se trouve fomentée par les musulmans contre les chrétiens.
Le schéma judéo-chrétien s'impose, même à ceux qui se disent indemnes de cette religion. Jean Soler pense même le communisme et le nazisme dans la perspective schématique de ce modèle de pensée. Ainsi, chez Marx, le prolétariat joue le rôle du peuple élu, le monde y est vu en termes d'oppositions entre bien et mal, amis et ennemis, l'apocalypse (la guerre civile) annonce le millénarisme (la société sans classes).

Une oeuvre qui gêne

De même chez Hitler, dont Jean Soler montre qu'il n'a jamais été athée mais que, catholique d'éducation, il n'a jamais perdu la foi. Pour Jean Soler, "le nazisme selon Mein Kampf (1924) est le modèle hébraïque auquel il ne manque même pas Dieu" : Hitler est le guide de son peuple, comme Moïse ; le peuple élu n'est pas le peuple juif, mais le peuple allemand ; tout est bon pour assurer la suprématie de cette élection ; la pureté assure de l'excellence du peuple élu, dès lors, il faut interdire le mélange des sangs.
Pour l'auteur de Qui est Dieu ?, le nazisme détruit la position concurrente la plus dangereuse. Jean Soler cite Hitler, qui écrit : "Je crois agir selon l'esprit du Tout-Puissant, notre créateur, car, en me défendant contre le juif, je combats pour défendre l'oeuvre du Seigneur." Les soldats du Reich allemand ne portaient pas par hasard un ceinturon sur la boucle duquel on pouvait lire : "Dieu avec nous"...
On le voit bien, Jean Soler préfère la vérité qui dérange à l'illusion qui sécurise. Son oeuvre gêne les juifs, les chrétiens, les communistes, les musulmans. Ajoutons : les universitaires, les journalistes, sinon les néonazis. Ce qui, convenons-en, constitue un formidable bataillon ! Faut-il, dès lors, s'étonner qu'il n'ait pas l'audience que son travail mérite ?

Accusation

L'accusation d'antisémitisme, bien sûr, est celle qui accueille le plus souvent ses recherches. Elle est l'insulte la plus efficace pour discréditer le travail d'une vie, et l'être même d'un homme. En effet, Jean Soler détruit des mythes juifs : leur dieu fut un parmi beaucoup d'autres, puis il ne devint unique que sous la pression opportuniste ethnique et tribale, nationaliste. Toujours selon Jean Soler, le monothéisme devient une arme de guerre forgée tardivement pour permettre au peuple juif d'être et de durer, fût-ce au détriment des autres peuples. Il suppose une violence intrinsèque exterminatrice, intolérante, qui dure jusqu'aujourd'hui. La vérité du judaïsme se trouve dans le christianisme qui universalise un discours d'abord nationaliste. Autant de thèses iconoclastes !
À quoi Jean Soler ajoute que la Shoah ne saurait être ce qui est couramment dit : "Un événement absolument unique, qui excéderait les limites de l'entendement humain. Effort désespéré pour accréditer à tout prix, jusque dans le pire malheur, l'élection par Dieu du peuple juif ! En réalité, l'existence de la Shoah est la preuve irréfutable de la non-existence de Dieu." Soler inscrit la Shoah dans l'histoire, et non dans le mythe. Il lui reconnaît un rôle majeur, mais inédit dans la série des lectures de cet événement terrible : non pas événement inédit, mais preuve définitive de l'inexistence de Dieu - quel esprit assez libre pourra entendre cette lecture philosophique et historique ?

Renaissance grecque

Jean Soler, on le voit, a déclaré une guerre totale aux monothéismes. Bien sûr, il ne souhaite pas revenir au polythéisme antique, mais il propose que nous nous mettions enfin à l'école de la Grèce après plus de mille ans de domination judéo-chrétienne. Une Grèce qui ignore l'intolérance, la banalisation de la peine de mort, les guerres de destruction massive entre les cités ; une Grèce qui célèbre le culte des femmes ; une Grèce qui ignore le péché, la faute, la culpabilité ; une Grèce qui n'a pas souhaité l'extermination massive de ses adversaires ; une Grèce qui, à Athènes, où arrive saint Paul, avait édifié un autel au dieu inconnu comme preuve de sa générosité et de son hospitalité - cet autel fut décrété par Paul de Tarse l'autel de son dieu unique, le seul, le vrai. Constantin devait donner à Paul les moyens de son rêve.
Nous vivons encore sous le régime de Jérusalem. Jean Soler, solitaire et décidé, campe debout, droit devant deux mille ans d'histoire, et propose une Renaissance grecque. Le déni étant l'une des signatures du nihilisme contemporain, on peut décliner l'invitation. Mais pourra-t-on refuser plus longtemps de débattre de l'avenir de notre civilisation ? Avons-nous les moyens de continuer à refuser le tragique de l'histoire pour lui préférer la comédie des mythes et des légendes ? Nietzsche aurait aimé ce disciple qui va fêter ses 80 ans. Et nous ?
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Qui est Dieu ?, de Jean Soler (éditions de Fallois).

Enfer et Philosophie

Enfer de la Philosophie, de Jean-Clet Martin, sort aujourd’hui en librairie. L’occasion de publier ce texte qu’il a lui-même eu la gentillesse de préparer. Jean-Clet Martin y présente le bas, la descente, la chute comme l’impensé de la philosophie classique, pour laquelle seule le haut, l’ascension avait une valeur philosophique.

Des philosophes en enfer

La philosophie est inséparable d’une manière de s’orienter. Rembrandt présente le philosophe en méditation. A côté de lui, un escalier énorme nous invite à passer à l’étage supérieur. L’axe de la pensée a toujours suivi cette inflexion du dépassement, effort de gravir une pente et de se libérer d’un monde dont nous ne savons finalement pas grand-chose. Platon, dans la République déjà, dépeint une caverne où règnent les ombres, le reflet. La philosophie serait ainsi une éclaircie, une montée progressive vers la lumière ou encore une évasion partie à la rencontre de ce qui transcende notre horizon limité. La pensée se définit par l’acte de monter, descendre n’étant pas envisagé en tant que mouvement possible pour elle…  Qu’est-ce alors que s’orienter dans la pensée ?
Cette question, posée par Kant, dans un essai du même nom, mérite d’être reprise sans cesse pour rendre sensible l’espace qu’emprunte la pensée et le penseur. Je dis le penseur parce que la tradition picturale nous donne bien des exemples, tous très intéressants, dont le sujet porte précisément sur cette orientation, sur ce chemin de pensée. Rodin, sous ce rapport, nous présente le penseur placé aux portes de l’enfer. On dirait, devant cette Chute, que nous ne sommes plus dans le même âge, ni soulevés par le même régime d’évidences. Il semblerait que Rodin soit davantage attentif à la Porte qui se multiplie, se déforme, se gaufre de motifs superposés plutôt qu’à sa possible ouverture, un peu comme s’il n’était plus question de la franchir ni de quitter la caverne. Bien plus, le penseur reste passif, inactif, assis sur un rocher, empreint de détresse, le regard tourné vers le sol. Que s’est-il produit dans l’histoire de l’humanité pour que la pensée se courbe ainsi vers elle-même, plie l’échine et se penche en une figure voutée, comme si le penseur devait supporter une détresse sans issue, nu, taillé dans une matière sombre et froide ? Comment expliquer cette passivité, cet attrait devant l’impuissance qui nous affecte de manière constitutive ?
Un siècle plus tôt pourtant David nous donnait encore la vision de Socrate, assis sur un sofa avant d’affronter la mort, devant ses disciples avec lesquels il s’entretient de l’immortalité de l’âme. Sur son torse sans plis, aucun poil n’est visible, rien qu’une immaculée musculature qui n’autorise nul relâchement. Socrate pointe du doigt le ciel où la philosophie découvre l’ascension, la vérité de ce qui  n’est pas encore visible, redevable d’une contrée plus qu’humaine. Entre ces deux images, l’une héroïque et l’autre passive, quelque chose de considérable s’est produit qui ne porte pas seulement la marque de Nietzsche dont nous devions apprendre la mort de Dieu. Il y a eu, en France, des expériences cruciales, celle de Delacroix qui renoue avec Dante, celle de Baudelaire qui fait l’expérience du mal, de fleurs qui poussent dans les recoins sombres, au point de revendiquer, au travers de ce spleen, un nouvel infini pour le penseur. Non plus celui des océans, des espaces immenses, mais celui de l’ennui de l’âme, des tourments en lesquels elle s’infléchit jusqu’aux ressources de l’inconscient. Alors la pensée s’abime en elle-même comme devenue étrangère quand Rimbaud devait laisser se déchainer tous les sens au point d’affirmer que « Je est un autre ».
Quelque chose donc s’est produit dans l’espace de la pensée, dans la façon de nous orienter au sein de la pensée, se rendant visible dans les figurations de l’art. Non pas seulement un soupçon, un âge sceptique, mais l’idée réformée de ce que nous pouvons encore penser, de ce que nous sommes capables d’embrasser du fond du puits en lequel nous avons sombré. Et il y a eu, sous cette possibilité infinie du pensable, un moment critique dont Kant permet de comprendre au mieux la crise. Ce moment est le moment esthétique capable de fermer les portes autant à l’infini qu’au chaos. Kant est bien conscient de notre descente aux enfers. Nos facultés sont capables du pire. Nous sentons plein de choses et selon de multiples manières au point de devoir limiter ce divers chaotique pour ne pas nous laisser envahir d’illusions incurables. L’esthétique est ce moment capital qui nous apprend que toutes les intuitions, toutes les perceptions s’ordonnent de façon conjointes, congruentes, se recoupent selon des catégories précises que la Critique de la raison pure va délimiter comme pour constituer une ile bien fermée aux affres d’un navigateur en perte de territoire.
Critiquer la raison dans son usage pur, c’est affirmer qu’il y a des limites, que ce que nous sentons, imaginons, pensons, ce n’est pas forcément le réel. Rien n’est réel dans nos sensations, ni dans nos représentations. Kant, contre un réalisme effréné, nous engage à modérer nos ardeurs selon ce qu’il nomme l’ « idéalisme transcendantal ». Cela veut dire que, à tout prendre pour argent comptant, la raison engendre des monstres et se met à délirer en d’inévitables illusions, prenant ses vessies pour des lanternes. Les choses en soi, nous n’en savons rien, la raison pure n’en a aucune idée, ni l’imagination dans ses prétentions visionnaires. Elle peut simplement profiler un monde, hasarder un accord convenable de nos facultés. Et cela réclame un travail, une association des sensations, une synthèse de l’expérience perceptive dont l’espace et le temps ne sont qu’une toile de fond sur laquelle projeter nos représentations. Peut-on espérer mieux et plus ? Sous cet accord esthétique entre toutes nos facultés, sous ce montage bien huilé que Kant va organiser, n’y a-t-il pas quelque cadavre à exhumer ? Que penser du Cri de Munch ou du Chant de la terre de Mahler qui font l’expérience de la dissonance, de l’inesthétique comme si d’autres accords étaient possibles ? Que penser de l’animal, de l’œil d’une mouche et de sa merveilleuse puissance de sensation ? N’y avait-il pas d’autres issues à creuser que celles que Kant configure dans les trois Critiques et dont Hegel dénonce le caractère abstrait ? Que dire de l’expérience esthétique de Kierkegaard éprouvant la difficulté d’aimer ? Que nous inspire cet autre stade si inesthétique traversant l’ultime horreur du Christ, entouré de criminels, ou encore d’Abraham armé d’un couteau pour trancher la gorge de son propre fils ? Quelles sont ces limites, ces frontières que nous qualifions par le mal[1] ?
Ce sont ces expériences de la modernité que je cherche à penser depuis quelques temps et selon plusieurs formes en reprenant le motif mythique de la Chute ou de l’Enfer. La philosophie n’est pas seulement un usage réglé de nos facultés gouvernées par le bon sens ou le sens commun. Elle est une expérience cruelle qui va au cœur des ténèbres, renouant avec ce « boyau obscur » que Deleuze avait retrouvé dans les formes les plus extrêmes de la sensation. Nous l’avons donc rejoint dans cette incursion qu’il considère comme un empirisme radical en lui associant d’autres territoires, religieux ou mystiques. Au lieu de nous échapper par le haut, par la morale ou la splendeur des mathématiques, nous avons cherché à creuser vers les ténèbres que la philosophie avait toujours soupçonnées au moment où Platon, dans le Parménide, s’inquiète du statut des choses les plus viles et les plus basses, les plus abjectes et dégoutantes. Et si leur correspondait en effet une Idée, un versant éidétique et comme splendide ? Comment ne pas voir que nous ne sommes que boue, organismes en déconfiture et comment ne pas créer, à partir de là, quelque idée qui vaille la peine d’être exhumée?

Jean-Clet Martin

[1]  Le mal désigne généralement ce qui est au contraire au bien. Le problème du mal est posé par le mal physique, la douleur, la maladie, la mort. C’est le mal que l’homme subit, et non commet : autrement dit le malheur. Le mal que l’homme fait est le mal moral. Le mal moral peut se se réduire, de manière universelle, à la violence et au mensonge. L’origine du mal se trouve, chez les penseurs  croyants, dans l’imperfection générale de l’homme, ou mal “métaphysique”.

Dans la Religion dans les simples limites de la raison, Kant a distingué la méchanceté (acte de faire le mal accidentellement) et la malignité diabolique (acte de faire le mal pour le mal). Si la méchanceté est pardonnable à ses yeux, la malignité diabolique est totalement réprouvable car immorale, c’est-à-dire non-universalisable.

Le pessimisme est l’attitude qui consiste à voir l’aspect négatif et l’imperfection dans toutes choses, à affirmer le primat du  mal sur le bien dans tous les évènements du monde, et une influence du mal dans le cours de l’histoire. Rousseau et Schopenhauer sont les grands philosophes du mal.

Enfer de la philosophie, Editions Léo Scheer Juin, 2012.