lundi 28 mai 2012

Mélenchon à Hénin: soyons clairs!


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le, mardi 22 mai 2012  


A la question maintes fois posée sur le parachutage de JL Mélenchon, je répondrai que "nécessité fait loi" ou "quand la patrie est en danger, on ne lésine pas sur les moyens". C'est vrai que l'argument de JLM: "J'ai été parachuté toute ma vie", en faisant allusion au fait que sa famille a beaucoup déménagé, ou que "la France est une grande circonscription", n'est pas un argument entendable, dans des circonstances normales...Or, nous sommes dans une période exceptionnelle: la 11ème circonscription législative était sur le point d'être gagnée par le Front National et il aurait fallu rester les bras croisés? C'est ce qu'a fait le PS depuis plusieurs années, en se montrant sourd aux avertissements lancés par ceux de plus en plus nombreux qui voyaient le danger "facho" grandir à chaque élection, alors que les élus locaux montraient leur médiocrité...Cette inaction a même fait penser que le PS avait décidé de laisser à Marion Le Pen les mains libres sur Hénin-Beaumont et sa circonscription!
C'est vrai qu'il fallait une personnalité médiatique pour s'opposer à la fille de Jean-Marie Le Pen. Non seulement médiatique, mais également capable d'être plus fort en gueule qu'elle...C'est vrai qu'il n'y avait pas 36 solutions. Il n'y a, en France, que 2 hommes capables de dire leur fait à Marion Le Pen (la fille de JMLP et non sa nièce: elles portent toutes les 2 le même prénom, mais celle qui préfère Marine n'aime pas le prénom de Marion) et de faire le spectacle qu'aiment les médias: Bernard Tapie et JL Mélenchon. Pour des raisons de moralité, je préfère le second...Oh! certes, MN Lienemann avait également la possibilité d'affronter au corps à corps MLP, mais le PS l'a "émasculée" (désolé Marie-Noëlle), en lui demandant de se mettre au service de G. Dalongeville...ce qui confirme la trahison du PS!
Bref, JL Mélenchon est là et il a de grandes chances de battre la candidate facho...
Néanmoins, je ne suis pas naïf et je sais que, derrière tout cela, il y a des vérités pas bonnes à dire, mais comme je suis pour la clarté, je vais les dire, ce qui n'enlève rien à mon soutien à Mélenchon...

1- Bien sûr que JLM est venu ici, non seulement pour ses convictions que je crois sincères, mais également pour conforter son combat politique. Et celui-ci consiste à vouloir, à l'instar de Die Linke, en Allemagne, "gauchir" la gauche sociale-démocrate, pour résumer lapidairement. Que, dans son combat, il ait eu besoin du Parti Communiste, seul à même de lui fournir une organisation pour exister, nul n'est dupe...Certains ont parlé d'OPA, mais comme le PC avait également un objectif identique, celui de continuer à exister, il s'est prêté au jeu et les résultats sont là ou presque là...Le PC s'est revigoré et JL Mélenchon est devenu incontournable sur la scène politique française. Alors, évidemment, la suite pourrait être plus compliquée...
Le PC voudra rester PC et Mélenchon ne deviendra pas communiste: jusqu'à quand les intérêts finiront-ils par converger? Le parti de JLM, le Parti de Gauche, n'existe que sur le papier et le PC n'a plus d'originalité...
Le PC engrangera quelques députés en juin et faute de troupe sur le terrain, le PG ne ramassera que des miettes aux prochaines législatives et aux municipales, dans 22 mois.

2- Et, justement, se joue, dans cette législative...la municipale d'Hénin-Beaumont! Hervé Poly (le suppléant de JLM, préalablement pressenti pour être titulaire), secrétaire départemental du PCF 62 n'a plus d'ancrage local (il a été "sorti" d'Avion). Sa venue sur Hénin-Beaumont était manifestement programmée pour s'implanter politiquement dans la ville. Cette dernière a fait l'objet d'un carnage de la part d'un Maire (Dalongeville) soutenu par le PS et le MRC (et...le PC) et finalement révoqué. La municipalité actuelle coule complètement, par incompétence totale. Le FN est au bord de gagner la ville, sous le regard impassible (impuissant, diront certains) du PS. Situation rêvée pour le PC! Et l'on comprend d'autant mieux l'acceptation de la candidature de JL Mélenchon, par un Hervé Poly qui aurait été incapable de dompter la bête (vous voyez de qui je veux parler!). Alors tout est bénéfice: Mélenchon terrasse le dragon et H. Poly apprivoise les Héninois...Evidemment, le PC devra faire avaler au PS qu'il entend assumer le leadership aux municipales héninoises...Mais Hervé en a les moyens: en tant que secrétaire départemental il saura monnayer...

3- Finalement Le Pen et Mélenchon ont beaucoup de points communs. Ils sont tous les deux "démago" et mettent en avant des idées qu'applaudissent les foules, mais irréalisables: la sortie de l'euro, le protectionnisme, et la xénophobie pour lutter contre le chômage pour l'une, la retraite à 60 ans sans exception, l'imposition à 100% des hauts revenus, l'asservissement du pouvoir financier pour l'autre. Qu'importe... Jean-Luc ne pouvait faire moins pour clouer le bec de Marion!
Mais les différences font...la différence: l'une est raciste, menteuse, pas crédible, l'autre est un humaniste, cultivé et sincère..Il n'y a donc pas photo!
Qu'il eût été beau de voir une gauche unifiée dans ce combat! Mais le PS a d'autres idées en tête et, notamment, celle de préserver ses secrets...qui n'en sont plus! Et ce dernier combat est d'ores et déjà perdu, car tout le monde a maintenant bien compris que le ver est entièrement dans le fruit et que celui-ci va tomber de façon imminente!

Terril en la demeure pour le PS

Par Haydée Saberan (à Lille), Libération le 13/05/2012

Un champ de ruines socialiste. Voilà où prospère Marine Le Pen, candidate dans la 11e circonscription du Pas-de-Calais, où Jean-Luc Mélenchon a décidé de se poser. C’est là que, malgré le danger, les socialistes locaux passent leur temps à ruminer leurs haines. Dernière passe d’armes : le choix du candidat PS dans la circonscription, entre Albert Facon, actuel député, Jean-Pierre Corbisez, maire d’Oignies, et Philippe Kemel, maire de Carvin. Premier vote dans les sections en décembre, Corbisez arrive en tête. Facon conteste le vote, dépose un recours, puis retire sa candidature.

Nouveau vote. Kemel gagne, Corbisez dépose un recours. Il trouve louche que la section de Carvin soit passée «de 140 à 293 adhérents en moins de dix mois». La fédération socialiste tranche en faveur de Kemel. «Tout a été examiné et analysé», dit Philippe Kemel, serein. Vendredi, au nom de l’union des forces de gauche, Corbisez se proposait comme suppléant de… Mélenchon.

Dans la circonscription voisine, le député-maire socialiste de Liévin, Jean-Pierre Kucheida, est l’objet d’une enquête sur l’utilisation frauduleuse d’une carte bleue de la Soginorpa, société gestionnaire des anciens logements miniers. Et à Hénin-Beaumont, l’ex-maire (PS) Gérard Dalongeville a été mis en examen pour détournement de fonds en 2009. Sa gestion calamiteuse a entraîné une hausse de 85% des impôts.

Albert Facon, député sortant, est brouillé avec Jean-Pierre Corbisez, qui fut son assistant parlementaire et l’a évincé en 2008 de la présidence de la communauté d’agglomération. Et il ne manifeste guère plus d’enthousiasme pour soutenir Philippe Kemel.«Il va falloir qu’il s’y mette enfin, parce que s’il n’est pas carré et puncheur, il ne tiendra pas le choc !» confiait-il récemment au quotidien la Voix du Nord.

Samedi, dans une salle bondée de partisans et de journalistes, Jean-Luc Mélenchon a conseillé aux socialistes locaux de «mettre entre parenthèses» «la bataille passionnante entre Pierre et Paul» pour savoir «qui a triché dans l’élection contre celui-là», parce que, «pendant ce temps, l’autre, elle fait son marché, elle fait ce qu’elle veut». Il promet d’y aller «rue par rue, porte par porte, cœur par cœur». Il n’a pas le choix : à Hénin-Beaumont, ce travail-là, le Front national le fait depuis presque vingt ans.

lundi 21 mai 2012

Emmanuel Todd: « Genève est une vraie chance pour la France »

La Tribune de Genève, le 15.05.2012
Interview: Andrès Allemand et Olivier Bot.

Invité hier à Genève par une banque privée pour une conférence, Emmanuel Todd, l’anthropologue et historien français spécialiste des liens entre structures familiales et idéologie, a accordé un entretien à la Tribune de Genève.

L'anthropologue et historien français Emmanuel Todd.
L'anthropologue et historien français Emmanuel Todd.
Image: Steeve Iuncker-Gomez



Dans « Après la démocratie », vous avez analysé l’élection de Nicolas Sarkozy comme un symptôme des maux de la société française. Que dire de celle de François Hollande, investi hier? Cette élection est très importante. On a dit que c’était un référendum pro ou anti Sarkozy. C’était de fait un référendum sur l’identité nationale avec cette question: Qu’est-ce que la France ? La France est-elle encore celle de l’idéal de 1789 ou se définit-elle aujourd’hui, dans un espace mondialisé, sur des critères ethniques ? A mes yeux, Nicolas Sarkozy qui a fait une campagne à l’extrême droite, dans ce que j’appelle une pédagogie du mal. Il a été le candidat d’une pathologie, d’une déviation de ce qu’est la tradition nationale porteuse d’universalité et d’égalité. François Hollande a fait sourire en se déclarant un président normal. Il était en fait celui de la normalité nationale. Et il a d’ailleurs fait campagne sur ces thèmes. Il y a une illusion dans la démocratie. Les gens pensent qu’ils ont choisi un homme, mais en réalité les Français ont dit ce qu’ils étaient. Un peuple qui vote, dit comment il se juge lui-même. Le résultat a été tangent. Mais les grandes décisions historiques ne se prennent pas à une large majorité.

Pensez-vous que le couple franco-allemand peut rester le pilier de l’Union ? La réconciliation franco-allemande après la guerre, il fallait la faire. Mais, se réconcilier, ce n’est pas décider qu’on est pareil. L’histoire de l’Europe, c’est ça. Au départ, c’est un projet construit sur un modèle franco-compatible, avec des nations à égalité de voix, quelle que soi leur taille ou leur puissance. Avec la mise en hiérarchie des pays membres avec l’Allemagne au sommet, la France en brillant second et les pays latins en queue de liste, on est passé à un modèle plus hiérarchique, à une conception plus allemande, du point de vue des rapports entre structures familiales et idéologies. Mais l’Allemagne n’a pas de véritable aspiration à la domination. Le problème de ce type de société construit sur le modèle autoritaire, c’est que quand il n’y a plus personne au-dessus d’eux, cela peut déraper. Or, l’Allemagne c’est largement émancipée des Etats-Unis. Même Brzezinski pose la question d’une tentation, d’un retour d’une politique bismarckienne de puissance indépendante, avec les accords stratégiques sur l’énergie avec la Russie, par exemple. Il y a des signes qui montrent qu’elle se comporte comme une grande puissance maintenant. Il n’y a pas que les diktats à la Grèce. En revanche, les Japonais, qui ont aussi une structure autoritaire, ne veulent plus être en situation de domination et ont fait le choix d’être le petit frère des Etats-Unis.

Vous faites le constat d’un échec de la monnaie unique. L’Allemagne menace aujourd’hui la Grèce d’une sortie de l’euro. Cela signifie quoi pour vous ?
D’abord, il faut savoir que si l’euro s’effondre, c’est l’Allemagne qui sera le pays le plus touché parce qu’il est le pays le plus exportateur. En 1929, ce sont les Etats-Unis et l’Allemagne qui ont souffert le plus du krach boursier parce que ces deux pays étaient les deux plus grandes puissances industrielles de l’époque. Les Allemands ont parfaitement compris qu’avec un retour aux monnaies nationales, tout le monde va dévaluer autour d’eux pour se protéger des exportations allemandes. Et l’Allemagne retrouve le mark et est étranglée. C’est pour cela que les dirigeants allemands vont toujours plus loin dans la menace qu’ils ne le peuvent. La réalité c’est que les gens qui sont vraiment traumatisés par la disparition de l’euro, ce sont les dirigeants allemands. En revanche, les Grecs et les Français veulent rester dans l’euro pour des raisons plus irrationnelles. Parce qu’il y a un côté magique à la monnaie, parce qu’ils n’y comprennent rien. Ils ne se rendent pas compte que la fin de la monnaie unique leur ferait beaucoup de bien.

Vous dénoncez une sorte de complot de l’oligarchie financière et mondialiste contre la démocratie. Faites vous du Davos du Forum mondial ou de la Genève de l’OMC, des capitales de ce que vous détestez ?
D’abord Davos, ça n’a pas beaucoup d’importance. Quant à Genève, ce n’est pas seulement l’OMC, c’est aussi le siège de l’Organisation internationale du travail et de nombreuses institutions internationales. . L’OMC , ce n’est pas le problème. Si on passe au protectionnisme régionalisé, il faudra juste virer Pascal Lamy. Le problème, c’est le libre-échangisme actuel de l’OMC. Quant à Genève, c’est une grande ville francophone qui a un tel rôle international. Genève est une vraie chance pour la France. Si la France veut se suicider elle n’a qu’à critiquer Genève. Ou Bruxelles. La France doit immensément plus qu’elle ne le croit à ces deux grandes villes francophones qui échappent à l’influence de Paris. Car sans elles, avec son centralisme, la France serait morte depuis longtemps. (TDG)

jeudi 17 mai 2012

Le Vatican, par Antonio Gramsci



En 1924 Antonio Gramsci publie dans La Correspondance internationale du 12 mars 1924 un article consacré au Vatican.

"Le Vatican est sans doute la plus vaste et la plus puissante organisation privée qui ait jamais existé au monde. Il a, par certains aspects, le caractère d'un État, il est reconnu comme tel par nombre de gouvernements. Quoique le démembrement de la monarchie austro-hongroise ait considérablement diminué son influence, il n'en demeure pas moins une des forces politiques les plus efficientes de l'histoire moderne. La base d'organisation du Vatican est en Italie. C'est là que résident les organes dirigeants des organisations catholiques dont le réseau complexe s'étend sur une grande partie du globe.
L'appareil ecclésiastique du Vatican se, compose, en Italie, d'environ 200 000 personnes, ce chiffre est imposant, surtout si l'on pense qu'il comprend des milliers et des milliers de personnes, supérieures par leur intelligence, leur culture, leur habileté, consommée dans l'art de l'intrigue et dans la préparation et la conduite méthodique et silencieuse des desseins politiques. Beaucoup de ces hommes incarnent les plus vieilles traditions d'organisation de masses et de propagande que l'histoire connaisse. Le Vatican est, par conséquent, la plus grande force réactionnaire existant en Italie, force d'autant plus redoutable qu'elle est insidieuse et insaisissable. Le fascisme, avant de tenter son coup d'État, dut se mettre d'accord avec lui. On dit que le Vatican, quoique très intéressé à l'avènement du fascisme au pouvoir, a fait payer très convenablement l'appui qu'il allait donner au fascio. Le sauvetage de la Banque de Rome où étaient déposés tous les fonds ecclésiastiques a coûté, à ce qu'on dit, plus d'un milliard de lires au peuple italien.
Comme on parle souvent du Vatican et de son influence sans connaître exactement sa structure et sa force d'organisation réelle, il n'est pas sans intérêt d'en donner quelque idée précise. Le Vatican est un ennemi international du prolétariat révolutionnaire. Il est évident que le prolétariat italien devra résoudre en grande partie par ses propres moyens le problème de la papauté ; mais il est également évident qu'il n'y arrivera pas tout seul, sans le concours efficace du prolétariat international. L'organisation ecclésiastique du Vatican reflète bien son caractère international. Elle constitue la base du pouvoir de la papauté en Italie et dans le monde. En Italie, nous trouvons deux types d'organisation catholique différents : 1° l'organisation de masse, religieuse par excellence, officiellement basée sur la hiérarchie ecclésiastique ; c'est l'« Union populaire des catholiques italiens » ou, comme l'appellent communément les journaux, l'« Action catholique 2 » ; 2° un parti politique, le « Parti populaire italien », qui fut sur le point de soulever un grand conflit avec l'« Action catholique ». Il devenait en effet, de plus en plus, l'organisation du bas clergé et des paysans pauvres, tandis que l'«Action catholique » se trouve entre les mains de l'aristocratie, des grands propriétaires, et des autorités ecclésiastiques supérieures, réactionnaires et sympathiques au fascisme.
Le pape est le chef suprême tant de l'appareil ecclésiastique que de l'« Action catholique ». Cette dernière ne connaît ni congrès nationaux ni autres formes d'organisation démocratique. Elle ignore, du moins officiellement, tendances, fractions et courants d'idées différents. Elle est construite hiérarchiquement de la base au sommet. Par contre, le « Parti populaire » est officiellement indépendant des autorités cléricales, accueille dans ses rangs même des non-catholiques - tout en se donnant entre autres pour programme la défense de la religion -, subit toutes les vicissitudes auxquelles est soumis un parti de masse, a déjà connu plus d'une scission, est le théâtre de luttes de tendances acharnées qui reflètent les conflits de classes des masses rurales italiennes.
Pie XI, le pape actuel, est le 260e successeur de saint Pierre. Avant d'être élu pape, il avait été cardinal à Milan. Au point de vue politique, il appartenait à cette espèce de réactionnaires italiens qu'on connaît sous le nom de « modérés lombards », groupe composé d'aristocrates, de grands propriétaires et de gros industriels qui se placent plus à droite que le Corriere della Sera. Le  pape actuel, quand il s'appelait encore Félicien Ratti et qu'il était cardinal à Milan, manifesta maintes fois ses sympathies pour le fascisme et Mussolini. Les « modérés » milanais intervinrent auprès de Ratti, élu pape, pour assurer son appui au fascisme, au moment du coup d'État.
Au Vatican, le pape est secondé par le Sacré Collège, composé de 60 cardinaux, nommés par le pape et qui à leur tour désignent le pape chaque fois que le trône de saint Pierre devient vacant. De ces 60 cardinaux, 30 au moins sont toujours pris dans le clergé italien, pour assurer l'élection d'un pape de nationalité italienne. Après viennent les Espagnols avec 6 cardinaux, les Français qui en ont 5, etc. L'administration internationale de l'Église est confiée à un collège de patriarches et archevêques qui se partagent les différents rites nationaux reconnus officiellement. La cour pontificale rappelle l'organisation gouvernementale d'un grand État. Environ 200 fonctionnaires ecclésiastiques président les différents départements et sections ou font partie des diverses commissions, etc. La plus importante des sections, c'est, sans doute, le secrétariat d'État qui dirige les affaires politiques et diplomatiques du Vatican. À sa tête se trouve le cardinal Pierre Gasparri qui avait déjà exercé les fonctions de secrétaire d’État auprès de deux prédécesseurs de Pie XI. Le Parti populaire fut constitué sous sa  production. C'est un homme puissant, très doué et, à ce qu'on dit, d'esprit démocratique. La vérité est qu'il a été en butte aux attaques furieuses des journaux fascistes qui ont même exigé sa démission. 26 États ont leurs représentants auprès du Vatican, qui à son tour, est représenté auprès de 37 États.

C'est en Italie et particulièrement à Rome que se trouve la direction centrale de 215 ordres religieux, dont 89 masculins et 126 féminins, dont un grand nombre existent depuis 1 000 et même 1 500 ans et qui possèdent des couvents et forment des congrégations dans tous les pays. Les bénédictins, par exemple, qui se sont spécialisés dans l'éducation, avaient dans leur ordre, en 1920, 7 100 moines, répartis dans 160 couvents, et 11 800 religieuses. L'ordre masculin est administré par un primat et compte les dignitaires suivants : un cardinal, 6 archevêques, 9 évêques et 121 prieurs. Les bénédictins entretiennent 800 églises et 170 écoles. Ce n'est qu'un des 215 ordres catholiques ! La Sainte Société de Jésus compte officiellement 17 540 membres dont 8 586 pères, 4 957 étudiants et 3 997 frères laïques. Les jésuites sont très puissants en Italie. Grâce à leurs intrigues, ils réussissent quelquefois à faire sentir leur influence jusque dans les rangs des partis prolétariens. Pendant la guerre, ils cherchèrent, par l'intermédiaire de François Ciccotti, alors correspondant de l'Avanti ! à Rome, aujourd'hui partisan de Nitti, à obtenir de Serrati que l'Avanti  !    cessât sa campagne contre leur ordre qui s'était emparé de toutes les écoles privées de Turin.
À Rome réside encore la Congrégation de la Propagande de la Foi catholique qui, par ses missionnaires, cherche à propager le catholicisme dans tous les pays. Elle a à son service 16 000 hommes et 30 000 femmes missionnaires, 6 000 prêtres indigènes et 29 000 catéchistes, ceci seulement dans les pays non chrétiens. Elle entretient, en outre, 30 000 églises, 147 séminaires, avec 6 000 élèves, 24 000 écoles populaires, 409 hôpitaux, 1 183 dispensaires médicaux, 1 263 orphelinats et 63 imprimeries.
La grande institution mondiale l'« Apostolat de la Prière » est la création des Jésuites. Elle embrasse 26 millions d'adhérents, divisés en des groupes de 15 personnes avec à la tête chacun un « fervent » et une « fervente ». Elle édite une publication centrale périodique qui paraît en 51 éditions diverses et en 39 langues, dont 6 dialectes de l'Inde, un de Madagascar, etc., a 1 million et demi d'abonnés et est tirée à 10 millions d'exemplaires. L'« Apostolat de la Prière » est, sans doute, une des meilleures organisations de propagande religieuse. Ses méthodes seraient très intéressantes à étudier. Elle réussit par des moyens très simples à exercer une énorme influence sur les larges masses de la population rurale, excitant leur fanatisme religieux et leur suggérant la politique qui convient aux intérêts de l'Église. Une de ses publications, certainement la plus répandue, coûtait avant la guerre deux sous par an. C'était une petite feuille illustrée de caractère à la fois religieux et politique. Je me rappelle avoir lu en 1922, dans un numéro de cette feuille, le passage suivant : « Nous recommandons à tous nos lecteurs de prier pour les fabricants de sucre traîtreusement attaqués par les soi-disant antiprotectionnistes, c'est-à-dire les francs-maçons et les mécréants. » C'était l'époque où le parti démocrate en Italie menait une vive campagne contre le protectionnisme douanier, heurtant ainsi les intérêts des sucriers. Les propagandistes du libre-échange étaient, à cette époque, souvent attaqués par les paysans, inspirés par les jésuites de l'« Apostolat de la Prière »."

Guerre de mouvement et guerre de position

L'anthologie des Cahiers de prison d'Antonio Gramsci est publiée par Razmig Keucheyan, sous le titre "Guerre de mouvement et guerre de position" aux éditions La Fabrique, 2012. Le texte qui suit est l'introduction au chapitre 5 de cette anthologie, qui inclut des textes des cahiers 13, 14, 15 et 25. Il y est ici question de Machiavel et de son oeuvre majeure "Le Prince".

Les cahiers qui suivent constituent un des sommets de la tradition marxiste, et de la pensée politique du XXe siècle en général. Gramsci se demande en ouverture du cahier 13 à quoi ressemblerait Le Prince de Machiavel (publié en 1532) s'il était écrit à son époque. Le « prince moderne » ne peut en aucun cas être une personne réelle, comme par le passé, ses qualités fussent-elles hors du commun. Ce ne peut être qu'un collectif, un « élément complexe de société », comme dit Gramsci. Ce collectif n'est autre que le parti, le parti communiste que Gramsci a consacré sa vie à construire. Le « prince » désigne des entités de nature différente au cours de l'histoire. À la fin du XVIIIe siècle, les jacobins sont une incarnation du « prince », qui n'est plus le souverain individuel de l'époque de Machiavel, mais pas encore le collectif complexe que sera un siècle plus tard le parti communiste. Une question intéressante serait de se demander quelle pourrait être la nouvelle incarnation du « prince » en ce début de XXIe siècle...
Le rôle du « prince moderne » est celui du prince à toutes les époques : unifier ce qui à l'état naturel tend à vivre dispersé, à savoir le peuple. C'est la fonction que Machiavel assignait au souverain de son temps, c'est celle que Gramsci attribue au parti communiste. Il s'agit de faire émerger du peuple (ou de certains secteurs de ce dernier) une « volonté collective », qui l'oriente vers la construction d'un « nouvel État », en déclenchant en son sein des dynamiques que Gramsci qualifie d' « universelles ». Bien des débats ont eu lieu chez les héritiers de Gramsci pour définir la nature exacte de cette « volonté collective », et en particulier son rapport avec les classes sociales. La volonté collective est-elle l'expression dans l'ordre de la conscience d'une condition de classe qui lui pré-existe ? Est-elle au contraire contingente, au point qu'elle pourrait regrouper des individus appartenant à des classes différentes ? Dans ce second cas, le concept de « volonté collective » pourrait avoir été un moyen pour Gramsci d'échapper à un déterminisme de classe excessif dans le marxisme de son temps. Ces débats ont notamment fait rage autour de l'interprétation de Gramsci d'Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, développée dans Hégémonie et stratégie socialiste1. Laclau et Mouffe privilégient une conception « contingentiste » de la volonté collective, à l'origine de leur « postmarxisme », dont ils perçoivent les prémisses chez Gramsci. Quoiqu'il en soit, l'élément crucial est que l'émergence d'une volonté collective a pour condition la « réforme intellectuelle et morale », ou un « État éthique », pour employer une expression que Gramsci emprunte à Hegel. Le parti et l'État sont des « éducateurs », qui doivent forger ou perfectionner la « conception du monde » du groupe concerné, et l'élever vers une forme de « civilisation supérieure », vers un « nouveau sens commun ».

Loin d'être un traité secret destiné aux puissants, constate Gramsci, Le Prince a été conçu pour être mis entre toutes les mains. Il ajoute qu'il semble avoir été écrit « pour personne et pour tout le monde », une formule qui rappelle le sous-titre d'Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche : « Un livre pour tous et pour personne », que Gramsci ne cite nulle part à notre connaissance, mais dont il est tout à fait possible qu'il ait eu connaissance. Machiavel porte à la connaissance du peuple l'art du gouvernement, y compris dans ce qu'il peut avoir de plus « réaliste » (ou « machiavélique »). Révéler cet art au grand jour, c'est de fait contribuer à la fondation d'un type de peuple nouveau, désormais conscient des opérations de domination dont il est l'objet. Machiavel s'adresse ainsi à un peuple à venir, « Machiavel lui-même se fait peuple », dit une formule profonde de Gramsci. La philosophie de la praxis (le marxisme) doit adopter à l'égard des subalternes une attitude similaire. Elle doit les instruire sur l'art du gouvernement, un art qui a certes considérablement évolué depuis le XVIe siècle.
Étudier Machiavel est l'occasion pour Gramsci de poursuivre l'élaboration de son concept d'hégémonie. Hormis Benedetto Croce et Lénine, il faut donc voir en l'auteur du Prince une troisième source d'inspiration de ce concept. Le cahier 13 contient la fameuse allégorie du « Centaure machiavélien ». Le Centaure est cet être mi-homme, mi-cheval de la mythologie grecque en qui Machiavel et Gramsci après lui voient une représentation de la nature bifide pouvoir. Le Centaure symbolise l'alliance de la « force » et du « consentement », les deux piliers de la conduite de l'État. C'est « l'hégémonie cuirassée de coercition » qu'évoque Gramsci au cahier 6. Les deux dimensions du Centaure ne se succèdent pas « mécaniquement ». Elles ne sont pas deux instances séparées mobilisées alternativement par le pouvoir, dont l'une se manifesterait lorsque l'autre s'affaiblit. La part de l'une et de l'autre varie selon les circonstances et les formations sociales, mais les deux sont présentes dans tout acte de gouvernement. De même, l'hégémonie n'est pas un phénomène purement « culturel » ou « idéel ». Gramsci le dit clairement au cahier 13, exercer une hégémonie sur un groupe suppose de prendre en considération, et même d'assouvir dans une certaine mesure ses intérêts matériels.

Ces cahiers inscrivent l'hégémonie dans une perspective historique. Jusqu'à 1848, la société est « fluide », en ceci notamment que la société civile dispose d'une certaine autonomie par rapport à l'État. A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, elle se densifie et se complexifie. L'emprise de l'État sur la société civile se renforce, les grandes corporations (partis, syndicats, associations) se mettent en place, le parlementarisme et l'instruction publique se généralisent... La « technique politique moderne » - cette expression aux accents foucaldiens est de Gramsci - s'en trouve bouleversée. Gramsci va jusqu'à dire que la société civile et l'État s'interpénètrent au point de devenir « une seule et même chose ». C'est ce qu'il appelle aux cahiers 4 et 13 notamment l' « État intégral », un thème central dans les études gramsciennes actuelles, dont des interprètes comme Jacques Texier et Christine Buci-Glucksmann avaient autrefois souligné l'importance2. Pour gouverner, il faudra désormais mettre en œuvre des opérations qualitativement différentes de celles qui avaient cours lorsque la société était moins complexe. « Hégémonie » est le nom que donne Gramsci à cet ensemble d'opérations.
À la fluidité de la société correspond un mode de transformation sociale particulier, la « guerre de mouvement », forme dominante de révolution jusqu'en 1848. C'est la « révolution permanente » de Trotski (Bronstein), qui trouve ses origines chez Marx. Avec l'évolution de la société, la « guerre de mouvement » est progressivement remplacée par la « guerre de position ». A la « révolution permanente » se substitue alors l' « hégémonie civile ». L'État, les corporations, le parlementarisme... jouent le rôle de « tranchées » et de « fortifications », qui rendent difficile sinon impossible le renversement de l'ordre social par le seul « mouvement », et supposent que celui-ci soit précédé par des luttes d'attrition. Le mouvement ne disparaît pas, il devient partie intégrante de la guerre de position. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre les critiques de Gramsci envers Rosa Luxembourg et Trotski - il signale d'ailleurs que Trotski avait eu l'intuition de la différence entre le « front oriental » et le « front occidental », c'est-à-dire entre des sociétés orientales encore « fluides » et des sociétés occidentales où la société civile et l'État s'interpénètrent solidement3. Le tort de Rosa et de Trotski est d'en être resté à une conception du monde social, et donc de la stratégie révolutionnaire, antérieures aux changements structuraux que décrit Gramsci.

Ces cahiers contiennent des passages d'une grande actualité consacrés aux crises du capitalisme4. Le concept gramscien de crise est inséparable de son analyse de l'État. État, stratégie et crise forment donc un triptyque qu'il convient de penser ensemble. Les crises modernes ont ceci de caractéristique qu'elles ont rarement des effets politiques immédiats. Ces effets sont le plus souvent amortis par les « tranchées » et « fortifications » de la société civile et de l'État. Autrement dit, entre les structures et les superstructures se trouve un ensemble de médiations qui les conduisent à former un « bloc historique », et qui empêchent un effondrement de l'économie d'entraîner un effondrement correspondant du système politique. C'est seulement lorsque les crises deviennent « organiques », c'est-à-dire qu'elles se transforment en crises du bloc historique lui-même, qu'elles contaminent toutes les sphères sociales : économie, politique, culture, morale... Gramsci qualifie aussi ces crises de « crise d'hégémonie » ou de « crise de l'État dans son ensemble ».

Est à l'œuvre ici la critique gramscienne du déterminisme ou « catastrophisme », très répandu dans le marxisme de son époque, et qui conduit à voir dans les crises économiques des causes directes des révolutions. Pour que les « tranchées » et « fortifications » cessent de faire office de remparts face aux crises, l'intervention d'une « volonté collective » est indispensable. Cette intervention se fait sur le « terrain de l'occasionnel », c'est-à-dire au moment même où la crise fait vaciller l'État, mais elle inclut aussi la « guerre de position » préalable, qui peut d'ailleurs se poursuivre après la prise de pouvoir, et dont l'objectif est de saper les « tranchées » et « fortifications » qui protègent l'ordre social. Sa critique du déterminisme est l'occasion pour Gramsci de mettre en cause un certain « spontanéisme » révolutionnaire, dont il voit une manifestation chez Rosa Luxembourg. En s'en remettant à la spontanéité des masses, Rosa suppose implicitement que les déterminations sociales entraîneront nécessairement la société vers le socialisme sans l'intervention d'une « volonté collective ». Spontanéisme et déterminisme sont donc souterrainement liés. Le marxisme de Gramsci, à l'inverse, est un marxisme de l'organisation. Il est par-là même anti-déterministe, puisque l'organisation est justement en mesure d'influer par son action sur la conjoncture dans laquelle elle intervient.

Les crises gramsciennes sont des crises de longue durée. Tout l'après-guerre - notre entre-deux guerres - peut être considéré comme une crise, dit par exemple Gramsci. A la limite, l'histoire du capitalisme dans son ensemble est une « crise continuelle ». Ce système engendre en permanence des forces antagonistes, qui s'affrontent et se dépassent, une crise proprement dite n'étant que l'accentuation de ce processus. L'argument théorique central, énoncé au cahier 15, est qu'une crise ne doit pas être pensée sur le mode de l' « événement », mais sur le mode du « développement ». Après tout, 1929 n'est qu'une date dans un déroulement plus long ( il en va de même pour 2008). Cette conception des crises comme « développement » montre qu'elles sont toujours des champs de luttes, dont l'issue n'est jamais déterminée d'avance. C'est ce que montre l'émergence des fascismes dans l'Europe des années 1920 et 1930, dont Gramsci a une expérience de première main5.

Le cahier 13 contient un concept important de Gramsci, en lien avec sa conception des crises : celui de césarisme. Ce concept est voisin de la notion de « bonapartisme », courante dans la tradition marxiste. Le césarisme apparaît dans une situation d' « équilibre catastrophique des forces », où aucun des camps en présence n'est en situation d'emporter la décision, et où de surcroît ils menacent de se détruire mutuellement. Le dénouement peut venir d'un « homme providentiel » qui résout temporairement la crise. Le type de pouvoir qu'évoque Gramsci ici est proche de ce que Max Weber appelle le pouvoir « charismatique ». César, Cromwell, Napoléon I et III sont des exemples de « césars ». Il existe deux formes de césarisme : l'une progressiste, l'autre régressive. Dans le premier cas, l'équilibre se dénoue en faveur de forces qui entraînent la formation sociale vers un degré de civilisation supérieur, dans le second, c'est la restauration qui prend le dessus. Le césarisme repose sur une base sociale particulière, constituée notamment des classes sociales qui investissent la carrière militaire, par exemple les paysans et la petite bourgeoisie. La notion de césarisme est notamment mise à contribution par Gramsci pour analyser le phénomène fasciste qu'il a sous les yeux.
La « révolution passive » continue elle aussi à être élaborée dans ces cahiers. Au cahier 10, Gramsci définissait cette dernière comme révolution « par le haut », qui introduit des éléments de réorganisation de l'État, mais sans toucher à la structure de la propriété privée. Les révolutions passives ont une dimension internationale. Il arrive qu'un État s'immisce dans les affaires intérieures d'un État voisin, au point de susciter en son sein un changement social. Le groupe dominant de ce dernier n'étant pas assez puissant pour asseoir son hégémonie sur ses adversaires, une intervention extérieure fait basculer le rapport de force. Les exemples en sont innombrables au cours de l'histoire moderne, l'unité italienne au milieu du XIXe siècle étant un cas d'école. Il arrive aussi qu'une révolution passive se déroule sur tout un continent pour une longue période, ce qui fut le cas lors des guerres napoléoniennes, où la France impériale joua le rôle d'intervenant extérieur. Le concept de « révolution passive » a ceci d'intéressant qu'il permet d'appréhender l'interaction entre différents paramètres du changement social : « par en haut » ou « par en bas », intervention étrangère ou non, modification de la structure de la propriété ou non, etc.

Ce chapitre se conclut par le cahier 25, qui porte sur l'histoire des « groupes sociaux subalternes ». Le concept de « subalterne » a beaucoup circulé au XXe siècle, en particulier dans les postcolonial studies, et il a donné son nom aux subaltern studies indiennes6. Gramsci emploie ce terme tout au long des Cahiers de prison, mais il fait l'objet d'un développement décisif dans ce cahier. La notion de « groupes subalternes » est plus large que celle de classe ouvrière. Elle inclut cette dernière, mais renvoie également à d'autres classes dominées. La dimension « raciale » est cruciale dans les classes subalternes. En se référant à l'empire romain, Gramsci rappelle que bien souvent les subalternes appartiennent à des « races », cultures ou religions étrangères, et sont même souvent le produit d'un mélange de « races ». Le propre des subalternes est d'être fragmentés. Toute velléité de leur part de sortir de cet état de fragmentation est réprimée par les dominants. Les subalternes sont « hétéronomes », en ce sens qu'ils ne parviennent pas à se donner une « volonté collective » propre. Les moments où ils arrivent à sortir de cette hétéronomie pour se constituer en groupes autonomes sont rares. L'historien (ou le marxiste) doit chercher les traces – que Gramsci qualifie d'« inestimables » – d'expression autonome des subalternes.
  • 1. Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, Paris, Les solitaires intempestifs, 2009.
  • 2. Voir Christine Buci-Glucksmann, Gramsci et l'État. Pour une théorie matérialiste de la philosophie, Paris, Fayard, 1975, chapitre 3.
  • 3. Sur le rapport entre Trotski et Gramsci, voir Frank Rosengarten, « The Gramsci-Trotsky Question (1922-1932) », in Social Text, 11, hiver 1984-85.
  • 4. Sur le lien de Gramsci à l'économie, voir Michael Krätke, « Antonio Gramsci's contribution to Critical Economics », in Historical Materialism, 19 (3), 2011.
  • 5. Sur la conception gramscienne du fascisme, voir Walter Adamson, « Gramsci's Interpretation of Fascism », in Journal of the History of Ideas, 41 (4), 1980.
  • 6. Pour une mise au point, voir Marcus Green, « Gramsci Cannot Speak : Representations and Interpretations of Gramsci's Concept of the Subaltern », in Rethinking Marxism, 14 (3), 2002.

mardi 15 mai 2012

Guaino, plume qui peine à se faire un nid

Henri Guaino en septembre 2011.
Henri Guaino en septembre 2011. (Photo Charles Platiau. Reuters)

  


 

Portrait Le rédacteur des discours du président sortant, qui se présente dans les Yvelines, fait face à une fronde d’élus UMP locaux.

Par ALAIN AUFFRAY
 
Comme tout parachuté, Henri Guaino s’expose, le temps de sa descente, à la mitraille des élus locaux. C’est la dure loi du genre. Investi par l’UMP dans la 3circonscription des Yvelines pour les législatives, le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy connaît le même sort que son ancien voisin de bureau Claude Guéant, ex-secrétaire général de l’Elysée dont la candidature est très contestée à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). Pour Guaino, comme pour Guéant, l’élection est loin d’être certaine. Largement acquise à la droite - Sarkozy y a recueilli près de 64% des suffrages le 6 mai -, cette 3e circonscription est en effet convoitée par deux autres candidats UMP, Philippe Brillault et Olivier Delaporte, maires du Chesnay et de La Celle-Saint-Cloud.

«Éthique». Pour se ménager la possibilité d’un parachutage in extremis, la commission d’investiture de l’UMP avait classé cette terre imperdable parmi les quelques «circonscriptions réservées». Ce qui n’avait pas empêché Olivier Delaporte de partir en campagne, avec le soutien des deux poids lourds du département, Valérie Pécresse et Gérard Larcher. Delaporte n’avait pas de mots assez forts pour dénoncer hier cette «faute politique». L’investiture de Guaino serait, à l’entendre, un manquement à «l’éthique» et au «respect». Se prévalant de son «enracinement», le maire de La Celle-Saint-Cloud fait valoir qu’il a le soutien de la plupart des maires. Embarrassé, le patron de l’UMP, Jean-François Copé, se disait vendredi «très favorable» à l’investiture de Guaino, un homme «de grande qualité». Mais il ajoutait qu’il faudrait «bien sûr avoir l’accord aussi des députés et sénateurs des Yvelines». Valérie Pécresse, qui n’avait pas caché ses réticences à propos de cette «candidature tardive et assez hasardeuse», a fait savoir vendredi qu’elle «regrette» cette investiture.

«Mais l’enjeu n’est pas local ! Nous parlons d’élus de la nation ! proteste Guaino. Il s’agit de savoir qui l’on veut au Parlement, qui portera la voix de l’opposition.» La plume de Nicolas Sarkozy supporte mal son procès en parachutage. Après un quinquennat passé à défendre sans relâche l’action du chef de l’Etat, il estime faire partie des «voix qui comptent au niveau national». «Je ne pense pas avoir démérité. Que ceux qui se sont plus engagés que moi viennent me donner des leçons», ajoute Guaino qui n’imagine pas que, après avoir gouverné cinq ans à ses côtés, Valérie Pécresse puisse venir lui chercher querelle.

«Couplets». L’ex-conseiller spécial pourrait faire valoir que le parachutage de personnalités «nationales» est une tradition dans cette terre promise. Avant lui, Anne-Marie Idrac (1997) et Christian Blanc (2002) y ont été élus députés contre des prétendants locaux. Mais il s’agissait, dans les deux cas, de centristes. «Dans ce coin, l’électorat est ultramaastrichtien, c’est plein de cadres sup, de gens qui paient l’ISF et mettent leurs enfants dans des écoles internationales. Pas sûr qu’ils soient très sensibles aux couplets sur les frontières et sur la France du non», ironise un haut responsable de l’UMP des Yvelines. Guaino, lui, veut croire que, même dans ce ghetto doré, la France du oui a pris la mesure de la crise et qu’elle voit bien que «tout a changé et que plus personne ne porte sur l’Europe et sur la finance le même regard qu’il y a cinq ans». On pourrait donc voter Guaino à La Celle-Saint-Cloud. «Et puis, ici, les électeurs sont assez snobs pour être flattés par cette candidature», ajoute un fin connaisseur de ce singulier biotope.

Son Éminence Patrick Buisson

Par Vincent Tremolet de Villers, Le Figaro, le 30.03.2012

Il inspire la campagne de Nicolas Sarkozy. Il a été l'un des hommes les plus influents du quinquennat. Mauvais génie, prodigieux stratège... Mais qui est vraiment Patrick Buisson?


 
Pour Patrick Buisson l'élection ne se jouera ni à droite, ni à gauche, ni au centre, mais au peuple. «Nicolas Sarkozy a été le président des limites, affirme-t-il, il est aujourd'hui le candidat des frontières.»Pour Patrick Buisson l'élection ne se jouera ni à droite, ni à gauche, ni au centre, mais au peuple. «Nicolas Sarkozy a été le président des limites, affirme-t-il, il est aujourd'hui le candidat des frontières.»
 
 
À Rome, ce 21 janvier 2012, le jour se lève à peine. Un nuage d'encens flotte dans la nécropole des Papes. Devant la tombe de l'apôtre Pierre, un prélat français prêche sur le martyre de Louis XVI. Une silhouette sombre, le crâne poli comme un procurateur, le visage impassible, écoute. La politique, l'histoire, la tradition se rejoignent: son éminence Patrick Buisson est dans la place. Tout à l'heure, sur ordre du pape Benoît XVI, il sera décoré de l'ordre de Saint-Grégoire-le-Grand. Dans les marbres tourbillonnants de la salle Ducale, au coeur du palais apostolique, la cérémonie se déroulera dans la plus stricte intimité. Cinq ans plus tôt, dans la salle des fêtes de l'Élysée, la République n'avait pas montré la même discrétion. Ce 24 septembre, tout Paris s'était réuni pour applaudir à tout rompre l'homme que Nicolas Sarkozy allait élever au rang de chevalier de la Légion d'honneur, «celui à qui je dois plus qu'à tout autre». Buisson montrait le même visage impassible. Il jubilait pourtant devant ce ballet de ministres, d'éditorialistes, de journalistes qui, pour lui dire deux mots d'admiration, jouaient du coude et de la Weston. Conseiller de l'ombre en 2007, figure centrale du quinquennat qui s'achève, l'homme apparaît toujours en clair obscur.
Dans cette nouvelle campagne, une fois encore, tout clignote dans sa direction: l'appel au peuple par le référendum, c'est lui! Le discours sur l'immigration, c'est encore lui! «Aidez-moi!», ce cri - inspiré du général de Gaulle après le putsch - lancé par Sarkozy à la fin des meetings, c'est toujours lui! Schengen, l'ultimatum, le président des frontières: n'en jetez plus! Le buissonomètre va exploser. La stratégie donne des sueurs froides aux technos, fébriles comme des prix d'excellence à l'entrée d'une maison close. Elle tétanise les chapeaux à plume de la majorité. Mezza voce, les critiques fusent. Deux bons sondages plus tard, son petit téléphone ne cesse plus de vibrer.
Le jeune journaliste(à droite) avec Jean-Claude Godin à Marseille en 1983.
Le jeune journaliste(à droite) avec Jean-Claude Godin à Marseille en 1983.

On le croque cruel, maléfique; son nom est enseveli sous les attributs: gourou, stratège, manipulateur; certains même l'appellent Fantômas. Si l'on disperse cependant le nuage d'encens et de soufre derrière lequel il se cache, on découvre un animal politique singulier. «Unique!», affirme Xavier Bertrand. «Du très haut de gamme», avoue un brillant chroniqueur. Buisson, il suffit de dire son nom pour que l'unité de temps infamante - Minute!L'hebdomadaire Minute! - apparaisse, comme le fer rouge sur l'épaule de l'ancien forçat. Apparemment, il s'en moque. «C'était une formidable école de journalisme, explique-t-il. Le journal tirait à l'époque à 200.000 exemplaires. On pouvait y croiser Jacques Perret, Jacques Laurent, Philippe Héduy, Vladimir Volkoff, Roland Laudenbach, A.D.G, Pascal Jardin...»
«Il n'a à rougir d'aucun article, d'aucun mot, s'emballe William Goldnadel, son fantasque avocat. Avoir été stalinien, c'est chic sur un CV. Avoir été à Minute vous poursuit trente ans après!» Michel Field ne goûte pas ce genre de procès. «Si l'on s'y met, on peut aussi exhumer les appels au meurtre lancés par d'anciens maos devenus des mandarins.» «Ce que l'on me reproche, ça n'est pas Minute. C'est d'avoir gardé mon intégrité politique», conclut Buisson.
«Le titre de Péguy qu'il préfère, c'est L'Argent», persiflent parfois ses rivaux avant d'évoquer le contrat signé, sans appel d'offres, entre sa société Publifact et l'Élysée. La Cour des comptes dans un rapport l'avait souligné. Le PS avait réclamé une commission d'enquête. «Un torrent de boue» déversé par jalousie, selon Buisson. Les prix les plus fantasmatiques courent sur ses prestations, rumeur que Le Pen relaye par le baiser qui tue: «C'est le meilleur, mais je n'ai pas de quoi me le payer.» Buisson sourit. Ses conseils à l'Élysée sont facturés, dit-il, 10.000 euros par mois. Il se demande pourquoi on lui reproche son contrat avec le Château quand beaucoup de ses confrères ont profité de la situation pour s'entendre avec d'innombrables institutions publiques. Qui était derrière tout ça? Des conseillers jaloux, des sondeurs envieux? À la place qui est la sienne, il a le choix des ennemis. Il en rigole même quand il lit qu'il fut, du fait de son influence considérable, bombardé à la tête de la chaîne Histoire... quand son nom circulait pour la direction de l'information de LCI.

Son credo: combattre les idoles et les sacralités de substitution

Un sourire se dessine sur ce visage grave, souvent voilé d'un peu de mélancolie. Patrick Buisson remonte le temps. Son père qui, petit, lui racontait les camelots du roi. «En 1923, quand Célestin Jonnart, un obscur écrivain, avait gagné l'élection à l'Académie face à Charles Maurras, les jeunes de l'Action française avaient promené un âne avec un bicorne d'académicien.» Ce jour de mars 1962 où, dans toutes les écoles de France, les élèves doivent faire une minute de silence en mémoire d'inspecteurs des centres sociaux abattus à Toulon, le 15 mars, par l'OAS. Jeune collégien du lycée Pasteur de Neuilly, il refuse de se lever. «Par souci d'équité.» Rien de tel n'avait été fait pour les victimes du FLN.
Devant sa bibliothèque. Patrick Buisson est passionné par l'histoire des mentalités.
Devant sa bibliothèque. Patrick Buisson est passionné par l'histoire des mentalités.

Mai 68, dont il est, malgré lui, l'étincelle qui mit le feu aux poudres. Étudiant à Nanterre, il porte plainte avec Didier Gallot (devenu juge d'instruction) après l'agression de certains des membres de la Fnef (Fédération nationale des étudiants de France) par ceux du Mouvement du 22 mars. La police interpelle un jeune militant: Daniel Cohn-Bendit. Le signal de la révolte étudiante est donné.Mai 68, une genèse? Il y voit plutôt le triomphe des pauvretés de la matière sur les richesses de l'esprit. Le règne de la «jactance» plus que celui de la «jouissance». Un déracinement volontaire qui «fait que l'homme moderne choisit d'appartenir à un groupe national, religieux ou sexuel comme on contracte un forfait temporaire chez le plus avantageux des opérateurs téléphoniques». Tous dévots de la consommation.
«Au fond, explique-t-il, je suis un libertaire. Je ne cesse depuis toujours de combattre les idoles, les sacralités de substitution.» Au profit de ce qui pour lui est sacré: la piété filiale. Parce que «la France, c'est 65 millions de vivants mais aussi 1 milliard de morts, comme aurait pu dire l'un de mes vieux maîtres». D'un coup, il élève légèrement la voix. «Étrange époque qui n'aime rien tant que fusiller les cadavres et bombarder les cimetières. Tout se passe comme si le présent, pour se donner bonne conscience, avait besoin de criminaliser le passé.» Une critique de l'autolâtrie contemporaine que ne renierait pas un Alain Finkielkraut.
Ceux qui le connaissent en témoignent à l'unisson: on le décrit à tort comme un homme de coup, un «siphonneur» des voix du Front national. Il est d'abord un formidable manieur de concepts, un esprit en perpétuel mouvement dont la méditation obsessionnelle a pour objet la permanence des peuples et des choses. Disciple de Philippe Ariès et de Raoul Girardet, passionné par l'histoire des idées, des peuples et des mentalités, Buisson a très tôt exploré une terre jusqu'ici méprisée par la droite: la sociologie. Il en a tiré de saisissants rapprochements. Un sondage qualitatif des quartiers Nord de Marseille le ramène deux siècles plus tôt. Ou une élection plus tard. «Patrick Buisson est un des rares intellectuels de droite», confie Michel Field. «Un intellectuel organique de droite», précise-t-il dans un sourire. Avec Field et Buisson, Gramsci n'est jamais loin. «C'est une des plus brillantes intelligences que je connaisse», conclut «Michel-le-Rouge» quand on évoque «Patrick-le-Blanc». Jean-François Copé ne cache pas son admiration: «C'est un homme du temps long, des permanences.»
Christophe Barbier, qui partage avec lui une passion dévorante pour le théâtre (Buisson est, selon lui, le meilleur biographe de Guitry), ajoute à l'histoire un éclairage géographique. «Buisson, c'est la France de l'Ouest, des traditions, du catholicisme, de la chouannerie quand Guaino serait la France de l'Est, plus tragique, plus républicaine.» Les deux hommes, «racines» du «nénuphar Sarkozy» (Barbier) sont rivaux dans l'influence mais se rejoignent sur les grandes pages du roman national.
Le mot «réac» lui déplaît: tout le monde l'est aujourd'hui. «Droitier» le révolte, il y voit «une paresse de l'esprit». Et entame une longue énumération: l'équilibre des comptes sociaux, la sacralité du pouvoir, la sécurité, l'immigration: est-ce de gauche ou de droite? Trotskiste de droite? Anarchiste de droite conviendrait mieux à celui qui, quand il ne conseille pas le chef de l'État, écoute Léo Ferré, lit Jean-Claude Michéa, peut converser avec Jean-Luc Mélenchon, dont il apprécie le verbe haut et la pensée construite. Raconte sur deux mille pages les dessous chics des années d'occupation. Réalise un remarquable documentaire avec Michel Bouquet sur Jean Anouilh. Un autre avec Lorànt Deutsch sur le Paris de Louis-Ferdinand Céline.

Un mélange d'autorité naturelle et d'éloquence définitive

S'il fuit la masse, c'est pour chercher le peuple. «Ce qui anime Patrick», précise Guillaume Peltier, qui a pas mal «buissonné», c'est «la passion du peuple, qui veut reprendre la maîtrise de son destin». Le peuple! Depuis trente ans, au gré des succès et des échecs, il en a fait son obsession. C'est peu dire qu'en 2012, Buisson n'en est pas à son coup d'essai. Il a conseillé Villiers («une intelligence politique exceptionnelle égarée dans un temps populiste»), Madelin, Bayrou, mais c'est avec Nicolas Sarkozy qu'il trouve un candidat qui, en frottant son instinct, ses intuitions contre sa vision, fera des étincelles.
Nicolas Sarkozy présente Patrick Buisson au Pape Benoît XVI le 20 décembre 2007, jours du discours de Latran.
Nicolas Sarkozy présente Patrick Buisson au Pape Benoît XVI le 20 décembre 2007, jours du discours de Latran.

Les deux hommes se connaissaient, mais la rencontre se solennise en 2004, quand Buisson déjeune à Bercy, par l'entremise de Laurent Solly, chef du cabinet de celui qui est alors ministre des Finances. Il lui prédit que Chirac, pour retrouver la confiance du peuple, fera un référendum sur l'Europe et qu'il le perdra. Un an plus tard, dans le bureau de Nicolas Sarkozy à l'UMP, se déroule la scène devenue célèbre. Buisson prédit une victoire du non à 55%. Il ajoute: «Si je me trompe, je vous demande de ne plus jamais me recevoir.» S'ensuit une relation qui n'a pas fini d'intriguer.
Le peuple! Sur le sujet, Buisson a développé une autorité irrésistible. Il faut dire que l'homme en impose, qu'il assène ses idées avec autorité et une redoutable éloquence. Talent oratoire développé dans le militantisme étudiant, les conférences de rédaction (les anciens de Valeurs actuelles se souviennent de ses shows), puis la télévision, sur LCI. Quand sa haute silhouette déboule dans le salon vert de l'Élysée, avec ce regard concentré sur l'objet de la démonstration, il faut une force de conviction supérieure à la sienne pour l'arrêter. Il s'en trouve peu sous ces lambris. Alternant les concepts intimidants («impensés», «angles morts», «gaz incapacitants»), les formules définitives («Le vote FN était un vote de protestation, il est devenu un vote d'immolation»; «François Hollande est un faux maigre et un vrai mou») et les raccourcis saisissants («Apprenez-leur à aimer la France! Arrêtez votre bovarysme tropical et votre tiers-mondisme sulpicien!» lance-t-il à un Olivier Duhamel médusé pendant les émeutes de 2005), il plane au-dessus de l'auditoire comme l'oiseau de proie, avant de le saisir, d'un coup, de ses griffes.
Depuis sept ans, la magie opère. «Sur une telle durée, on n'est pas dans la prise de guerre», reconnaît Christophe Barbier.Entre les deux tours de 2007, Nicolas Sarkozy invite Buisson au Plaza Athénée pour lui proposer de prendre un bureau à l'Élysée. Il refuse. Invoque sa liberté, persuadé à juste titre que «la distance crée l'influence». De François Fillon en Alain Juppé, de Xavier Musca en Alain Minc, il n'a cessé depuis d'être l'objet d'une discrète malveillance ou d'une violente hostilité. Mais il n'a jamais perdu son lien avec Nicolas Sarkozy.
Le conseiller est devenu le confident. Ils se voient dans les réunions stratégiques, s'appellent chaque jour, mais s'il est arrivé au conseiller de dîner chez Carla, avec Bernard Kouchner et Christine Ockrent, leurs vies privées restent étanches. Buisson, mondain comme un chartreux, cultive son jardin secret.

Des conseils à l'action, des mots aux choses

En 2009, au soir des élections européennes, Cohn-Bendit cabotine à la télévision: les écologistes sont à 16,2%. Dans le salon vert de l'Élysée, Nicolas Sarkozy réfléchit à voix haute:
«L'écologie sera l'un des enjeux majeurs de la présidentielle.
- C'est un vote d'élection intermédiaire, s'insurge aussitôt Buisson. Pour le peuple, l'effet de serre sera toujours moins important que l'immigration et le pouvoir d'achat. Le peuple ne s'intéresse qu'aux sujets régaliens et c'est lui qui élit le Président. L'écologie ne jouera pour rien dans la présidentielle.»
Bingo! Il ne manque que la couleur des lunettes d'Éva Joly.
Le jour de la tragédie de l'école de Toulouse, quand les sirènes de l'antiracisme commencent à sonner, il est le seul à recommander à Nicolas Sarkozy de rester prudent sur le profil du meurtrier. Il en est sûr, ces assassinats de soldats revenus d'Afghanistan, ces crimes antisémites d'une inhumanité glaçante sont le fait d'un djihadiste. Très vite, les faits lui donnent raison. «Une fois de plus, le terrorisme intellectuel a exercé ses ravages, déplore-t-il. Manque de chance, le coupable n'était pas celui qu'on espérait. La déconfiture de l'instance morale composée par la gauche et les médias a eu quelque chose de sidérant. Mais les Français ne sont pas dupes. Après le dénouement, on a surtout compris que la France forte n'était pas qu'un slogan.»
Des conseils à l'action, des mots aux choses, Buisson observe, fasciné, l'énergie, le talent et l'audace du chef de l'État. Il ne le cache pas. Il admire celui qui, selon lui, a rendu à la droite sa substance doctrinale quand le chiraquisme l'avait réduite au frigidaire bien rempli et aux attendrissements médiatiques. «Depuis cinquante ans, notre monde était passé du pourquoi, explique-t-il, au pourquoi pas, qui ouvre les portes à toutes les possibilités consuméristes. Nicolas Sarkozy aura été le président gardien des limites contre les partisans de l'illimitation (euthanasie, mariage gay, adoption par les couples homosexuels, droit de vote des étrangers), plaide Buisson. Aujourd'hui, il est le candidat des frontières.»
«Nicolas Sarkozy, ajoute-t-il, a été l'homme de la restauration de la mémoire nationale. Sous Chirac et Villepin, on n'osait plus célébrer la victoire d'Austerlitz!» Et Buisson d'égrener le chapelet de symboles. Le goupillon: la visite à Saint-Jean-de-Latran et celle au Puy-en-Velay.

Le jour de la décoration d'Hélie Denoix de Saint Marc.
Le jour de la décoration d'Hélie Denoix de Saint Marc.

Le sabre: l'hommage aux morts d'Afghanistan dans la cour des Invalides. Le Memorial Day, le 11 novembre, avec l'hommage à tous les soldats morts pour la France. La décoration d'Hélie Denoix de Saint Marc, fait grand-croix de la Légion d'honneur par le chef de l'État. Il s'arrête sur le voyage de Nicolas Sarkozy à Domrémy. Le casque et la croix. Lui que l'on ne voit pas au meeting avait tenu à faire le pèlerinage. Accompagné de Colette Beaune et Philippe Contamine, les deux meilleurs historiens de la Pucelle, le chef de l'État écoute avec passion le récit de l'épopée. Son esprit s'arrête sur les apparitions et leur caractère politique. Dans l'avion Nicolas Sarkozy, méditatif, y revient, à voix haute: «Des récits de visions privées, d'apparitions avec un propos religieux il y en a beaucoup. Mais des apparitions politiques...» Des voix du Ciel à celles des urnes, l'histoire est-elle déjà écrite? L'homme en noir affiche un sourire plein. Son oeil s'allume. Incorrigible, il cite Jeanne d'Arc: «Les hommes d'armes batailleront...» Puis Fantômas se lève d'un trait. Le feuilleton n'est pas terminé.

samedi 12 mai 2012

Jean-Luc Mélenchon, 48 ans, ex-grande gueule du PS, rentre dans le rang avec celui de ministre délégué. L'importuniste.

Libération, 27.04.2000
Par SCHNEIDER Vanessa
 
Il s'excuserait presque d'avoir un beau bureau, un fauteuil de ministre et des dorures aux murs. Jean-Luc Mélenchon, tout nouveau ministre délégué à l'Enseignement professionnel, aimerait penser que rien ne cloche, qu'il est à sa place dans cet hôtel particulier de la rue de Grenelle. «Ce n'est pas mieux qu'au Sénat», se persuade-t-il. Interrogé sur ses impressions, à la sortie de son premier Conseil des ministres, il jette aux micros tendus: «Je suis de gauche, je viens de banlieue, mais je suis bien élevé!» Vexé qu'on ait pu le prendre pour un plouc. Il n'ira guère plus loin dans ses commentaires: «Je connaissais l'endroit et je connaissais tout le monde autour de la table.» Et jure avoir «trouvé ça drôle» lorsque Jack Lang s'emmêle les pinceaux et l'appelle «Jean-Pierre», à deux reprises, lors de leur première conférence de presse commune. L'animateur de la Gauche socialiste, la grande gueule de l'opposition à Lionel Jospin au sein du PS, est entré dans le rang gouvernemental. Il veut croire qu'il est taillé pour le rôle: «Il n'y a pas une minute où j'aie l'impression de faire quelque chose que je n'ai jamais fait avant», assure-t-il. Avant de balayer d'avance les difficultés qui le guettent: «Ce n'est pas plus dur d'être dans un gouvernement en étant en désaccord avec certaines choses que d'être dans un groupe parlementaire et de voter pour un texte alors que l'on est contre.» Mélenchon promet qu'il continuera à l'ouvrir. Il a d'ailleurs commencé. La semaine dernière, il traite le Premier ministre britannique Tony Blair de «lamentable» et de «traître au socialisme». Lionel Jospin n'a pas apprécié. «Mon libre commentaire politique n'a pas de signification gouvernementale», s'est expliqué, mardi devant les députés à l'Assemblée nationale, celui qui rêve de conjuguer «radicalité et inscription dans le réel», liberté de parole et participation au gouvernement.

Déjà sous haute surveillance, l'ancien trotskiste savoure sa nouvelle fonction. Il s'était déjà approché de l'entrée au gouvernement, sans parvenir à s'y glisser. En 1997, Lionel Jospin lui propose un secrétariat d'Etat au Logement. Le sénateur de l'Essonne estime que la Gauche socialiste et son représentant valent mieux. Il exige d'être à la table du Conseil des ministres et monte sur ses grands chevaux. Jospin préfère faire sans lui. Cette occasion manquée lui pèsera. Petite traversée du désert. Sentiment d'être «dans le ressac, de faire du surplace, de ne plus peser sur les événements. La pire des angoisses». A 48 ans, il a enfin décroché la récompense d'une vie entièrement consacrée à la politique. Et estime y avoir droit.

Jean-Luc Mélenchon se souvient d'avoir «toujours été à part». Parce que pied-noir, fils de parents divorcés. Un père télégraphiste, «élevé à la force du poignet», une mère institutrice à Tanger. Puis «l'acte fondateur», 1962, le retour en métropole. Cassure d'enfance. «J'ai vécu ça très durement, nous avons été déportés dans le pays de Caux, c'était l'hiver le plus froid depuis longtemps, on vivait dans un grenier, on nous appelait les "bicots".» Sa mère est mutée, la famille découvre le Jura «avec enchantement». Le fils cadet y fait ses études de philosophie, se marie, a une fille, attrape le virus de la politique. Dès le lycée, il s'engage dans le mouvement soixante-huitard. Il devient militant. A gauche, toute. «Par cette expérience radicale, charnelle, de l'arrachement du Maroc, j'ai appris que la politique peut tout remettre en cause. Le monde le plus stable peut tout d'un coup disparaître. J'ai voulu me dire: "Les choses vont cesser de m'échapper, on peut tout contrôler.» Il explique: «Le militantisme c'est l'engagement pour des idées mais aussi un acte de construction de soi.» La politique ne l'a pas grignoté. Elle l'a avalé d'un coup, et il s'est laissé manger avec délectation. «Je me remplis avec la politique. C'est toute ma vie, confie-t-il, je me souviens de toutes les dates de congrès, des discours importants, mais je suis incapable de me rappeler les anniversaires de ma famille ou de ma compagne. Tout s'est articulé autour de la politique. Tous mes goûts s'y trouvent: le contact, la fraternité, les changements de situation, la lecture, l'écriture, les discussions interminables.» Il dit n'avoir «aucun hobby». Jean-Luc Mélenchon n'est pas un gai luron. «Comment voulez-vous que je sois drôle avec les modèles que j'ai: Saint-Just, Mitterrand ?» L'un de ses proches le décrit comme «un croyant de la politique qui aime le pouvoir». Mélenchon précise: «La politique m'habite. Cela n'a rien à voir avec le crapahutage pour les sommets qui m'a été donné de surcroît.» Voir. Ce qu'il a eu, il l'a voulu, farouchement: plus jeune sénateur de France à 35 ans, patron de la fédération de l'Essonne, ministre. Contradictoire, complexe, il oscille sans cesse entre le doute ­ «Pourquoi moi?» ­ et une surprenante assurance ­ «Et si j'étais un artiste?». Entre la tentation marginale et le goût de la majorité. Avec Julien Dray et Marie-Noëlle Lienemann, ses compagnons de la Gauche socialiste, il s'élève en censeur moral, garant de la pureté des idées de gauche. Dans la pratique, il trouve sa place dans toutes les directions successives du parti. «J'aime les mouvements de masse», reconnaît-il. Mélenchon s'est fait connaître sous l'étiquette minoritaire mais le statut le gêne aux entournures. Il aimerait être un fils prodige de la famille socialiste.

Mitterrandien sous Mitterrand, rocardien sous Rocard, emmanuelliste sous Emmanuelli, jospinien sous Jospin, le raccourci le fait bondir de rage. Comme l'accusation d'opportuniste. «C'est une analyse superficielle des choses, se défend-il, chaque décision stratégique représente des heures de réflexion; à chaque fois, il y a un sens politique. Moi, je n'ai jamais changé, ni de cap ni de discours. Je suis la mauvaise conscience de tous ceux qui changent de camp, de ceux qui se sont laissé séduire par les sirènes du capitalisme.» Mais les faits sont têtus. Entre 1988 et 1991, il ne cesse de taper sur Michel Rocard, alors Premier ministre. Il fustige l'«ouverture» et les centristes, qu'il qualifie de «prototypes de l'étouffe-chrétien» et d'«ectoplasmes politiques». Après la défaite de la gauche en 1993, il aide pourtant Rocard à prendre la tête du PS et participe à l'exécutif du parti. «On pensait alors que les socialistes avaient décidé de sauter l'élection présidentielle et on s'est dit que Rocard au moins allait se battre.» Lorsque ce dernier échoue aux européennes de 1994, Mélenchon change son fusil d'épaule et sert d'intermédiaire entre Henri Emmanuelli et Laurent Fabius. Il se moule ensuite dans l'opposition au gouvernement Jospin, se moque du «Schtroumpf hilare» François Hollande. Ses ennemis le surnomment «Méchant-Con». A chaque fois, le ministre découvre des qualités à ceux qu'il éreintait la veille. Fasciné par les puissants: «Tous ces gens ont quelque chose à m'apprendre.» Un soir de 1972, il est envoyé par ses amis trotskistes porter la contradiction lors d'un meeting de François Mitterrand. Subjugué, «empaqueté» par la rhétorique du «Vieux», il renonce à sa diatribe.Aujourd'hui, il reconnaît «écarquiller les yeux devant Jospin, car c'est un maître». Jean-Luc Mélenchon est, finalement, un grand sentimental. 


Jean-Luc Mélenchon en 7 dates: 

19 août 1951. Naissance à Tanger, Maroc.

1962. Retour en métropole.

1977. Adhère au PS après trois années passées dans les rangs trotskistes.

1986. Elu sénateur de l'Essonne.

1992. Fonde la Gauche socialiste avec Julien Dray et Marie-Noëlle Lienemann.

1997. S'oppose à Lionel Jospin au congrès de Brest. Sa motion recueille 10% des voix. 27 mars 2000. Entre au gouvernement.

vendredi 11 mai 2012

Was gesagt werden muss

Warum schweige ich, verschweige zu lange,
was offensichtlich ist und in Planspielen
geübt wurde, an deren Ende als Überlebende
wir allenfalls Fußnoten sind.

Es ist das behauptete Recht auf den Erstschlag,
der das von einem Maulhelden unterjochte
und zum organisierten Jubel gelenkte
iranische Volk auslöschen könnte,
weil in dessen Machtbereich der Bau
einer Atombombe vermutet wird.


Doch warum untersage ich mir,
jenes andere Land beim Namen zu nennen,
in dem seit Jahren - wenn auch geheimgehalten -
ein wachsend nukleares Potential verfügbar
aber außer Kontrolle, weil keiner Prüfung
zugänglich ist?


Das allgemeine Verschweigen dieses Tatbestandes,
dem sich mein Schweigen untergeordnet hat,
empfinde ich als belastende Lüge
und Zwang, der Strafe in Aussicht stellt,
sobald er mißachtet wird;
das Verdikt "Antisemitismus" ist geläufig.


Jetzt aber, weil aus meinem Land,
das von ureigenen Verbrechen,
die ohne Vergleich sind,
Mal um Mal eingeholt und zur Rede gestellt wird,
wiederum und rein geschäftsmäßig, wenn auch
mit flinker Lippe als Wiedergutmachung deklariert,
ein weiteres U-Boot nach Israel
geliefert werden soll, dessen Spezialität
darin besteht, allesvernichtende Sprengköpfe
dorthin lenken zu können, wo die Existenz
einer einzigen Atombombe unbewiesen ist,
doch als Befürchtung von Beweiskraft sein will,
sage ich, was gesagt werden muß.

Warum aber schwieg ich bislang?
Weil ich meinte, meine Herkunft,
die von nie zu tilgendem Makel behaftet ist,
verbiete, diese Tatsache als ausgesprochene Wahrheit
dem Land Israel, dem ich verbunden bin
und bleiben will, zuzumuten.

Warum sage ich jetzt erst,
gealtert und mit letzter Tinte:
Die Atommacht Israel gefährdet
den ohnehin brüchigen Weltfrieden?
Weil gesagt werden muß,
was schon morgen zu spät sein könnte;
auch weil wir - als Deutsche belastet genug -
Zulieferer eines Verbrechens werden könnten,
das voraussehbar ist, weshalb unsere Mitschuld
durch keine der üblichen Ausreden
zu tilgen wäre.

Und zugegeben: ich schweige nicht mehr,
weil ich der Heuchelei des Westens
überdrüssig bin; zudem ist zu hoffen,
es mögen sich viele vom Schweigen befreien,
den Verursacher der erkennbaren Gefahr
zum Verzicht auf Gewalt auffordern und
gleichfalls darauf bestehen,
daß eine unbehinderte und permanente Kontrolle
des israelischen atomaren Potentials
und der iranischen Atomanlagen
durch eine internationale Instanz
von den Regierungen beider Länder zugelassen wird.

 Nur so ist allen, den Israelis und Palästinensern,
mehr noch, allen Menschen, die in dieser
vom Wahn okkupierten Region
dicht bei dicht verfeindet leben
und letztlich auch uns zu helfen.

Ce qui doit être dit

Pourquoi me taire, pourquoi taire trop longtemps
Ce qui est manifeste, ce à quoi l'on s'est exercé
dans des jeux de stratégie au terme desquels
nous autres survivants sommes tout au plus
des notes de bas de pages

C'est le droit affirmé à la première frappe
susceptible d'effacer un peuple iranien
soumis au joug d'une grande gueule
qui le guide vers la liesse organisée,
sous prétexte qu'on le soupçonne, dans sa zone de pouvoir,
de construire une bombe atomique.

Mais pourquoi est-ce que je m'interdis
De désigner par son nom cet autre pays
Dans lequel depuis des années, même si c'est en secret,
On dispose d'un potentiel nucléaire en expansion
Mais sans contrôle, parce qu'inaccessible
À toute vérification ?

Le silence général sur cet état de fait
silence auquel s'est soumis mon propre silence,
pèse sur moi comme un mensonge
une contrainte qui s'exerce sous peine de sanction
en cas de transgression ;
le verdict d'"antisémitisme" est courant.

Mais à présent, parce que de mon pays,
régulièrement rattrapé par des crimes
qui lui sont propres, sans pareils,
et pour lesquels on lui demande des comptes,
de ce pays-là, une fois de plus, selon la pure règle des affaires,
quoiqu'en le présentant habilement comme une réparation,
de ce pays, disais-je, Israël
attend la livraison d'un autre sous-marin
dont la spécialité est de pouvoir orienter des têtes explosives
capables de tout réduire à néant
en direction d'un lieu où l'on n'a pu prouver l'existence
ne fût-ce que d'une seule bombe atomique,
mais où la seule crainte veut avoir force de preuve,
je dis ce qui doit être dit.

Mais pourquoi me suis-je tu jusqu'ici ?
parce que je pensais que mon origine,
entachée d'une tare à tout jamais ineffaçable,
m'interdit de suspecter de ce fait, comme d'une vérité avérée,
le pays d'Israël, auquel je suis lié
et veux rester lié.

Pourquoi ai-je attendu ce jour pour le dire,
vieilli, et de ma dernière encre :

La puissance atomique d'Israël menace
une paix du monde déjà fragile ?
parce qu'il faut dire,
ce qui, dit demain, pourrait déjà l'être trop tard :
et aussi parce que nous - Allemands,
qui en avons bien assez comme cela sur la conscience -
pourrions fournir l'arme d'un crime prévisible,
raison pour laquelle aucun
des subterfuges habituels n'effacerait notre complicité.

Et admettons-le : je ne me tais plus,
parce que je suis las de l'hypocrisie de l'Occident ; il faut en outre espérer
que beaucoup puissent se libérer du silence,
et inviter aussi celui qui fait peser cette menace flagrante
à renoncer à la violence
qu'ils réclament pareillement
un contrôle permanent et sans entraves
du potentiel nucléaire israélien
et des installations nucléaires iraniennes
exercé par une instance internationale
et accepté par les gouvernements des deux pays.

C'est la seule manière dont nous puissions les aider
tous, Israéliens, Palestiniens,
plus encore, tous ceux qui, dans cette
région occupée par le délire
vivent côte à côte en ennemis  Et puis aussi, au bout du compte, nous aider nous-mêmes.

Force de l'astérisque

[...] Oui, le vent tourne en Europe, et du coup, le pari européen de François Hollande ne semble plus aussi désespéré. A condition de ne pas tomber dans le travers symétrique à celui de l’Allemagne : s’imaginer qu’on puisse libérer la croissance en laissant filer à l’infini les déficits. La croissance plus la rigueur, voilà le défi.*

*A condition, aussi, que les Grecs n’emportent pas l’ensemble de l’édifice (européen) dans leur chute. Que toute économie soit politique, l’homme malade de l’Europe vient encore d’en administrer la preuve. Au moment où, autres cieux, autres mœurs, les Français se choisissaient un nouveau président, les Grecs se rendaient aux urnes pour rendre leur pays encore plus ingouvernable. (Avec, en prime, l’entrée au parlement d’un parti franchement nazi). En vertu d’une loi électorale baroque, les chefs des principales formations d’une assemblée éclatée, dominée par les démagogues de droite et de gauche, vont se relayer tous les trois jours pour tenter de trouver une improbable majorité. Désastreuse conjonction d’une politique européenne incapable d’offrir d’autre horizon sinon une souffrance sans fin et sans objet, et de l’irresponsabilité chronique d’un pays dépourvu d’une économie réelle, d’une classe politique décente et d’un esprit public digne de ce nom.  

Elie Barnavi - Historien. Marianne2. le, 11.05.2012

Sur le silence des intellectuels


 Sur le silence des intellectuels à l'échelle du débat politique, la journaliste Aude Lancelin, conclut avec intérêt un article, publié dans le magazine "Marianne" le 21 avril 2012, en s'appuyant sur le constat du psychanalyste Roland Gori qui y voit l'expression d'un symptôme grave de la "dégénérescence du champ démocratique" où « la dignité de penser a été confisquée d’une part par la technocratie, avec le pilotage des chiffres, d’autre part par la gestion des émotions collectives, avec une propagande spectaculaire envahissante ».