vendredi 27 février 2009

Scène de Commerce

Décroche un journal du présentoir. Les titres évoquent la lente ascension du chômage vers les sommets de la crise, quelque chose comme ça... Présentation des chiffres de janvier, un supplément littéraire consacré à Simone Weil. Décide de l'acheter. La bibliothèque ne fait plus suivre les journaux pendant les vacances. Entre dans la boutique, avance vers le comptoir, pose la feuille de choux au titre grandiloquent. "S'offre Le Monde qui peut", pensai-je. "Dans cet état", rectifia une autre voix ironique.
_ Bonjour Madame.
Une femme aux lunettes rouges, de formes rectangulaires, cheveux teints en blond et courts, environ cinquante ans, récupère mon journal et le passe sous le scanner de sa machine.
_ Bonjour Monsieur, dit-elle en même temps avec un sourire faussé. Un euro trente.
Je scrute le fond de mon portefeuille. "Un euro trente?" me répétai-je silencieusement en songeant alors que ce satané journal coûtait dix centimes de moins il y a encore deux ans de cela. "Un euro vingt", c'était le prix du "Monde" avant l'envolée du pétrole... Je me faisais chaque fois à l'époque cette étrange réflexion en passant à la pompe. Cela résonnait comme une insondable équation: "un litre d'essence équivaut au prix d'un journal. Qui lit le journal et conduit?" Là-dessus je cherche l'appoint parmi la monnaie qui traîne là sous le tissu et la couture de la fermeture éclair de mon portefeuille. Je lançai d'ailleurs au hasard quelques mots après avoir déposé une pièce de deux euros sur le comptoir:
_ J'ai peut-être la monnaie... attendez... Non!
_ Ce n'est pas grave, répond-elle en jetant la pièce dans le ventre métallique de la caisse enregistreuse. Elle en sort deux pièces jaunes et réhausse ses lunettes. Voila.
Elle me tend la monnaie que je récupère.
_ Merci. Bonne journée, au revoir! lancé-je
_ De même, me répond-elle aussitôt avec ce sourire qui d'un seul coup s'éfondre.
J'énumère, en quittant la boutique, ces formules de politesse ou de réciprocité, d'équité peut-être? Manifestement vides : "de même", "idem", "pareillement", que sais-je encore? Signes du temps.

Le monde du meshugah

"Oulhen, c'est le vent?
_ C'est du vent... Vous connaissez l'expression : c'est du vent.
_ Si vous êtes du vent, cela veut dire que vous parlez pour ne rien dire.
_ Cela me va très bien."
le plan de relance étatsuniens de 787 000 000 000 dollars votés par le Congrès correspond à la dépense d'un million de dollars par jour depuis la naissance supposée du Christ, plus de 90 000 "emplois détruits" en France en ce mois de janvier, deux grandes affiches ornent la façade de l'église saint Louis à Brest : les reliques de sainte Thérèse bientôt en Finistère : "L'amour, c'est tout donner"; en couverture du Magazine Littéraire André Gide, "le plus moderne des classiques", semble-t-il le titre "les nourritures terrestres" serait d'un autre auteur, mais de qui, un anglais? non, elle ne le sait ne s'en souvient, fatiguée, elle demande pour elle-même un repos de cinq minutes,

jeudi 26 février 2009

Le monde du meshugah

à Océanopolis, la semaine du 14 au 21 février, c'était "la Guadeloupe en fête",

mardi 24 février 2009

Le monde du meshugah

matinée ensoleillée au sein de laquelle des tronçonneuses, l'une longue afin d'atteindre et de hacher la céleste mâture pour une coupe plus ou moins parallèle au sol et l'autre de taille normale ou usuelle aux fins d'achèvement, de finition, il s'agit lors de dépecer, axe de coupe perpendiculaire, les branches abattues sur la pelouse, exécutent habilement, professionnellement, le sylvestre silence du jardin voisin, chute verticale, or une ombre s'étire péniblement vers le Nord, aussi légèrement qu'un voile sur la terre du potager en remue ménage, une bêche la retournait, devenant noire et striée et nervurée par les dents de l'outil, au rythme lent et monotone, le tronc comme une carcasse, le ciel s'est assombrit, l'air est devenu frais, forme décharnée, lépreuse et tronquée, et une plume blanche comme une hérétique balafre dans le plumage noir d'un merle,

vendredi 20 février 2009

Le monde du meshugah

le cri rocailleux et répétitif d'une pie pareil au souffle plaintif d'un moteur peinant à démarrer, le pont de l'Harteloire lentement et irrésistiblement embrumé par le panache de fumée d'un pot d'échappement incontinent, une folle queue de gaz un nuage de sable levé dans le désert sur son passage, c'est la nuit puante et étouffante dans la nuit, "c'est ici que l'on fabrique les livres?" demande le garçonnet à sa mère,

lundi 16 février 2009

بـطـاقـة هـويـة


سجِّل
أنا عربي
ورقمُ بطاقتي خمسونَ ألفْ
وأطفالي ثمانيةٌ
وتاسعهُم.. سيأتي بعدَ صيفْ!
فهلْ تغضبْ؟

سجِّلْ
أنا عربي
وأعملُ مع رفاقِ الكدحِ في محجرْ
وأطفالي ثمانيةٌ
أسلُّ لهمْ رغيفَ الخبزِ،
والأثوابَ والدفترْ
من الصخرِ
ولا أتوسَّلُ الصدقاتِ من بابِكْ
ولا أصغرْ
أمامَ بلاطِ أعتابكْ
فهل تغضب؟

سجل
أنا عربي
أنا إسمٌ بلا لقبِ
صبورٌ في بلادٍ كلُّ ما فيها
يعيشُ بفورةِ الغضبِ
جذوري
قبلَ ميلادِ الزمانِ رستْ
وقبلَ تفتّحِ الحقبِ
وقبلَ السّروِ والزيتونِ
.. وقبلَ ترعرعِ العشبِ
أبي.. من أسرةِ المحراثِ
لا من سادةٍ نجبِ
وجدّي كانَ فلاحاً
بلا حسبٍ.. ولا نسبِ!
يعلّمني شموخَ الشمسِ قبلَ قراءةِ الكتبِ
وبيتي كوخُ ناطورٍ
منَ الأعوادِ والقصبِ
فهل ترضيكَ منزلتي؟
أنا إسمٌ بلا لقبِ

سجلْ
أنا عربي
ولونُ الشعرِ.. فحميٌّ
ولونُ العينِ.. بنيٌّ
وميزاتي:
على رأسي عقالٌ فوقَ كوفيّه
وكفّي صلبةٌ كالصخرِ
تخمشُ من يلامسَها
وعنواني:
أنا من قريةٍ عزلاءَ منسيّهْ
شوارعُها بلا أسماء
وكلُّ رجالها في الحقلِ والمحجرْ
فهل تغضبْ؟

سجِّل!
أنا عربي
سلبتَ كرومَ أجدادي
وأرضاً كنتُ أفلحُها
أنا وجميعُ أولادي
ولم تتركْ لنا.. ولكلِّ أحفادي
سوى هذي الصخورِ
فهل ستأخذُها
حكومتكمْ.. كما قيلا؟
إذنْ
سجِّل.. برأسِ الصفحةِ الأولى
أنا لا أكرهُ الناسَ
ولا أسطو على أحدٍ
ولكنّي.. إذا ما جعتُ
آكلُ لحمَ مغتصبي
حذارِ.. حذارِ.. من جوعي
ومن غضبي!

محمود درويش - فلسطين

CARTE D’IDENTITE (Mahmoud Darwich)



Ecris
Je suis arabe
Et le numéro de ma carte est cinquante mille
J’ai huit enfants
Et le neuvième… viendra après l’été !
Es-tu fâché ?

Ecris
Je suis arabe
Et je travaille avec mes camarades dans une carrière
J’ai huit enfants
Je leur extrais le pain,
Les vêtements et les cahiers
De la roche
Et je ne demande pas l’aumône
Devant ta porte
Et je ne m’humilie pas
Devant les marches de tes palais
Es-tu fâché ?

Ecris
Je suis arabe
Je suis un nom sans titre
Patient dans un pays, où tout ce qu’il y a
Vit avec la colère
Mes racines
Avant le temps se sont établies
Avant l’éclosion des ères
Avant le cyprès et l’olivier
… et avant l’herbe
Mon père… est de la famille de la charrue
Non des seigneurs du golf
Mon grand père était paysan
Sans titre… ni fortune
Il m’apprenait la grandeur du soleil avant la lecture
Ma maison est une cabane
Faite de branche et de roseaux
Ma vie te satisfait-elle ?
Je suis un nom sans titre

Ecris
Je suis arabe
La couleur des cheveux… noire
La couleur des yeux… marron
Mes caractéristiques :
Sur ma tête un agal au dessus d’un keffieh
Et ma main, dure comme la roche,
Blesse celui qui la touche
Mon adresse :
Je suis d’un village isolé, oublié
Ses rues n’ont pas de nom
Et tout ses hommes sont dans le champ et la carrière
Es-tu fâché ?

Ecris
Je suis arabe
Tu m’as volé les vignes des mes grands-pères
Et une terre que [sur laquelle] je cultivais
Moi et tous mes enfants
Et tu ne nous as laissé que ces rochers
Ton gouvernement va-t-il les prendre
…Comme on dit ?
Ecris... à la tête de la première page
Je ne hais pas les gens
Et je n’agresse personne
Mais… quand j’ai faim
Je mange la chaire de celui qui m’a volé
Attention... attention... à ma faim
Et à ma colère !

(Trad. Y. Kouzzi)

samedi 14 février 2009

Le monde du Meshugah

jonquilles et tulipes sortent de terre, les premières pousses des rosiers voient le jour, de longues tiges bordeaux,

mercredi 11 février 2009

Le monde du Meshugah

en fumant une cigarette avant de s'en aller travailler, il aura suffit que son frère de Lorraine, pourtant coutumier aux très basses températures, vienne quelques jours à Brest, il prenait froid, le vent rugissait et les arbres, torturés, se déhanchaient, la grêle dévalait les trottoirs comme des billes jetées de leur sac, la bibliothèque universitaire et la future bibliothèque municipale seront reliées par une passerelle, las un parapluie éreinté a été délaissé, cadavre, sur le trottoir en face de l'irrespirable Séphora, plus loin dans sa vitrine un mannequin tient dans sa main gauche une artificielle rose blanche,

mardi 10 février 2009

Le monde du Meshugah

affirmait-il, le souffle chaud expiré sur les doigts frigorifiés, avec une ironique fierté, balayée telle une girouette par les vents s'engouffrant rue de Gourmelen, rue de Paris, route de Quimper, rue Jean Jaurès et rue Albert Louppe,

lundi 9 février 2009

De la l'Illusion du Libre Internet ou de l'Usage du Minitel?

De l'urgence de déménager et créer son "propre réseau" ou la volonté d'être libre:

Conférence de Benjamin Bayart, président de la FDN, militant pour le maintien et l'usage d'Internet libre.
http://www.fdn.fr/minitel.avi

Naufrage

Guidé par l'essence du vide, la faim nous tenaillait. A chaque avancée des crampes d'estomac se faisaient plus durement ressentir. Aucun horizon, aucune échéance à ce malheureux impossible. Dans le vent, la fraîcheur de l'hiver devait nous ramener vers le nord. Mais nous naviguions sous un brouillard épais dans l'ignorance et la crainte d'un espoir insondable, noir. Une prière montait sur toutes les lèvres. A chaque vague du fleuve grondait un océan, notre sort jeté sous les lames et le creux des voilures ainsi que le front des mâts tout prêts à céder. Un homme d'une seule voix se fit entendre pami l'équipage : "Amour, ne vois-tu rien venir ?" La lune rivait parfois sur nous son oeil d'une auguste clareté, faisant naître par endroits l'ombre des récifs, l'illusion d'une rive. "Allez, semblait-elle indiquer, vous autres, hommes, qui bientôt mourrez". "Allez à tous les parfums, ce soir il n'y aura plus d'étoiles".

dimanche 8 février 2009

Like a Hobo (Charlie Winston)

Retour du Hobo

Hobo (pl hobos or hoboes) N Am Fam 1 (tramp) clochard(e) m, f, vagabond(e) m, f 2 (itinérant labourer) saisonnier(ère) m, f.
Un Hobo, mot anglais ou plus exactement américain, lié à la réalité historique des États-unis des années 1930, désigne un Sans Domicile Fixe se déplacant de ville en ville le plus souvent en se cachant dans des trains de marchandises et vivant d'expédients.

Ce mot pourrait trouver comme traduction en français : vagabond et plus précisément chemineau (ou cheminot, mais à ne pas confondre avec l'employé du chemin de fer) sans avoir cependant de véritable équivalent dans la culture française. Son étymologie n'est pas certaine. Certains s'accordent pour dire que hobo est la contraction de homeless bohemia, d'autres affirment qu'il s'agirait plutôt de Houston Bowery.

Pendant la grande dépression, les « hobos ou hoboes » sont des travailleurs itinérants qui sillonnent les états en quête de petits boulots et de bonnes combines. Ils sont un des résultats des changements profonds qui affectent la société américaine du début XXe siècle (industrialisation, urbanisation) et tentent de fuir la misère provoquée par la crise.

Ils voyagent par la route mais aussi dans les trains de marchandises dans lesquels ils montent clandestinement. L'image du hobo est d'ailleurs inséparable de celle du train. Beaucoup de hobos se retrouvent le long des principales lignes ferroviaires dans des points d'accueil plus ou moins improvisés. Ils peuvent alors échanger des informations sur les régions où trouver de l'emploi et mener une vie stable.

Quand ils ne se parlent pas de vive voix, les hobos laissent des symboles dessinés à la craie ou au charbon. Ce système de symboles a pour but d'informer ou d'avertir les autres (endroits pour attraper un train pour dormir, présence fréquente de la police, repas chauds, chiens dangereux, etc.).

Le hobo est par la suite devenu une figure mythique de l'imaginaire américain. C'est un personnage teinté de romantisme, épris de liberté, développant la faculté de survivre en dehors d'une société aliénante dont il n'a pas à subir les contraintes. Le hobo apparait ainsi en premier plan dans les écrits de Kerouac.

vendredi 6 février 2009

Le monde du Meshugah



La place de Strasbourg culmine à 183 mètres


(photos d'archives: Ville de Brest)

jeudi 5 février 2009

Le monde du Meshugah

déjà, corrigeant pantalon et chaussettes et chaussures, tant diluvienne que l'Ancien Testament ne l'aurait reniée, farouche au point de forcer même tout possesseur de parapluie ruisselant à chercher accalmie, refuge sous quelque ombrage, repos à l'abri des devantures de magasins, on profitait pour discuter, encore, fouettée par de puissantes et étonnantes rafales faisant reculer courage et témérité refroidie, valeurs chevaleresques en berne, fuite éperdue, débandade, c'était Waterloo sur Brest, et les rues désertées, toujours la pluie qui n'a de cesse, maintenant, bâtisseuse de flaques et de ruisseaux, de lacs et de torrents, d'occuper la marche, ou bien n'est-ce pas plus sûrement l'angoisse de cette mère qui, ne trouvant plus Maëva, fait dévaler les talons sonores de ses bottes noires, plusieurs fois cette marche retentissante, les quelques degrés de l'escalier séparant la section adulte de celle de la jeunesse de la Bibliothèque Neptune, l'appelant de sa voix aussi irritée qu'inquiète par sa disparition, du tour de passe-passe de sa fille, probablement retournée compulser quelques livres d'images à son insu, l'averse crépitante, musicale, lointaine, une accalmie éphémère, sa reprise,

mercredi 4 février 2009

Le monde du Meshugah

quels métiers pour quelle université? quelle recherche pour quelle université? quels savoirs pour quelle université? ces trois questions seront débattues demain entre quatorze heures et seize heures, il aura neigé, légères peluches volages et billes blanches crépitantes, et les enfants criaient de joie, les fanfaronnes voitures hésitaient sur la chaussée incertaine pareille à des débutantes, écoles assagies et transports en commun au garage, les télévisions nationales siégèrent à double titre sur la côte, neige surprenante et ultime départ du Clémenceau, la pluie bruyante et sauvage était revenue,

Lectrice







Marilyn Monroe lisant attentivement Ulysses de Joyce, en 1956 à Long Island.



La photographie fut prise par Eve Arnold.




mardi 3 février 2009

Le philosophe Vincent Cespedes revient sur l'émission "Paris-Berlin" diffusée sur Arte

« Si ma mémoire est bonne... »
Droit de réponse du philosophe Vincent Cespedes, relatif à l’émission Paris-Berlin du 13 novembre 2008 (ARTE) sur le thème du métissage.

Les propos de M. Zemmour – qualifiant de « ridicule » la remise en cause scientifique du concept de « races » humaines, se disant « pour la répression » au nom de l’« assimilation » républicaine, ou évoquant des « affrontements de bandes ethniques » dans nos banlieues – provoquent de plus en plus de réactions outrées. Pour ma part, ces propos ne m’ont pas surpris ; je connais les idées de M. Zemmour, ainsi que sa façon de fuir les arguments adverses en pratiquant la surenchère dès qu’il se sent acculé.

Je ne compte pas utiliser mon droit de réponse pour lui faire un « procès », car il a déjà eu lieu pendant l’enregistrement de l’émission (90 min.), lors d’une confrontation houleuse entre lui et moi. Je déplore seulement que mes interventions aient considérablement fondues au montage final (58 min.), ce qui non seulement dénature le sens de ma participation à ce débat, mais surtout fait croire que personne n’a réellement déconstruit les énormités prononcées par M. Zemmour.

Si ma mémoire est bonne, j’ai largement fait ce travail sur le plateau. Relevant ses amalgames (distinguant par exemple le « phénotype » et la « race »), j’ai pointé son manque de probité intellectuelle, dénoncé ses provocations et ses affirmations péremptoires, soutenu en cela par Renan Demirkan et Rokhaya Diallo, mais aussi par un public proprement scandalisé, qui a d’ailleurs pris à parti M. Zemmour. Je déplore que l’on ait choisi de tronquer le cœur de la polémique pour mettre en scène le débat en le soumettant à des impératifs superflus (égalité des temps de parole, télégénie d’un duel Blanc/Noire, crédibilité du polémiste Éric Zemmour à maintenir à tous prix parce qu’il en va de la crédibilité du « casting » et du débat lui-même, etc.). Le montage final fausse la réalité du débat que nous avons eu.

Toutes les idées peuvent être exprimées, même les plus nauséabondes, à condition qu’elles soient analysées, débattues et critiquées avec autant de rigueur dans le fond que de vigueur dans la forme. Tel est le tout premier rôle d’un intellectuel – a fortiori d’un philosophe – lors d’un débat télévisé. Si ma mémoire est bonne, cela a été fait avec énergie et conviction tout au long de l’enregistrement. Ce qui me pose problème, ce qui me « choque », c’est qu’il n’en soit presque rien resté au final.

Toutefois, la mémoire étant sélective, subjective et faillible, le « buzz » autour de l’émission gagnant chaque jour de l’ampleur, je demande au diffuseur (Arte) et au producteur (2P2L) de bien vouloir mettre en ligne l’intégralité de l’enregistrement, ou, à défaut, une retranscription fidèle et exhaustive des échanges. Autrement dit : de faire fi du spectacle au profit du sens.

Vincent Cespedes
Paris, 20 novembre 2008


Ce texte paru sur le site Arte.tv, accompagne une vidéo retransmettant l'intégralité du débat.
http://www.arte.tv/fr/accueil/Comprendre-le-monde/paris-berlin/2321286.html

Tribune de Michel Wieviorka en réaction aux propos d'E. Zemmour

Michel Wieviorka : “Eric Zemmour doit être sanctionné "
Article paru dans l'hebdomadaire Télérama

http://www.telerama.fr/idees/michel-wieviorka-eric-zemmour-doit-etre-sanctionne,36411.php

Coup de colère du sociologue Michel Wieviorka, qui ne comprend pas pourquoi les propos tenus la semaine dernière à la télévision par Eric Zemmour sur “les races” et la “hiérarchie des cultures” ne sont pas sanctionnés. Dans cette tribune envoyée à “Télérama”, il demande qu’Arte fasse connaître son indignation, voire que la justice soit saisie.


Par Michel Wieviorka (*)

Au sortir de la Deuxième guerre mondiale, Jean-Paul Sartre expliquait, fort justement, qu'après le nazisme, il n'était plus possible de tenir l'antisémitisme pour une opinion : c'est un crime. Sa remarque peut sans difficulté être étendue au racisme, en général. C'est pourquoi les
récents propos d'Eric Zemmour, sur Arte doivent être relevés. Pour lui, en effet, les races humaines existent, et se voient à la couleur de la peau. La « négation des races » lui est aussi insupportable que la « sacralisation des races » de la période nazie. Ces propos sont racistes
pour moi, sans l'ombre d'une hésitation. Ils le sont parce que les scientifiques, à commencer par les généticiens, ont apporté la démonstration du caractère fallacieux de l'idée de « races » : entre deux supposées races, en effet, la distance génétique n'est pas plus grande que celle qui sépare en moyenne deux individus supposés appartenir à une même « race ». Mais ne pourrait-on, à la décharge d'Eric Zemmour, accepter le raisonnement selon lequel les « races » sont non pas une réalité objective, mais une « construction sociale », une perception partagée dans une société racialisée ? Cette manière de parler de races est fréquente dans le monde anglo-saxon, où de bons esprits parlent de « races » et de « relations de races » sans qu'on puisse le moins du monde les tenir pour racistes. Mais dans ce cas, le propos s'affranchit nécessairement, et complètement, de toute prétention à l'objectivité, il ne s'intéresse qu'aux représentations ou aux perceptions. Ce n'est pas le cas d'Eric Zemmour, qui ne peut donc se réfugier derrière les catégories du débat américain : il a parlé en son nom, et non pas parce que dans la société règnerait l'image de races humaines. Ce n'est pas pour lui une question de construction sociale, mais bien de réalité physique, biologique – la couleur de la peau fonde la race.

Peut-on accepter que des propos comme ceux d’Eric Zemmour soient tenus dans l'espace public, et qui plus est, sur une chaîne prestigieuse – Arte –, connue pour son exigence intellectuelle et symbole de la capacité de la France et de l'Allemagne à travailler ensemble ? Certainement pas, et on attend des dirigeants de cette chaîne, de part et d'autre du Rhin, et au plus haut niveau, qu'ils fassent connaître leur indignation et qu'ils sanctionnent, pourquoi pas jusqu'en allant devant la justice, celui qui se laisse aller à des déclarations racistes, avec pour conséquence de salir leur chaîne et de ternir leur image. Car enfin : les programmes à contenu anti-raciste ne manquent pas, sur cette chaîne, et voici qu'elle accepterait de s'exonérer de ses propres responsabilités en se taisant et en laissant passer l'événement ?

La question vaut pour Arte, elle vaut aussi pour l'ensemble du système audiovisuel. Car ce n'est pas la première fois qu'un individu se permet sur les ondes de tels débordements. Il y a là un phénomène inquiétant. Dans d'autres domaines, on est prompt à s'indigner et à dénoncer le racisme. Ainsi, les cris de singe visant des footballeurs noirs et autres expressions de racisme sont-elles constamment dénoncées et combattues lorsqu'il s'agit des stades. Mais évidemment, il s'agit là de pourfendre le racisme populaire, celui de supporters sans grande éducation. Eric Zemmour, lui, relève de l'univers policé des spécialistes des plateaux de télévision, il est même de ceux qui nous expliquent les arcanes de la vie politique ; il est supposé apporter de l'intelligibilité là où l'actualité appelle décryptage. C'est ce qui le rend intouchable, comme s'il avait tous les droits. Pour lui, comme pour d'autres avant lui, qui appartiennent à la même grande famille de l'audiovisuel, et qui se sont laissés aller à tenir des propos racistes, l'impunité est la règle. Il faut donc le dire très nettement : les responsables de médias qui continuent d'accueillir Eric Zemmour doivent être tenus pour complices, du moins aussi longtemps qu'il n'aura pas été sanctionné par la justice ou, mieux encore, par ces médias eux-mêmes. Arte s'honorerait de faire savoir qu'elle l'interdit de plateau pour une certaine durée, tout comme Nicolas Domenach devrait se sentir sali de continuer à bavarder comme il le fait avec lui sur i>télé.

Je plaide donc pour que les médias fassent eux-mêmes le ménage, faute de quoi leurs campagnes anti-racistes apparaîtront comme pure hypocrisie. Pour pouvoir faire ce ménage, il faut aussi qu'ils se montrent capables de réagir à chaud, quand l’événement a lieu. Il est déjà arrivé, en effet, qu'un animateur dont les valeurs morales ou éthiques sont incontestables se retrouve impuissant sur un plateau de télévision, débordé par les propos d'un invité. Il est vrai qu'il n'est pas facile, instantanément, de trouver les mots et les gestes adaptés à ce type de situation. Peut-être pourrait-on inclure, dans la formation des animateurs ou des journalistes, une préparation à faire face à des dérives comme celle qui nous préoccupe aujourd'hui ?

Certains voudront peut-être faire de cette affaire un problème politique, mettre en cause les orientations d'Eric Zemmour : là est d'autant moins la question qu'il est arrivé dans le passé que des propos racistes soient tenus à la télévision sans qu'on puisse les associer à des positions politiques publiques ou marquées. En fait, ce qui est en jeu est maintenant la dignité et la crédibilité de ceux qui, concernés par cet épisode, resteront silencieux ou passifs.

.
Michel Wieviorka


(*) Michel Wieviorka est directeur d’études à l’EHESS, directeur du CADIS et président de l’Association Internationale de Sociologie

Le Retour des Races - acte 3 -

Le Retour des Races - acte 2 -

Les propos d'Eric Zemmour, par les auteurs d'ARTIMED

Éric Zemmour réhabilite les « races »
Publié le 16 novembre 2008 par Henri Maler, Marie-Anne Boutoleau
ARTIMED

Éric Zemmour, éditorialiste au Figaro, habitué des plateaux télé (dont celui de Laurent Ruquier) assume ouvertement des prises de position réactionnaires, notamment en matière de mœurs et s’oppose ainsi à tout ce qui selon lui entraînerait la décadence de la France : le féminisme, « l’idéologie gay », les arabes et la religion musulmane (voir en « Annexe »).

Mais Zemmour a franchi un pas supplémentaire sur Arte le 13 novembre 2008 alors qu’il était invité de l’émission « impertinente » animée par Isabelle Giordano - « Paris-Berlin, le débat » -, intitulée ce jour-là « Demain, tous métis ? ». Sûr de lui et fort de la complaisance d’Isabelle Giordano, l’éditorialiste multicarte (et qui sans doute le restera…) put affirmer sans être contredit par l’animatrice, que Noirs et Blancs appartenaient à deux « races » différentes et qu’il y aurait une « hiérarchie » entre les cultures [1]. Comme si l’ethnocentrisme et le racialisme étaient des « opinions » comme les autres…

Face à Rokhaya Diallo, présidente (noire, le fait a son importance, du moins quand on a affaire à Zemmour) de l’association « Les indivisibles », à Vincent Cespedes, philosophe (qui s’en était déjà pris à Zemmour par le passé) et à Renan Demirkan, comédienne et écrivaine allemande d’origine turque, l’« impertinent » éditorialiste a argumenté avec un rare aplomb sur le fait qu’il existait des « races » reconnaissables à « la couleur de peau ». Il n’a pas été jusqu’à dire que l’une était supérieure aux autres, mais il s’en est fallu de peu...


- Éric Zemmour : - « Il y a le métissage racial, c’est-à-dire le mélange des races, physiquement. »
- Rokhaya Diallo : - « C’est, quoi, qu’est-ce que c’est les races ? Qu’est-ce que vous entendez par « races » ? »
- Éric Zemmour : - « Si y a pas de races, y a pas de métissage ! »
- Rokhaya Diallo : - « Ben non, parce que peut-être que le deuxième dont vous avez parlé... » [Allusion au métissage des cultures]
- Éric Zemmour : - « ...donc y a pas de question dans ce cas là ! »
- Rokhaya Diallo : - « Non, parce que vous parlez de deux métissages, donc peut-être que le deuxième existe. »
- Éric Zemmour : - « Oui, le deux... »
- Isabelle Giordano et Éric Zemmour, de concert : - « Parce que pour vous Rokhaya, les races n’existent pas ? »
- Rokhaya Diallo : - « Ben non. Enfin je... »
- Vincent Cespedes : - « Pas pour les scientifiques non plus... »
- Isabelle Giordano : - « On écoute la deuxième... la deuxième... »
- Éric Zemmour : - « Non, mais moi ce qui m’intéresse dans cette histoire - je vais très vite - j’ai le sentiment qu’à la sacralisation des races de la période nazie et précédente a succédé la négation des races. Et c’est d’après moi aussi ridicule l’une que l’autre. Qu’est-ce que ça veut dire que ça n’existe pas ? On voit bien que ça existe ! »
- Rokhaya Diallo : - « Mais comment on le voit ? Je ne comprends pas ce que vous voyez... »
- Éric Zemmour : - « Ben à la couleur de peau tout bêtement. »
- Rokhaya Diallo : « Et donc la couleur de peau selon vous fait que moi j’appartiens à une race différente de la vôtre. »
- Éric Zemmour : - « Mais évidemment ! Non mais... que vous redécouvriez... »
- Rokhaya Diallo : - « Bon ben alors... C’est intéressant... »
- Éric Zemmour : - « Ben évidemment, j’appartiens à la race blanche, vous appartenez à la race noire ! »
- Rokhaya Diallo : - « Non, j’appartiens à la communauté française et... »
- Vincent Cespedes : - « Peut-être que ça vous rassure, Éric : ça vous rassure d’appartenir à la race blanche !

Qu’importe si la quasi-totalité des scientifiques de toutes les disciplines ont depuis belle lurette contesté l’existence même de « races », définies par un ensemble de traits distinctifs, au sein de l’espèce humaine ! Éric Zemmour sait ! Et Isabelle Giordano [2], aussi impassible que son sourire, croit animer un simple débat d’opinions individuelles : une question de goûts. Par Saint Philippe Val, et quelques autres grands pourfendeurs des « rumeurs » qui seraient le monopole d’Internet, il suffit de lire l’article de Wikipedia sur les « races », pour acquérir les quelques connaissances qui permettent de faire taire les « rumeurs » propagées par les grands professionnels que l’on entend partout, et notamment sur Arte, une chaîne qui se prévaut d’être au service de la culture !

La suite du « débat » vaut également son pesant d’or. Interrompu au début de l’échange, Zemmour revient sur le deuxième « métissage » dont il voulait parler, et qui, selon lui, est « culturel ». S’il s’accorde à dire qu’il y a toujours eu un métissage culturel en France, il regrette en revanche la disparition de la « hiérarchie des cultures », qui faisait de la culture « française » la culture prédominante et favorisait ainsi l’« assimilation » des populations « étrangères » jusque dans les années 1970. Il explique : « Moi je crains que comme aujourd’hui on a supprimé cette hiérarchie, comme aujourd’hui on estime que toutes les cultures se valent, qu’on est un mélange de différentes cultures égales, et que ça, c’est ça qui nous mènera au multiculturalisme et donc à l’affrontement des cultures et donc des communautés. » Une « thèse » résumée dès son entrée en plateau : l’alternative au « multiculturalisme », « c’est une culture pour des races différentes ! »Est-ce à dire qu’il y aurait plusieurs « races » différentes mais égales entre elles (? ??) alors qu’il y aurait plusieurs cultures (ce que personne ne nie...) mais d’inégale dignité ?

Quant à Isabelle Giordano, soucieuse d’apaiser le « débat » et sans jamais se départir de son ineffable sourire, elle préfère à plusieurs reprises donner le change en insistant sur « [la difficulté] à s’accorder sur les mots »... En 1952, Claude Lévi-Strauss, dans Race et histoire, brochure alors éditée par l’Unesco, réfutait déjà le racialisme qu’il soit biologique ou culturel. Mais sur Arte, c’est désormais une question de mots. Et quelque temps plus tard, poussé dans ses derniers retranchements par Vincent Cespedes, Zemmour se retranche fugitivement derrière un autre mot : « type »...

Constant dans la dénonciation de tout ce qui menace la France virile, ces propos scandaleux d’Éric Zemmour ne sont nullement, dans son cas, un « dérapage », mais bien l’aboutissement d’une carrière toute vouée à la réhabilitation de la France « éternelle », c’est-à-dire blanche, phallocratique et hétérocentrée.

Nul doute que tous les épurateurs de la presse et des ondes (façon Philippe Val et ses amis) vont, à la suite de ces propos, s’étonner de la place envahissante qu’Éric Zemmour occupe dans les médias. Après avoir participé à « Vendredi pétantes », sur Canal+, animée par Stéphane Bern jusqu’en juin 2006, Éric Zemmour se répand au moment où nous écrivons dans l’émission « L’Hebdo » sur Tempo (chaîne de RFO), dans « On n’est pas couché », l’émission animée par Laurent Ruquier sur France 2 et dans l’émission « Ça se dispute », sur I-Télé. Entre autres collaborations dans la presse écrite, Zemmour, passé par Marianne, « éditorialise » depuis 1996 au service politique du Figaro.

On n’ose penser que c’est la défense de la pureté de la race blanche et de la culture franco-française qui a valu à Éric Zemmour d’être en 2006 membre du jury du troisième concours d’entrée à l’ENA (réservé aux salariés du secteur privé ou aux personnes exerçant un mandat électif national ou local) en 2006 [3].

Curieusement, Éric Zemmour, si prompt à disserter sur l’« endogamie » supposée des Turcs ou des Allemands, se montre beaucoup moins prolixe au sujet de l’endogamie, socialement déterminée, des « élites »…

Marie-Anne Boutoleau et Henri Maler

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Annexe : quelques « pensées » d’Éric Zemmour

Épouvanté par ce qu’il considère être une « féminisation »de la société qui entraînerait la décadence d’un Occident viril, Éric Zemmour avait déjà consacré un ouvrage entier en 2006 [4] à la dénonciation des féministes (« Le féminisme porte en lui comme tous les mots en "-isme", un totalitarisme » [5]) et de l’« idéologie gay ». En « homme » , il s’était alors vanté sur le plateau de Thierry Ardisson de ne jamais changer les couches-culottes de son enfant, afin de ne pas perdre sa virilité en s’abaissant à effectuer cette tâche « féminine » [6].

En 2008, Zemmour revient avec un roman, Petit frère, dans lequel il dénonce la « perversité » de l’antiracisme dont il prétend « faire le procès », en se référant entre autres à Alain Finkielkraut pour qui « l’antiracisme est le communisme du XXIe siècle ». Dans ce livre, Zemmour part en croisade contre la « défrancisation » : « chacun se sent de moins en moins français - je le montre dans la langue, voyez, ils parlent un français de plus en plus abâtardi. » Qui « ils » ? Les jeunes, et en particulier ceux des quartiers populaires et des banlieues, surtout s’ils sont « Arabes ». Pour Zemmour, c’est la fin de la « nation » française, et les guerres tribales nous menacent d’autant plus que désormais les vrais « Français » seraient minoritaires dans notre pays, et forcés de « s’adapter » aux coutumes - forcément « sauvages » - des nouveaux arrivants, comme le Ramadan (Propos tenus et thèse défendue lors de l’émission « Les Grandes gueules », sur RMC, le 7 janvier dernier, à écouter sur Dailymotion).

Notes
[1] Notons au passage que l’intitulé même de l’émission : « Demain, tous métis ? » portait lui-même à confusion, sous entendant par l’utilisation de la forme interrogative que nous n’étions pas déjà tous peu ou prou « métis », comme si certains appartenaient à des « races » (encore) pures…

[2] Dont la biographie, sur le site d’Arte, dit assez la compétence sur un sujet d’une telle importance : « Après des débuts à "Bouillon de Culture" puis à "Demain", Isabelle devient en 92 et pour 10 ans, la Dame du Cinéma de Canal+. Rôle qu’elle a repris pour F2 en 06-07 avec l’émission "Jour de fête", après avoir animé le "Fabuleux destin" sur F3 pendant 2 ans. Elle s’est aventurée à la radio sur France Inter en 94 avec Planète Livre puis à Europe 1. Revenue sur France Inter en 03 dans le "Fou du Roi", elle a créé le 1er RV à l’écoute des ados en 04, le "Monde selon wam", récompensé par les Lauriers d’or du Sénat. Elle est l’auteur de "Martine, portrait intime" (02), "Romy Schneider" (03), "Les bonnes choses de la vie" (04) et "Voyage au pays des psys" (06). »

[3] Selon une note publiée en 2006 sur le site du Centre de Préparation au concours d’entrée à l’ENA de Bordeaux intitulée « Éléments d’information sur les membres du jury 2006 » et encore disponible au moment où nous écrivons.

[4] Le premier sexe, aux éditions Denoël.

[5] Interview d’Éric Zemmour sur le site d’Actualité du livre le 7 mai 2006.

[6] Lire à ce sujet « Les choses en main, lettre ouverte à Éric Zemmour et à tous ceux qui se sont contentés de naître », par Patience Philips sur le site du collectif « Les mots sont importants ». Lire aussi : « Mais pourquoi est-elle si méchante ? » par Vincent Cespedes sur le site de Sisyphe et « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire (ou la violence ordinaire d’Éric Zemmour) » sur le site des « Chiennes de garde ».

Le Retour des Races - acte 1 -

dimanche 1 février 2009

Le Tigre ou la Fouine

Cela devait arriver... Marc L. en a fait le premier l'expérience en France. (voir le lien suivant: http://www.le-tigre.net/Marc-L.html). Le tigre, cet animal majestueux déifié dans certaines régions du monde pour son allure et son élégance, ces longues rayures noires sur le dos, ses pleines moustaches, son poil rouge flamboyant et sa poitrine divinement blanche, prit certes des traits plus "cabots" en désignant en France les brigades du "père Clémenceau" en la personne de ces incorruptibles de la nation. Mais cette fois, il s'est transformé en un animal plus ingrat, plus petit, plus lâche, informe, en frappant bien sûr un grand coup mais si facilement, probablement grâce aux griffes dont il est doté. Il n'est pas moins qu'une fouine dans cette affaire et l'équipe à l'initiative de tout cela aurait bien pu s'octroyer un autre nom d'animal. Un carnivore? assurément! Mais une hyenne ou un chacal: une charogne, quoi... Le petit tigre impuissant dont il est question ici se définit comme un "curieux magazine curieux" qui piste ses proies sur le net, certes comparable à une jungle. "Le prédateur" derrière lequel se cache peut-être une équipe de nouveaux flics à la mode, d'artistes contemporains, a ainsi établi et publié pour la première fois, dans ses colonnes de papier et son site, le portait d'un de ces internautes parfaitement inconnu qui aura malheureusement égrainé ses traces sur la toile. L'animal aura bien sûr confirmé ce que nous savions déjà à savoir que le net constitue une extansion de la sphère publique et regorge d'informations sur ses usagers. Souvenons-nous en somme de cette maxime que certains d'entre nous pourraient regretter: "les paroles s'envolent, les écrits restent". Les moteurs de recherche, tels Google ou autre, les sites de "réseautage social" comme Facebook, Myspace, etc. (qui amènent d'ailleurs à s'interroger sur "le réseauteur" et le "réseauté") les documents numériques: pétitions, photos, circulant çà-et-là sont autant d'éléments qui peuvent être utilisés à charge contre soi. On peut se demander si ce coup de griffe n'est pas le premier d'une longue série de biographies du genre, d'autant que cette pratique est totalement légale dans la mesure où les informations spécifiées sont "librement accessibles" et tout à fait inattaquables sur un plan juridique. Le Tigre nous rappelle donc que nous sommes fichés, mais pas forcément par ceux que nous croyons: par nos proches, nos semblables et tout cela peut s'exprimer sous différentes formes ou à différentes fins, sous l'angle du voyeurisme, sous couvert d'une demande de renseignement, de l'innocence du savoir, de la vengeance... Et ce débalage peut se faire sur la place publique comme devant la lucarne secrète et solitaire d'un simple écran d'ordinateur. Il apparaît aussi nécessaire de considérer cet espace avec prudence, à défaut d'une législation extérieure, disons arbitraire, ou d'une meilleure maîtrise des informations données et échangées, de façon à ce qu'elles ne soient pas "traçables" et encore moins exploitables. Mais cela ne montre-t-il pas les contraintes d'un espace relativement récent et méconnu, apparemment très libre et flexible, ne présentant aucune réelle limite ? On conçoit que cet espace devienne ainsi le lieu de toutes les ambitions et de tous les fantasmes, l'objet d'une nouvelle fable où la fouine se prendrait pour un tigre.

M.Le Chat

Une Expérience sur la Perception Auditive

Le musicien de rue était debout dans l'entrée de la station de métro de L'Enfant Plaza à Washington DC. Il a commencé à jouer du violon. C'était un matin froid, en janvier 2007. Il a joué durant quarante-cinq minutes. Pour commencer, la chaconne de la 2ème partita de Bach, puis l'Ave Maria de Schubert, du Manuel Ponce, du Massenet et de nouveau Bach. A cette heure de pointe, vers 8h du matin, quelque mille personnes ont traversé ce couloir, pour la plupart en route vers leur boulot. Après trois minutes, un homme d'âge mûr a remarqué qu'un musicien jouait. Il a ralenti son pas, s'est arrêté quelques secondes puis a démarré en accélérant. Une minute plus tard, le violoniste a reçu son premier dollar : en continuant droit devant, une femme lui a jeté l'argent dans son petit pot. Quelques minutes ensuite, un quidam s'est appuyé sur le mur d'en face pour l'écouter mais il a regardé sa montre et a recommencé à marcher. Il était clairement en retard. Celui qui a marqué le plus d'attention fut un petit garçon qui devait avoir trois ans. Sa mère l'a tiré, pressé mais l'enfant s'est arrêté pour regarder le violoniste. Finalement sa mère l'a secoué et agrippé brutalement afin que l'enfant reprenne le pas. Toutefois, en marchant, il a gardé sa tête tournée vers le musicien. Cette scène s'est répétée plusieurs fois avec d'autres enfants. Et les parents, sans exception, les ont forcés à bouger. Durant les trois quarts d'heure de jeu du musicien, seules sept personnes se sont vraiment arrêtées pour l'écouter un temps. Une vingtaine environ lui a donné de l'argent tout en en continuant leur marche. Il a récolté 32 dollars. Quand il a eu fini de jouer, personne ne l'a remarqué. Personne n'a applaudi. Seule une personne l'a reconnu sur plus de mille personnes. Personne ne savait que ce violoniste était Joshua Bell, un musicien très fameux. Il a joué dans ce hall les partitions les plus difficiles jamais écrites avec un Stradivarius de 1713 valant 3,5 millions de dollars. Deux jours avant de jouer dans le métro, sa prestation au théâtre de Boston affichait complet avec des prix avoisinant les 100 dollars la place.

La prestation de Joshua Bell jouant incognito dans une station de métro a été organisée par le Washington Post dans le cadre d'une enquête sur la perception, les goûts et les priorités d'action des gens. Les questions étaient : dans un environnement commun, à une heure inappropriée, pouvons-nous percevoir la beauté ? Nous arrêtons-nous pour l'apprécier ? Reconnaissons-nous le talent dans un contexte inattendu ? Une des possibles conclusions de cette expérience pourrait être : si nous n'avons pas le temps pour nous arrêter et écouter un des meilleurs musiciens au monde jouant quelques-unes des plus belles partitions jamais composées, à côté de combien d'autres choses passons-nous ?
Dr M. Vatani

Aural Perception. DC Metro's Experience

Washington Post's aural experience made in the DC Metro. The famous violonist Joshua Bell plays in the Metro and everybody ignores him.