dimanche 14 octobre 2012

Au bureau, le présentéisme fait des ravages

En entreprise, on ne fait plus l'appel comme à l'école. Les absences et les horaires laxistes sont néanmoins remarqués et négativement connotés. Quand ils ne sont pas pointés. A l'inverse, la présence est d'autant louée qu'elle dépasse les normes exigées.

Etre à son poste à 20 heures est un signe d'abnégation, de forte implication dans son travail. Peu importe que la productivité de l'individu concerné n'ait pas été au top durant la journée. Qu'il soit un habitué des pots de service ou de la machine à café.

En France, en tout cas. Ailleurs, en Amérique du Nord, par exemple, la situation est tout autre. Un jeune ingénieur, fraîchement arrivé dans une entreprise du Nouveau Monde après quelques années laborieuses dans l'Hexagone, s'est ainsi fait tancer pour ne pas avoir posé gomme, crayon et clavier peu après ce qui serait ici considéré comme l'heure du goûter. " Etes-vous malade ? Avez-vous des difficultés ?" fut demandé à l'employé qui se pensait consciencieux.

Et pour cause. Le présentéisme, loin d'être souhaitable, ferait des ravages, a-t-on calculé outre-Atlantique. Qu'il soit le fait de personnes qui viennent travailler alors qu'elles feraient mieux de rester chez elle pour se soigner. Ou de salariés zélés qui demeurent au bureau plus que ce qui serait strictement nécessaire, parce que, pensent-ils, leur carrière l'exige.

Productivité Dégradée
Or un salarié trop présent ne rapporte en moyenne rien à l'entreprise, selon des études menées par Ron Goetzel, chercheur à l'université Cornell (Etats-Unis). Au contraire, il lui coûte. Car il dégrade la productivité d'une équipe. Le salarié abusivement présent finit par pécher par manque de concentration, piètre communication, travail à refaire. " Les coûts liés au présentéisme représentent de 18 % à 60 % des coûts qu'un employeur doit supporter en raison des problèmes de santé de ses salariés", décrit M. Goetzel.

Alors, faut-il se réjouir que le taux d'absentéisme soit au plus bas depuis cinq ans, selon le quatrième baromètre publié en septembre par Alma Consulting, spécialiste des études de coût ? " L'absentéisme est un indicateur du climat social et un sujet déterminant dans l'évaluation de la bonne santé d'une organisation", commente Vincent Taupin, président de cette société de conseil.

Pas forcément, montrent les études précédentes. Particulièrement en période de crise, quand il est tentant de forcer sa nature. Par crainte de perdre son emploi. Quitte à mettre sa santé et sa société en danger.

Ma vie en boîte kahn@lemonde.fr

Marseille : des Roms déjà chassés jeudi par des habitants à nouveau évacués

La police a procédé mardi 2 octobre à l'évacuation en urgence d'une trentaine de Roms installés dans le nord de Marseille sur un parking géré par la ville, a annoncé la préfecture des Bouches-du-Rhône, après leur fuite jeudi d'un précédent camp sous la pression d'habitants.

"La police nationale a procédé à l'évacuation du campement en exécution d'un arrêté municipal d'expulsion motivé par la dangerosité du site", a précisé la préfecture dans un communiqué. Elle indique que ces familles "ont décliné" l'aide au retour qui leur a été proposée par les services de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) et, refusé "une formule d'hébergement en hôtel pour quarante-huit heures" présentée "aux familles des 13 enfants présents sur le site". La mairie de Marseille avait déposé plainte dès leur installation dimanche "pour occupation illicite et dégradation de bien public".

Jeudi soir, ces Roms avait été chassés de leur campement par la pression d'habitants hostiles de la cité des Créneaux, dans le 15e arrondissement de Marseille. Après le départ des familles, les affaires qu'ils n'avaient pas emportées avaient été incendiées.

Une enquête judiciaire a été ouverte pour déterminer les circonstances de ce premier départ et du petit incendie qui a suivi. Deux personnes ont été entendues en qualité de témoin samedi. Selon le parquet, elles ont affirmé avoir tenté de faire enlever les déchets dans la soirée de jeudi, après le départ des Roms. En l'absence de réponse, ils ont mis le feu à des détritus qui se trouvaient sur le campement, une version corroborée par le rapport de police, qui n'avait pas constaté de violences physiques et n'avait interpellé personne.

mardi 2 octobre 2012

Corruption : quatre policiers de la BAC de Marseille arrêtés

 Le Figaro, 02.10.2012

Ces enquêteurs, qui ne sont pas officiers de police judiciaire, sont soupçonnés de «vols et extorsions en bande organisée, violences aggravées, acquisition et transport de stupéfiants».

Une voiture sort de l'enceinte de la brigade anti-criminalité du nord de Marseille.

Quatre policiers de la BAC nord de Marseille ont été interpellés puis placés en garde à vue mardi matin par la police des polices (DGPN) pour une affaire présumée de corruption. Il s'agit d'enquêteurs de l'équipe de jour de la BAC qui ne sont pas officiers de police judiciaire. Leur garde à vue pourra durer jusqu'à 96 heures. La DGPN a notamment fouillé les vestiaires de ces enquêteurs ainsi que leurs domiciles, a précisé le procureur de la République. Divers documents ont été saisis à cette occasion. D'autres interpellations sont prévues, a par ailleurs indiqué le magistrat. Selon une source proche de l'enquête, sept policiers sont visés au total.

Selon le porte-parole de la DGPN, Pascal Garibian, les interpellations se sont déroulées dans le cadre d'une commission rogatoire pour «vols et extorsions en bande organisée, violences aggravées, acquisition et transport de stupéfiants». Les deux premiers chefs, de nature criminelle, sont passibles respectivement de 15 et 20 ans de réclusion. L'affaire a débuté en novembre 2011 quand la justice a eu vent, via le préfet de police de l'époque, Alain Gardère, et la délégation régionale de l'IGPN à Marseille, de «faits troublants» et de «renseignements assez convergents» concernant des fonctionnaires de la BAC nord. Une information judiciaire menée par deux juges d'instruction avait été lancée le 22 février.

Les policiers sont soupçonnés d'avoir volé des produits stupéfiants ou de l'argent prélevés sur des dealers qu'ils avaient interpellés, ou de s'en être fait remettre par eux, et d'avoir fait de même avec des vendeurs de cigarettes à la sauvette. «Un certain nombre d'entre eux, apparemment, se payaient sur la bête ou prélevaient leur dîme en espèces ou en nature à des fins sans doute personnelles, ou peut-être pour accomplir leur travail d'infiltration du milieu délinquant», a affirmé M. Dallest. Le magistrat a précisé que le dossier dépassait le simple «fait individuel» mais qu'on était «dans une pratique assez répandue au sein de ce service et depuis assez longtemps», évoquant des «faits troublants, très suspects», qui se sont déroulés dans Marseille intra-muros.

 «Une instruction criminelle de vaste ampleur»
«Pour l'instant, a ajouté le procureur, nous sommes dans une instruction criminelle de vaste ampleur, qu'il faudra approfondir ultérieurement», soulignant que si des faits nouveaux étaient avérés - la corruption, notamment, n'est pour l'instant pas visée par l'instruction -, «ils feront l'objet d'un réquisitoire supplétif». Évoquant la motivation des fonctionnaires interpellés, M. Dallest a lancé plusieurs hypothèses: «L'appât du gain», «rendre service» ou «des raisons professionnelles d'infiltration», soulignant qu'à ce stade de l'enquête la hiérarchie n'était pas impliquée. «Il ne faut pas stigmatiser l'ensemble des fonctionnaires d'un service mais déterminer s'il y a eu des brebis galeuses au sein de ce service», a-t-il martelé, ajoutant que tout le travail d'enquête serait de «dépasser les rumeurs, les accusations, le qu'en-dira-t-on».

Cette affaire survient alors que les têtes viennent de changer au sommet de la police marseillaise, avec l'arrivée d'un nouveau directeur départemental de la Sécurité publique, Pierre-Marie Bourniquel, d'un nouveau préfet de police des Bouches-du-Rhône, Jean-Paul Bonnetain, et d'un nouveau directeur de la police judiciaire, Christian Sainte. Pour David-Olivier Reverdy, représentant zonal adjoint du syndicat de policiers Alliance, «il est urgent d'attendre maintenant le résultat de l'enquête. S'il y a une tâche dans un service, on ne peut jeter l'opprobre sur toute la police marseillaise comme on a souvent tendance à le faire».

Début septembre, un comité interministériel sur la criminalité à Marseille, présidé par le premier ministre Jean-Marc Ayrault, avait réuni une quinzaine de ministres, notamment Manuel Valls (Intérieur), Christiane Taubira (Justice), dans la deuxième ville de France, théâtre de multiples règlements de comptes souvent liés au trafic de drogue. Une opération «mains propres» avait déjà eu lieu dans la police marseillaise à l'été 2010 sur fond de coup de filet dans le milieu du grand banditisme.

Non au traité budgétaire européen !

 Le Monde 02.10.2012.

Depuis 2008, l'Union européenne (UE) fait face à une crise économique sans précédent. Contrairement à ce que prétendent les économistes libéraux, cette crise n'est pas due à la dette publique. Ainsi, l'Espagne et l'Irlande subissent aujourd'hui les attaques des marchés financiers alors que ces pays ont toujours respecté les critères de Maastricht. La montée des déficits publics est une conséquence de la chute des recettes fiscales due en partie aux cadeaux fiscaux faits aux plus aisés, de l'aide publique apportée aux banques commerciales et du recours aux marchés financiers pour détenir cette dette à des taux d'intérêt élevés.

La crise s'explique également par l'absence totale de régulation du crédit et des flux de capitaux aux dépens de l'emploi, des services publics et des activités productives. Elle est entretenue par la Banque centrale européenne (BCE) qui appuie sans conditions les banques privées, et exige à présent une "stricte conditionnalité" d'austérité des Etats lorsqu'il s'agit de jouer le rôle de "prêteur en dernier ressort". En outre, cette crise est aggravée par le dumping fiscal intra-européen et l'interdiction qui est faite à la BCE de prêter directement aux Etats pour des dépenses d'avenir, au contraire des autres banques centrales dans le monde comme la Federal Reserve américaine. Enfin, la crise est renforcée par l'extrême faiblesse du budget européen et son plafonnement au taux ridiculement bas de 1,24 % du PIB.

François Hollande, après s'être engagé pendant la campagne à renégocier le traité européen, n'y a en fait apporté aucun changement, et choisit aujourd'hui de poursuivre la politique d'austérité entamée par ses prédécesseurs. C'est une erreur tragique. L'ajout d'un pseudo-pacte de croissance, aux montants réels dérisoires, s'accompagne de l'acceptation de la "règle d'or" budgétaire défendue par Merkel et Sarkozy qui condamnera toute logique de dépenses publiques d'avenir et conduira à mettre en place un programme drastique de réduction de l'ensemble des administrations publiques.

En limitant plus que jamais la capacité des pays à relancer leurs économies et en leur imposant l'équilibre des comptes publics, ce traité est porteur d'une logique récessive qui aggravera mécaniquement les déséquilibres actuels. Les pays qui souffrent de l'effondrement de leur demande intérieure seront amenés à réduire plus fortement encore leur demande publique. Alors que plusieurs Etats membres sont déjà en récession, cela menacera davantage l'activité et l'emploi, donc les recettes publiques, ce qui creusera in fine les déficits. Ainsi, l'OFCE prévoit déjà 300 000 chômeurs de plus en France fin 2013 du seul fait de l'austérité. A moyen et à long terme, cela hypothéquera la transition sociale et écologique qui nécessite des investissements considérables.
Au nom d'une prétendue "solidarité européenne", le traité organise de fait la garantie par les Etats des grands patrimoines financiers privés. Il grave dans le marbre des mesures d'austérité automatiques, imposées aux représentants des peuples, en contraignant leurs décisions budgétaires, dictées par une instance non élue.

Le Mécanisme européen de stabilité (MES), institution antidémocratique par excellence, pourrait proposer des prêts à des taux un peu moins élevés (5 % en moyenne). Mais ces prêts seraient conditionnés à l'application d'une austérité drastique imposée aux peuples ! La garantie publique des investisseurs privés ne fait qu'encourager la spéculation, alors qu'il faudrait lui briser les reins en sortant de leurs mains la dette publique. Le constat est sans appel : l'austérité est à la fois injuste, inefficace et antidémocratique.

Nous pouvons faire autrement. L'avenir de l'Europe mérite un débat démocratique sur les solutions de sortie de crise. Une expansion coordonnée de l'activité, de l'emploi et des services publics serait aujourd'hui possible en Europe.

Pour que l'UE mette en oeuvre cette politique, il est urgent de réformer et de démocratiser ses institutions. Un Fonds européen de développement social et écologique, à gestion démocratique, pourrait accentuer cette dynamique. De plus, l'UE pourrait mettre en place un contrôle de la finance.
Les défis sociaux et écologiques sont immenses. Il est possible de défaire le sombre bilan des politiques libérales d'une France qui comprend 5 millions de chômeurs et 10 millions de pauvres. Pour s'en donner les moyens, il faut briser l'étau des marchés financiers et non leur donner des gages. C'est pourquoi nous refusons la ratification du traité européen sur la stabilité, la coordination et la gouvernance.

Le plaidoyer de M. Ayrault pour le traité européen

Jean-Marc Ayrault et Alain Vidalies, ministre chargé des relations avec le Parlement, le 25 septembre à l'Assemblée nationale.

Il n'a pas l'intention de s'étendre. Jean-Marc Ayrault devait se limiter à une "déclaration sur les nouvelles perspectives européennes" de moins d'une demi-heure, mardi 2 octobre à l'Assemblée nationale. Le premier ministre, qui ouvre la discussion parlementaire sur la ratification du traité européen de stabilité budgétaire – suivie, la semaine suivante, de l'examen du projet de loi organique sur la gouvernance des finances publiques –, se trouve en première ligne pour affronter ce débat politiquement sensible.

Sa déclaration donnera lieu à un débat – vingt-quatre orateurs sont inscrits –, mais ne sera pas soumise au vote des députés, lequel aurait permis aux récalcitrants de gauche de soutenir le gouvernement pour se prononcer, ensuite, contre la ratification du traité. "Si on multiplie les votes, on multiplie les risques de confusion, explique-t-on à Matignon. Un seul vote, c'est la meilleure façon de mettre les parlementaires devant leurs responsabilités."
La question a cependant fait débat au sein de la majorité – le ministre délégué aux affaires européennes, Bernard Cazeneuve, plaidait pour un vote solennel qui engagerait la majorité –, jusqu'à être tranchée au nom d'un argument imparable : si vote il y avait à l'Assemblée, comment expliquer qu'il n'y en ait pas un, aussi, au Sénat ? Et, là, pas de majorité.

"LE TEXTE EST INCHANGÉ, MAIS IL EST COMPLÉTÉ"
L'exécutif entend cependant obtenir, avec la ratification du traité, un appui à la politique de "réorientation" européenne engagée par le chef de l'Etat. "Si nous condamnons l'Europe à l'impuissance, si nous refusons toute avancée au motif de celles que nous attendons encore, ce seront les forces du repli qui progresseront le plus vite", devait plaider M. Ayrault.
Alors que François Hollande a l'intention de rester discret sur le sujet, Matignon souligne que l'enjeu concerne autant le chef de l'Etat, qui avait assuré pendant la campagne qu'il renégocierait le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), mais n'a pas été en mesure de le faire formellement.
Ceux qui ont suivi le dossier européen le reconnaissent. "Sur le traité, il y avait deux façons de procéder : soit la renégociation du traité lui-même, soit un ajout au traité. C'est la voie du rééquilibrage externe qui a été choisie, dictée par le vote par référendum des Irlandais, approuvant la ratification, confie un conseiller. Objectivement, ça fermait la porte à la renégociation. Il est clair que le texte est inchangé par rapport au précédent, mais il est complété."
Le chef du gouvernement évoque désormais un traité "rééquilibré" par le pacte de croissance. "J'entends encore : mais qu'est-ce qui a changé depuis le mois de juin, puisque le texte du traité est identique ? Mais tout. C'est l'économie générale de la réponse à la crise qui a été bouleversée", devait arguer M. Ayrault, invoquant les nouvelles dispositions avancées par la Banque centrale européenne (BCE) et son président, Mario Draghi.
Conformément à la campagne menée ces dernières semaines par l'exécutif, notamment par M. Cazeneuve, auprès des parlementaires socialistes, ce débat est présenté comme une étape : "Ce paquet européen solde-t-il toutes nos ambitions pour l'avenir ? Non. Mais cette étape est-elle nécessaire pour que s'enchaînent les suivantes ? La réponse est oui", devait exhorter le chef du gouvernement.
"Ce n'est pas un traité sec", insistent les émissaires de l'exécutif, qui se démènent pour limiter les déperditions de voix à gauche. "Nous sommes dans la vitrine. Une bonne partie de nos partenaires observe ce qui va se passer. C'est un critère, à leurs yeux, de la capacité du gouvernement à tenir ses engagements", observe l'un d'entre eux.
Même si l'argument avancé est celui de la crédibilité du pays devant les instances et les pairs européens – et devant les marchés –, l'enjeu se situe bien sur la scène nationale. L'Elysée comme Matignon souhaitent s'éviter un remake des déchirements du traité constitutionnel européen de 2005, que la brièveté des opérations ne devrait néanmoins pas autoriser cette fois-ci. L'exécutif redoute surtout de se voir placé en situation de faiblesse au Parlement cinq mois après son installation.

"UNE QUESTION DE COHÉRENCE"
La gauche sera-t-elle en mesure de faire adopter seule les deux textes, alors que la droite se fera un plaisir de voter pour un traité négocié par le précédent président de la République ? "Nous allons bien entendu voter un traité qui a été signé par Nicolas Sarkozy. C'est une question de cohérence", répètent à satiété et avec un malin plaisir les responsables de l'UMP.
Jusqu'au scrutin public, prévu mardi 9 octobre, les chefs de la majorité n'entendent pas relâcher leurs efforts. "Il faut qu'il soit adopté le plus largement possible", insiste-t-on à Matignon, soit par une majorité absolue des voix de gauche.
De quel côté pencheront les "silencieux", comme on les appelle à Matignon, où l'on peinait encore, ces dernières heures, à établir un pointage exact ? A l'Elysée, on estime qu'une vingtaine de voix de députés proches de Benoît Hamon devraient faire défaut. Bruno Le Roux, le président du groupe PS de l'Assemblée, ne se hasarde à aucun pronostic : "Ça peut encore bouger", assure-t-il.
Le premier ministre devait, mardi matin, intervenir devant le groupe socialiste. Exceptionnellement, son discours sera mis en ligne dans la foulée. A l'issue de celui-ci, le groupe se prononcera par un vote, qui arrêtera la position officielle. En mettant alors ceux qui voudraient s'en démarquer devant leurs responsabilités. "Il n'y a pas de pressions, jure l'entourage de M. Ayrault. Il y a beaucoup de discussions mais il n'y a pas de pressions." Seulement de pressantes exhortations.

samedi 29 septembre 2012

La gauche dans tous ses états

De Robespierre à Blum, Simone Weil ou Cohn-Bendit, le parti du progrès a offert de multiples nuances depuis le XVIIIe siècle. D'analyse en portrait croisé, Jacques Julliard renouvelle en profondeur notre vision de la politique française. Extraits.

Manifestation du Front Populaire conduite par Léon Blum (au centre), place de la Nation, le 14 juillet 1936 - YLI/SIPA Manifestation du Front Populaire conduite par Léon Blum (au centre), place de la Nation, le 14 juillet 1936 - YLI/SIPA
Les Gauches françaises. 1762-2012 : histoire, politique et imaginaire* est la première synthèse sur les gauches françaises, du XVIIIe siècle à nos jours, des philosophes des Lumières à François Hollande. Notre éditorialistes, Jacques Julliard, montre ce que la gauche a retenu de chaque période historique : l’idée du progrès du XVIIIe siècle finissant, les droits de l’homme de la Révolution, le parlementarisme de la monarchie censitaire, le suffrage universel de 1848, la laïcité de la IIIe République, la civilisation du travail du Front populaire, la patience du pouvoir de François Mitterrand. Ainsi se sont nourries quatre gauches : libérale, jacobine, collectiviste, libertaire.

EXTRAITS

La gauche en trois définitions :

1. La gauche est née de la rencontre de deux grandes idées, l'idée de progrès, l'idée de justice. La première est un produit de la raison judéo-chrétienne, qui s'est incarnée dans l'esprit scientifique, auquel les Lumières du XVIIIe siècle et surtout l'Encyclopédie ont donné un nouvel élan, grâce à son prolongement pratique : la technique. La seconde idée est le fruit d'un sentiment que l'on peut dire éternel, dont le mouvement ouvrier naissant, victime d'une société profondément inégalitaire, a fait au XIXe siècle une exigence fondamentale : le sentiment de justice. Otez l'une ou l'autre de ces deux idées, et il ne reste rien de ce que l'on appelle la gauche. Sans le progrès, elle n'est plus qu'une entreprise de bienfaisance, incapable de s'attaquer aux causes de l'injustice. Sans la justice, elle se réduit à un lobby technocratique, qui fait une confiance aveugle à l'évolution naturelle de la société moderne. [...]

2. Mais nous n'avons considéré ici que l'aspect socio-scientifique de la question. Cette montée de la philosophie du progrès va de pair avec l'individualisme, celui qui s'affirme avec la Révolution française. La philosophie du progrès s'associe à l'épanouissement politique et moral de l'individu, alors que la doctrine absolutiste de l'Ancien Régime donne la priorité aux valeurs communautaires, celles qui reposent dans la famille, la corporation, la province et l'Etat lui-même. La «révolution des droits de l'homme» (Marcel Gauchet) est essentiellement une révolution des individus. Ce sont eux et eux seuls qui sont porteurs de droits et qui, à ce titre, constituent la cellule de base de la société.

3. En outre, cet individualisme a partie liée à la démocratie, considérée comme doctrine de la souveraineté du peuple. C'est l'objet même de la Révolution française que l'affirmation de cette souveraineté qui sera longtemps contestée par les partisans du principe monarchique. Lorsque les états généraux se proclament Assemblée nationale, puis Assemblée constituante, ils affirment de façon éclatante un principe nouveau et même, par excellence, le principe des temps nouveaux. Il serait anachronique d'affirmer que le principe de la souveraineté populaire a été imposé par la gauche ; mais c'est en référence à ce principe que la gauche prend corps ; et c'est en s'en réclamant qu'elle s'affirme tout au long du XIXe siècle.

La religion cachée de la gauche

L'omnipotence de la politique, à tout le moins son «omnicompétence», est depuis plus de deux siècles un des critères distinctifs les plus sûrs entre la gauche et la droite. «Tout est possible», s'écrie Marceau Pivert en 1936 après le succès électoral du Front populaire ; «Tout est politique», dit-on en 1968. De telles propositions ne sont sans doute pas acceptées par tous les hommes de gauche. Dans toute limitation du champ politique, l'homme de gauche aperçoit cependant toujours quelque complot ourdi contre la souveraineté populaire ; il y a dans son subconscient l'image de la pâte humaine conçue comme la cire molle de Descartes ou la page blanche de Mao : un champ tout entier ouvert à la politique. De par son ambition prométhéenne, la politique moderne est le sublime et redoutable cadeau que la Révolution a fait à tous ses partisans.

La croyance quasi mystique dans la toute-puissance de la politique est la religion cachée de la gauche. C'est elle qui lui a donné longtemps un supplément de légitimité venu s'ajouter à l'héritage des principales vertus révolutionnaires. Tel est l'un des fruits du jacobinisme. Il en est un autre, valable pour la France entière, qui est le primat de la république sur la démocratie.

Qu'est-ce qu'un militant socialiste ?

Ainsi se dessine la figure originale du militant socialiste, différente de celle du républicain jacobin, telle qu'Alain l'a fait vivre. Comme ce dernier, le militant socialiste est féru du rôle de l'Etat, de l'importance des services publiques, du rôle décisif de l'école dans la formation du citoyen. Comme lui, il est vigilant à l'égard de l'Eglise, et se montre même activement anticlérical, surtout s'il est enseignant. Comme lui encore, il est pacifiste, voire antimilitariste. Où donc alors est la différence ?

Elle est double. Alors que le jacobin est un individualiste impénitent, le socialiste croit à la force des organisations. S'il est communiste, il parlera du «Parti» tout court, en des termes qui relèvent de la piété filiale.

Cette fidélité lui a fait souvent tout accepter, y compris l'inacceptable. Juge-t-on moralement sa mère ? Ce «cocooning» communiste, bien décrit par Annie Kriegel, finit par faire oublier que le but d'un mouvement politique est la conquête du pouvoir : pas question d'envisager un pouvoir qui aurait pour effet de desserrer les liens familiaux. Cette tiédeur du nid familial est au communiste ce que les cérémonies républicaines sont au jacobin et la chaleur communicative des banquets au notable radical.

L'autre différence tient à la vision de la société : le jacobin croit à la possibilité d'une réconciliation universelle sous les auspices de l'idée de raison et de l'idée de justice, l'Etat n'étant autre chose que l'universel abstrait, de type régalien, opérateur suprême de cette grande Pentecôte laïque. Le jacobin croit à l'Un. A l'inverse, le socialiste est persuadé que la lutte des classes est le moteur de l'histoire et que l'antagonisme entre le monde du capital et le monde du travail est irréductible, aussi longtemps que les forces et les ressorts du premier n'auront pas été annihilés. Le socialiste croit au multiple. Oh ! sans doute, il existe bien la possibilité d'un dépassement de cet antagonisme fondamental, mais il renvoie à un au-delà transhistorique de la séquence actuelle.

Le cadeau de Robespierre à Danton

Il serait logique que face à ce robespierrisme moral qui continue d'imprégner la vie politique française, et notamment la gauche, avec son cortège de pulsions exterminatrices et de repentances rédemptrices, le dantonisme, fait de mépris et d'indulgence à l'égard de la faute, ait préfiguré une tradition politique plus consensuelle. Et c'est bien ainsi que l'entendent tous ceux qui ont voulu en faire la première figure de la démo- cratie parlementaire et tranquille, au premier chef les historiens républicains dont on a déjà parlé. Mais comme Gambetta, auquel il est loisible de le com- parer, ce grand orateur réussit mieux dans les circonstances extraordinaires que dans la république tranquille qui pour- rait avoir ses préférences.

Le départ en ballon de Gambetta pour Tours, le 7 octobre 1870, est un peu l'équivalent de l'appel à l'audace et à la mobilisation au mois de mars 1793, face au danger extérieur. Comme Gambetta près d'un siècle plus tard, Danton est une figure patriotique qui réussit moins bien dans la gestion des affaires intérieures et dont l'action connaît d'étranges absences. Un dictateur en puissance, Danton, comme le voudraient Auguste Comte et la tradition positiviste ? Allons donc ! Chaque fois que le pouvoir suprême s'approche de lui, et qu'il n'aurait qu'un geste à faire pour le saisir, il se dérobe. Velléitaire, alors ? Pas davantage. Son goût de la jouissance immédiate, son scepticisme sur le genre humain et peut-être aussi sur le devenir de la Révolution suffisent largement à expliquer ses éclipses.

Mais en le sacrifiant bien inutilement à son exigence d'absolu, Robespierre a fait de lui pour la postérité ce qu'il n'était pas en vérité : un défenseur de la liberté dans la Révolution, qui mettait l'unité de la nation au-dessus des passions partisanes. Dans la grande lignée des ennemis de la guillotine, c'est-à-dire en définitive de la raison d'Etat, il occupe une place à part : celle qu'il a gagnée en payant de sa vie son horreur du sang versé. Il incarne une gauche non sectaire, patriote, soucieuse de l'unité de la nation ; une République capable de se faire aimer par ses ennemis eux-mêmes.

Simone Weil plus libertaire que Cohn-Bendit

Chaque famille politique est grosse d'une déviation qui lui est particulière : dans le cas du libéralisme, c'est un économisme débridé fondé sur la recherche exclusive du profit individuel ; avec le jacobinisme, c'est le culte de l'Etat et de la centralisation, célébrés en dehors de toute considération d'efficacité ; dans celui du collectivisme, c'est la tyrannie bureaucratique et même le totalitarisme. Dans le cas du libertarisme, c'est un individualisme vulgaire et égoïste, une négation de l'intérêt général, accompagnée d'une vision purement consumériste de l'Etat et des institutions sociales.

C'est ainsi que la révolte contre les appareils se transforme en désinvestissement à l'égard de la chose publique ; le refus honorable de la dépendance envers la société cède le pas à une demande d'assistance permanente. Sous des apparences libertaires, la vision hédoniste et individualiste qui gagne du terrain est en réalité fille du capitalisme, non de sa contestation (voir Régis Debray dans Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire, Maspero, 1978). Victime de son succès, la pensée liber- taire tend à perdre la haute exemplarité sociale de ses militants les plus éminents.

De Proudhon à Simone Weil, en passant par Sorel et Pelloutier, les libertaires furent, selon la formule de ce dernier, «les amants passionnés de la culture de soi-même», acquis à une conception héroïque de l'existence, tentés par de véritables formes de sainteté laïque. Ce n'est pas pour rien que la plupart ont considéré la question religieuse non comme un jardin secret qu'il s'agit de cultiver, mais comme une partie intégrante de la question sociale. De toutes les pensées de gauche, le libertarisme est, on l'aura compris, celle qui s'apparente le plus à une éthique. Peu présente dans le champ politique, elle s'est emparée en vainqueur du champ social. Au risque de s'y perdre.

Admirable Léon Blum

Les hommes que nous admirons le plus, de Périclès à de Gaulle en passant par Gladstone, ont été des moralistes politiques qui se comportaient en hommes d'action chaque fois qu'il le fallait. Léon Blum appartient à cette lignée. Rien ne lui importait plus que la question de la moralité politique de la nation, au sens où un Charles Péguy, un Georges Sorel ont parlé de moralité. Critiquant le patronat dans A l'échelle humaine (1945), le livre écrit en captivité qui résume son expérience politique, Blum lui reproche son absence de désintéressement, sa bassesse de vues, ses calculs de boutiquier qui le rendent à ses yeux indigne de l'importante fonction qui est la sienne. Mais surprise ! il adresse un reproche analogue à la classe ouvrière, dont la supériorité morale ne lui apparaît pas suffisante pour qu'elle se substitue aux classes dirigeantes défaillantes.

Et, du reste, c'est toute la France qui souffre d'une véritable chute du potentiel moral : «Je suis convaincu que la France a beaucoup plus souffert de l'altération des moeurs politiques que du discrédit des institutions politiques [...]. Je suis convaincu que cette régénération morale est une des conditions, un des éléments du renouvellement de la France», s'écrie-t-il trois jours après son retour de Buchenwald, sans cacher une certaine déception sur l'état d'esprit qu'il découvre alors dans son pays.

«Régénération morale» : à chaque fois qu'il emploie cette expression, ce n'est pas à la morale individuelle qu'il fait allusion. Ce qu'il entend par là, c'est la capacité d'un groupe à dépasser ses intérêts immédiats pour se hausser à une ambition supérieure, valable pour la nation entière. Une politique de classe, si justifiée soit-elle, ne saurait tenir lieu de politique nationale. Il n'y a pas antinomie entre les deux, mais au contraire, dans le passage de l'une à l'autre, élargissement du cadre et du point de vue. L'humanisme de la vieillesse n'est pas un reniement du marxisme de l'âge mur. Mais c'est peut-être le retour aux ambitions littéraires et philosophiques de la jeunesse. Renonciation au socialisme ? En aucune façon ; mais retour à l'inspiration la plus haute du socialisme original, qui n'est pas l'apanage de la classe la plus défavorisée, mais une doctrine de salut pour l'humanité tout entière.

La gauche de Sartre et celle de Camus

Il y a donc bien une gauche selon Sartre et une gauche selon Camus. Si l'on ne craignait pas de rabaisser la confrontation à sa dimension politicienne, on suggérerait que l'une relève de la première gauche, l'autre de la deuxième. A la fin des fins, Sartre, s'il se défie des élections («élections, piège à cons»), fait étrangement confiance aux partis, tout au moins à l'un d'entre eux, le Parti communiste, jusqu'à une rupture tardive. Camus, lui, se trouve du côté des syndicats, et nommément de la tradition syndicaliste révolutionnaire. Il fait confiance à la démocratie, tout en lui résistant. Il y a dans sa politique quelque chose du citoyen contre les pouvoirs d'Alain. Son éloge de la mesure évoque les "checks and balances" du libéralisme britannique. Il n'a jamais renoncé totalement à ce qu'il appelait dans sa jeunesse son socialisme, mais ne compte guère sur les partis politiques pour le faire advenir. Sartre fait confiance à l'histoire, Camus, à la société.

Dirons-nous que la gauche Sartre est une gauche politique et la gauche Camus, une gauche morale ? Non pas, parce que l'un et l'autre sont des moralistes, qui jugent des événements selon une échelle de valeurs. La morale de Sartre, pour autant qu'elle s'applique à la politique, est indexée au sens de l'histoire. A condition d'ajouter qu'à ses yeux cette marche en avant est orientée vers le progrès et la justice. On n'imagine pas qu'il eût à ce point valorisé cette histoire, s'il avait été démontré qu'elle allait dans le sens de l'inégalité, de la domination, du fascisme. Le sens de l'histoire, c'est la rencontre providentielle du probable et du souhaitable, de la nécessité et de la justice.
  • Les Gauches françaises. 1762-2012 : histoire, politique et imaginaire, de Jacques Julliard, Flammarion, 944 p., 25 €. A paraître le 26 septembre.
  • Et aussi : la Gauche par les textes, du même auteur, avec Grégoire Franconie, Flammarion, 22 €.

Comment peut-on être de gauche ?

Michel Onfray, 28 Septembre 2012, Marianne2.fr

Dans un essai majeur paru le 26 septembre, notre collaborateur Jacques Julliard remet en perspective toute l'histoire de la gauche, comme le fit René Rémond avec la droite il y a soixante ans. Le fondateur de l'Université populaire de Caen l'a lu pour «Marianne».

(ALFRED/SIPA)
(ALFRED/SIPA)
Dans les presque 1 000 pages des Gauches françaises, Jacques Julliard a écrit au moins trois livres : le premier, sous le signe de Pic de La Mirandole, est constitué par une très vaste fresque de l'histoire de France vue de gauche. Elle part de Condorcet, avec son «grand souffle libéral et presque libertaire», pour aboutir à... François Hollande - dont le grand souffle libéral est indéniable, mais sans grand vent libertaire, ni même sans brise.

Ce gros livre dans le livre permet d'envisager ce que la gauche doit à la Révolution française, aux jésuites et aux jansénistes, à la monarchie censitaire, aux socialistes dits «utopiques», aux cinq Républiques, au radicalisme, au congrès de Tours, au Cartel des gauches, à la création du PCF, au Front populaire, à Mai 68, au Parti socialiste et à ses figures (Jaurès, Blum, Mendès France, Mitterrand, Jospin, Hollande...), pour aboutir à la gauche plurielle et à la «social-démocratie de troisième génération» de l'actuel président de la République. 
 
Cette grosse partie constitue une merveilleuse histoire de France qui conduit des tribunes de la Constituante (avec Robespierre et Danton en bruit de fond) aux ors de l'Elysée d'aujourd'hui (avec bas bruit de fond et chansons de Yannick Noah - c'est moi qui précise...), en passant par les barricades du XIXe siècle (échos de Varlin et Proudhon), les défilés de 1936 (chants de Blum et Thorez), les pavés du Quartier latin (logorrhées de Cohn-Bendit et Marchais).  

Passion de l'égalité 

Jacques Julliard écrit un deuxième livre, cette fois-ci sous le signe d'un Plutarque mâtiné de La Bruyère : de beaux portraits croisés de couples qui constituent des noeuds (une expression empruntée à Soljenitsyne) dans l'histoire de France : Voltaire et Rousseau, Robespierre et Danton, Constant et Chateaubriand, Thiers et Blanqui, Gambetta et Ferry, Clemenceau et Jaurès, Poincaré et Briand, Thorez et Blum, Sartre et Camus, bien sûr Mendès et Mitterrand.

La plume épique du premier livre laisse place à un stylet bien taillé, fin comme la pointe d'un poignard florentin. Ces oppositions architecturent la pensée politique française de gauche : le goût de la liberté, parfois au détriment de l'égalité, et la passion de l'égalité avec, souvent, le mépris de la liberté ; la prise en compte du réel dans la pensée et la décision, le souci de l'éthique de responsabilité (avec le risque du pragmatisme cynique) et l'idéologie, la religion du concept, le refus du réel auquel on préfère le concept, la dévotion à l'éthique de conviction (avec le danger de la guillotine vertueuse) ; la liberté libre de conscience et de religion qui laisse intacte les religions pour les confiner à la sphère privée et la liberté civique de l'interdiction laïque qui, parfois, vandalise les objets et les lieux de culte ; la proximité avec les hommes qui met les idées à leur service et l'amitié pour le genre humain doublée du mépris des hommes en particulier ; l'athéisme social qui légitime la non-violence et la religion de l'histoire avec son inévitable célébration de la violence ; la confiance dans les mouvements de la société et la soumission au parti ; le socialisme libertaire et le socialisme césarien ; le couple morale et vertu et le doublet cynisme et succès ; l'éducation, la persuasion, la rhétorique, l'instruction comme méthodes et l'obligation, la contrainte, la soumission, etc.

Dans cette somme, Jacques Julliard écrit aussi un troisième livre - c'est celui qui a ma préférence. Un mélange de Raymond Aron pour la clarté de l'exposé et de René Rémond pour la taxinomie. On sait que ce dernier a fourni un excellent schéma pour penser la droite en distinguant trois familles dans cette sensibilité politique : la légitimiste, l'orléaniste et la bonapartiste - pour le dire de façon moins théorique, la droite de Philippe de Villiers, celle de Giscard d'Estaing, celle du général de Gaulle.

Jacques Julliard distingue quatre gauches : la libérale, la jacobine, la collectiviste, la libertaire - soit celle de François Hollande, de Jean-Pierre Chevènement, du Front de gauche et... de personne, la gauche libertaire se manifestant ailleurs que dans la figure de l'homme providentiel.

Le mérite de ce livre est donc de proposer une intelligence du paysage politique de gauche qui sort du logiciel marxiste français qui persiste à penser selon les catégories de l'auteur du Capital et qui oppose la gauche libérale et la gauche antiradicale, la première considérée comme une gauche de droite, voire comme une non-gauche, par la seconde, celle-ci étant elle-même considérée comme une gauche stalinienne ou totalitaire par la seconde - non sans raisons de part et d'autre. Que Jacques Julliard fasse savoir qu'il existe une gauche libertaire dans le paysage politique français depuis la Révolution française méritait d'être dit. Et c'est une bonne nouvelle. Revenons sur ces quatre familles.

La gauche libérale partage avec la droite libérale un certain nombre de valeurs, mais elle s'en distingue par la question de l'égalité : à gauche, le libéral milite en sa faveur ; à droite, non. Pour le reste, cette gauche-là s'articule sur un certain nombre de lignes de force : l'attachement à l'économie de marché, la distinction de la société civile et de l'Etat et la séparation des pouvoirs. Autrement dit : laisser-faire économique, laisser-faire politique, séparation des sphères privée et publique, défiance à l'égard de la souveraineté. Le parlementarisme y est présenté comme la garantie de la liberté et de l'équilibre des pouvoirs, sans pour autant que le Parlement devienne le fin mot de l'affaire politique - car le gouvernement d'assemblée n'est pas la panacée...

La raison universelle
Ces libéraux-là sont des rationalistes et des individualistes qui se défient des sentiments et des passions, toujours mauvaises conseillères. La souveraineté populaire porte trop la charge de ces passions fortes, ils lui préfèrent le règne de la loi fondée sur la raison universelle. Ils défendent toujours le primat de l'individu. Ce courant va de Benjamin Constant à BHL - si Jacques Julliard me permet de citer quelqu'un qu'il ne nomme pas. La gauche jacobine, on s'en doute, découle en droite ligne de la Révolution française.

Elle suppose la centralisation, le rôle d'un Etat fort, l'importance du parti, le primat de la vertu civique contre les libertés privées, le tropisme de la régénération morale, et la volonté d'une uniformisation par la législation, l'administration, l'instruction publique. Ajoutons à cela qu'elle s'appuie généalogiquement sur la Terreur, dont Jacques Julliard réaffirme avec justesse qu'elle ne fut pas la réponse nécessaire aux menaces venues de l'étranger, mais la justification d'un pur et simple désir de supprimer ses ennemis : les Girondins qui, comme chacun le sait, périssent en masse sous la guillotine. Précisons également que cette gauche revendique un fort anticléricalisme débouchant sur un culte de la laïcité.

Cette gauche-là n'aime pas la décentralisation, la régionalisation, le fédéralisme et toute Europe qui ne soit pas une Europe des nations. Elle va de Robespierre, bien sûr, à Régis Debray, en passant par Lénine et les bolcheviks.

La gauche collectiviste naît au XIXe siècle, elle reste longtemps commune aux socialistes et aux communistes. C'est la révolution bolchevique de 1917 qui sectionne la gauche socialiste en deux avec un courant réformiste, les socialistes, et un courant révolutionnaire, les communistes. Cette sensibilité, fascinée par le césarisme soviétique, ne veut pas réformer la société, mais en changer. On sait qu'au congrès de Tours, en 1920, le jour funeste du psychodrame de la scission, Léon Blum promet de garder la maison - il semble qu'à l'heure actuelle Martine Aubry en possède toujours les clés... 
 
Changer le réel
 
Cette gauche-là se construit sur l'utopie, elle donne la priorité à l'abstraction sur l'observation empirique : si le réel donne tort à l'idéologie, on ne change pas l'idéologie, mais le réel... La prévision idéaliste se nourrit de discours intellectuels dans l'esprit d'un Rousseau qui proposait textuellement d'«écarter les faits» ! Elle va de Louis Blanc à Alain Badiou - que l'auteur ne cite pas non plus. La gauche libertaire, enfin, est la moins connue de toutes. Elle ne s'est jamais inscrite dans aucun parti, elle n'a jamais brillé dans une représentation parlementaire, aucun homme ne l'a incarnée en particulier. Proudhon, son inventeur, a toujours été un homme seul, soutenu par personne, insulté par la plupart et que nulle coterie ne supportait. C'était un prolétaire qui parlait pour défendre les siens, une hérésie chez les intellectuels socialistes et communistes qui voyaient d'un mauvais oeil une théorie prolétarienne construite par un ouvrier.

L'anarchie n'est pas refus de l'ordre, au contraire, mais refus de l'autorité, du pouvoir. La Révolution française a gardé le pouvoir intact. Proudhon est un défenseur forcené de la liberté : il n'aime rien de ce qui l'entrave, l'Etat, le gouvernement, certes, mais aussi les instances qui imposent leur loi - un syndicat qui empêche le travail, un ministère de l'Education nationale qui impose ses programmes, un communiste qui interdit la propriété privée. Il veut la coopération, la mutualisation, la fédération, la banque du peuple, l'autogestion, le crédit gratuit. Ni réforme ni révolution, mais l'autoorganisation des prolétaires sur leurs lieux de travail.

La force de cette gauche est aussi sa faiblesse : tous ceux qui refusent l'autorité sont facilement anéantis par ceux qui ne refusent pas d'y recourir. Les marxistes s'en donneront à coeur joie. L'échec de la Commune, très libertaire, les manoeuvres marxistes dans les congrès (dans lesquels il peut n'y avoir qu'une vingtaine de personnes dont deux ou trois représentants pour la France, nous apprend Jacques Julliard...), la mauvaise réputation anarchiste avec les attentats des machines infernales, le succès de la révolution bolchevique qui détourne nombre de militants, la déclaration de la Première Guerre mondiale, tout cela a contribué à vider cette sensibilité de son sang.

Au tribunal de l'histoire
La gauche libertaire fut forte avec l'anarcho-syndicalisme. Lors de la charte d'Amiens (1906), les congressistes font fi de leurs options politiques réformistes ou révolutionnaires et constituent un front commun syndical pour se concentrer sur la réalisation de leurs objectifs politiques. Jacques Julliard parle peu du combat libertaire de Camus, écrit quelques mots sur celui de Simone Weil, cite Debord et Vaneighem, prononce le nom de Marcuse et aborde Mai 68 comme un grand moment de la pensée libertaire, avant de conclure que, le temps passant, le printemps se transforme en hiver bourgeois-bohème. Nous en serions là...

Jacques Julliard met en tension la droite et la gauche pour obtenir un paysage politique français réductible à huit familles. Un premier agrégat permet de réunir collectivisme, traditionalisme et fascisme chez ceux qui privilégient la société et l'Etat au détriment des individus ; un deuxième : jacobinisme et bonapartisme pour ceux qui affirment que l'Etat est l'organisateur du lien social ; un troisième : libéralisme de gauche, orléanisme, libertarisme et démocratie chrétienne chez ceux qui partagent une commune défiance de l'Etat et qui font confiance à la société pour résoudre les problèmes. A chacun de placer les partis politiques contemporains et leurs figures emblématiques sur cet échiquier.

Pour conclure, Jacques Julliard constate que les lignes bougent. Certes, la séparation entre droite et gauche reste légitime. Mais les écologistes qui font de la conservation (de la nature) un maître mot de leur idéal intègrent le champ politique de la gauche qui a pourtant toujours préféré le changement ; le prolétariat semble avoir disparu, qui, désormais, pourrait être le moteur de l'histoire ? ; la gauche semble défendre le libéralisme moral et la réglementation économique, alors que la droite défend la réglementation morale et le libéralisme économique - dans cette configuration, l'aiguille de la boussole s'affole.

Jacques Julliard en appelle à des hommes nouveaux. Il me semble que son livre permet un excellent état des lieux. Il faut désormais que l'on convoque ces quatre gauches au tribunal de l'histoire - il semble que la libérale, la jacobine et la collectiviste ont eu le pouvoir et qu'on a pu en mesurer les effets, voire la nocivité. Faut-il préciser que le socialisme libertaire n'a jamais eu l'occasion de montrer ce qu'il savait faire ? Et si nous en parlions, pour commencer ? 

dimanche 16 septembre 2012

Joseph Stiglitz : "Notre système de marché ne fonctionne pas"

L'Humanité, 12.09.2012.


Grand entretien. Prix Nobel d’économie en 2001, ancien conseiller de Bill Clinton, Joseph Stiglitz dénonce une démocratie au service des plus riches (1 %), où le principe d’un citoyen-une voix s’est transformé en un dollar-une voix, creusant de plus en plus les inégalités et affaiblissant la croissance. 

Vous venez d’arriver en France en pleine polémique autour 
de l’affaire 
Bernard Arnault. Qu’en pensez-vous ?
Joseph Stiglitz. C’est une expression très étonnante d’un manque de solidarité sociale. Quelqu’un comme lui a bénéficié de la communauté française, de la législation française pour réaliser tous ces bénéfices. Maintenant qu’il en a fait son bien, il s’en va.

Dans votre essai, vous dénoncez les dégâts sociaux causés par la crise financière aux États-Unis. Vous écrivez, notamment : « C’est donc désormais près d’un Américain sur six qui se trouve en situation de pauvreté. » Pouvez-vous illustrer rapidement cette réalité ?
Joseph Stiglitz. Un Américain sur sept perçoit une aide sociale. En dépit de cette aide, 14 % d’entre eux se couchent en ayant faim au moins une fois par mois. Non pas parce qu’ils font un régime, mais parce qu’ils ne peuvent pas se permettre d’avoir suffisamment de nourriture. Pour les pauvres, l’insécurité est énorme. Ne disposant pas de réserves, ils sont constamment au bord du précipice. Une voiture qui tombe en panne, la nounou qui tombe malade sont autant d’imprévus qui peuvent leur coûter leur emploi.

Vous insistez également sur la perte de richesse des classes moyennes avec la crise…
Joseph Stiglitz. La plus grande partie de leurs biens étant constituée de leur habitation, avec la chute des prix de l’immobilier, la classe moyenne américaine a énormément perdu. De telle sorte que le niveau de richesse des familles est aujourd’hui le même qu’au début des années 1990. Durant les deux dernières décennies, toutes les augmentations de richesse sont allées tout en haut de l’échelle sociale.

Vous dénoncez les politiques qui ont été conduites depuis les années 1980, y compris celles d’Obama. Vous leur reprochez de privilégier les plus riches (1 %) et d’avoir conduit à la grande récession. Est-ce votre manière d’intervenir dans la campagne ?
Joseph Stiglitz. Le choix est très réduit aux États-Unis. Même ceux qui critiquent Obama, qui pensent qu’il aurait dû faire plus pour stimuler l’économie ou être plus dur avec les banques, n’ont d’autres choix que de le soutenir. Romney (le candidat républicain – NDLR) est le candidat du 1 %, insensible aux problèmes de société. Le milliardaire Warren Buffett déclarait vouloir payer au moins autant d’impôts que sa secrétaire. Romney ne dit rien de tel. Pis, la réforme fiscale qu’il propose consiste à diminuer davantage les impôts des plus riches (1 %). Dans mon livre, je montre que la richesse de ces derniers ne vient pas de leur contribution à la société, mais de la rente qu’ils prélèvent sur les classes les plus pauvres. Ils n’ont pas inventé le transistor ou le laser, mais pris l’argent des autres. Romney reflète les abus et les excès de cette classe dirigeante.

Vous affirmez que l’inégalité coûte très cher et qu’elle rend nos économies inefficaces, pourquoi ?
Joseph Stiglitz. Premièrement, aux États-Unis, il n’y a pas d’égalité des chances. Les enfants pauvres ne peuvent pas exprimer leur potentiel, ce qui représente une perte de ressources humaines. Deuxièmement, le haut de l’échelle sociale dépense moins que ceux qui sont en dessous. Avec la crise et la chute du pouvoir d’achat des classes moyennes, la demande baisse. Le taux de chômage augmente, les salaires diminuent et les inégalités augmentent. Troisièmement, une grande partie des inégalités aux États-Unis et dans d’autres pays provient de la recherche de la rente. Les plus riches cherchent à faire de l’argent non pas en augmentant la taille du gâteau, mais en utilisant leur énergie pour avoir une part plus importante du gâteau. Les banques qui se sont mis à faire des prêts prédateurs ont affaibli l’économie en prenant l’argent en bas de l’échelle sociale pour le mettre en haut. Quatrièmement, une société qui fonctionne correctement doit réaliser des investissements, développer ses infrastructures, dépenser en recherche… Mais, lorsqu’il y a beaucoup d’inégalités, le gouvernement ne fait pas ces investissements. Les riches n’ont pas besoin de transports en commun, ni de jardins publics, par exemple.

Vous accusez fortement les banques et les banquiers d’être responsables de la crise, comment les ramener à la raison ?
Joseph Stiglitz. La seule façon est de les réguler pour qu’ils reviennent à leur métier.  Une banque n’est pas un casino de Las Vegas ! Le métier d’une banque est de prendre l’épargne des citoyens et de la traduire en investissements qui vont créer de l’emploi et améliorer la situation économique. Aujourd’hui, il est toujours trop facile pour les banques, malgré les nouvelles réglementations, de faire de l’argent grâce à la spéculation ou par la manipulation des marchés, comme dans le cas du Libor. Avec ce scandale, les banquiers ont créé un marché de 350 millions de milliards de dollars fondé sur des chiffres complètement faux, et on ne le sait que maintenant.

Les banques centrales, écrivez-vous, sont actuellement le bras armé des financiers. Pourquoi les politiques monétaires sont-elles si importantes ?
Joseph Stiglitz. Les marchés ne se régulent pas d’eux-mêmes. Parfois, ils ne produisent pas assez, ou il y a trop de demande, ce qui provoque de l’inflation, c’est pour cela qu’il faut réguler le niveau d’activité économique. Et l’un des instruments que nous avons, ce sont les politiques monétaires au travers des banques centrales. En cas de surplus de la demande, les banques centrales réduisent les flux du crédit ou augmentent les taux d’intérêt. À l’inverse, lorsque la demande est insuffisante, elles baissent les taux d’intérêt et tentent de fournir davantage de crédits. En Europe, lorsque l’euro été créé, une grave erreur a été commise concernant le rôle de la Banque centrale. Il a été indiqué qu’elle ne devait s’occuper que de l’inflation. Aux États-Unis, la FED, la banque centrale, se concentre sur l’inflation mais aussi sur l’emploi, la croissance et la stabilité financière. La BCE se concentre sur un objectif extrêmement restreint, c’est pour cela qu’elle n’arrive pas à stabiliser l’économie européenne.

Comment expliquer l’acharnement à imposer des politiques d’austérité un peu partout, alors qu’elles sont injustifiables économiquement ?
Joseph Stiglitz. C’est pour moi un véritable mystère. Nous avons expérimenté de telles politiques d’austérité des dizaines de fois et, à chaque fois, cela a été un échec. En 1929, cela a été le cas avec le président des États-Unis, Herbert Hoover, qui a transformé l’effondrement de la Bourse en une grande dépression. Plus récemment, le FMI a fait pareil dans le Sud-Est asiatique et en Argentine, et cela a été un désastre. La plupart des pays européens qui ont engagé des politiques d’austérité sont maintenant en récession ; l’Espagne, la Grèce sont en dépression. Compte tenu de toutes ces expériences, la possibilité pour les politiques d’austérité de réussir paraît minime. La plus forte probabilité est que l’économie cesse de croître, les recettes fiscales cessent d’augmenter, les dépenses sociales et le chômage continuent de croître et que, au final, les améliorations budgétaires espérées ne soient pas au rendez-vous.

Quels leviers permettraient de relancer l’économie mondiale ?
Joseph Stiglitz. Plusieurs choses pourraient y aider. Les pays qui ont une grande marge budgétaire, comme les États-Unis et l’Allemagne, pourraient stimuler davantage leur économie. L’accroissement de leurs importations, en retour, pourrait avoir un effet d’entraînement sur les autres pays. En ce qui concerne les États-Unis, d’autres facteurs peuvent intervenir. Nous devons, par exemple, nous occuper des problèmes du logement. La deuxième chose qui pourrait jouer serait de fixer un prix élevé pour les énergies fossiles. Cela pousserait les entreprises à investir pour rééquiper l’économie afin de faire face au problème du réchauffement planétaire. En ce domaine, les besoins d’investissement sont énormes. Pour moi, l’ironie de l’histoire est qu’on sous-utilise nos ressources. Il y a, d’un côté, des gens qui veulent travailler, du capital qui ne produit rien et, de l’autre, ces besoins énormes en matière d’environnement, de développement, de lutte contre la pauvreté. Cette réalité est la preuve que notre système de marché et notre système politique ne fonctionnent pas.

Ce que vous appelez la « grande récession » ne témoigne-t-il pas du fait que le libéralisme est entré en crise ?
Joseph Stiglitz. Clairement, la crise montre que l’idéologie de la dérégulation est erronée. Elle n’a pas été efficace économiquement, elle a provoqué un gâchis considérable des ressources, et son échec a coûté énormément à la société. La liberté laissée aux banquiers a obligé le reste de la société à payer leurs erreurs. De ce fait, ils ont rogné la liberté des autres. C’est une réalité qu’on a tendance à oublier : la liberté de quelqu’un peut être la non-liberté de quelqu’un d’autre.

Vous évoquez différentes formes d’inégalité : de revenus, de patrimoine, de formation… Mais n’y a-t-il pas une autre forme d’inégalité particulièrement importante, l’inégalité de pouvoir, celle du citoyen mais aussi celle du salarié à l’entreprise, par rapport aux dirigeants et aux gros actionnaires ? Peut-on laisser les choix d’investissement des grands groupes au bon vouloir de ces derniers ou même de l’État ?
Joseph Stiglitz. Vous avez raison, l’inégalité économique n’est qu’une des dimensions de l’inégalité. Une des thèses de mon livre est que l’inégalité économique provient de l’inégalité politique, qui elle-même renforce l’inégalité économique.Cette inégalité économique et politique se manifeste dans beaucoup d’autres domaines de la société, dans la nature des investissements, des entreprises. Vous avez des compagnies pétrolières qui font des investissements sans s’occuper des coûts qu’ils vont imposer au reste de la société, que ce soit par le réchauffement durable ou, dans le cas de BP, par la pollution de la mer. Elles ont utilisé leur pouvoir politique pour bénéficier d’une immunité judiciaire. L’une des remarques critiques que je fais, c’est que la forme de capitalisme que nous connaissons aujourd’hui ne maximise pas le bien-être des gens. Les PDG s’occupent plus de leur bien-être que de celui des actionnaires. Ils font tout pour que les prix des actions monte parce qu’ils sont payés en stock-options. Ils manipulent les comptes. Par ailleurs, nombre d’actionnaires ont une pensée à court terme. Ils font tout pour maximiser le plus vite possible leurs bénéfices, plutôt que d’envisager une croissance à long terme. C’est aussi dû au fait que les marchés eux-mêmes fonctionnent davantage à court terme. Troisièmement, nous savons que, même lorsque les dirigeants maximisent les bénéfices des actionnaires à long terme, cela ne veut pas dire que cela soit profitable pour le reste de la société.

Suffit-il qu’il y ait un « bon État » pour sortir de la crise ?
Joseph Stiglitz. C’est complexe car qu’entendez-vous par un « bon État » ? On peut avoir un État bien intentionné qui ne comprend rien à l’économie ou qui croit que l’austérité, ça fonctionne. Mais s’il met en œuvre une politique d’austérité, aussi bien intentionné soit-il, il est probable que le résultat ne sera pas bon. D’un autre côté, si vous avez un État qui reflète l’intérêt des banquiers, on peut être certains qu’il sera incapable de sortir de la crise d’une manière qui serait profitable à la plupart des citoyens.

Êtes-vous solidaire des forces progressistes qui se battent contre l’adoption d’un pacte budgétaire dans les pays de la zone euro ?
Joseph Stiglitz. Je pense qu’il y a un diagnostic totalement erroné du problème européen. L’attention est concentrée sur la Grèce. Celle-ci a trop dépensé. L’Espagne, l’Irlande avaient des surplus avant la crise et même si ces pays n’avaient pas de déficit, cela n’aurait pas réglé les problèmes de l’Europe. Si celle-ci en a, c’est parce que les banques n’étaient pas et ne sont pas suffisamment régulées. L’Europe a créé un système instable. C’est un des exemples de l’erreur fondamentale du système européen et ce n’est pas le pacte budgétaire qui résoudra les problèmes. Dans le contexte actuel, ce pacte imposerait plus d’autorité, une moindre croissance. Les dirigeants européens disent : « il faut restaurer la confiance », mais ils ne comprennent pas que le problème sous-jacent, auquel l’Europe fait face, c’est qu’eux-mêmes torpillent la confiance.

Ayrault fait du destin de Marseille une question d'intérêt national

La Provence, le jeudi 06 septembre 2012.

Le Premier ministre a dévoilé le plan du gouvernement à la suite du comité interministériel de cet après-midi.
Le Premier ministre Jean-Marc Ayrault, le 5 septembre 2012 à Paris_1
Photo - AFP - Patrick Kovarik
Jean-Marc Ayrault a réuni jeudi plusieurs ministres avec l'intention de bâtir un plan global d'action contre la criminalité et l'économie souterraine qui gangrènent certains quartiers de l'agglomération marseillaise, gravement touchés par les violences.

Mis à jour à 20h30. Jean-Marc Ayrault a promis la fin de "l'inertie" à Marseille, gangrenée par des règlements de compte, avec l'envoi de renforts policiers, une réforme administrative pour développer l'agglomération et un accueil plus précoce à l'école dans les zones prioritaires.
Entouré d'une quinzaine de ministres, le chef du gouvernement a présenté à l'issue d'un comité interministériel un plan global d'action destiné à "sortir Marseille de ses difficultés". "Trop d'inertie a duré", a-t-il déploré. "Le destin de l'agglomération marseillaise est une question d'intérêt national", a lancé le Premier ministre, convaincu que l'agglomération avait "des atouts extraordinaires", même si la sécurité s'y est dégradée dans certains quartiers, sur fond de trafics de drogue.
Pour faire face à cette situation, M. Ayrault, qui se rendra à Marseille lundi et mardi pour rencontrer des acteurs de terrain, a annoncé l'envoi de 205 policiers et gendarmes afin de lutter contre une délinquance qui "prend de nouveaux contours toujours plus violents". "Une zone de sécurité prioritaire a déjà été décidée pour les quartiers nord. Une nouvelle le sera pour les quartiers du sud de la ville qui sera engagée dès le début de l'année prochaine", a promis M. Ayrault.
Pour lutter contre l'économie souterraine, les douanes et les services fiscaux seront mobilisés pour "lutter contre certaines situations, y compris patrimoniales, qui montrent qùà l'évidence certaines personnes ou familles vivent du trafic" de stupéfiants, a mis en garde M. Ayrault. Le volet judiciaire est également musclé, avec "de nouvelles directives pénales" et "le renforcement des moyens de l'administration pénitentiaire", du parquet, mais aussi des éducateurs en milieu ouvert pour la délinquance des mineurs. La Juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Marseille, chargée de la lutte contre la criminalité organisée, sera aussi renforcée.
Pour améliorer la coordination des forces de sécurité sur le terrain, un poste de préfet de police de plein exercice sera créé, a également annoncé M. Ayrault, qui n'a pas souhaité se prononcer sur le sort d'Alain Gardère, préfet délégué à la sécurité de Paca nommé par Nicolas Sarkozy. "Des nominations" interviendront "dans les prochains jours, les prochaines semaines", a-t-il toutefois annoncé, se refusant à "stigmatiser" qui que ce soit.

L'accueil des moins de 3 ans doublé d'ici 2017. Déterminé à apporter une réponse globale et pas uniquement sécuritaire à la situation marseillaise, M. Ayrault a également promis une nouvelle organisation administrative. Le but est de rassembler en une seule métropole les 6 structures intercommunales qui forment actuellement l'agglomération marseillaise où vivent 1,8 million de personnes.
Cette métropole doit permettre en particulier de régler la question des transports publics, peu efficaces, et d'accélérer le développement économique du site. "C'est la plus importante des annonces", a réagi le député PS des Bouches-du-Rhône, Patrick Mennucci. "Ca va permettre de travailler dans la cohérence car cela donnera une direction politique à la ville et à son agglomération", a-t-il jugé. Valérie Boyer, députée UMP des Bouches-du-Rhône, a salué "une prise de conscience sur la situation de la ville", mais espère "que ce ne sera pas que strass et paillettes".
Les programmes de rénovation urbaine vont pour leur part passer au rythme supérieur. Quant au projet d'autoroute L2, qui doit permettre le contournement de la ville mais a pris du retard, il doit être achevé en 2016, a annoncé le Premier ministre. Le plan gouvernemental comprend aussi un volet éducatif, avec un coup d'accélérateur donné à la pré-scolarisation des moins de trois ans dans les zones prioritaires. L'objectif du gouvernement est de passer en cinq ans de moins de 15% dans ces zones à 30%. L'internat va aussi être promu. Sur le plan universitaire, le pôle Aix-Marseille, première université française par ses effectifs, se voit fixer l'objectif d'intégrer le "top 100" des classements internationaux.

samedi 15 septembre 2012

Exposition Camus : "la nef des fous"

Par Michel Onfray, Le Monde, 15.09.2012.

Michel Onfray, est l'auteur de "L'Ordre libertaire. La vie philosophique d'Albert Camus" (Flammarion).
La double page que votre journal consacre à ce qui est devenu depuis l'été l'affaire Camus me décide à prendre le large de cette pétaudière où se mélangent de façon déraisonnable les egos surdimensionnés, la chiennerie de la politique politicienne, les pathologies mentales, les intrigues de réseaux, le copinage d'anciens combattants d'extrême gauche reconvertis dans l'opportunisme social-démocrate, la morgue de l'impuissance universitaire , la niaiserie d'une ministre confondant usage public des crédits et punition idéologique, la veulerie des institutionnels de la culture , le double langage de l'un, la schizophrénie de l'autre, le tout sur fond de guerres picrocholines organisées et orchestrées par le journalisme parisien...

Je bénis cette aventure de m'avoir fait découvrir cette nef des fous ! Mais je n'en suis plus... Je n'avais encore rien signé, j'économise donc une démission. Pas besoin de quitter le bateau, il n'y aura jamais eu que le projet d'y être – mais la compagnie s'avère décidément trop nauséabonde. En France, l'atmosphère intellectuelle est toujours de guerre civile.

Albert Camus aura été le grand perdant de ce qui aurait pu être une belle aventure. Mais tout ce qu'il détestait est revenu dans cette affaire comme un boomerang : les politiciens, les héritiers, les réseaux, les tribus, les universitaires, les journalistes, les ministres, Paris... Rien de neuf sous le soleil.

J'avais pour fil conducteur le projet de montrer le trajet rectiligne d'un libertaire au XXe siècle, le combat reste à mener, je le mènerai ailleurs. Pour moi, il y a une vie après Camus... Que mes ennemis se rassurent, ils auront d'autres occasions de me poursuivre de leur haine, je prendrai soin de leur procurer d'autres raisons.

Michel Onfray ne sera pas le commissaire de l'exposition consacrée à Camus

Le philosophe Michel Onfray a indiqué vendredi sur son compte Twitter qu'il ne signerait pas la convention qui aurait fait de lui le commissaire de l'exposition consacrée à Albert Camus qui doit se tenir à Aix-en-Provence en 2013.

Une information confirmée samedi matin par le philosophe auprès de l'AFP. La mairie d'Aix-en-Provence a indiqué samedi n'être au courant de rien.
Il ne s'agit pas du premier rebondissement pour cet événement qui doit être présenté à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) à partir du 7 novembre 2013, jour où l'auteur de La Peste aurait eu 100 ans, dans le cadre de Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture.
Initialement confié à l'historien spécialiste de l'Algérie Benjamin Stora, le projet avait été annulé au mois de mai. La fille de l'auteur, Catherine Camus, qui gère l'oeuvre et le fonds de son père, avait expliqué n'avoir pas reçu dans les délais la liste des documents requis pour l'événement.

POLÉMIQUE APRÈS L'ÉVICTION DE STORA
Début août, la maire d'Aix-en-Provence et présidente de la communauté du pays d'Aix (CPA), Maryse Joissains-Masini, a annoncé avoir rencontré Michel Onfray, auteur de L'Ordre libertaire. La vie philosophique d'Albert Camus, qui lui a soumis un projet et un synopsis centrés sur la vie et la pensée d'Albert Camus.
Le philosophe avait ensuite confirmé avoir accepté de devenir le commissaire de cette exposition. "Je n'ai accepté le commissariat de cette exposition que dans la mesure où il préludait à la pérennisation de ce travail dans un 'Musée Albert Camus' - ce qui a été accepté par Mme Joissains", avait alors tenu à souligner Michel Onfray.

A la suite de la polémique suscitée par l'éviction de Benjamin Stora, M. Onfray a pris la plume pour "répondre à ses détracteurs" dans le Nouvel Observateur daté du 13 au 19 septembre, où il écrit : "on me fait personnellement le mauvais procès de prétendre que je serais le candidat (...) de l'extrême droite, de l'OAS, des petits Blancs, du colonialisme, de l'Algérie française".

Il déplorait également dans cet article que la ministre de la culture Aurélie Filippetti ait annoncé retirer la subvention destinée à cette exposition sans lui téléphoner pour prendre connaissance de son projet. Toutefois, le philosophe n'indiquait pas dans Le Nouvel Observateur envisager abandonner le projet.

Agnès Spiquel : "Ils ne lisent pas Camus, ils s'en servent"

LE MONDE | 14.09.2012

L'écrivain Albert Camus en 1959.Professeur de littérature à Valenciennes, Agnès Spiquel a collaboré à l'édition des oeuvres complètes de Camus dans "La Pléiade" (Gallimard) et codirige, avec Raymond Gay-Crosier, un Cahier de l'Herne consacré à l'écrivain, à paraître courant 2013. Présidente de la Société des études camusiennes, elle s'exprime ici à titre personnel.



 




A voir les péripéties qui marquent l'organisation de l'exposition Camus, comment aurait-il réagi devant ce feuilleton à rebondissements ?
Je ne sais pas ce que Camus aurait dit, mais je sais ce qu'il a dit ; relisons les éditoriaux de Combat, les Lettres à un ami allemand, la section finale de L'Homme révolté sur la "Pensée de midi", les dernières sections de Chroniques algériennes. Il y parle de mesure et de limite, de respect de l'autre et de compréhension des raisons de l'adversaire ; il y parle de la responsabilité des hommes politiques, des intellectuels, des journalistes. Tout cela me semble un peu oublié ! Camus a des convictions, mais pas des certitudes sur tout ; il doute souvent, en particulier sur l'Algérie, et n'a pas honte de le dire. Ceux qui le récupèrent ne retiennent de sa pensée complexe que ce qui les arrange. Ils ne lisent pas Camus, ils se servent de lui.

Pour cette exposition, fallait-il absolument une "vedette" ?
On ne manquait pas de vrais connaisseurs qui, dans une ombre relative, servent fidèlement Camus depuis des années et auraient conçu un projet plein de solidité et de justesse. Un de ceux-là avait d'ailleurs été contacté - sa modestie m'interdit de donner son nom -, mais il n'a pas été retenu. La France a le culte des "vedettes"...

Au projet d'une exposition s'est ajouté, à la demande de Michel Onfray, celui d'un musée Camus - censé voir le jour dans la foulée. Une bonne idée ?
Est-ce vraiment pour servir Camus ? Faut-il un musée pour promouvoir une pensée vivante ? Des expositions, comme il s'en organise - au Centre Albert-Camus d'Aix-en-Provence et ailleurs - ne sont-elles pas, dans leur diversité, plus fidèles à son oeuvre ? Autre point essentiel : les documents resteraient-ils accessibles à tous les chercheurs ?

Quel livre de Camus conseilleriez-vous à quelqu'un qui ne l'aurait jamais lu ?
Le Premier Homme. Dans ce roman, pourtant inachevé, complètement nourri de la vie et de l'expérience de Camus lui-même, vous percevrez l'intensité de ses souvenirs d'enfance, son amour pour l'Algérie, son déchirement devant la guerre, sa méditation sur la dignité des pauvres, son questionnement sur le dur chemin à inventer pour devenir un homme ; tout cela dans une écriture somptueuse, tantôt nette et sèche, tantôt frémissante et lyrique, toujours gorgée de vie et de sensation. Puis dans Noces, Camus vous dira que ce métier d'homme consiste aussi à être heureux ; dans L'Etranger, il vous fera entendre la difficulté d'être au monde ; dans La Chute, le grincement du cynisme qui trahit le désespoir de la culpabilité et du jugement généralisés ; dans L'Exil et le Royaume, le dilemme du peintre Jonas - qui est aussi le sien : solitaire ou solidaire ? Partout vous rencontrerez un grand artiste qui est aussi un frère.