lundi 3 septembre 2012

Le monde à part des hassidim

Par Véronique Falez, Le Monde, 02.09.2012.

Le hassidisme a été fondé au XVIIIe siècle en Europe de l'Est.En Israël, on trouve actuellement un lieu unique où les juifs ultraorthodoxes, caftans noirs, chapeau noir et longues papillotes, côtoient de bon coeur des laïcs en short et en débardeur. Leurs regards ne s'évitent pas, ils convergent en direction des films, photos, costumes et documents réunis par le Musée d'Israël à Jérusalem, pour une exposition consacrée aux hassidim. Ce courant du judaïsme haredi - ultraorthodoxe - est certainement le plus mystérieux. Mouvement de renouveau religieux fondé au XVIIIe siècle en Europe de l'Est, le hassidisme conjugue deux objectifs majeurs : le refus du changement, de la modernité et la communion joyeuse avec Dieu, pratiquée sans réserve par le chant et la danse.

Les passants de Jérusalem croisent chaque semaine durant le shabbat les pères de famille hassidim coiffés d'un schtreimel, ce large chapeau en fourrure de forme cylindrique. Mais leur style vestimentaire hérité de leurs ancêtres, l'usage du yiddish et leur mode de vie centré sur l'étude et la famille font de leur communauté un monde à part.

"Il s'agit de la première exposition au monde sur les hassidim, personne n'avait jamais osé, note Ester Muchawsky-Schnapper, la commissaire de l'exposition. J'avais peur de heurter leurs sentiments, qu'ils n'acceptent pas ce travail objectif d'ethnographe, et qu'un rabbin dise "c'est inacceptable, il ne faut pas aller voir cette exposition"."

Tout au contraire, les hassidim s'y pressent. Il y a encore quelques semaines, ils ne savaient pas où se trouvait le Musée d'Israël, mais l'exposition affiche d'excellents taux de fréquentation, avec une moyenne de 1 500 visiteurs par jour, dont, régulièrement, 20 % d'ultraorthodoxes.

La curiosité des uns n'est pas celle des autres. Les laïcs courtement vêtus passent rapidement la première salle de l'exposition, où s'attardent à l'inverse les hassidim, bouleversés par les premières éditions de recueils enfermés dans les vitrines : des livres qui gardent les empreintes des premiers rabbins qui ont fait l'expansion du hassidisme. La pièce maîtresse pour les visiteurs hassidim est une étroite couronne en or, sertie de pierres précieuses, ciselée par un joaillier de Vienne au XIXe siècle, et dont l'illustre Rebbe de Shtefanesht ornait ses rouleaux de la Torah.

"A peine cette pièce était-elle arrivée de Londres, du Musée Victoria & Albert, que trois "cours" ont appelé pour demander à toucher la couronne", s'amuse Ester Muchawsky-Schnapper. Le monde hassidique est en effet organisé en "cours", constituées autour d'un rebbe , le terme yiddish pour nommer celui qui a toute autorité sur sa communauté. "Il est bien plus qu'un rabbin, il est le père de toute la cour. Par exemple, si un hassid a un problème de santé, il va d'abord consulter son rebbe, explique la conservatrice du Musée. Comme on le voit dans les films de l'exposition, les fidèles donnent au rebbe un papier avec leurs souhaits existentiels, car ses prières sont plus proches de Dieu. Certains rebbe ont fait des miracles, et dans ce cas on conserve leurs habits comme les reliques d'un saint. Elles sont si précieuses qu'aucune famille n'a accepté de les prêter au Musée le temps de l'exposition."

Les laïcs, "ceux de Tel-Aviv", comme les appellent sévèrement certains religieux, observent longuement les costumes, les caftans, les manteaux en soie et velours, la forme des chapeaux. De loin, ils semblent tous identiques, pourtant ils disent tout de l'identité du hassid qui le porte. Deux films retiennent particulièrement l'attention des visiteurs novices. Celui d'un mariage hassidique où l'on voit la timide mariée, le visage couvert d'un voile blanc, danser avec le rebbe, reliés l'un à l'autre par une longue ceinture de soie blanche. Et celui d'une fête de Pourim, au cours de laquelle les hommes de la communauté ont le devoir de boire à en perdre tout discernement.

"Ce monde est tellement fermé, c'est inédit de le découvrir", s'exclame Sarah, qui habite Jérusalem et se dit religieuse. Beaucoup de collègues arabes de la conservatrice du Musée se sont précipités à l'exposition, curieux de voir comment vivent ces hommes aux costumes d'antan et au regard fuyant, et que l'on découvre dans leur intimité joyeux et chaleureux. Kadia, âgée d'une cinquantaine d'années, retrouve sur les photos certaines coutumes pratiquées par ses grands-parents religieux. "C'est merveilleux de permettre l'accès aux bons côtés de cette communauté, et d'utiliser l'art pour dresser un pont entre religieux et non-religieux", affirme-t-elle.

L'exposition constitue un petit miracle en Israël. Des hassidim heureux de se dévoiler et d'être célébrés au musée. Des laïcs passionnés par ces étranges voisins. Mais hors du musée, la magie est vite rompue. La tension est forte depuis que l'Etat cherche le moyen de partager le fardeau du service militaire avec les orthodoxes, jusqu'à présent exemptés. Plus anecdotique, cette querelle qui agite actuellement deux villes voisines au nord-ouest de Jérusalem, Modi'in et Modi'in Ilit. La première rassemble des habitants laïcs et religieux. La seconde est une colonie ultraorthodoxe de Cisjordanie. Le maire de Modi'in Ilit s'est engagé à interdire son futur site archéologique aux visiteurs non-haredim. Par mesure de rétorsion, le maire de Modi'in menace d'interdire son parc aux ultraorthodoxes. Ce pourrait être une fable, mais c'est un cas d'école.

vchocron@gmail.com

"A World Apart Next Door - Glimpses into the Life of Hasidic Jews".
Jusqu'au 1er décembre, Musée d'Israël, Jérusalem

samedi 1 septembre 2012

A Marseille, guerre de positions sur le recours à l’armée

Libération, 30.08.2012.  Par O. Bertrand et L. Bretton

L’élue socialiste Samia Ghali veut faire appel aux militaires pour endiguer le grand banditisme qui sévit dans la cité phocéenne. La proposition divise, à droite comme à gauche.


Faut-il déployer la troupe dans les quartiers Nord ? C’est la proposition que formule une socialiste, Samia Ghali, sénatrice et maire des XVe et XVIe arrondissements de Marseille (une partie des quartiers Nord). Dans une interview parue hier dans la Provence, l’élue, qui a grandi dans l’une de ces cités, a demandé l’intervention de l’armée pour «désarmer les dealers» et établir des barrages à l’entrée de certains quartiers, afin d’en interdire l’accès aux clients des trafics.

Un homme de 25 ans a été tué lors d’un règlement de comptes dans le XIVe arrondissement de Marseille mercredi soir.
(Photo Gérard Julien. AFP)
«Abandon». C’est un «cri d’alarme», a-t-elle précisé. Il a été largement entendu, et très diversement commenté. «L’armée, a répondu François Hollande, n’a pas sa place pour contrôler les quartiers de notre République. […] C’est le travail de la police, qui doit d’ailleurs être renforcée encore à Marseille, que de faire en sorte que soient éradiqués cette violence, cette criminalité et ces trafics.» Sur la même ligne, Jean-Marc Ayrault a appelé à se méfier «des formules toutes faites qui ne règlent rien», et a annoncé la tenue, jeudi, d’un comité interministériel consacré à la situation de Marseille, qui a connu mercredi soir son 14e règlement de comptes de l’année (19e pour l’ensemble de l’agglomération). «On ne va pas laisser Marseille devenir Naples», a promis hier le chef du gouvernement. La réunion doit «montrer la détermination du gouvernement à ne pas laisser les choses dériver comme cela s’est fait depuis des années», a-t-il ajouté. «Quand vous laissez à l’abandon, que vous avez un taux de chômage de 70% parmi les jeunes, que les logements sont dégradés, qu’on laisse l’école se déglinguer, alors se met en place une économie souterraine.»

Samia Ghali s’est dit satisfaite, hier, de cette annonce. Elle a reçu dans la matinée un appel du ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, pour qui il est hors de question de faire appel à l’armée, car «il n’y a pas d’ennemi intérieur» à Marseille. «Ce n’est pas une fin en soi, a précisé la sénatrice à Libération. Si on me met des effectifs de police en nombre suffisant, avec du matériel et des véhicules en bon état, cela me va très bien. Mais j’ai le sentiment que lorsque l’on demande des renforts, on ne les a jamais. C’est pour ça que j’ai jeté un pavé dans la mare. La situation devient dramatique.»
Elle a raconté que, mercredi soir, les auteurs du dernier règlement de comptes ont «arrosé» si largement qu’un automobiliste voisin a retrouvé 14 impacts sur sa voiture. Localement, les réactions à ses propositions ont débordé largement du clivage gauche-droite. Patrick Mennucci, député et maire socialiste des Ier et VIIe arrondissements, proche de la sénatrice, a approuvé l’idée de «bloquer la route aux acheteurs qui se rendent en voiture sur les spots de vente de stupéfiants». Bruno Gilles, sénateur et maire UMP des IVe et Ve arrondissements, a salué le «courage politique» de l’élue et a trouvé logique de déployer l’armée, «puisque c’est une véritable guerre qu’il faut livrer aux trafiquants de drogue». Il propose de lancer«une enquête ou un référendum citoyen auprès de tous les habitants d’un arrondissement ou d’un quartier afin de les associer à cette lutte, de savoir ce qu’ils attendent, quelles solutions ils préconisent».

Jean-Claude Gaudin, sénateur et maire (UMP) de la ville, a dénoncé au contraire les propositions de la socialiste : «Mobiliser l’armée face au grand banditisme n’est en aucun cas une solution. La population de ces cités le vivrait comme un véritable appel à la guerre civile ! La seule réponse cohérente est de déployer, dans les plus brefs délais, de nouveaux moyens policiers, formés à gérer ce genre de conflits sur le terrain.» Sur la même longueur d’onde, Eugène Caselli, président socialiste de la communauté urbaine de Marseille, a rappelé que «dans une République, c’est à la justice et à la police de s’occuper de la sécurité des citoyens». Selon lui, «nous ne sommes pas en situation de révolte urbaine, l’armée n’apporterait rien face aux trafiquants». Il a appelé à un travail en profondeur, sur la sécurité, mais aussi sur les transports, le développement économique, l’école, la formation… Cela «dans une communauté urbaine qui est la plus pauvre de France au niveau des recettes fiscales, mais l’avant-dernière en matière de dotations globales de fonctionnement».

Empires. Le comité interministériel de jeudi promet cette approche transversale, en réunissant notamment le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, Christiane Taubira (Justice), Vincent Peillon (Education), François Lamy (Ville), Pierre Moscovici (Economie et Finances) et la marseillaise Marie-Arlette Carlotti (Lutte contre l’exclusion). «L’idée, comme à Amiens cet été, est de rétablir l’ordre pour ensuite intervenir en profondeur», explique l’entourage du Premier ministre. Mais Marseille propose une situation particulière. Les nombreuses petites cités de la ville ne sont pas soumises aux violences que connaissent nombre de grands quartiers français. En revanche, les trafics y sont dispersés et implantés en profondeur et depuis très longtemps. Certains territoires sont contrôlés au point que les visiteurs occasionnels sont interrogés sur leurs raisons de leur venue, parfois fouillés. C’est le cas à la Castellane, l’ancien quartier de la famille Zidane, que François Lamy, ministre de la Ville, est venu ausculter discrètement cet été.

L’enlisement économique de la ville a permis à des familles de trafiquants de bâtir des empires qui suscitent des appétits. La circulation accrue des armes fait le reste. Dans un marché de l’emploi devenu atone bien avant la crise, depuis la plongée du port en fait, elles sont parfois le premier employeur du quartier. Seuls des moyens massifs peuvent aider à sortir la ville de l’ornière. Tous les élus le savent. Les socialistes, qui se sont servis de l’exemple de la ville pour illustrer l’échec de Nicolas Sarkozy en matière de sécurité, savent en plus qu’ils seront largement jugés là-dessus.

Marseille : Appeler l'armée ne réglera pas les problèmes

L'Humanité, le 30.08.2012.
 
Il faut mettre fin aux règlements de compte meurtriers qui touchent la région marseillaise depuis quelques mois. Cette situation est grave.

Mais ce n'est certainement pas en faisant quadriller la ville par l'armée que l'on pourra y faire face. Son métier n'est pas de lutter contre le crime. Cela ne règlera pas les problèmes. Les habitants des quartiers, en plus des difficultés d'emploi, de logement, de pouvoir d'achat n'ont pas besoin qu'on les fasse vivre dans des camps militarisés. C'est par les vertus de l'État de droit, de la démocratie et de la justice sociale que l'on pourra réellement changer les choses.

Il faut démanteler les trafics grâce à une police d'investigation dotée de moyens suffisants, il faut répondre,  aux problèmes sociaux qui sont particulièrement forts à Marseille. La pauvreté qui règne dans les quartiers est le résultat de longues années de politiques libérales qui ont détruit l'économie et l'emploi au profit des marchés financiers.

Pour en sortir, il faut des choix courageux qui pourront empêcher que les trafiquants y fassent leur terrain de jeu et y détruisent des vies.

Il faut proposer un avenir aux jeunes en les sortant du chômage et de la précarité qui sont leur quotidien. Marseille, trop longtemps délaissée, doit faire l'objet d'un effort particulier de l'État avec un véritable plan de relance. C'est avec les habitants, les associations, les éducateurs, les enseignants, les travailleurs sociaux, les agents des services publics que les autorités doivent agir. Ce sont eux qui doivent colorer de leur soif de vivre les quartiers de Marseille.

Pierre Dharréville, secrétaire de la Fédération PCF des Bouches-du-Rhône

A Marseille, la sécurité cherche toujours sa tête

30.08.2012. Vu de l'intérieur, http://delinquance.blog.lemonde.fr

A Marseille, Manuel Valls avait décidé de se laisser du temps, pour mettre en place une équipe solide et cohérente (directeur départemental de la sécurité publique, préfet délégué à la sécurité, préfet délégué à l'égalité des chances et préfet de région). Le ministre pourrait être contraint d'accélérer le mouvement après la polémique provoquée par l'appel à une intervention de l'armée dans les quartiers nord de la sénatrice PS Samia Ghali. D'autant plus que deux de ces postes sont actuellement vacants.

Première étape, la nomination d'un directeur départemental de la sécurité publique (DDSP). Il n'y en a plus depuis juillet, et le départ de Pascal Lalle à la direction centrale. Selon nos informations, c'est Pierre-Marie Bourniquel, 61 ans, actuellement en poste à Bordeaux, qui va hériter du poste. Dans le milieu des commissaires, l'homme est surnommé "l'Amiral", car il a effectué l'essentiel de sa carrière dans le sud et jamais très loin de la mer (Perpignan, Toulon, Nice). Il devait prendre ses fonctions à la fin septembre. Le mouvement va probablement se précipiter.

Le cas d'Alain Gardère
Le ministre souhaitait, dans un deuxième temps, remplacer la chaîne préfectorale. Raphaël Le Méhauté, préfet délégué à l'égalité des chances, est parti au mois d'août, nommé secrétaire général du comité interminitériel de prévention de la délinquance (CIPD). Il reste deux hommes proches de l'ancien pouvoir: Hugues Parant, préfet de région, et Alain Gardère, préfet délégué à la sécurité, nommé par Claude Guéant en août 2011 à la suite d'un précédent coup de chaud médiatico-criminel à Marseille.

La cas d'Alain Gardère pourrait être réglé plus rapidement que prévu. Il est complexe. Politiquement, déjà, parce que l'homme a réussi à s'attirer les faveurs d'une partie du PS local, et notamment du député et maire du premier secteur (2e et 7e arrondissements, dans le centre) Patrick Mennucci. "Il a sécurisé le centre-ville avec les CRS, donc Mennucci est content", ironise-t-on Place Beauvau.
Il s'agit ensuite de trouver le remplaçant adéquat. Un homme susceptible de tenir tête aux syndicats, particulièrement puissants à Marseille, et de maîtriser les enjeux de sécurité publique comme de police judiciaire. Jeudi 30 août, le cabinet du ministre de l'intérieur ne tenait toujours pas son candidat idéal.

Laurent Borredon

Marseille : "L'armée au secours des cités"


La Provence, le 30 août 2012.

S. Ghali. Photo Guillaume Ruoppolo
La sénatrice PS maire des 15e et 16e arrondissements Samia Ghali veut des barrages militaires pour stopper les trafics

"Aujourd'hui, face aux engins de guerre utilisés par les réseaux, il n'y a que l'armée qui puisse intervenir", estime la sénatrice-maire socialiste des 15e et 16e arrondissaements.

Face à l'insécurité et au trafic de drogue qui gangrènent certaines cités de Marseille, où le sang a encore coulé cet été, la sénatrice-maire PS des 15e et 16e arr. prône le recours à l'armée et le retour du service militaire.

Votre secteur fait partie des zones de sécurité prioritaires que vient d'instaurer le ministre de l'Intérieur. Qu'allez-vous proposer à Manuel Valls que vous allez rencontrer prochainement ?
Samia Ghali : Après ce nouvel été sanglant, il faut que les vérités soient dites. Je pense que les autorités ne mesurent pas la gravité de la situation. Les tueries qui se succèdent à Marseille deviennent une attraction médiatique nationale. La vérité, c'est qu'aujourd'hui, le premier employeur des jeunes dans certaines cités, c'est le trafic de stupéfiants. La drogue fait vivre des familles entières. Les armes prolifèrent . On se tue pour un oui ou pour un non. Si rien ne bouge, on se dirige tout droit vers un système à l'américaine, avec des gangs qui se font la guerre sur des territoires où la loi n'a plus court.

La police, dont les effectifs doivent être renforcés dans les zones de sécurité prioritaires, est-elle devenue impuissante ?
S.G. : Ça ne sert plus à rien d'envoyer un car des CRS pour arrêter des dealers. Quand dix d'entre eux sont arrêtés, dix autres reprennent le flambeau ! C'est comme combattre une fourmilière. Aujourd'hui, face aux engins de guerre utilisés par les réseaux, il n'y a que l'armée qui puisse intervenir. Pour désarmer les dealers d'abord. Et puis pour bloquer l'accès des quartiers aux clients, comme en temps de guerre, avec des barrages. Même si cela doit durer un an ou deux, il faut tenir.

Vous réclamez des sanctions contre les acheteurs de drogue, alors qu'à gauche nombreux sont ceux qui prônent la dépénalisation de la consommation de cannabis.
S.G. : C'est facile de tenir ce discours assis dans un bureau quand vos enfants sont bien à l'abri ! Je ne supporte pas ces pseudo-gaucho-intello-bobo qui vous disent que fumer un chichon, ce n'est pas grave. Moi j'ai grandi dans une cité, je sais ce que c'est que les dégâts de la drogue. Une étude scientifique vient d'ailleurs de démontrer les ravages du cannabis sur le cerveau. J'ai vu des mères pleurer en demandant à la police d'arrêter leurs enfants qui se droguaient et les dealers qui leur vendaient leurs doses. On ne peut s'indigner le jour de l'existence des trafics et aller le soir acheter du cannabis ou de la coke dans les quartiers nord.

Comment aider les jeunes à ne pas tomber dans ces réseaux ?
S.G. : La plupart veulent s'en sortir, même ceux qui sont déjà dans les trafics. Dealer, ce n'est pas un idéal de vie. Mais sans travail, il n'y a pas d'issue. Avec la crise, on ne trouve même plus de petits boulots en intérim pour tenir quelques mois. C'est pourquoi je propose de rétablir une forme de service militaire qui permettrait à des jeunes descolarisés, sans emploi, sans formation de sortir de leur quartier, et même de quitter Marseille pour 8 mois, un an. Pour apprendre la discipline bien sûr, mais surtout pour découvrir un autre univers, une autre réalité que celle de la cité. Et retrouver espoir.

Un gouvernement de gauche peut-il réussir dans le domaine de la sécurité ?
S.G. : Ne plus avoir peur en rentrant chez soi, ce n'est ni de gauche ni de droite. Il s'agit aujourd'hui d'une question de moyens, qui manquent à Marseille. Le gouvernement doit faire un effort particulier pour cette ville, qui a accumulé beaucoup de retard en matière de logement, de transport, de mixité sociale. La création de zones de sécurité prioritaires, que je réclame depuis des années, est un premier pas.

Comptez-vous porter au Parlement des propositions de lois relatives à la sécurité ?
S.G. : Je voudrais faire voter un texte qui inclut les familles victimes, menacées, celles qui ont perdu un enfant, dans le dispositif Dalo, avec obligation de relogement prioritaire. Je travaille sur un autre texte qui permettrait d'accorder un crédit d'impôts aux foyers qui s'équipent de caméras de surveillance.

Propos recueillis par Sophie MANELLI

"L'armée n'a pas sa place pour contrôler les quartiers", selon Hollande





Le Monde.fr avec AFP | 30.08.2012.

"L'armée n'a pas sa place pour contrôler les quartiers." Comme Manuel Valls plus tôt dans la journée, le président de la République a balayé la proposition d'une élue socialiste de Marseille qui en appelait aux militaires pour lutter contre les trafics de drogue.
Samia Ghali, sénatrice socialiste.La sénatrice et maire PS des 15e et 16e arrondissements de la ville, Samia Ghali, s'exprimait jeudi dans un entretien accordé à La Provence, après qu'un homme de 25 ans eut été tué d'une rafale de kalachnikov, mercredi soir, dans les quartiers nord de Marseille. Depuis le début de l'année, quatorze personnes ont été tuées dans de tels règlements de comptes dans la ville, dix-neuf dans la région marseillaise.
"La gendarmerie peut être présente dans certaines zones, elle l'est. Et c'est le travail de la police, qui doit d'ailleurs être renforcée encore à Marseille, que de faire en sorte que soit éradiqués cette violence, cette criminalité et ces trafics", a déclaré François Hollande lors d'un point de presse avec le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy.

COMITÉ INTERMINISTÉRIEL EN SEPTEMBRE
En marge d'un déplacement en région parisienne consacré à l'éducation, le premier ministre a lui invoqué la nécessité de "montrer la détermination du gouvernement à ne pas laisser les choses dériver" dans cette ville. D'où la réunion, le 6 septembre, d'un comité interministériel consacré à l'élaboration d'un "programme d'action pour l'agglomération marseillaise". "Il est hors de question que l'armée puisse répondre à ces drames et à ces crimes. Il n'y a pas d'ennemi intérieur" à Marseille, avait assuré devant la presse le ministre de l'intérieur, qui a prôné "une réponse globale, en profondeur et particulièrement forte" à la criminalité.

Plus tard dans la journée, on apprenait de source policière qu'un nouveau directeur départemental de la sécurité publique (DDSP) serait prochainement nommé dans les Bouches-du-Rhône. Pierre-Marie Bourniquel, actuel DDSP de la Gironde, qui avait auparavant occupé ces fonctions dans les Alpes-Maritimes, remplacera Pascal Lalle à Marseille.
"Aujourd'hui, face aux engins de guerre utilisés par les réseaux, il n'y a que l'armée qui puisse intervenir. Pour désarmer les dealers d'abord. Et puis pour bloquer l'accès des quartiers aux clients, comme en temps de guerre, avec des barrages. Même si cela doit durer un an ou deux, il faut tenir", affirme Samia Ghali dans La Provence.

"Après ce nouvel été sanglant, il faut que les vérités soient dites. Je pense que les autorités ne mesurent pas la gravité de la situation. Les tueries qui se succèdent à Marseille deviennent une attraction médiatique nationale", déplore l'élue, dont les arrondissements viennent d'être classés parmi les zones de sécurité prioritaire (ZSP) du ministère de l'intérieur.

GESTICULATIONS ET INACTION DU GOUVERNEMENT
De son côté, Valérie Rosso-Debord, déléguée générale de l'UMP, estime dans un communiqué que "les propos de Samia Ghali, qui réclame le recours à l'armée, devraient faire réagir l'Etat. (...) Cette ville n'a pas besoin de symboles mais d'une vraie politique de sécurité qui la sorte de l'ornière de la délinquance et du banditisme".
"Qu'une élue socialiste réclame l'intervention de l'armée pour mener une guerre contre les trafiquants en dit long sur les désarrois des élus socialistes face aux gesticulations et à l'inaction du gouvernement Ayrault en matière de lutte contre la délinquance et le banditisme", a indiqué Bruno Beschizza, secrétaire national de l'UMP à l'emploi des forces de sécurité.

NOUVELLE FUSILLADE 
Le meurtre de mercredi a eu lieu dans les quartiers nord de Marseille, dans le 14e arrondissement de la ville. L'homme a été pris pour cible peu après 23 heures boulevard Casanova, alors qu'il circulait dans une Twingo noire conduite par une jeune femme, a précisé le procureur de la République Jacques Dallest, présent sur les lieux.

Une trentaine de douilles, apparremment tirées par une Kalachnikov, ont été retrouvées sur la scène du crime, où les policiers procédaient aux premières constatations.Le couple se trouvait à un feu rouge quand les deux occupants d'un autre véhicule ont tiré à courte distance sur la victime, la criblant de balles avec un fusil d'assaut de type kalachnikov. La conductrice, très choquée, "n'a été que très légèrement blessée par des éraflures. Il est miraculeux qu'elle ait survécu", a souligné M. Dallest.


Une trentaine de douilles ont été retrouvées sur le lieu du crime, où les policiers procédaient aux premières constatations, protégés des regards des curieux par une bâche sombre, et recueillaient les premiers témoignages. L'homme, originaire des quartiers nord, était "connu des services de police pour différentes infractions", a ajouté le procureur. Selon une source proche de l'enquête, la victime a été identifiée et serait notamment mise en cause dans des affaires liées au trafic de drogue.

Un homme grièvement blessé par balle dans le quartier de La Viste à Marseille

Afp, le 31.08.2012.

Un homme de 44 ans a été grièvement blessé par balle dans la nuit de vendredi à samedi dans un bar des quartiers nord par un braqueur de 46 ans qui a été interpellé, a-t-on appris de sources concordantes. Les faits sont survenus vers 23 heures dans la cité de La Viste (15e arrondissement).

Le suspect, armé d'un fusil, selon une source proche de l'enquête, est entré dans l'établissement, "vraisemblablement pour voler la caisse", et a tiré un coup de feu, a précisé à l'AFP Christophe Barret, procureur de la République adjoint.

Les clients ont alors tenté de le maîtriser et "dans l'échauffourée, l'un d'entre eux a été touché à la jambe". Transportée à l'hôpital nord de Marseille, la victime se trouvait samedi matin au bloc opératoire, les médecins ne pouvant se prononcer à ce stade sur son état, a indiqué un porte-parole de l'Assistance publique-Hôpitaux de Marseille.

Le tireur, qui avait auparavant braqué un camion-pizza près de l'étang de Berre, a été placé en garde à vue à la Sûreté départementale, en charge de l'enquête. "Nous ne sommes pas du tout dans un règlement de comptes, pas du tout dans le grand banditisme", a souligné M. Barret.

Gaudin appelle à classer "tout Marseille en zone de sécurité prioritaire"

Le Monde, 01.09.2012.



Jean-Claude Gaudin, sénateur et maire UMP de Marseille.

Le débat autour de la violence qui touche la Cité phocéenne se poursuit. Vendredi 31 août, le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, est revenu sur les remous provoqués par le 14e règlement de comptes en huit mois, jeudi, et les déclarations chocs de la sénatrice socialiste Samia Ghali, qui demande l'intervention de l'armée dans les quartiers nord.
  
"Si le premier ministre, qui a tenu des propos caricaturaux jeudi [il a estimé que la ville était "à la dérive", NDLR], s'intéresse à la question, je lui demande de classer toute la ville en zone de sécurité prioritaire (ZSP), comme cela a été fait à Lille. Il n'est pas acceptable que seules les circonscriptions de députés socialistes soient classées, et pas les autres", a-t-il déclaré dans une interview au Figaro.

Le maire UMP a par ailleurs réaffirmé que l'envoi de l'armée à Marseille serait contre-productif : "C'est une solution ubuesque condamnée par tout le monde et qui pourrait amener à une guerre civile. Marseille n'en est pas là. Ici, il y a des gens qui travaillent et qui sont exaspérés par la mauvaise publicité faite autour de ces règlements de comptes."

Et Jean-Claude Gaudin de rappeler que sa ville compte 3 000 policiers d'Etat et deux compagnies de CRS. Les 350 policiers municipaux vont en outre être "dotés armes non létales, comme les Flash-Ball, et de gilets pare-balles".

jeudi 23 août 2012

Eva Joly : «Je redoute de voir la gauche se normaliser»

Eva Joly à Paris le 25 avril 2012.
Alors que débutent aujourd’hui à Poitiers (Vienne) les journées d’été d’Europe Ecologie-les Verts (EE-LV), Eva Joly, ancienne candidate à l’élection présidentielle, analyse son faible score et évoque son avenir.
L’ancienne candidate Europe Ecologie-les Verts revient sur son expérience présidentielle et évoque la participation de son mouvement au gouvernement. Et elle lance son club, «#engagement».

Par LILIAN ALEMAGNA, JONATHAN BOUCHET-PETERSEN, Libération, 21.08.2012.


Après cette campagne, dans quel état d’esprit revenez-vous ?
Je me suis régénérée. On ne mesure pas combien la présidentielle est une épreuve physique. Je m’en suis libérée en reprenant ma vie d’avant et notamment mon travail au Parlement européen. Je suis aussi allée en Afghanistan [pour une mission de l’ONU, ndlr], une façon de renouer avec mes fondamentaux : la lutte contre la corruption.

Quatre mois après, avez-vous digéré vos 2,3% à la présidentielle ?
C’est 300 000 voix de plus que le score de Dominique Voynet en 2007. C’est donc un progrès. Mais c’est aussi une déception par rapport à nos résultats aux élections européennes et régionales, où on se voyait presque à égalité avec le PS. La présidentielle est toujours difficile pour les écologistes, d’autant plus en période de crise, où l’écologie est rejetée alors qu’elle est la seule solution.

Faites-vous votre autocritique ?
Non. J’ai été rejetée parce que je viens de la société civile et qu’on est habitué à voir des mâles blancs entre 50 et 60 ans qui ont fait l’ENA. Souvenez-vous du «Joly bashing»…

Regrettez-vous encore l’accord entre EE-LV et le PS avant la présidentielle ?
Cet accord a créé de la confusion. Cécile Duflot et moi étions montées au créneau en disant que nous ne le signerions pas s’il ne prévoyait pas la sortie du nucléaire. Quand nous l’avons signé quand même, l’opinion n’y a plus rien compris.

Durant la campagne, vous êtes-vous sentie lâchée par certains amis ?
J’ai un grand entraînement à fonctionner en petit comité. Quand j’ai instruit l’affaire Elf, je n’avais pas beaucoup d’amis. J’en ai gardé une force incroyable et je suis habitée par le sentiment d’urgence. Si nous n’arrivons pas maintenant à infléchir les tendances lourdes - la finance, les privilèges, la France forteresse -, nous aurons un homme fort et un régime fasciste. Pendant les journées d’été d’EE-LV, je vais lancer un club ouvert à tous ceux qui partagent les idées que j’ai défendues pendant la campagne.

Quel sera son nom ?
«#engagement». Mes idées ont intéressé bien au-delà des personnes qui ont voté pour moi. Dans la rue, les gens me disent sans arrêt de ne pas les laisser tomber. Je m’y engage. Je veux dire aux citoyens que l’action collective peut changer les choses.

Comment jugez-vous l’action de François Hollande après le cap des cent jours de pouvoir ?
Il a apaisé le pays après la période excitée et bling-bling que nous avons vécue. C’est bien, mais ça ne suffit pas. Nous avons besoin qu’il nous indique son cap, car sa victoire était davantage un rejet de Nicolas Sarkozy qu’une adhésion à son programme. J’aimerais que le Président se souvienne de son discours du Bourget et qu’il prenne des mesures efficaces pour lutter contre les désordres financiers et les abus des multinationales. On ne peut pas imposer l’austérité si on ne s’attaque pas aussi à la finance.

Diriez-vous comme Jean-Luc Mélenchon que c’est «cent jours presque pour rien» ?
Non. On sort de dix années d’opposition, il faut un peu de temps. François Hollande doit maintenant tenir ses promesses. Le peuple de gauche attend avec impatience des mesures symboliques qui ne coûtent rien, comme le récépissé lors des contrôles d’identité et le mandat unique.

Les écologistes sont-ils assez mûrs pour l’exercice du pouvoir ?
Il faut réussir à être partie prenante du jeu institutionnel tout en restant auprès des citoyens avec nos valeurs. Par exemple, nous gagnerons le combat contre le gaz de schiste en l’animant dans la société. Certes, c’est plus facile d’être dans l’opposition : on est toujours plus pur, plus radical. Mais pour agir sur le monde, c’est au pouvoir que ça se passe.

Ne craignez-vous pas que cet espace de contestation soit une nouvelle fois capté par Jean-Luc Mélenchon ?
Il est terriblement séduisant ! Mais nous proposons davantage qu’une protestation : un changement de civilisation. Les écologistes doivent continuer sur leurs combats antinucléaires, anti-gaz de schiste, pour la biodiversité, la préservation de l’environnement. La solidarité gouvernementale ne doit pas nous condamner au silence : une présidence normale oui, mais je redoute de voir la gauche se normaliser.

Le PS prend-il l’écologie au sérieux ?
Il oublie, à tort, que la solution à la crise est écologiste. Mais le basculement idéologique viendra. J’ai pris date, car j’ai raison.

Que pensez-vous des premiers pas de Christiane Taubira au ministère de la Justice ?
Je la trouve formidable. Depuis sa nomination, elle a été excellente. Elle n’a peur de rien, elle voit clair et elle a parfaitement compris les enjeux. Sur les prisons comme sur la délinquance des jeunes, elle est remarquable. Je lui fais une totale confiance et j’espère qu’elle réformera bien le statut du parquet.

Dans Libération avant l’été, Daniel Cohn-Bendit jugeait qu’EE-LV était un parti à «l’image détestable»…
«Dany» se comporte de temps en temps comme le sélectionneur d’une équipe de football. Pendant la présidentielle, j’aurais aimé qu’il soit davantage sur le terrain à mes côtés.

A l’inverse de Cohn-Bendit, vous êtes opposée au nouveau traité européen…
Le traité qu’on nous propose de voter est le traité «Merkozy». Le petit ajout sur la croissance que le Président prétend avoir obtenu n’est pas à la mesure des enjeux. Je suis fédéraliste, mais en limitant le déficit structurel à 0,5% du PIB, on crée les conditions de notre propre récession. L’urgence, c’est de permettre à la Banque centrale européenne de prêter directement aux Etats et d’autoriser un peu d’inflation. Je suis d’accord pour prendre des leçons de politique avec Dany, mais lui devrait prendre des cours d’économie avec moi.

Demandez-vous un référendum sur le traité européen ?
Oui. On ne peut pas escamoter le débat public sur un tel enjeu.

mercredi 22 août 2012

Auschwitz, symbole de «l’holocauste-tourisme»

Par Gilbert Casasus - Chroniqueur associé - Marianne.

Le camp d'Auschwitz, en Pologne, serait-il devenu le parfait contre-exemple du travail de mémoire ? C'est ce que soutient Gilbert Casasus, professeur en études européennes, qui met en cause un système de visites guidées où superficiel et compassion dominent, au détriment de l'histoire et de l'information.

(Auschwitz en 2010 - Tesinsky David/AP/SIPA)
(Auschwitz en 2010 - Tesinsky David/AP/SIPA)
Peut-être que le chemin des vacances vous a conduit en Europe centrale. Si tel est le cas, le camp d’Auschwitz fait partie de ces endroits où l’on s’arrête et l’on se recueille. Au-delà de l’atrocité du camp, vous êtes rapidement envahi par un sentiment de malaise qui vous ne lâche plus. Gêné de regarder ce lieu de mort, vous avez l’impression de n’être qu’un vulgaire touriste, au même titre que ceux qui s’aventurent sur la Place Saint-Marc de Venise, au pied de la Statue de la Liberté de New-York ou aux abords immédiats des Pyramides de Gizeh.

D’ailleurs, les agences de voyage locales ne s’y trompent pas. Elles organisent votre séjour, votre déplacement, vous proposent même de vous chercher à votre hôtel pour vous emmener personnellement à Auschwitz. Tout est parfaitement organisé et planifié, comme il se doit. Et si le dégoût n’accompagnait pas cette description morbide, le ton cynique de ces quelques lignes suffirait à lui seul à traduire la honte que vous ressentez à favoriser ce qu’il convient de nommer ici « l’holocauste-tourisme ». 
 
Sandwiches et cartes postales
 
Impossible d’en réchapper. Dès l’entré du camp n°1, vous devez suivre la masse. On vous met en groupe, linguistique s’il vous plaît, et il ne reste plus qu’à suivre le guide. Ecouteur en bandoulière, vous n’entendez plus que ses explications et ses conseils. Veillez surtout à ne pas prendre du retard, à ne pas marcher du faux côté pour laisser la place aux autres visiteurs étrangers. On vous montre ce que l’on veut bien vous montrer, des cheveux, des chaussures, des lunettes et des valises. On vous inonde de chiffres, de dates, de détails plus ou moins techniques et historiques. Parfois, vous ne savez plus où vous êtes : dans une fabrique de roulements à billes, de vilebrequins, de boutons de nacre ou dans la pire des industries de la mort que l’homme a imaginée et construite depuis sa création.

Le visiteur aguerri n’apprend pas grand-chose. Pas beaucoup plus qu’il n’a appris par ses lectures, par des films, des documentaires ou des reportages télé. Entre deux bâtiments de torture et d’exécution, il a même le temps d’acheter une carte postale qu’il enverra comme souvenir à ses parents ou à ses amis. 

Vient alors la pause repas, un sandwich que l’on a le droit de grignoter qu’hors du camp, avant de prendre la navette pour Birkenau. Là, la nudité du lieu vous impressionne. On sent la mort, mais les explications du guide ne vous convainquent toujours pas. Il insiste longuement sur les conditions d’hygiène, sur les latrines des femmes, ne parle presque que des victimes, que très rarement des bourreaux.

Après plus de deux heures de visite, votre patience atteint ses limites. Vous êtes excédé par ce langage officiel, par cette présentation qui omet même d’évoquer l’armée soviétique au profit de la seule armée russe. Alors, vous passez vous-même à l’offensive. Surpris par le nombre de villages ou bourgades environnantes, vous osez poser la question qui fâche, à savoir celle de l’attitude de la population locale durant le Seconde Guerre mondiale. Subitement, le ton monte d’un cran et vous avez droit à la remarque suivante : « que vouliez-vous qu’ils fassent » ? Sur quoi, poli, vous répondez : « donner des informations à la résistance ». Fusillé du regard, on vous rétorque alors un cinglant : « vous avez un autre exemple » ! 
 
Absence de débat de fond
La consigne donnée aux guides est claire : refuser coûte que coûte d’engager un dialogue historique qui permettrait de mener un débat de fond sur ce lieu de mémoire qu’est Auschwitz. Seuls le superficiel et la compassion doivent l’emporter sur toute autre considération. Plus que jamais, vous êtes réduit au rang d’un simple touriste qui ne mérite aucune autre prestation que celle pour laquelle il a versé un droit d’entrée d’environ douze euros. Bref, vous n’êtes plus ce citoyen que vous devriez être, mais un client d’une pure transaction commerciale.

Auschwitz est devenu le parfait contre-exemple du travail de mémoire. Tel n’est pas le cas de tous les autres camps d’extermination et de concentration. Comment ne pas évoquer ici le travail exemplaire accompli depuis une vingtaine d’années par Volkhard Knigge et son équipe sur les lieux du mémorial de Buchenwald ? Les efforts pédagogiques et didactiques y sont remarquables, au bénéfice d’ailleurs d’une Allemagne qui ne craint pas de condamner son propre passé.

De même, à une soixantaine de kilomètres d’Auschwitz, la ville de Cracovie accueille sur le terrain même de son ancienne usine, un excellent musée consacré à Oskar Schindler.  A l’exception de deux ou trois tableaux qui embellissent quelque peu le rôle de l’église polonaise durant la Guerre, les objets exposés vous prennent à la gorge. Saisi par l’émotion d’une jeune Sarah de 14 ans qui écrivait, avant d’être gazée, « que c’est vraiment moche d’être juive », vous percevez alors toute la misère et la douleur qui régnaient dans le ghetto de Cracovie. D’ailleurs cette ville, et plus particulièrement son Centre d’études sur l’Holocauste de l’Université de Jagellonne ne comptent pas en rester là. Car, comme le dit l’un de ses responsables, « nous Polonais, nous ne pouvons pas toujours être que des victimes » !

Gilbert Casasus est professeur en études européennes à l'Université de Fribourg, en Suisse.

Charles Beigbeder met la clé sous la porte d'Happytime!

Charles Beigbeder met la clé sous la porte d'Happytime!Par Laurence Dequay - Marianne

Le président de la commission entreprenariat du Medef, secrétaire national UMP et serial entrepreneur, Charles Beigbeder, s'est bien gardé de communiquer sur la liquidation, le 2 août, de sa société de réservation de loisirs sur Internet et de distribution de coffrets cadeaux : Happytime. On a pourtant connu Charles Beigbeder plus bavard.

Bye bye Happytime. Cette semaine, en page 23 de son numéro 800, Marianne se penche sur la dernière mésaventure, passée largement inaperçue, du flamboyant Charles Beigbeder, sérial entrepreneur, président de la commission entreprenariat du Medef et secrétaire national UMP de la pédagogie de la réforme. Il s'agit de la liquidation le 2 août, en catimini, de sa société de réservation de loisirs sur Internet et de distribution de coffrets cadeaux Happytime. Seize jours seulement après sa déclaration de cessation de paiements !
«Les salariés sont en vacances»
  Or dans l’Hexagone, la disparition d’Happytime pénalise déjà nombre de ses 70 000 clients qui n’ont pas pu réserver la prestation qu’ils avaient achetée ou offert à un tiers. Mais aussi ses 2 500 partenaires, maison d’hôtes, organisateurs de vols ULM qui doivent annuler leurs réservations. «Ca va nous faire un sacré manque à gagner ! s’indigne ainsi Pascal Chollet qui loue en Corrèze une chambre d’hôte et organise avec son époux des repas gastronomiques. Si M. Beigbeder voulait retirer ses billes, c’est son droit. Mais il aurait du nous céder ses parts afin que le réseau continue. Chez le liquidateur, on va passer après tout le monde. Dans les affaires comme en politique, il faut sortir la tête haute ! Y en a marre de ceux qui font payer ceux qui travaillent.»
L’adresse a beau sonner comme un slogan de l’UMP, elle n’ébranle guère Charles Beigbeder. Contacté par Marianne, le fondateur du courtier en ligne Selftrade (lancé avec en guise de publicité une photo de la tombe de Karl Marx) et du producteur d’énergie Poweo (cédé depuis) que l’on a connu plus communiquant, nous a répondu que «toutes les solutions étaient à l’étude.» Au siège d’Happytime pourtant, Marianne a trouvé porte close: «Les salariés sont en vacances», nous a affirmé le concierge. 
 
Aussi, pour que toutes les personnes intéressées sachent à qui s'adresser, Marianne2 publie en ligne deux documents exclusifs : d’une part, le mail d’anthologie que la société a envoyé à chacun des partenaires et d’autre part, le jugement de liquidation d’Happytime.

Les gens du voyage montent d'un cran sur l'échelle du crime organisé

Par Frédéric Ploquin - Marianne

Les derniers règlements de compte à Marseille viennent encore de le démontrer : le grand banditisme à l'ancienne est poussé vers la sortie par une nouvelle génération de caïds. Dans cet épisode : les gens du voyage montent d'un cran sur l'échelle du crime organisé.

(POL EMILE/SIPA)
(POL EMILE/SIPA)
On les appelle les gens du voyage. Présents sur tout le territoire, zones urbaines comme zones rurales, ils présentent la particularité d'être autonomes. Les analystes de la PJ les voient dans les braquages, le vol de fret, les vols par qualité, les escroqueries type «jade» ou «ivoire», le trafic de voitures, le recel d'or et de bijoux, autrefois monopole du milieu juif, auquel ils ont également emprunté la technique du vol par ruse, consistant à se faire passer pour des policiers ou des agents du gaz pour entrer chez les personnes âgées et rafler leurs économies, sans violences.

Sédentarisés pour la plupart, ils n'en sont pas moins mobiles. «Ils ont cette capacité à se transporter loin de leur base, jusqu'en Suisse, en Belgique ou au Luxembourg», indique Franck Douchy, patron de la lutte contre le crime organisé. Les connaisseurs identifient quatre «castes» : les manouches, les barengris, les voyageurs et les forains. Les premiers sont plutôt spécialisés dans les vols par ruse et les cambriolages, les deuxièmes oeuvrent surtout dans le vol à main armée, les troisièmes forment les meilleurs escrocs au faux jade et au faux ivoire, tandis que les derniers se contentent généralement de faire tourner leurs manèges.

Longtemps, la PJ a laissé ces clients aux gendarmes, jusqu'au jour où on les a vus monter sur des vols à main armée sérieux, des attaques à l'explosif de distributeurs de billets, sans parler de leur probable implication dans des fusillades mortelles contre la police, comme à Dammarie-les-Lys en 2010 ou du côté de Marseille l'année suivante. Marseille, où un gardien de la paix a été tué au kalachnikov au terme d'un long raid nocturne, par une équipe spécialisée dans le pillage de commerces à la disqueuse et à la tronçonneuse.

Dynamisme, nomadisme, organisation clanique et polyvalence sont les principaux atouts de cette «tribu», dont une famille, celle des Hornec, s'est illustrée dans le grand banditisme à la fin des années 90. «Leur logique est essentiellement familiale, explique Franck Douchy. Les voleurs font vivre tous les autres. Ils investissent sous le nom de proches, de plus en plus souvent à l'étranger

Ils sont parfois trahis par les liasses de billets planquées dans la double paroi de la caravane ou la Porsche Panamera immatriculée au nom de la grand-mère de 87 ans, mais leur mode d'habitation est une protection aussi efficace que peuvent l'être la cité pour le milieu maghrébin ou le village de montagne pour le milieu corse. La plus grosse fabrique de fausse monnaie démantelée en France, en juin 2012, était ainsi installée dans un garage planqué au milieu d'une zone habitée par des manouches.

Points forts : ils saisissent toutes les opportunités, s'améliorent sans cesse, ont les moyens, en cash, de s'offrir les meilleurs conseillers et avocats, savent pouvoir bénéficier en toute occasion de la solidarité familiale.

Points faibles : la multiplication des règlements de comptes au sein de la communauté. Conflits sur le partage des butins, enlèvements, racket des plus rusés (les voyageurs) par les plus forts (les barengris) arrivent de plus en plus souvent aux oreilles de la police.