mercredi 11 juillet 2012

Michel Onfray, le retour du défoulé

SURLERING.COM - THE BOOKMAKER - par Pierre Cormary, 14 Avril 2010 

Le crépuscule d’une idole — L’affabulation freudienne


Michel Homais (1) n’aime pas Sade. Mais parce que Michel Homais n’aime pas Saint Jean. Michel Homais n’aime pas Bataille. Mais parce que Michel Homais n’aime pas Saint Paul. Michel Homais n’aime pas Kant. Mais parce que Michel Homais n’aime pas Saint Augustin – et aussi parce qu’Eichmann y songeait, à Kant. Enfin, d’après ce qu’en dit Michel Homais dans sa pièce, Le songe d’Eichmann. « Traite les autres comme tu voudrais être traité », la formule, si belle, qui résume la morale kantienne a pu, selon Michel Homais, servir de prolégomènes à l’holocauste. Il est comme ça, Michel Homais. Tous hitléro-chrétiens, les philosophes ! Tous proto-nazis, les chrétiens ! Tous crypto-chrétiens, les nazis ! Tous complices du pire depuis le Christ qui d’ailleurs n’a jamais existé — on ne la lui fait pas à Michel Homais, partisan résolu des thèses mythistes qui prétendent que Jésus serait juste un personnage conceptuel au même titre que Dionysos chez Nietzsche ou que Mickaël Vendetta dans La ferme célébrités.

Donc, de Platon à Heidegger, en passant par Tertullien et Schopenhauer, toute la philosophie occidentale ne serait à ses yeux qu’une longue répression sexuelle et sociale, une persistante négation de la vie et de la liberté, un nihilisme en pensée et en acte et qui ne pouvait aboutir qu’aux camps. Jérusalem – Sodome (des Cent-vingt journées) – Auschwitz : l’histoire de la pensée occidentale selon Michel Homais qui au jeu des points de Godwin n’a pour l’instant rencontré personne de sa force. On caricature ? Mais comment faire autrement avec quelqu’un qui écrit sans sourciller qu’Hitler est le dernier disciple de Saint Jean et que le christianisme est la matrice du nazisme ?

Aucun philosophe comme il en aurait voulu. Sauf Nietzsche bizarrement, le seul philosophe qui ait été récupéré réellement par les nazis, c’est drôle qu’il n’ait pas vu ça, Michel. Et Aristippe de Cyrène, fondateur du Cyrénaïsme, forme d’hédonisme ascétique, et dont lui, Michel Homais se veut le représentant bienheureux et officiel. Et aussi Julien « Offray » La Mettrie, ultra-matérialiste du XVIIIe siècle, car il porte le même nom que lui, sacré Michel ! Pour les autres, il passe. Jamais assez athées, les rebelles, jamais assez rebelles, les athées, jamais assez gauchistes, les nietzschéens, jamais assez solaires, les hédonistes, contrairement à lui évidemment – lui qui définit d’ailleurs son existence d’après un « hapax », soit une occurrence qui ne se produit qu’une seule fois, un événement unique qui coupe l’existence en deux : un chemin de Damas, une madeleine, une chute de cheval — et pour lui un infarctus qui manque de l’emporter à 28 ans. Tant mieux pour lui, tant pis pour la philosophie. Du reste, Michel Homais aime-t-il la philosophie ? C’est toujours la question que l’on se pose à la lecture de ses livres qui tombent des mains. Non, en vérité, ce qui botte Michel Homais depuis le début, c’est refaire l’histoire de la philosophie, c’est proposer une contre-histoire de la philosophie, une histoire « occulte » de la philosophie. Qui ne soit ni judéo-chrétienne ni nazie – un pléonasme pour Michel Homais dont le souci premier est, comme le pharmacien de Flaubert dont le nom lui va si bien, de « marcher avec son siècle. »

« Il rappelait la Saint Barthélemy à propos d’une allocation de cent francs faite à l’église… »

Notre jouissif révisionniste s’en prend aujourd’hui à Freud avec Le crépuscule d’une idole — L’affabulation freudienne, au grand dam des freudiens de gauche et des antifreudiens de droite. Les premiers ne comprennent pas pourquoi leur normand préféré qui avait l’air jusqu’à présent d’être de tout cœur avec Freud contre la loi de Moïse, le citant sans cesse comme un dans ses auteurs préférés, et allant même jusqu’à offrir Totem et tabou au futur président de la république, ait fait volte-face sur celui-ci (Sigmund, pas Nicolas) et le traite désormais comme il traitait le christianisme. Les seconds ne voient pas comment on peut être à la fois antichrétien et antifreudien, moderne et antimoderne, anti-Moïse autant qu’anti-anti-Moïse. À tous, il faut expliquer.

C’est que pour Michel Homais, Freud est le dernier avatar de Moïse et la psychanalyse la dernière religion monothéiste. Une religion, d’inspiration catholique et romaine, qui ne sait fonctionner qu’en termes de dogmes et de sacré, de conclaves et de confessions, d’hérésies et d’inquisition, d’excommunications et de bûchers. Pire : on pensait que Freud était un grand moderne scandaleux et libérateur, ami des femmes et des pervers, on apprend qu’il est un salaud de réactionnaire phallocrate, misogyne et homophobe. D’ailleurs les gays ne s’y trompent pas en refusant depuis belle lurette de se référer à lui pour qui, faut-il le rappeler, l’homosexualité reste un désordre mental (en fait, un arrêt du développement sexuel) et la distinction sexuelle l’indépassable réalité anthropologique – des choses que pensent aujourd’hui des gens aussi horribles qu’Éric Zemmour et cette bande de culs terreux qu’on appelle les hommes et les femmes de cette terre. Quant aux féministes, elles n’en peuvent plus d’entendre parler de la femme en termes de « continent noir », sinon en ceux d’« origine du monde. » Courbée là quand ? Et c’est un fait que Freud pense le monde comme la Bible. Freud pense Adam et Eve, Caïn et Abel, Joseph et Marie. Certes, les mythes grecs sont dans sa méthode plus à l’honneur que les récits de la Bible mais Freud a tout fait tout pour qu’ils deviennent des vérités bibliques. Qu’on le veuille ou non, et là-dessus, Michel Homais a absolument raison, la castration a la même signification pour Freud que celle du péché originel pour les chrétiens. L’Immaculée Conception (soit le Fils qui a une action prévenante et rétroactive sur sa mère) n’est qu’une façon d’abolir le père (Joseph) pour pouvoir coucher, au moins symboliquement, avec la mère. L’inconscient ne fut jamais qu’une affaire de démons comme l’épilepsie ne fut jamais qu’une affaire de possession. Enfin, meurtre du père ou meurtre du frère (Abel), il s’agit toujours de poser la condition humaine comme une fêlure et l’Histoire comme un sacrifice. Bref, l’opposition entre judéo-chrétiens et freudiens est une opposition de façade – la psychanalyse ayant par ailleurs souvent été taxée par ses disciples autant que par ses contempteurs de « science juive ». En accord pour définir l’humanité par la blessure, la dette, la circoncision ou la croix, psys et curés ne font que se disputer le pouvoir.

Freud est en ce sens un penseur tragique. Et c’est ce sens tragique que Michel Homais, à l’instar de tous les positivistes scientistes (et au contraire de Nietzsche dont Michel se réclame tant), veut abolir. Ni péché ni castration, disent-ils. Ni Œdipe ni Caïn. Ni Sophocle ni Dostoïevski.

Au reste, la littérature, tout comme la philosophie, intéresse moins Michel Homais que ceux qui en font. En nietzschéen primaire qui confond la généalogie avec le génie et la vie avec l’œuvre, le voilà qui s’en prend à la personne de Freud — un être profondément névrotique selon lui et qui aurait fait de sa névrose la névrose du monde. Le complexe d’Œdipe ? Une pathologie du seul Sigmund étendue abusivement au monde entier. Cette idée pénible qu’un homme pourrait tromper tous les autres pour l’éternité. Cette croyance complotiste que ce sont les illusions collectives qui mènent le monde. Avouons-le, nous avons toujours eu du mal à adhérer à ce genre de critique paranoïaque – que les grands courants philosophiques et religieux n’aient été que de grossières manipulations, que les grands penseurs et les grands prophètes ne furent que de fieffés imposteurs, que Socrate, Jésus, Confucius, Mahomet… et Freud ne soient que des idoles indignes méritant d’être renversées et brisées en morceaux comme des statues de Staline. Comment croire sérieusement que l’humanité ait pu être ainsi bernée ? Ne serait-ce pas nous insulter nous-mêmes que de soutenir Mordicus qu’un Christ ou qu’un Bouddha sont venu se foutre de notre gueule il y a deux mille et deux mille cinq cent ans et continuent de le faire ? Une imposture, ça peut durer dix ans, cinquante ans, soixante-dix ans même, comme le communisme, mais ça ne dure pas deux mille ans. On ne crée pas une civilisation sur un simulacre. Si une pensée persiste dans le temps (et nous gageons qu’on reparlera de Freud, et d’ailleurs de Marx qui a aussi correspondu à un besoin de l’esprit humain, dans trois siècles), c’est qu’elle avait une bonne raison humaine, humaniste, amoureuse, de le faire. C’est qu’elle était en écho avec l’Adam éternel qui est en nous. Pour en revenir au complexe d’Œdipe, il est évident que d’Hamlet au Narrateur de la Recherche, en passant par les Karamazov ou par nos propres familles, on n’a rien trouvé de mieux pour expliquer les rapports filiaux. Au fond, la psychanalyse ne fait que rejoindre la littérature qui elle-même n’est qu’une transsubstantiation de la théologie. Freud est avant tout un grand écrivain, c’est-à-dire quelqu’un qui prend le Logos au sérieux, qui fait de la vie l’expression du Logos.

Quant au préjugé antireligieux qui semble seul mettre en branle les mécanismes mentaux de Michel Homais, il finit par faire long feu. « Le christianisme est une secte qui a réussi », éructent les imbéciles. Autant dire que Le Gréco est un barbouilleur qui a réussi en peinture ou que Dante est un scribouilleur qui a réussi en littérature. Michel Homais parle de religion freudienne et trouve que c’est un argument pour réfuter le freudisme, alors qu’à nos yeux, ce serait plutôt une bonne raison d’y adhérer. Seul ce qui devient religieux est vrai. Seul ce qui relie les hommes les uns aux autres, autour d’une personne ou d’une idée, vaut notre considération. Tant pis pour la biographie à charge et la psychologie complotiste (Freud vénal, corrompu, falsificateur, ne recherchant que la gloire et la fortune) qui constituent la douteuse méthode de Michel Homais. Quelle que soient l’approximation de certains de ses concepts, le dogmatisme autoritaire avec lequel lui puis ses suiveurs les imposèrent, l’incertitude de la réussite thérapeutique et présente depuis le début, le génie de Freud aura été pour l’éternité d’avoir introduit, c’est le cas de le dire, le sexuel dans la conscience, réinventé le roman familial, et, ce faisant, libéré l’individu de ce dont il n’était pas responsable, re-sacralisé la parole, creusé enfin un trou dans le sujet afin que celui-ci ne se trouve plus réduit et condamné à lui-même. Qu’est-ce que le freudisme ? Une trouée de l’être par laquelle celui-ci peut s’aérer, se reposer de son négatif, trouver en lui autre chose que du réel rationnel ou de la bête immonde – et que, nous le verrons, Michel Homais, adepte d’une sexualité et d’une conscience totalement solaires, s’exhorte à boucher.

« L’effet doit cesser, c’est évident. »

Passons sur l’objection scientiste, assez basse, qui prétend que la psychanalyse n’est pas « scientifique ». Comme le remarque Marcel Gauchet, ce grand goethéen de la pensée française qui a relu le christianisme comme religion de la sortie de la religion, et qui travaille à la réconciliation des sciences exactes et des sciences humaines, elle ne l’est certes pas, mais au même titre que l’histoire, la philosophie, l’ethnologie, l’anthropologie, la linguistique l’économie, ou n’importe quelle autre science humaine et sociale. Par ailleurs, même si le nouveau paradigme tourne aujourd’hui autour de la psychologie cognitive et des neurosciences et marque de ce point de vue un retour à l’évolutionnisme, la psychanalyse freudienne reste un pas essentiel dans l’autonomie de l’individu et l’élargissement de sa conscience. Elle a indéniablement permis à l’individu contemporain de se redécouvrir comme sujet infini et inconnu (mais d’un inconnu profondément apaisant), de retrouver une possibilité de sortir de lui-même, de n’être plus simplement un système nerveux qui menace d’imploser — ce qui, à notre époque d’ipséité ontologique, était la meilleure chose qui pouvait nous arriver.

Depuis que l’ancienne structure par l’altérité n’est plus (en gros, depuis la mort de Dieu) et que nous ne pouvons plus combler nos béances et vivifier notre âme par le haut, nous étions condamnés à ne respirer que notre propre haleine. Notre ipséité (c’est-à-dire ce qui fait que nous nous constituons de nous-mêmes par nous-mêmes) tournait à la fétidité. Sans Dieu, sans diversion, sans présence autre, nous commencions sérieusement à étouffer. Et voilà qu’avec la découverte de l’inconscient, concept peut-être bancal, comme le dit Gauchet, mais indéniablement stimulant, nous découvrions, en plus de tout le reste, une défaillance de notre système réflexif — mais une défaillance qui se révélerait bien vite une délivrance. Une fêlure, oui, mais une fêlure bienheureuse ! C’est que la découverte de l’inconscient, dans un monde désacralisé, apparaîtrait comme une sorte de palliatif, certes plus diabolique que divin (puisque l’inconscient, allait-on nous expliquer, serait le lieu des pulsions inavouables, des pires instincts, de la mort en branle, etc.), mais en même temps comme celui qui nous déculpabiliserait de nos mauvaises pensées, sinon de nos actes mauvais. L’inconscient comme ce qui détendrait la conscience. L’inconscient comme ce qui me permettrait de dire que c’est mon fait mais que ce n’est plus ma faute. L’inconscient comme ce dont je serais coupable sans en être responsable. L’inconscient comme limbes de mon très infernal moi. Rêves, actes manqués, transferts, projections : toute une armada de phénomènes qui me dépossèdent de moi-même pour mon plus grand soulagement et qui contribuent à sauver mon âme si j’en ai une. L’inconscient comme la partie obscure de moi qui ira en enfer alors que j’irai, moi, en toute conscience, au paradis. L’inconscient comme cochon investi par le démon et qui se jette dans la mer.

Avec l’avènement de la psychanalyse, le sujet retrouvait une nouvelle innocence. C’est la raison pour laquelle les masses, après avoir été vaguement hostiles à l’enseignement freudien, ne s’en sont plus passées jusqu’à nos jours (« même le boulanger du coin sait qu’il est travaillé par le complexe d’Œdipe », dit Gauchet) – alors que paradoxalement, c’est l’opinion savante, ou demi-savante, qui est devenue de plus en plus méfiante à l’égard du freudisme, et qui ne comprend pas, malgré des attaques répétées contre lui (Wittgenstein, Sartre, Deleuze-Guattari, et récemment le Livre noir de la psychanalyse), que celui-ci continue d’avoir sur les esprits un effet qui aurait dû cesser depuis longtemps. C’est qu’on ne se débarrasse pas comme ça d’une explication littéraire, ce qu’est fondamentalement la psychanalyse.

« Car il savait qu’il faut, dans tous les empoisonnements, faire une analyse. »

S’il est une sagesse immémoriale des peuples, celle-ci réside dans l’acceptation toute religieuse, quoique non politique, de sa condition tragique. L’homme éternel est celui qui croit à sa mort prochaine autant qu’à la possibilité historique d’améliorer son sort. L’homme éternel s’accepte mortel et perfectible. Au contraire, l’homme moderne, ou plutôt post-moderne à la Michel Homais, se définit plutôt comme immortel et parfait. Certes, il est bien obligé de reconnaître que tout n’est pas parfait en ce bas monde, mais son idée est que tout devrait l’être, et c’est l’erreur, sinon le crime, de l’ancien monde de s’être défini justement comme un « bas monde » — c’est-à-dire comme un monde qui se jugerait par un autre plus « haut », et qui de plus, quelle que soit l’action des hommes de bonne volonté sur lui, resterait à jamais entaché par le péché, la culpabilité, le principe de cruauté. Le tragique comme condition inhérente de l’existence, c’est ce que le post-moderne ne peut plus voir en peinture. Non à la tragédie de l’existence ! Non aux philosophes, aux religieux et aux littéraires qui, de Platon à Dostoïevski, de Pascal à Kafka, de Schopenhauer à Houellebecq, ont tout fait pour intoxiquer les esprits en leur imposant cette croyance sadomasochiste que tout n’est que souffrance et abstinence en cette vie ! Non aux penseurs ravagés qui ravagent le monde ! Freud lui-même ne disait-il pas sur le bateau qui le menait aux États-Unis « qu’il leur apportait la peste » ? Eh bien voilà, c’est de cette peste psychanalytique, de ce choléra littéraire, de cette syphilis religieuse que l’humanité vraiment adulte devrait aujourd’hui savoir se passer ! Hourra pour un monde sans tragique, sans négatif, sans mort ! Hourra pour un monde éthique et hédoniste, où tout ce qui serait possible serait avant tout légal! Car attention, le libertaire n’est pas transgressif. Le libertaire, comme Michel Homais l’expliquait lui-même à Nicolas Sarkozy lors d’un fameux entretien de Philosophie magazine, souhaite qu’il y ait « peu de règles, mais qui puissent être respectées, non pas transgressées. » Au contraire, c’est le conservateur qui adore les interdits autant que les transgressions, qui n’est jamais aussi heureux que lorsqu’il a désobéi à une règle qu’il chérit par ailleurs et par laquelle il a éprouvé sa liberté. Monde ouvert (et par là même susceptible d’en rencontrer un autre), amoral et singulier de l’homme éternel. Monde clos sur lui-même, auto-référent, auto-suffisant, de l’homme post-moderne. Liberté opératoire du premier avec ses risques et sa souveraineté. Liberté entièrement légalisée du second qui confond le réel avec le droit et le droit avec l’abolition de la souffrance. La souffrance comme expiation de l’existence, voilà le vrai scandale pour l’homme post-moderne ! C’est qu’à l’époque de Matrix et d’Avatar, la souffrance apparaît comme la chose la plus indigne qui puisse arriver à l’individu et la mort comme la suprême insulte ! L’homme post-moderne ne veut surtout pas entendre parler de la mort — alors un Freud qui vient remettre la pulsion de mort au centre de son anthropologie… ! Dès lors, tout est bon à mettre en œuvre pour discréditer cette très empoisonneuse pensée — et comme on accuse son chien de la rage quand on veut le noyer, on accuse une philosophie ou une religion d’être nazifiante quand on veut la démolir. Pour Michel Homais, Freud a autant pensé la pulsion de mort qu’il y a participé historiquement. Tout ce qui, au siècle dernier, a massacré en gros (« boucherie de 14-18, génocide rwandais, totalitarisme nazi », comme il le précise lui-même dans son livre) ne seraient pas sans rapport avec l’influence freudienne. Pire, Freud lui-même aurait été, au moins symboliquement, complice du génocide juif par haine de sa propre communauté – par antisémitisme inconscient ! La boucle est bouclée : Freud, pessimiste nihiliste, nihiliste juif, juif antisémite, et d’ailleurs la preuve : partisan des régimes autoritaires, saluant Mussolini en Italie, ou Engelbert Dollfuss en Autriche. Freud, voix impénétrable qui a mené l’Occident aux camps de la mort. Freud, chaînon manquant entre Saint Jean et Hitler. On croit rêver. Mais non. C’est une analyse de Michel Homais.

Tout cela dit sans méchanceté, car il ne nous a jamais été antipathique, Michel Homais. Pas plus qu’il n’a de haine pour Freud, nous avons de haine pour lui. Et lui qui aime les procès en autobiographie, nous avouons qu’il se sort très bien du sien. Un type un peu sec peut-être, mais pince-sans-rire, agréable à écouter, assurément séduisant avec ses grosses lunettes rectangulaires et sa gueule de lion à la crinière inspirée, et qui, il faut l’admettre, fait beaucoup pour les autres (université populaire de Caen, université du goût d’Argentan) et même pour sa famille – ses parents qu’il célèbre en permanence (Le corps de mon père, suivi de Autobiographie de ma mère), ce père dont il réalise le rêve en l’emmenant au Pôle Nord (Esthétique du Pôle Nord), cette mère à qui il a pardonné de l’avoir battu, rejeté et abandonné « une belle après-midi d’automne » dans un horrible orphelinat catholique, mais parce qu’elle aussi fut, enfant, battue et abandonnée (La puissance d’exister). La dernière fois qu’il a pleuré, c’est à la mort de sa vieille institutrice. À part ça, il vit depuis vingt-six ans avec Marie-Claude, sa compagne adorée pour qui il invente chaque soir, paraît-il, un nouveau plat. Elle et lui forment un couple de miraculés. Lui guérit d’un infarctus à 28 ans, comme on l’a dit, elle ayant surmontée un cancer du sein — comme il le raconte au début de ses Féeries anatomiquesGénéalogie du corps faustien. Non, un très brave type, ce Michel Homais.

Mais pourquoi cette insensibilité absolue aux blessures et aux besoins éternels de l’homme ? Pourquoi ces analyses psychorigides qui transforment en plomb tout ce qu’elles touchent ? Pourquoi cette érudition si sèche et si creuse ? Pourquoi cette pensée policière qui met en garde à vue tout ce qu’elle rencontre ? Sa mère, avoue-t-il, le menaçait sans cesse, comme on faisait dans l’ancien temps, de maison de correction, ou lui criait qu’il finirait sur l’échafaud. Mais c’est exactement ce qu’elle est, l’œuvre de Michel Homais – une maison de corrections pour philosophes, une guillotine permanente pour platoniciens, chrétiens et freudiens. Au reste, le couteau, il aime ça, Michel. Et les femmes qui le portent, encore plus (La Religion du poignard. Éloge de Charlotte Corday). Lui-même se comporte un peu comme la reine d’Alice au Pays des Merveilles qui veut couper la tête à tout le monde. Transfert de la méchante mère sur son gentil fils ? Peut-être. On comprend qu’il en veuille à Freud d’avoir conçu ce complexe d’Œdipe que tout le monde a l’air d’avoir vécu avec une certaine douceur, sauf lui. Difficile en effet de désirer la femme qui vous a mis au monde sans jamais vous désirer.

« Moi, si j’étais le gouvernement… »

Plus sérieusement, à l’entendre, à le voir, on a toujours l’impression que tout ce qui ressemble de près ou de loin à une contradiction, une dissonance, une antinomie, un chiasme, un clinamen qui déconne, doit être immédiatement et impitoyablement tranché. Accorder sa vie et sa pensée, confondre son identité avec son action, être en harmonie totale avec soi, Michel Homais le répète trop pour être honnête. Avec lui, ça passe ou ça casse. Il est trop conséquent, pourrait-on dire, trop positivement politique ou politiquement positif. C’est un maniaque de l’adéquation. Un intégriste de l’intégrité. Ma vie, c’est mon œuvre, mon œuvre, c’est ma vie, je dis ce que je fais, je fais ce que je dis (tiens, comme Jospin), point barre. Pas de part maudite chez lui, pas de ligne de fuite non plus, pas d’ombre, pas d’inconscient, pas de trouée de l’être. Du soleil partout. On comprend qu’un Saint Paul avec son « je ne fais pas ce que je veux ou je ne veux pas ce que je fais » ou un Freud avec ses rêves, ses actes manqués et ses lapsus lui fassent horreur. Michel Homais, c’est l’homme sans ombre, sans rêve, sans relief. L’homme qui possède son moi intégralement sans porte ni fenêtre. L’homme qui n’est qu’ipséité, légalité, austérité. L’homme robot sans défaillance, sans délivrance, jamais, qui se possède entièrement comme dans une boite noire. Black Box Homais.

C’est pourquoi lorsque Sarkozy lui répond dans l’entretien déjà cité, et pour y revenir, que contrairement à la fameuse formule grecque, il est impossible de se connaître vraiment soi-même, il a l’impression d’avoir affaire à un monstre incompréhensible. Alors que le monstre trop compréhensible, c’est lui en l’occurrence, Michel Homais. Qui n’imagine pas une seconde qu’on puisse échapper à soi-même. Qui croit dur comme fer à la conscience toute puissante, écrasante, asphyxiante – tout le reste étant littérature ou mauvaise foi. Et qui en effet ne peut que s’acharner sur Freud pour lequel « le moi n’est pas maître dans sa propre maison », mais en oubliant que Freud se situe ici dans la lignée d’un Montaigne, pourtant un des auteurs fétiches de Michel, qui écrivait que « notre fait, ce ne sont que pièces rapportées ». Diable ! Va-t-il nous déboulonner Montaigne après nous avoir déboulonné Freud ? Et si un jour il découvrait, lui, Michel Homais, qu’il est en contradiction avec lui-même, si un jour il découvrait qu’il a malgré tout une part d’humanité et de liberté (puisque « la liberté, c’est la contradiction » comme disait Kierkegaard, auteur peu prisé par Michel), qu’est-ce qu’il ferait, notre Robocop de la congruence ? Il se jetterait dans l’Orne ? C’est qu’à force de vivre sa pensée et de penser sa vie comme Javert, on aurait peur qu’il pète un plomb, notre Philosophe Ventru. Au reste, de ventre, il n’en a pas, Michel. On sait qu’il se couche souvent à jeun. Qu’il mange et boit peu. Qu’il n’est jamais ivre. Qu’il mène une vie d’ascète. Plus janséniste qu’hédoniste finalement. La raison gourmande, l’art de jouir, le corps amoureux, tout ça, ce sont plus des idées que des réalités pour lui. C’est l’idée du baba au rhum plutôt que le baba au rhum qui l’inspire. Au contraire de ce que disait Sade, il pense que rien n’est bon quand c’est excessif, sauf peut-être l’athéisme.

Et puisqu’on a cité Sade, il est temps de parler un peu de cul, il est temps d’ouvrir un peu son Souci des plaisirsConstruction d’une érotique solaire dans lequel il commence par dézinguer le Divin Marquis, puis Georges Bataille, au prétexte qu’ils seraient trop chrétiens. Quand on est sadique et vicieux, c’est la preuve pour Michel Homais qu’on est judéo-chrétien (l’inverse se tient aussi). Et pour le prouver, que Sade est sadique, le voilà qui se lance sur plusieurs pages dans une énumération méthodique de tous les actes sexuels commis dans Les Cent vingt journées de Sodome – ce qui, il faut l’avouer, ne laisse pas d’inquiéter. Entre l’auteur du livre le plus obscène et le plus scandaleux de toute l’histoire de la littérature et son contempteur qui fait la recension complète et critique de toutes les horreurs contenues dans celui-ci, on se demande lequel d’entre les deux est le plus gravement atteint : Sade écrivant son chef-d’œuvre ou Homais se faisant une liste à charge de tout ce que l’on peut y lire d’odieux ? À ce jeu antilittéraire, le profanateur risque de paraître bien moins dangereux que le censeur, le romancier fou bien moins antisocial que l’hygiéniste. Une fois de plus, il faut, aux yeux du Vertueux Foudroyé, conjurer le négatif, sinon l’abolir définitivement du champ humain – et Sade est en effet le négatif absolu, l’ennemi à abattre, l’éternel retour du refoulé. Et Michel Homais, il n’en peut plus de ce refoulé, de cette sexualité sado-chrétienne forcément culpabilisante. On va vous le répéter encore pour que vous le compreniez vraiment, mais nous les modernes, on plaide pour un autre paradigme social et moral, une autre anthropologie qui se passerait de Sade, de Freud, des Tragiques et aussi des Comiques. Y en marre de la castration, marre du péché, marre de l’Œdipe, marre de l’Hamlet ! Voilà ce qu’un gouvernement adulte devrait faire – nous éradiquer cette saloperie biblo-freudienne ! Vous, je ne sais pas, mais nous, nous n’avons pas tué notre père, nous n’avons pas baisé notre mère. Nous ne sommes responsables d’aucune peste réelle ou métaphorique. Nous aimons nos parents, nos parents nous m’aiment, nos beaux-parents encore plus, et on pense tous que Sophocle n’a jamais fait que raconter ses fantasmes de merde, c’est tout. Nous ne sommes pas pécheurs, nous ne sommes pas castrés, nous ne sommes pas sadiques. Nous sommes attachés autant à la justice qu’à nos mamans, et nous emmerdons tous les Œdipes et tous les Jobs de la terre. Les mythes, ça ne vaut rien pour l’humanité, surtout ceux-là, tous plus dégueulasses les uns que les autres ! Tant pis pour eux, tant pis pour vous si vous n’en décollez pas, mais nous, on n’a vraiment pas besoin de ce genre de truc pour vivre. Alors, laissez-nous tranquilles, curés que vous êtes, freudiens maudits, écrivains merdiques ! Car sains, heureux et innocents, oui, nous le sommes. Et puis, l’épilepsie, ça se soigne mon cher Dostoïevski !

« Il devenait dangereux. »

Ainsi chialait Michel Homais – et l’époque avec lui. Quant à la bagatelle, puisque le christiano-freudisme n’avait engendré qu’une sexualité de tordu, il fallait chercher sa légitimité ailleurs. Voyager. Se faire Desireless.

Son truc, à Michel Homais, c’est l’Inde. Un peu comme les Beatles à la fin des années soixante. Ou comme les Théosophes au milieu du XIXe siècle. La tentation indienne. Le Kama Soutra et ses positions performatives mais à la signification autrement plus « spiritualiste » que notre pauvre coït chrétien reproductif. Shiva qui permet, grâce à ses nombreux bras et jambes, des orgasmes mille fois plus érogènes, plus « sains », plus libérateurs, plus « éthiques » que notre Cantique des Cantiques. L’Eros solaire indien versus le Thanatos nocturne chrétien. La religion enfin sans obstacles. La nature super gentille. Tiens, tiens… Mais où avons-nous déjà entendu parler de ça ? Mais dans Le XIXe siècle à travers les âges de Philippe Muray, bien sûr, ce grand livre parmi les grands, essentiel à la compréhension de notre époque, et qui nous appris que le fantasme de la grande libération solaire ne date pas d’aujourd’hui mais remonte à l’homo dixneuviemis. Comme jadis, on fait comme si la société indienne était une société ultra-cool, sans Weltanschauung trop fâcheuse, sans interdits surtout (ces horribles interdits que l’on ne trouve décidément que chez nous !), on oublie les castes, les bûchers, les enterrements vivants, les femmes sacrifiées, les vaches sacrées, les rituels affamants, on oublie tout ce qui fait le négatif d’une civilisation et ce par quoi elle tient, et au vu de trois statues priapiques et deux livres d’érotologie, on se persuade que cette civilisation-là est moins farouche que la nôtre. Aussi absurde que si un Michel Homais tamoul écrivait une « Construction d’une érotique anversoise » après avoir vu un Rubens à Anvers ! Bref, à nous les Chakras-frottis, les Vedas vulviens, les Upanishads-suçons, les Arahts aux jardins parfumés… en attendant les Aryas aux fleurs de Lotus et leurs drôles de Svastikas. Au XIXe siècle, ils y ont tous cru, les Rudolf Steiner, les Helena Blavatsky, les Annie Besant, les Allan Kardec, aux corps astraux spermatiques, au tantrisme spasmo-socialiste, à l’eurythmie cosmique anti-péché originel, à la Divine Matter-Substance top-égalitaire. Tous plus Kalima que Marie-Madeleine ! Tous pour le grand voyage cosmique plutôt que pour la Croix ! Tous, d’ailleurs, contre la Croix et l’Étoile de David ! Car comme dira Madame Blavatski, la grande prêtresse de ce siècle qui reste en grande partie le nôtre : « toutes les religions sont une… sauf la juive ». Cette religion juive qui a en effet introduit pour notre malheur la distinction dans le monde, la distinction et la différence, la différence et fracture, la fracture et le manque, le manque et la cicatrice – des propos que pourrait tenir notre Homais. Circoncision, crucifixion – en attendant la castration freudienne. Irrécupérable judéo-christianisme ! Impardonnable blessure narcissique faite à l’humanité ! Ce n’est pas un hasard si Hitler choisira le Svastika, soit cette croix gammée comme symbole de sa lutte contre l’Étoile de David, et qui représenta aussi, comment le nier, une contre-figure de la croix chrétienne. Finalement, c’est plus à Brihadisvara qu’à Jérusalem que se conçoit l’imagerie de la solution finale. Mais entre deux levrettes, trois unions de l’aigle, une de lotus, et quatre Andromaques, on pense pour l’instant à autre chose.

Et puis, il y a la métempsychose qui pour un occidental moyen (c’est-à-dire pour quelqu’un qui ne comprend rien à la métempsychose) apparaît comme une sorte de résurrection « live », une possibilité de vie éternelle sur terre (ou sur une île), un principe nouveau ou tout est dans tout et réciproquement — une immortalité hic et nunc. Entre les morts qui reviennent ou les âmes qui migrent dans d’autres corps, on pourrait s’arranger – même si on est athée. En vérité, notre Michel Homais national n’est pas si loin de les rejoindre, les occultistes du XIX ème. Certes, il est un peu plus matérialiste et un peu moins antisémite qu’eux (même s’il compense par cet antichristianisme sauvage qui a fait son succès et qui, du reste, est permis et encouragé par l’époque), mais est tout aussi prêt à défier la mort par tous les moyens. De la métempsychose au clonage, ma foi, il doit y avoir un truc à faire.

Pas étonnant qu’il ait été rameuté par Raël. Son histoire la plus drôle à ce jour et la plus hautement significative. Donc, en mars 2006, notre fougueux Solaire se voit attribuer le titre de « prêtre honoraire » par Claude Vorilhon, le fameux prophète raëlien, représentant sur terre de la congrégation Elohim (les extraterrestres), et qui, comme chacun sait, se targue d’avoir déjà pratiqué avec succès le clonage humain. Pour le gourou, l’œuvre et la pensée de Michel Homais rejoignent en tout point la religion raëlienne. En effet, celle-ci prône l’athéisme militant, la détestation des monothéismes, l’hédonisme comme art de vivre, la révolte contre tous les dogmatismes et la célébration de toutes les fééries anatomiques – exactement comme dans les livres de Michel ! Le corps faustien vraiment réalisé par la science, Homais en avait rêvé, Raël l’a fait. Ils ne pouvaient que se tomber dans les bras et se congratuler mutuellement ! Évidemment, notre contre-philosophe prit assez mal qu’on appréhenda sa contre-philosophie avec autant de sérieux et qu’on en tira ses incidences ultimes dignes d’un épisode de Star Trek. Il tenta bien de rétorquer, dans une contre-réponse plutôt vaseuse, qu’il n’avait rien à faire avec ces « crétins sidéraux »-là, mais le lien était fait. Comment ? L’athée faustien était récupéré par des athées prométhéens encore plus conséquents que lui ? Quoi ? Au prétexte que l’on vidait le ciel de Dieu, on remplissait celui-là et on remplaçait celui-ci par des extraterrestres ? What ? Ce n’était pas Michel Houellebecq, pourtant « sympathisant » du mouvement, qui était honoré, mais lui, Michel Homais, anti-houellebecquien convaincu ? Peuchère ! Notre apprenti sorcier apprenait à ses dépens qu’entre la littérature et la philosophie existe une différence majeure qui est que la littérature décrit l’état ou l’avenir des choses (et c’est ce que fait Houellebecq dans La possibilité d’une île) alors que la philosophie, surtout quand elle se veut politique et sociale comme la sienne, participe à cet état et à cet avenir des choses. Certes, entre le clonage thérapeutique pour lequel le contre-philosophe milite et le clonage reproductif de l’élu de Pandora, il y a une différence de taille, mais celle-ci est peut-être plus de degré que de nature – et puis, quand on glorifie Faust, il est dans l’ordre des choses de rencontrer un jour le diable. On comprend qu’il s’en défende, Michel, mais Raël, c’est l’aboutissement naturel de sa philosophie de la contre-nature. Raël, c’est le Méphistophélès de ce Faust de Michel Homais. Il peut ensuite le traiter de tous les noms dans un droit de réponse, il n’en reste pas moins que c’est lui qui l’a fait surgir par ses incantations. Splendeur de la catastrophe, comme il dirait, ou plutôt, comme il ne dirait plus.

« S’être, lors du choléra, signalé par un dévouement sans bornes. »

Voilà donc ce qui arrive quand on joue trop avec le feu, quand on se prend pour Faust ou Prométhée, quand on fait le téméraire, quand on plaide pour le clonage, la manipulation du génome, la transgénèse, l’optimisation technique de l’enfant à naître, la fabrication frankensteinienne des corps, « toutes ces choses qui font peur », comme l’écrivait superbement Alain Finkielkraut dans son Nous autres modernes : on se retrouve maître à penser des pires sectes, idole des crétins, complice des gourous, collaborateur du diable, otage des extraterrestres ! Pauvre Michel Homais qui prônait le surhomme et qui se retrouve « guest star » chez les Vénusiens !

Et l’héroïque Finkie de se lancer, contre Michel Homais et son « heuristique de l’audace », dans une « heuristique de la peur » en laquelle il voit la meilleure défense immunitaire contre les ravages de la modernité — et au risque de passer pour un lâche. Car au sens du moderne, la peur est par excellence le péché non rémissible. La peur est négation de Prométhée et honte de Zarathoustra. Être moderne, c’est ne pas avoir peur de la vie – mais de la mort o combien ! C’est ne vouloir craindre la mort que dans le péril. Or, comme l’écrivait Pascal, il faut craindre la mort aussi hors du péril « puisqu’il faut bien être homme ». Mais être homme n’intéresse plus le moderne. Être homme signifie être vulnérable, mortel, croyant, et cela, on ne le veut plus. Du tout. Ni Dieu ni mort. Ni infini ni finitude. Non, on veut quelque chose d’autre. C’est ce qu’a bien vu l’Anti-Défaitiste de la Pensée en très attentif ausculteur de notre époque, et paradoxalement bien plus « nietzschéen » que tous ces forcenés vitalistes. Le moderne, c’est en effet « l’ homme que la mort fait claquer des dents, l’ homme qui maudit la mort, l’homme que la mort empêche de dormir ». Et c’est précisément le cas de l’« audacieux » Michel Homais qui semble finalement ne glorifier le plaisir d’exister et l’innocence du devenir que par panique devant le principe de cruauté qui fonde la vie… et la mort. « De toutes mes forces, je m’opposerai éternellement à Vous », écrit-il à Celle-ci, au début de ses Fééries anatomiques, et après la découverte par les médecins du cancer de sa compagne. On comprend évidemment la douleur, la rage et l’épouvante de l’homme, tout philosophe qu’il soit, devant « la faucheuse » — mais le philosophe est justement celui qui apprend à mourir alors que Michel Homais apparaît au contraire comme le philosophe qui ne veut surtout pas penser à la mort, comme l’athée désemparé qui s’enivre de « vie » pour oublier qu’il va mourir, ce qui n’est pas, admettons-le, très philosophique, surtout lorsqu’on se réclame de Montaigne et d’Epicure. Jouisseur par défaut et matérialiste par échappatoire, il incarne à merveille ce vivant trop vivant qui a refoulé sa mortalité et qui se retrouve pathétiquement sans aucun repère quand celle-ci s’impose à lui. Misère de la philosophie vitaliste. Désastre de l’hédonisme urgentiste. Voilà notre Désirant Vulcanologue qui se met à délirer les fantasmes d’une santé parfaite, d’une immortalité envisageable, d’une possibilité d’une île (un comble pour lui qui déteste Houellebecq !), sans se rendre compte que la possibilité du divin était peut-être la plus désirable… et la moins inhumaine. À moins qu’il ne se décide à engendrer – autre forme de résistance adamique à la mort. Mais la reproduction, ça lui fait horreur à Michel Homais ! Faire un enfant, ça veut dire qu’on a accepté sa mortalité et qu’on fait partie de l’espèce. Pire : qu’on a accepté d’être parent, c’est-à-dire qu’on a accepté d’être une « fonction », une « autorité », une « loi » — toutes choses contre lesquelles le contre-philosophe se bat et se débat. Vouloir la vie d’autrui, c’est tirer son chapeau à Dieu, c’est accepter les lois de la création, c’est faire allégeance à la pulsion de mort. Il en est alors réduit à plaider pour une « métaphysique de la stérilité » et à utiliser des arguments à la Cioran : les enfants que je n’ai pas eu, s’ils savaient le bonheur qu’ils me doivent ! Homais – Cioran : encore un lien que celui-ci n’avait pas prévu (et pour le coup vraiment honorifique, même si Michel ne l’appréciera pas plus que l’autre). Donc, pas d’enfant — trop divin sans doute. Plutôt la vie stérile que la petite mort procréatrice ! Plutôt se tuer que dire oui à la mort !

Longue et belle vie à vous, Michel Homais — mais vous aurez beau vous escrimer à penser votre vie, vivre votre pensée et continuer à vous illusionner dans votre existence sans illusion, comme vous l’aurait dit Freud lui-même : « vous n’annulerez jamais l’instinct de mort ». Ah ce Freud qui s’est révélé votre principal ennemi depuis que vous avez découvert qu’il n’était qu’un substitut au monothéisme, un refondateur de la vie dans la mort, un Archè tragique, incompatible avec votre Black Box étouffante, et qui pourtant avait été celui qui avait naguère déculpabilisé vos masturbations d’adolescent, comme vous tentez de le tuer, pauvre Anti-Œdipe que vous êtes, encore plus castré que n’importe lequel d’entre nous et qui joue au priapique ! Hélas pour vous, Michel Homais, vous n’abolirez jamais le négatif, vous ne nous débarrasserez jamais de ce qui fait le sel de la vie, vous échouerez toujours à « détragédiser » la condition humaine. On vous plaint beaucoup, vous savez. Et si on hait votre erreur, en tant que chrétien, on chérit votre personne. Peut-être vous apercevrez-vous un jour que c’est lorsqu’il va mourir que l’homme de la mort de Dieu se met à cruellement regretter Celui-ci. Pourtant, Dieu veille même sur cet homme-là, vous savez. Et vous n’êtes pas forcé de persister dans votre ipséité si peu goûteuse. Si la philosophie est là pour nous préparer à la mort, alors, vous ne nous avez préparé à rien, Michel Homais, et vous êtes tout, sauf un philosophe. Quelle importance, me direz-vous, puisque votre Freud va être un best-seller et que vous allez encore faire « une clientèle d’enfer » ?

Pierre Cormary

(1)    Philippe Muray appelait Onfray « Michel Homais » en référence au pharmacien anticlérical de Flaubert de Madame Bovary.

Bibliographie sélective :

Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, Tel Gallimard
Alain Finkielkraut, Nous autres modernes, Ellipses/École polytechnique, 2005
Clément Rosset, Loin de moi – essai sur l’identité, Les éditions de minuit
Gustave Flaubert, Madame Bovary (tous les intertitres, ainsi que la dernière périphrase « infernale », sont des extraits parlant d’Homais) — Et bien sûr, la plupart des ouvrages de Michel Homais, dont Le Crépuscule d’une idole — L’affabulation freudienne, à paraître chez Grasset, vers le 21 avril.

Clément Rosset, France Culture, 20 février 2011

Clément Rosset fait partie de ces rares philosophes pour lesquels la musique est un diapason sur lequel se règlent des conduites de vie, des émotions intenses, et la conscience aiguë du réel. Il a débuté son œuvre en 1961 par La philosophie du tragique et depuis il n'a cessé de distiller des livres incisifs et clairs, à l'écart des modes, et qui ont dessiné un style philosophique. Sans emphase, il affronte la cruauté, le pire, et dénonce toute les tentatives de fuir le réel par un double imaginaire. Cette lucidité n'est pourtant pas incompatible avec la joie, au contraire, affirme Clément Rosset. La musique porte cette allégresse, par excellence. Elle saisit celles et ceux qui l'écoutent, elle donne soudain une intensité vive à l'existence dénuée de sens. La musique est une danse qui mobilise plus que le corps, grâce à elle la pensée se délivre des faux semblants et accède à la joie tragique.

Rencontre avec Santiago Espinosa, philosophe

Vous pourrez entendre au cours de l'émission :

- Le Boléro de Maurice Ravel, sous la direction de Maurice Ravel lui-même enregistré en 1930
- Petrouchka d'Igor Stravinsky, interprété par le Boston Symphony Orchestra sous la direction de Seiji Ozawa
- 3ème mouvement de la Symphonie de Luciano Berio, sous la direction de Luciano Berio lui-même
- Air de Zerline extrait de Don Juan de Wolfgang Amadeus Mozart, interprété par Audrey Mildmay
- Andante de Wolfgang Amadeus Mozart, interprété par Agnès Olier en studio
- Pièce brève et interminable, composition de Clément Rosset interprété par lui-même en studio
- La jolie fille de Perth de Georges Bizet, interprété par Charles Dutoit

"Le réel est idiot"

 Entretien avec Clément Rosset, philosophe et écrivain français, Afsâneh Pourmazâheri, Farzâneh Pourmazâheri pour la Revue Teheran, Avril 2009.

Farzaneh Pourmazaheri : Comment définissez-vous le réel et comment le distinguez-vous des termes comme la réalité, la vérité, etc.?
Clément Rosset : La réalité est un mot commun qui n’est pas forcement réel. Pour moi, le réel en tant qu’un terme philosophique est celui qui désigne tout à fait ce qu’il y a d’effectivement réel ; alors que la réalité peut entretenir des doutes, et peut être une suite du réel. Quant à la vérité, elle est aussi un problème philosophique, pourtant elle ne m’a jamais intéressé. Je laisse à chacun trouver sa vérité.
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photo : Farzaneh Pourmazaheri
Afsaneh Pourmazaheri : Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est l’oracle et la relation qu’il entretient avec le temps ?
C.R. : L’oracle est ce qu’on prévoit et prédit d’un événement futur. Il s’agit d’un effort pour se précipiter vers un fait ultérieur. L’oracle a toujours raison et les efforts que l’on fait pour éviter l’oracle ne font que précipiter sa vérité. C’est ce qui arrive à Œdipe. Ce que cela exprime pour moi est que le réel exclut le possible ; qu’il n’y a pas de possible et que le possible est une idée imaginaire et illusoire.
F.P. : Le réel s’oppose-il au désir ? Le concevez-vous comme quelque chose d’amer dans la vie humaine ; comme une pensée tragique ?
C.R. : Non, pas du tout. Le désir n’est nullement contraire au réel. Depuis Platon, certains pensent que ce que l’homme désire se situe au-delà de la réalité.
Au contraire, moi je pense personnellement que nous pouvons trouver en ce monde de quoi satisfaire tous nos désirs. Il n’y a donc pas d’opposition entre le réel et le désir.
A.P. : Le double du réel est-il notre imagination et/ou notre perception du monde matériel ?
C.R. : Ce n’est pas la perception matérielle, ce n’est pas non plus notre imagination. Pour moi, le double du réel c’est plutôt l’illusion. L’imagination n’est pas du tout contraire au réel, tandis que ce qui est illusoire, c’est le double. Autrement dit, la forme la plus fondamentale de l’illusion n’est pas l’imaginaire. Pour moi, l’imagination est effectivement la faculté de doubler, de manière fantasmatique, le réel. J’admire chez l’homme la faculté anti-perceptive. Par cette faculté, l’homme peut voir par exemple un verre d’eau et dire que c’est une poupée. Je suis très étonné par cette étrange faculté humaine !
F.P. : De quelle manière l’être humain peut-il se rapprocher du réel ? Le suicide, la folie, l’ivresse… ?
C.R. : La folie est le contraire du réel, il n’existe pas de rapport entre eux. Le suicide est une manière définitive de quitter le réel. En ce qui concerne l’état d’ivresse, disons qu’il y a une certaine lucidité chez un ivrogne, mais on n’a pas besoin du tout de boire pour appréhender la réalité. En tout cas, il n’y a aucun moyen de percevoir le réel. Il y a certes des moyens de fuir le réel, mais il n’y a aucune loi permettant d’être dans le réel. C’est quelque chose de difficile et cruel en soi comme la mort, la maladie, etc.
F.P. : Peut-on finalement percevoir le réel ?
C.R : C’est très compliqué… la perception, l’intelligence, et la conception du réel en soi est vraiment difficile. On peut sentir un roman, un livre et comme disait Kant nous pouvons avoir plus ou moins le sentiment du réel, mais jamais nous ne pouvons le percevoir.
A.P. : Quel art est le plus susceptible de nous rapprocher du réel ? Quelle sera donc la position des sciences ?
C.R : Selon Schopenhauer, c’est la musique. Et je pense aussi que c’est la musique, mais je pense également que tous les arts nous conduisent près du réel, mais celui qui nous en rapproche le plus pour moi est la musique. Quant aux sciences, les mathématiques n’ont pas de rapport avec le réel, mais la physique est évidemment une étude qui se rapproche du réel. Pourtant, il faut mentionner que cette science sert à maitriser le réel, à le mesurer, et ce n’est peut-être pas pour le concevoir. C’est une connaissance utilitaire qui mesure, mais elle n’est pas une connaissance philosophique. En fait, ce que j’entends par le réel n’est pas une connaissance ni scientifique, ni philosophique.
F.P. : Pourquoi le réel est-il idiot ?
C.R : C’est très simple ; idiot, en grec idiotês, ne signifie pas crétin, imbécile, mais évoque le sens de particulier, singulier. Le sens du mot est resté dans la langue moderne quand on parle d’un idiome, d’une langue particulière. Beaucoup de philosophes sont d’accord avec l’idée que le réel est un objet singulier. En réalité, il n’y a pas deux choses pareilles, par conséquent, quand je dis que le réel est idiot, je veux dire que le réel est singulier. Je parle de la singularité. Cette pensée est également très forte chez Leibniz, le philosophe allemand. Selon lui, il n’y a pas deux brins d’herbe pareils.
A.P. : L’hypnotisme, le rêve et la rêverie éloignent de la conscience du réel ; peuvent-ils effacer l’illusion ou bien le double du réel ?
C.R. : Si un être humain ne peut pas vivre sans illusion, il lui vaut mieux s’illusionner que de désespérer et mourir. Mais à ce propos, je ne recommande rien et je ne dis pas ce qu’il faut ou qu’il ne faut pas. Je constate certaines choses pour moi-même, et à mon avis, on est plus heureux et on vit mieux sans illusion. Mais je crois que ce n’est pas possible pour tout le monde !
 F.P. : "Le langage est la source de malentendu". Que pensez-vous de cette phrase ?
C.R. : Je ne suis pas de cet avis, parce que le langage en soi n’égare pas. Cependant, il est vrai qu’un certain usage du langage peut servir à l’illusion. Je citerai un mot de Marcel Aymé, l’écrivain français, qui dit : "Les mots ont le pouvoir d’effacer toute l’évidence". En ce sens, le langage peut servir d’arme à l’illusion. De même, le philosophe anglais Austin a montré par exemple que certains mots remplacent des choses. Par exemple quand je dis : "Je te baptise", tu es baptisée. C’est un verbe performatif. Le mot est un acte. Par conséquent, les mots ou bien le langage peuvent effectivement servir l’illusion et l’égarement. On peut parfois l’utiliser pour promouvoir certaines formes de fanatisme, de propagande… il peut même nous faire perdre la tête !
A.P. : Quelle est l’attitude de la philosophie de l’absurdité de Camus et la philosophie heideggérienne de l’être à l’égard du réel ?
C.R. : Camus n’est pas un philosophe. Je ne pense pas qu’il manque d’un sens du réel et je crois qu’il était quelqu’un d’assez réaliste. Camus est un essayiste et un romancier qui n’est pas du tout opposé au réel et n’est pas utopique. Quand à Heidegger, je pense que son problème est bien un problème du réel, mais il se situe dans un être qui est au-delà de toute réalité. Par conséquent, dans un sens, il recherche le réel, mais dans un autre sens, on peut dire qu’il se situe loin du réel en le remplaçant par une notion de supra-réel. Personnellement, je ne suis pas complètement d’accord avec la pensée de Heidegger. Evidemment, sur certains points il a dit des choses d’une extrême justesse, mais je n’accepte pas sa théorie générale.

Notes:

[1Rosset, Clément. Le Réel et son double (essai sur l’illusion), traduction espagnole, ed. Tusquets Editores, septembre 1993, p. 9
[2Voir la bibliographie à la fin de l’entretien.


Bibliographie (non exhaustive) des œuvres de Clément Rosset :
 
- 1960, La Philosophie tragique ;
- 1962, Le monde et ses remèdes ;
- 1965, Lettre sur les chimpanzés : plaidoyer pour une humanité totale ; Essai sur Teilhard de Chardin ;
- 1967, Schopenhauer : philosophe de l’absurde ;
- 1976, Le réel et son double : essai sur l’illusion ;
- 1978, Le réel : traite de l’idiotie ;
- 1979, L’objet singulier ;
- 1985, Le philosophe et les sortilèges ;
- 1988, Le Principe de cruauté ;
- 1991, Principes de la sagesse et de la folie ;
- 1995, Le choix des mots ;
- 1997, Le démon de la tautologie ;
- 1999, Loin de moi : étude sur l’identité ;
- 2000, Le réel, l’imaginaire et l’illusoire ;
- 2001, Le régime des passions et autres textes ;
- 2001, Propos sur le cinéma ;
- 2001, Écrits sur Schopenhauer ;
- 2004, Impressions fugitives : l’ombre, le reflet, l’écho ;
- 2006, Fantasmagories ;
- 2008, Nuit de mai ;
- 2008, L’Ecole du réel.

Commémoration du massacre de Srebrenica

La Bosnie commémore, mercredi 11 juillet, le génocide de Srebrenica en 1995, au moment où les responsables du massacre, les Serbes bosniens Ratko Mladic et Radovan Karadzic, sont jugés par la justice internationale, après des années de cavale.

A l'occasion du dix-septième anniversaire, cinq cent vingt victimes du massacre seront inhumées. L'enterrement des victimes exhumées des fosses communes et identifiées est organisé chaque année au centre mémorial de Potocari à l'occasion de l'anniversaire du massacre. A ce jour, cinq mille cent trente-sept victimes ont été enterrées dans le cimetière du mémorial. Au moins trente mille personnes devraient participer cette année à la cérémonie commémorative, selon les organisateurs."C'est de la douleur, une douleur sans fin. Et lorsque le 11 juillet arrive, chaque année, cette douleur devient insupportable", lance en pleurant Sevdija Halilovic, venue au centre mémorial de Potocari, près de Srebrenica, pour les funérailles de son père. 

GÉNOCIDE, CRIMES  CONTRE L'HUMANITÉ ET DE GUERRE


Le 11 juillet 1995, quelques mois avant la fin du conflit intercommunautaire en Bosnie, les troupes serbes bosniennes avait pris le contrôle de Srebrenica, une enclave musulmane en Bosnie orientale, proclamé en 1993 "zone protégée" de l'ONU. Quelque huit mille Bosniaques, hommes et adolescents, y ont été tués en l'espace de quelques jours. Ce massacre a été qualifié de génocide par la justice internationale.

Après des années de cavale, les ex-chefs militaire et politique des forces serbes de Bosnie, Ratko Mladic et Radovan Karadzic, sont jugés par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), pour leur responsabilité dans ce massacre. Ils sont inculpés de génocide, crimes contre l'humanité et crimes de guerre durant la guerre en Bosnie (1992-1995), au cours de laquelle cent mille personnes avaient été tuées.

(Source Afp)

Le programme des XXVIIes Rencontres de Pétrarque

Organisées par France Culture et Le Monde, les XXVIIes Rencontres de Pétrarque se tiendront du 16 au 20 juillet 2012. Elles sont animées par Emmanuel Laurentin (France Culture) et Jean Birnbaum (Le Monde). Diffusion sur France Culture chaque samedi, du 28 juillet au 25 août, de 19 heures à 20 h 30. France Culture et Le Monde s'associent pour créer le prix Pétrarque de l'essai France Culture-Le Monde, qui récompensera chaque année un essai qui éclaire d'une lumière inédite les enjeux démocratiques contemporains. Le sociologue Luc Boltanski est le premier lauréat, avec "Enigmes et complots" (Gallimard).
Lundi 16 juillet:
Notre avenir est-il démocratique ? Leçon inaugurale : Luc Boltanski.

Mardi 17 juillet
La démocratie française est-elle usée ? Laurent Bouvet, politologue ; Rémi Soulié, essayiste ; Corine Pelluchon, philosophe et Christiane Taubira, garde des sceaux (sous réserve).

Mercredi 18 juillet
La démocratie : un horizon universel ? Mathieu Guidère, islamologue ; Wassyla Tamzali, avocate ; Zheng Ruolin, journaliste et Barbara Cassin, philosophe.

Jeudi 19 juillet
La crise économique éclipse-t-elle le politique ?
Kalypso Nicolaidis, politologue ; Etienne Chouard, enseignant ; Catherine Gerst, associée chez Citigate Dewe Rogerson  et Alexandra Roulet, économiste.

Vendredi 20 juillet
Internet, stade final de la démocratie ? Fabrice Epelboin, entrepreneur ; Dominique Cardon, sociologue ; Fleur Pellerin, ministre déléguée chargée des PME, de l'innovation et de l'économie numérique ; et Laurence Parisot, présidente du Medef (sous réserve).

mardi 10 juillet 2012

Les superhéros ont perdu leurs pouvoirs

Face à la déferlante de films de superhéros, The Daily Telegraph s'interroge : ces héros sont-ils encore si super à l'heure où nous devenons tous un peu des surhommes ?

06.07.2012 | Tim Martin | The Daily Telegraph


Aujourd'hui, les superhéros sont partout. Le dernier film de Joss Whedon, The Avengers [sorti en France le 25 avril], a rapporté plus de 1 milliard d'euros en seulement deux mois d'exploitation, ce qui en fait le troisième plus gros succès commercial de l'histoire du cinéma. The Dark Knight Rises, ultime volet de la trilogie de Christopher Nolan, est également très attendu [le 25 juillet], après la sortie de The Amazing Spider-Man [le 4 juillet]. Cela fait à peine cinq ans que Sam Raimi a achevé sa propre trilogie de Spider-Man. Moins de dix ans séparent le dernier – et pitoyable – Batman de Joel Schumacher de la ténébreuse réinterprétation de Christopher Nolan, entamée en 2005. Le malheureux Hulk, lui, est passé par deux médiocres adaptations, en 2003 et en 2008, avant de reprendre pied avec The Avengers. Tous ces archétypes en collants ont-ils encore quelque chose à voir avec ce que nous sommes aujourd'hui ?

Dans les années 1970, Umberto Eco affirmait que les superpouvoirs de ces héros contemporains représentaient la conscience de l'impuissance humaine dans l'ère industrielle. Au début des années 1960, l'émergence d'une culture jeune a accompagné une remise en cause de l'ordre établi, dont "l'âge d'argent" des comics s'est fait le reflet, avec des histoires centrées sur le personnage principal. En 1962, Stan Lee crée le personnage de Peter Parker, premier superhéros adolescent. Ce n'est pas un hasard si Spider-Man est le héros qui a le moins changé parmi ses confrères costumés. Dès sa conception, Spider-Man est un personnage à la fois crâne et peu sûr de lui. En dehors de l'araignée radioactive, la plupart des problèmes qu'il rencontre – de la mort de son oncle à celle de sa petite amie – sont le résultat de sa propre impulsivité, de son arrogance ou de sa maladresse. "Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités", cette célèbre leçon qu'apprend Peter Parker en n'arrêtant pas le meurtrier de son oncle, a été le message phare du superhéros pendant des années.

Au milieu des années 1990, l'âge de l'information commence à changer les choses. Le personnage de Batman, interprété par Val Kilmer et George Clooney dans les deux films de Joel Schumacher, a quelque chose de crépusculaire et tente désespérément de masquer à coup de glamour aseptisé et de costumes hallucinants le vide idéologique qui s'ouvre devant lui. Les superhéros nous avaient toujours parlé du pouvoir et de son usage raisonné, mais les technologies de l'information étaient en train d'abattre les limites de l'expérience humaine et les superhéros allaient devoir s'adapter.

Quand les superhéros sont revenus en force après les attentats du 11 septembre 2001, leur retour a eu d'étranges répercussions dans la vie réelle. Divers "justiciers masqués", plus ou moins ridicules, faisant leur apparition dans les rues des villes. Leurs exploits furent relayés dans les médias et finirent par inspirer le film satirique Kick Ass. Et, dans la vie de tous les jours, les pouvoirs des humains n'ont cessé d'augmenter. Si je n'ai pas un regard-laser capable de faire fondre la glace en un clin d'œil, avec Google, Microsoft et Apple je suis néanmoins capable de voir votre maison de l'autre côté de la planète, de trouver en quelques secondes des informations sur l'histoire de l'humanité ou de traduire des phrases dans les langues les plus utilisées. Dans le milieu de la bioéthique, le débat porte désormais sur l'expansion des moyens cognitifs par l'utilisation de médicaments intelligents, d'interfaces cerveau-machine ou de procédures comme l'inquiétante stimulation transcrânienne à courant continu (STCC) [électrochocs utilisés pour traiter la dépression]. Les progrès techniques (images satellite, robots de guerre et attaques cybernétiques) permettent aux soldats d'identifier et d'attaquer des cibles à distance, parfois même de l'autre côté du globe. Pendant ce temps, les membres du collectif Anonymous ont adopté le masque de Guy Fawkes, symbole de l'anarchie, dans la troublante adaptation cinématographique [en 2006] des frères Wachowsky du roman graphique d'Alan Moore : V for Vendetta [V pour Vendetta].

Les superhéros d'aujourd'hui sont ceux qui ont su s'adapter à ces nouvelles règles. Iron Man

Non, Batman ne peut pas planer avec sa batcape!

l'Ovni de "Big Browser", 10 Juillet 2012.

BigBrowser.blog.lemonde.fr



Capture d'écran de l'étude publiée par des étudiants de l'université de Leicester. (DR)
Les calculs ont l'air sérieux. Le sujet, lui, l'est un peu moins. Alors qu'un nouvel épisode de Batman s'apprête à sortir sur les écrans français à la fin du mois de juillet, des étudiants de l'université de Leicester écornent le mythe en affirmant haut et fort, sinus, cosinus et racines carrées à l'appui, que l'homme chauve-souris ne peut pas planer.

Avec le modèle de cape qu'il utilise dans le film Batman Begins, explique l'étude intitulée "Trajectory of a falling Batman", le héros de comics s'expose à un choc mortel à son arrivée au sol à chaque fois qu'il s'élance du haut d'un immeuble. En raison de la vitesse très importante acquise durant sa chute, il encaisserait en effet un impact équivalent à celui d'une voiture filant à 80 km/h.

D'après les calculs de ces étudiants cinéphiles, l'envergure de cette cape – environ 4,7 mètres – représente seulement la moitié de celle d'une aile de deltaplane. Si Batman avait l'idée de vouloir sauter du haut d'un immeuble de 150 mètres, il pourrait certes planer sur une longue distance, environ 350 mètres, mais à une vitesse bien trop élevée pour atterrir en toute sécurité. "The Dark Knight rises - and crashes" titre le site de l'université en référence au titre du prochain épisode.

"S'il veut vraiment s'en tenir à la tradition, il pourrait suivre la méthode de Gary Connery, qui est récemment devenu le premier homme à s'élancer depuis un hélicoptère en vol avec seulement une combinaison ailée", indique l'un des étudiants.

5 juillet 1962 : souvenir du massacre d'Oran

Guerre d'Algérie LE 5 JUILLET 1962 A ORAN

L'impossible lumière sur un épisode étrangement négligé et donc méconnu de l'histoire d'une guerre qui ne s'acheva pas en mars avec les accords d'Evian.

Comment peut-on être pied-noir ? Né à Oran le 7 novembre 1958, j'appartiens à la "génération couffin" qui vécut le grand départ de l'été 1962 dans les bras d'une mère. Soit plus d'un siècle après l'arrivée des membres de mon "olivier généalogique" sur une jolie côte méditerranéenne. Je ne suis pas encore retourné là-bas, pour savoir.
Mes aïeux mélangés sur place ? Un Lorrain anarchiste qui voulait rester Français, une Andalouse venue élever des chevaux, un armateur Napolitain de l'île de Procida et une Juive de Tétouan douée pour les affaires. Devient-on pied-noir (c'est un sentiment) comme on se choisit juif ? Le devient-on lorsque, enfant sur la Côte basque – j'ai quitté Oran le 25 juillet 1962 pour grandir à Bayonne - des copains d'école élémentaire à la cruauté touchante vous déchaussent de force dans les vestiaires pour vérifier la couleur de vos pieds ? Ou bien lorsque votre première amoureuse, Miren, neuf ans, vous reprend vertement : "On dit pas : A voir ? Mais : Voyons ! Ou : Montre-moi !..". Cela conduit, des années après, à écrire un livre sur le parler pied-noir. Histoire de fixer l'évanescente tchatche du soleil. Par amour des mots et goût du paradoxe : écrire l'oral. Avant l'oubli. En souvenir de Miren...

18 mars 1962 : Signature des accords d'Evian. 19 mars : cessez-le-feu sur tout le territoire. La fin des "événements", a priori. Il n'en sera rien. La semaine suivante, massacre rue d'Isly, à Alger. Si loin, si près d'Oran (mon père ne boira plus jamais d'eau d'Evian). 8 avril : référendum sur l'autodétermination, en métropole. 1er juillet : second volet du référendum en Algérie. Total : 99,72% "oui" en faveur de l'indépendance ; reconnue le 3 par le général de Gaulle. 4 juillet : jour de liesse en Algérie. 5 juillet : anniversaire de la chute d'Alger en 1830, qui marqua le début de la conquête du pays par les Français. C'est la date choisie pour fêter une Indépendance flambant neuve. Manifestations pacifiques et circonscrites dans tout le pays. La guerre d'Algérie est vraiment finie.

Or ce jeudi-là à Oran, ville algérienne depuis deux jours, ces manifestations tournent au massacre, aux enlèvements massifs. Au dégoût que nous savons. Ou que nous ne saurons jamais avec précision : 365, 700, 3 000 morts et disparus entre 11 heures et 17 heures ? Il fait beau, évidemment. Mon père se trouve sur le port avec un cargo en partance pour Carthagène, qu'il aide à charger de nombreux pieds-noirs qui préfèrent la valise au cercueil. Vers onze heures moins le quart, mes grands parents maternels nous cueillent, ma sœur Muriel, deux ans, et moi, pour aller passer l'après-midi à la plage, dans leur cabanon de Bouisseville. Ma mère reste seule chez nous, au centre-ville. La Dauphine a pris la route. Nous échapperons aux barrages et aux rapts routiers pourtant nombreux ce jour-là. À quelques minutes près, nous étions pris dans un tourbillon de folie meurtrière... 11 heures. Une foule en délire venue des faubourgs, notamment du Village-Nègre, surgit en plusieurs points de la ville. Civils armés et soldats Algériens mêlés. Les couteaux sont tirés. Et utilisés. Les armes à feu aussi. La suite ? – des Français désarmés, fusillés comme des lapins, poignardés comme des thons, enlevés comme des pucelles par des Huns, brûlés vifs comme des hérétiques, pendus à des crochets de bouchers, torturés de façon atroce... Tout cela en temps de "paix".

Qui a mis le feu à une foule "à cran" (chacun peut comprendre cela, au bout de 130 ans de brimades, dont 8 de guerre) en tirant les premiers coups ?  Des fellaghas enragés ? L'ALN, Armée de libération nationale ? Des infiltrés du FLN ? Des ATO, Auxiliaires temporaires occasionnels ? Les derniers activistes de l'OAS n'ayant pas encore fui en Espagne ? Fut-ce spontané ou bien fomenté ?

Mon oncle Naphtali et son fils Gérard, 13 ans, sont enlevés vers midi. Les mains sur la nuque, un canon dans le dos, ils appellent au secours l'armée française en faction devant certains lieux, au hasard des rues. Elle est "hors-jeu" depuis quatre jours. Consignée, elle ne doit plus se mêler du maintien de l'ordre. Demeure l'arme au pied. Les gendarmes mobiles et les CRS aussi. Tous sont aux ordres du commandant militaire du secteur d'Oran, le général Katz, surnommé plus tard "le boucher d'Oran". En pleine tuerie, vers 12h30, il survole la ville en hélicoptère pour apprécier la situation, puis déjeune à l'aéroport de La Sénia. Téléphone à de Gaulle, qui lui aurait répondu : "Surtout ne bougez pas". Joseph Katz se trouve à la tête de 18 000 militaires. L'ordre d'intervention fut donné aux gendarmes mobiles vers 14h30 seulement. Une heure plus tard, contre-ordre de rejoindre les casernes. Au cours du massacre, des militaires pris pour cibles désobéissent en ripostant, et "portent assistance à des civils en danger".

Les marsouins de la 3ème compagnie du 8ème Rima, Rabah Khelif et sa 403ème Unité de force locale ; les 2ème Zouaves en sont. Avec, c'est important, nombre d'Algériens qui sauveront des amis pieds-noirs. Vers 19 heures, mon père joint par téléphone ce jeune radioamateur qui a eu le réflexe héroïque de lancer des SOS au monde entier, via Saint-Lys Radio, à la mi-journée. Y répondirent des navires de guerre américains, allemands, espagnols stationnés en Méditerranée... Ce geste fit-il réagir de Gaulle ? Naphtali et Gérard s'échapperont par miracle. D'autres furent torturés ou immédiatement égorgés et jetés dans l'eau croupie du Petit-Lac, aux abords de la ville. Les jours suivants, les bulldozers du génie, sur ordre du général Katz, iront vite enterrer et étouffer à la chaux vive un charnier devenu pestilentiel. Il le restera des années, les jours de forte chaleur.

Terrée comme une proie n'ayant d'autre défense que la dissimulation, ma mère dut son salut au silence, lorsque d'aucuns tenteront de forcer l'entrée de l'immeuble. La tuerie virait à l'ivresse. Savoir qu'elle aurait pu être égorgée ou mitraillée ce jour-là me retourne encore le cœur. Elle n'avait que 26 ans. Et encore 36 à vivre. Ce 5 juillet vit disparaître mon petit cousin Minou, enlevé comme plusieurs centaines d'autres. Face à cela, pire qu'une fosse, il y a un vide historique. Ce tragique "post-épilogue" n'appartient pas à l'histoire de France et l'histoire de l'Algérie peine à le reconnaître. La presse de l'époque en a peu parlé. L'opinion publique ignore encore presque tout d'un massacre négligé par les historiens immédiats et les autres.

Pendant ce temps-là, à Bouisseville, ma grand-mère m'envoyait au fond du jardin pour voir si ses poules allaient pondre leur œuf. Je suivis son "conseil" en introduisant un doigt dans le cul des oiseaux. Elle me rappela souvent cet épisode. Le 5 juillet 1962, je touillais donc du doigt le cul des poules pour sentir l'œuf sans le casser... Ces souvenirs nourris de témoignages marquent la vie d'un gamin de trois ans et demi. Puisque j'aurais pu mourir ce jour-là avec ma famille, je m'interroge. Sereinement. J'ai juste envie de savoir. De tirer de l'oubli, puis au clair, l'incertitude qui persiste. Cinquante ans après, la mémoire est avide. Elle réclame un terrain d'explication. Un jour, j'irai me faire cuire un œuf à Oran. Pour voir.

Léon Mazzella tient un blog : KallyVasco.

Les islamistes ne font que commencer

La démolition de sept mausolées de saints musulmans, le 30 juin à Tombouctou, par le groupe islamiste Ansar Dine a provoqué l'émoi des Maliens et de la communauté internationale. Ce quotidien de Bamako appelle à une réaction rapide contre les "gangs du Nord", qui ne semblent pas prêts de s'arrêter dans leur campagne de destructions.

04.07.2012 | Adam Thiam | Le Républicain

 Capture d'une vidéo de la destruction d'un mausolée saint par les islamistes à Tombouctou.

Capture d'une vidéo de la destruction d'un mausolée saint par les islamistes à Tombouctou.
La démolition des lieux saints à Tombouctou n’est pas un accident. Au contraire, c’est un plan. Mieux, un message à l’endroit des résidents de la ville sainte, de la communauté musulmane du pays et de la sous-région sahélienne. Le plan confirme que pour les jihadistes l’argent ne peut jamais être qu’un moyen, jamais une finalité. Celle-ci, terrible et sectaire, est d’imposer l’islam salafiste. Qu’on appelle cela fanatisme religieux n’a pas d’importance. Que les actes posés en son nom provoquent un concert de réprobations et de condamnations, non plus.

Abou Zeid et Belmokhtar [deux des chefs d'AQMI, Al-Qaïda au Maghreb islamique] ne voient pas dans les mausolées détruits en un jour le témoignage des siècles de civilisation. Ils ne s’attachent pas à la valeur touristique des monuments et les tour-opérators ne sont pas leur tasse de thé. Ils sont dans la seconde phase de leur stratégie : celle de détruire toute autre forme d’islam que celui qu’ils professent et n’accepter sur leurs terres aucune autre religion que la leur. Ils ont encore beaucoup d’autres cimetières et des lieux de cultes à profaner, si leur progression doit continuer.

A cet égard, les ruines de Tombouctou sont un tournant pour l’indignation qu’elles ont suscitée de presque partout. Tant au niveau international que national. L’imam Dicko [président du Haut conseil islamique] taxé de sympathie pro-ansardine dans certains cercles s’est démarqué très clairement du sacrilège commis dans la ville sainte par les jihadistes. Les ressortissants du Nord, à travers le Coren, interpellent de plus en plus le gouvernement. Il est vrai que détruire un lieu de culte en raison de sa culture que l’on croit supérieure à celle de la victime ou prendre l’honneur d’une fille sous la menace de la kalach participent tous de ces viols odieux que connaît le Nord-malien occupé.

Il est vrai que très curieusement et c’est dommage, l’on semble plus ému par l’effondrement des mausolées que le trauma des viols sexuels. Mais c’est l’évidence que les destructions à Tombouctou et le minage du terrain à Gao ne permettent plus de pirouettes. Le Premier ministre Cheick Modibo Diarra est sommé, au risque d’être lâché par le pays de clarifier sa position et d’informer celui-ci sur quand, comment, avec qui, il compte mettre fin à la scandaleuse humiliation de toute une nation par les gangs du Nord, fussent-il aguerris, motivés et bien armés

Les bénéficiaires potentiels du RSA ne se manifestent pas

Près de 50% des personnes susceptibles de recevoir cette aide n'en bénéficient pas en raison d'une méconnaissance du dispositif, affirme la Caisse nationale des allocations familiales.


Cela fait trois ans qu'il existe et pourtant, le RSA reste une source d'interrogation pour les potentiels bénéficiaires. D'après une étude de la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf), près de 1,7 million de foyers éligibles au RSA n'en sont pas bénéficiaires, essentiellement parce qu'ils croient ne pas pouvoir toucher ces revenus.

D'après cette étude réalisée fin 2010-début 2011, le taux de «non-recours» au RSA socle (revenu minimum pour les personnes sans ressources comme le RMI) était de 35% en moyenne tandis que le taux de «non-recours» au RSA activité (revenu minimum qui complète un petit salaire) atteignait 68%. Le sondage montre que 48% des foyers éligibles pauvres n'ont pas demandé le RSA contre 70% des ménages éligibles au-dessus du seuil pauvreté. Cela induit «un montant non distribué de l'ordre de 432 millions d'euros», précise la Cnaf, qui a versé en 2010 environ 8 milliards d'euros de RSA, financé par les départements (RSA socle) et par l'Etat (RSA activité) à près de 2 millions de foyers.

Les diplômés ne demandent pas
«La méconnaissance du RSA, ou sa mauvaise connaissance, explique pour l'essentiel le non-recours à la prestation. En revanche, les non-recourants n'évoquent que marginalement un faible intérêt financier de la prestation», explique la Cnaf. Parmi les foyers éligibles au RSA mais qui ne le touchent pas, 54% estiment «connaître le RSA», 35% disent l'avoir déjà touché par le passé et 11% ne le connaissent pas. Au sein des 54%, au moins 19% étaient «sûrs de ne pas pouvoir en bénéficier», essentiellement parce qu'ils pensent que le dispositif est réservé aux sans-emploi.

Cette étude révèle que ce sont les couples plutôt que les personnes seules qui ont plus souvent tendance à ne pas demander le RSA, surtout s'ils sont sans enfant, car ils peuvent «avoir le sentiment de mieux se débrouiller financièrement», avance l'étude. De même, les plus diplômés le demandent moins «en raison de leur croyance plus forte dans le caractère transitoire de leur situation ou encore leur refus plus grand de dépendre de l'aide sociale compte tenu de leur diplôme».

A L’INSU DE MON PLEIN GRÉ

Par Michel Onfray, Juillet 2012

Moi qui entretiens avec la vérité une relation exigeante, non par vertu, mais par idiosyncrasie (un probable mélange de dressage neuronal familial et salésien…), je me suis surpris à dire des choses fausses persuadé sur le moment que je disais vrai… Ce qui inquiète pour la faillibilité de mes jugements ou de mes affirmations et m’enseigne sur les mécanismes de la mémoire qui restitue des trames avec des trous que l’imagination remplit parfois en toute bonne foi !

J’ai lu et aimé l’oeuvre de Robert Misrahi, il y a très longtemps. Nous nous sommes croisés et manqués à plusieurs reprises pour des questions d’intendance. Puis, un jour, nous avons fini par fixer un rendez-vous et devenir amis. J’ai dans ma bibliothèque l’oeuvre complète de ce philosophe que je tiens en haute estime et je désespère que son trajet philosophique impeccable, jamais souillé par les idéologies pernicieuses du XXème siècle, n’ait pas été reconnu à sa juste valeur.

J’ai récemment relu l’oeuvre éthique de Robert Misrahi et ressorti les trois volumes de son Traité du bonheur Construction d’un château (1981), Ethique, politique et bonheur (1983) et Les actes de la joie (1987). Le deuxième comporte une dédicace de l’auteur à ma directrice de thèse, et je me revois dans son petit bureau, lorsque je venais lui soumettre les chapitres de  mon travail en cours, le jour où elle me tendit le volume en me disant que, vu mon hédonisme, ce livre était pour moi. Il lui arrivait, de temps en temps, de me donner des livres. La dédicace témoignait : elle m’avait offert celui-ci.
Les livres sur mon bureau, dans le désordre, je relis soigneusement pour prendre des notes et mettre en fiches. Les couvertures se gondolent doucement sous la chaleur du soleil de printemps qui rentre par la fenêtre. Les papiers se chevauchent, les feuilles s’étalent sur ma table. Les chats dorment, dehors quelques oiseaux piaillent.

Ethique, Politique et bonheur repose à l’envers sur une pile de papiers, la couverture vrille, chauffée par le soleil. J’aperçois en haut à gauche, sur la dernière page : « 10 € »… Stupéfaction ! Ce prix rédigé en euros prouve de façon irréfutable que j’ai acquis ce livre après 2002, date de l’entrée en fonction de cette monnaie. Il prouve également que ce livre n’a pu m’être offert dans les années quatre-vingt. Cet ouvrage n’est donc pas un cadeau mais un achat…

Me revient alors, en lieu et place de la version du don dans le bureau, la véritable version : la découverte de ce volume dans la librairie d’occasion. Mon ancienne professeur avait quitté Caen pour une retraite dans le sud de la France, elle avait vendu une partie de sa bibliothèque – et je me souviens que cette dédicace lue comme par effraction m’avait troublé, comme si j’entrais dans son intimité…

La mémoire est naturellement hédoniste, elle conserve ce qui est agréable, efface ce qui est désagréable, déforme ce qui pourrait déplaire, réécrit ce qui paraît trop gênant pour l’idée qu’on se fait de soi, en un mot : elle prend ses désirs pour la réalité…

Je regarde ce prix écrit au crayon à papier et je sens comme un gouffre en moi : si la vérité tient à la seule mémoire qui est un instrument de construction de soi comme une entité aimable par soi, alors la vérité ne coûte pas bien cher – pas même 10 €…

lundi 9 juillet 2012

Nouveau divorce au NPA



Politis, Pauline Graule,  9 juillet 2012.

Ce week-end, la Gauche anticapitaliste, courant unitaire au sein du NPA, a officiellement rejoint le Front de gauche, laissant le parti d’Olivier Besancenot et Philippe Poutou plus isolé que jamais.

Le divorce est consommé. 

Deux conférences de presse, organisées le même jour mais à deux heures d’intervalle, et dans deux endroits séparés : le NPA et son courant, la Gauche anticapitaliste (GA), sont ressortis, dimanche, de leur conférence nationale, comme deux mouvements politiques désormais distincts. Si le texte F, s’opposant à une entrée du NPA dans le Front de gauche, a remporté presque 40 % des suffrages (sur 2 119 votants), la GA, créditée de plus de 22 %, a définitivement quitté l’ancien parti de Besancenot pour rejoindre le Front de gauche. Et avec elle, plusieurs centaines de militants. Une troisième vague de départs en trois ans, qui fait retomber le NPA à moins de 3 000 adhérents, loin des années fastes de Besancenot, qui rassemblait alors près de 9 000 militants, et même, en deçà des premières heures de la LCR...

« On n’est pas encore morts »

Rue Taine, dans le sous-sol humide de la librairie « La Brèche », le QG historique de l’ex-LCR, Philippe Poutou reconnaît un « coup dur » qui « va nous fragiliser, nous compliquer la vie ». Ce qui n’entame pas pour autant sa décontraction et son franc-parler habituels : « Est-ce que c’est le début de la fin ? Peut-être que c’est une étape. Mais le NPA n’est pas encore mort ». Et de plaisanter sur le titre d’un billet d’un blog politique du « Monde », paru la semaine dernière : « L’interminable chute du NPA [le titre de l’article, NDLR], à un moment, ça va s’arrêter... quand on sera plus que dix... »
« Il n’y aura pas de guerre fratricide entre nous, on a la volonté de continuer à travailler ensemble, ajoute, dans un langage plus policé, Christine Poupin, l’autre porte-parole du NPA. C’est quelque chose de désagréable, et qui nous prive de camarades, de collectifs militants, mais on n’est pas dans la rancœur ».

Tous deux peinent pourtant à expliquer ce qui les sépare, dans le fond, de la Gauche anticapitaliste, et même du mouvement conduit par Jean-Luc Mélenchon. Une « appréciation différente sur le chemin à emprunter », pour Poupin. « Le Front de gauche a une attitude ambiguë, avance Poutou, faisant référence à l’attitude du mouvement sur le discours de politique générale du Premier ministre, Jean-Marc Ayrault. On a besoin de vérifier sur quoi on n’est pas d’accord ». « Mais on lâche pas », conclut l’ancien candidat à la présidentielle, faisant référence sans le vouloir au mot d’ordre de campagne du Front de gauche...

Nouvelle ère pour la Gauche anticapitaliste

Une bonne poignée de minutes plus tard, à quelques stations de métro de là, dans un café du 20e arrondissement, les quatre nouveaux porte-parole de la GA, entrée comme huitième composante du Front de gauche, font les présentations. En sweat-shirt bleu, Ingrid Hayes estime à 700 le nombre de militants du NPA ayant décidé de rejoindre le Front de gauche. « Le Front de gauche doit être plus qu’un cartel [de partis], juge Myriam Martin. Le but est d’élargir et transformer le Front de gauche, on est au début d’un processus ». Qui n’exclut pas de faire alliance avec les autres « petits » (Fase, Gauche unitaire...) du mouvement pour faire de la GA la troisième force, après le Parti de gauche et le PCF.
Chez la GA en tout cas, pas de doute, le NPA vit sa dernière heure. Et on n’hésite pas à décocher quelques flèches en direction de l’ancienne maison-mère. En ces temps de crise et d’austérité, « l’heure n’est pas à cultiver son jardin et à construire sa boutique », lâche Guillaume Floris, qui tacle l’isolement d’un NPA, dont l’ancêtre, la LCR, avait pour ambition un mouvement large et unitaire : « On a même l’impression que le NPA a renoncé à ses ambitions quand il était LCR ».

Fred Boras, membre de la direction, enchaîne : « Le NPA ne faisait pas le poids tout seul, il le fera encore moins à l’avenir. En procédant par déni de réalité, le NPA stérilise les forces militantes ». Puis il s’enquiert, curieux : « Et au fait, qui était présent à la conférence de presse du NPA ? » Le divorce est officiel, mais les vieilles habitudes de couple ne s’effacent pas en un week-end...