Guerre d'Algérie LE 5 JUILLET 1962 A ORAN
Comment peut-on être pied-noir ? Né à Oran le 7 novembre 1958, j'appartiens à la "génération couffin" qui vécut le grand départ de l'été 1962 dans les bras d'une mère. Soit plus d'un siècle après l'arrivée des membres de mon "olivier généalogique" sur une jolie côte méditerranéenne. Je ne suis pas encore retourné là-bas, pour savoir.
Qui a mis le feu à une foule "à cran" (chacun peut comprendre cela, au bout de 130 ans de brimades, dont 8 de guerre) en tirant les premiers coups ? Des fellaghas enragés ? L'ALN, Armée
de libération nationale ? Des infiltrés du FLN ? Des ATO, Auxiliaires
temporaires occasionnels ? Les derniers activistes de l'OAS n'ayant pas
encore fui en Espagne ? Fut-ce spontané ou bien fomenté ?
Léon Mazzella tient un blog : KallyVasco.
L'impossible lumière sur un épisode étrangement
négligé et donc méconnu de l'histoire d'une guerre qui ne s'acheva pas
en mars avec les accords d'Evian.
Comment peut-on être pied-noir ? Né à Oran le 7 novembre 1958, j'appartiens à la "génération couffin" qui vécut le grand départ de l'été 1962 dans les bras d'une mère. Soit plus d'un siècle après l'arrivée des membres de mon "olivier généalogique" sur une jolie côte méditerranéenne. Je ne suis pas encore retourné là-bas, pour savoir.
Mes aïeux mélangés sur place ? Un Lorrain anarchiste qui voulait rester
Français, une Andalouse venue élever des chevaux, un armateur
Napolitain de l'île de Procida et une Juive de Tétouan douée pour les
affaires. Devient-on pied-noir (c'est un sentiment) comme on se choisit
juif ? Le devient-on lorsque, enfant sur la Côte basque – j'ai quitté
Oran le 25 juillet 1962 pour grandir
à Bayonne - des copains d'école élémentaire à la cruauté touchante vous
déchaussent de force dans les vestiaires pour vérifier la couleur de
vos pieds ? Ou bien lorsque votre première amoureuse, Miren, neuf ans, vous reprend vertement : "On dit pas : A voir ? Mais : Voyons ! Ou : Montre-moi !..". Cela conduit, des années après, à écrire un livre sur le parler pied-noir. Histoire de fixer l'évanescente tchatche du soleil. Par amour des mots et goût du paradoxe : écrire l'oral. Avant l'oubli. En souvenir de Miren...
18 mars 1962 : Signature des accords d'Evian. 19 mars : cessez-le-feu sur tout le territoire. La fin des "événements",
a priori. Il n'en sera rien. La semaine suivante, massacre rue d'Isly, à
Alger. Si loin, si près d'Oran (mon père ne boira plus jamais d'eau
d'Evian). 8 avril : référendum sur l'autodétermination, en métropole.
1er juillet : second volet du référendum en Algérie. Total : 99,72%
"oui" en faveur de l'indépendance ; reconnue le 3 par le général de
Gaulle. 4 juillet : jour de liesse en Algérie. 5 juillet : anniversaire
de la chute d'Alger en 1830, qui marqua le début de la conquête du pays
par les Français. C'est la date choisie pour fêter une Indépendance
flambant neuve. Manifestations pacifiques et circonscrites dans tout le
pays. La guerre d'Algérie est vraiment finie.
Or ce jeudi-là à Oran, ville algérienne depuis deux jours, ces
manifestations tournent au massacre, aux enlèvements massifs. Au dégoût
que nous savons. Ou que nous ne saurons jamais avec précision : 365,
700, 3 000 morts et disparus entre 11 heures et 17 heures ? Il fait
beau, évidemment. Mon père se trouve sur le port avec un cargo en
partance pour Carthagène, qu'il aide à charger
de nombreux pieds-noirs qui préfèrent la valise au cercueil. Vers onze
heures moins le quart, mes grands parents maternels nous cueillent, ma
sœur Muriel, deux ans, et moi, pour aller passer
l'après-midi à la plage, dans leur cabanon de Bouisseville. Ma mère
reste seule chez nous, au centre-ville. La Dauphine a pris la route.
Nous échapperons aux barrages et aux rapts routiers pourtant nombreux ce
jour-là. À quelques minutes près, nous étions pris dans un tourbillon
de folie meurtrière... 11 heures. Une foule en délire venue des
faubourgs, notamment du Village-Nègre, surgit en plusieurs points de la
ville. Civils armés
et soldats Algériens mêlés. Les couteaux sont tirés. Et utilisés. Les
armes à feu aussi. La suite ? – des Français désarmés, fusillés comme
des lapins, poignardés comme des thons, enlevés comme des pucelles par
des Huns, brûlés vifs comme des hérétiques, pendus à des crochets de
bouchers, torturés de façon atroce... Tout cela en temps de "paix".
Mon oncle Naphtali et son fils Gérard, 13 ans, sont enlevés vers
midi. Les mains sur la nuque, un canon dans le dos, ils appellent au
secours l'armée française en faction devant certains lieux, au hasard
des rues. Elle est "hors-jeu" depuis quatre jours. Consignée,
elle ne doit plus se mêler du maintien de l'ordre. Demeure l'arme au
pied. Les gendarmes mobiles et les CRS aussi. Tous sont aux ordres du
commandant militaire du secteur d'Oran, le général Katz, surnommé plus
tard "le boucher d'Oran".
En pleine tuerie, vers 12h30, il survole la ville en hélicoptère pour
apprécier la situation, puis déjeune à l'aéroport de La Sénia. Téléphone
à de Gaulle, qui lui aurait répondu : "Surtout ne bougez pas".
Joseph Katz se trouve à la tête de 18 000 militaires. L'ordre
d'intervention fut donné aux gendarmes mobiles vers 14h30 seulement. Une
heure plus tard, contre-ordre de rejoindre les casernes. Au cours du massacre, des militaires pris pour cibles désobéissent en ripostant, et "portent assistance à des civils en danger".
Les marsouins de la 3ème compagnie du 8ème Rima, Rabah Khelif
et sa 403ème Unité de force locale ; les 2ème Zouaves en sont. Avec,
c'est important, nombre d'Algériens qui sauveront des amis pieds-noirs.
Vers 19 heures, mon père joint par téléphone ce jeune radioamateur qui a
eu le réflexe héroïque de lancer
des SOS au monde entier, via Saint-Lys Radio, à la mi-journée. Y
répondirent des navires de guerre américains, allemands, espagnols
stationnés en Méditerranée... Ce geste fit-il réagir de Gaulle ?
Naphtali et Gérard s'échapperont par miracle. D'autres furent torturés
ou immédiatement égorgés et jetés dans l'eau croupie du Petit-Lac, aux
abords de la ville. Les jours suivants, les bulldozers du génie, sur
ordre du général Katz, iront vite enterrer et étouffer à la chaux vive un charnier devenu pestilentiel. Il le restera des années, les jours de forte chaleur.
Terrée comme une proie n'ayant d'autre défense que la dissimulation, ma mère dut son salut au silence, lorsque d'aucuns tenteront de forcer l'entrée de l'immeuble. La tuerie virait à l'ivresse. Savoir qu'elle aurait pu être égorgée ou mitraillée ce jour-là me retourne encore le cœur. Elle n'avait que 26 ans. Et encore 36 à vivre.
Ce 5 juillet vit disparaître mon petit cousin Minou, enlevé comme
plusieurs centaines d'autres. Face à cela, pire qu'une fosse, il y a un
vide historique. Ce tragique "post-épilogue" n'appartient pas à l'histoire de France
et l'histoire de l'Algérie peine à le reconnaître. La presse de
l'époque en a peu parlé. L'opinion publique ignore encore presque tout
d'un massacre négligé par les historiens immédiats et les autres.
Pendant ce temps-là, à Bouisseville, ma grand-mère m'envoyait au fond du jardin pour voir si ses poules allaient pondre leur œuf. Je suivis son "conseil"
en introduisant un doigt dans le cul des oiseaux. Elle me rappela
souvent cet épisode. Le 5 juillet 1962, je touillais donc du doigt le
cul des poules pour sentir l'œuf sans le casser... Ces souvenirs nourris de témoignages marquent la vie d'un gamin de trois ans et demi. Puisque j'aurais pu mourir ce jour-là avec ma famille, je m'interroge. Sereinement. J'ai juste envie de savoir. De tirer
de l'oubli, puis au clair, l'incertitude qui persiste. Cinquante ans
après, la mémoire est avide. Elle réclame un terrain d'explication. Un
jour, j'irai me faire cuire un œuf à Oran. Pour voir.
Léon Mazzella tient un blog : KallyVasco.
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