mercredi 2 mai 2012

Du droit de grève,

Sur le blog de l'actuelle porte-parole de Nicolas Sarkozy, Nathalie Kosciusko-Morizet, on peut y lire un article, intitulé: "A propos des « briseurs de grève »", daté du 23 décembre 2011, qui tente de démontrer la légitimité d'une action de l'état et d'une intervention de la police contre un mouvement de grève alors initié par les salariés d'une compagnie aérienne. Partant cependant d'un rappel de la loi, instituant le droit de grève en tant qu' "action collective visant à appuyer les revendications des salariés en faisant pression sur l’employeur par la perte de production que la cessation de travail entraine", Kosciusko-Morizet en arrive à remettre en question le droit de grève. Cet article est intéressant dans la mesure où il traduit parfaitement le cheminement d'une trajectoire idéologique et la construction d'un discours à l'encontre d'une institution, "la grève", et sa manifestation sur le territoire politique.
 
L'introduction de cet article est instructive puisqu'elle souligne d'abord, l'appui, l'ancrage, à partir duquel tente de s'articuler tout son argumentaire. Le rappel de la loi apparait comme un garant de moralité et d'impartialité. Planté là en guise de pavillon ou d'épouvantail, selon, il ne traduit aucunement une volonté de s'y tenir mais de s'y référer. C'est une nuance considérable, une illusion non négligeable car c'est aussi un moyen de s'en écarter, d'en finir avec un symbole, un mode d'expression et de contestation. L'auteure continue ainsi en décrivant la violence des faits, le drame d'un "rapport de forces" exprimé par la "perte" que l'un et l'autre endurent et "mettent en jeu". C'est l'expression d'un vrai cauchemar du point de vue capitaliste. On le perçoit aisément à travers la compassion recherchée dans l'expression du "gâchis" et du "malheur" observés par l'auteure. Cela désigne aussi le premier acte d'un désaccord exprimé à l'égard de la loi. Kosciusko-Morizet semble en effet minimiser l'expression de ce type de recours en considérant simplement que la grève est un moyen évitable. Cet élément est balayé par l'absence de référence à l'égard des faits qui singularisent tout conflit social. A aucun moment Kosciusco-Morizet ne s'interroge sur les raisons qui ont amené les employés à exercer leur droit de grève et ne revient sur les différends exprimés dans la négociation préalable et ce qu'il coûte d'en venir à cette extrémité. Celle-ci évoque aussi le rôle de "médiateur" qui pourrait revenir à l'Etat. Cette proposition traduit assez bien la conception que les partisans du libéralisme ont des syndicats. Une telle médiation consisterait à anéantir le rôle du syndicat et à supprimer l'expression d'un rapport de force entre les deux parties. L'auteure postule ainsi en faveur d'une égalité des rapports de force mis en tension. La "perte", estime-t-elle, est  quantitativement observable des deux côtés et de ce point de vue la porte-parole du président de la République est en phase avec les lignes de défense préconisées par son camp. 

Cette capitalisation des événements et des forces mises en relations, la perte d'emploi contre la perte de profits -minimisée par l'intervention des policiers, est évidemment démonstrative de l'esprit et de l'orientation politique défendus. Notons que l'intervention du gouvernement, subtilement associé à la notion et à la "raison" d'Etat, à travers l'intervention des policiers, symbolise parfaitement l'expression d'une libéralisation des rapports de pouvoir. Il s'agit encore de faire croire que la médiation orchestrée par l'Etat ou plus exactement le gouvernement est neutre et impartiale.

Une certaine confusion est d'abord délibérément opérée, portant sur une absence de distinction entre égalité et réciprocité. La volonté de construire une symétrie est autant une manière de décharger, déculpabiliser le rapport de force et les liens qui existent, sous leurs formes habituelles (employeur/syndicat). L'auteure de l'article propose d'ailleurs l'intervention de médiateurs dans le règlement des conflits opposants l'employeur et les employés. Sans doute est-ce une manière de contourner la question d'une représentation syndicale et sa fonction? On remarque au passage que la guerre menée à l'encontre des syndicats évoluant dans le cadre du secteur tertiaire, répondant à la notion de services, est particulièrement âpre et ouvre un champ de perception  et de prospection nouveau sur le plan idéologique et politique. La notion de services donne des arguments qui recourent à nouveau à la question de la morale et de la compassion, à défaut de la raison proposée par la loi. Comme en témoigne l'allusion faite à la sécurité des voyageurs ou encore à l'usager qui personnifie, dans les circonstances de cette affaire, le travailleur lésé par la grève, qui a oeuvré durement pour pouvoir rejoindre les siens, etc. Une figure compassionnelle, avec laquelle nous sommes devenus familiers, est ainsi régulièrement apparue au cours de ces dix dernières années. Celui qui est régulièrement nommé comme "otage" atteste de la violence du mouvement de grève et légitime sa critique jusqu'à remettre en cause son droit le plus strict dans la mesure où ce dernier n'est pas consensuel. C'est d'ailleurs en ce sens qu'il a été réformé au cours de ces dix dernières années, avec l'allongement du temps de préavis de grève et l'assurance, dans certains cas, d'un service minimum de travail. Tout amène à penser, dans les circonstances sociales, politiques et idéologiques actuelles, que le droit de grève est un droit sursitaire. 

Le droit de grève vu par Nathalie Kosciusko-Morizet

A propos des « briseurs de grève », 

Par Nathalie Kosciusco-Morizet, le 23 décembre 2011

 "Alors qu’une polémique est en train de naitre sur le respect du droit de grève, au motif que les forces de l’ordre sont sollicitées pour effectuer les tâches de vérification (fouille des bagages, palpation) obligatoire sur les voyageurs qui prennent l’avion, je voudrais préciser quelques points.

Tout d’abord, donner une définition du droit de grève, qui peut être trouvée par tout un chacun sur Wikipedia

La grève est donc « une action collective visant à appuyer les revendications des salariés en faisant pression sur l’employeur par la perte de production que la cessation de travail entraine. » Il s’agit d’un rapport de force : le gréviste n’est pas rémunéré alors que l’entreprise ne produit plus, et donc perd de l’argent.

L’exercice du droit de grève est garanti par l’alinéa 7 du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 :
Enfin, je rappelle également que les conflits sociaux en cours dans les aéroports n’opposent pas l’état aux grévistes, mais les grévistes à leurs employeurs privés. Si les employeurs avaient recours, par exemple, à une main d’œuvre intérimaire, pour remplacer les grévistes, ils seraient dans l’illégalité (Article L1251-10 du code de travail).

C’est pourquoi l’employeur, qui ne paye pas les salariés grévistes, ne peut embaucher des intérimaires pour délivrer le service à leur place, c’est-à-dire continuer à gagner de l’argent malgré la grève.
Je ne fais pas partie de ceux qui croient pouvoir se réjouir de tout conflit social, et qui pensent qu’ils peuvent y engranger des voix, des votes, ou des adhésions à leurs boutiques politiques. Bien entendu, je souhaite la fin de ce conflit. Mais les solutions pour y mettre fin sont entre les mains des salariés des entreprises de sécurité, et de leurs employeurs. Le Gouvernement peut aider, en nommant des médiateurs, mais à aucun moment nous ne sommes intervenus pour mettre fin d’autorité au conflit.

Alors, remplacer les grévistes par les forces de l’ordre pour assurer les mesures de sécurité obligatoires à l’embarquement est-il une remise en cause du droit de grève ?
Non, puisque l’employeur n’étant par définition pas en capacité de délivrer complètement le service, il perd de l’argent, des pénalités lui étant infligées par son donneur d’ordre. Les entreprises prestataires de la DGAC et d’ADP ne sont pas payées pour des prestations qu’elles ne rendent pas. C’est une évidence qu’il convient semble-t-il de rappeler. La grève en cours crée un manque à gagner pour ces entreprises, et met donc la pression sur ses dirigeants, comme toute grève.

Que les voyageurs embarquent ou non, le rapport de force entre les employés et les employeurs reste le même. Le gouvernement n’intervient que pour éviter que les voyageurs fassent les frais de ce conflit social, mais il ne modifie pas les termes de ce conflit.
Permettre aux voyageurs de partir, est-ce affaiblir les salariés dans leur épreuve de force avec leurs patrons ?

Non, et d’ailleurs si la gêne occasionnée aux usagers avait été le souci principal des employeurs, on n’en serait pas là. Les discussions auraient pu démarrer dès le dépôt du préavis de grève. Tout faire pour que les français ne pâtissent pas de ce conflit, c’est ma responsabilité, on voit bien que ce n’est pas celle des parties prenantes de ce conflit. Chacun son rôle donc, mais qu’on ne vienne pas nous accuser de briser une grève quand nous tentons de faire en sorte que les français puissent prendre l’avion !
Solliciter les forces de l’ordre pour assumer les tâches de contrôle des voyageurs et de leurs bagages, de manière exceptionnelle, et dans une période exceptionnelle de départs pour les fêtes de Noël, ce n’est donc en rien prendre position contre les salariés dans ce conflit. C’est prendre position pour les usagers, tout en aidant à trouver une solution par la médiation. 

Le reste n’est que basse polémique. Et ceux qui se réjouissent du durcissement du conflit ne sont probablement pas ceux qui font des sacrifices sur leur salaire en se déclarant grévistes. Comme d’habitude, les conseilleurs ne sont pas les payeurs.
Plus largement, cette idée fixe qu’on nous assène et qui consiste à prétendre qu’une grève efficace est une grève qui a des conséquences sur une majorité de personnes en dehors de l’entreprise, est une idée qui me semble dangereuse, à terme, pour le droit de grève lui-même.

Il y a en effet une confusion dangereuse entre les perturbations vis-à-vis du public, qui sont des conséquences de la grève, et son objectif, qui est de perturber le processus de production d’une entreprise, pour obtenir satisfaction sur des revendications.
A ce compte, si la SNCF met en place des trains spéciaux pour acheminer des voyageurs qui ne peuvent pas prendre l’avion à cause d’une grève dans un aéroport, on traitera également la SNCF de briseur de grève ?

Parler, comme Marie-George Buffet l’a fait hier, de « pays occupé » quand les forces de l’ordre sont à pied d’œuvre pour assurer la sécurité des voyageurs, je trouve cela indécent.
A-t-on réquisitionné les grévistes ? Non.
A-t-on envoyé la police contre les grévistes ? Non. 

Les images d’Epinal d’une certaine gauche, qui veut nous faire croire que nous sommes encore sous le Consulat, et qu’on envoie la police pour « mater les grévistes », sont consternantes. 

La responsabilité qui est la notre, c’est de ne pas laisser ce conflit social empêcher ceux de nos concitoyens qui partent rejoindre leur famille pour les fêtes de fin d’année de le faire. Il y a aussi chez les voyageurs des concitoyens qui travaillent dur toute l’année, qui sont en peine de boucler les fins de mois, qui prennent des vols pas cher pour enfin penser à autre chose qu’aux tracas quotidiens. Leur permettre de décoller, sans remettre en cause la grève elle-même, c’est un minimum. Des milliers de nos concitoyens ont effectué des réservations des mois à l’avance, pour pouvoir se payer ce transport et passer des fêtes de fin d’année en famille. Ceux-là n’ont pas le loisir de prendre un autre vol, ou de se faire rembourser plus tard. Ils prennent l’avion, ou ils restent chez eux. C’est aussi à eux que je pense.

Les grévistes n’en veulent pas aux usagers, et je ne veux pas que les usagers en veulent aux grévistes. Ceux dont le métier semble être devenu de souffler sur les braises devraient s’arrêter un instant et se demander ce qu’ils veulent, au fond. Monter les uns contre les autres ? Capitaliser sur la colère des uns et des autres ?
En prenant nos responsabilités, tout en protégeant le droit de grève et en facilitant l’obtention d’un accord qui, in fine, ne peut être conclu qu’à l’intérieur des entreprises privées concernées, nous faisons le travail qu’un Gouvernement responsable doit faire."

lundi 30 avril 2012

Usages de faux, Pétain n'a pas osé le "vrai" travail

Fausse affiche diffusée sur le net depuis la déclaration de Nicolas Sarkozy, Avril 2012.

L'affiche diffusée par Pétain en 1941

samedi 28 avril 2012

Prado, Marseille, 14 Avril 2012


1er-Mai, alerte à l'imposture !

 Par Annie Ernaux, Le Monde, 28.04.2012.

Stupeur, colère - il ose faire ça ! -, ma première réaction à la proclamation de Nicolas Sarkozy de fêter " le vrai travail" le 1er mai sur la place de la Concorde. Puis la sensation d'une blessure. Celle infligée à la mémoire des luttes de plus d'un siècle, partout dans le monde, pour l'obtention de droits sociaux, d'un temps de travail défini et limité, huit heures par jour, quarante-huit heures par semaine, contre un patronat sûr de la légitimité de sa domination, qui ne voulait aucune règle. Des luttes qui, répétées, tenaces, aboutiront en France au Front populaire, changeant la vie de la majorité des gens. Mais aussi des luttes dans lesquelles des ouvriers ont été blessés, sont morts : le 1er mai 1891, à Fourmies, dans le Nord, un homme, quatre garçons et quatre filles entre 14 et 20 ans ; le 1er mai 1906 - l'année de naissance de ma mère qui travaillera dans une usine dès l'âge de 12 ans -, deux morts à Paris.
Même si sa signification s'est affadie, même s'il est surtout accueilli comme la chance d'un jour férié, si les défilés et rassemblements sont plus ou moins nombreux, le 1er-Mai est un "lieu de mémoire ", tel que l'a défini l'historien Pierre Nora, c'est-à-dire de fête, d'emblème, de monument, etc., où s'incarne la mémoire nationale. Autant qu'un symbole de la lutte internationale des travailleurs, il est un lieu de la mémoire sociale des Français et il n'est, je crois, personne qui ne le ressente comme associé à l'idéal républicain de liberté, d'égalité, de fraternité. A preuve, le 1er mai 2002, qui a vu un million et demi de citoyens descendre dans les rues pour manifester leur attachement à ces valeurs.
Le propre de ce gouvernement a été d'oser tout. De nous surprendre en osant tout. D'avoir toujours un temps d'avance sur ce qu'on pouvait imaginer. En ces derniers jours de son mandat présidentiel, Nicolas Sarkozy aux abois s'empare sans vergogne de la fête du 1er-Mai, la confisque à son profit pour faire coup double : occuper le terrain dans tous les sens du terme à la place des syndicats et de la gauche, passer sur ces corps intermédiaires dont il souhaite la suppression, qu'il méprise ouvertement - "quand il y a une grève en France, personne ne s'en aperçoit", s'est-il vanté naguère - faire l'événement du jour et se rallier Marine Le Pen, voire d'autres, que ce slogan du " vrai travail" séduirait, comme il y a cinq ans celui de "remettre la France au travail". les électeurs de
En 1941, Pétain avait fait main basse sur le 1er-Mai pour le vider de son sens de lutte internationale, remplaçant la Fête des travailleurs par la "Fête du travail et de la Concorde sociale". Les contextes historiques diffèrent mais on peut assimiler la captation du 1er-Mai par Nicolas Sarkozy à celle de Pétain. Pour les tristes raisons que l'on sait, le chef de Vichy faisait appel à "l'union nationale", Nicolas Sarkozy, lui, est clairement dans une stratégie de division nationale, la même qu'il applique avec constance depuis qu'il a été élu. C'est uniquement là qu'il n'a pas varié et que, malheureusement, il a obtenu ses meilleurs résultats, peut-être, hélas aussi, les plus durables.
Gouverner, c'est diviser, tel est le système Sarkozy. Mais diviser en stigmatisant, en dressant une partie de la population contre l'autre. Depuis 2007, il n'a eu de cesse de créer, d'inventer, par son discours, deux catégories de citoyens, dont l'une est désignée comme responsable des problèmes de l'autre, qu'elle menace sourdement. Ces catégories sont mouvantes, mais toujours tranchées, Français/immigrés, travailleurs/assistés, gens honnêtes/délinquants, victimes...
Le discours sarkozien les a si bien installées dans nos habitudes de pensée, ces catégories, qu'il n'est plus besoin qu'elles soient expressément désignées, l'allusion suffit, instantanément décodée par tout le monde, avec les connotations négatives qui leur sont associées. Ce qui est bien sûr le cas ici avec l'expression "vrai travail", qui sous-entend non l'existence absurde d'un faux travail ni même de faux travailleurs (sauf peut-être sans-papiers, clandestins) mais celle de "faux chômeurs", qui ne cherchent aucun travail, des "assistés ", terme en vogue depuis cinq ans, donc une catégorie de profiteurs paresseux, naguère soupçonnés de faire la grasse matinée, quand d'autres "se lèvent tôt".
Dans ce système binaire qui violente la réalité complexe du pays, sa diversité sociale et culturelle, qui attise les haines, il y a, d'un côté, une France méritante, courageuse, respectueuse des lois, la "vraie" France, légitime sur son sol ancestral, et de l'autre, une population indigne qui n'a pas vocation à incarner cette vraie France, constituée qu'elle est de "communautés" - terme d'exclusion dans le répertoire du chef de l'Etat, repris par les médias sans discussion - d'origine étrangère, d'individus parasites. Un ensemble flou, menaçant, auquel, selon les moments et les circonstances, sont adjoints les grévistes, les profs, voire les juges, censés relâcher tous les délinquants, et "les élites ". La vraie France a droit à des flots de compassion, parce qu'elle "souffre", leitmotiv de la campagne de Sarkozy, l'autre, souvent la plus pauvre et la plus fragile, est vilipendée, livrée en pâture à la première comme source de ses malheurs.
On se souvient peut-être d'une séquence télévisuelle de [2007] qui montrait le candidat Sarkozy en campagne, évoluant dans un wagon du RER au milieu des voyageurs tranquilles. Il se penche vers une dame assise, l'interpelle avec une incroyable, étrange excitation : "Vous avez peur, hein, madame, vous avez peur ?" La voyageuse le regarde avec étonnement, presque de l'ahurissement, sans répondre. Véritable scène révélatrice et annonciatrice de la gouvernance qu'il a mise en oeuvre depuis cinq ans : susciter la peur, des fantasmes de peur, pour apparaître comme le protecteur.
C'est là toute l'imposture de ce qu'on ne saurait pas même appeler une idéologie, mais un plan cynique pour occulter une politique qui favorise les banques, les patrons du CAC 40, les actionnaires, les bailleurs de multiples appartements, les hauts revenus et les exilés fiscaux. L'imposture, elle est là encore, évidente, révoltante, dans cette communion prévue le 1er mai autour d'une valeur travail déconnectée de l'emploi et du salaire, de la hausse des loyers, des étiquettes de prix au supermarché et du coût des soins dentaires.
Quel travail, où le travail, quand des usines licencient, ferment du jour au lendemain, que les files d'attente s'allongent à Pôle emploi ? Pour qui le travail, à la couleur de la peau, à l'âge ou au diplôme ? Comment le travail, dans une atmosphère de harcèlement, dans les déplacements quotidiens au bout du RER ou les trajets de 50 km à l'aube ? Combien le travail, 1 000, 1 500 euros dont il faut déduire le loyer de 500 euros ? Rien de tout cela n'importe à un candidat qui, depuis cinq ans, n'a cherché qu'à déréglementer le travail, à l'imposer le dimanche, à détruire le service public d'éducation et de santé, à "rassurer les investisseurs".
Le 1er-Mai de Sarkozy et de l'UMP, c'est en réalité la fête du libéralisme dur, "décomplexé", dont l'ambition est de néantiser la représentation syndicale et d'étouffer les luttes sociales. Place de la Concorde, derrière les majestueuses fenêtres de l'Hôtel Plazza et des appartements de 300 m2, les gens pourront regarder le spectacle avec amusement.
C'est tout à l'honneur de François Hollande de rompre avec cette vision d'une France en guerre contre l'autre, par exemple en refusant, ces jours-ci, de revenir sur son projet de vote des étrangers aux élections locales, vote qui rapprocherait les habitants, oeuvrerait à ce vivre-ensemble qui se réalise peu à peu et sans drame dans des villes de la grande banlieue, comme celle où je réside. Ou en s'opposant au principe d'une "présomption de légitime défense" pour les policiers, issue du programme de l'extrême droite, porte ouverte à tous les droits en matière de répression, pierre angulaire d'un système policier.
Il faut casser cet imaginaire de suspicion et de haine qui empoisonne le pays, mais cela ne se fera qu'en engageant la lutte pour un partage des richesses, l'égalité dans l'éducation, l'accès aux soins, à la culture, des conditions de vie meilleures pour tous. Pour une République sociale.


Née en 1940, Annie Ernaux est agrégée de lettres modernes et a enseigné au lycée avant de devenir écrivaine dans les années 1970. Auteure de nombreux romans en partie autobiographiques, elle a obtenu plusieurs prix, dont le prix Renaudot en 1984. Elle revendique dans son oeuvre littéraire une démarche empruntée aux sciences humaines, inspirée par la sociologie de Pierre Bourdieu. Son dernier ouvrage est "L'Atelier noir" (Editions des Busclats, 2011)

ô Jaures, pourquoi nous as-tu abandonnés?


jeudi 24 février 2011

Signes d'une chronique

De nombreux blogs déclinent une telle image, où l'auteur, Pierre Assouline en tête, porte une tasse de café à ses lèvres. C'est une annonce sur le temps. Une manière de désigner un moment de la journée rattaché à la consommation du café, petit-déjeuner ou début d'après-midi, mais surtout d'énoncer la brièveté de l'exercice d'écriture. La chronique est quotidienne, le vers et le sujet sont libres et peuvent se déployer de manière aussi  spontanée et imprévue qu'une humeur matinale. L'autre unité qui apparaît sur ces photographies est celle du lieu qui renforce encore la particularité de ce type de billet. Toutes les caractéristiques d'une conversation menée autour d'un café, les parfums d'une rumeur, appréciés dans la solitude, en terrasse, à côté d'un journal ou sur les hauteurs du zinc. Des profondeurs encore ensommeillées surgit l'éveil d'une capture, portée par l'excitation d'un espresso noir, suivent la gloire et la postérité du mot.


jeudi 6 janvier 2011

Un poème, un pas de trop.

Il faut aller écouter le poète! On ne sait pas bien pourquoi, au fond. Cela vient sans doute de toutes les vertus qu'on lui prête: elle échappe à l'emprise de l'époque, elle est une expression de la beauté... Du poète est-on en mesure d'espérer le déploiement d'une parole prophétique! En d'autres termes, plus pragmatiques, il valait mieux être là, à l'écoute de la poésie, l'art triomphant, que dans le tourbillon de la folie consumériste qui s'accélérait à côté, à l'annonce de Noël et des fêtes de fin d'année.

Yves Bonnefoy, vieux bonhomme sympathique à la traine blanche et longue, était invité à Aix-en-Provence, au mois de décembre 2010, et c'était l'occasion d'un débat annoncé, à côté de la promotion de son nouveau livre "L'inachevé" que l'on peut trouver partout sur les étales des "bonnes librairies". Il était aussi invité pour évoquer son oeuvre poétique et son travail de traduction des poètes anglais, Yeats et Shakespeare. Il était accompagné, pour débattre de l'épineuse question de la traduction poétique, d'un poète anglais, qui lui donna à échanger sur la grandeur poétique de Yeats et des subtilités pragmatiques de la langue anglaise, d'un universitaire, traducteur de russe et d'un gros pantin très lisse, maitre de cérémonie pour l'occasion, qui joua parfaitement son rôle de cuistre, caressant abondamment  le vieil homme dans le sens du cheveu blanc.

Ce fut, n'en faisons pas de mystères, terriblement pédant, artificiel et navrant... Comme en toutes circonstances, lorsqu'on essaie de "faire de la culture". On ne s'attendait pas moins à une grande messe masturbatoire sur ce thème inépuisé et celui tout aussi brillant de la "langue françoise". On s'en doutait aux roulements des tambours, aux petits fours, petits souliers, dès l'annonce sur le journal local, "La Provence", dès que la présentatrice, responsable du "Centre Saint Léger-Léger" prit le micro et déclama, non sans chuter sur un "bonjour" qui ressemblait à un "Beaujolour" (vibrant hommage au Beaujolais) -nous fûmes un instant près d'aborder vraiment  la question de la culture française-, son amour, son honneur à  accueillir Monsieur... Elle fût même prête à lui donner sa langue, son corps si le vieux avait voulu... 

Nous étions dans le petit amphithéâtre d'Aix-en-Provence, en face de la Cité du Livre et de la bibliothèque de la Méjanes. On nous passa d'abord le film consacré à Bonnefoy tiré de l'excellente émission "Un siècle d'écrivain". On aurait dû en rester là! Tout le monde aurait été content. Les hommes à chapeau seraient retournés à leurs cigares et à leurs téléphones portables en s'enorgueillissant d'avoir retrouvé quelque chose de leurs 17 ans, les enseignants seraient paisiblement retournés à leurs copies, les vieux seraient vaillamment sortis, etc. On aurait pu rentrer sagement chez soi. Il  neigeait d'ailleurs ce jour-là, on aurait pu en profiter avec l'émotion d'un poème à venir. Mais ce qui se déroula après fut malheureusement pathétique et décevant. Il ne fut jamais question de la traduction, le vieil homme de la plus grande "mauvaise foi" écartant toute méthode, tout principe, travail, qui l'aurait enfermé derrière une étiquette. On obtint ainsi ce genre de formule ou de posture : "Le poète est un poète", fait inconditionnel. Ces inepties sont aussi la conséquence d'un tel débat et d'une telle mascarade. Mais l'homme n'aurait-il pas pu s'assoir un moment et discuter? Non. Il professa comme un aveugle borné et sénile,  préférant la magie de "l'intuition" et de l'artiste, comme s'il dénigrait l'effort, déclarant au passage que le lecteur avait sa part de travail, que la musicalité et le rythme étaient "internes aux vers", "à la poésie", qu'il  revenait à ce dernier d'en trouver "la partition". Il repoussa en ce sens tout le travail et les interrogations posées par un pauvre traducteur de russe qui  posa pourtant de vrais problématiques liées au débat portant par exemple sur la question du langage à adopter ou du système métrique. Il raconta comment il se trouvait parfois confronté au problème de traduction de la versification russe, souvent écrite en octosyllabes et décasyllabes, en français. Le vieil empereur repoussa ces questions d'un revers de la main : "A-t-on besoin de respecter la versification dans une traduction ?". "On compte pourtant l'exemple des traductions en décasyllabes de Philippe Jacottet", nous confira plus tard l'homme blessé, une fois le rideau tombé. Ce fut un règlement de compte gagné d'avance. Nous avions d'un côté le petit poète triomphant, avec lequel riait grassement le public, qui devisait savamment sur la poésie contre la science, de l'autre un traducteur au visage grave et sec qui, du reste, lui reconnaissait un grand talent. Ce ne fut qu'un petit meurtre, digne des petits hommes qui auraient à mépriser les petits écrits et les petites gens. On a donc appris plus de choses sur le maitre et poète, son orgueil et sa malhonnêteté intellectuelle. C'est ainsi qu'il revint plus tard, au cours du débat, sur les choix qui l'avaient amené à traduire certains poèmes de Yeats et admit, sans reconsidérer pour autant l'à-propos de son voisin de table, qui les avaient choisi en fonction de la barrière linguistique et de ses compétences à les saisir et les traduire dans sa propre langue. Il évoqua dans des termes similaires la langue anglaise en évoquant sa dimension pragmatique. Tout cela nous amène aussi réévaluer le manque d'intérêt de ces débats promotionnels, guidés par le charme d'une province radieuse et discrète. "Il n'est qu'un homme", voila tout ce que l'on retiendra. Mais l'image du grand poète populaire, ô Verlaine, s'éteignant sous les ponts de Paris en ressort ternie. Et pour enfoncer le clou, on eut finalement droit au numéro narcissique auxquels se plaisent les grands ducs de la "haute culture" en écoutant la médiocrité d'une lecture renouant manifestement avec une tradition littéraire. Car, s'il est un grand poète, la lecture est un art qu'il ne possède pas! On note que de nombreux enregistrements et lectures  proposés par les auteurs eux-mêmes, poètes de surcroit, sont souvent de vraies horreurs et tortures pour les oreilles de leurs auditeurs. En écoutant Bonnefoy lire et relire, ne s'arrêtant plus, on eut l'impression d'entendre toujours le même poème lu par un seul homme, avec la même scansion, perdant parfois le souffle, reprenant son cours vertigineux. On espérait la chute. (On se voyait crier devant tel spectacle: "Monsieur, l'humilité vous abandonne... Il faut que la chanson cesse !") Un poème, un pas de trop...  On ne broncha pas et on applaudit même avec la force des convenances d'usage et des égards dus à un homme de cet âge. L'hypocrisie saluant autant la performance que l'oeuvre accomplie.

On le remercierait presque car nous lui devons cette leçon et cette idée exprimée à la sortie, dans la tourmente d'un rude hiver: "la poésie est un objet fragile dont la puissance est silencieuse". 

Propos recueillis et inventés par Ulysses.

lundi 22 novembre 2010

Silvio Berlusconi restitue son pénis à Mars et ses mains à Vénus

Le Monde, 19/11/2010

Rome, correspondant - Presqu'intactes, imposantes (2,28 mètres de haut), lisses et lourdes de leur poids de marbre blanc (1,4 tonne), Mars et Vénus n'avaient qu'un défaut : ces deux statues sculptées au IIe siècle après Jésus-Christ – représentées sous les traits de l'empereur Marc-Aurèle et de son épouse Faustine – avaient laissé dans la terre d'Ostie où elles ont été retrouvées en 1918, son pénis pour l'une, ses deux mains pour l'autre. Trois fois rien en comparaison de celles, autrement mutilées, qui remplissent les réserves et les musées italiens.
Trois fois rien, c'est encore deux fois trop pour Silvio Berlusconi qui, depuis quelques mois, héberge – à titre provisoire – le couple impérial dans la cour d'honneur de la présidence du conseil, le palais Chigi à Rome. Aussi soucieux de sa propre image que de son décor, le premier ministre a décidé d'appliquer à ses statues la chirurgie esthétique qu'il ne se refuse pas. Convoquant son architecte personnel, il lui a confié la tâche de rendre à Vénus ses dix doigts, à Mars, sa virilité. Ce qui fût fait. Coût de l'opération, sans points de suture apparents : 70 000 euros, payés par la présidence du conseil.
Révélée jeudi 18 novembre par Carlo-Alberto Bucci, journaliste du quotidien de gauche La Repubblica, l'affaire fait grand bruit. Outre la somme dépensée qui aurait pu être utilisée pour sauver un pan de mur à Pompeï ou une fresque à L'Aquila, M. Berlusconi et son architecte se voient reprocher d'avoir voulu confondre le vrai du marbre et le faux de la résine, gommant le hiatus entre les éléments originaux les parties reconstituées. Le ministère de la culture et son titulaire Sandro Bondi sont également sous accusation pour avoir autorisé cette radicale remise à neuf.

"L'ART EST UN POINT DE VUE"

" Encore une fois, a regretté la députée du Parti démocrate (gauche) Manuella Ghizzoni, nous sommes en présence d'une institution qui se plie aux caprices et aux manies du premier ministre imposées cette fois à deux vestiges de l'Antiquité qui, contrairement à d'autres, ne se sont jamais lamentés du passage du temps." En réponse, le ministre a fait savoir que ces "retouches" ne contrevenaient pas à l'article 7 de la charte de l'Unesco de 1972 adoptée par l'Italie en matière de restauration et qu'elles étaient "innovantes". Ces prothèses devraient normalement être ôtées lorsque les statues retrouveront leur domicile habituel du musée romain des thermes de Dioclétien.
"C'est une question idéologique, souligne l'expert et marchand d'art italien Peter Glidewell. Le Bernin lui même a 'arrangé' quelques antiquités. Viollet-le-Duc qui passe aujourd'hui pour un sagouin était considéré comme un génie à son époque. L'art n'est pas une science, mais un point de vue. Le seul critère de jugement est celui du bon goût."

Mais que Silvio Berlusconi impliqué dans plusieurs scandales sexuels restitue le membre perdu de Mars fera ricaner les psychanalystes. En 2008, il avait, au contraire, fait recouvrir pudiquement le sein généreux d'une copie d'un tableau de Tiepolo, La Vérité dévoilée par le temps, qui orne les murs de la salle de presse du palais Chigi. Réparateur aujourd'hui, dissimulateur hier, quel est le vrai Berlusconi ?

Philippe Ridet

jeudi 19 août 2010

Extraits de L'insurrection publiés dans Le Journal Libération, La Fabrique

L'insurrection, Editions de La Fabrique

De gauche à droite, c’est le même néant

«Sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue. Ce n’est pas la moindre de ses vertus. A ceux qui voudraient absolument espérer, il dérobe tout appui. Ceux qui prétendent détenir des solutions sont démentis dans l’heure. C’est une chose entendue que tout ne peut aller que de mal en pis. "Le futur n’a plus d’avenir" est la sagesse d’une époque qui en est arrivée, sous ses airs d’extrême normalité, au niveau de conscience des premiers punks. La sphère de la représentation politique se clôt. De gauche à droite, c’est le même néant qui prend des poses de cador ou des airs de vierge, les mêmes têtes de gondole qui échangent leurs discours d’après les dernières trouvailles du service communication. (page 7)

Un champ hostile de stratégies

Il n’y a pas à s’engager dans tel ou tel collectif citoyen, dans telle ou telle impasse d’extrême gauche, dans la dernière imposture associative. Toutes les organisations qui prétendent contester l’ordre présent ont elles-mêmes, en plus fantoche, la forme, les mœurs et le langage d’États miniatures. Toutes les velléités de "faire de la politique autrement" n’ont jamais contribué, à ce jour, qu’à l’extension indéfinie des pseudopodes étatiques. Il n’y a plus à réagir aux nouvelles du jour, mais à comprendre chaque information comme une opération dans un champ hostile de stratégies à déchiffrer, opération visant justement à susciter chez tel ou tel, tel ou tel type de réaction; et à tenir cette opération pour la véritable information contenue dans l’information apparente. (page 82)

Savoir se battre

Il s’agit de savoir se battre, crocheter des serrures, soigner des fractures aussi bien que des angines, construire un émetteur radio pirate, monter des cantines de rue, viser juste, mais aussi rassembler les savoirs épars et constituer une agronomie de guerre, comprendre la biologie du plancton, la composition des sols, étudier les associations de plantes et ainsi retrouver les intuitions perdues, tous les usages, tous les liens possibles avec notre milieu immédiat et les limites au-delà desquelles nous l’épuisons ; cela dès aujourd’hui, et pour les jours où il nous faudra en obtenir plus qu’une part symbolique de notre nourriture et de nos soins. (page 96)

Multiplier les zones d’opacité

Le territoire actuel est le produit de plusieurs siècles d’opérations de police. On a refoulé le peuple hors de ses campagnes, puis hors de ses rues, puis hors de ses quartiers et finalement hors de ses halls d’immeuble, dans l’espoir dément de contenir toute vie entre les quatre murs suintants du privé. La question du territoire ne se pose pas pour nous comme pour l’État. Il ne s’agit pas de le tenir. Ce dont il s’agit, c’est de densifier localement les communes, les circulations et les solidarités à tel point que le territoire devienne illisible, opaque à toute autorité. Il n’est pas question d’occuper, mais d’être le territoire. (page 97)

Rendre à la neige le petit écran

Pour la méthode, retenons du sabotage le principe suivant : un minimum de risque dans l’action, un minimum de temps, un maximum de dommages. Pour la stratégie, on se souviendra qu’un obstacle renversé mais non submergé - un espace libéré mais non habité - est aisément remplacé par un autre obstacle, plus résistant et moins attaquable. Inutile de s’appesantir sur les trois types de sabotage ouvrier : ralentir le travail, du "vas-y mollo" à la grève du zèle; casser les machines, ou en entraver la marche ; ébruiter les secrets de l’entreprise. Elargis aux dimensions de l’usine sociale, les principes du sabotage se généralisent de la production à la circulation. L’infrastructure technique de la métropole est vulnérable : ses flux ne sont pas seulement transports de personnes et de marchandises, informations et énergie circulent à travers des réseaux de fils, de fibres et de canalisations, qu’il est possible d’attaquer. Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ses réseaux. Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique? Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ? (page 100)

S’appuyer sur les crises sociales

La dévastation de la Nouvelle-Orléans par l’ouragan Katrina a donné l’occasion à toute une frange du mouvement anarchiste nord-américain de prendre une consistance inconnue en ralliant tous ceux qui, sur place, résistent au déplacement forcé. Les cantines de rue supposent d’avoir pensé au préalable l’approvisionnement; l’aide médicale d’urgence exige que l’on ait acquis le savoir et le matériel nécessaires, tout comme l’installation de radios libres. Ce qu’elles contiennent de joie, de dépassement de la débrouille individuelle, de réalité tangible insoumise au quotidien de l’ordre et du travail garantit la fécondité politique de pareilles expériences. Dans un pays comme la France, […] c’est moins sur les crises "naturelles" qu’il faut compter que sur les crises sociales. C’est aux mouvements sociaux qu’il revient ici le plus souvent d’interrompre le cours normal du désastre. (page 109)

La fin de la centralité révolutionnaire parisienne

Le pouvoir ne se concentre plus en un point du monde, il est ce monde même, ses flux et ses avenues, ses hommes et ses normes, ses codes et ses technologies. Le pouvoir est l’organisation même de la métropole. […] Aussi, qui le défait localement produit au travers des réseaux une onde de choc planétaire. Les assaillants de Clichy-sous-Bois ont réjoui plus d’un foyer américain, tandis que les insurgés d’Oaxaca ont trouvé des complices en plein cœur de Paris. Pour la France, la perte de centralité du pouvoir signifie la fin de la centralité révolutionnaire parisienne. Chaque nouveau mouvement depuis les grèves de 1995 le confirme. Ce n’est plus là que surgissent les menées les plus osées, les plus consistantes. Pour finir, c’est comme simple cible de razzia, comme pur terrain de pillage et de ravage que Paris se distingue encore. Ce sont de brèves et brutales incursions venues d’ailleurs qui s’attaquent au point de densité maximale des flux métropolitains. (page 122)

lundi 16 août 2010

L'OM de Dassier

Dassier, "l'homme en toc"... Souvenons-nous du feuilleton Mancini durant le dernier marcato d'hiver, de la promesse d'un retour de Didier Drogba sur les pelouses du Vélodrome. Ces annonces de séducteur à destination de "supporters en rut" sont le seul recours, le seul jeu que mène désormais tout nouveau président, publicitaire, homme de communication, autre reconverti issu de la télévision et plus spécifiquement de TF1 (il y eut C. Villeneuve au PSG et on annonce désormais l'arrivée de P. Lelay à Rennes).

Des annonces, des effets de manche, des spéculations, de la demesure. Est-ce là sa manière de séduire les marseillais? "Vous aurez Drogba" aurait-il promis à son arrivée, comme pour marquer de son empreinte l'ère, la nouvelle, d'un homme tranchant dans ce milieu amoral, de langues de bois. S'imposant d'une voix ferme, assurée, maitrisant toutes les ficelles de la "communication", laissant entendre ainsi qu'il joue dans le registre des grands de la démagogie et du populisme. Un autre Tapis, quoi! On comprend mieux pourtant, c'était entendu. (On connait le sort réservé aux salariés d'IBM licenciés par le généreux Bernard, celui même qui apporta la victoire au club ! On leur pardonnerait tout !) C'est pourtant un homme de paille qui figure là, un homme de théâtre, un pantin, qui est là sans qu'on sache pourquoi. C'est ça le football, ça fonctionne désormais ainsi: par carnets d'adresse interposés, par réseaux. Son entrée sur la scène marseillaise, n'est pas sans rappeler d'ailleurs celle d'A. Boucher, précédemment apparu comme un "homme providentiel", lui aussi. Ils le sont tous à vrai dire, pourvus des mêmes qualités: "honnêtes", "droits", "fermes", "gestionnaire", "humains", établissant une transition nette avec l'ancien monde, incarnant fièrement le changement, etc. 

Ce Dassier ressemble pourtant à tant d'autres occupant ce poste dans d'autres clubs de football, dont on saisit mal le profil "Pôle-Emploi". On perçoit toutefois le portait d'une classe sociale outrancière, aisément dilettante, un peu comme ces ministres qui vont et viennent, d'un bord, de l'autre, avec cette même facilité parce qu'ils sauraient diriger et seraient fait pour ça. Dassier prête à rire et l'OM tout entier ,sous la baguette du maitre-d'oeuvre qui a montré toute l'étendue de son incompétence. On sait que Niang, l'attaquant vedette de Marseille, qui a indéniablement contribué à la bonne tenue du club au cours de ces cinq dernières années est depuis la semaine dernière la nouvelle recrue de l'équipe stambouliote de Fenerbaçe. C'est sans doute peu surprenant compte tenu des ambitions affichées par le club, par la voix de son entraineur qui a rappelé, dès son arrivée, la nécessité de recruter des joueurs de haut niveau. Le joueur sénégalais, bientôt âgé de 31 ans, a-t-il peut-être presenti qu'une page allait être tournée et que la machine à broyer de Deschamps aurait sa peau? Peut-être. Mais il semble que le contrat proposé au joueur marseillais constitue également un argument puisqu'il touchera un salaire d'environ 900.000 euros/mois. Le comique de la situation actuelle tient retrospectivement aux déclarations de Jean-Claude Dassier qui annonçait à propos du dossier Niang, dont on évoquait déjà le départ le 02 août dernier, avec cette fermeté qu'on lui connait : "Mamadou est au club et il y reste. Pas question de le laisser partir à huit jours de la reprise". On sent que l'homme maitrise son sujet. Dans la foulée il se clamait partout que le grand attaquant brésilien, Luis Fabiano allait débarqué à l'OM. Tartarin bombait le torse, Marseille exultait! Ce n'était en fait qu'un autre effet de manche, cousu dans l'improbabilité, un morceau dont on a le secret à Marseille, un grand air d'arbalette... "Le club est en crise", "va droit dans le mur" annonçait-on dans le journal L'équipe. Il présente en tout cas tous les symptomes de la déroute et du naufrage, mais le club garde toutefois son allant comique. Il ne reste plus que 15 jours aux dirigeants du club, avant la fermeture officielle du marché estival, pour trouver la perle rare: un remplaçant de classe internationale qui serait susceptible de faire oublier le départ précipité du grand "Mamad". Place maintenant à la gaudriole, à la farce, on parle à présent d'un plan B, Z, qu'importe... Et il y a malheureusement urgence, puisque seul Brandao compte en attaque! Le titre remporté par l'équipe de l'année passée semble déjà s'éloigner et il est d'ailleurs étonnant de songer au départ annoncé de B. Cheyrou et Ben Arfa, autres joueurs impliqués dans le succès de l'équipe olympienne ces deux dernières années... 

mardi 6 avril 2010

Le "Vol Maternel" ou l'Etat de nécéssité

Une Peine de principe demandée contre le vol maternel
Article paru le 29 mars 1997

La cour d'appel de Poitiers rendra son arrêt le 11 avril dans l'affaire de la mère de famille de Niort (Deux-Sèvres), relaxée en première instance pour avoir volé de la viande dans des supermarchés afin de nourrir ses enfants.


L'AFFAIRE, « somme toute banale », comme l'a indiqué hier l'avocat général devant la cour d'appel de Poitiers, où elle était rejugée à la demande du parquet, avait fait grand bruit lorsqu'elle avait été connue, à la fin de février dernier. Peut-être parce que, d'une certaine manière, elle montrait qu'à l'approche du XXIe siècle on vit dans ce pays, et plus souvent qu'on le croit, comme au temps de Zola. Rappelons les faits à grands traits (voir « l'Humanité » du 1er mars). Françoise (ou Annick, peu importe son nom, elle a au moins droit à l'anonymat), aide-cuisinière à temps partiel pour 1.700 francs par mois, mère célibataire avec deux enfants qui en avaient « marre » de manger chaque soir « des pâtes et de la purée Mousseline », s'était laissée aller, un jour de janvier, à voler un peu de poisson, de charcuterie et de viande dans trois supermarchés de Poitiers. Pour ne plus « entendre le ventre de (ses) enfants crier dans (sa) tête ». Prise sur le dernier fait par un vigile, elle avait été déferrée le 2 février devant le tribunal correctionnel de Poitiers, le parquet ayant choisi de poursuivre cette « délinquante », sans antécédent judiciaire, qui n'a jamais eu de dette de loyer, d'électricité ou d'assurance auto malgré la modicité de ses revenus (4.478 francs, toutes allocations comprises). La juge s'était montrée moins intraitable en accédant aux arguments de l'avocat de Françoise, Me Brottier. Qui avait plaidé « l'état de nécessité », sur la base d'une jurisprudence datant du XIXe siècle, quand « le bon juge » de Château-Thierry, le président Magnaud, avait relaxé une voleuse de pain qui n'avait pas d'autre moyen pour nourrir sa famille. La relaxe de Françoise n'avait pas été du goût du procureur de Poitiers, qui fit appel. Pour lui « l'état de nécessité » n'était pas prouvé, puisque les deux enfants de Françoise mangeaient à la cantine de leur école... Ce fut encore la ligne défendue hier par l'avocat général devant la cour d'appel, après que Françoise eut, une fois de plus, exprimé ses « regrets » pour son geste dicté par « l'amour de (ses) enfants ». Le représentant du ministère public a requis « la nullité du jugement » en première instance, en tentant de démontrer que « l'état de nécessité » ne pouvait pas s'appliquer dans ce dossier : « Même s'il est juste de prendre en compte la situation qui a pu conduire à commettre l'infraction (...), cette affaire aurait dû connaître une issue classique : une peine de principe pour marquer un avertissement ». On pourra juger ce réquisitoire moins sévère que celui prononcé en correctionnelle, quand deux mois de suspension de permis de conduire - avec comme conséquence le chômage -avaient été demandés contre Françoise. Est-ce étranger aux sentiments de l'opinion publique ? Dans un sondage SOFRES réalisé pour le « Nouvel Observateur » du 5 mars, selon la méthode des quotas auprès d'un échantillon représentatif de 800 adultes, 69% des personnes interrogées estimaient que le tribunal a eu raison de relaxer cette mère de famille 30% étant d'un avis contraire. Elles étaient plus partagées sur l'opportunité des poursuites 49% étant contre (60% - le taux le plus haut - parmi les sympathisants communistes), 48%> étant pour. Ou même sur l'appel du procureur. Qui était approuvé par 60% des sondés, d'accord avec l'idée qu'il ne faut pas créer de précédent et justifier à l'avenir ce type de délits, mais désavoué par 36% des personnes interrogées, pour qui le parquet a fait preuve d'une sévérité excessive.

L'Humanité