
Comment
couper en sept la couronne de mariée de Léopoldine, fille chérie du
grand écrivain exilé qui ne se remit jamais de sa mort par noyade ? Le
fameux guéridon Napoléon III autour duquel Victor Hugo et ses amis se
retrouvaient à Hauteville House pour causer avec l’au-delà pouvait
raconter un tas de choses, transmettre des interviews exclusives de
Shakespeare, Mahomet , Jésus et de l’Anesse de Balaam (en vers et en
prose, et en français s’il vous plaît !) ; mais il a été incapable
d’expliquer aux actuels héritiers Hugo les mystères de
l’indivision. Bien qu’il fût un adepte du spiritisme, l’écrivain n’en
était pas moins prévoyant. Il eut la bonne idée de léguer son œuvre à la
France. Les manuscrits de ses livres sont donc assurés de poursuivre
leur conversation dans les réserves de la Bibliothèque nationale jusqu’à
la consommation des siècles. A ses enfants, il laissa la maison de
Guernesey. A la mort de son fils Georges en 1925, elle fut donnée à la
Ville de Paris mais pas son contenu (photos, lettres, livres, tableaux,
dessins, meubles, médailles, éventails, mèches de cheveux) rassemblé au
temple du culte hugolien érigé pour l’édification de la descendance dans
la maison de famille, au mas de Fourques (Gard). Mais les héritiers
meurent aussi. Après plusieurs années d’inventaire, les sept
arrière-arrière-petits-enfants de Victor Hugo, horrifiés à la
perspective de découper en tranches la couronne en tissu à l’imitation
de fleurs blanches de Léopoldine, se sont donc résolus au partage, donc à
la dispersion, c’est à dire à la vente, mercredi dernier chez
Christie's à Paris. La BnF usa rarement de son droit de préemption, de
même que la Maison de Victor-Hugo. Le commissaire-priseur eut beau
rappeler que

toute enchère est «
une bataille, comme
Hernani », la salle était clairsemée et guère fiévreuse, l’essentiel se
déroulant par téléphone. Nous revint alors le souvenir d’une confidence
de Guy Schoeller, éditeur de la collection Bouquins :
« Notre pire vente, c’est la Correspondance
de Victor Hugo ».
C’était il y a longtemps, dans le dernier quart du XXème siècle.
Depuis, l’homme-océan a fait son retour. Chevau-léger de cette vente,
une encre rehaussée de gouache et d’aquarelle, signée et datée de 1857,
est partie pour 447 500 euros le 28 mars,
de l’autre côté du rond-point des Champs-Elysées chez Artcurial. L’air
du temps n’y est pas étranger : le 150 ème anniversaire des
Misérables,
que Bruxelles célèbre, avant Paris puisque c’est là que le roman fut
publié pour la première fois, avec un important programme de
réjouissances tout au long de l’année ; le tournage de
L’Homme qui rit avec Gérard Depardieu dans le rôle d’Ursus, une adaptation que son auteur Jean-Pierre Améris justifie en soulignant qu’
« aujourd’hui, Hugo serait du côté des « indignés » (modèle déposé)
; et naturellement des parutions au premier rang desquelles
Les arcs-en-ciel du noir
(141 pages, 19 euros, Gallimard), remarquable d'essai d'Annie Le Brun
sur l'oeuvre graphique (gravure, lavis, gouache), une oeuvre au noir,
l'encre ayant donné à l'obscur une puissance génératrice si singulière
qu'on a pu faire la part, tant dans ses dessins que dans ses écrits, de
"l'énergie noire" (le livre est né d'une passionnante exposition montée par l'auteur, et que l'on peut voir jusqu'au 19 août à la Maison de Victor-Hugo à Paris). Un frisson parcourut le public de Christie’s lorsqu’une rumeur assura que
Quatre-vingt-treize, son grand roman sur la Terreur, serait actuellement best-seller

dans
les librairies du 93 – mais on entend de ces choses dans les beaux
quartiers de Paris. Hugo président, qui serait contre ? Le problème,
c’est qu’en le plébiscitant, on vote Mélenchon ; le candidat, qui ne
lésine pas sur les références à l’écrivain et à son œuvre sociale, a su
habilement le récupérer et l’instrumentaliser. Selon Raphaëlle Bacqué du
Monde, François Hollande reconnaît qu’il lit
Les Misérables bien qu’il se garde de trop le citer en public ; mais lorsque Mélenchon à Villeurbanne dit de mémoire des extraits du
« plus grand roman populiste », la
salle surchauffée l’écoute religieusement comme s’il était la
réincarnation de Hugo !
Et lorsqu’il récidive le lendemain à Montpellier
en citant des vers tout aussi révolutionnaires du poète, l’effet de
sidération est le même. Il suffit de trois mots (« qui vote règne »), coincés entre un point virgule et un point dans une page des Misérables,
mais qui prennent une toute autre dimension dès lors que le terrible
tribun robespierriste les isole et leur colle un point d’exclamation
pour en faire son slogan de campagne. Hugolien en diable, le candidat du
Front de gauche est actuellement le meilleur attaché de presse de
l’écrivain,

et
réciproquement. Un portrait d’Adèle Hugo aux yeux baissés, épreuve sur
papier salé, a été adjugé à 40 000 euros ; on imagine l’enchère folle si
elle avait levé les yeux au ciel. Les épreuves d’imprimerie des notes
sur la propriété littéraire adressées par Balzac à Hugo (1841), ne
furent pas cédées gratuitement, à la grande surprise des internautes qui
suivaient la vente en direct sur la Toile, mais contre la somme de 20
000 euros. Quant au guéridon bavard au piètement tripode à motifs de
volute, estimé à 1200-1800 euros, il est finalement parti à 2500
euros. La vente touchait à sa fin (ici le détail de la vente qui a fait en tout 3,1 millions d'euros).
Alors le commissaire-priseur, l’élégant François de Ricqlès, se tourna
vers la table tournante de Jersey et le public en fut tout retourné. Il
semble bien que le guéridon ait remué et exprimé le score de Jean-Luc
Mélenchon aux élections. En prêtant l’oreille, les premiers rangs ont
cru entendre « 17,89 ». Fou, non ?
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