dimanche 2 décembre 2012

La Technique, l’Art et le Beau.



Jusqu’au 18ème siècle, art et technique étaient synonymes en tant qu’ils manifestaient  un même pouvoir de création, celui d’un monde artificiel dû à l’esprit et à la main de l’homme.

Art  en grec = technê (latin = ars)

Puis à la Révolution française, les deux termes se sont spécialisés ; la technique a d’abord désigné des procédés matériels qui interviennent dans un art, puis l’ensemble des procédés d’action et de fabrication. Tandis que l’art désignait la production d’œuvres (opus – (pluriel = opera))  pour leurs formes, ainsi que l’activité désintéressée par excellence consacré à un idéal : le beau.

Procédé : en latin = procedere = avancer
Forme parfaite = idée (à Platon)

Beau à Grec ancien : kala
         à Grec moderne : morphia, ce qui veut dire : forme
Laid à Amorphia : qui n’a pas de forme

Cela posé, leurs définitions sont fluctuantes historiquement et nous invitent à nous demander : en quoi l’art est-il une activité différente des autres techniques ? Le beau et l’utile s’opposent-ils  nécessairement ? La technique a-t-elle aujourd’hui tué l’art ?

L’artiste doit tenir compte du matériau avec lequel il travaille et des moyens et outils qu’il a à sa disposition. D’ailleurs, l’activité artistique change de degré et non pas de nature en fonction des outils et des matériaux à disposition. Léonard de Vinci liait production et création.
La production suppose l’application méthodique d’une technique. (Produire= process = procédure). La création renvoie à un pouvoir divin. La création se fait à partir de rien, à partir du néant (cf. Genèse).
Il reste de ce pouvoir divin l’idée d’inspiration. Socrate disait qu’il était inspiré par son « daîmon » et reconnaissait que les poètes étaient « les interprètes des dieux » et donc leur déniait tout savoir faire propre (cf. Ion).

Daîmon = génie familier, voix divine, pour Socrate.

L’art est lié au surnaturel : il n’est pas simplement une technique, il est cette technique plus de l’inconnu, du spirituel…

Archeiropoïeta : non fait par la main de l’homme.

L’art chrétien au départ ne devait pas exister puisque le christianisme prolongeait l’interdiction juive de la représentation. Cependant de glyphes en images (en grec : icône), la production fut abondante jusqu’aux crises iconoclastes (entre 6ème et 8ème siècle). La réponse des Pères de l’Eglise a été d’autoriser la production d’images « non faites de mains d’hommes ».
Le Saint Suaire de Turin, le voile du Christ de Véronique (= image du vrai, vraie image).
Comme le Christ est « Dieu invisible rendu visible », alors je peux produire des images de ce qui est invisible. « Per invisibilia visibilia »

Emil Cioran – Syllogismes de l’amertume
«  Il y a quelqu’un qui doit tout à Bach. C’est Dieu »
Il y aurait donc une différence radicale entre l’art et la technique. Cette dernière a pour règle définitive, l’efficacité. Tous les moyens sont bons d’agir sur la réalité à partir du moment où ils agissent efficacement. Elle réduit toute chose à l’usage qu’on peut en avoir ( Principe que Marcel Duchamp  subvertit – Fountain – 1917).
La technique est utilitariste et instrumentaliste. Selon Heidegger, le monde est devenu technique et science qui ne pense pas. Au départ, la technique, comme le rappelle Platon dans le Protagoras, est un don de Prométhée pour aider les hommes à vivre dans une nature qui leur est hostile, pour produire de l’art et pour améliorer leurs conditions d’existence. Elle est donc utile à l’homme. C’est son développement moderne qui fait peur. L’art est à l’opposé de cette conception : il agit sur notre sensibilité et oriente vers un idéal désintéressé, le beau et ajoute une dimension spirituelle à l’homme.

Sensibilité – esthétique = sens (5)
Asthéno = je ressens (anesthésié = ne plus ressentir) 
Emotion = Moto = mouvement intérieur profond et souvent ascendant (ça me remue, et ça me transporte).
Le jugement de valeur est subjectif par le fait que c’est moi qui perçois, par mes sens. Il peut y avoir une non reconnaissance esthétique par d’autres. Mais ainsi que le précise Kant : « Est Beau non pas ce qui plaît à tout le monde, mais ce qui mériterait de plaire à tous ».

Les œuvres artistiques échappent à l’usure du temps parce qu’elles sont « symboliques ». Hannah Arendt explique que les œuvres « sont la permanence et la consistance du monde humain ». ( Crise de la culture)
Cependant la distinction entre production et création, entre artisan et artiste n’a pas toujours existé. Elle a commencé au 16ème siècle et a pris un tour juridique au 18ème siècle.
L’artisan ne vise pas la beauté pour elle-même, l’artiste applique des règles déjà établies mais la distinction est fragile : l’artiste travaille aussi les conventions et l’artisan peut innover.
Y’a-t-il une distinction entre les deux ?
Kant reprend l’idée socratique d’inspiration. Il écrit : « les beaux-arts sont les arts du génie »

« Génie » = genius = propre à chacun, particulier ; Donc original
Inventé en même temps que la signature. Ils signaient une œuvre qui leur était propre.
Le génie est pour Kant une disposition innée de l’esprit : « le don naturel qui donne les règles à l’art ». Pour lui, l’artiste est donc un créateur original qui ne sait pas vraiment comment il produit son œuvre, alors que l’artisan est un exécutant. (Critique de la faculté de juger). Mais pour Nietzsche cette « explication par le génie n’explique ni les motifs ni les mécanismes de l’invention et nous excuse en quelque sorte de n’être pas créateur nous-même en nous dispensant du travail astreignant que réclame l’art, dont parle Baudelaire.
Cette question n’est pas tranchée ; nous devons à présent nous interroger sur l’idéal poursuivi par l’œuvre d’art.

Le plaisir esthétique que nous procure la beauté est produit par la forme de ce qui nous affecte ; le sentiment du beau est suscité par la forme de ce que nous contemplons non par son utilité. Kant écrit que ce qui est beau « n’est pas ce qui nous est agréable sensuellement ; est beau ce qui plaît universellement sans concept ». Le caractère désintéressé du plaisir suscité en nous par le beau sera le signe propre de l’œuvre d’art.
Selon Hegel, dans l’Esthétique, l’art vise à satisfaire l’esprit dans ce qu’il a de rationnel, abstrait est donc d’universel en laissant intact l’objet représenté alors que le désir vise à satisfaire nos sens en consommant l’objet réel. Le plaisir esthétique est indépendant du désir envers ce qu’il présenterait. Il est « l’Esprit se prenant pour objet ». Le Beau est donc universel : il n’est pas ce qui plaît à tous mais ce qui mériterait donc de plaire à tous les hommes, en tout temps et en tout lieu. Cette idéalisation reprend la conception platonicienne du beau qui est une idée suprasensible, c’est-à-dire : dont on s’approche en s’éloignant de la réalité sensible dont elle n’est qu’un reflet.

Au 19ème siècle, cette idéalisation a trouvé sa forme radicale dans l’Art pour l’Art, c’est-à- dire : loin de toutes utilités.
Théophile Gautier, préface à Mademoiselle de Maupin.
Cette idéalisation s’est tout de suite trouvée contestée par le Romantisme dont l’utilité est l’expression ordonnée du « Moi » ; mais aussi, elle a été contestée par l’environnement technique issu de la Révolution industrielle dont certains artistes se sont plus à vanter les beautés et les innovations bouleversantes.
Une grande partie du 19ème siècle a continué dans cette voie en se mettant au service de productions utilitaires telles que la mode, le mobilier, l’industrie automobile. Cet intérêt pour l’objet technique s’est trouvé artistiquement employé par Marcel Duchamp, concepteur de « Fontain » et inventeur du « Ready Made ». Dada va regarder autrement les inventions techniques d’autant que dans le même temps se déroulait la première guerre mondiale : pour la première fois au monde la technique permettait de détruire de façon considérable.
Le design s’est surtout développé après la deuxième guerre mondiale, pour accompagner le développement technique et son extension à « la société de consommation » (Jean Baudrillard). Son objectif est de dessiner des formes et de les embellir.
Kant avait prévenu : il y a la « beauté libre » et la « beauté adhérente ».
En privilégiant la beauté adhérente du fonctionnel par exemple, la beauté de l’objet technique et jusqu’à la production en série  d’œuvres, Walter Benjamin se demande si l’art n’a pas perdu son identité (son aura).


En fait, depuis Gutenberg, le rapport direct entre un manuscrit original et son public a disparu. Le mouvement n’a fait que se poursuivre avec la photographie, le disque, la radio, le livre d’art, la télévision (le 8ème art), le cinéma (le 7ème art), l’informatique.
Walter Benjamin estime que cette reproductibilité fait perdre à l’œuvre d’art son « aura »  quasi sacrée. A sa place se développent des formes de consommation culturelles de masse. Elle perd son caractère religieux au profit d’une appropriation par le peuple et de fait, elle doit tenir compte de la demande de divertissement du grand nombre et donc répondre à des impératifs commerciaux du système néolibéral. 
L’art s’est mis au service de la production de masse et de la technique et, dans le même temps, celle-ci se soucie davantage de la forme et de la beauté.
La conception de l’art est donc remise en cause. De nombreux artistes contemporains délaissant le service  d’un beau idéal, proposent de faire jouer à l’artiste un rôle « conceptuel » : à l’instar de Marcel Duchamp qui en 1917 a intitulé un urinoir « Fountain » : il s’agit de débaptiser l’objet technique, de faire disparaître son utilité technique et d’adopter à son égard un nouveau point de vue. Duchamp affirme que c’est moins l’artiste que le spectateur qui fait l’œuvre. Suite à Hegel qui pensait que l’art est mort  parce qu’il ne produit plus de sens par lui-même, certains philosophes modernes évoquent la fin de l’art et estiment que ce sont moins les propriétés propres à une œuvre d’art qui en font une œuvre d’art, que le regard que la société porte sur elle. La question reste ouverte et beaucoup de gens sont perplexes devant les œuvres aujourd’hui.

Les relations entre l’art et la technique ont été au cours de l’Histoire très complexes et le demeurent. Intimement liés, ils se sont séparés jusqu’à l’idéalisation de l’un au mépris de l’autre. Mais l’envahissement technique a fini par pousser l’art à se redéfinir et même à se dissoudre dans la technique.
Cette histoire a au moins le mérite d’en finir avec les schémas tout faits et les idées préconçues, et de nous inviter à renouveler constamment notre vision des mondes naturel et artificiel.   

Comment la gauche s'est couchée devant les rapaces

Par  Herve Nathan, Marianne, le 28.11.2012

L'épilogue de la saga des «pigeons» s'est écrit discrètement la semaine dernière. Non seulement le gouvernement a cédé devant la levée de boucliers des créateurs d'entreprises, quasiment épargnés de l'effort fiscal demandé aux Français, mais il a aussi plié devant les gérants de fonds d'investissement, qui n'ont vraiment rien, mais alors vraiment rien, de pauvres volatiles qu'on plumerait. Explication d'une reculade de la gauche.

Première manche pour les «pigeons»
La première partie du match est connue. Le 19 octobre, sur ordre de l'Elysée paniqué par le mouvement très médiatique des «pigeons», le gouvernement fait voter par l'Assemblée la refonte des articles du projet de loi de finances (budget de l'Etat) qui alignait l'imposition des revenus des créateurs de start-up (de 30 % jusqu'alors) sur celle de droit commun, selon le barème de l'impôt sur le revenu (de 45 % au maximum).

Il faut dire que Bercy avait donné des verges pour se faire battre : afin de ramasser le plus d'argent possible, le dispositif imposant les plus-values de cession des parts d'entreprise était rétroactif. Mais Jérôme Cahuzac, sur ordre de Matignon et de l'Elysée, va aller beaucoup plus loin que de revenir sur la rétroactivité, effectivement impossible à soutenir. Il s'exécute, au sens propre, en direct, devant les députés de droite : «Je vous annonce donc une bonne nouvelle : nous rétablissons le statut des jeunes entreprises innovantes. [...] Nous faisons donc mieux que ce que vous aviez fait.»

De fait, la droite ravie reconnaît que les nouveaux aménagements sont plus favorables aux patrons que ceux qu'elle avait elle-même établis. Voici les «pigeons» comblés et calmés. Ils échappent à pas moins de 800 millions d'euros d'impôt ! 
Mais d'autres intérêts se profilent : ceux des gérants de fonds d'investissement en capital-risque (qui ne sont pas toujours très risqués). Ces oiseaux-là sont rémunérés en carried interests, c'est-à-dire par un pourcentage (de 15 à 20 % en général) des plus-values de cession réalisées par leurs fonds. Et, eux, veulent faire reculer le gouvernement sur un autre texte : le projet de loi de financement de la Sécurité sociale. L'article 14 place, désormais, leurs revenus comme un revenu du travail, et les impose au forfait social de 20 %, comme l'intéressement et la participation des salariés.
 
Deuxième manche pour les rapaces

Mais d'autres intérêts se profilent : ceux des gérants de fonds d'investissement en capital-risque (qui ne sont pas toujours très risqués). Ces oiseaux-là sont rémunérés en carried interests, c'est-à-dire par un pourcentage (de 15 à 20 % en général) des plus-values de cession réalisées par leurs fonds. Et, eux, veulent faire reculer le gouvernement sur un autre texte : le projet de loi de financement de la Sécurité sociale. L'article 14 place, désormais, leurs revenus comme un revenu du travail, et les impose au forfait social de 20 %, comme l'intéressement et la participation des salariés.

Les gérants en font une affaire de principe : «Etre imposés comme des salariés alors que nous prenons des risques avec notre argent, jamais !» disent-ils. Ils font le siège de Bercy, Matignon et des députés. Menacent de délocaliser «3 000 professionnels gérants 80 milliards d'euros» à Londres, Bruxelles ou Luxembourg. Là encore, Jérôme Cahuzac s'exécute. Le 24 octobre, il obtient des députés UMP, centristes et socialistes la suppression pure et simple de l'article 14 qui devait apporter 120 millions d'euros au budget de la Sécu.

Le rapporteur socialiste au Sénat, Yves Daudigny, a eu beau faire voter le rétablissement du forfait social pour les carried interests - arguant que «les Français ne comprendraient pas que certains revenus échappent au financement de la protection sociale...» -, rien n'y a fait : un peu plus tard, les sénateurs de droite et les communistes ayant rejeté l'ensemble du projet de loi de financement de la Sécurité sociale. La défaite est consommée. Elle est totale.

Troisième manche pour les Wendel ?
Le recul en rase campagne du gouvernement devant les gérants de fonds de capital-risque pourrait avoir d'étranges conséquences. Certains, à Bercy ou parmi les fiscalistes, ont déjà remarqué qu'au terme de ce débat la représentation nationale ne considère pas les carried interests comme un revenu d'activité mais comme un revenu de placement. Or, c'est justement l'argument employé par Ernest-Antoine Seillière et ses amis Wendel pour contester le redressement fiscal de 240 millions d'euros ainsi que les poursuites pour «abus de droit» et «fraude fiscale» dont ils font l'objet.

Au-delà du cas Wendel, nombre d'enquêtes des services de Bercy concerneraient les carried interests. L'enjeu n'est pas mince puisqu'il pourrait concerner une masse fiscale potentielle de plus de 2 milliards d'euros.

Joseph Bialot, tenue rayée, prêt à porter et polar

Marianne 2,  Guy Konopnicki

Le titi parigot capable de passer sans transition de l’argot au yiddish est mort le 25 novembre à l'âge de 89 ans.

Joseph Bialot, tenue rayée, prêt à porter et polar
Joseph Bialot parlait avec cet accent de titi parigot capable de passer sans transition de l’argot au yiddish. Il ne se vantait pas d’être un autodidacte, il disait que ce n’était pas de sa faute s’il avait fait Auschwitz au lieu de la Sorbonne.

Arrivé enfant de sa Pologne, Joseph était un Parigot, fils d’un artisan du « schmatess », tricot, confection. En 1939, on a fermé la station Saint-Martin, la sienne. Il vivait alors dans une de ces cours enchâssées entre la rue Meslay et le boulevard Saint-Martin. Il en a tiré un des plus beaux romans de Paris, La Station Saint-Martin est fermée au public.

Les grilles du métro scellaient son destin. Joseph a quitté Paris, pour n’y revenir qu’en juin 1945. Il a repris les « schmatess », il fallait bien vivre. Quand il en eu assez de la pure laine et de la naphtaline, il est entré en littérature, par la Série Noire. Il n’en revenait pas quand Le Salon du prêt à Saigner lui a valu le Grand Prix de littérature policière, en 1979.

Ses premiers rapports avec la police n’étaient pas très littéraires ! Il avait réussi à échapper aux flics, pendant quatre ans. Jusqu’à ce jour de juin 1944 où il s’est fait coincer par la Milice, à Grenoble, au sortir d’une réunion de résistants communistes. Ses papiers étaient impeccables, mais les fiers soldats du Maréchal ont vérifié sous le pantalon. Direction le fort de Montluc, à Lyon. Joseph Bialot s’est autorisé à raconter cette histoire, après avoir écrit plus de quinze romans policiers. Son récit de la déportation, C’est en hiver que les jours rallongent, restera comme un pur chef d’œuvre d’humour juif. L’histoire d’un « schlémazel », un chanceux en traduction littérale, l’inverse, naturellement.

En quittant Lyon de toute urgence pour cause de débarquement allié en Provence, les SS ont vidé les prisons. Joseph Bialot s’est retrouvé dans un train, un convoi de déportés, le dernier formé en France. Un train fantôme que les nazis s’obstinèrent à acheminer jusqu’à Auschwitz, en dépit des bombardements alliés. Arrivé à destination, les déportés chargés de remettre la tenue rayée aux nouveaux font circuler une bonne nouvelle. Paris est libéré ! Joseph, lui, est furieux. Il n’est pas rue Meslay, mais dans l’enfer. Il y passera le dernier hiver de la guerre. Malade, il échappe aux marches de la mort et fait partie de ces morts vivants libérés par l’armée rouge le 27 janvier 1945. Les ennuis ne sont pas terminés.  

Bialot raconte, ce que nul n’osait raconter… Les survivants contraints de défendre les vivres abandonnés par les SS que convoitaient des Polonais, prêts à tuer les derniers juifs pour quelques betteraves. Puis, l’évacuation par l’arrière, l’URSS affamée et ravagée par la guerre. Il est rapatrié par bateau depuis Odessa, puis le train de Marseille à Paris. Gare de Lyon, Joseph Bialot retrouve le métro, autant dire la vie.

Cinquante ans plus tard, il livre une confidence rare : déporté puceau, il a réglé la question, rue Saint-Denis, quelques jours après son retour. Incorrect et gouailleur, notre Joseph avait vu la morale partir en fumée. S’il est devenu un grand du roman noir, c’était d’être revenu du bout de la noirceur. Il détestait la compassion tardive et les commémorations. Il préférait jouer au loto les chiffres inscrits sur ses bras : 193 143 Birkenau et  B . 9718 Auschwitz.

Dans un  faire-part qui lui ressemble, la famille fait savoir que ces numéros ne sont jamais sortis dans cet ordre au loto.

mercredi 28 novembre 2012

dimanche 14 octobre 2012

Au bureau, le présentéisme fait des ravages

En entreprise, on ne fait plus l'appel comme à l'école. Les absences et les horaires laxistes sont néanmoins remarqués et négativement connotés. Quand ils ne sont pas pointés. A l'inverse, la présence est d'autant louée qu'elle dépasse les normes exigées.

Etre à son poste à 20 heures est un signe d'abnégation, de forte implication dans son travail. Peu importe que la productivité de l'individu concerné n'ait pas été au top durant la journée. Qu'il soit un habitué des pots de service ou de la machine à café.

En France, en tout cas. Ailleurs, en Amérique du Nord, par exemple, la situation est tout autre. Un jeune ingénieur, fraîchement arrivé dans une entreprise du Nouveau Monde après quelques années laborieuses dans l'Hexagone, s'est ainsi fait tancer pour ne pas avoir posé gomme, crayon et clavier peu après ce qui serait ici considéré comme l'heure du goûter. " Etes-vous malade ? Avez-vous des difficultés ?" fut demandé à l'employé qui se pensait consciencieux.

Et pour cause. Le présentéisme, loin d'être souhaitable, ferait des ravages, a-t-on calculé outre-Atlantique. Qu'il soit le fait de personnes qui viennent travailler alors qu'elles feraient mieux de rester chez elle pour se soigner. Ou de salariés zélés qui demeurent au bureau plus que ce qui serait strictement nécessaire, parce que, pensent-ils, leur carrière l'exige.

Productivité Dégradée
Or un salarié trop présent ne rapporte en moyenne rien à l'entreprise, selon des études menées par Ron Goetzel, chercheur à l'université Cornell (Etats-Unis). Au contraire, il lui coûte. Car il dégrade la productivité d'une équipe. Le salarié abusivement présent finit par pécher par manque de concentration, piètre communication, travail à refaire. " Les coûts liés au présentéisme représentent de 18 % à 60 % des coûts qu'un employeur doit supporter en raison des problèmes de santé de ses salariés", décrit M. Goetzel.

Alors, faut-il se réjouir que le taux d'absentéisme soit au plus bas depuis cinq ans, selon le quatrième baromètre publié en septembre par Alma Consulting, spécialiste des études de coût ? " L'absentéisme est un indicateur du climat social et un sujet déterminant dans l'évaluation de la bonne santé d'une organisation", commente Vincent Taupin, président de cette société de conseil.

Pas forcément, montrent les études précédentes. Particulièrement en période de crise, quand il est tentant de forcer sa nature. Par crainte de perdre son emploi. Quitte à mettre sa santé et sa société en danger.

Ma vie en boîte kahn@lemonde.fr

Marseille : des Roms déjà chassés jeudi par des habitants à nouveau évacués

La police a procédé mardi 2 octobre à l'évacuation en urgence d'une trentaine de Roms installés dans le nord de Marseille sur un parking géré par la ville, a annoncé la préfecture des Bouches-du-Rhône, après leur fuite jeudi d'un précédent camp sous la pression d'habitants.

"La police nationale a procédé à l'évacuation du campement en exécution d'un arrêté municipal d'expulsion motivé par la dangerosité du site", a précisé la préfecture dans un communiqué. Elle indique que ces familles "ont décliné" l'aide au retour qui leur a été proposée par les services de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) et, refusé "une formule d'hébergement en hôtel pour quarante-huit heures" présentée "aux familles des 13 enfants présents sur le site". La mairie de Marseille avait déposé plainte dès leur installation dimanche "pour occupation illicite et dégradation de bien public".

Jeudi soir, ces Roms avait été chassés de leur campement par la pression d'habitants hostiles de la cité des Créneaux, dans le 15e arrondissement de Marseille. Après le départ des familles, les affaires qu'ils n'avaient pas emportées avaient été incendiées.

Une enquête judiciaire a été ouverte pour déterminer les circonstances de ce premier départ et du petit incendie qui a suivi. Deux personnes ont été entendues en qualité de témoin samedi. Selon le parquet, elles ont affirmé avoir tenté de faire enlever les déchets dans la soirée de jeudi, après le départ des Roms. En l'absence de réponse, ils ont mis le feu à des détritus qui se trouvaient sur le campement, une version corroborée par le rapport de police, qui n'avait pas constaté de violences physiques et n'avait interpellé personne.

mardi 2 octobre 2012

Corruption : quatre policiers de la BAC de Marseille arrêtés

 Le Figaro, 02.10.2012

Ces enquêteurs, qui ne sont pas officiers de police judiciaire, sont soupçonnés de «vols et extorsions en bande organisée, violences aggravées, acquisition et transport de stupéfiants».

Une voiture sort de l'enceinte de la brigade anti-criminalité du nord de Marseille.

Quatre policiers de la BAC nord de Marseille ont été interpellés puis placés en garde à vue mardi matin par la police des polices (DGPN) pour une affaire présumée de corruption. Il s'agit d'enquêteurs de l'équipe de jour de la BAC qui ne sont pas officiers de police judiciaire. Leur garde à vue pourra durer jusqu'à 96 heures. La DGPN a notamment fouillé les vestiaires de ces enquêteurs ainsi que leurs domiciles, a précisé le procureur de la République. Divers documents ont été saisis à cette occasion. D'autres interpellations sont prévues, a par ailleurs indiqué le magistrat. Selon une source proche de l'enquête, sept policiers sont visés au total.

Selon le porte-parole de la DGPN, Pascal Garibian, les interpellations se sont déroulées dans le cadre d'une commission rogatoire pour «vols et extorsions en bande organisée, violences aggravées, acquisition et transport de stupéfiants». Les deux premiers chefs, de nature criminelle, sont passibles respectivement de 15 et 20 ans de réclusion. L'affaire a débuté en novembre 2011 quand la justice a eu vent, via le préfet de police de l'époque, Alain Gardère, et la délégation régionale de l'IGPN à Marseille, de «faits troublants» et de «renseignements assez convergents» concernant des fonctionnaires de la BAC nord. Une information judiciaire menée par deux juges d'instruction avait été lancée le 22 février.

Les policiers sont soupçonnés d'avoir volé des produits stupéfiants ou de l'argent prélevés sur des dealers qu'ils avaient interpellés, ou de s'en être fait remettre par eux, et d'avoir fait de même avec des vendeurs de cigarettes à la sauvette. «Un certain nombre d'entre eux, apparemment, se payaient sur la bête ou prélevaient leur dîme en espèces ou en nature à des fins sans doute personnelles, ou peut-être pour accomplir leur travail d'infiltration du milieu délinquant», a affirmé M. Dallest. Le magistrat a précisé que le dossier dépassait le simple «fait individuel» mais qu'on était «dans une pratique assez répandue au sein de ce service et depuis assez longtemps», évoquant des «faits troublants, très suspects», qui se sont déroulés dans Marseille intra-muros.

 «Une instruction criminelle de vaste ampleur»
«Pour l'instant, a ajouté le procureur, nous sommes dans une instruction criminelle de vaste ampleur, qu'il faudra approfondir ultérieurement», soulignant que si des faits nouveaux étaient avérés - la corruption, notamment, n'est pour l'instant pas visée par l'instruction -, «ils feront l'objet d'un réquisitoire supplétif». Évoquant la motivation des fonctionnaires interpellés, M. Dallest a lancé plusieurs hypothèses: «L'appât du gain», «rendre service» ou «des raisons professionnelles d'infiltration», soulignant qu'à ce stade de l'enquête la hiérarchie n'était pas impliquée. «Il ne faut pas stigmatiser l'ensemble des fonctionnaires d'un service mais déterminer s'il y a eu des brebis galeuses au sein de ce service», a-t-il martelé, ajoutant que tout le travail d'enquête serait de «dépasser les rumeurs, les accusations, le qu'en-dira-t-on».

Cette affaire survient alors que les têtes viennent de changer au sommet de la police marseillaise, avec l'arrivée d'un nouveau directeur départemental de la Sécurité publique, Pierre-Marie Bourniquel, d'un nouveau préfet de police des Bouches-du-Rhône, Jean-Paul Bonnetain, et d'un nouveau directeur de la police judiciaire, Christian Sainte. Pour David-Olivier Reverdy, représentant zonal adjoint du syndicat de policiers Alliance, «il est urgent d'attendre maintenant le résultat de l'enquête. S'il y a une tâche dans un service, on ne peut jeter l'opprobre sur toute la police marseillaise comme on a souvent tendance à le faire».

Début septembre, un comité interministériel sur la criminalité à Marseille, présidé par le premier ministre Jean-Marc Ayrault, avait réuni une quinzaine de ministres, notamment Manuel Valls (Intérieur), Christiane Taubira (Justice), dans la deuxième ville de France, théâtre de multiples règlements de comptes souvent liés au trafic de drogue. Une opération «mains propres» avait déjà eu lieu dans la police marseillaise à l'été 2010 sur fond de coup de filet dans le milieu du grand banditisme.

Non au traité budgétaire européen !

 Le Monde 02.10.2012.

Depuis 2008, l'Union européenne (UE) fait face à une crise économique sans précédent. Contrairement à ce que prétendent les économistes libéraux, cette crise n'est pas due à la dette publique. Ainsi, l'Espagne et l'Irlande subissent aujourd'hui les attaques des marchés financiers alors que ces pays ont toujours respecté les critères de Maastricht. La montée des déficits publics est une conséquence de la chute des recettes fiscales due en partie aux cadeaux fiscaux faits aux plus aisés, de l'aide publique apportée aux banques commerciales et du recours aux marchés financiers pour détenir cette dette à des taux d'intérêt élevés.

La crise s'explique également par l'absence totale de régulation du crédit et des flux de capitaux aux dépens de l'emploi, des services publics et des activités productives. Elle est entretenue par la Banque centrale européenne (BCE) qui appuie sans conditions les banques privées, et exige à présent une "stricte conditionnalité" d'austérité des Etats lorsqu'il s'agit de jouer le rôle de "prêteur en dernier ressort". En outre, cette crise est aggravée par le dumping fiscal intra-européen et l'interdiction qui est faite à la BCE de prêter directement aux Etats pour des dépenses d'avenir, au contraire des autres banques centrales dans le monde comme la Federal Reserve américaine. Enfin, la crise est renforcée par l'extrême faiblesse du budget européen et son plafonnement au taux ridiculement bas de 1,24 % du PIB.

François Hollande, après s'être engagé pendant la campagne à renégocier le traité européen, n'y a en fait apporté aucun changement, et choisit aujourd'hui de poursuivre la politique d'austérité entamée par ses prédécesseurs. C'est une erreur tragique. L'ajout d'un pseudo-pacte de croissance, aux montants réels dérisoires, s'accompagne de l'acceptation de la "règle d'or" budgétaire défendue par Merkel et Sarkozy qui condamnera toute logique de dépenses publiques d'avenir et conduira à mettre en place un programme drastique de réduction de l'ensemble des administrations publiques.

En limitant plus que jamais la capacité des pays à relancer leurs économies et en leur imposant l'équilibre des comptes publics, ce traité est porteur d'une logique récessive qui aggravera mécaniquement les déséquilibres actuels. Les pays qui souffrent de l'effondrement de leur demande intérieure seront amenés à réduire plus fortement encore leur demande publique. Alors que plusieurs Etats membres sont déjà en récession, cela menacera davantage l'activité et l'emploi, donc les recettes publiques, ce qui creusera in fine les déficits. Ainsi, l'OFCE prévoit déjà 300 000 chômeurs de plus en France fin 2013 du seul fait de l'austérité. A moyen et à long terme, cela hypothéquera la transition sociale et écologique qui nécessite des investissements considérables.
Au nom d'une prétendue "solidarité européenne", le traité organise de fait la garantie par les Etats des grands patrimoines financiers privés. Il grave dans le marbre des mesures d'austérité automatiques, imposées aux représentants des peuples, en contraignant leurs décisions budgétaires, dictées par une instance non élue.

Le Mécanisme européen de stabilité (MES), institution antidémocratique par excellence, pourrait proposer des prêts à des taux un peu moins élevés (5 % en moyenne). Mais ces prêts seraient conditionnés à l'application d'une austérité drastique imposée aux peuples ! La garantie publique des investisseurs privés ne fait qu'encourager la spéculation, alors qu'il faudrait lui briser les reins en sortant de leurs mains la dette publique. Le constat est sans appel : l'austérité est à la fois injuste, inefficace et antidémocratique.

Nous pouvons faire autrement. L'avenir de l'Europe mérite un débat démocratique sur les solutions de sortie de crise. Une expansion coordonnée de l'activité, de l'emploi et des services publics serait aujourd'hui possible en Europe.

Pour que l'UE mette en oeuvre cette politique, il est urgent de réformer et de démocratiser ses institutions. Un Fonds européen de développement social et écologique, à gestion démocratique, pourrait accentuer cette dynamique. De plus, l'UE pourrait mettre en place un contrôle de la finance.
Les défis sociaux et écologiques sont immenses. Il est possible de défaire le sombre bilan des politiques libérales d'une France qui comprend 5 millions de chômeurs et 10 millions de pauvres. Pour s'en donner les moyens, il faut briser l'étau des marchés financiers et non leur donner des gages. C'est pourquoi nous refusons la ratification du traité européen sur la stabilité, la coordination et la gouvernance.

Le plaidoyer de M. Ayrault pour le traité européen

Jean-Marc Ayrault et Alain Vidalies, ministre chargé des relations avec le Parlement, le 25 septembre à l'Assemblée nationale.

Il n'a pas l'intention de s'étendre. Jean-Marc Ayrault devait se limiter à une "déclaration sur les nouvelles perspectives européennes" de moins d'une demi-heure, mardi 2 octobre à l'Assemblée nationale. Le premier ministre, qui ouvre la discussion parlementaire sur la ratification du traité européen de stabilité budgétaire – suivie, la semaine suivante, de l'examen du projet de loi organique sur la gouvernance des finances publiques –, se trouve en première ligne pour affronter ce débat politiquement sensible.

Sa déclaration donnera lieu à un débat – vingt-quatre orateurs sont inscrits –, mais ne sera pas soumise au vote des députés, lequel aurait permis aux récalcitrants de gauche de soutenir le gouvernement pour se prononcer, ensuite, contre la ratification du traité. "Si on multiplie les votes, on multiplie les risques de confusion, explique-t-on à Matignon. Un seul vote, c'est la meilleure façon de mettre les parlementaires devant leurs responsabilités."
La question a cependant fait débat au sein de la majorité – le ministre délégué aux affaires européennes, Bernard Cazeneuve, plaidait pour un vote solennel qui engagerait la majorité –, jusqu'à être tranchée au nom d'un argument imparable : si vote il y avait à l'Assemblée, comment expliquer qu'il n'y en ait pas un, aussi, au Sénat ? Et, là, pas de majorité.

"LE TEXTE EST INCHANGÉ, MAIS IL EST COMPLÉTÉ"
L'exécutif entend cependant obtenir, avec la ratification du traité, un appui à la politique de "réorientation" européenne engagée par le chef de l'Etat. "Si nous condamnons l'Europe à l'impuissance, si nous refusons toute avancée au motif de celles que nous attendons encore, ce seront les forces du repli qui progresseront le plus vite", devait plaider M. Ayrault.
Alors que François Hollande a l'intention de rester discret sur le sujet, Matignon souligne que l'enjeu concerne autant le chef de l'Etat, qui avait assuré pendant la campagne qu'il renégocierait le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), mais n'a pas été en mesure de le faire formellement.
Ceux qui ont suivi le dossier européen le reconnaissent. "Sur le traité, il y avait deux façons de procéder : soit la renégociation du traité lui-même, soit un ajout au traité. C'est la voie du rééquilibrage externe qui a été choisie, dictée par le vote par référendum des Irlandais, approuvant la ratification, confie un conseiller. Objectivement, ça fermait la porte à la renégociation. Il est clair que le texte est inchangé par rapport au précédent, mais il est complété."
Le chef du gouvernement évoque désormais un traité "rééquilibré" par le pacte de croissance. "J'entends encore : mais qu'est-ce qui a changé depuis le mois de juin, puisque le texte du traité est identique ? Mais tout. C'est l'économie générale de la réponse à la crise qui a été bouleversée", devait arguer M. Ayrault, invoquant les nouvelles dispositions avancées par la Banque centrale européenne (BCE) et son président, Mario Draghi.
Conformément à la campagne menée ces dernières semaines par l'exécutif, notamment par M. Cazeneuve, auprès des parlementaires socialistes, ce débat est présenté comme une étape : "Ce paquet européen solde-t-il toutes nos ambitions pour l'avenir ? Non. Mais cette étape est-elle nécessaire pour que s'enchaînent les suivantes ? La réponse est oui", devait exhorter le chef du gouvernement.
"Ce n'est pas un traité sec", insistent les émissaires de l'exécutif, qui se démènent pour limiter les déperditions de voix à gauche. "Nous sommes dans la vitrine. Une bonne partie de nos partenaires observe ce qui va se passer. C'est un critère, à leurs yeux, de la capacité du gouvernement à tenir ses engagements", observe l'un d'entre eux.
Même si l'argument avancé est celui de la crédibilité du pays devant les instances et les pairs européens – et devant les marchés –, l'enjeu se situe bien sur la scène nationale. L'Elysée comme Matignon souhaitent s'éviter un remake des déchirements du traité constitutionnel européen de 2005, que la brièveté des opérations ne devrait néanmoins pas autoriser cette fois-ci. L'exécutif redoute surtout de se voir placé en situation de faiblesse au Parlement cinq mois après son installation.

"UNE QUESTION DE COHÉRENCE"
La gauche sera-t-elle en mesure de faire adopter seule les deux textes, alors que la droite se fera un plaisir de voter pour un traité négocié par le précédent président de la République ? "Nous allons bien entendu voter un traité qui a été signé par Nicolas Sarkozy. C'est une question de cohérence", répètent à satiété et avec un malin plaisir les responsables de l'UMP.
Jusqu'au scrutin public, prévu mardi 9 octobre, les chefs de la majorité n'entendent pas relâcher leurs efforts. "Il faut qu'il soit adopté le plus largement possible", insiste-t-on à Matignon, soit par une majorité absolue des voix de gauche.
De quel côté pencheront les "silencieux", comme on les appelle à Matignon, où l'on peinait encore, ces dernières heures, à établir un pointage exact ? A l'Elysée, on estime qu'une vingtaine de voix de députés proches de Benoît Hamon devraient faire défaut. Bruno Le Roux, le président du groupe PS de l'Assemblée, ne se hasarde à aucun pronostic : "Ça peut encore bouger", assure-t-il.
Le premier ministre devait, mardi matin, intervenir devant le groupe socialiste. Exceptionnellement, son discours sera mis en ligne dans la foulée. A l'issue de celui-ci, le groupe se prononcera par un vote, qui arrêtera la position officielle. En mettant alors ceux qui voudraient s'en démarquer devant leurs responsabilités. "Il n'y a pas de pressions, jure l'entourage de M. Ayrault. Il y a beaucoup de discussions mais il n'y a pas de pressions." Seulement de pressantes exhortations.

samedi 29 septembre 2012

La gauche dans tous ses états

De Robespierre à Blum, Simone Weil ou Cohn-Bendit, le parti du progrès a offert de multiples nuances depuis le XVIIIe siècle. D'analyse en portrait croisé, Jacques Julliard renouvelle en profondeur notre vision de la politique française. Extraits.

Manifestation du Front Populaire conduite par Léon Blum (au centre), place de la Nation, le 14 juillet 1936 - YLI/SIPA Manifestation du Front Populaire conduite par Léon Blum (au centre), place de la Nation, le 14 juillet 1936 - YLI/SIPA
Les Gauches françaises. 1762-2012 : histoire, politique et imaginaire* est la première synthèse sur les gauches françaises, du XVIIIe siècle à nos jours, des philosophes des Lumières à François Hollande. Notre éditorialistes, Jacques Julliard, montre ce que la gauche a retenu de chaque période historique : l’idée du progrès du XVIIIe siècle finissant, les droits de l’homme de la Révolution, le parlementarisme de la monarchie censitaire, le suffrage universel de 1848, la laïcité de la IIIe République, la civilisation du travail du Front populaire, la patience du pouvoir de François Mitterrand. Ainsi se sont nourries quatre gauches : libérale, jacobine, collectiviste, libertaire.

EXTRAITS

La gauche en trois définitions :

1. La gauche est née de la rencontre de deux grandes idées, l'idée de progrès, l'idée de justice. La première est un produit de la raison judéo-chrétienne, qui s'est incarnée dans l'esprit scientifique, auquel les Lumières du XVIIIe siècle et surtout l'Encyclopédie ont donné un nouvel élan, grâce à son prolongement pratique : la technique. La seconde idée est le fruit d'un sentiment que l'on peut dire éternel, dont le mouvement ouvrier naissant, victime d'une société profondément inégalitaire, a fait au XIXe siècle une exigence fondamentale : le sentiment de justice. Otez l'une ou l'autre de ces deux idées, et il ne reste rien de ce que l'on appelle la gauche. Sans le progrès, elle n'est plus qu'une entreprise de bienfaisance, incapable de s'attaquer aux causes de l'injustice. Sans la justice, elle se réduit à un lobby technocratique, qui fait une confiance aveugle à l'évolution naturelle de la société moderne. [...]

2. Mais nous n'avons considéré ici que l'aspect socio-scientifique de la question. Cette montée de la philosophie du progrès va de pair avec l'individualisme, celui qui s'affirme avec la Révolution française. La philosophie du progrès s'associe à l'épanouissement politique et moral de l'individu, alors que la doctrine absolutiste de l'Ancien Régime donne la priorité aux valeurs communautaires, celles qui reposent dans la famille, la corporation, la province et l'Etat lui-même. La «révolution des droits de l'homme» (Marcel Gauchet) est essentiellement une révolution des individus. Ce sont eux et eux seuls qui sont porteurs de droits et qui, à ce titre, constituent la cellule de base de la société.

3. En outre, cet individualisme a partie liée à la démocratie, considérée comme doctrine de la souveraineté du peuple. C'est l'objet même de la Révolution française que l'affirmation de cette souveraineté qui sera longtemps contestée par les partisans du principe monarchique. Lorsque les états généraux se proclament Assemblée nationale, puis Assemblée constituante, ils affirment de façon éclatante un principe nouveau et même, par excellence, le principe des temps nouveaux. Il serait anachronique d'affirmer que le principe de la souveraineté populaire a été imposé par la gauche ; mais c'est en référence à ce principe que la gauche prend corps ; et c'est en s'en réclamant qu'elle s'affirme tout au long du XIXe siècle.

La religion cachée de la gauche

L'omnipotence de la politique, à tout le moins son «omnicompétence», est depuis plus de deux siècles un des critères distinctifs les plus sûrs entre la gauche et la droite. «Tout est possible», s'écrie Marceau Pivert en 1936 après le succès électoral du Front populaire ; «Tout est politique», dit-on en 1968. De telles propositions ne sont sans doute pas acceptées par tous les hommes de gauche. Dans toute limitation du champ politique, l'homme de gauche aperçoit cependant toujours quelque complot ourdi contre la souveraineté populaire ; il y a dans son subconscient l'image de la pâte humaine conçue comme la cire molle de Descartes ou la page blanche de Mao : un champ tout entier ouvert à la politique. De par son ambition prométhéenne, la politique moderne est le sublime et redoutable cadeau que la Révolution a fait à tous ses partisans.

La croyance quasi mystique dans la toute-puissance de la politique est la religion cachée de la gauche. C'est elle qui lui a donné longtemps un supplément de légitimité venu s'ajouter à l'héritage des principales vertus révolutionnaires. Tel est l'un des fruits du jacobinisme. Il en est un autre, valable pour la France entière, qui est le primat de la république sur la démocratie.

Qu'est-ce qu'un militant socialiste ?

Ainsi se dessine la figure originale du militant socialiste, différente de celle du républicain jacobin, telle qu'Alain l'a fait vivre. Comme ce dernier, le militant socialiste est féru du rôle de l'Etat, de l'importance des services publiques, du rôle décisif de l'école dans la formation du citoyen. Comme lui, il est vigilant à l'égard de l'Eglise, et se montre même activement anticlérical, surtout s'il est enseignant. Comme lui encore, il est pacifiste, voire antimilitariste. Où donc alors est la différence ?

Elle est double. Alors que le jacobin est un individualiste impénitent, le socialiste croit à la force des organisations. S'il est communiste, il parlera du «Parti» tout court, en des termes qui relèvent de la piété filiale.

Cette fidélité lui a fait souvent tout accepter, y compris l'inacceptable. Juge-t-on moralement sa mère ? Ce «cocooning» communiste, bien décrit par Annie Kriegel, finit par faire oublier que le but d'un mouvement politique est la conquête du pouvoir : pas question d'envisager un pouvoir qui aurait pour effet de desserrer les liens familiaux. Cette tiédeur du nid familial est au communiste ce que les cérémonies républicaines sont au jacobin et la chaleur communicative des banquets au notable radical.

L'autre différence tient à la vision de la société : le jacobin croit à la possibilité d'une réconciliation universelle sous les auspices de l'idée de raison et de l'idée de justice, l'Etat n'étant autre chose que l'universel abstrait, de type régalien, opérateur suprême de cette grande Pentecôte laïque. Le jacobin croit à l'Un. A l'inverse, le socialiste est persuadé que la lutte des classes est le moteur de l'histoire et que l'antagonisme entre le monde du capital et le monde du travail est irréductible, aussi longtemps que les forces et les ressorts du premier n'auront pas été annihilés. Le socialiste croit au multiple. Oh ! sans doute, il existe bien la possibilité d'un dépassement de cet antagonisme fondamental, mais il renvoie à un au-delà transhistorique de la séquence actuelle.

Le cadeau de Robespierre à Danton

Il serait logique que face à ce robespierrisme moral qui continue d'imprégner la vie politique française, et notamment la gauche, avec son cortège de pulsions exterminatrices et de repentances rédemptrices, le dantonisme, fait de mépris et d'indulgence à l'égard de la faute, ait préfiguré une tradition politique plus consensuelle. Et c'est bien ainsi que l'entendent tous ceux qui ont voulu en faire la première figure de la démo- cratie parlementaire et tranquille, au premier chef les historiens républicains dont on a déjà parlé. Mais comme Gambetta, auquel il est loisible de le com- parer, ce grand orateur réussit mieux dans les circonstances extraordinaires que dans la république tranquille qui pour- rait avoir ses préférences.

Le départ en ballon de Gambetta pour Tours, le 7 octobre 1870, est un peu l'équivalent de l'appel à l'audace et à la mobilisation au mois de mars 1793, face au danger extérieur. Comme Gambetta près d'un siècle plus tard, Danton est une figure patriotique qui réussit moins bien dans la gestion des affaires intérieures et dont l'action connaît d'étranges absences. Un dictateur en puissance, Danton, comme le voudraient Auguste Comte et la tradition positiviste ? Allons donc ! Chaque fois que le pouvoir suprême s'approche de lui, et qu'il n'aurait qu'un geste à faire pour le saisir, il se dérobe. Velléitaire, alors ? Pas davantage. Son goût de la jouissance immédiate, son scepticisme sur le genre humain et peut-être aussi sur le devenir de la Révolution suffisent largement à expliquer ses éclipses.

Mais en le sacrifiant bien inutilement à son exigence d'absolu, Robespierre a fait de lui pour la postérité ce qu'il n'était pas en vérité : un défenseur de la liberté dans la Révolution, qui mettait l'unité de la nation au-dessus des passions partisanes. Dans la grande lignée des ennemis de la guillotine, c'est-à-dire en définitive de la raison d'Etat, il occupe une place à part : celle qu'il a gagnée en payant de sa vie son horreur du sang versé. Il incarne une gauche non sectaire, patriote, soucieuse de l'unité de la nation ; une République capable de se faire aimer par ses ennemis eux-mêmes.

Simone Weil plus libertaire que Cohn-Bendit

Chaque famille politique est grosse d'une déviation qui lui est particulière : dans le cas du libéralisme, c'est un économisme débridé fondé sur la recherche exclusive du profit individuel ; avec le jacobinisme, c'est le culte de l'Etat et de la centralisation, célébrés en dehors de toute considération d'efficacité ; dans celui du collectivisme, c'est la tyrannie bureaucratique et même le totalitarisme. Dans le cas du libertarisme, c'est un individualisme vulgaire et égoïste, une négation de l'intérêt général, accompagnée d'une vision purement consumériste de l'Etat et des institutions sociales.

C'est ainsi que la révolte contre les appareils se transforme en désinvestissement à l'égard de la chose publique ; le refus honorable de la dépendance envers la société cède le pas à une demande d'assistance permanente. Sous des apparences libertaires, la vision hédoniste et individualiste qui gagne du terrain est en réalité fille du capitalisme, non de sa contestation (voir Régis Debray dans Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire, Maspero, 1978). Victime de son succès, la pensée liber- taire tend à perdre la haute exemplarité sociale de ses militants les plus éminents.

De Proudhon à Simone Weil, en passant par Sorel et Pelloutier, les libertaires furent, selon la formule de ce dernier, «les amants passionnés de la culture de soi-même», acquis à une conception héroïque de l'existence, tentés par de véritables formes de sainteté laïque. Ce n'est pas pour rien que la plupart ont considéré la question religieuse non comme un jardin secret qu'il s'agit de cultiver, mais comme une partie intégrante de la question sociale. De toutes les pensées de gauche, le libertarisme est, on l'aura compris, celle qui s'apparente le plus à une éthique. Peu présente dans le champ politique, elle s'est emparée en vainqueur du champ social. Au risque de s'y perdre.

Admirable Léon Blum

Les hommes que nous admirons le plus, de Périclès à de Gaulle en passant par Gladstone, ont été des moralistes politiques qui se comportaient en hommes d'action chaque fois qu'il le fallait. Léon Blum appartient à cette lignée. Rien ne lui importait plus que la question de la moralité politique de la nation, au sens où un Charles Péguy, un Georges Sorel ont parlé de moralité. Critiquant le patronat dans A l'échelle humaine (1945), le livre écrit en captivité qui résume son expérience politique, Blum lui reproche son absence de désintéressement, sa bassesse de vues, ses calculs de boutiquier qui le rendent à ses yeux indigne de l'importante fonction qui est la sienne. Mais surprise ! il adresse un reproche analogue à la classe ouvrière, dont la supériorité morale ne lui apparaît pas suffisante pour qu'elle se substitue aux classes dirigeantes défaillantes.

Et, du reste, c'est toute la France qui souffre d'une véritable chute du potentiel moral : «Je suis convaincu que la France a beaucoup plus souffert de l'altération des moeurs politiques que du discrédit des institutions politiques [...]. Je suis convaincu que cette régénération morale est une des conditions, un des éléments du renouvellement de la France», s'écrie-t-il trois jours après son retour de Buchenwald, sans cacher une certaine déception sur l'état d'esprit qu'il découvre alors dans son pays.

«Régénération morale» : à chaque fois qu'il emploie cette expression, ce n'est pas à la morale individuelle qu'il fait allusion. Ce qu'il entend par là, c'est la capacité d'un groupe à dépasser ses intérêts immédiats pour se hausser à une ambition supérieure, valable pour la nation entière. Une politique de classe, si justifiée soit-elle, ne saurait tenir lieu de politique nationale. Il n'y a pas antinomie entre les deux, mais au contraire, dans le passage de l'une à l'autre, élargissement du cadre et du point de vue. L'humanisme de la vieillesse n'est pas un reniement du marxisme de l'âge mur. Mais c'est peut-être le retour aux ambitions littéraires et philosophiques de la jeunesse. Renonciation au socialisme ? En aucune façon ; mais retour à l'inspiration la plus haute du socialisme original, qui n'est pas l'apanage de la classe la plus défavorisée, mais une doctrine de salut pour l'humanité tout entière.

La gauche de Sartre et celle de Camus

Il y a donc bien une gauche selon Sartre et une gauche selon Camus. Si l'on ne craignait pas de rabaisser la confrontation à sa dimension politicienne, on suggérerait que l'une relève de la première gauche, l'autre de la deuxième. A la fin des fins, Sartre, s'il se défie des élections («élections, piège à cons»), fait étrangement confiance aux partis, tout au moins à l'un d'entre eux, le Parti communiste, jusqu'à une rupture tardive. Camus, lui, se trouve du côté des syndicats, et nommément de la tradition syndicaliste révolutionnaire. Il fait confiance à la démocratie, tout en lui résistant. Il y a dans sa politique quelque chose du citoyen contre les pouvoirs d'Alain. Son éloge de la mesure évoque les "checks and balances" du libéralisme britannique. Il n'a jamais renoncé totalement à ce qu'il appelait dans sa jeunesse son socialisme, mais ne compte guère sur les partis politiques pour le faire advenir. Sartre fait confiance à l'histoire, Camus, à la société.

Dirons-nous que la gauche Sartre est une gauche politique et la gauche Camus, une gauche morale ? Non pas, parce que l'un et l'autre sont des moralistes, qui jugent des événements selon une échelle de valeurs. La morale de Sartre, pour autant qu'elle s'applique à la politique, est indexée au sens de l'histoire. A condition d'ajouter qu'à ses yeux cette marche en avant est orientée vers le progrès et la justice. On n'imagine pas qu'il eût à ce point valorisé cette histoire, s'il avait été démontré qu'elle allait dans le sens de l'inégalité, de la domination, du fascisme. Le sens de l'histoire, c'est la rencontre providentielle du probable et du souhaitable, de la nécessité et de la justice.
  • Les Gauches françaises. 1762-2012 : histoire, politique et imaginaire, de Jacques Julliard, Flammarion, 944 p., 25 €. A paraître le 26 septembre.
  • Et aussi : la Gauche par les textes, du même auteur, avec Grégoire Franconie, Flammarion, 22 €.