dimanche 31 mai 2009

Les mensonges du RSA

Presque rien à rajouter. Une seule question, à quand de vraies mesures de création d'emploi en contrat à durée indeterminé et payés de manière à assurer la vie des gens et non leur survie. Le RSA c'est également un appareil de contrôle et de répression formidable pour contraindre les gens déjà travailleurs précaires à continuer d'accepter des contrats mal payés, à temps partiels pour des durées variables qui parfois ne sont que d'un jour. Le travail à la tâche redevient la norme qu'on connaissait en début de 19 siècle. Tu te lèves tous les jours pour chercher du taf, un jour t'en as mais le lendemain c'est plus qu'incertain. Cette mesure met donc l'accent sur cette logique et occulte complétement les problématiques sociales lourdes qui se développent dans notre société dont par exemple celle du logement. Comment trouver du travail quand t'es SDF voire même comment ne pas le perdre. Le RSA remplace également l'allocation parent isolé. La plupart des bénéficiaires sont des femmes vivant seules avec un plusieurs enfants qui connaissent déjà des problématiques de garde d'enfant ne serait ce que pour la recherche d'emploi. A t on parlé du développement de la constructions de crèches, de logements sociaux, de créations d'emplois pérennes, d'augmentation des salaires, de gel du montant des loyers ?

samedi 30 mai 2009

Le pari du RSA

Le Monde 29/05/09

En dépit de la récession, le revenu de solidarité active (RSA) va remplacer, à compter du 1er juin, comme c'était prévu, le revenu minimum d'insertion (RMI), instauré par Michel Rocard en 1990. C'est une bonne nouvelle et un pari. Le RSA est la grande réforme sociale du quinquennat de Nicolas Sarkozy, comme les 35 heures pour Lionel Jospin et Martine Aubry, entre 1997 et 2002. Quitte à ce que le RSA ait le même effet boomerang que les 35 heures... M. Sarkozy assume ce risque.


C'est il y a quatre ans, en 2005, que Martin Hirsch, alors président d'Emmaüs France, soucieux de faire du combat contre la pauvreté une cause nationale, avait inventé le RSA. Il s'agissait de sortir du "piège à pauvreté" qu'était devenu un RMI dont les bénéficiaires avaient intérêt à ne pas travailler pour ne pas perdre leurs prestations. Avec le RSA, qui a été expérimenté depuis plus d'un an dans 33 départements et concerne 3,1 millions de foyers (6,8 millions de personnes), se met en place un outil juste et astucieux qui favorisera le retour à l'emploi en garantissant un revenu tiré du travail supérieur à celui de l'assistance.

Devenu haut-commissaire aux solidarités actives, après avoir fait inscrire son RSA dans le programme présidentiel de Ségolène Royal, M. Hirsch s'est battu avec énergie pour faire passer une réforme qui prenait à rebrousse-poil une grande partie de la droite, jusqu'au sein du gouvernement. Il a ainsi obtenu un financement par une taxe sur les revenus de patrimoine et de placement qui, bouclier fiscal oblige, exonère, au grand dam de la gauche et des syndicats, les plus hauts revenus.

Le RSA est une réforme socialement juste qui a besoin de la croissance pour être efficace économiquement. Sa mise en oeuvre en pleine récession est à hauts risques. M. Hirsch espère que le RSA va soutenir le pouvoir d'achat des travailleurs pauvres, avec la distribution de 1,5 milliard d'euros en année pleine à des bénéficiaires prompts à consommer. Le nouvel outil devrait ainsi jouer d'abord un rôle d'amortisseur face au choc de la crise.

Le pari sera d'autant plus difficile à tenir que Pôle emploi a les pires difficultés, alors que le chômage explose, à remplir ses missions d'accompagnement personnalisé des chômeurs. Alors que de 300 000 à 400 000 demandeurs de RSA vont solliciter Pôle emploi d'ici un an, il est déjà débordé. L'autre effet pervers tient à la qualité des emplois offerts. En temps de crise, le patronat sera tenté de faire du RSA une trappe à bas salaires. Si, au final, la réforme devait réduire la pauvreté au profit de la précarité, le pari serait perdu.

mercredi 27 mai 2009

Livre ouvert, Bateson

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Introduction


En Juin 1977, je croyais être au point de départ de deux livres: le premier se serait intitulé l'Idée d'évolution et le second Ce que tout élève sait. Dans le premier, je comptais réexaminer les théories de l'évolution biologique à la lumière de la théorie de l'évolution biologique à la lumière de l'information et de la cybernétique. Mais je m'aperçus dès le début qu'il était difficile en écrivant de penser à un public réel capable de comprendre, comme je le souhaitais, les présuppositions formelles, donc simples, de ce que j'avançais. Une évidence énorme s'imposa alors à moi : je me rendis compte que, comme l'enseignement (que ce soit aux Etats-Unis, en Angleterre ou, probablement, dans l'ensemble du monde occidental) évite si soigneusement toutes les questions qui sont vraiment cruciales, il me faudrait écrire un deuxième livre pour exposer et clarifier un certain nombre d'idées qui me paraissaient élémentaires sur l'évolution et, en fait, sur presque toute le pensée biologique et sociale, à commencer par les choses de la vie quotidienne et le petit-déjeuner du matin. L'ensei-


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Coup de coeur pour @si

Depuis l'austère solitude de la rédaction (bof), j'ai tout de même un coup de cœur à partager. Profitez-en, pour une fois il ne s'agit pas d'Ani Difranco!

Je profite de la parution dans le Monde d'une interview de Julien Coupat pour vous recommander de vous abonner au site « arrêt sur images » (www.arretsurimages.net). Comme vous le savez peut-être, l'émission du dimanche de France 5 a été virée par Sarko au moment de son élection. Daniel Schneidermann s'est réfugié sur le net, et manifestement il s'y trouve très bien. Les émissions hebdomadaires d'@si gagnent en liberté de ton et sont toujours excellentes. Mais surtout l'équipe a lancé il y a peu une nouvelle émission littéraire qui m'a complètement emballé (moi qui n'ai jamais été fan de littérature ou d'émissions littéraires). L'émission s'appelle "d@ns le texte", et il y a notamment une rencontre avec Eric Hazan à propos de "l'insurrection qui vient" qui est magnifique. On se dit qu'on a vraiment besoin de plus d'espaces comme celui-ci, où quelqu'un comme Eric Hazan (personne remarquable, au demeurant) puisse être véritablement remis à sa place. L'émission est encore accessible gratuitement, je ne sais pas pour combien de temps, mais c'est vraiment une émission cruciale. Je suis tombé complètement in love pour cet Eric Naulleau (oui oui, l'amuseur chez Ruquier), un héros positif comme on en fait plus, descendant dans l'arène pour combattre au corps à corps la « saloperie » ambiante (référence à ma thèse, pour ceux qui suivent...). À ce propos, je recommande aussi l'émission d'@si de décembre, sur la critique littéraire à la télévision, qui a débouché sur la création de "d@ns le texte".
Il y a aussi une émission avec Lanzmann, magnifique, une émission avec Michel Vinaver, Agnès Desarthe, des gens que je ne connais pas mais qu'est-ce que ça fait plaisir de voir des gens intelligents à la télévision!
J'ajoute qu'@si est plus largement un site de veille critique des médias, à la fois des médias traditionnels et en ligne (voir par exemple le dossier de toutes les contributions sur "l'ultra-gauche"). C'est un outil magnifique pour rester connecté sans sombrer dans la dépression (au moins ils nous font rire), et pour sortir de l'enfer matrimonial de ces journaux qui vous enferment dans la sensibilité supposée du public qu'ils visent, et que vous achetez parce qu'au moins ils vous expliquent que vous êtes vraiment quelqu'un de bien. Essayez @si et vous vous rendrez compte à quel point vous êtes habitués à ce qu'on pense à votre place.

Tant que j'y suis, je vous informe que j'ai photographié intégralement le livre de Bateson "La Nature et la Pensée", dont j'ai parlé à certains d'entre vous depuis cet hiver. C'est le legs théorique de Gregory Bateson, un des plus grand penseurs du vingtième siècle, écrit à la veille de sa mort en 1980. Un livre d'épistémologie pour tous, qui va à l'essentiel avec une élégance et une détermination à la hauteur de l'urgence. Mais le livre est épuisé, évidemment. Je l'ai photographié pour mon usage propre et j'en ai profité pour le mettre en ligne. Je vous invite à aller voir dans le dossier : http://vincentplanel.free.fr/documents/bateson/ Avant de télécharger le fichier Zip, vous pourrez lire en ligne les quelques pages de l'intro, vous verrez vite si vous accrochez. Donnez-moi des retours, et on fera une pétition aux éditions du Seuil.

Tant que j'y suis encore, je vous invité à signer la pétition de l'association pour la réouverture de la salle de prière de la cité-U d'Antony. Les pauvres, ils ont bien besoin de soutien (plus que Schneidermann...). Ça fait un an et demi que ça dure, et rien ne se passe. Le lien entre ceci, ceci et cela, entre un site de méta-médias, un livre épuisé, et des étudiants venus de toute l'Afrique et d'Asie auxquels on refuse obstinément une salle pour prier comme ils l'entendent, vous ne le voyez peut-être pas mais pour moi il crève les yeux.

Mais ne vous enfermez pas sur internet, profitez des beaux jours tout de même...
Vincent

mardi 26 mai 2009

Foire aux croûtes

Cet' poussière si populaire, c'est dans l'air! c'est dans l'air!
Cet' empreint de Guérin, c'est not' teint! c'est not' teint!

C'est brest que'l dire
Mais Brest m'aime, mais Brest m'aime
C'est brest que'l dire
Mais Brest même, mais Brest même

Cet' place maboul' à boules, que ça roule! que ça roule!
Cte' quartier tête à poux, bien d'chez nous! bien d'chez nous!

C'est brest que'l dire
Mais Brest m'aime, mais Brest m'aime
C'est brest que'l dire
Mais Brest même, mais Brest même

Quel' fête tudieu c'était, qu'j'y étais! qu'j'y étais!
Cet' journée de feu fissa, un demi! un demi!

C'est brest que'l dire
Mais Brest m'aime, mais Brest m'aime
C'est brest que'l dire
Mais Brest même, mais Brest même

Que des croûtes y avaient, c'est du foutre! c'est du foutre!
Cul sur' l synthétique, c'est la plage! c'est la plage!

C'est brest qu'l dire
Mais Saint Martin perlipinpin
C'est brest qu'l dire
Mais qu'on aim' ce sein taquin

C'est brest qu'l dire
Mais Brest m'aime, mais Brest m'aime
C'est brest qu'l dire
Mais Brest même, mais Brest même

Mais Saint Martin perlipinpin
Sait qu'on aim' ce sein taquin

Mais Saint Martin perlipinpin
Sait qu'on aim' ce sein taquin

Panique à Weimar

N'ayez pas peur, nous allons tous mourrir...

De quoi la Palestine est-elle le nom ?

Le Monde Diplomatique (23/03/2009)
La guerre israélienne contre Gaza de l’hiver 2008-2009 a soulevé une immense émotion et de puissantes mobilisations à travers le monde. Elle a provoqué de vifs débats autour de la légitimité de cette offensive, des crimes commis, de l’avenir – et même de la possibilité – de la paix entre Palestiniens et Israéliens. Une question a aussi ressurgi : pourquoi la Palestine ? Pourquoi suscite-t-elle tant d’émoi, tant d’invectives, tant de manifestations ? Après tout, la planète connaît des guerres plus meurtrières, que ce soit au Darfour ou au Congo ; des oppressions au moins aussi dévastatrices, que ce soit au Tibet, en Tchétchénie ou en Birmanie ; des dénis aussi scandaleux du droit à la liberté, qui concernent le sort des intouchables en Inde, celui des Nubiens au Kenya ou des Indiens dans divers pays d’Amérique latine.

Que se cache-t-il donc derrière cette focalisation sur la Palestine ? Pour certains, la réponse ne fait aucun doute : c’est la présence des juifs, la haine contre eux qui est le moteur de cet intérêt malsain. La critique de l’Etat d’Israël et de sa politique servirait de feuille de vigne à l’antisémitisme éternel.

Même sans partager ce point de vue réducteur, la question « Pourquoi la Palestine ? » est légitime. Elle offre même un intérêt dans la mesure où elle permet de réfléchir à la place centrale que ce conflit occupe aujourd’hui sur la scène mondiale, au même titre que ceux du Vietnam dans les années 1960-1970 et de l’Afrique du Sud dans les années 1970-1980 (lire ci-dessous « Du Vietnam à l’Afrique du Sud »).

La Palestine a désormais pris le relais. Pourquoi ? Parce que, en ce début de XXIe siècle, elle cristallise un moment de l’histoire des relations internationales : dernier « fait » colonial né du partage des empires, elle symbolise la persistance de la relation inégale entre le Nord et le Sud – comme le conflit du Vietnam ou celui de l’Afrique du Sud –, mais aussi la volonté de sa remise en cause. Elle est le paradigme d’une injustice jamais réparée. L’implication des États-Unis, principale puissance mondiale, et d’Israël, principale puissance régionale, conforte son enjeu mondial.

L’arrière-plan

L’intérêt stratégique de la Palestine (et du Proche-Orient) – qui explique la longévité peu ordinaire des rivalités dont elle a été l’objet –, et le caractère « saint » de cette Terre forment le terreau de l’affrontement, même s’ils ne sont pas la cause première de l’importance qu’il a acquis aujourd’hui.

Situé au carrefour de trois continents, le Levant est le lieu de passage d’une grande part du commerce mondial. Dès le XIXe siècle, son contrôle devient essentiel pour Londres, qui veut protéger, à travers le canal de Suez, la route des Indes, joyau de son empire. De plus, la région est devenue, au XXe siècle, le plus riche réservoir de pétrole de la planète.

L’affrontement autour de la Palestine s’est engagé avant même l’effondrement des deux empires ottoman et tsariste ; il s’est poursuivi durant la marche vers la seconde guerre mondiale, s’est intensifié avec la guerre froide, a résisté au « nouvel ordre international » né de l’effondrement de l’Union soviétique et se prolonge encore sans que personne puisse apercevoir une lueur au bout du tunnel. Henri Queuille, ministre de la IIIe République, prétendait qu’aucun problème ne résistait à l’absence de solution ; la Palestine en offre un contre-exemple tragique.

Depuis 1967, des guerres, dont certaines ont failli dégénérer en affrontements entre les deux blocs, ont installé le Proche-Orient à l’avant-scène de l’actualité : guerre de juin 1967 ; guerre d’usure entre l’Égypte et Israël (1968-1970) ; guerre d’octobre, dite de Ramadan ou de Kippour (1973) ; guerre civile libanaise en 1975 avec participation des Palestiniens et occupation israélienne du Sud ; invasion israélienne du Liban (1982) ; première Intifada (1987-1993) ; seconde Intifada, à partir de septembre 2000, avec sa vague d’attentats-suicides ; guerre contre le Hezbollah (2006) ; offensive israélienne contre Gaza (2008-2009) – sans même parler des différentes conflagrations dans le Golfe… Aucun autre conflit n’a occupé aussi longtemps une telle place dans les bulletins d’information.

Autre dimension des affrontements, le caractère « sacré » de la Palestine. Durant des siècles, les noms de Jérusalem, de Bethléem, de Hébron ont résonné dans la mémoire des fidèles des trois grandes religions monothéistes. Même si elles servirent de couverture à d’autres ambitions, les Croisades ont embrigadé pendant plusieurs centaines d’années des hommes et des femmes des deux bords de la Méditerranée. Et les juifs religieux allaient en Palestine pour y mourir et y être enterrés. Quand, à partir du XIIe siècle, ces terres revinrent durablement sous contrôle de puissances musulmanes, d’importantes communautés chrétiennes (et même juives) y vivaient, et la Palestine demeura un lieu de pèlerinage aussi bien pour les juifs que pour les chrétiens. Les voyages, à l’époque, n’étaient soumis à aucun visa, à aucun papier d’identité, mais aux aléas de la sécurité, les longs déplacements par mer ou par terre étant souvent hasardeux.

Aux XVIIIe et XIXe siècles, les collines de Jérusalem et les oliviers de Palestine attirèrent romanciers et peintres français ou britanniques. Chaque nom, chaque pierre évoquait la naissance des religions, les Livres saints, la traversée du Sinaï par Moïse, le sermon de Jésus sur la montagne, même pour des voyageurs que n’exaltait plus une foi conquérante. Durant de longues périodes, la Méditerranée fut une mer d’échanges, aussi bien humains que culturels, plutôt que de déchirements. Et l’esprit des Croisades ne soufflait pas toujours sur la « mer du milieu »…

A une exception près toutefois, passée largement inaperçue : l’existence de penseurs protestants qui, interprétant des passages de la Bible, et notamment de l’Apocalypse, voyaient dans le « retour » des juifs en Palestine, puis leur conversion, une étape nécessaire à la venue du Messie. Ce millénarisme a eu une influence substantielle sur la politique britannique, comme il en a une aujourd’hui aux États-Unis.

En revanche, alors que déclinait en partie l’attraction des religions, une nouvelle idéologie émergeait : le nationalisme. A la fin du XIXe siècle, l’Organisation sioniste mondiale était fondée, qui revendiquait un État juif en Palestine ; et, déjà, un mouvement de renaissance arabe (nahda) ambitionnait d’assurer l’indépendance des Arabes face à l’Empire ottoman, mais aussi face aux puissances européennes.

La « reconquête » de Jérusalem par les troupes alliées en 1918 ne pouvait manquer de soulever une vague de consternation dans le monde musulman. Elle entérinait l’effondrement du dernier grand empire musulman, l’Empire ottoman – dont on oublie trop souvent qu’il fut une des puissances européennes les plus avancées du continent aux XVe et XVIe siècles – ; l’abolition du califat, symbole de l’unité (en partie factice) de l’oumma, la communauté des croyants, mais aussi du « retard » dans lequel s’enfonçait le monde arabe, et plus généralement le monde non développé. Cette reconquête marquait l’apogée de la domination de l’Europe sur la planète.

Dictée par des ambitions purement « géopolitiques », la prise de Jérusalem pouvait être lue comme une revanche sur la défaite des Croisades. N’est-ce pas un général français qui, après avoir pris Damas en 1920, alla se recueillir sur la tombe de Saladin, le « libérateur » de Jérusalem pour les musulmans, et aurait déclaré : « Saladin, nous voilà de retour » ?

Le Royaume-Uni, qui avait obtenu en 1922 le mandat de la Société des Nations (SDN) sur la Palestine, se voyait aussi confier la mise en œuvre de la « promesse Balfour » (2 novembre 1917), un engagement pris par Londres de favoriser la création d’un « foyer national juif ». L’affrontement se déploya dans ses formes actuelles, mais la Palestine resta un aimant pour nombre de pèlerins : juifs, musulmans et chrétiens pouvaient s’y rendre et y accomplir leurs devoirs religieux. La dimension « sainte » de cette terre ne disparaîtra jamais, même quand l’affrontement prendra un caractère national – qu’on l’interprète comme la lutte du peuple juif pour retourner dans sa patrie (y compris en affrontant parfois l’empire britannique à partir du début des années 1940) ou comme une lutte anticoloniale des Palestiniens contre les Britanniques et l’immigration sioniste. Elle servira toujours, avec plus ou moins de force suivant les périodes, à alimenter l’imaginaire des uns et des autres, à conforter leur mobilisation. Ni le Vietnam, ni l’Afrique du Sud n’ont jamais mis en mouvement un tel héritage culturel et religieux dans l’inconscient collectif des mouvements et des personnes qui se sont mobilisées pour leur cause.

Le génocide des juifs

A la croisée du religieux, du politique et de l’histoire, la persécution des juifs et le génocide perpétré durant la seconde guerre mondiale marqueront l’histoire de la Palestine, mais de manière différenciée selon les époques. Jusqu’à la fin des années 1920, le mouvement d’émigration juive en Palestine reste limité, et le sionisme, très minoritaire parmi les juifs du monde, est un échec. Deux éléments vont inverser le cours de l’histoire : la fermeture des Etats-Unis (et en partie de l’Europe de l’Ouest) à l’immigration ; la marche des nazis vers le pouvoir et l’antisémitisme de plus en plus militant en Allemagne et en Europe orientale. Le nombre des juifs cherchant asile en Palestine s’accroît d’autant plus que tous les autres pays leur sont fermés.

La période 1936-1939 représente le grand tournant en Terre sainte : la révolte palestinienne est écrasée ; le mouvement sioniste, renforcé par un grand nombre d’émigrants européens, se dote de puissantes milices et achève la transformation du Yichouv (la communauté juive en Palestine) en quasi-Etat, avec ses institutions, son économie, ses partis, son armée, etc. C’est de ce moment que date la véritable naissance d’Israël et la transformation du « problème juif » : le judaïsme fut, au XIXe siècle, la négation du nationalisme européen ; le sionisme transforme, par la colonisation de la Palestine, les juifs du Yichouv en communauté nationale dans laquelle vont se reconnaître et s’identifier nombre d’Européens. Cette sympathie se manifeste déjà dans les années 1920 parmi des journalistes et des intellectuels, fascinés par la réussite d’un projet colonial (lire, par exemple, Joseph Kessel, Terre d’amour, 1927).

Le génocide perpétré durant la seconde guerre mondiale ne joue pas un rôle majeur dans l’adoption par l’Assemblée générale des Nations unies du plan de partage de la Palestine (29 novembre 1947). S’il alimente, bien évidemment, la sympathie dans les opinions publiques du Nord à l’égard du jeune Etat, il n’a pas encore conquis la place centrale qu’il occupera à partir de la fin des années 1960 : d’un côté, les dirigeants d’Israël veulent donner une image de juifs combattants à l’opposé de ceux qui se sont « laissé conduire à l’abattoir » ; de l’autre, les juifs sont considérés comme des victimes du nazisme au même titre que les déportés politiques ou les Tsiganes.

1962 et le procès Eichmann, 1967 et la guerre de juin, les années 1970 et la « découverte » de la collaboration en France et en Europe donneront une dimension nouvelle au génocide et influeront de manière importante sur la perception du conflit israélo-palestinien et, aussi, sur sa mondialisation.

Un cadre international bouleversé,
une place nouvelle de la Palestine


C’est sur cet arrière-fond historique, stratégique et religieux que la Palestine va s’imposer, à partir des années 1990, puis surtout après l’éclatement de la seconde Intifada (novembre 2000), sur la scène mondiale. Le conflit acquiert une place nouvelle, une dimension qu’il n’avait sûrement pas dans les années 1970 ou 1980 – où, au mieux, on le considérait comme une lutte parmi d’autres, au pire, comme une simple extension d’un mouvement nationaliste arabe peu fréquentable. La mobilisation de quelques groupes d’extrême gauche européens en faveur des Palestiniens après 1967 – limitée par le poids de la question juive et par la « découverte » par l’Europe de la spécificité du génocide et de la responsabilité des Etats européens dans son accomplissement (la traduction du livre de Robert Paxton La France de Vichy date de 1973) – s’inscrit plutôt dans la solidarité mondiale anti-impérialiste et dans le grand rêve de révolution mondiale. Pour Jean Genet, dans Un captif amoureux, la Palestine était au cœur « d’une révolution grandiose en forme de bouquet d’artifice, un incendie sautant de banque en banque, d’opéra en opéra, de prison en palais de justice ».

La situation a désormais changé. Comme avant elle le Vietnam ou l’Afrique du Sud, la Palestine dévoile la réalité des relations internationales. Celles-ci sont marquées par la domination occidentale sur le monde et sa contestation de plus en plus forte. Une période de deux siècles marquée par la conquête européenne du monde est en train de s’achever.

La scène internationale a été bouleversée par la disparition de l’URSS qui mit un terme à toute idée d’inscrire la lutte autour de la Palestine et d’Israël dans le champ de la guerre froide – de toute façon, même si, depuis 1967, le « camp socialiste » a appuyé les Arabes et les Etats-Unis Israël, le conflit a toujours été à l’étroit dans la grille Est-Ouest. La période de l’après-1990 fut aussi marquée par l’affirmation des Etats-Unis comme unique super-puissance. Francis Fukuyama parle même de la « fin de l’histoire » et la victoire sans retour du modèle libéral démocratique. Vingt ans plus tard, avec l’enlisement américain en Irak (et en Afghanistan) et la crise économique et financière, la dynamique mondiale est marquée par l’essoufflement de la domination occidentale. L’ancien ordre international est contesté tant par l’affirmation sur la scène mondiale de la Chine, du Brésil, de l’Inde et de nombreux pays naguère dominés qu’à travers les luttes altermondialistes et celles de nombre de mouvements contestataires. Cette « insurrection » contre l’ordre ancien ne concerne pas seulement le domaine de la politique ou de l’économie, mais aussi ceux de la culture, de l’histoire. C’est tout un récit de l’histoire du monde qui est remis en cause, un récit dans lequel l’Europe et les Etats-Unis occupaient jusque-là une place prépondérante tandis que les pays du tiers-monde étaient relégués dans une sorte d’antichambre. Parallèlement se renforce l’idée d’un « choc des civilisations », d’une « menace islamique ».

D’autre part, c’est le moment où les images du Proche-Orient submergent les écrans de télévision du monde. Nous en savons bien plus sur cet affrontement, aussi bien en Europe que dans le reste du monde, que sur n’importe quel autre. Même si chacun n’en maîtrise évidemment pas les tenants et les aboutissants, chacun a lu ou entendu mille et une analyses, vu mille et un reportages. La révolution technologique de la fin des années 1980, avec le numérique et les chaînes de télévision d’information en direct, permet aux téléspectateurs de vivre de plain-pied dans l’actualité. Le monopole de CNN durant la première guerre du Golfe (1990-1991) ayant été battu en brèche par les chaînes satellitaires arabes – et surtout par la plus célèbre d’entre elles, Al-Jazira –, et l’utilisation par des individus sur le terrain de portables et de caméras vidéos se généralisant, plusieurs récits s’entendent désormais sur la scène mondiale, pour la première fois depuis l’effondrement de l’URSS et la disparition du « camp socialiste ». Et le récit d’Al-Jazira et des autres chaînes du Sud a d’autant plus d’impact que ces médias répondent aux critères occidentaux de professionnalisme…

Enfin, la présence, aussi bien en Europe qu’en Amérique latine, et même aux Etats-Unis, d’importantes immigrations arabes et musulmanes, qui voient dans les Palestiniens la « métaphore » de leur propre situation, et le rôle des communautés juives – en majorité ralliées à Israël et à sa politique – à travers le monde contribuent à la mondialisation des polémiques.

La Palestine mêle évidemment nombre de dimensions. Trois d’entre elles expliquent sa place centrale : la redécouverte d’une histoire longtemps occultée de domination coloniale ; l’injustice maintenue et la violation permanente du droit international ; le « deux poids, deux mesures » appliqué par les gouvernements et par nombre d’intellectuels occidentaux dans leur lecture du conflit. Au croisement de l’Orient et de l’Occident, du Sud et du Nord, la Palestine symbolise à la fois le monde ancien et la gestation du monde nouveau.

Très longtemps, l’histoire dominante du choc proche-oriental se résuma au « miracle » que représentait la création d’un Etat juif en Palestine, le « retour » de ce peuple sur sa terre, dont il avait été chassé il y a deux mille ans, « un peuple sans terre pour une terre sans peuple », le désert transformé en verger, le socialisme des kibboutz. La guerre de 1948-1949 passa pour le combat héroïque de David contre Goliath : des soldats moins nombreux et moins bien équipés, dont certains étaient des rescapés du génocide des juifs en Europe, résistaient à l’assaut des armées arabes coalisées. Personne n’avait vu, au sens propre du terme, l’expulsion de centaines de milliers de Palestiniens (lire Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949), de Dominique Vidal).

Il fallut plusieurs décennies pour que, grâce notamment aux nouveaux historiens israéliens, le récit fait par les Palestiniens de la guerre de 1948-1949 – et de leur expulsion massive – devienne enfin audible au-delà du monde arabe. Ce retour du refoulé coïncidait avec un mouvement, perceptible dans tous les pays anciennement colonisés, pour réécrire une histoire jusque-là rédigée à travers des grilles d’interprétation occidentales. Ce qui se joue aussi en Palestine, c’est l’interprétation de l’histoire mondiale des XIXe et XXe siècles, de la politique coloniale et de ses conséquences sur le monde.

Deuxième dimension, la permanence d’une injustice politique qui, partout ailleurs sur la planète, a été, au moins en partie, réparée. L’immense majorité des peuples ayant accédé à l’indépendance, les derniers – Afrique portugaise, Afrique du Sud, Namibie, Timor – dans les années 1970-1990, la colonisation a disparu de la surface de la Terre. La Palestine rappelle que le colonialisme a marqué pour longtemps l’histoire contemporaine et que même sa fin politique ne signifie pas qu’il s’est simplement évanoui, ni que les injustices qu’il a provoquées se sont effacées. Il est une page que l’on ne peut pas purement et simplement tourner. Et, contrairement aux Indiens d’Amérique ou aux populations autochtones d’Australie ou de Nouvelle-Zélande, les Palestiniens maintiennent une présence forte et massive sur leur territoire national ou autour de lui, et exercent donc une pression par leur seule présence, qui n’est pas près de disparaître, quels que soient les aléas de leur lutte.

Enfin, troisième facteur, le « deux poids, deux mesures » appliqué par les Etats-Unis et l’Europe (non seulement par les gouvernements, mais aussi par nombre d’intellectuels). On entend souvent l’argument selon lequel l’analyse du heurt israélo-palestinien obéirait à des règles différentes, qu’Israël serait jugé selon des lois distinctes. Cela est en partie vrai, mais pas dans le sens que lui attribuent certains. Quel autre exemple d’occupation condamnée depuis plus de quarante ans par les Nations unies et qui perdure ? Quel autre exemple d’occupation où la puissance conquérante peut installer près de 500 000 colons dans les territoires occupés – ce qui, en droit, constitue un « crime de guerre » – sans que la communauté internationale prenne aucune sanction ? Quel autre exemple d’une puissance qui déclenche une agression comme celle de Gaza en décembre 2008, affirme ouvertement qu’elle a recours à des moyens « disproportionnés », qui commet des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ? Imaginons un moment que la Serbie se déclare « Etat des Serbes » : que dirait la communauté internationale face à l’exclusion de toutes les minorités ethniques de cet Etat ? Or Israël se proclame « Etat juif » et met de facto à l’écart plus de 15 % (sans compter les Arabes de Jérusalem) de sa population – tout en leur accordant le droit de vote.

Une remarque importante à ce stade. Si d’autres conflits, même plus meurtriers, ne suscitent pas un tel intérêt – que ce soit la guerre au Congo et ses millions de morts ou le conflit du Sri Lanka –, c’est qu’ils ne se situent pas à ce « carrefour » des relations entre le Nord et le Sud qui est au cœur de l’histoire depuis le début du XIXe siècle.

Il est vrai que nombre d’Etats arabes (ou autres), qui défendent verbalement les Palestiniens, n’ont pas hésité à les massacrer, que leurs régimes sont autoritaires ou dictatoriaux et qu’ils manipulent la cause palestinienne pour détourner leurs opinions des nécessaires réformes internes. Ils ne sont pas les mieux qualifiés pour se présenter en champions de la cause palestinienne. Mais la justesse de celle-ci ne dépend pas de la « qualité » de ses défenseurs : l’apartheid était condamné par tous les gouvernements africains, dont certains étaient bien peu recommandables. Il n’en demeure pas moins que la Palestine est une injustice flagrante. Et c’est ce sentiment d’injustice qui anime les mouvements de solidarité à travers le monde.

En réalité, et sous couvert du génocide, l’Occident refuse d’appliquer à ce conflit les mêmes règles d’analyse que celles qu’il applique en général. Ailleurs, on se réclamera du droit international, des droits humains, du droit de la presse et des journalistes de couvrir les guerres, de la nécessaire proportionnalité des actions. Les exactions serbes contre les Kosovars, souvent réelles, parfois inventées, peuvent servir à justifier une intervention militaire de l’OTAN contre la Serbie. Le comportement de la Russie contre les Tchétchènes est à juste titre condamné, et aucune action terroriste menée par les rebelles à Moscou ou ailleurs ne dédouane l’ex-Armée rouge. Mais que « la quatrième (ou troisième) armée du monde » s’attaque au territoire minuscule de Gaza sur lequel s’entassent plus de 1,5 million de personnes, qu’elle bombarde des écoles, tue des centaines de civils, détruise les infrastructures, et alors les gouvernements occidentaux et certains intellectuels trouvent des excuses et des justifications à ce qui relève de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

Choc de civilisation ou enjeu politique ?

Cette lecture politique s’oppose à une autre, qui verrait la Palestine au cœur d’un affrontement entre le monde judéo-chrétien et l’islam ou un simple prétexte à l’éternel antisémitisme. La vision d’une « guerre de civilisation », des protagonistes des deux côtés la partagent, un type de déformation qui n’est pas nouveau : au temps de la guerre froide, la guerre du Vietnam et même la lutte en Afrique du Sud étaient vues, par certains, comme un avatar du choc entre l’Est et l’Occident. M. Nelson Mandela, aujourd’hui porté aux nues, passait pour un terroriste, et même Amnesty International refusait de l’adopter comme « prisonnier de conscience » car il prônait la lutte armée. La crainte du communisme agissait alors comme un frein à la solidarité, mais de manière moins puissante que celle de l’islamisme politique.

Désormais on agite deux épouvantails, la peur d’un « retour » de l’islam et la résurgence de l’antisémitisme.

La place occupée par le Hamas (et aussi par le Hezbollah) dans la résistance paralyse bien des bonnes volontés en Occident. Il peut sembler, après coup, qu’il était plus facile d’être solidaire du Vietnam – malgré le rôle central des communistes – que de Palestiniens, dont un nombre important se reconnaissent dans un mouvement islamiste. On peut rétorquer que, dans l’histoire, la religion a inspiré nombre de mouvements anticoloniaux. C’est au nom de l’islam que le Mahdi, incontestablement un « réactionnaire », mena la révolte au Soudan contre la présence britannique à la fin du XIXe siècle. Fallait-il, parce que le Royaume-Uni était un pays démocratique et se réclamait des Lumières, dénoncer cette révolte « réactionnaire » ? Sans revenir sur la complexité et la diversité des formations islamistes, croit-on vraiment que, s’ils gagnent, ils imposeront des régimes plus répressifs que ceux de l’Algérie, de l’Irak ou de la Syrie « laïques », ou encore de l’Egypte ? Le droit à la résistance contre l’oppression étrangère est un droit universel reconnu à tous les peuples : l’Occident n’a aucun droit à l’accepter pour les uns et à le refuser pour les autres. Et si la « religion » n’était que l’habit emprunté actuellement par le mouvement de résistance à l’injustice ?

Cela n’empêche pas de rester attentif à l’avenir, à ne pas se bander les yeux et à appuyer tous ceux qui veulent construire demain une société palestinienne plus démocratique, plus juste. La seule volonté de mettre un terme à l’injustice ne garantit pas, l’histoire l’a prouvé, la construction d’une société démocratique.

Le poids de la Shoah est, en Occident, énorme. Certains, notamment dans l’aire musulmane, estiment que ce génocide est purement et simplement instrumentalisé, manipulé, voire qu’il n’a pas eu lieu – ou n’a pas eu la dimension que l’historiographie lui accorde. Pour nombre de forces au Nord, au contraire, il est un événement marquant de l’histoire européenne, et toute tentative de le minimiser est condamnable. Peut-on dépasser ces divergences ?

L’historien israélien Tom Segev résume les deux leçons contradictoires que la société israélienne peut tirer du génocide des juifs : 1) personne n’a le droit de « rappeler aux Israéliens des impératifs moraux tels que le respect des droits de l’homme », car les juifs ont trop souffert et les gouvernements étrangers ont été incapables de leur venir en aide ; 2) on peut, au contraire, penser que le génocide « somme chacun de préserver la démocratie, de combattre le racisme, de défendre les droits de l’homme ». Et donc de défendre aujourd’hui les Palestiniens… Pourtant, la sensibilité au Nord et au Sud ne sera jamais la même, que ce soit sur les formes de lutte, le terrorisme, la légitimité d’Israël, le contenu d’une solution politique, etc.

Dans ce combat, la lutte contre l’antisémitisme est importante. Elle est rendue plus difficile par l’identification à laquelle on assiste, des deux côtés, entre Israël et les juifs. Quand Richard Prasquier, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), déclare, à propos de l’offensive israélienne contre Gaza : « Je peux vous affirmer que 95 % de la communauté juive de France est en accord avec la politique d’Israël et avec ce qu’entreprend son armée », le journaliste Jean-François Kahn a raison de dire que cette phrase devrait valoir à son auteur une poursuite devant les tribunaux pour antisémitisme. Quand des prêcheurs musulmans dénoncent les juifs et leur mainmise sur le monde, en se référant aux Protocoles des sages de Sion, ils relèvent d’une démarche similaire. Lutter contre ces amalgames, contre toutes les formes de racisme, à l’encontre des juifs ou des Arabes, contre toute idée de « choc des civilisations », est l’un des enjeux des années à venir.

Certains affirment que la seule solution reste la création d’un État palestinien aux côtés de l’état d’Israël. D’autres assurent que la colonisation massive de la Cisjordanie et de Jérusalem rend ce dénouement illusoire et prônent un État binational où les deux nationalités, arabe-palestinienne et juive-israélienne, jouiraient de droits équivalents. D’autres encore évoquent le modèle sud-africain, un État de tous ses citoyens : un homme, une femme, une voix. Quoi qu’il en soit, il est difficile d’imaginer une solution sans adhésion d’une majorité de la population présente aujourd’hui sur le territoire de la Palestine historique. Il faut rappeler que la fin de l’apartheid n’a été possible que parce que le Congrès national africain (ANC) a été capable de formuler un projet pour tous les citoyens de l’Afrique du Sud et de les unir, Noirs, métis et Blancs dans le combat.
Alain Gresh (Israël Palestine, Vérités sur un conflit, Ed. Fayard)

lundi 25 mai 2009

L'antisionisme de Dieudonné, héritage contemporain de l'antisémitisme

Le Monde 23/05/09

L'existence, depuis sa présentation par Dieudonné et ses amis, au Théâtre de la Main d'Or, à Paris, le 8 mai, d'une "liste antisioniste" pour les européennes en Ile-de-France, oblige à se poser deux questions majeures que l'expérience historique peut contribuer à éclairer. Ce passage par l'histoire est d'autant plus nécessaire que les barrières morales ou juridiques érigées contre la haine antijuive n'ont plus d'efficacité définitive.

Cette liste et l'équipe qui la porte relèvent-elles de l'antisémitisme ? Dieudonné et son équipe s'en défendent. Cependant, la dénonciation du sionisme, dans un cadre national, lors d'élections qui constituent d'abord un événement de politique intérieure, fait peser sur les Français de confession ou d'origine juive une stigmatisation effective qui relève bien des procédés de l'antisémitisme. Cela ne veut pas dire que la discussion du sionisme soit taboue.

Mais celui-ci concerne d'abord l'Etat d'Israël, et relève donc d'une question de politique internationale, quand bien même des Français partagent avec une bonne partie des Israéliens la même confession. D'autres Français partagent bien des confessions ou des origines avec des ressortissants d'autres pays sans que cela ne devienne un argument électoral. L'antisionisme militant renvoie à l'antisémitisme. Il permet de mobiliser un fond antisémite tel qu'on le trouve en partie dans le Front national - dont Dieudonné agrège des éléments à son équipe -, et, de manière plus radicale, dans le négationnisme - dont il courtise l'un des principaux militants, Robert Faurisson.

L'antisémitisme en politique a-t-il pour autant une chance de réussir ? On pourrait se contenter de dire que, après le génocide perpétré contre les juifs d'Europe par un régime qui avait élevé l'antisémitisme au niveau d'une religion et d'un appareil d'Etat, et avec la complicité du régime de l'Etat français, lui-même antisémite, l'antisémitisme sous toutes ses formes serait banni à jamais de la vie publique et même privée d'une nation comme la France. Force est de constater que cette barrière morale est fragile, et que cette fragilité empêche que la loi puisse s'opposer efficacement à l'antisémitisme en politique. L'histoire plus ancienne de la fin du XIXe siècle français introduit paradoxalement des enseignements qui méritent ici d'être formulés.

Le moment antisémite des années 1880 et 1890, culminant avec l'affaire Dreyfus, démontre en premier lieu la difficulté des mouvements se définissant comme antisémites (ou "antisémitique", comme la Ligue du même nom) à triompher politiquement sur le seul thème de l'antisémitisme. Leur force tient d'abord dans les alliances qu'Edouard Drumont ou Jules Guérin parviennent à conclure avec les nationalistes (de gauche comme de droite), les catholiques ou les monarchistes. C'est le pouvoir de l'antisémitisme que d'agir comme un catalyseur, et c'est en même temps sa faiblesse dès lors que ces conservateurs ou ces populistes décident de faire le sacrifice de telles alliances, comme cela se produira à la fin de l'Affaire.

La politique de "défense républicaine" du gouvernement de Pierre Waldeck-Rousseau ôtera en effet à ces assemblages tout espace politique, provoquant en retour la radicalisation des antisémites exclusifs (comme Jules Guérin, chef de la Ligue antisémitique, réfugié pathétiquement dans son Fort Chabrol) ou la mutation de l'antisémitisme en "nationalisme intégral" avec l'Action française de Charles Maurras.

Ramené à la situation présente, que nous enseigne cet héritage historique ? Une double leçon, essentielle. Premièrement, l'antisémitisme exige, pour se développer en politique, l'existence d'une croyance collective qui transforme des identités sociales ou culturelles en différenciation idéologique. L'engagement dreyfusard de 1898, puis la réhabilitation en 1906 du capitaine Dreyfus ont repoussé provisoirement cette croyance, au profit de l'égalité civique entre les Français (mais sans que les colonisés ne bénéficient de cette avancée, qui ne profita guère davantage non plus aux femmes, il faut le rappeler).

Cela signifie aujourd'hui que tout acte ou propos antisémite concerne tous les Français sans distinction, puisque, avec l'antisémitisme, les fondements de la citoyenneté démocratique et du vivre-ensemble sont attaqués. Or, trop souvent, l'antisémitisme est ramené aux juifs eux-mêmes, tandis que le soupçon du sionisme contribue à accélérer leur isolement, rendant dès lors plus aisée leur persécution. Il s'agit là d'une spirale de violence que des intellectuels dreyfusards, de Lucien Herr à Emile Durkheim, d'Emile Duclaux à Célestin Bouglé, de Bernard Lazare à Emile Zola, ont, en leur temps, analysée et repoussée. Leur pensée m'apparaît ici comme disponible pour affaiblir les présupposés sur lesquels se fondent les résurgences d'antisémitisme en politique. C'est la deuxième leçon que nous accorde le passé.

L'offensive intellectuelle du tournant du XIXe siècle mit en lumière trois principes qui gardent toute leur actualité. La défense d'un juif condamné à l'issue d'un procès d'Etat et déporté en Guyane dans des conditions inhumaines fut d'abord une lutte contre la persécution dans son ensemble, politique, religieuse, mais également sociale, amenant ainsi des anarchistes, des socialistes, des femmes à se mobiliser pour Dreyfus. La cause des persécutés, qui semble animer Dieudonné, est ainsi contredite par l'usage fait de l'antisémitisme, qui est précisément une persécution, et même la figure historique par laquelle l'Europe a pris conscience, au XIXe siècle, de la persécution. On peut toujours regretter que cela ne soit pas l'esclavage ou la colonisation. Mais la compréhension de l'antisémitisme permet d'accéder à la critique générale de la persécution moderne.

Le combat des intellectuels dreyfusards démontra également le lien déterminant entre le développement de l'antisémitisme, le recul des libertés démocratiques et la montée de l'irrationalisme, si bien que leur engagement se caractérisa par la défense du droit, le principe de justice et la raison critique. A cet égard, les responsabilités de la situation actuelle sont extérieures à Dieudonné lui-même, et interrogent le devenir de l'identité démocratique française elle-même.

Enfin, la lutte contre l'antisémitisme s'inscrivit il y a un siècle dans une pensée de l'international qui permit à la France de s'arracher au risque nationaliste tout en intégrant davantage les Français selon une conception ouverte, solidaire, voire fraternelle, de la société. Là aussi, l'enseignement est moderne. Mais de telles leçons du passé ne seront actives qu'à condition de travailler toujours le dossier politique de l'antisémitisme et d'accorder à la recherche, dans notre pays, une reconnaissance publique et une importance sociale.
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Vincent Duclert, historien, professeur agrégé à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, auteur de "La Gauche devant l'histoire" (Le Seuil, 162 p., 15 €)

dimanche 24 mai 2009

Le génie musical de Rafal Blechacz

à Leïla et Benjamin,
La musique a par nature ses mystères, probablement entretenus par un ensemble de facteurs sociaux qui combinent des dimensions esthétiques et politiques, que Pierre Bourdieu a d'ailleurs longuement analysés. Un nom se fait depuis quelques temps l'écho du génie et de toutes les prouesses. Il s'agit d'un jeune polonais, Rafal Blechacz, âgé seulement de 22 ans. Un slave, un nouveau romantique, attirant à lui une foule d'élites qui ne cessa jamais de croire au retour d'un certain Mozart, qu'elle jurerait aujourd'hui reconnaitre et accueillir comme il se doit. Mais en quoi - peut-on s'interroger- incarne-t-il un tel espoir et modèle de réussite? Parce qu'il est jeune, certainement. Mais aussi parce qu'il s'est imposé de façon évidente aux différents concours dont notre société est si sûre -le prestigieux "Concours Chopin" de Varsovie en octobre 2005- et qu'il a plus récemment remporté plusieurs premier prix -dont celui de la meilleure interprétation d'une sonate de Chopin. Il cristallise en somme les traits du succès et on l'imagine dès lors surmonter successivement les épreuves (échauffement, représentations, concours) qui jalonnent le parcours de tout élève étudiant la musique classique et qui réclament une réelle discipline. En un sens il n'est pas le "jeune" que l'on connaît et échappe à cette catégorie. Cela interpelle mais nous amène aussitôt à rappeler qu'il est question de "musique savante". Notons que la principale difficulté consiste sans doute à supporter la manifestation d'une chose qui n'est pas la musique (l'expression musicale) et qui de ce fait soutient une certaine violence. Ce système d'enseignement n'a pas tant pour but de solliciter la création que l'interprétation.

Il est aussi intéressant de relever les qualités attribuées au jeune Blechacz dans la presse spécialisée. Ce qui nous permet également de découvrir les caractéristiques de l'interprète et les attentes qui peuvent être formulées à l'égard de tout musicien. "Rafal Blechacz est déjà considéré comme un grand interprète, en raison de sa propre personnalité, sensible [et] discrète", identifiable à son "jeu tout en nuances"... On observe ici la part d'adaptation, de soumission à l'oeuvre, d'humilité apréciée dans le registre de l'interprétation et qui soutiennent certains codes moraux et sociaux. Ces éléments admettent toutefois une part de création par la nouveauté de son approche susceptible de transcender l'oeuvre ou la partition: "C'est un musicien authentique, qui éclaire une œuvre aussi connue que les «Préludes op. 28» de Chopin d'une lumière personnelle en faisant ressortir de précieux détails trop souvent négligés, qui mettent en mouvement la richesse de la polyphonie intérieure de l’oeuvre".
Le talent que l'on reconnait au jeune interprète est autrement plus simple que celui faisant la part belle aux ténébreux arcanes du génie. Ce constat nous amène finalement à rappeler l'importance d'une notion aussi élémentaire que la lecture, comme structure de conduite opératoire. Georges Perec écrivait ainsi, s'agissant de l'espace et de son orientation, ce qui manifeste l'expression d'un certain génie : "le problème n'est pas d'inventer l'espace, encore moins de le ré-inventer (trop de gens bien intentionnés sont là aujourd'hui pour penser notre environnement...), mais de l'interroger, ou, plus simplement encore, de le lire; car ce que nous appelons quotidienneté n'est pas évidence, mais opacité: une forme de cécité, une manière d'anesthésie".

http://video.google.com/videoplay?docid=-2292204413497151629&q=rafal+chopin

jeudi 21 mai 2009

Une démocratie à Athènes ?

Propos de Maurice Sartre (Historien, spécialiste du monde grec et du monde romain oriental)


On idéalise trop la démocratie athénienne en oubliant un peu que cela se passait il y a 2500 ans. Or elle était tout de même fondée sur l’exclusion du plus grand nombre (les étrangers, les femmes, les non-libres). Le pouvoir était monopolisé par un groupe minitoritaire. On oublie aussi qu’elle a fonctionné dans une cité, uniquement dans des petites structures donc… Relisons Thucydide :”Nous ne ne jugeons pas qu’un citoyen qui ne s’occupe pas de politique est un citoyen tranquille mais un citoyen inutile”, une phrase que nous devrions graver au fronton de nos bâtiments à côté de la devise républicaine ! Relisons Aristote, il montre bien qu’il s’agissait avant tout d’une démocratie de la participation. Le citoyen est celui qui participe. Pour les Grecs, l’égalité, c’est l’isonomie, autrement dit le principe de l’égale répartition. Or sous Périclès, la démocratie réserve tous les postes aux plus riches et ce jusqu’à la fin du Vème siècle. Il s’agit pourtant d’une vraie démocratie puisque tout le monde s’exprime. A nos yeux, c’est donc une démocratie inégalitaire…. La démocratie athénienne est celle de la persuasion permanente. Toutes les décisions sont prises collectivement à l’Assemblée populaire. A chaque fois, il faut emporter la conviction… Que manque-t-il aujourd’hui à nos démocraties ? Il manque de trouver les rouages qui feront que chacun pourra peser.

Antisémitisme : l’échec d’un chantage

Le Monde Diplomatique (Juillet 2008)


Cette fois, ça n’a pas marché. Depuis le début des années 1990, on ne comptait plus les adversaires de l’impérialisme, du néolibéralisme, des médias dominants…, qualifiés d’antisémites, voire de « nazis » par quelque gardien de l’ordre social. Le prétexte pouvait être léger, inexistant même. Qu’importe : écrasé par la gravité de l’imputation, l’accusé devait aussitôt exciper de ses états de service antiracistes, évoquer la liste de ses amis et parents promptement transformés en cautions de moralité, autopsier un trait d’humour plus ou moins réussi.

Rien n’y faisait. Car seul le tribunal de l’Inquisition et ses juges inamovibles (Alain Finkielkraut, Ivan Rioufol, Alexandre Adler, Philippe Val, Bernard-Henri Lévy) avaient la permission de manier l’irrespect, la provocation, de frôler (ou de franchir) la ligne jaune de la stigmatisation collective. Eux pouvaient justifier — au nom de Voltaire et du droit à la caricature — leurs dérapages sur, par exemple, la couleur des joueurs de l’équipe de France ou l’assimilation de l’islam au terrorisme.

Torquemada n’avait rien à redouter. Quadrillant les médias, il déployait les techniques décrites dans Le Barbier de Séville — « Puis tout à coup, on ne sait comment, vous voyez la calomnie se dresser, siffler, s’enfler, grandir à vue d’œil ; elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription ». A une différence près : le « on ne sait comment » de Beaumarchais était dépassé puisque nul n’ignorait à cause de qui Edgar Morin, Pierre Péan et Philippe Cohen, Daniel Mermet, Hugo Chavez, Pascal Boniface, Jacques Bouveresse, Charles Enderlin, Pierre Bourdieu, José Bové… sans oublier Le Monde diplomatique (1), ont été tour à tour suspectés ou accusés d’antisémitisme.

En juillet dernier, un journal qui se voulut autrefois « bête et méchant » — et qui s’ingénie sur ce point à passer du second degré au premier — a entrepris d’ajouter à la liste le caricaturiste Siné. Torquemada, cette fois incarné par Philippe Val, est l’employeur du contrevenant. Il lui a fallu une semaine pour décréter que l’une des chroniques de Siné, publiée, avec son imprimatur, dans Charlie Hebdo était… antisémite. Terrible absence de vigilance ou accusation ciselée pour se débarrasser d’un gêneur, comme le soupçonnent à la fois l’auteur du « délit » et d’autres caricaturistes (Martin, Lefred-Thouron, Willem, Pétillon, Tignous) ? Récalcitrant, le prévenu a refusé de signer la lettre d’aveux que le patron du journal, s’inspirant pour le coup d’une tradition assez peu satirique, avait rédigée pour lui. Il a été congédié. L’affaire aurait pu en rester là, et Siné demeurer au banc d’infamie, lâché par la plupart de ses anciens camarades, sa photo bientôt gommée des albums commémoratifs.

Seulement, cette fois, l’affaire semble se retourner contre ses instigateurs. En marquant leur solidarité avec le dessinateur calomnié, des milliers de personnalités, d’intellectuels, de journalistes et d’anonymes ont signifié que ce manège devait cesser. Et que l’imputation d’antisémitisme, ce « mot qui tue » du débat intellectuel français, ne saurait être utilisée comme argument de convenance ou d’autorité pour discréditer un adversaire trop remuant.

Pierre Rimbert

(1) Bernard-Henri Lévy a reproché à plusieurs reprises au Monde diplomatique de s’être spécialisé dans la dénonciation des « synarchies new-yorkaises ». Cette expression (le mot de « synarchie », qui n’a rien de répréhensible au demeurant, signifie une « autorité exercée par plusieurs personnes ou plusieurs groupements à la fois », selon le dictionnaire Robert), ne figure pas une seule fois dans la banque de données du mensuel depuis 1977…

lundi 18 mai 2009

"L'hôpital doit admettre qu'il coûte cher à la collectivité"

LE MONDE 15.05.09

Jean-Loup Durousset préside la Fédération hospitalière privée (FHP), qui représente 1 200 cliniques et hôpitaux privés à but lucratif. Il explique pourquoi il soutient le projet de loi Hôpital, patients, santé, territoires, qui bouleverse en profondeur les relations entre secteurs public et privé.

Comment réagissez-vous aux concessions du gouvernement sur la gouvernance des hôpitaux publics ?

Nous étions favorables à cette loi, car il est indispensable que l'hôpital se restructure, et assume sa responsabilité d'assurer des soins de qualité dans un modèle économique d'efficience. Les concessions d'aujourd'hui nous inquiètent, car elles pourraient dénaturer le projet originel. Il y a eu une confusion quand le président de la République a parlé de "patron" à la tête de l'hôpital, ce qui donne une vision trop autoritaire de la fonction. Car le directeur d'hôpital est surtout un diplomate : il est en lien avec les médecins, les patients, les autorités ministérielles et l'assurance-maladie. Or, la diplomatie n'a de sens que si on a les moyens d'agir en tant que tel. Il faut que les médecins participent à la gestion hospitalière. Mais je ne suis pas sûr qu'ils soient les mieux éclairés pour décider.

La loi vous reconnaît le droit d'exercer des missions - urgences, gardes, accueil des plus démunis, formation des jeunes médecins - qui relevaient du monopole du secteur public. N'est-ce pas un changement décisif ?

Oui, c'est un cap symbolique, qui constitue l'aboutissement des réformes précédentes de l'hôpital et qui s'incarne dans l'abandon, par le projet de loi, de la notion de "service public hospitalier". L'idée qui a présidé à ce changement, c'est que, quel que soit le statut des établissements, public ou privé, ils doivent pouvoir avoir des missions identiques, et donc partager les missions de service public. L'Etat doit choisir l'acteur le plus performant pour exercer ces missions. Il peut le faire avec un établissement public, associatif, ou commercial. S'il juge le commercial le plus efficient, il a intérêt à le choisir. Pour le patient, cela ne changera rien, au contraire. L'important est qu'il ait la garantie que le service rendu, en termes de qualité de soins, soit le meilleur.

Mais si les cliniques forment les jeunes médecins, est-ce que cela ne va pas accélérer l'exode des médecins vers le privé ?

D'abord, les jeunes ne quittent pas spécialement l'hôpital public à la fin de leurs études. Ils choisissent d'exercer dans le privé, ce qui n'est pas la même chose. Mais, la plupart du temps, les internes ne savent pas dans quel secteur ils vont exercer. Il nous a paru important de présenter aux jeunes médecins l'ensemble des activités que nous exerçons, afin qu'ils se familiarisent avec notre secteur. J'ajoute que certaines spécialités chirurgicales, comme la main ou l'ophtalmologie, ne sont plus exercées qu'à 85 % par le privé. Il est donc important que les jeunes se forment là où ces spécialités sont pratiquées.

Avoir obtenu l'exercice de missions de service public constitue aussi une part de marché supplémentaire pour vous...

Oui, en quelque sorte, mais il faut bien voir que c'est un marché contrôlé par l'Etat. Les pouvoirs publics délivrent les autorisations d'ouverture des cliniques, délimitent le périmètre de chaque établissement avec des objectifs de soins quantifiés, et fixent les tarifs de chaque activité. Les cliniques ne peuvent donc librement doubler leur volume d'activité. C'est totalement une idée reçue.

Diriez-vous que le projet de loi tend à aligner le public sur le modèle de l'hôpital-entreprise ?

Effectivement, on passe à un système qui uniformise les secteurs public et privé, mais ce mouvement se fait dans le sens de l'intérêt collectif. Plutôt que de dire : le public s'aligne sur le privé, je dirais que c'est plutôt l'inverse, puisque le privé obtient le droit d'exercer des missions de service public. Par ailleurs, je trouve choquant qu'on associe le mot entreprise à quelque chose de péjoratif. L'idée que l'hôpital public pourrait être soumis à la rentabilité me paraît une idée reçue, stupide.

Finalement, nous fonctionnons un peu comme un aiguillon pour l'hôpital. En obtenant les missions de service public, on pousse le public dans ses retranchements, on interroge son efficience, sa capacité à apporter des soins de qualité à moindre coût. L'hôpital doit admettre qu'il coûte cher à la collectivité. Dans le même sens, les cliniques privées doivent s'interroger en termes d'équité et d'accès aux soins, notamment pour offrir des soins en tarifs opposables, c'est-à-dire sans dépassements d'honoraires. C'est tout le sens du mouvement désormais enclenché.

Propos recueillis par Cécile Prieur
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Les manifestations et la grève sont en recul

Des milliers de personnels des hôpitaux ont manifesté, jeudi 14 mai, dans une quarantaine de villes contre le projet de loi Hôpital, patients, santé, territoires, actuellement en discussion au Sénat. Emmené par le Mouvement de défense de l'hôpital public et les principaux syndicats de praticiens hospitaliers, le cortège parisien - qui a rassemblé 3 200 personnes selon la police, 14 000 selon les syndicats - était deux fois moins fourni que lors de la manifestation du 28 avril. Selon le ministère de la santé, la participation à la grève était globalement inférieure à celle observée le 28 avril : 11,6 % des médecins étaient grévistes en province contre 14,4 % le 14 mai, et 26,5 % dans les hôpitaux de Paris contre 50,1 %.