vendredi 10 août 2012

Un algorithme pour remonter à la source des crimes, rumeurs ou épidémies

Le Monde, 10.08.2012.

Remonter une source est souvent un travail difficile, qui pourrait être facilité par une nouvelle découverte. Un chercheur portugais de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) a mis au point un système mathématique permettant d'identifier l'origine d'une information circulant sur un réseau, d'une épidémie, voire d'un attentat, a annoncé vendredi 10 août l'EPFL. Ses recherches sont publiées dans la revue Physical Review Letters.

Cet algorithme pourrait permettre de résoudre des enquêtes criminelles et de rechercher l'origine de rumeur sur les réseaux sociaux. Le chercheur Petro Pinto, qui travaille pour le laboratoire de communications audiovisuelles de l'EPFL, a mis au point un système "qui pourrait s'avérer un précieux allié" pour ceux qui doivent mener des enquêtes criminelles ou qui recherchent l'origine d'une information sur la Toile. "Grâce à notre méthode, nous parvenons à remonter à la source de tous types d'informations circulant dans un réseau et ce en n'écoutant qu'un nombre restreint de membres", a expliqué Pedro Pinto.

REMONTER LA SOURCE D'UNE INFORMATION OU D'UNE MALADIE
A titre d'exemple, il indique être en mesure de retrouver l'auteur d'une rumeur circulant entre cinq cent membres d'un même réseau, comme Facebook, en observant les messages de quinze à vingt contacts seulement. "Notre algorithme est capable de refaire à l'envers le chemin parcouru par l'information, et de remonter à la source", a-t-il dit. Le chercheur a aussi testé son système pour retrouver l'origine d'une maladie infectieuse en Afrique du Sud. "En modélisant les réseaux de circulation d'eau, rivières ou transports humains, nous avons pu retrouver l'endroit où se sont déclarés les premiers cas", a-t-il expliqué.

Le chercheur a également expérimenté son système sur les communications téléphoniques liées aux préparatifs des attentats du 11 septembre 2001. "En reconstruisant le réseau de ces terroristes uniquement sur la base des informations parues dans la presse, notre système nous a livré trois suspects potentiels, dont l'un était le leader avéré de ces attaques, selon l'enquête officielle". Les détails de cet algorithme sont publiés ce vendredi.

Usain Bolt, l'homme le plus rapide de tous les temps

Par Pierre-Jean Vazel, entraîneur de Christine Arron, Le Monde, 06.08.2012.

Au ralenti, une autre réalité apparaît à nos yeux éblouis par la tension que génère une finale olympique du 100 m. On n'avait pas vu hier soir la bouteille de bière, lancée par un spectateur, tomber sur la piste à quelques mètres des huit finalistes, entre le commandement "prêt" du starter et le coup de feu du départ. Pas plus que le lacet gauche d'Usain Bolt se dénouer lors de la précédente finale, il y a quatre ans à Pékin.

Les films à grande vitesse, qui se déroulent plus lentement, offrent surtout une autre vision du scénario des courses. La prise de vue horizontale en balayage depuis la ligne d'arrivée des retransmissions télé à vitesse réelle donne toujours l'impression que les coureurs alignés dans les couloirs extérieurs partent moins bien et finissent plus vite que leurs concurrents. Alors que ces effets de parallaxe font croire que le tenant du titre (au couloir 7) s'est envolé dans la dernière moitié de course, les documents enregistrés à différents endroits des tribunes du stade de Londres montrent qu'hier soir, la victoire était jouée dès le début.

UNE VITESSE MAXIMALE DE 12,3 M/S
Le temps de réaction de Bolt, 0 s 165 est seulement le 5e meilleur de la finale. Mais, coïncidence, le champion olympique avait réagi à l'identique il y a quatre ans lors de son premier titre. C'est aussi tout proche de sa moyenne de 2012 (0 s 163), qui est la meilleure de sa carrière. On constate qu'il est sur ce point en constante progression depuis Pékin.  Le crâne de Bolt pointe légèrement devant les autres finalistes au moment où ils posent leur premier appui sur la piste. Le champion olympique de 2004 Justin Gatlin est le seul à lui tenir tête pendant 2 s de course avant de céder face à la foudroyante accélération que le Jamaïcain est capable de maintenir pendant 7 s.
Accélération - Le 100 mètres d'Usain Bolt en images - ParisMatch.com
Seul au monde - Le 100 mètres d'Usain Bolt en images - ParisMatch.comAux 60 m, Bolt possède une avance de 0 m 57 sur Gatlin et, déployant des foulées de 2 m 78 pour une vitesse de pointe atteignant les 12,3 m/sec, tout proche de ce qu'il avait réalisé lors de son record du monde à Berlin (9 s 58) il y a trois ans.

Contrairement, à Pékin, Usain Bolt ne manifeste pas sa joie avant la ligne d'arrivée sur laquelle il pose son quarante-et-unième appui, en penchant son buste à l'extrême pour arrêter le chronomètre à 9 s 64, corrigés à 9 s 63, exactement 9 s 629, 1 m 27 devant son partenaire d'entrainement Yohan Blake. Seule la fraicheur (16,9 ° C) qui gagnait le Stade Olympique situé dans la banlieue Est de Londres a retenu les 0 s 057 qui aurait permis de battre le record du monde établi par 9 ° C de plus à Berlin. Si l'on retranche les temps de réaction pour ne conserver que le temps de course, la différence n'est plus que de 0 s 038.

BOLT, L'ÉCLAIR SILENCIEUX
Le phénomène Usain Bolt est donc revenu à son meilleur niveau. Celui du plus grand sprinteur de l'histoire. Par sa morphologie, c'est indéniable : 1 m 96 pour 95 kg. Mais cela n'a pas suffit à faire de lui le plus rapide. La vitesse de course est le résultat d'un équilibre unique entre la rapidité, l'amplitude, l'intensité, la précision, la constance et la fluidité de ses mouvements. Il y a autant de combinaisons que de sprinteurs possibles, et les meilleurs sont ceux qui réussissent à apprivoiser les particularités de leur physique. Ce qu'a fait l'homme le plus rapide du monde, composant avec une jambe droite plus courte que la gauche et une scoliose (déformation dans les trois plans de l'espace de sa colonne vertébrale).
Usain Bolt a marqué à jamais les Jeux Olympiques, avec déjà cinq médailles d’or.  Photo AFP
Bolt tourne ses jambes un peu plus lentement que les autres mais il compense en déployant la foulée la plus longue. Cela lui permet d'avoir le temps de replacer ses longs segments, les accélérer et frapper de son pied le sol en générant des forces supérieures à ses rivaux. La différence de temps d'appui entre ses pieds ne nuit pas au rythme de ses foulées, tant qu'elle est stable et que le mouvement s'effectue dans le relâchement. Ce qu'il soulève en salle de musculation (105 kg en développé couché, 125 kg en squat) – autant que certaines sprinteuses – ne dit rien de sa force. Il faut chercher au cœur de son système neuromusculaire pour trouver la clé du sprint.

En physiologie, les électromyographies enregistrent le "bruit", c'est à dire la contraction musculaire et le "silence", son relâchement. Chaque coureur possède son propre rythme de bruits et de silences, les sprinteurs étant ceux qui peuvent contracter leurs muscles très vite et très fort, et les meilleurs d'entre eux se distinguent par leur faculté de les relâcher plus longtemps. Silencieux, à l'image de Bolt, capable de rester en suspension pendant 60 % lorsqu'il atteint sa vitesse de course maximale, donnant l'illusion de se mouvoir au ralenti.

samedi 4 août 2012

Les matchs politiques aux Jeux

Libération,
Dans un contexte tendu entre la Pologne et l'Union soviétique, le Polonais Władysław Kozakiewicz domine le Soviétique Konstantin Volkov aux Jeux de Moscou, en 1980.
Dans un contexte tendu entre la Pologne et l'Union soviétique, le Polonais Władysław Kozakiewicz domine le Soviétique Konstantin Volkov aux Jeux de Moscou, en 1980. (Photo staff. AFP)
Les footballeuses nord-coréennes rencontrent aujourd'hui les Etats-Unis. Un affrontement à la dimension politique forte, comme l'histoire olympique en a déjà beaucoup offert.
Par ARNAUD DI STASIO, OLIVIER BÉDORA

La Corée du Nord en compétition internationale, c’est toujours une saveur particulière. Souvenez-vous de la rumeur frelatée qui envoya l'équipe de football nationale au bagne, après un piteux Mondial 2010.  Alors imaginez l’incident diplomatique lorsque les footballeuses nord-coréennes, préparant leur premier match du tournoi olympique contre la Colombie, ont vu le drapeau … sud-coréen à la place du leur ! Les Asiatiques affrontent aujourd'hui l'ennemi impérialiste, les Etats-Unis. Un match qui sent le souffre. Pas si rare en Olympie…

Berlin 1936, le duel Luz Long-Jesse Owens

L’opposition idéologique entre l’Amérique de Roosevelt et le Reich d’Hitler se cristallise lors de la finale du saut en longueur des Jeux de Berlin. Luz Long, le prototype de l’athlète aryen, est leader du concours après deux essais. En qualifications, l'homme s'était même permis de dépoussiérer le record olympique. Face à lui, un universitaire brillant : Jesse Owens, natif de l’Alabama et surtout afro-américain. Jesse Owens rate ses deux premiers essais en mordant la planche. C’est alors que Luz Long, dans une ambiance chauvine au possible, donne quelques conseils à l’Américain. «Tu devrais assurer ta planche pour ton dernier saut», lui dit-il en substance. Jesse Owens s'applique et atterrit à 8m06. Record du monde, il tue le concours. Devant le Führer médusé, les deux athlètes fraternisent et s’embrassent. Hitler en voudra énormément à Luz Long et l’enverra sur le front sicilien, où il trouvera la mort.

Melbourne 1956, le bassin de water-polo ensanglanté par le match Hongrie-URSS

A peine un mois après l’intervention de l’armée Rouge pour réprimer l’insurrection de Budapest, le tournoi de water-polo des Jeux olympiques de Melbourne offre une affiche particulière : Hongrie-URSS... Le 6 décembre 1956, les deux équipes s’affrontent en demi-finale pour ce qui restera comme le «bain de sang de Melbourne». La rivalité déclenche un déchaînement de violences, les exclusions temporaires se multiplient et, alors que les Hongrois mènent 4 à 0, le match tourne au pugilat au point que l’eau du bassin se serait teintée de rouge. Frappé par le Soviétique Valentin Prokopov, Ervin Zador sort du bassin le visage en sang. La violence est telle que les organisateurs anticiperont la fin du match, craignant un lynchage des joueurs de l’URSS par le public, composée majoritairement de Hongrois immigrés en Australie.

Rome 1960, le duel indo-pakistanais en hockey sur gazon

A l’instar du cricket, le hockey sur gazon a été pour les Britanniques un moyen de contrôler les élites indiennes. De 1928 à 1956, l'équipe indienne, d'abord sous tutelle de la couronne, truste tous les titres olympiques. Une domination qui s'interrompt à Rome en 1960. Alors que les relations diplomatiques avec le Pakistan sont très tendues, les Indiens, menés par le vétéran métis Leslie Claudius, chutent en finale contre leurs rivaux. Le buteur pakistanais Naseer Banda devient un héros national.

Munich 1972, la fin de match dantesque entre basketteurs américains et soviétiques

La finale du tournoi olympique de basket-ball oppose l’URSS aux Etats-Unis. Nous sommes au cœur de la guerre froide, la «détente» a montré ses limites. Depuis l’introduction du basket aux JO, en 1936, l'équipe américaine a toujours remporté l’or. A Munich, en ce 9 septembre 1972, c’est bien parti pour un nouveau titre jusqu'à ce qu'éclate l’une des plus grandes controverses de l’histoire olympique. A trois secondes de la fin du match, les Américains mènent d’un point. Au coup de sifflet final, les Soviétiques se plaignent qu’on ne leur a pas accordé un temps mort. Trois secondes doivent être rajoutées au chronomètre mais le buzzer retentit après seulement une seconde, si bien que les Américains commencent à célébrer leur victoire sur le parquet. Les arbitres font rejouer les trois dernières secondes. Cette fois-ci, les Soviétiques parviennent à marquer et remportent le match 51 à 50. Les Américains ne viendront même pas chercher leur médaille d’argent.

Montréal 1976, le coureur cubain qui fait la nique aux Américains

Depuis quinze ans, les Etats-Unis et Cuba ne se parlent plus, l’Oncle Sam tolérant mal qu’une révolution de «Barbudos» communistes chatouille ses côtes floridiennes. L’embargo est voté dès la crise des missiles en 1962. Sur le plan sportif, les rencontres sont rares. A Montréal, les sprinteurs américains viennent poursuivre leurs traditionnelles razzias de médailles. Et font connaissance avec un phénomène nommé Alberto Juantorena. Sur 800 mètres, «El Caballo» repousse les assauts de Rick Wohlhuter. Impressionnant, il enlève aussi le 400 mètres en remontant Fred Newhouse et Herman Frazier dans les cinquante derniers mètres. Il célèbrera sa victoire en la dédiant à la révolution cubaine. Juantorena entre dans la légende comme étant le premier Latino à battre les Américains en demi-fond et en sprint. Cuba n’en tirera pourtant aucun bénéfice, et accusera les Etats-Unis de guerre bactériologique, relevant des épidémies de peste porcine et de dengue hémorragique sur son territoire.

Moscou 1980, le bras d'honneur du perchiste polonais au public russe

On loue souvent le rôle du public dans une partie sportive. Ce serait vite oublier qu’il peut être totalement antisportif et même à la limite de la bêtise humaine. Ce fut le cas lors de la finale de la perche aux Jeux de Moscou. Le public russe conspua les athlètes polonais. La cause ? A la fin des années 70 souffle un vent nouveau sur Gdansk et Varsovie. Karol Wojtyla devient Jean-Paul II, et Anna Walentynowicz, ouvrière des chantiers navals de Gdansk, crée la première association libre. Licenciée, elle reçoit le soutient de jeunes gens de Gdansk qui vont créer Solidarnosc, le premier syndicat indépendant du pays. Bref, les Polonais ne veulent plus de la domination de leur encombrant allié. C’est dans ce contexte que Władysław Kozakiewicz rivalise avec Konstantin Volkov, le chouchou du stade Loujniki, aux Jeux de Moscou. Mieux, le Polonais s’impose finalement avec 5m78. Record du monde. Et un bras d’honneur généreux à l’adresse du public soviétique qui avait cherché à le déstabiliser pendant tout le concours. L’ambassadeur d’URSS en Pologne demandera que le CIO retire sa médaille. La télévision d’Etat polonaise parlera elle de trouble musculaire. Kozakiewicz devient un héros national, la photo de son geste faisant le tour du pays.

Athènes 2004, l'Argentine mouche les Etats-Unis

Il y a des symboles qui font parfois office d’exutoire pour un peuple. En Argentine, les «cabezitas negras» (les têtes noires) des banlieues de Buenos Aires ou de Cordoba n’ont pas oublié la crise subie par leur pays. Des banques qui s’effondrent, des ministres et des présidents qui valsent, des industries qui licencient, et une bourgeoisie qui part s’exiler en Europe ou en Amérique du Nord. Les Argentins sont persuadés que les remèdes de la crise, douloureux, sont attribuables au FMI et particulièrement aux Etats-Unis. Par ricochet, l’attitude de la Dream Team américaine aux JO d’Athènes, en 2004, est perçue comme présomptueuse. Les Américains pensent ne faire qu’une bouchée des ciel et blanc en demi-finale des Jeux. Les hommes de Ginobili, Noccioni et Hermann vont pourtant rentrer dans le lard des joueurs estampillés NBA. Le match devient chaud et chacun se branche volontiers sur le parquet. Luis Scola marque le panier de la gagne. Et exulte. L’Argentine décroche la médaille d’or et a l’impression d’avoir soldé les comptes de la crise.

Extrait de l'article: "La natation française, les secrets d'un triomphe"

Le Temps,  Isabelle Musy, 31.07.2012.

Mais comment font-ils pour être aussi bons ? s'interroge le quotidien suisse, après la nouvelle médaille d'or remportée par Yannick Agnel sur le 200 m nage libre le 30 juillet. Le Temps a enquêté sur le chemin parcouru depuis les JO d'Atlanta en 1996.

"[...] Pour Fauquet, tout a commencé à Atlanta et un constat d'échec après le zéro pointé des nageurs tricolores: "Nous sommes partis de très bas. Ce jour-là, j'avais dit  : nous n'existons plus." Ce jour-là, son désarroi fut nourri aussi par les plaintes de Franck Esposito, qui lui confiait en avoir marre de croiser au petit matin des athlètes rentrant de boîte de nuit. Ce jour-là, Fauquet réalisa qu'il fallait élever le niveau d'exigence et changer les mentalités. Il décida d'entamer une révision profonde du système. "Depuis Atlanta 1996, ce sont seize ans de travail permanent, de progrès réalisés pas à pas." Reprenant cette célèbre phrase de l'écrivain Antoine Houdar de la Motte - 'L'ennui un jour naquit de l'uniformité' -, l'ancien DTN a renoncé au concept souvent répandu de regroupement des meilleurs. "Le sport n'est rien d'autre que l'expression de la société où chacun a quelque chose à apporter. Convaincus que la richesse vient de la diversité culturelle, nous avons refusé l'idée d'une méthode française à laquelle adhérer. Nous avons valorisé les clubs. Nous en avons dix en compétition entre eux avec des entraîneurs ayant tous la capacité d'atteindre le plus haut niveau mondial." Cette absence de pôle national génère d'inévitables guerres de clochers entre clubs et entraîneurs. "Peu importe, tant que cela reste de l'émulation et de la motivation."


Depuis Atlanta, la Fédération a changé les calendriers, revu les modes de sélection et les méthodes d'entraînement, mis en place une cellule de recherche. Dès 1996, Fauquet a instauré l'idée de minima et d'une sélection aux Européens, Mondiaux et JO basée sur une seule compétition, les Championnats de France. Pour habituer les nageurs à performer le jour J. "Aux Mondiaux de 1998 à Perth, ils n'étaient que neuf athlètes sélectionnés. Tout le monde se moquait de l'équipe de France, se souvient Benoît Lallement, chef du groupe olympique à L'Equipe, qui fut pendant longtemps le correspondant natation. Mais à neuf, ils ont décroché quatre médailles, trois d'argent et une en or avec le titre historique de Roxana Maracineanu. Ce fut un premier déclic. Une source d'inspiration. Plein de gens ont vu que c'était possible. Ce d'autant plus que Roxana avait certes du talent, mais ce n'est pas Manaudou ou Agnel." Parallèlement, les critères de sélection se sont aussi durcis à la base chez les juniors. Denis Auguin, l'entraîneur d'Alain Bernard, dit que tout le monde avait hurlé au scandale. "Mais on s'est vite rendu compte que ce serait une source de motivation", confie l'Antibois.

Le retour de Laure ManaudouLe succès ne se construit pas en un jour et le chemin de l'équipe de France a encore été bafouillant à Sydney avec une seule médaille, et aux Mondiaux 2001 d'où les Bleus sont revenus bredouilles. Puis Laure Manaudou est arrivée. Bousculant les mentalités avec cet aplomb qui lui fit clamer à 15 ans qu'elle allait devenir championne olympique. La suite, on la connaît. L'histoire de la môme d'Ambérieu, aussi complexe fût-elle, a eu un effet indéniable sur la suite du parcours des Bleus. Elle a influencé des nageuses comme Muffat et Coralie Balmy.

Manaudou, championne précoce, paie aujourd'hui le prix d'une pause salutaire et d'une grossesse épanouissante. Alain Bernard paie la déperdition d'énergie d'un titre olympique parfois lourd à porter. Mais ces deux-là auront été les fondations de ce qui se trame ces jours dans le centre aquatique des Jeux de Londres. "Je n'aime pas l'idée d'exemple mais d'ouverture de portes. Laure et Alain ont montré que c'était possible, insiste encore Claude Fauquet. La génération actuelle est née de l'exigence et la croyance qu'aucun nageur n'est invincible. Il a suffi dimanche que Magnussen rate son premier 100 m pour que les Français sautent sur l'occasion." Il insiste, ce qui s'est passé à Pékin a été fondamental. Le fait d'avoir raté l'or de 8 centièmes est resté dans les esprits. "Quand on mobilise et qu'on crée les conditions de la confiance, plus rien n'est impossible. Nous avons là une vraie machine de guerre avec analyses vidéo en direct et logisticiens. C'est aujourd'hui le fruit d'un long travail qui se perpétue et s'améliore." La France appartient bel et bien au club restreint des tout grands de la natation."

La liseuse lit en vous comme dans un livre ouvert

Lecteurs, soyez prévenus : votre liseuse en dit long sur vous. Votre vitesse de lecture, la page à lequelle vous abandonnez un livre ou encore les passages que vous surlignez, tout est collecté. Des données très précieuses pour les éditeurs.

Arjen Fortuin, NRC Handelsblad, 01.08.2012. Le Courrier International.

 Dessin de Kazanavesky, Ukraine.
© Droits réservés, dessin de Kazanavesky, Ukraine.

L'un des avantages de Kindle, la liseuse d’Amazon, c’est qu’on peut facilement souligner un passage, à peu près comme on le faisait au crayon dans la marge d’un livre imprimé. Autrefois, ces petites notes dans les marges restaient une affaire privée, à l’abri dans votre bibliothèque. Mais aujourd’hui, le Kindle les envoie directement au siège d’Amazon, où l’on suit attentivement où et par qui les livres électroniques sont annotés. Par exemple, la phrase "Because sometimes things happen to people and they’re not equiped to deal with them" [Parce qu’il arrive parfois des choses aux gens et qu’ils ne sont pas équipés pour y faire face], dans The Hunger Games de Suzanne Collins [paru chez Pocket Jeunesse, 2009] a été surlignée par plus de 17 000 personnes, révèle la liste des "Most highlighted passages" [les passages les plus surlignés] sur le site Internet amazon.com.

Mais les traits de crayon numériques ne sont pas les seules informations sur les utilisateurs que le Kindle transmet au siège de l'entreprise : les fabricants de liseuses lisent tranquillement par-dessus votre épaule. Presque toutes les applications de lecture et bon nombre de liseuses renvoient à leur fabriquant un écho sur la façon dont un livre est lu. Principalement, elles permettent de savoir si le livre est lu, et, dans le cas contraire, à quelle page d’Ulysses [de James Joyce] la plupart des lecteurs décrochent. Quel chapitre d’un livre sur le management est le premier à être mis en mémoire ? Quels sont les thèmes les plus recherchés dans une encyclopédie numérique ? Combien de temps faut-il à un lecteur moyen pour lire le dernier tome de The Hunger Games ? (Nous le savons : sept heures). Comment les lecteurs absorbent-ils les trois tomes de Fifty Shades of Grey [roman américain à succès, version française à paraître]? (L’un après l’autre, ils vont aussi vite que s’il ne s’agissait que d’un seul livre).

La librairie américaine Barnes & Noble a déjà établi, grâce à sa liseuse appelée Nook, que les ouvrages qui ne relèvent pas de la fiction se lisent la plupart du temps par bribes, tandis que les romans fantastiques sont lus d’une traite.

Des livres sur mesure
Une entreprise comme Amazon fait signer aux utilisateurs du Kindle une autorisation lui permettant d’utiliser leurs données de lecture. Toujours est-il que ces informations sont très précieuses sur un marché des livres très affaibli car lorsqu’un éditeur connaît notre manière de lire, il peut en tenir compte et adapter ses livres.

Ainsi, Jim Hilt, vice-président de Barnes & Noble et responsable des livres électroniques, confiait récemment au quotidien américain The Wall Street Journal que les négociations entre librairies et maisons d’édition s’appuient de plus en plus sur les données de lecture. C’est entre autres ce qui explique l'introduction des "Nook snaps", petits livres numériques sur un seul sujet, conçus sur mesure pour ceux qui ont tendance à perdre le fil face à des ouvrages trop généraux et trop épais.

Grâce aux millions d’utilisateurs du Nook, Jim Hilt dispose de beaucoup plus de données qu’il ne peut traiter. Sur le marché néerlandais des livres électroniques, dont la croissance est nettement plus calme, moins d'informations sont disponibles, explique Timo Boezeman, éditeur numérique de la maison d’édition A.W. Bruna. Le Weekbladpers Groep, auquel appartient Bruna, a lancé sur le marché en mai l’application Leesditboek [littéralement, Liscelivre], qui propose des informations sur les titres qui viennent de paraître, des chapitres à l’essai et un livre électronique à lire gratuitement pendant une semaine.

L’application Leesditboek n’a pas uniquement pour but d’amener les lecteurs à lire les livres de la maison d’édition. Elle génère aussi des informations sur les comportements de recherche et de lecture des utilisateurs. Quand, par exemple, prennent-ils la décision de se procurer un livre dont ils ont lu un chapitre à l’essai ? Dans quelle mesure lisent-ils ces chapitres ?

Précieuses donnéesLes informations sur la lecture vont acquérir une importance croissante, estime Timo Boezeman. "Nous allons devenir de plus en plus numériques. Bientôt, quand les modèles de lecture numérique diffusés en continu vont arriver sur le marché, nous pourrons avoir une idée encore plus précise de ce que font les lecteurs." Plus besoin de télécharger un livre, on pourra alors le lire en ligne.

La valeur commerciale des données va augmenter, prédit-t-il. Jusqu’à présent, Bruna n’a pas encore proposé de vendre des données de lecture. "Quand l’intérêt pour ces données va s’amplifier, ce marché pourra se développer. Mais il se peut aussi que les entreprises cherchent justement à mieux protéger ces données, à les garder à l’abri du regard de la concurrence."

"De nos jours, les gens connaissent le prix de tout, mais la valeur de rien", écrivait Oscar Wilde dans Le portrait de Dorian Gray. Cette citation est la 47e de la liste des passages les plus annotés sur le Kindle.

Pourquoi la Russie ne lâche pas Bachar El-Assad

Alors même que la fin du régime de Damas paraît inéluctable, Moscou persiste à lui accorder son soutien. C'est son rôle de puissance régionale, voire mondiale, qui est en jeu. 

Par Fiodor Loukianov, Journal Russe Expert, 01.08.2012. Le Courrier International
 

Le président syrien Bachar-El Assad, et le président russe Vladimir Poutine vus par le dessinateur Cajas.
Bachar-El Assad par Cajas.
"Si certains sont déterminés à employer la force, nous ne pourrons sans doute pas nous y opposer, mais ce sera leur décision, ils la garderont sur la conscience. En tout cas, ils n'obtiendront aucun mandat du Conseil de sécurité de l'ONU", avait déclaré Sergueï Lavrov [le ministre russe des Affaires étrangères] le 18 janvier dernier. La politique syrienne de la Russie n'a pas dévié depuis. Moscou ne se bat pas pour la Syrie, ni même pour demeurer dans la région. Comme tous les Etats, elle lutte pour le pouvoir, le prestige, c'est-à-dire pour continuer à apparaître comme une force qui compte.

La position russe n'est comprise ni dans le monde arabe, ni en Occident. Au début, elle a été interprétée comme purement mercantile. Il se disait que le régime de Bachar El-Assad était un bon client pour l'industrie militaire russe qui, dépitée de la perte de ses marchés en Iran (annulation de la vente des missiles sol-air S-300) et en Libye, aurait fait des pieds et des mains pour garder son dernier débouché. Mais il est devenu de plus en plus clair qu'Assad finirait par tomber, et que Moscou, en s'obstinant à le soutenir envers et contre tout, se condamnait à l'hostilité de ses successeurs. Toutefois, il n'est pas sûr qu'en “retournant sa veste”, la Russie aurait préservé ses positions. On a pu voir avec la Libye que même lorsque notre pays a appuyé les “forces du progrès” - le renversement de Kadhafi a été rendu possible par le fait que la Russie a accepté de ne pas opposer son veto à la résolution de l'ONU sur une intervention -, les vainqueurs ne lui ont montré aucune gratitude.

Dans ce contexte, les événements du Proche et Moyen-Orient montrent une divergence au sommet de la politique russe, concernant la place de la Russie dans le monde et les moyens de la tenir. Lorsque, l'année dernière, Dmitri Medvedev [Vladimir Poutine était son Premier ministre] a décidé de ne pas opposer le veto russe à la résolution de l'ONU autorisant l'emploi de la force militaire contre un Etat souverain [la Libye], cela a soulevé de nombreuses interrogations, tant cette démarche était inattendue de la part du Kremlin. Dmitri Medvedev, qui officiellement rejetait le libéralisme, a été enclin, dans les relations internationales, à se comporter en libéral : le développement interne passe en premier, et c'est lui qui détermine la politique extérieure ; les divers événements doivent être traités au cas par cas et non à travers un prisme global.

Vladimir Poutine, le président actuel, a une autre conception du monde. Adepte du réalisme structurel, il considère que le système est clos et que tout est lié. C'est pour cela qu'il ne cesse de critiquer l'interventionnisme de l'Occident. Non seulement cela remet en question le principe de la souveraineté des Etats, dont il rappelle le caractère “sacré”, mais il estime que toute intervention brise l'autorégulation du système et aggrave le chaos général. Comme Medvedev, Poutine ne voit pas la Russie en puissance mondiale à l'ancienne, il se focalise lui aussi sur l'Eurasie, mais ne considère pas qu'il faut se limiter à cela. Il juge que la capacité de notre pays à agir sur la situation dans d'autres parties du monde est un outil de négociation. Ce n'est donc qu'en occupant l'ensemble du terrain, en conservant une envergure mondiale, que l'on peut assurer sa domination dans son propre secteur géographique. Ces différences expliquent que l'attitude russe n'ait pas été la même face aux conflits libyen et syrien.

Aujourd'hui, en Syrie, si Assad est renversé par la force, même par des combattants de l'intérieur, sans intervention étrangère directe, la Russie aura tout perdu. Pour garder la main, elle devrait “lâcher” Assad et assurer une transition en douceur, ce qui lui permettrait au moins de mettre un terme à la partie qui se joue, et de prouver que sans elle rien n'aurait été possible.

Le Proche et Moyen-Orient connaît d'intenses bouleversements. Le “printemps arabe” n'est qu'un début, et personne ne saurait prédire la carte politique de la région dans cinq ans. Il est naturellement tentant de vouloir conserver une présence stratégique sur place, mais nul ne sait comment s'y prendre. Au pire, la Russie disparaîtra de la zone. Contrairement aux Etats-Unis, qui recherchent une hégémonie mondiale, et à l'Europe, qui dépend du pétrole et du gaz de la région, elle peut se le permettre. Ce serait humiliant, mais pas dramatique.

Ce qui est grave pour la Russie, ce sont les risques accrus qui vont survenir de la région. Après la chute des régimes laïcs, l'islamisation pourrait intensifier la collaboration avec les combattants de même inspiration au Caucase du Nord.

Une grave déstabilisation de la Syrie, du Liban, de la Jordanie, serait susceptible de provoquer une vague d'émigration des minorités, comme les Arméniens et les Tcherkesses, qui chercheraient à regagner la patrie de leurs ancêtres. L'affrontement impitoyable entre sunnites et chiites, la crise aigue autour de l'Iran et à l'intérieur même de ce pays, risquent d'exporter le désordre jusque dans le Caucase du Sud, ce qui mettrait en péril le fragile statu quo du Haut Karabakh et constituerait une terrible épreuve pour la Russie en tant que principale force régionale.

Ainsi donc, le souci essentiel de la Russie est d'éviter les dangers que produit le Proche et Moyen-Orient. A force, Israël pourrait même devenir son principal partenaire, sans la pierre d'achoppement que constitue l'Iran. Mais cela, c'est pour le plus long terme. Pour l'instant, l'objectif de la Russie, avec la question syrienne, est simplement de conserver sa place d'acteur majeur sur la scène mondiale.

vendredi 3 août 2012

Le passager de "troisième classe"

Train Station
Lascar Vorel
Train Station, L. Vorel
Le passager de "troisième classe" existe, quoi qu'on en dise. Il est là près de la porte, assis sur un strapontin, jeune, porte un survêtement et une casquette, est accompagné d'un chien. Il a mis le son de la musique de son téléphone cellulaire au maximum de façon à se faire entendre de tous, à défaut d'être autrement respecté peut-être. Sans doute est-ce une manière de dire ce qu'il pense, de marquer son territoire entre les portes coulissantes des deux rames et les toilettes? Certains se sont-ils rendus compte que ces rejetés, tant redoutés, du dernier rang n'ont jamais tenté l'aventure au-delà des sièges de seconde classe? C'est le malheur de ce peuple qui s'ignore.

Il y a, avec lui, tous les autres: amoureux, désespérés, voyageurs et bagnards en fuite, qui portent sur eux tristesse et joie comme ce fantôme sur la jetée, planté sur le départ. Et tout cela se mélange comme le paysage d'un tableau qui poserait en principe la question du hasard et son destin.

Mais tout cela n'est-il pas déterminé? Tant de choses sont dites dans ces trains, sur ce pays que l'on traverse de part en part. Bien que le train joue sa mécanique, d'une mathématique des hasards, il se déploie et rejoue ce qui se joue sur le plancher des vaches. La partition se défait comme elle s'est jouée ailleurs ou auparavant: territorialisations et déterritorialisations des horizons. Le train passe.   

mardi 31 juillet 2012

Chris Marker

"Rare Marker", Libération, le 5 mars 2003
Par Samuel DOUHAIRE et Annick RIVOIRE


Le cinéaste a accepté le principe d'un long entretien avec Libération, par e-mail et en kit: quatre thèmes, dix questions par thème. Il n'a pas répondu à toutes, mais ces douze feuillets, par instants «carrément dostoïevskiens», nous comblent.
Chris MarkerCinéma, photo-roman, CD-Rom, installations vidéo, DVD. Y a-t-il un support que vous n'ayez tenté?
La gouache.
Pourquoi avoir accepté l'édition en DVD de quelques films, selon quel choix?
Vingt ans séparent la Jetée de Sans soleil. Et encore vingt ans jusqu'à présent. Dans ces conditions, parler au nom de celui qui a fait ces films, ce n'est pas une interview, c'est du spiritisme. En fait je crois bien n'avoir ni accepté, ni choisi ; quelqu'un en a parlé, et ça s'est fait. Qu'il y ait une certaine relation entre les deux films, je le savais, mais je ne voyais pas la nécessité de m'expliquer... Jusqu'à ce que je trouve dans un programme publié à Tokyo une petite note anonyme qui disait : «Bientôt le voyage approche de sa fin... C'est alors seulement que nous saurons que la juxtaposition des images avait un sens. Nous nous apercevrons que nous avons prié avec lui, comme il convient dans un pèlerinage, chaque fois que nous assistions à la mort, au cimetière des chats, devant la girafe morte, devant les kamikazes au moment de l'envol, devant les guérilleros morts dans la guerre d'Indépendance... Dans la Jetée, l'expérience téméraire de recherche de la survie dans le futur se termine par la mort. En traitant le même sujet vingt ans après, Marker a surmonté la mort par la prière.» Lorsqu'on lit ça, écrit par quelqu'un qui ne vous connaît pas, qui ne sait rien de la genèse des films, on éprouve une petite émotion. «Quelque chose» a passé.
Quand «Immemory», votre CD-Rom, est sorti en 1999, vous disiez avoir trouvé dans le multimédia le support idéal. Que pensez-vous du DVD?
Dans le CD-Rom, ce n'est pas tellement le support qui compte, c'est l'architecture, l'arborescence, le jeu. On fera des DVD-Rom. Le support DVD est évidemment superbe, mais ce n'est toujours pas du cinéma. Godard l'a martelé une fois pour toutes : au cinéma on lève les yeux, devant la télé, la vidéo, on les baisse. Plus le rôle de l'obturateur. Sur deux heures passées dans une salle de cinéma, on a passé une heure dans la nuit. C'est cette part nocturne qui nous accompagne, qui «fixe» notre souvenir du film d'une façon différente du même film vu à la télé ou sur un moniteur. Cela dit, soyons honnêtes. Je viens de regarder le ballet d'Un Américain à Paris sur l'écran de mon iBook, et j'ai quasiment retrouvé l'allégresse que nous éprouvions à Londres en 1950, avec Resnais et Cloquet, pendant le tournage des Statues meurent aussi, lorsque tous les matins, à la séance de 10 heures du cinéma de Leicester Square, nous commencions la journée de travail en revoyant le film. Une allégresse que je croyais avoir définitivement perdue en le visionnant sur cassette.

«Les outils et la nécessité sont indispensables»

La démocratisation des outils de fabrication du cinéma (DV, montage numérique, circuits de diffusion via l'Internet...) séduit-elle le cinéaste engagé que vous êtes?
Bonne occasion de décoller une étiquette qui m'encombre. Pour beaucoup de gens, «engagé» veut dire «politique», et la politique, art du compromis (ce qui est tout à son honneur, hors du compromis il n'y a que les rapports de force brute, on en voit quelque chose en ce moment...), m'ennuie profondément. Ce qui me passionne, c'est l'Histoire, et la politique m'intéresse seulement dans la mesure où elle est la coupe de l'Histoire dans le présent. Avec une curiosité récurrente (si je m'identifie à un personnage de Kipling, c'est l'enfant-d'éléphant des Just so stories, à cause de son «insatiable curiosité») : mais comment font les gens pour vivre dans un monde pareil ? D'où ma manie d'aller voir «comment ça se passe» ici ou là. Comment ça se passe, pendant longtemps ceux qui étaient le mieux placés pour l'exprimer ne disposaient pas d'outils pour donner une forme à leur témoignage ­ et le témoignage brut, ça s'use. Et voilà que maintenant les outils existent. C'est vrai que pour les gens comme moi c'est une boucle bouclée. J'ai écrit là-dessus, dans le livret du DVD, un petit texte de mise au point que vous arriverez peut-être à caser quelque part (lire ci-dessous).
Un bémol nécessaire : la «démocratisation des outils» affranchit de beaucoup de contraintes techniques et financières, elle n'affranchit pas de la contrainte du travail. La possession d'une caméra DV ne confère pas par magie du talent à celui qui n'en a pas, ou qui est trop flemmard pour se demander s'il en a. On pourra miniaturiser tant qu'on veut, un film demandera toujours beaucoup, beaucoup de travail. Et une raison de le faire. C'est toute l'histoire des groupes Medvedkine, ces jeunes ouvriers qui dans l'après-68 entreprenaient de faire des petits sujets sur leur propre vie, et que nous tentions d'aider sur le plan technique, avec les moyens de l'époque. Qu'est-ce qu'ils râlaient ! «On rentre du boulot, et vous nous demandez encore de bosser...» Mais ils s'accrochaient, et il faut croire que là encore, quelque chose a passé, puisque trente ans plus tard on les a vus présenter leurs films au festival de Belfort, devant des spectateurs attentifs. Les moyens de l'époque, c'était le 16 mm non synchrone, donc les trois minutes d'autonomie, le laboratoire, la table de montage, les solutions à trouver pour ajouter du son, tout ce qui est là aujourd'hui, compacté à l'intérieur d'un bidule qui tient dans la main.
Petite leçon de modestie à l'usage des enfants gâtés, tout comme ceux de 1970 avaient reçu leur leçon de modestie (et d'histoire) en se mettant sous le patronage d'Alexandre Ivanovitch Medvedkine et de son ciné-train. A l'usage des jeunes générations : Medvedkine est ce cinéaste russe qui en 1936 et avec les moyens de son époque à lui (film 35 mm, montage et labo installés dans le train même) inventait en somme la télévision : tourner le jour, tirer et monter pendant la nuit, projeter le lendemain aux gens même qu'il avait filmés, et qui souvent avaient participé au tournage.
Je crois bien que c'est cette histoire fabuleuse et longtemps ignorée (dans «le Sadoul», considéré en son temps comme la Bible du cinéma soviétique, Medvedkine n'était même pas nommé), qui sous-tend une grande part de mon travail, peut-être la seule cohérente après tout. Essayer de donner la parole aux gens qui ne l'ont pas, et quand c'est possible les aider à trouver leurs moyens d'expression. C'était les ouvriers de 1967 à la Rhodia, mais aussi les Kosovars que j'ai filmés en l'an 2000, qu'on n'avait jamais entendus à la télévision : tout le monde parlait en leur nom, mais une fois qu'ils n'étaient plus en sang et en larmes sur les routes ils n'intéressaient personne. C'était les jeunes apprentis cinéastes de Guinée-Bissau à qui, à ma grande surprise, je me trouvais en train d'expliquer le montage du Cuirassé Potemkine sur une vieille copie aux bobines rouillées ­ et qui maintenant ont leurs longs métrages sélectionnés à Venise (guettez la prochaine comédie musicale de Flora Gomes...).
J'ai encore retrouvé le syndrome Medvedkine dans un camp de réfugiés bosniaques en 1993, des mômes qui avaient appris tous les trucs de la télé, avec présentateurs et génériques à effet, en piratant sur le satellite et grâce à un peu de matos offert par une ONG ­ mais qui ne copiaient pas le langage dominant, ils en utilisaient les codes pour être crédibles et se réappropriaient l'information à l'usage des autres réfugiés. Une expérience exemplaire. Ils avaient les outils, et ils avaient la nécessité. Les deux sont indispensables.

«Je me mets à voir des films en baissant les yeux»

Etes-vous plutôt télévision, films sur grand écran, butinage sur Internet?
J'ai un rapport complètement schizoïde avec la télé. Lorsque je me crois seul au monde, je l'adore, surtout depuis qu'il y a le câble. C'est même curieux de voir avec quelle précision le câble offre le catalogue des antidotes aux poisons télévisuels. Une chaîne passe un téléfilm ridicule sur Napoléon, on file sur Histoire écouter les méchancetés formidablement intelligentes d'Henri Guillemin. On a subi dans une émission littéraire le défilé des monstresses à la mode, on court sur Mezzo contempler le beau visage lumineux d'Hélène Grimaud au milieu de ses loups, et c'est comme si les autres n'avaient jamais existé...
Maintenant il y a les moments où je me souviens que je ne suis pas seul au monde, et là je m'effondre. La progression exponentielle de la bêtise et de la vulgarité, tout le monde la constate, mais ça ne relève pas seulement d'un vague sentiment de dégoût, c'est une donnée concrète, chiffrable (on pourrait la mesurer au volume des «ouah !» qui saluent les animateurs, et qui a monté d'un nombre alarmant de décibels depuis cinq ans) et qui relève du crime contre l'humanité. Sans parler de l'agression permanente contre la langue française.
Et puisque vous travaillez mon penchant russe à la confession, il faut que je dise le pire : je suis publiphobe. Au début des sixties, c'était très bien vu, depuis c'est devenu littéralement inavouable. Je n'y peux rien. Cette façon de mettre le mécanisme de la calomnie au service de l'éloge m'a toujours hérissé ­ même si je reconnais que ce mécénat diabolique donne quelquefois les plus belles images qu'on puisse regarder sur un petit écran (vous avez vu le David Lynch avec les lèvres bleues ?). Petite consolation dans le vocabulaire : il arrive que les cyniques s'y trahissent. Bronchant tout de même devant le terme de créateur, ils ont inventé celui de «créatif», et là je trouve que l'inconscient n'a pas mal fonctionné. On imagine bien ce que seraient, par exemple, des «gladiatifs».
Et les films dans tout ça?
Pour les raisons exposées plus haut, sous la houlette de Jean-Luc, j'ai longtemps professé que les films devaient être vus d'abord en salle, la télé et le magnétoscope n'étant là que pour rafraîchir la mémoire. Maintenant que je n'ai plus du tout le temps d'aller au cinéma, je me mets à voir des films en baissant les yeux, avec un sentiment grandissant de péché (cet entretien devient carrément dostoïevskien...). Mais à vrai dire je ne regarde plus beaucoup de films, excepté ceux de mes amis, ou des bizarreries qu'un copain américain enregistre pour moi sur TCM. Il y a trop à voir dans l'actualité, dans les reportages, sur les chaînes Musique déjà mentionnées, ou sur l'irremplaçable chaîne Animaux. Et mon besoin de fiction s'alimente à ce qui en est de loin la source la plus accomplie : les formidables séries américaines, style The Practice. Là il y a un savoir, un sens du récit, du raccourci, de l'ellipse, une science du cadrage et du montage, une dramaturgie et un jeu des acteurs qui n'ont d'équivalent nulle part, et surtout pas à Hollywood.
«La Jetée» a inspiré un clip à David Bowie, un film à Terry Gilliam, il existe un bar «la Jetée» au Japon. Que vous inspire ce culte? L'imaginaire de Terry Gilliam rejoint-il le vôtre ?
Affiche de La Jetée, 1962
L'imaginaire de Terry est assez riche pour qu'on n'ait pas besoin de jouer aux comparaisons. Ce qui est certain, c'est que pour moi Twelve Monkeys est un film magnifique (il y a des gens qui croient me faire plaisir en disant que non, que la Jetée est beaucoup mieux, le monde est bizarre) et que c'est justement un de ces avatars heureux, comme le clip de Bowie, comme le bar de Shinjuku (salut Tomoyo ! ­ dire que depuis quarante ans, toutes les nuits des Japonais se beurrent allégrement au-dessous de mes images, ça vaut tous les oscars !) qui ont accompagné le destin un peu particulier de ce film. Comme il s'est fait pour ainsi dire en écriture automatique ­ je tournais le Joli Mai, j'étais complètement immergé dans la réalité de Paris 1962 et la découverte un peu grisante du cinéma direct (vous ne me ferez jamais dire «cinéma vérité»...) et le jour de repos de l'équipe, je photographiais une histoire à laquelle je ne comprenais pas grand'chose, c'est au montage que les pièces du puzzle se sont rassemblées, et ce n'est pas moi qui avais dessiné le puzzle ­, j'aurais du mal à en tirer une quelconque vanité. C'est arrivé, c'est tout.

«Le "bruit" finit par tout recouvrir»

Vous êtes un témoin de l'Histoire. Vous intéressez-vous toujours à la marche du monde? Qu'est-ce qui vous fait bondir, réagir, pleurer?


Nouvelles Peu ExemplairesIl y a en ce moment des raisons de bondir assez évidentes, et si largement partagées qu'on n'a pas tellement envie d'en rajouter. Restent les petites rages personnelles. 2002 aura été pour moi l'année d'un échec qui ne passe pas. Ça commence par un flash-back, comme dans la Comtesse aux pieds nus. De tous nos amis des années 40, François Vernet était celui que nous considérions tous comme un futur très grand écrivain. Il avait déjà publié trois livres, et le quatrième allait être un recueil de nouvelles qu'il écrivait à chaud, pendant l'Occupation, avec une vigueur et une insolence qui ne lui laissaient évidemment aucune chance en face de la censure. Le livre n'a été publié qu'en 1945. Entretemps, François était mort à Dachau. Bon, il n'est pas question de chantage au martyre, ce n'est pas le genre de la maison. Même si cette mort frappe d'une espèce de sceau symbolique une destinée déjà singulière et son «vol arrêté», comme aurait dit Vissotsky, les textes eux-mêmes sont d'une qualité si rare qu'on n'a pas besoin de raisons autres que littéraires pour les aimer et les faire aimer. François Maspero ne s'y est pas trompé, qui a consacré un article superbe aux Nouvelles peu Exemplaires «traversant le temps sans autre lest qu'une extrême légèreté de l'être». Car l'an dernier un éditeur courageux, Michel Reynaud (Tirésias) s'était enthousiasmé pour le livre et avait pris le risque de le rééditer. Je me suis échiné à mobiliser tous les gens que je connaissais, pas pour qu'on en fasse l'événement de la saison, faut pas rêver, mais simplement pour qu'on en parle. Et non, il y a trop de livres à la saison des prix. Maspero excepté, zéro, pas un mot dans la presse. Voilà pour l'échec.

Réaction trop personnelle? Le hasard fait qu'elle s'est doublée d'une autre qui lui ressemble, et à laquelle aucun lien d'amitié ne me rattache. La même année a vu l'édition, par les disques Capriccio, d'un nouveau disque de Viktor Ullmann.

Viktor Ullmann
Viktor Ullmann
Sous son nom seul, cette fois. Auparavant, lui et Gideon Klein avaient été publiés parmi «les compositeurs de Theresienstadt» (à l'usage des jeunes générations : Theresienstadt était ce camp-vitrine destiné aux visites de la Croix-Rouge dont les nazis avaient fait un film, le Führer offre une ville aux juifs). Avec les meilleures intentions du monde, c'était une façon de les remettre dans le camp. Si Messiaen était mort après avoir composé le Quatuor pour la fin du temps, est-ce qu'il serait le «compositeur des camps de prisonniers» ?
Ce disque est bouleversant: il contient des lieder sur des textes de Hölderlin et Rilke et on est saisi de cette idée proprement vertigineuse qu'à ce moment-là, personne ne glorifie davantage la véritable culture allemande que ce musicien juif qui va bientôt mourir à Auschwitz. Là, ce n'a pas été le silence total, juste quelques lignes élogieuses dans les rubriques culturelles. Est-ce que ça ne valait pas davantage ? Alors ce qui me met en rage, ce n'est pas que la couverture médiatique, comme on dit, soit réservée en général à des gens que personnellement je trouve plutôt médiocres, c'est une affaire d'opinion et je ne leur veux aucun mal. C'est que la montée du «bruit», au sens électronique, finit par tout recouvrir, et aboutir au monopole, comme les grandes surfaces viennent à bout des petites épiceries. Que l'écrivain méconnu et le musicien génial aient droit à la même sollicitude que l'épicier du coin, c'est peut-être trop demander. Et puisque vous m'avez tendu la perche, j'ajouterai encore un nom à ma petite liste des injustices de l'année : on n'a pas assez parlé du plus beau livre que j'ai lu depuis longtemps, des nouvelles encore : la Fiancée d'Odessa, d'Edgardo Cozarinsky.
Les voyages à répétition vous ont-ils prévenu contre les dogmatismes?
Je crois que j'étais prévenu à ma naissance. J'avais dû beaucoup voyager avant.

La dialectique de la concurrence et de l'emploi

Editorial, Le Monde, le 23.07.2012.

L'entendez-vous monter, cette petite musique ? Avec leurs mots, bien différents, François Hollande et Arnaud Montebourg ont entonné la même mélodie. Pour le président et le ministre du redressement productif, trop de concurrence tuerait l'emploi. "Il y a une conception de la concurrence qui a fait qu'au nom des consommateurs on a fini par affaiblir les producteurs, dénonçait François Hollande le 12 juin devant le Conseil économique, social et environnemental. Or s'il n'y a pas de producteurs, vous trouverez difficilement après des consommateurs."

Il ne s'agit pas d'être naïf sur ce terrain où la concurrence entre les entreprises du monde entier n'est pas un théâtre de bonnes manières. Mais on ne peut pas à la fois pleurer sur la concurrence déloyale des pays dont les marchés publics sont fermés aux entreprises européennes et estimer que le respect de ces règles n'est finalement pas si important sur notre territoire. Les PME régionales ont autant à perdre des oligopoles nationaux que nos champions face aux marchés lointains dont ils sont exclus.

Ce n'est pas une posture idéologique que d'estimer que le capitalisme et sa traduction concrète, le libre marché, ne peuvent être laissés sans garde-fous, sans règles et donc sans gendarme pour les faire respecter. L'actualité récente nous l'a crûment rappelé dans tous les domaines : la finance, la santé, la grande distribution, etc.

Même l'audiovisuel est concerné. En témoignent les deux décisions de l'Autorité de la concurrence rendues sur Canal+ lundi 23 juillet. Les rachats de Direct 8, Direct Star et surtout de TPS sont autorisés en contrepartie d'engagements contraignants. Le groupe de télévision payante aura beau jeu d'y voir des entraves au moment où la chaîne qatarie Al- Jazira vient lui disputer les droits TV du football. Mais la protection des monopoles ou des oligopoles n'a jamais été créatrice d'emplois. Dans la télévision payante comme ailleurs.

Aux Etats-Unis, la concentration dans les télécoms a coûté 400 000 emplois en dix ans, soit 30 % des effectifs. Et la facture des ménages y est deux fois plus chère qu'en Europe. Ni les consommateurs ni les salariés n'y ont gagné. Au point que Barack Obama a souhaité revigorer les agences fédérales de la concurrence.

En France, l'Autorité de la concurrence, l'Autorité de sûreté nucléaire ou encore l'Arcep, pour les télécoms, ont chacune montré dans leur domaine combien leur indépendance était essentielle à leur prudence et au respect qu'inspirent leurs décisions. Même pour les entreprises qui s'en plaignent, ces autorités offrent une stabilité des règles, et de leur application, que les changements de majorité politique ne peuvent garantir. Or l'investissement des entreprises, et donc l'emploi, dépend souvent davantage de la stabilité des curseurs juridiques ou fiscaux que de leur niveau. Rien n'interdit à un gouvernement de faire des choix politiques en faveur de telle ou telle industrie. Mais pour appliquer la loi, mieux vaut s'en remettre à ces autorités indépendantes.

Vel’ d’Hiv’ : « les sept erreurs de François Hollande »

Marianne.fr, Roland Hureaux, le 31.07.2012.

Après le discours de François Hollande, le 22 juillet dernier, associant «la France» aux crimes de Vichy, la polémique et le débat ont pris de l'ampleur. Cette fois, c'est l'historien franco-israélien, Alain Michel, qui revient sur le discours de Hollande. Selon lui, le chef de l'Etat a commis «sept erreurs» qu'il convient de rappeler.

(François Hollande, le 22 juillet 2012 - SITTLER-POOL/SIPA)
(François Hollande, le 22 juillet 2012 - SITTLER-POOL/SIPA)
Même s’il n’a fait que reprendre la thèse de Jacques Chirac, le discours de François Hollande du 22 juillet 2012 commémorant la rafle du Vel’ d’Hiv’ n’a pas fini de faire des vagues. A la critique de plusieurs personnalités gaullistes et de Jean-Pierre Chevènement, on peut ajouter celle d’un historien franco-israélien, Alain Michel, auteur de «Vichy et la Shoah, enquête sur le paradoxe français», préfacé par Richard Prasquier (ed. CLD), qui pointe dans ce discours les «sept erreurs de François Hollande».
A la différence des gaullistes, l’auteur ne cherche pas à savoir où se trouvait alors le gouvernement légitime de la France, à Londres ou à Vichy. Rappelant le fait que les autorités de Londres, pas plus que la plupart de mouvements résistants, n’ont pas protesté contre ces rafles (on pourrait en dire autant de Roosevelt et Churchill), il nuance dans un sens moins accablant le rôle de Vichy.  
S’il est vrai que Pétain s’efforça d’épargner les Juifs français, on peut cependant rappeler que si Vichy n’avait pas, hors de toute contrainte de l’occupant, instauré dès 1940 un statut des Juifs,  les rafles auraient été bien plus difficiles. Cependant, Alain Michel rappelle opportunément que la Convention de Genève sur le droit de la guerre — toujours en vigueur — place ipso facto les forces de polices des pays occupés sous les ordres de l’autorité occupante. 
Les sept erreurs de François Hollande, selon l’historien :  
1 - François Hollande : Une directive claire avait été donnée par l'administration de Vichy : «Les enfants ne doivent pas partir dans les mêmes convois que les parents».
Alain Michel : La manière dont François Hollande présente les faits (la séparation des enfants de leurs parents dans les camps du Loiret avant la déportation) est doublement erronée.
Tout d’abord il ne s’agit pas d’une directive du gouvernement collaborationniste de Vichy. L’organisation de la déportation se déroule dans un dialogue et une coopération entre l’administration policière de la «zone occupée» et les autorités allemandes, plus précisément les représentants d’Eichmann à Paris. Il n’y a aucune intervention de Vichy sur cette question.
De plus la décision de déporter les enfants vient des Allemands et la séparation des parents et des enfants découle de leur besoin de faire partir les convois alors qu’ils n’ont pas encore l’autorisation de Berlin d’envoyer les enfants. Pour résumer, la police de la «zone occupée» applique des directives allemandes.
2 - François Hollande : Je tiens à rappeler les mots que le Grand rabbin de France Jacob Kaplan adressa au maréchal Pétain en octobre 1940, après la promulgation de l'odieux statut des Juifs : «Victimes, écrivait-il, de mesures qui nous atteignent dans notre dignité d'hommes et dans notre honneur de Français, nous exprimons notre foi profonde en l'esprit de justice de la France éternelle…» 
AM : Première précision, Jacob Kaplan n’est pas Grand rabbin de France, il ne le deviendra qu’en 1954. Mais surtout, la déclaration d’attachement patriotique de Jacob Kaplan n’a rien à voir avec la rafle de 1942. D’une part du fait que la Solution finale n’existe pas encore en 1940 et ce qui préoccupe alors Jacob Kaplan est l’antisémitisme français ; d’autre part, parce que, sous la pression du gouvernement de Vichy, aucun adulte français (ou d’origine algérienne) n’a été arrêté lors de la rafle de juillet 1942, alors que Jacob Kaplan, dans sa déclaration d’amour à la France, s’exprime au nom des Juifs français et d’eux seuls.
3 - François Hollande : La vérité, c'est que la police française, sur la base des listes qu'elle avait elle-même établies, s'est chargée d'arrêter les milliers d'innocents pris au piège le 16 juillet 1942. C'est que la gendarmerie française les a escortés jusqu'aux camps d'internement. La vérité, c'est que pas un soldat allemand, pas un seul, ne fut mobilisé pour l'ensemble de l'opération. La vérité, c'est que ce crime fut commis en France, par la France.
AM : Il y a une confusion dans le fait que la police française de la «zone occupée» a établi des listes en octobre 1940 sur demande allemande et non de sa propre initiative comme la phrase semble le suggérer. Effectivement, les soldats allemands ne seront jamais mobilisés en France pour arrêter des Juifs. La Gestapo sait bien avant la rafle qu’elle peut compter sur la police de la zone nord, qui lui obéit du fait de l’application de la convention de la Haye et de la convention d’armistice. Plus de 8 000 Juifs ont déjà été arrêtés en 1941 dans la région parisienne et les Allemands se sont toujours servis de la police française pour ces rafles. Pour résumer, François Hollande aurait pu dire : «La vérité, c’est que ce crime fut commis en France par les nazis avec la complicité de la police et de l’administration française».
4- François Hollande : L'honneur fut sauvé par les Justes, et au-delà par tous ceux qui surent s'élever contre la barbarie, par ces héros anonymes qui, ici, cachèrent un voisin ; qui, là, en aidèrent un autre ; qui risquèrent leurs vies pour que soient épargnées celles des innocents. Par tous ces Français qui ont permis que survivent les trois quarts des Juifs de France.
AM : Cette affirmation est incomplète dans la mesure où ce ne sont pas seulement les Justes et les héros anonymes qui ont sauvé les trois quarts des Juifs de France, mais aussi l’action et les choix politiques du gouvernement de Vichy qui, en tentant de protéger les Juifs français (et en abandonnant à leur sort les Juifs d’origine étrangère), a considérablement ralenti la machine de destruction allemande (voir les historiens Léon Poliakov et Raul Hilberg).
5- François Hollande : L'honneur de la France était incarné par le général de Gaulle qui s'était dressé le 18 juin 1940 pour continuer le combat.
AM : Il ne convient pas, dans une cérémonie consacrée à la persécution des Juifs, de citer le général de Gaulle qui n’a rien dit et rien fait pendant la Seconde Guerre mondiale pour encourager les Français à sauver les Juifs.
6 - François Hollande : L'honneur de la France était défendu par la Résistance, cette armée des ombres qui ne se résigna pas à la honte et à la défaite.
AM : De même, la Résistance en tant qu’organisme n’a rien fait et rien dit pour sauver les Juifs ou encourager à les sauver, à l’exception de Témoignage chrétien et des Mouvements de résistance juifs (communistes et communautaires). Certes des résistants, en tant qu’individus, ont sauvé des Juifs, mais jamais sur instruction de leurs mouvements.
7- François Hollande : L'enjeu est de lutter sans relâche contre toutes les formes de falsification de l'Histoire. Non seulement contre l'outrage du négationnisme, mais aussi contre la tentation du relativisme.
AM : Le président de la République met sur le même plan le «négationnisme», qui consiste à nier l’évidence (la réalité de la Shoah) et se présente comme une anti-histoire, et les approches d’historiens qui remettent en cause certaines interprétations idéologiques, en relativisant ce qui s’est passé en France par rapport à ce qui s’est passé ailleurs en Europe.
Cette confusion entre «négationnisme» et «relativisme» est de nature à indigner les citoyens épris de vérité. Elle illustre une tentative d’imposer une histoire officielle et d’empêcher la libre recherche historique.

A Marseille, les petits voyous ne font plus dans l'amateurisme

Marianne2.fr, Ismaël Mereghetti, le 30.07.2012.

Dimanche 29 juillet, un homme de 25 ans a été abattu en plein jour à la kalachnikov dans une cité marseillaise, avec en toile de fond, le trafic de stupéfiants. Il s'agit du seizième assassinat à Marseille depuis le début de l'année 2012. Ce genre de règlement de compte spectaculaire donne à la ville l'aspect d'une jungle urbaine.

(Un extrait du film Scarface-AP SIPA)
(Un extrait du film Scarface-AP SIPA)
Salim Brahima, 25 ans, a été touché par une rafale de kalachnikov dimanche 29 juillet, un peu avant 17 heures, devant son immeuble de la cité des Lauriers dans le 13e arrondissement. L'homme, d'origine comorienne, n'était pas inconnu des services de police, puisque il aurait déjà été interpellé à dix-sept reprises pour trafic de stupéfiants. Au total, dans la cité phocéenne, une cinquantaine d'homicides ont été commis en l'espace de quatre ans, visant à chaque fois des individus plus ou moins impliqués dans le trafic de drogue. Mais surprise : ces statistiques, bien qu'élevées, ne sont pas exceptionnelles pour le banditisme marseillais et même hexagonal. En revanche, ces crimes sont de plus en plus médiatisés, notamment parce qu'ils ont changé de nature.

On oppose souvent les bandits d'honneur d'antan aux gangs actuels, évoluant quasiment dans une jungle urbaine. Et il y a du vrai dans cette opposition : le banditisme à Marseille vient désormais de cités en voie d'extrême paupérisation, gangrénées par le chômage et où l'économie informelle a pris le pas sur l'économie réelle. Le facteur aggravant, c'est que ces gangs n'ont pas de chefs et qu'il y a autant de gangs que de cités, soit environ 150. De tous côtés, chacun monte son «plan stups» (trafic de stupéfiants) et la lutte pour le territoire est permanente. D'autant que les sommes en jeu se révèlent assez impressionnantes. Selon le journaliste José D’Arrigo, co-auteur d’un livre sur Tony Zampa, l'un des derniers parrains du milieu marseillais, «les autorités estiment qu’un plan stups rapporte de 8.000 à 10.000 euros par jour dans une cité».

Par ailleurs, comme l'explique Xavier Monnier, journaliste qui prépare actuellement un livre sur le milieu marseillais, «les jeunes des cités montent en grade rapidement. En 3 mois vous pouvez passer de simple chauffeur à caïd faisant des go-fast (transports de drogue entre l'Espagne et la France dans de grosses cylindrées) et ayant son propre plan stups. Le roulement est intense et la concurrence rude. Par conséquent, les règlements de compte se multiplient car le business n'est pas structuré.»

Fantasmes

La fracture entre truands à l'ancienne et nouveaux bandits n'est malgré tout pas aussi nette que certains le prétendent. On est loin de l'amateurisme avec les gangs de cité, contrairement à ce que l'on peut entendre ici ou là. En témoigne le mode opératoire du meurtre commis dimanche : certes la kalachnikov a remplacé le traditionnel colt 45, mais le reste semble inchangé. Quelques minutes après l'attaque, la police a retrouvé un fourgon cramé, technique classique du grand banditisme. Pour Xavier Monnier, «les deux mondes — la voyoucratie des cités et la pègre — ne sont pas imperméables et entretiennent de plus en plus de liens. Les différences ne sont pas si flagrantes que cela, d'autant que le banditisme à l'ancienne n'était pas si propre que cela»

A Marseille, le banditisme et les règlements de compte sont très médiatisés. La ville nourrit en effet beaucoup de fantasmes, alimentés par le cinéma ou la télévision, de «Borsalino» avec Belmondo à la «French Connection» en passant par «Plus belle la vie». Pourtant, ces crimes sont loin d'être une spécificité phocéenne. Selon les experts, les règlements de compte sont peu ou prou aussi nombreux qu'en région parisienne, mais sont moins spectatulaires et ce pour plusieurs raisons. Tout d'abord la proximité géographique: à Marseille, les cités se situent à l'intérieur de la ville, et non en banlieue, ce qui augmente le caractère dramatique de l'acte dans la conscience collective. Par ailleurs, en Ile-de-France, le «milieu» est plus installé et structuré, et le contexte de guerre ouverte permanente entre les gangs est moins pregnant. Enfin, l'âge particulièrement bas des victimes à Marseille, souvent la vingtaine, est un facteur capital de la médiatisation.
Ces deux derniers mois un certain nombre d'arrestations de caïds marseillais, auteurs d'homicide, ont été réalisées. C'est le cas de Mohamed, 24 ans, alias «Lamine», suspecté d'un triple meurtre lié aux trafics de drogue en décembre dernier. Selon les autorités phocéennes, ces arrestations pourraient également susciter une vague de violences dans les semaines à venir.

lundi 30 juillet 2012

Ce qu'il y a de bling-bling dans un banal accident de cheville

Le Monde,  le 30.07.2012.

François Fillon se fracture la cheville dans un accident de scooter

L'ancien premier ministre français François Fillon s'est fracturé la cheville dans un accident de scooter dimanche après-midi sur l'île de Capri, en face de Naples, a-t-on appris lundi 30 juillet auprès de son entourage. Ce passionné de rallye automobile était seul sur son deux-roues lorsqu'il en a perdu le contrôle. Il a glissé sur la chaussée en freinant et le scooter en tombant lui a écrasé le pied.

Hamann Ferrari F430M. Fillon, 58 ans, a d'abord été soigné aux urgences de la petite île avant d'être transporté à la clinique romaine Villa Stuart, où il a été opéré. Il était arrivé jeudi à Capri, où il passait le week-end chez le président de Ferrari, Luca di Montezemolo. Ce dernier a pris un hélicoptère lundi pour lui rendre visite à la clinique.

Interrogé par l'AFP, un porte-parole de la Villa Stuart a qualifié l'opération de M. Fillon de "très complexe". "C'était une mauvaise fracture, mais l'opération est un succès", a ajouté Paolo Brandimarte. Son entourage avait indiqué dans un premier temps que la blessure se situait au niveau du pied, avant de préciser par la suite qu'il s'agissait de la cheville. La Villa Stuart est un établissement de réputation internationale où ont été soignés entre autres les footballeurs italien Francesco Totti et français Philippe Mexès.

UN RAPATRIEMENT EN FRANCE DANS LES PROCHAINS JOURS

M. Fillon devrait sortir de la clinique mardi matin. "Pendant une période qui n'est pas encore déterminée, il devra marcher avec des béquilles", a ajouté le porte-parole. "Il sera rapatrié en France dans les prochains jours", a indiqué son entourage.
L'ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy est un candidat déclaré à la présidence de son parti, l'UMP (Union pour un mouvement populaire), et rien ne figure à son agenda politique avant le 19 août, mais la reprise de ses activités pourrait être perturbée par cette blessure. "De toutes les façons, il reprendra sa campagne, on verra à quel moment et dans quelles conditions", a précisé son entourage.
De son côté, interrogé par l'AFP, l'entourage de Jean-François Copé a indiqué que le secrétaire général de l'UMP avait appelé son futur rival pour la présidence du parti et lui avait laissé un message sur son téléphone portable pour lui souhaiter un "prompt rétablissement".