Après le discours de François Hollande, le 22 juillet dernier,
associant «la France» aux crimes de Vichy, la polémique et le débat ont
pris de l'ampleur. Cette fois, c'est l'historien franco-israélien, Alain
Michel, qui revient sur le discours de Hollande. Selon lui, le chef de
l'Etat a commis «sept erreurs» qu'il convient de rappeler.
| (François Hollande, le 22 juillet 2012 - SITTLER-POOL/SIPA) |
Même s’il n’a fait que reprendre la thèse de Jacques Chirac, le
discours de François Hollande du 22 juillet 2012 commémorant la rafle du
Vel’ d’Hiv’ n’a pas fini de faire des vagues. A la critique de
plusieurs personnalités gaullistes et de Jean-Pierre Chevènement, on
peut ajouter celle d’un historien franco-israélien, Alain Michel, auteur
de «Vichy et la Shoah, enquête sur le paradoxe français», préfacé par
Richard Prasquier (ed. CLD), qui pointe dans ce discours les «sept erreurs de François Hollande».
A la différence des gaullistes, l’auteur ne cherche pas à savoir où
se trouvait alors le gouvernement légitime de la France, à Londres ou à
Vichy. Rappelant le fait que les autorités de Londres, pas plus que la
plupart de mouvements résistants, n’ont pas protesté contre ces rafles
(on pourrait en dire autant de Roosevelt et Churchill), il nuance dans
un sens moins accablant le rôle de Vichy.
S’il est vrai que Pétain s’efforça d’épargner les Juifs français, on
peut cependant rappeler que si Vichy n’avait pas, hors de toute
contrainte de l’occupant, instauré dès 1940 un statut des Juifs, les
rafles auraient été bien plus difficiles. Cependant, Alain Michel
rappelle opportunément que la Convention de Genève sur le droit de la
guerre — toujours en vigueur — place ipso facto les forces de polices des pays occupés sous les ordres de l’autorité occupante.
Les sept erreurs de François Hollande, selon l’historien :
1 - François Hollande : Une
directive claire avait été donnée par l'administration de Vichy : «Les
enfants ne doivent pas partir dans les mêmes convois que les parents».
Alain Michel :
La manière dont François Hollande présente les faits (la séparation des
enfants de leurs parents dans les camps du Loiret avant la déportation)
est doublement erronée.
Tout d’abord il ne s’agit pas
d’une directive du gouvernement collaborationniste de Vichy.
L’organisation de la déportation se déroule dans un dialogue et une
coopération entre l’administration policière de la «zone occupée» et les
autorités allemandes, plus précisément les représentants d’Eichmann à
Paris. Il n’y a aucune intervention de Vichy sur cette question.
De plus la décision de déporter les enfants vient des Allemands et la
séparation des parents et des enfants découle de leur besoin de faire
partir les convois alors qu’ils n’ont pas encore l’autorisation de
Berlin d’envoyer les enfants. Pour résumer, la police de la «zone
occupée» applique des directives allemandes.
2 - François Hollande : Je
tiens à rappeler les mots que le Grand rabbin de France Jacob Kaplan
adressa au maréchal Pétain en octobre 1940, après la promulgation de
l'odieux statut des Juifs : «Victimes, écrivait-il, de mesures qui nous
atteignent dans notre dignité d'hommes et dans notre honneur de
Français, nous exprimons notre foi profonde en l'esprit de justice de la
France éternelle…»
AM
: Première précision, Jacob Kaplan n’est pas Grand rabbin de France, il
ne le deviendra qu’en 1954. Mais surtout, la déclaration d’attachement
patriotique de Jacob Kaplan n’a rien à voir avec la rafle de 1942. D’une
part du fait que la Solution finale n’existe pas encore en 1940 et ce
qui préoccupe alors Jacob Kaplan est l’antisémitisme français ; d’autre
part, parce que, sous la pression du gouvernement de Vichy, aucun adulte
français (ou d’origine algérienne) n’a été arrêté lors de la rafle de
juillet 1942, alors que Jacob Kaplan, dans sa déclaration d’amour à la
France, s’exprime au nom des Juifs français et d’eux seuls.
3 - François Hollande : La
vérité, c'est que la police française, sur la base des listes qu'elle
avait elle-même établies, s'est chargée d'arrêter les milliers
d'innocents pris au piège le 16 juillet 1942. C'est que la gendarmerie
française les a escortés jusqu'aux camps d'internement. La vérité, c'est
que pas un soldat allemand, pas un seul, ne fut mobilisé pour
l'ensemble de l'opération. La vérité, c'est que ce crime fut commis en
France, par la France.
AM :
Il y a une confusion dans le fait que la police française de la «zone
occupée» a établi des listes en octobre 1940 sur demande allemande et
non de sa propre initiative comme la phrase semble le
suggérer. Effectivement, les soldats allemands ne seront jamais
mobilisés en France pour arrêter des Juifs. La Gestapo sait bien avant
la rafle qu’elle peut compter sur la police de la zone nord, qui lui
obéit du fait de l’application de la convention de la Haye et de la
convention d’armistice. Plus de 8 000 Juifs ont déjà été arrêtés en 1941
dans la région parisienne et les Allemands se sont toujours servis de
la police française pour ces rafles. Pour résumer, François Hollande
aurait pu dire : «La vérité, c’est que ce crime fut commis en France
par les nazis avec la complicité de la police et de l’administration
française».
4- François Hollande : L'honneur
fut sauvé par les Justes, et au-delà par tous ceux qui surent s'élever
contre la barbarie, par ces héros anonymes qui, ici, cachèrent un voisin
; qui, là, en aidèrent un autre ; qui risquèrent leurs vies pour que
soient épargnées celles des innocents. Par tous ces Français qui ont
permis que survivent les trois quarts des Juifs de France.
AM :
Cette affirmation est incomplète dans la mesure où ce ne sont pas
seulement les Justes et les héros anonymes qui ont sauvé les trois
quarts des Juifs de France, mais aussi l’action et les choix politiques
du gouvernement de Vichy qui, en tentant de protéger les Juifs français
(et en abandonnant à leur sort les Juifs d’origine étrangère), a
considérablement ralenti la machine de destruction allemande (voir les
historiens Léon Poliakov et Raul Hilberg).
5- François Hollande : L'honneur de la France était incarné par le général de Gaulle qui s'était dressé le 18 juin 1940 pour continuer le combat.
AM
: Il ne convient pas, dans une cérémonie consacrée à la persécution des
Juifs, de citer le général de Gaulle qui n’a rien dit et rien fait
pendant la Seconde Guerre mondiale pour encourager les Français à sauver
les Juifs.
6 - François Hollande :
L'honneur de la France était défendu par la Résistance, cette armée des
ombres qui ne se résigna pas à la honte et à la défaite.
AM
: De même, la Résistance en tant qu’organisme n’a rien fait et rien dit
pour sauver les Juifs ou encourager à les sauver, à l’exception de
Témoignage chrétien et des Mouvements de résistance juifs (communistes
et communautaires). Certes des résistants, en tant qu’individus, ont
sauvé des Juifs, mais jamais sur instruction de leurs mouvements.
7- François Hollande : L'enjeu
est de lutter sans relâche contre toutes les formes de falsification de
l'Histoire. Non seulement contre l'outrage du négationnisme, mais aussi
contre la tentation du relativisme.
AM : Le président de la République met sur le même plan le «négationnisme»,
qui consiste à nier l’évidence (la réalité de la Shoah) et se présente
comme une anti-histoire, et les approches d’historiens qui remettent en
cause certaines interprétations idéologiques, en relativisant ce qui
s’est passé en France par rapport à ce qui s’est passé ailleurs en
Europe.
Cette confusion entre «négationnisme» et «relativisme» est
de nature à indigner les citoyens épris de vérité. Elle illustre une
tentative d’imposer une histoire officielle et d’empêcher la libre
recherche historique.
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