Les auteurs de perles ne sont pas condamnés à une mauvaise note. «Certains ont des copies correctes malgré un dérapage», assure une correctrice charentaise. Ces perles lui arrachent souvent un sourire. «Même si parfois on en vient à se demander ce que nos propres élèves ont bien pu écrire», sourit-elle. L'agacement peut survenir, parfois aussi. «Hier,
c'était très bien parti. J'ai commencé avec de très bonnes copies.
Puis, j'ai eu une série d'une dizaine de copies remplies d'énormités.
Là, ça agace.»
Ce sont des «perles», des vraies. De la
légèreté qui fait sourire souvent, en fera bondir d'autres. Ces perles,
ce sont celles qu'un correcteur du baccalauréat pour l'académie de
Poitiers a trouvées dans ses copies du cru 2012. Section bac ES
(économique et social). Les sujets étaient: «Peut-il exister des désirs naturels» et «Travailler, est-ce vraiment utile?».
Voici quelques monuments qui ne resteront pas gravés dans l'histoire de la philo. Orthographe originale en prime.
Entre Béru et Van Damme.
«Pour être heureux, l'homme doit aller en Laponie car là-bas, la nature
est encore intacte et ses désirs ne sont donc pas influencés par les
autres (pour Épicure, l'homme doit tendre vers l'aponie = la paix du
corps et vers l'ataraxie = la paix de l'esprit.»
A préféré Guaino à Rousseau. «Les
désirs naturels varient. Par exemple, pour une famille vivant en
Afrique, les désirs naturels seront de dormir et de manger car l'Afrique
vit encore de manière sauvage. Mais pour un Français bien plus évolué,
ce sera d'avoir une voiture, une machine à laver et une très grande
garde-robe.»
Orthographe en transe. «Le désir est transe sans dent par rapport au corps.»
Le désir au-dessus de l'amitié.
«Par exemple, j'ai vécu une expérience qui illustre très bien le sujet.
Ma meilleure amie sortait avec un garçon très mignon qui m'a fait des
avances.» Suit une demi-page sur le «cocufiage», «cocufiage» issu d'un désir naturel puisque impulsé par le corps!
Bien fait pour Rousseau! «Selon
Rousseau, il vaut mieux rêver ses désirs plutôt que les satisfaire.
C'est pour cela qu'il a toujours vécu seul et malheureux.»
Rebelle. Conclusion d'une copie d'une page et demie:
«Là où l'élève philologue aurait mis en opposition les définitions trop
bien apprises, de préférence avec la racine grecque ou latine, du
désir, là où l'élève philosophe se serait perdu en disgressions pour
expliciter les notions, ma personne a préféré faire preuve de concision,
toujours dans un souci de vérité.»
L'homme est un animal me dit-elle. «Le
désir est exprimé par un langage. Les hommes utilisent des mots pour
exprimer leur désir et les animaux utilisent des cris. Sauf lorsque des
êtres ont des relations sexuelles dans le but d'avoir du plaisir et non
dans le but de faire des enfants, ils utilisent des cris car l'homme est
considéré alors comme animal.»
Tanguy en prendra de la graine.
«Il faut travailler car on ne peut pas vive éternellement au crochet
de ces parents. Au moyen ages, un boufon pas drôle par exemple n'avais
pas ça place au chateau par temps de famines.»
Remix de Descartes. «Descartes avec le cogito, soit le "je pence donc je suis" nous montre que si je pence être utile je le suis.»
A étudié Boutin plutôt qu'Épicure. «Le
désir d'enfant pour une femme est naturel, donner la vie est dans
l'ordre des choses, c'est instinctif d'avoir une progéniture. Les femmes
qui n'en veulent pas, ou pire qui choississent l'abominable assassinat
en avortant, sont donc des êtres pervertis.»
Et pan sur les profs! «La
meilleure façon de juger de l'utilité d'un travail se mesure aux
résultats. Ainsi je pourrai juger de l'utilité de mes professeurs en
fonction des résultats que j'obtiendrai au bacalauréat.»
Et pan sur la correctrice. «Quant à vous correcteur, vous seriez plus utile en aidant mon père à construire une maison qu'à corriger ce devoir...»
Jésus reviens, Jésus reviens.
«La preuve que le travail n'est pas utile, c'est que Jésus christ n'a
jamais travaillé. Il a voyagé de pays en pays pour répendre l'amour mais
n'a jamais travaillé. Or personne n'a été plus utile que lui, personne
ne le constestera.»
Sans commentaire. «Certains ne trouvent pas que le travail soit utile, d'ailleurs ils se suicident, comme à France Telecom.»
Du travail pour des mini-moi.
«Grâce à son travail, l'individu aura un salaire et pourra ainsi
sortir, s'amuser, faire de nouvelles rencontres, trouver l'âme soeur et
qui sait, peut être faire apparaître d'autres nouveaux individus issus
de lui-même.»
Salauds de chômeurs! «Si le travail
rend utile, alors pourquoi tant de gens ne s'en rendent pas compte et
préfèrent profiter du système en prenant l'argent des autres sans
travailler (je parle ici du chômage)?»
Salauds d'intellos! «Les
scientifiques, les artistes et les philosophes sont des hommes dont
l'utilité demeurent mentale et pas autrement, et encore pas pour tout le
monde.
Fallait oser. «On constate que tous dans
la société ne travaillent pas pour être utiles. Certains travaillent
aussi pour leur plaisir. Les prostituées par exemple joignent l'utile à
l'agréable...»
Récit La défaite
face aux Suédois, mardi, a entraîné une altercation dans le vestiaire
tricolore. Laurent Blanc a tenté de déminer avant le quart, samedi.
Par GRÉGORY SCHNEIDER Envoyé spécial à Kiev (Ukraine)
Mardi soir, dans un couloir du Stade
olympique de Kiev, trois bons quarts d’heure après la soupe (0-2)
tricolore face à la sélection suédoise et la qualification paradoxale
pour le quart de samedi devant l’Espagne : l’attaquant Olivier Giroud,
les neuf dernières minutes du match au compteur, vient musarder devant
la presse. «J’espère au moins que ça nous servira de leçon.
L’Espagne, ça sera une autre paire de manches. Il y avait de la colère
dans le vestiaire, mais il faut essayer de dire les choses plus
calmement, et de manière plus réfléchie.»
L’attitude du très probable futur Gunner interpelle. A l’échelle du
vestiaire tricolore, Giroud et ses 8 sélections ne pèsent rien : une
aimable curiosité, aussi exotique que son club de Montpellier aux yeux
de l’élite mondialisée - Londres, Milan, Munich, Madrid, Manchester -
qui fait l’ordinaire du groupe tricolore. A cet instant, l’attaquant se
sent pourtant autorisé à porter un jugement de valeur sur ce que
racontent des équipiers autrement gradés : un peu étranger, un peu
surpris aussi par cette brusque plongée chez les grands fauves.
Furie. L’après-match mouvementé des Français n’a en
effet pas exactement concerné des supplétifs : Karim Benzema, Franck
Ribéry et Samir Nasri sont dans le coup. Au retour du terrain, le
premier arrive dans le vestiaire comme une furie, fustige le manque
d’investissement, explique qu’il est dégoûté par ce qu’il a sous les
yeux depuis la veille. Ribéry vient au soutien. Au moins un des
participants mis en cause se rebiffe, le ton monte.
Ce que l’on sait : Nasri faisait partie des joueurs visés par Benzema
et Ribéry. Quelques minutes plus tard, devant les journalistes,
l’attaquant madrilène rhabillait son compagnon de la promo 1987 pour
longtemps. «On n’a pas été bon, personne : pas de vitesse, pas
d’espace. Je ne sais pas pourquoi, mais on est tombé dans un jeu qui
n’est pas le nôtre. On a beaucoup trop gardé la balle.» Samir, si tu m’entends… Puis : «On
peut battre l’Espagne, mais il faudra avoir tous le même objectif :
gagner. Il faudra aussi avoir la rage, partir pour gagner une guerre.» Et
re-Samir, victime d’un coup en première période contre les Suédois et
qui parut longtemps s’en plaindre tout en continuant à jouer malgré des
appuis bizarres.
Que Benzema en ait eu conscience ou non, les implications de ses
critiques touchent le staff et le sélectionneur, Laurent Blanc : le
blanc-seing du coach à Nasri - équivalent à un blanc-seing au talent,
selon le coach - est du même coup remis en cause. La barque de Blanc
s’est d’ailleurs chargée depuis quarante-huit heures : la titularisation
de Philippe Mexès devant la Suède (et sa suspension afférente contre
l’Espagne : le coach aurait pu choisir de le préserver, la qualification
pour les quarts étant probable) et celle d’un Hatem Ben Arfa largué ne
rentrent assurément pas dans «les choix toujours gagnants du coach» dont parlait samedi le défenseur Gaël Clichy.
«Démons». Blanc n’a eu d’autre alternative, hier, que de monter au tas sur l’histoire du clash de la veille à Kiev. «Ça
a toujours existé, c’est souvent ça quand on perd. Oui, c’était chaud.
Les joueurs concernés ont eu besoin d’une bonne douche froide pour
revenir à température. Ce coup-ci, on n’avait pas les cryovestes [vestes
réfrigérantes, ndlr].» Une cartouche pour Benzema et Ribéry : «Une réaction, de l’action, de l’électricité… On en aura aussi besoin contre l’Espagne, mais à bon escient.» Une pour Nasri : «Il
me faut des joueurs qui jouent simplement, à l’espagnole. Eux, ils font
ça les yeux fermés. Ça s’appelle l’intelligence de jeu, et c’est une
qualité de plus en plus rare chez un footballeur. Ce serait plus
efficace d’avoir ce genre de joueurs plutôt que ceux qui font des
exploits individuels.»
Juste après Blanc, le milieu Florent Malouda, dont l’aptitude à faire
passer des messages en finesse est notoire, s’est dévoué pour ripoliner
un peu la statue chancelante du joueur de Manchester City. «Nasri ?
Sa façon de jouer au foot n’a pas changé du jour au lendemain, et comme
tout le monde était content après l’Angleterre… Disons qu’il y a un
équilibre à trouver entre les performances personnelles et l’objectif
collectif, que cet équilibre est fragile et que lors de matchs comme
celui de la Suède, ça bascule vite, tu es immédiatement en danger.
Après, en parler, c’est bien. Les corriger, c’est mieux.»
Puis : «La veille de la Suède, le coach a arrêté l’entraînement
en plein milieu pour nous expliquer qu’on était nonchalants. On passait
par Kiev, il y avait un petit match à disputer en passant… Ce n’est pas
ça, la compétition. On n’est pas resté invaincu durant 23 matchs par
hasard, on a redonné espoir aux gens. A Kiev, j’ai eu l’impression de
retrouver des démons. Je vous parle d’une attitude, de ce que dégage un
mec, de ce qu’il apporte à l’équipe. Avec le même état d’esprit que la
Suède mardi, on aurait peut-être perdu. Mais personne n’aurait eu le
sentiment de lâcher le match.» Mardi, à la veille du deuxième
anniversaire de la grève du bus, les Bleus ont fait leur révolution. Ou
ils ont seulement essayé. On verra samedi
Le comportement désinvolte, voire grossier,
du milieu de terrain et de l’attaquant tricolores avant et après la
défaite face à l’Espagne, samedi, font resurgir les fantômes de Knysna.
Par GRÉGORY SCHNEIDER (à Donetsk)
Samedi soir au cœur de la Donbass Arena de
Donetsk, une petite heure après la qualification logique de la Roja
espagnole pour les demi-finales de l’Euro au détriment des Bleus (2-0).
Rentré en cours de jeu, Samir Nasri passe sans s’arrêter en zone mixte,
l’espace dévolu aux échanges entre les joueurs et la presse. Juste avant
de monter dans le car, il fait demi-tour, passe sous une barrière et
retourne dans le vestiaire.
Il y restera une dizaine de minutes. Pendant ce temps, Alou Diarra,
Karim Benzema, Hugo Lloris ou Franck Ribéry investissent l’espace et
font face dignement : «On est tombé devant ce qui se fait de mieux
en Europe», «les Espagnols sont plus matures que nous dans le jeu, mais
bon, il leur a fallu six ans», «on leur a laissé le ballon exprès». Nasri revient, avec l’intention manifeste de ne pas répondre à la moindre question. Un journaliste de l’AFP insiste. Nasri : «Vous cherchez toujours la merde. Vous cherchez des histoires.» Le type : «C’est ça, casse-toi.» Nasri : «Va
te faire enculer. Va niquer ta mère, sale fils de pute. Tu veux qu’on
s’explique ? Allez, comme ça, vous pourrez continuer à dire que je suis
malpoli…» Le type recule et se fond dans la masse.
Nasri s’éloigne : dans le car des Bleus, il répétera à un membre du
staff son intention de démolir le gars. L’histoire est terminée. Elle
avait commencé bien plus tôt, deux heures avant le coup d’envoi, lors de
la reconnaissance du terrain par les joueurs français. Seuls les
remplaçants l’ont effectuée samedi. Une bonne moitié d’entre eux donnent
alors l’impression de déambuler dans une kermesse battant son plein. Le
milieu Blaise Matuidi fait des photos avec sa famille venue le
rejoindre au bord de la rambarde, l’attaquant Jérémy Ménez déboule en
claquettes et équipement MP3 avant d’aller se prélasser sur un banc de
touche…
Cirque. Quand il voit l’ailier Hatem Ben Arfa
entreprendre carrément une conversation - elle durera plus d’une
demi-heure - avec son agent assis en bas de la tribune, le directeur
administratif des Bleus, Marino Faccioli, devient livide. C’est le grand
cirque. En rupture de ban avec une partie du groupe depuis mardi (Libération de jeudi),
Nasri a une discussion animée avec l’entraîneur adjoint, Alain
Boghossian. On apprendra plus tard que le joueur demande alors des
explications sur sa non-titularisation, la première dans cet Euro.
Quelques minutes après, Boghossian dira à un proche : «C’est la merde.»
Les remplaçants rentrent au vestiaire en ordre dispersé. Ils
reviennent pour l’échauffement une heure plus tard, cette fois
accompagnée des titulaires. Les trois derniers à rentrer sur le pré :
Samir Nasri, Jérémy Ménez et le petit Marvin Martin, qui s’entraîneront -
si l’on peut dire - ensemble. Ce que font les deux premiers ne
ressemble à rien. Fous rires, pitreries… dont celle-là, que l’on doit au
Parisien : il court vers le ballon en mouvement et essaie de
se stabiliser à pieds joints sur la sphère tout en effectuant un salut
militaire.
Il réitérera cette figure, se tordant même légèrement la cheville une
fois. On n’y comprend d’abord rien : une trentaine de caméras braquées,
mille fois plus de smartphones susceptibles d’enregistrer la scène… On a
pigé d’un coup, quand les deux gars toujours hilares se lancent dans
une séance de frappes pleine puissance à 20 mètres de leurs coéquipiers
autrement concentrés : pour avoir mal pris leur mise sur le banc, Nasri
et Ménez s’offrent alors une petite provocation en mondovision.
«Vaffanculo». Le staff technique ne leur en tiendra pas rigueur : les deux joueurs rentreront à la 64e minute,
au plus fort d’un combat alors légèrement dominé par des Bleus limités
mais courageux, où Ribéry a une fois de plus tenté d’emmener tout le
monde. Nasri patrouilla devant la défense tricolore, s’acquittant
correctement de sa mission. Positionné sur l’aile droite, Ménez est en
revanche passé à côté ; pas un dribble réussi, un agacement qui lui
valut un carton jaune pour un «vaffanculo» lancé à l’arbitre
italien et surtout ce geste invraisemblable envers son capitaine, Hugo
Lloris, qui lui demandait de suivre son adversaire direct : paume vers
le bas et le pouce qui se rabat sur les autres doigts joints, «ferme ta bouche» dans toutes les langues du monde.
En souffrance sur le plan du jeu, les Bleus auront fait énormément
d’efforts lors de cet Euro, sur et en dehors du terrain, pour éloigner
tant que faire se peut l’ombre du bus de Knysna. Samedi, à Donetsk,
Ménez et Nasri auront tout tenté pour les y replonger.
Interview par Andrès Allemand et Olivier Bot, le 15.05.2012
Invité hier à Genève par une banque privée
pour une conférence, Emmanuel Todd, l’anthropologue et historien
français spécialiste des liens entre structures familiales et idéologie,
a accordé un entretien à la Tribune de Genève.
L'anthropologue et historien français Emmanuel Todd
Image: Steeve Iuncker-Gomez
Dans
« Après la démocratie », vous avez analysé l’élection de Nicolas
Sarkozy comme un symptôme des maux de la société française. Que dire de
celle de François Hollande, investi hier?Cette élection est très importante. On a dit que c’était un référendum
pro ou anti Sarkozy. C’était de fait un référendum sur l’identité
nationale avec cette question: Qu’est-ce que la France ? La France
est-elle encore celle de l’idéal de 1789 ou se définit-elle
aujourd’hui, dans un espace mondialisé, sur des critères ethniques ? A
mes yeux, Nicolas Sarkozy qui a fait une campagne à l’extrême droite,
dans ce que j’appelle une pédagogie du mal. Il a été le candidat d’une
pathologie, d’une déviation de ce qu’est la tradition nationale porteuse
d’universalité et d’égalité. François Hollande a fait sourire en se
déclarant un président normal. Il était en fait celui de la normalité
nationale. Et il a d’ailleurs fait campagne sur ces thèmes. Il y a une
illusion dans la démocratie. Les gens pensent qu’ils ont choisi un
homme, mais en réalité les Français ont dit ce qu’ils étaient. Un
peuple qui vote, dit comment il se juge lui-même. Le résultat a été
tangent. Mais les grandes décisions historiques ne se prennent pas à une
large majorité.
Pensez-vous que le couple franco-allemand peut rester le pilier de l’Union ?
La réconciliation franco-allemande après la guerre, il fallait la faire.
Mais, se réconcilier, ce n’est pas décider qu’on est pareil. L’histoire
de l’Europe, c’est ça. Au départ, c’est un projet construit sur un
modèle franco-compatible, avec des nations à égalité de voix, quelle que
soi leur taille ou leur puissance. Avec la mise en hiérarchie des pays
membres avec l’Allemagne au sommet, la France en brillant second et les
pays latins en queue de liste, on est passé à un modèle plus
hiérarchique, à une conception plus allemande, du point de vue des
rapports entre structures familiales et idéologies. Mais l’Allemagne
n’a pas de véritable aspiration à la domination. Le problème de ce type
de société construit sur le modèle autoritaire, c’est que quand il n’y a
plus personne au-dessus d’eux, cela peut déraper. Or, l’Allemagne
c’est largement émancipée des Etats-Unis. Même Brzezinski pose la
question d’une tentation, d’un retour d’une politique bismarckienne de
puissance indépendante, avec les accords stratégiques sur l’énergie avec
la Russie, par exemple. Il y a des signes qui montrent qu’elle se
comporte comme une grande puissance maintenant. Il n’y a pas que les
diktats à la Grèce. En revanche, les Japonais, qui ont aussi une
structure autoritaire, ne veulent plus être en situation de domination
et ont fait le choix d’être le petit frère des Etats-Unis.
Vous
faites le constat d’un échec de la monnaie unique. L’Allemagne menace
aujourd’hui la Grèce d’une sortie de l’euro. Cela signifie quoi pour
vous ?
D’abord, il faut savoir que si l’euro s’effondre, c’est
l’Allemagne qui sera le pays le plus touché parce qu’il est le pays le
plus exportateur. En 1929, ce sont les Etats-Unis et l’Allemagne qui
ont souffert le plus du krach boursier parce que ces deux pays étaient
les deux plus grandes puissances industrielles de l’époque. Les
Allemands ont parfaitement compris qu’avec un retour aux monnaies
nationales, tout le monde va dévaluer autour d’eux pour se protéger des
exportations allemandes. Et l’Allemagne retrouve le mark et est
étranglée. C’est pour cela que les dirigeants allemands vont toujours
plus loin dans la menace qu’ils ne le peuvent. La réalité c’est que les
gens qui sont vraiment traumatisés par la disparition de l’euro, ce
sont les dirigeants allemands. En revanche, les Grecs et les Français
veulent rester dans l’euro pour des raisons plus irrationnelles. Parce
qu’il y a un côté magique à la monnaie, parce qu’ils n’y comprennent
rien. Ils ne se rendent pas compte que la fin de la monnaie unique leur
ferait beaucoup de bien.
Vous dénoncez une sorte de complot de
l’oligarchie financière et mondialiste contre la démocratie. Faites
vous du Davos du Forum mondial ou de la Genève de l’OMC, des capitales
de ce que vous détestez ?
D’abord Davos, ça n’a pas beaucoup
d’importance. Quant à Genève, ce n’est pas seulement l’OMC, c’est aussi
le siège de l’Organisation internationale du travail et de nombreuses
institutions internationales. . L’OMC , ce n’est pas le problème. Si on
passe au protectionnisme régionalisé, il faudra juste virer Pascal Lamy.
Le problème, c’est le libre-échangisme actuel de l’OMC. Quant à
Genève, c’est une grande ville francophone qui a un tel rôle
international. Genève est une vraie chance pour la France. Si la France
veut se suicider elle n’a qu’à critiquer Genève. Ou Bruxelles. La
France doit immensément plus qu’elle ne le croit à ces deux grandes
villes francophones qui échappent à l’influence de Paris. Car sans
elles, avec son centralisme, la France serait morte depuis longtemps.
(TDG)
Si la stratégie du conseiller de Nicolas Sarkozy a permis à
Jean-François Copé ou Lionel Luca de conserver leurs sièges, elle n'a
pas empêché la déroute de Claude Guéant, de Nadine Morano, ainsi que de
nombreux députés de la droite populaire. Ce scrutin va relancer le débat
«identitaire» à droite.
(Patrick Buisson - IBO/SIPA)
Ce sera « Le » débat à droite : l’ultradroitisation impulsée par
Patrick Buisson, le conseiller le plus influent de Nicolas Sarkozy et de
…Jean François Copé a-t-il permis à la droite, et à l’ancien président
de limiter la casse, ou au contraire l’a-t-elle favorisée ? Les
résultats du second tour des législatives prêteront eux aussi à
interprétations contradictoires, puisque certains élus parmi les plus
droitiers, tels Eric Ciotti, Lionel Luca ou Philippe Meunier on été
largement réélus, mais on constatera aussi, ou plutôt d’abord, que les
députés de la droite dite populaire se sont pris une sévère ratatouille,
de même que certaines « grosses légumes », qui comme Claude Guéant ou
Nadine Morano avaient été le plus loin dans un partage des valeurs
communes avec le FN. Idem avec le député sortant et sorti de Loire
Atlantique Philippe Boennec qui avait sollicité et obtenu le soutien de
la candidate frontiste entre les deux tours. L’électorat centriste en a
pris ombrage qui a fait largement gagner son adversaire socialiste !
Ce basculement d’une partie du centre à gauche se retrouve dans de
nombreux cas où l’élu UMP avait fait la courte échelle sémantique ou
pratique à l’extrême droite. Ainsi les députés comme Brigitte Barèges
(Tarn et Garonne) ou Jean-Paul Garraud (Gironde) qui avaient été très
loin dans la stratégie de la carpette ne s’en sont pas relevés. De même
que d’autres élus de la droite populaire comme Jacqueline Irles
(Pyrénées), Richard Mallie (Bouches du Rhône) Daniel Mach ( Pyrénées
Orientales), Remiller Jacques (Isère) qui ne se sont pas sauvés en dépit
de leur droitisation. Sans parler de Christian Vanneste (Nord) membre
lui aussi de ce courant qui lui s’est fait expulser dès le premier tour
par un jeune UMP, Gérald Darmanin, beaucoup moins caricatural et plus
modéré, qui lui l’a emporté au second tour contre un socialiste. On
comprend mieux pourquoi Thierry Mariani, principal animateur de cette
« droite populaire » a préféré quitter le Vaucluse et se présenter
auprès des Français de l’étranger (Russie, Iran, Océanie, Asie etc…) !
Notons enfin les défaites sans appel de ceux qui chacun et chacune à
leur manière avaient aussi mis en pratique « la stratégie Buissonière ».
A commencer par le jeune Guillaume Peltier qui en dépit de son abattage
personnel n’a pu éviter de se faire étriller en une terre modérée
(l’Indre et Loire). Mais les défaites de Claude Guéant, qui avait été
félicité par Marine Le Pen pour son apport ministériel aux thèses
frontistes et de Nadine Morano qui avait dragué sans vergogne les
électeurs frontistes en se vautrant allègrement dans les « valeurs
communes », tous ces échecs serviront non pas seulement de sujets de
réflexion à l’UMP, mais de bases d’affrontement. Car de l’autre côté,
l’ont emporté des personnalités comme Xavier Bertrand et Nathalie
Kosciusko Morizet qui avaient été mis sur la liste noire par le FN ! Se
coucher ou résister, il faudra choisir…
Malgré sa couverture mal dégrossie -il y aurait tant à dire sur ces livres de gare- le livre d'Antoine Peillon est une "mine", ou selon: la démonstration que 600 milliards d'euros quittent régulièrement le territoire, en toute légalité, ou disons: selon les règles, vers la Suisse et d'autres destinations prestigieuses, qui en ont fait leur commerce.
En 2008,Yoël Zaoui,alors
codirecteur de Goldman Sachs en Europe, était élu banquierde l'année,
aux "Français of the Year Awards"à Londres. Il a démissionné le mois
dernier, après plusieurs rétrogradations. | AFP/LEON NEAL
CONTENT DE LUI, de son sort, de son employeur, Yoël Zaoui affirmait sans broncher
que tout allait bien dans le meilleur des mondes. C'était en octobre
2008, la clameur de la crise financière semblait bien éloignée de la
salle de réunion glacée de Goldman Sachs International à Londres où le Français, à l'époque codirecteur de la banque d'investissement en Europe, nous avait longuement reçu dans le cadre d'une enquête du Monde sur la banque la plus puissante de la planète.
Trois ans et demi plus tard, le petit prince de cette finance
impitoyable est tombé de son piédestal. Après vingt-quatre ans de bons
et loyaux services
à Goldman Sachs, celui qui avait obtenu le statut d'associé en 1998
avant d'être désigné au saint des saints de la banque d'affaires - le management committee (comité de gestion) - a démissionné début avril, à 51 ans. Le diplômé de HEC et de l'université Stanford aux Etats-Unis, premier Européen à faire
partie du comité de gestion de GS, avait été rétrogradé un an
auparavant puis privé en mars 2012 de son strapontin au conseil
d'administration de la filiale européenne. Goldman finit toujours par
brûler ceux qu'elle a portés au pinacle.
L'histoire - et celle des entreprises
n'y échappe pas - a souvent de mordantes ironies. En même temps que la
banque avait annoncé le 14 avril le doublement de ses bénéfices, au-delà
de toute attente, on apprenait que 70 associés sur 400, les locomotives
du business, avaient quitté l'établissement au cours des dix-huit
derniers mois.
A première vue, cette hémorragie de banquiers chevronnés aurait dû avoir un effet psychologique déplorable. Il n'en est rien. Car ces départs sont inhérents à la culture d'entreprise exceptionnelle de Goldman Sachs pour laquelle, à rester
trop longtemps à leur poste, les banquiers s'engourdissent, se reposent
sur leurs lauriers et commettent des erreurs. Financièrement
indépendants après avoir
trimé dur et bénéficié pendant huit ans en moyenne de ce statut
privilégié, les ex-associés de la firme pourront enfin réaliser leurs
ambitions personnelles. La relève est assurée par la pléthore de
nouveaux "partenaires" issus du rang tous les deux ans au terme d'une
compétition implacable. Ce leitmotiv, le directeur financier, David
Viniar, le répète à l'envi : "C'est une progression naturelle. Notre banc de réserve est plein à ras bord pour nous permettre de continuer à faire des affaires."
Mais au fait, quelles affaires ? L'organisation américaine
s'apparente à un supermarché de l'argent offrant toute la gamme des
services financiers : des émissions d'actions ou d'obligations aux
fusions-acquisitions, en passant par le trading sur les devises, matières premières ou taux ainsi que la gestion d'actifs ou de hedge funds. La matière grise de Goldman Sachs ne s'adresse pas aux particuliers mais au big business
et aux gouvernements. La banque agit non seulement pour le compte de sa
clientèle, mais également pour le sien en utilisant ses propres
capitaux.
Depuis la crise de 2008 dont il est sorti grand gagnant, le groupe n'a cessé d'engranger succès sur succès. Mais le monde a changé. Depuis 2010, Goldman Sachs travaille en permanence sous les projecteurs des médias. Si la banque continue de maintenir
sa position de leader sur le front de la finance, son image s'est
considérablement ternie. De la crise des crédits à risque subprimes au
maquillage des comptes grecs, des paris contre les clients au réseau
d'influence politique tentaculaire... elle ne sait plus où donner
de la tête face aux attaques de la presse qui entachent sa réputation.
Autrefois synonyme d'excellence, l'étiquette de Goldman est désormais
parfois lourde à porter.
Malgré ces aléas, la dévotion au secret reste intacte. Les anciens
collègues de Yoël Zaoui ont été atterrés devant son autoglorification
dans la presse après son départ. Ils attendaient que le démissionnaire
quitte le 133 Fleet Street sur la pointe des pieds. Mais, s'il s'est fait mousser
dans les médias, le Français n'a rien révélé de ce qui se passait
vraiment à l'intérieur de la forteresse, au sein de l'état-major,
protégé comme les délibérations de la Curie romaine. De la pure langue
de bois sur l'essentiel, en particulier les sanglantes batailles de pouvoir
pires que du temps des Borgia. La banque ne fut que rarement cette
institution des palmarès et des médailles olympiques hors du tumulte.
Cinq PDG se sont succédé en dix ans et nombreux furent les roitelets
poignardés.
Au siège new-yorkais de la banque,
comme dans ses autres bureaux à travers le monde, le silence est d'or.
Seuls quelques "repentis" osent s'exprimer sur les conditions de
travail des employés. | FRED R CONRAD/NYT-REDUX-REA / FRED R CONRAD/The
New York Times
CAR, EN DÉPIT DE SA COTATION BOURSIÈRE,
l'établissement new-yorkais fonctionne un peu comme une
franc-maçonnerie. Les fils et filles de la Lumière, imprégnés de
l'importance de leur mission, poursuivraient le même rêve motus et
bouche cousue : s'enrichir en édifiant la cité financière idéale. Alors que, à Manhattan ou dans le West End
londonien, le succès des banques s'affiche jusque dans les boyaux du
métro sur des panneaux racoleurs, Goldman, elle, ne fait jamais de
publicité. Son nom ne figure pas à l'entrée de son QG ou de ses filiales
à l'étranger.
En termes de transparence, le groupe se borne à vanter son rôle dans les grandes opérations financières, à publier ses résultats ou les études de ses analystes stars, mais ne dit jamais rien sur son coeur de métier, le trading.
Or ces paris sur les matières premières, les devises, les obligations
ou les actions rapportent le gros des bénéfices. Les hiérarques de
Goldman préfèrent se taire, quitte à encourager
la théorie du complot, le classique affrontement entre le Bien et le
Mal, comme s'il existait un plan caché d'une puissance diabolique qui
entend dominer le monde, ce qui n'est évidemment pas le cas.
Aujourd'hui, cette enseigne orgueilleuse - vaniteuse, disent même ses
détracteurs - est en train de connaître le sort qu'elle a jusqu'à
présent toujours su éviter : rentrer dans le rang, en devenant une banque banale. Une perspective qui fait trembler la noble maison fondée en 1869 par un immigré allemand, Marcus Goldman. Si la relative déchéance de Goldman Sachs fait si mal, c'est parce que l'on y tombe de haut, et même de très haut.
Embarquons dans un petit train fantôme, un peu à la manière des
circuits organisés par les studios d'Hollywood dans leurs murs, pour parcourir cet univers aussi fantasmagorique que la face cachée de la Lune. L'excursion débute avec l'entretien de recrutement. En Europe,
l'an dernier, la société a reçu 14 000 demandes d'embauche venues de
partout dans le monde pour 300 postes offerts dans son programme
d'initiation de deux ans à New York. C'est alors un véritable parcours
du combattant qui commence pour la crème de la crème. Les candidats
doivent en effet se plier
au petit jeu d'une vingtaine d'entretiens rondement menés par la
direction. Les diplômés venus de tous les horizons académiques sont
interrogés sans relâche sur tout et n'importe quoi.
"A l'inverse de ses rivales, l'entreprise ne débauche jamais des équipes entières pour renforcer sa puissance. Le recrutement individuel est la norme. Goldman aime prendre les gens quand ils sont jeunes, frais et malléables, et leur inculquer la manière de travailler maison", nous confie l'expert de Wall Street William Cohan, auteur du best-seller Money and Power, How Goldman Sachs Came to Rule the World.
La banque se méfie de ceux qui sont nés avec une cuillère en argent
dans la bouche. Elle préfère des rejetons des classes populaires ou
moyennes pressés de se faire une place au soleil. Ceux qui sont motivés par la faim, comme le disait le légendaire Ivan Boesky, l'escroc de Wall Street au coeur d'un énorme scandale de délit d'initiés en 1986.
Les nouveaux venus doivent se sentir
tout de suite de plain-pied avec la culture du lieu. Les sélectionnés -
la tête plutôt bien faite que bien pleine - ne sont pas seulement
censés être les plus intelligents. L'employeur privilégie aussi la
capacité à diriger, la concentration au travail et le goût du sport. Les disciplines collectives tels l'aviron, le rugby, le basket
ou le foot américain sont très appréciées parce qu'elles allient
entraînement acharné et esprit de clan. Les postulants ont tout pour eux
: l'ambition, les diplômes, le style direct et surtout l'envie de devenir très riche. Les futurs Goldman boys and girls sont prêts à jaillir des starting-blocks, foncer avec la ferme conviction de gagner et le sang-froid nécessaire pour y parvenir.
Lloyd Blankfein et Gary Cohn, respectivement PDG et président de Goldman Sachs. | Bloomberg via Getty Images
Recrutée en 2000 au terme de seize entretiens pendant neuf mois dans
un département de création de produits financiers ultrasophistiqués
appelés "dérivés de crédit", Nomi Prins
se souvient de son premier jour au siège new-yorkais, austère tour de
béton à l'architecture banale qui accueillait alors le siège de Goldman
Sachs Inc. "La direction des relations humaines vous remet une
littérature pesant une tonne concernant la firme et sa culture. On vous
répète sans cesse que Goldman est exceptionnel, que vous avez une chance inouïe de travailler dans ce royaume de l'excellence." Les nouveaux venus éprouvent une sorte de vertige devant ces professionnels qui casent dans le moindre de leurs propos le mot "meilleur".
Une autre surprise attendait Nomi Prins, qui avait travaillé dans une
banque où les stars étaient légion : chez Goldman, le travail en équipe
est la règle dans les salles de marché comme au cours des incessantes
réunions. Il est mal vu de se mettre en évidence. L'égocentrisme est banni. Divas flamboyantes et golden boys cocaïnomanes, s'abstenir ! Dans les mémos, obligatoirement brefs, le "nous" est de rigueur, le "je" peut être utilisé uniquement pour expliquer une erreur ou faire son mea culpa, ce qui n'arrive pas souvent. Même au plus haut de l'état-major, il n'est jamais bien vu de jouer perso. "Il n'y a pas de place chez nous pour ceux qui font passer leurs intérêts avant ceux de l'entreprise et ceux des clients", proclame le septième des quatorze principes qui guident la firme.
PAS DE VEDETTES DONC, mais en permanence des tas de gens priés de prendre la porte. Une fois par an, chacun est jugé "à 360 degrés" par une douzaine de personnes, pairs, supérieurs et subalternes. Et l'évalué est obligé de noter
sa propre prestation, sorte d'autocritique semi-publique... teintée de
stalinisme. Comme en statistique descriptive, les banquiers sont divisés
en "quartiles" selon leurs performances. Seuls ceux qui sont versés
dans le premier quartile - Q1 en jargon - peuvent espérer atteindre
le statut d'associé. Les perdants sont licenciés sans vergogne lors des
innombrables charrettes ou bien partiront de leur propre gré. Après
Noël, Goldman remplace systématiquement 5 % de ses effectifs les moins
performants.
Autre atout de Goldman Sachs : là où l'organigramme des compétiteurs
est un chef-d'œuvre de complexité, la firme se targue d'une structure
assez horizontale facilitant la prise de décision par consensus.
L'esprit est foncièrement égalitaire. Le mot "back-office" - les
fantassins en charge du traitement administratif de toutes les
opérations - est banni au profit de l'expression plus positive de
"fédération". Les bureaux des chefs sont côte à côte et leur porte reste
toujours ouverte. La tradition du binôme, au sommet comme à la base,
est destinée à empêcher la création de baronnies.
Cette mentalité est liée à la manière dont la banque fonctionnait
jusqu'à son entrée en Bourse, en 1999. Le capital était alors réparti
entre des associés-gérants, les partners, responsables à
hauteur de leurs avoirs personnels en cas de pertes, mais accaparant une
partie des éventuels profits. Après l'introduction à la corbeille de New York, le modèle de partenariat a été conservé, non par nostalgie mais pour souder les sphères dirigeantes et créer une sorte d'élite "consanguine" à la tête de la société.
Goldman Sachs a un autre point fort, le renseignement. Le partage de
l'information est une vertu exigée. A l'instar des espions chers à John
Le Carré, les banquiers de Goldman soutirent systématiquement à leurs
clients - mais en toute légalité - l'information qui pourrait servir
aux collègues d'autres départements, donc à la firme tout entière (et
par ricochet à la prime de fin d'année). Après un déjeuner ou un dîner,
le tuyau précieux est disséminé aux quatre coins de la banque. Le
"chiffre" d'antan, décryptant les messages des espions, est devenu
courriel et tweet.
Plus que toute autre institution financière de renom, Goldman incarne
la culture américaine du travail poussée à l'extrême. Ses banquiers
sont corvéables à merci. Ils mangent, dorment et font l'amour le
portable à portée de main. L'iPod ou le BlackBerry
ne sont jamais éteints même lors des dîners intimes ou familiaux.
L'employé doit constamment être à l'écoute, sur son répondeur, des
incessants messages de motivation de la direction.
"Très vite, vous découvrez la loi de la jungle, omniprésente : je
prenais en fait le travail d'un des gars qui m'avait interviewée. Il ne
se doutait pas qu'il m'avait recrutée pour le remplacer. L'objectif est d'encourager l'agressivité et d'exacerber les tensions", insiste l'ex-banquière Nomi Prins en évoquant un environnement foncièrement darwinien. "Kill or die", tue ou meurs... "Etre à la tête d'un département de Goldman est horrible car il faut sans cesse surveiller ses collaborateurs pour détecter les moins motivés, ceux qui ont des états d'âme et qui seront sacrifiés." La
concurrence à couteaux tirés, l'absolue confiance en soi, le sentiment
d'impunité et les longues heures de travail créent un environnement peu
propice à la vraie camaraderie.
Accusés de spéculations aux dépens
de leurs clients, les responsables de Goldman Sachs ont dû répondre de
leur implication dans la crise des subprimes devant la commission
d'enquête du Sénat américain. Ici en avril 2010. | Ron Sachs/CNP/Corbis
EN OUTRE, CE CULTE DE LA VICTOIRE à tout prix, cet
univers de "mâles alpha», de loups dominants qui conduisent la meute, où
tout est permis - sauf l'échec -, ce théâtre de la finance où les
spectateurs comme les comédiens n'ont que faire
des bons sentiments, créent une culture méprisant les autres, un
sentiment de supériorité à peine dissimulé. Les croisés de Goldman sont
restés cette armée
de "banquiers-soldats" comme il y avait jadis des moines soldats,
sérieux, austères, "clean" jusqu'au bout des ongles mais toujours
vainqueurs. Aucune excentricité vestimentaire n'est autorisée. Le noeud
papillon est le comble de l'audace.
"Je ne suis qu'un banquier faisant le travail de Dieu" : même s'il s'agissait d'une plaisanterie, la remarque du PDG de Goldman Lloyd
Blankfein en plein débat sur la moralité du capitalisme financier et
sur l'avidité présumée des banquiers d'affaires confirme cette arrogance
de premier de la classe.
Car Goldman, ce n'est pas seulement une machine à produire des profits, c'est aussi une manière de vivre.
Le système coupe les professionnels de la réalité, de la vie
quotidienne recouverte d'une cloche de verre. Une batterie d'assistants
est présente, jour et nuit, pour organiser
l'agenda saturé et régler les petits et grands problèmes d'intendance.
Les banquiers seniors ne prennent jamais le métro, mais les taxis,
limousines de location, hélicoptères ou jets privés pour se déplacer,
même quand il s'agit de sauts de puce.
L'expression "Big Brother" chère au roman d'Orwell 1984 est appropriée. La police
de la pensée, la nov-langue, la primauté du collectif sur les
convenances personnelles : tout est là. Les employés sont surveillés
dans leurs moindres faits et gestes. Un ex-directeur raconte que vous
êtes encouragé à déjeuner à la cafétéria - sushi, salade, eau minérale -
où les achats sont réglés par carte électronique, ce qui permet de
contrôler l'équilibre diététique des repas. Si vous allez trop souvent
dans l'une des nombreuses sandwicheries de Wall Street ou de Fleet
Street, un diététicien vous offre son aide afin de retrouver le droit chemin.
Par ailleurs, la banque ne badine pas avec les infidélités, au bureau ou à l'extérieur. Il est très mal vu de courir
le jupon. Une vie personnelle stable est vivement recommandée puisque,
c'est bien connu, un banquier heureux en ménage et au mode de vie
équilibré travaille mieux. Les affaires doivent passer avant tout. La vie de famille est avalée par le travail, avec son lot de conférences vidéo, de déplacements et de week-ends de réunions. Les enfants semblent avoir
été conçus entre deux coups financiers. Les pères qui ratent la
naissance de leur dernier-né sont légion. Et quand ils sont présents,
rien n'est simple : l'épouse d'un banquier raconte que son mari a
assisté à la naissance de leur troisième enfant pendu à son téléphone,
en train de conclure un deal, malgré les protestations des infirmières.
Dîners d'anniversaire et fêtes familiales sont constamment annulés à
la dernière minute. Un financier nous a confié comment il avait vu son
bonus amputé de moitié pour avoir refusé de prendre un avion pour Moscou afin d'être présent à son anniversaire de mariage. Sa femme menaçait de le quitter.
Héritage du puritanisme qui imprègne la culture financière américaine,
les conquêtes se mènent en couple. Malgré l'évolution de la société, un
Goldmanien doit être marié pour avoir de sérieuses chances d'arriver
au sommet. La banque est citée en exemple pour sa politique de
promotion active de la mixité. En pratique toutefois, la vie de ses
femmes cadres n'est pas toujours rose. Le mari d'une associée est
souvent contraint de rester au foyer, de pouponner, d'organiser les employés de maison.
Comment expliquer le choix de cette vie d'enfer ? Les cadres ont passé un contrat faustien avec leur employeur : sacrifier dix ou vingt ans de sa vie dans l'espoir de devenir millionnaire en dollars. L'argent est la clé du système Goldman. Journaliste financière à Vanity Fair, Bethany McLean a travaillé comme analyste en fusions-acquisitions au siège de New York entre 1992 et 1995 : "Chez Goldman, la phrase-clé est "êtes-vous commercial ?" En clair, savez-vous faire des profits pour alimenter les bonus ?" Money, money, money... Dans cette profession où les acteurs sont interchangeables, le bonus de fin d'année permet de se valoriser vis-à-vis de ses pairs.
Chez Goldman Sachs, la rémunération annuelle d'un banquier d'affaires peut s'élever à 5 millions de dollars, un trader peut gagner le double. Résultat, la maison compte une nuée de super-riches mais "leur fortune est sous-évaluée car ce sont des maîtres de la dissimulation", affirme Philip Beresford, l'auteur du classement du Sunday Times
des plus grosses fortunes britanniques. L'argent à profusion offre à
l'épouse et aux enfants une vie facile et sans histoires compensant les
absences constantes du chef de famille. Pour le banquier, il est
réconfortant de savoir qu'en cas de licenciement, le train de vie de ses proches ne souffrira guère.
"C'est le meilleur métier au monde. Je suis entouré des gens
parmi les plus intelligents de l'univers. Je suis en contact avec des
clients formidables pour les aider à régler des problèmes importants",
a déclaré le 25 avril le PDG Lloyd Blankfein. L'établissement se sent, à
tort ou à raison, dans la position d'une compagnie extraordinaire
ramenée provisoirement à un rang ordinaire, mais disposant toujours du
meilleur atout pour rebondir : une culture d'entreprise unique au monde. Avis aux amateurs...
Et si l’on faisait un pas de côté ? Mais un grand pas. Disons un
pas dans le temps plutôt que dans l’espace, qui consisterait à modifier
notre calendrier de 33 ans, apprendre à décaler le regard et dès lors à
envisager le passé du monde autrement. Attention, il ne s’agit pas de se
lancer dans un vain exercice d’uchronie ; c’est du ressort de la
littérature car les romanciers font cela beaucoup mieux que les
historiens. Il faut y voir plutôt
un éloge de la patience et du commentaire, autre manière de prendre son temps. Voilà à quoi nous invite l’historien Patrick Boucheron dans L’entretemps
(135 pages, 13 euros, Verdier), un livre mince mais d’une richesse
insoupçonnable, aussi sérieux que facétieux, qui entend démonter les
artifices des découpages chronologiques conditionnant notre façon de
penser. On y glane des pistes, des impressions, des émotions, des
détails, notamment à partir de l’analyse des Trois philosophes (Venise
1504-1506), tableau de Giorgione dans lequel on voit désormais les
trois âges des clartés s'arrachant aux ténèbres : et l'on s'attardait un
peu sur l'entretemps au lieu de suivre sans souffler ni faillir la
flèche du progrès qui mène de l'Antiquité à la Renaissance en passant
par le Moyen-Age. De quoi remplir un carnet. Il n’est pas de page qui
n’ouvre la voie à un autre livre. A commencer par les quelques pages qui
appellent à rompre la continuité magique des temps pour la considérer
autrement, tout simplement. Le découpage par siècle est bien pratique,
surtout quand la Révolution française coïncide avec la fin d’une période
de cent ans ; il permet de séculariser le temps, comme disait Marc
Bloch. Cette suite des temps, qui a si fortement héroïsé les âges, s’est
imposée à tous mais il y a quelque chose de réjouissant dans la manière
dont Patrick Boucheron la conteste aujourd’hui. Elle s’inscrit dans la
lignée de Trahir le temps (histoire)
(1991) dans lequel Daniel
Milo invitait à révéler le temps à lui-même. Il partait de l’invention
de l’ère chrétienne attribuée à un moine du VIème siècle du nom de Denys
le Petit. Celui-ci l’avait fixée au 25 décembre de l’an 753 de la
fondation de Rome, date supposée de l’Incarnation du Christ. Et
Boucheron de s’interroger :
« Et s’il avait décidé d’adopter
l’ère de la Passion et non celle de l’Incarnation ? La chronologie s’en
trouverait décalée de 33 ans, âge présumé du Christ lorsqu’il monta sur
la croix. Denys aurait alors daté sa table pascale de 492, à la fin du
Vème siècle par conséquent ».
Et l’auteur de se livrer à un nouveau décompte des ans en retranchant 33 ans à chacune de nos grandes dates :
« A ce jeu, le XIXème siècle perd les
guerres napoléoniennes, la Restauration, Stendhal, Hegel, Goethe,
Keats, Byron, qui tous rejoignent un très convaincant siècle des
Lumières. Celui-ci comprend enfin le romantisme : Rousseau,
Chateaubriand et Musset se situent du même côté de la cassure, sans
qu’il soit nécessaire aux exégètes de l’histoire littéraire d’ergoter
interminablement. Evidemment, ce que le XIXème siècle perd d’un côté, il
le récupère de l’autre : la Grande guerre bien entendu (…) et du côté
culturel : Joyce, Proust, Kafka, Schoenberg, Freud, Einstein. Ainsi
décalé d’un tiers, le XIXème siècle devient le grand siècle moderniste
et révolutionnaire, englobant largement 1848 et 1917, faisant la part
belle aux avant-gardes politiques et esthétiques »
Pas question pour autant de « révision » de l’histoire, mot qui fait
horreur à Boucheron tant les négationnistes l’ont rendu infâmant, tout
comme il fuit les concepts à majuscule. Plutôt que réviser, il entend
déconstruire afin de rendre sa part à chacun, ce qui revient à écrire
l’histoire du point de vue des vainqueurs comme de celui des vaincus,
tout en se gardant bien de favoriser la vision romantique des défaits.
Cette belle et stimulante réflexion sur la découpe du temps nous force à
nous interroger sur l’origine de notre désir de connaissance.
L’historien apprend à mettre à distance, à se pencher sur les cassures
du temps et à critiquer la mystique de la succession des temps. Ah, la
frise ! Elle se désintéresse des zones faibles de l’Histoire. Il y a un
intérêt politique à cette passion des continuités, si préoccupée
d’ordonner le puzzle des sources et des contextes. Médiéviste de
formation, Boucheron est de ceux qui se mettent dans les plis du temps,
afin de décloisonner le regard et le désoccidentaliser. C’est peu dire
qu’il est un apôtre de la world history en France ; le magnifique ouvrage surl’Histoire du monde au XVème siècle (Fayard, 2009) dont
il fut le maître d’œuvre, en témoigne. On sait bien que l’Occident
explique mais n’est pas expliqué mais on ne dira jamais assez que
l’historien Ibn Khaldoun (1332-1406) proposait dans sa Muqaddima une explication du monde qui vaut bien la nôtre.
Un mot encore sur la forme de ce livre si précieux. Il ne s’agit pas
d’une essai mais, ainsi qu’il est précisé en sous-titre, de
« Conversations sur l’histoire ». Il se trouve que depuis quelques
années, Patrick Boucheron est de la bande à Verdier,
famille d’esprit où l’on distingue les visages familiers de Michon,
Bergounioux, Ginzburg, Daeninckx, Masson, Bon, Dumayet, Simeone,
Goldschmidt, Rolin entre autres, pour s’en tenir aux Français. Et depuis
des années, l’éditeur organise en août dans ses terres à Lagrasse,
commune au cœur des Corbières, un Banquet du Livre. L'entretemps est
l’écho et le reflet de ces conversations sous l’arbre, sur l’histoire
et la façon qu’elle a d’espacer le temps. Le passage à l’écrit n’en gâte
pas le goût ni le charme. On s’y croirait. Vivement l’été !
(Giorgione, Les trois philosophes, huile sur toile, 123 cm x 144 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum)
On imagine déjà la scène. Extérieur jour: la
caméra, aérienne, s’élève au-dessus de la touffeur qui écrase
Marrakkech, paresse quelques instants dans le lit asséché de l’oued
Tensift, s’approche de la Palmeraie, valse de tronc en tronc, esquive
quelques moustachus armés engoncés dans une 504 épuisée qui veille
devant le portail sécurisé, volette dans le jardin luxuriant, s’approche
du palais Jnane Kébir et se faufile à travers le moucharabieh pour se
fixer sur un couple.
Alanguis chacun sur une méridienne recouverte d’une peau de zèbre,
ils parlent. Les clapotis de la piscine qui s’ouvre à leurs pieds et
s’évase jusque dans le jardin accompagnent leurs paroles. Redressant
sans cesse de l’index sa paire de Ray Ban, l’homme glisse: «On est bien, là, hein, Carlita.» Elle: «Oui, oui, mon homme, on est bien, calme-toi.» Lui: «Chuis calme, moi, Carlita». Et il s’évente avec un Figaro Magazine: «T’as
vu Fillon, hein, ma Carlita? Plus de leader naturel depuis le départ de
Nicolas Sarkozy, qu’il dit, hein, mais il est où, hein, le leader
naturel?» Elle: «Il est là, mon homme, calme-toi». Lui: «Et Copé, t’as vu comme on dirait qu’il a mangé un truc pas frais, il arrive pas à l’avaler, le Fillon, hein, ma Carlita.» Elle: «Oui, mon homme, tu veux regarder la télé, il y a 'La Conquête' qui passe en ce moment sur Canal+».
Oui, pile au moment où l’UMP part en torche sitôt la mention, visiblement outrageante, d’une absence de «leader naturel»
(heureusement que Fillon n’a pas traité Copé de «face de pet», il y
aurait eu des morts), pile au moment où Nicolas Sarkozy coule des jours
tranquilles à Marrakkech dans un palais gentiment prêté par Mohammed VI
(hé, M6, ne nous oublie pas, nous aussi, on a un petit coup de mou en ce
moment), Canal+ diffuse La Conquête réalisé par Xavier
Durringer et écrit surtout par Patrick Rotman, l’une des rares
incursions du documentariste dans la fiction. «Bien qu’inspiré de faits réels, avertit faux-cul un banc-titre, ce film est une œuvre de fiction.» Quelle fiction? Ou plutôt quels faits réels? Ces bons mots trop parfaits qui font le pain hebdomadaire du Canard enchaîné
et constituent l’essentiel des dialogues du film? Ces situations
tellement outrées, cette suite de sketchs grotesques qui ne doit amuser
que la maison de retraite des chroniqueurs de l’Heure de vérité?
Et quelle œuvre… Et quels acteurs… Oui, la performance de Denis
Podalydès. Mais il le joue tellement bien, tellement parfaitement qu’il
sonne faux: Sarkozy joue mal, dans la vraie vie. Il y a aussi, dans La Conquête,
ces étranges carambolages entre réel et fiction: pourquoi, quand des
acteurs jouent le rôle de vrais personnages, utiliser une image d’Alain
Duhamel, le vrai, face au Sarkozy d’opérette?
Et pourquoi la fiction quand Rotman est un bon documentariste et que
l’incroyable réalité de la conquête de l’Elysée par Sarkozy est un
mauvais film? Ces questions-là, peut-être Nicolas Sarkozy se les
pose-t-il en regardant sa Conquête depuis son palais marocain.
Peut-être. Patrick Rotman, lui, c’est certain. On a appris cette semaine
qu’il allait désormais s’atteler à François Hollande. La nouvelle
production, qui va être tournée à l’Elysée pendant plusieurs mois, a
déjà un nom: Le Pouvoir.«Il s’agit, a indiqué Rotman à l’AFP, de montrer le fonctionnement au sommet de l’Etat, comment se prennent les décisions, comment travaille le président...».
Mais attention, ce sera un documentaire. Patrick Rotman fait de Nicolas
Sarkozy une fiction et filme le réel de François Hollande: politique de
l’auteur.
Comment
couper en sept la couronne de mariée de Léopoldine, fille chérie du
grand écrivain exilé qui ne se remit jamais de sa mort par noyade ? Le
fameux guéridon Napoléon III autour duquel Victor Hugo et ses amis se
retrouvaient à Hauteville House pour causer avec l’au-delà pouvait
raconter un tas de choses, transmettre des interviews exclusives de
Shakespeare, Mahomet , Jésus et de l’Anesse de Balaam (en vers et en
prose, et en français s’il vous plaît !) ; mais il a été incapable
d’expliquer aux actuels héritiers Hugo les mystères de
l’indivision. Bien qu’il fût un adepte du spiritisme, l’écrivain n’en
était pas moins prévoyant. Il eut la bonne idée de léguer son œuvre à la
France. Les manuscrits de ses livres sont donc assurés de poursuivre
leur conversation dans les réserves de la Bibliothèque nationale jusqu’à
la consommation des siècles. A ses enfants, il laissa la maison de
Guernesey. A la mort de son fils Georges en 1925, elle fut donnée à la
Ville de Paris mais pas son contenu (photos, lettres, livres, tableaux,
dessins, meubles, médailles, éventails, mèches de cheveux) rassemblé au
temple du culte hugolien érigé pour l’édification de la descendance dans
la maison de famille, au mas de Fourques (Gard). Mais les héritiers
meurent aussi. Après plusieurs années d’inventaire, les sept
arrière-arrière-petits-enfants de Victor Hugo, horrifiés à la
perspective de découper en tranches la couronne en tissu à l’imitation
de fleurs blanches de Léopoldine, se sont donc résolus au partage, donc à
la dispersion, c’est à dire à la vente, mercredi dernier chez
Christie's à Paris. La BnF usa rarement de son droit de préemption, de
même que la Maison de Victor-Hugo. Le commissaire-priseur eut beau
rappeler que toute enchère est « une bataille, comme
Hernani », la salle était clairsemée et guère fiévreuse, l’essentiel se
déroulant par téléphone. Nous revint alors le souvenir d’une confidence
de Guy Schoeller, éditeur de la collection Bouquins : « Notre pire vente, c’est la Correspondance de Victor Hugo ».
C’était il y a longtemps, dans le dernier quart du XXème siècle.
Depuis, l’homme-océan a fait son retour. Chevau-léger de cette vente,
une encre rehaussée de gouache et d’aquarelle, signée et datée de 1857,
est partie pour 447 500 euros le 28 mars,
de l’autre côté du rond-point des Champs-Elysées chez Artcurial. L’air
du temps n’y est pas étranger : le 150 ème anniversaire des Misérables,
que Bruxelles célèbre, avant Paris puisque c’est là que le roman fut
publié pour la première fois, avec un important programme de
réjouissances tout au long de l’année ; le tournage de L’Homme qui rit avec Gérard Depardieu dans le rôle d’Ursus, une adaptation que son auteur Jean-Pierre Améris justifie en soulignant qu’ « aujourd’hui, Hugo serait du côté des « indignés » (modèle déposé); et naturellement des parutions au premier rang desquelles Les arcs-en-ciel du noir
(141 pages, 19 euros, Gallimard), remarquable d'essai d'Annie Le Brun
sur l'oeuvre graphique (gravure, lavis, gouache), une oeuvre au noir,
l'encre ayant donné à l'obscur une puissance génératrice si singulière
qu'on a pu faire la part, tant dans ses dessins que dans ses écrits, de "l'énergie noire" (le livre est né d'une passionnante exposition montée par l'auteur, et que l'on peut voir jusqu'au 19 août à la Maison de Victor-Hugo à Paris). Un frisson parcourut le public de Christie’s lorsqu’une rumeur assura que Quatre-vingt-treize, son grand roman sur la Terreur, serait actuellement best-seller dans
les librairies du 93 – mais on entend de ces choses dans les beaux
quartiers de Paris. Hugo président, qui serait contre ? Le problème,
c’est qu’en le plébiscitant, on vote Mélenchon ; le candidat, qui ne
lésine pas sur les références à l’écrivain et à son œuvre sociale, a su
habilement le récupérer et l’instrumentaliser. Selon Raphaëlle Bacqué du
Monde, François Hollande reconnaît qu’il lit Les Misérables bien qu’il se garde de trop le citer en public ; mais lorsque Mélenchon à Villeurbanne dit de mémoire des extraits du « plus grand roman populiste », la
salle surchauffée l’écoute religieusement comme s’il était la
réincarnation de Hugo ! Et lorsqu’il récidive le lendemain à Montpellier
en citant des vers tout aussi révolutionnaires du poète, l’effet de
sidération est le même. Il suffit de trois mots (« qui vote règne »), coincésentre un point virgule et un point dans une page des Misérables,
mais qui prennent une toute autre dimension dès lors que le terrible
tribun robespierriste les isole et leur colle un point d’exclamation
pour en faire son slogan de campagne. Hugolien en diable, le candidat du
Front de gauche est actuellement le meilleur attaché de presse de
l’écrivain, et
réciproquement. Un portrait d’Adèle Hugo aux yeux baissés, épreuve sur
papier salé, a été adjugé à 40 000 euros ; on imagine l’enchère folle si
elle avait levé les yeux au ciel. Les épreuves d’imprimerie des notes
sur la propriété littéraire adressées par Balzac à Hugo (1841), ne
furent pas cédées gratuitement, à la grande surprise des internautes qui
suivaient la vente en direct sur la Toile, mais contre la somme de 20
000 euros. Quant au guéridon bavard au piètement tripode à motifs de
volute, estimé à 1200-1800 euros, il est finalement parti à 2500
euros. La vente touchait à sa fin (ici le détail de la vente qui a fait en tout 3,1 millions d'euros).
Alors le commissaire-priseur, l’élégant François de Ricqlès, se tourna
vers la table tournante de Jersey et le public en fut tout retourné. Il
semble bien que le guéridon ait remué et exprimé le score de Jean-Luc
Mélenchon aux élections. En prêtant l’oreille, les premiers rangs ont
cru entendre « 17,89 ». Fou, non ?
("Portraits de Victor Hugo, Jersey" Atelier Charles
Hugo-Vacquerie; "Encre rehaussée de gouache et d'aquarelle, 1857" de
Victor Hugo récemment vendue par Artcurial; "Guéridon parlant de la
seconde moitié du XXème siècle"; "Celui-ci pleurait toujours" encre de
Victor Hugo)
Marine Le Pen joue à domicile à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais). Et aime le faire savoir. Vendredi 25 mai, la présidente du Front national a enchaîné les visites de "terrain" dans la 11e circonscription du Pas-de-Calais, où elle se présente aux élections législatives.
Cité Foch, 14 heures. C'est un quartier propret, fait de logements
miniers, de petites maisons individuelles coquettes, où l'on rivalise de
haies bien taillées et de jardinets agrémentés de décorations, comme
des petits moulins à vent ou des nains de jardin.
Il y a là Marine Le Pen
et son suppléant Steeve Briois, natif de la ville et cheville ouvrière
de l'implantation lepéniste sur ces terres de gauche. Elle vient faire du porte-à-porte. Les caméras ont été tenues à l'écart. Pour éviter la présence des journalistes de télévision, le rendez-vous a été divulgué au dernier moment par SMS. Seuls quelques représentants de la presse écrite sont donc présents.
A la porte de chaque maison, Mme Le Pen sonne. S'il n'y a
personne, elle glisse un tract dans la boîte aux lettres. Sinon, elle
discute avec les habitants qui lui réservent, dans leur très grande
majorité, un bon accueil. Comme cette femme, qui lui demande de signer son permis de conduire et l'invite à venir la voir, elle et son mari, une heure après, à l'autre bout de la ville. Marine Le Pen accepte.
"VOUS AVEZ DONNÉ LE POUVOIR À LA GAUCHE !"
Parfois, les réactions sont plus nuancées. Ainsi cet homme qui taille sa haie et lui dit sa "déception". Le vote FN, c'est "fini" pour lui. "J'ai voté pour vous, mais vous avez donné le pouvoir à la gauche !", lance le quinquagénaire. Piquée, Mme Le Pen revient sur ses pas et engage un échange "musclé" avec lui. "J'aimerais bien que l'on discute de cela. Ce résultat [la victoire de la gauche], c'est le leur [celui de l'UMP] !", répond la candidate.
"Vous auriez pu tout obtenir de Sarkozy !", rétorque l'homme. "Oui, mais je ne suis pas comme les autres, je ne cherche pas à être ministre, je me bats pour mes idées ! Je ne suis ni UMP ni PS !", lance-t-elle avant de s'éloigner. L'homme finit par dire : "Allez, c'est pas grave, je voterai pour vous quand même !" Elle réagit, satisfaite : "De temps en temps, il faut secouer les gens, ça peut marcher."
Une heure plus tard, à l'autre bout de la ville, dans un autre
quartier populaire. Cette fois, c'est un militant communiste qui lui
répond. Il prend son tract et l'avertit : "Moi, je suis pour Mélenchon.""Les communistes version Marchais, ils ne sont pas pour Mélenchon. Ils ont beaucoup changé, les communistes", lui dit Mme Le Pen. "Malheureusement", dit-il. Et ajoute : "Mais on ne vous voit jamais aux manifestations devant les usines !""Faux !", répondent en chœur Marine Le Pen et Steeve Briois. Malgré leurs arguments anti-Mélenchon, leur interlocuteur ne semble pas convaincu.
"VOUS ATTENDEZ QU'IL ME MORDE LE MOLLET ?"
Le Pen-Mélenchon. Le troisième tour (ou round) d'un match qui dure
depuis l'élection présidentielle. Et cette fois, c'est à Hénin-Beaumont
que cela se déroule. Car l'ancien candidat du Front de gauche à
l'élection présidentielle se présente dans la même circonscription que Mme LePen.
Ainsi, toute la matinée de vendredi a été tournée vers l'éventuelle
rencontre entre les deux personnalités sur le marché de la ville - qui
n'a finalement pas eu lieu, M. Mélenchon étant arrivé quelques minutes
après le départ de sa rivale. "Vous attendez quoi de cette rencontre ? Qu'il me saute à la gorge ? Qu'il me morde le mollet ?", lançait, le matin, Mme Le Pen aux journalistes. Elle entend minimiser ce "match dans le match". Pour elle, son adversaire, ce n'est pas lui, mais Philippe Kemel, le socialiste.
Au sujet de M. Mélenchon, la présidente du FN dit toutefois partager certaines analyses du PS : "Les socialistes se plaignent en disant que l'arrivée de Mélenchon radicalise les positions et risque de nous renforcer en amenant à voter contre lui des gens qui se seraient peut-être abstenus."
Le score potentiel de la gauche inquiète néanmoins le FN, notamment en
raison du redécoupage électoral de 2010, qui a ajouté deux villes
ancrées à gauche à la circonscription, Carvin et Libercourt.
Ainsi, si la candidate du parti d'extrême droite est très forte à
Hénin-Beaumont, sa ville d'implantation, notamment grâce à sa
dénonciation des "affaires" impliquant l'ancien maire (PS)
Gérard Dalongeville, elle pourrait être désavantagée dans les autres
communes au profit du PS et du Front de gauche. "Ce redécoupage pourrait m'empêcher de gagner", avoue Mme Le Pen.
"ELLE EST BELLE"
En tout cas, sur le marché, l'accueil est très sympathique pour la
présidente du FN. Nombre de riverains l'appellent par son prénom : "Bonjour Marine !"; "Ça va Marine ?". Parfois, on lui fait la bise, on lui dit qu'elle "est belle", qu'elle "ressemble à une jeune femme".
Sur ces terres ouvrières, ce n'est pas tant le message anti-immigrés -
même si cet argument joue aussi - qui convainc, que le discours sur
l'économie. "C'est la seule qui est sincère quand on l'écoute. Elle a
raison sur l'euro. Après toutes les factures, il me reste 400 euros
pour vivre", affirme une femme d'une quarantaine d'années qui veut rester anonyme. "Quand
je regarde le gouvernement et leurs avantages, c'est aberrant. Celui de
Sarkozy, c'était un gouvernement royaliste : tout pour eux, rien pour
nous", ajoute-t-elle.
«La parole prophétique répond essentiellement à l’épiphanie du visage, double tout discours, non pas comme un discours sur des thèmes moraux, mais comme moment irréductible du discours suscité essentiellement par l’épiphanie du visage en tant qu’il atteste la présence du tiers, de l’humanité tout entière, dans les yeux qui me regardent. »
Emmanuel Levinas, Totalité et Infini, 1961
« […] tout rentre dans le silence qui seul parle, parle du fond du passé et est en même temps tout l’avenir de la parole. Car le Minuit présent, cette heure où manque absolument le présent, est aussi l’heure où le passé touche et atteint immédiatement, sans l’intermédiaire de rien d’actuel, l’extrémité de l’avenir. »