samedi 12 mai 2012

Jean-Luc Mélenchon, 48 ans, ex-grande gueule du PS, rentre dans le rang avec celui de ministre délégué. L'importuniste.

Libération, 27.04.2000
Par SCHNEIDER Vanessa
 
Il s'excuserait presque d'avoir un beau bureau, un fauteuil de ministre et des dorures aux murs. Jean-Luc Mélenchon, tout nouveau ministre délégué à l'Enseignement professionnel, aimerait penser que rien ne cloche, qu'il est à sa place dans cet hôtel particulier de la rue de Grenelle. «Ce n'est pas mieux qu'au Sénat», se persuade-t-il. Interrogé sur ses impressions, à la sortie de son premier Conseil des ministres, il jette aux micros tendus: «Je suis de gauche, je viens de banlieue, mais je suis bien élevé!» Vexé qu'on ait pu le prendre pour un plouc. Il n'ira guère plus loin dans ses commentaires: «Je connaissais l'endroit et je connaissais tout le monde autour de la table.» Et jure avoir «trouvé ça drôle» lorsque Jack Lang s'emmêle les pinceaux et l'appelle «Jean-Pierre», à deux reprises, lors de leur première conférence de presse commune. L'animateur de la Gauche socialiste, la grande gueule de l'opposition à Lionel Jospin au sein du PS, est entré dans le rang gouvernemental. Il veut croire qu'il est taillé pour le rôle: «Il n'y a pas une minute où j'aie l'impression de faire quelque chose que je n'ai jamais fait avant», assure-t-il. Avant de balayer d'avance les difficultés qui le guettent: «Ce n'est pas plus dur d'être dans un gouvernement en étant en désaccord avec certaines choses que d'être dans un groupe parlementaire et de voter pour un texte alors que l'on est contre.» Mélenchon promet qu'il continuera à l'ouvrir. Il a d'ailleurs commencé. La semaine dernière, il traite le Premier ministre britannique Tony Blair de «lamentable» et de «traître au socialisme». Lionel Jospin n'a pas apprécié. «Mon libre commentaire politique n'a pas de signification gouvernementale», s'est expliqué, mardi devant les députés à l'Assemblée nationale, celui qui rêve de conjuguer «radicalité et inscription dans le réel», liberté de parole et participation au gouvernement.

Déjà sous haute surveillance, l'ancien trotskiste savoure sa nouvelle fonction. Il s'était déjà approché de l'entrée au gouvernement, sans parvenir à s'y glisser. En 1997, Lionel Jospin lui propose un secrétariat d'Etat au Logement. Le sénateur de l'Essonne estime que la Gauche socialiste et son représentant valent mieux. Il exige d'être à la table du Conseil des ministres et monte sur ses grands chevaux. Jospin préfère faire sans lui. Cette occasion manquée lui pèsera. Petite traversée du désert. Sentiment d'être «dans le ressac, de faire du surplace, de ne plus peser sur les événements. La pire des angoisses». A 48 ans, il a enfin décroché la récompense d'une vie entièrement consacrée à la politique. Et estime y avoir droit.

Jean-Luc Mélenchon se souvient d'avoir «toujours été à part». Parce que pied-noir, fils de parents divorcés. Un père télégraphiste, «élevé à la force du poignet», une mère institutrice à Tanger. Puis «l'acte fondateur», 1962, le retour en métropole. Cassure d'enfance. «J'ai vécu ça très durement, nous avons été déportés dans le pays de Caux, c'était l'hiver le plus froid depuis longtemps, on vivait dans un grenier, on nous appelait les "bicots".» Sa mère est mutée, la famille découvre le Jura «avec enchantement». Le fils cadet y fait ses études de philosophie, se marie, a une fille, attrape le virus de la politique. Dès le lycée, il s'engage dans le mouvement soixante-huitard. Il devient militant. A gauche, toute. «Par cette expérience radicale, charnelle, de l'arrachement du Maroc, j'ai appris que la politique peut tout remettre en cause. Le monde le plus stable peut tout d'un coup disparaître. J'ai voulu me dire: "Les choses vont cesser de m'échapper, on peut tout contrôler.» Il explique: «Le militantisme c'est l'engagement pour des idées mais aussi un acte de construction de soi.» La politique ne l'a pas grignoté. Elle l'a avalé d'un coup, et il s'est laissé manger avec délectation. «Je me remplis avec la politique. C'est toute ma vie, confie-t-il, je me souviens de toutes les dates de congrès, des discours importants, mais je suis incapable de me rappeler les anniversaires de ma famille ou de ma compagne. Tout s'est articulé autour de la politique. Tous mes goûts s'y trouvent: le contact, la fraternité, les changements de situation, la lecture, l'écriture, les discussions interminables.» Il dit n'avoir «aucun hobby». Jean-Luc Mélenchon n'est pas un gai luron. «Comment voulez-vous que je sois drôle avec les modèles que j'ai: Saint-Just, Mitterrand ?» L'un de ses proches le décrit comme «un croyant de la politique qui aime le pouvoir». Mélenchon précise: «La politique m'habite. Cela n'a rien à voir avec le crapahutage pour les sommets qui m'a été donné de surcroît.» Voir. Ce qu'il a eu, il l'a voulu, farouchement: plus jeune sénateur de France à 35 ans, patron de la fédération de l'Essonne, ministre. Contradictoire, complexe, il oscille sans cesse entre le doute ­ «Pourquoi moi?» ­ et une surprenante assurance ­ «Et si j'étais un artiste?». Entre la tentation marginale et le goût de la majorité. Avec Julien Dray et Marie-Noëlle Lienemann, ses compagnons de la Gauche socialiste, il s'élève en censeur moral, garant de la pureté des idées de gauche. Dans la pratique, il trouve sa place dans toutes les directions successives du parti. «J'aime les mouvements de masse», reconnaît-il. Mélenchon s'est fait connaître sous l'étiquette minoritaire mais le statut le gêne aux entournures. Il aimerait être un fils prodige de la famille socialiste.

Mitterrandien sous Mitterrand, rocardien sous Rocard, emmanuelliste sous Emmanuelli, jospinien sous Jospin, le raccourci le fait bondir de rage. Comme l'accusation d'opportuniste. «C'est une analyse superficielle des choses, se défend-il, chaque décision stratégique représente des heures de réflexion; à chaque fois, il y a un sens politique. Moi, je n'ai jamais changé, ni de cap ni de discours. Je suis la mauvaise conscience de tous ceux qui changent de camp, de ceux qui se sont laissé séduire par les sirènes du capitalisme.» Mais les faits sont têtus. Entre 1988 et 1991, il ne cesse de taper sur Michel Rocard, alors Premier ministre. Il fustige l'«ouverture» et les centristes, qu'il qualifie de «prototypes de l'étouffe-chrétien» et d'«ectoplasmes politiques». Après la défaite de la gauche en 1993, il aide pourtant Rocard à prendre la tête du PS et participe à l'exécutif du parti. «On pensait alors que les socialistes avaient décidé de sauter l'élection présidentielle et on s'est dit que Rocard au moins allait se battre.» Lorsque ce dernier échoue aux européennes de 1994, Mélenchon change son fusil d'épaule et sert d'intermédiaire entre Henri Emmanuelli et Laurent Fabius. Il se moule ensuite dans l'opposition au gouvernement Jospin, se moque du «Schtroumpf hilare» François Hollande. Ses ennemis le surnomment «Méchant-Con». A chaque fois, le ministre découvre des qualités à ceux qu'il éreintait la veille. Fasciné par les puissants: «Tous ces gens ont quelque chose à m'apprendre.» Un soir de 1972, il est envoyé par ses amis trotskistes porter la contradiction lors d'un meeting de François Mitterrand. Subjugué, «empaqueté» par la rhétorique du «Vieux», il renonce à sa diatribe.Aujourd'hui, il reconnaît «écarquiller les yeux devant Jospin, car c'est un maître». Jean-Luc Mélenchon est, finalement, un grand sentimental. 


Jean-Luc Mélenchon en 7 dates: 

19 août 1951. Naissance à Tanger, Maroc.

1962. Retour en métropole.

1977. Adhère au PS après trois années passées dans les rangs trotskistes.

1986. Elu sénateur de l'Essonne.

1992. Fonde la Gauche socialiste avec Julien Dray et Marie-Noëlle Lienemann.

1997. S'oppose à Lionel Jospin au congrès de Brest. Sa motion recueille 10% des voix. 27 mars 2000. Entre au gouvernement.

vendredi 11 mai 2012

Was gesagt werden muss

Warum schweige ich, verschweige zu lange,
was offensichtlich ist und in Planspielen
geübt wurde, an deren Ende als Überlebende
wir allenfalls Fußnoten sind.

Es ist das behauptete Recht auf den Erstschlag,
der das von einem Maulhelden unterjochte
und zum organisierten Jubel gelenkte
iranische Volk auslöschen könnte,
weil in dessen Machtbereich der Bau
einer Atombombe vermutet wird.


Doch warum untersage ich mir,
jenes andere Land beim Namen zu nennen,
in dem seit Jahren - wenn auch geheimgehalten -
ein wachsend nukleares Potential verfügbar
aber außer Kontrolle, weil keiner Prüfung
zugänglich ist?


Das allgemeine Verschweigen dieses Tatbestandes,
dem sich mein Schweigen untergeordnet hat,
empfinde ich als belastende Lüge
und Zwang, der Strafe in Aussicht stellt,
sobald er mißachtet wird;
das Verdikt "Antisemitismus" ist geläufig.


Jetzt aber, weil aus meinem Land,
das von ureigenen Verbrechen,
die ohne Vergleich sind,
Mal um Mal eingeholt und zur Rede gestellt wird,
wiederum und rein geschäftsmäßig, wenn auch
mit flinker Lippe als Wiedergutmachung deklariert,
ein weiteres U-Boot nach Israel
geliefert werden soll, dessen Spezialität
darin besteht, allesvernichtende Sprengköpfe
dorthin lenken zu können, wo die Existenz
einer einzigen Atombombe unbewiesen ist,
doch als Befürchtung von Beweiskraft sein will,
sage ich, was gesagt werden muß.

Warum aber schwieg ich bislang?
Weil ich meinte, meine Herkunft,
die von nie zu tilgendem Makel behaftet ist,
verbiete, diese Tatsache als ausgesprochene Wahrheit
dem Land Israel, dem ich verbunden bin
und bleiben will, zuzumuten.

Warum sage ich jetzt erst,
gealtert und mit letzter Tinte:
Die Atommacht Israel gefährdet
den ohnehin brüchigen Weltfrieden?
Weil gesagt werden muß,
was schon morgen zu spät sein könnte;
auch weil wir - als Deutsche belastet genug -
Zulieferer eines Verbrechens werden könnten,
das voraussehbar ist, weshalb unsere Mitschuld
durch keine der üblichen Ausreden
zu tilgen wäre.

Und zugegeben: ich schweige nicht mehr,
weil ich der Heuchelei des Westens
überdrüssig bin; zudem ist zu hoffen,
es mögen sich viele vom Schweigen befreien,
den Verursacher der erkennbaren Gefahr
zum Verzicht auf Gewalt auffordern und
gleichfalls darauf bestehen,
daß eine unbehinderte und permanente Kontrolle
des israelischen atomaren Potentials
und der iranischen Atomanlagen
durch eine internationale Instanz
von den Regierungen beider Länder zugelassen wird.

 Nur so ist allen, den Israelis und Palästinensern,
mehr noch, allen Menschen, die in dieser
vom Wahn okkupierten Region
dicht bei dicht verfeindet leben
und letztlich auch uns zu helfen.

Ce qui doit être dit

Pourquoi me taire, pourquoi taire trop longtemps
Ce qui est manifeste, ce à quoi l'on s'est exercé
dans des jeux de stratégie au terme desquels
nous autres survivants sommes tout au plus
des notes de bas de pages

C'est le droit affirmé à la première frappe
susceptible d'effacer un peuple iranien
soumis au joug d'une grande gueule
qui le guide vers la liesse organisée,
sous prétexte qu'on le soupçonne, dans sa zone de pouvoir,
de construire une bombe atomique.

Mais pourquoi est-ce que je m'interdis
De désigner par son nom cet autre pays
Dans lequel depuis des années, même si c'est en secret,
On dispose d'un potentiel nucléaire en expansion
Mais sans contrôle, parce qu'inaccessible
À toute vérification ?

Le silence général sur cet état de fait
silence auquel s'est soumis mon propre silence,
pèse sur moi comme un mensonge
une contrainte qui s'exerce sous peine de sanction
en cas de transgression ;
le verdict d'"antisémitisme" est courant.

Mais à présent, parce que de mon pays,
régulièrement rattrapé par des crimes
qui lui sont propres, sans pareils,
et pour lesquels on lui demande des comptes,
de ce pays-là, une fois de plus, selon la pure règle des affaires,
quoiqu'en le présentant habilement comme une réparation,
de ce pays, disais-je, Israël
attend la livraison d'un autre sous-marin
dont la spécialité est de pouvoir orienter des têtes explosives
capables de tout réduire à néant
en direction d'un lieu où l'on n'a pu prouver l'existence
ne fût-ce que d'une seule bombe atomique,
mais où la seule crainte veut avoir force de preuve,
je dis ce qui doit être dit.

Mais pourquoi me suis-je tu jusqu'ici ?
parce que je pensais que mon origine,
entachée d'une tare à tout jamais ineffaçable,
m'interdit de suspecter de ce fait, comme d'une vérité avérée,
le pays d'Israël, auquel je suis lié
et veux rester lié.

Pourquoi ai-je attendu ce jour pour le dire,
vieilli, et de ma dernière encre :

La puissance atomique d'Israël menace
une paix du monde déjà fragile ?
parce qu'il faut dire,
ce qui, dit demain, pourrait déjà l'être trop tard :
et aussi parce que nous - Allemands,
qui en avons bien assez comme cela sur la conscience -
pourrions fournir l'arme d'un crime prévisible,
raison pour laquelle aucun
des subterfuges habituels n'effacerait notre complicité.

Et admettons-le : je ne me tais plus,
parce que je suis las de l'hypocrisie de l'Occident ; il faut en outre espérer
que beaucoup puissent se libérer du silence,
et inviter aussi celui qui fait peser cette menace flagrante
à renoncer à la violence
qu'ils réclament pareillement
un contrôle permanent et sans entraves
du potentiel nucléaire israélien
et des installations nucléaires iraniennes
exercé par une instance internationale
et accepté par les gouvernements des deux pays.

C'est la seule manière dont nous puissions les aider
tous, Israéliens, Palestiniens,
plus encore, tous ceux qui, dans cette
région occupée par le délire
vivent côte à côte en ennemis  Et puis aussi, au bout du compte, nous aider nous-mêmes.

Force de l'astérisque

[...] Oui, le vent tourne en Europe, et du coup, le pari européen de François Hollande ne semble plus aussi désespéré. A condition de ne pas tomber dans le travers symétrique à celui de l’Allemagne : s’imaginer qu’on puisse libérer la croissance en laissant filer à l’infini les déficits. La croissance plus la rigueur, voilà le défi.*

*A condition, aussi, que les Grecs n’emportent pas l’ensemble de l’édifice (européen) dans leur chute. Que toute économie soit politique, l’homme malade de l’Europe vient encore d’en administrer la preuve. Au moment où, autres cieux, autres mœurs, les Français se choisissaient un nouveau président, les Grecs se rendaient aux urnes pour rendre leur pays encore plus ingouvernable. (Avec, en prime, l’entrée au parlement d’un parti franchement nazi). En vertu d’une loi électorale baroque, les chefs des principales formations d’une assemblée éclatée, dominée par les démagogues de droite et de gauche, vont se relayer tous les trois jours pour tenter de trouver une improbable majorité. Désastreuse conjonction d’une politique européenne incapable d’offrir d’autre horizon sinon une souffrance sans fin et sans objet, et de l’irresponsabilité chronique d’un pays dépourvu d’une économie réelle, d’une classe politique décente et d’un esprit public digne de ce nom.  

Elie Barnavi - Historien. Marianne2. le, 11.05.2012

Sur le silence des intellectuels


 Sur le silence des intellectuels à l'échelle du débat politique, la journaliste Aude Lancelin, conclut avec intérêt un article, publié dans le magazine "Marianne" le 21 avril 2012, en s'appuyant sur le constat du psychanalyste Roland Gori qui y voit l'expression d'un symptôme grave de la "dégénérescence du champ démocratique" où « la dignité de penser a été confisquée d’une part par la technocratie, avec le pilotage des chiffres, d’autre part par la gestion des émotions collectives, avec une propagande spectaculaire envahissante ».

Mise en lumière des mécanismes du pouvoir français de Bruxelles à New-York

« Circus politicus » : la comédie démocratique

Emmanuel Todd - Marianne, le 02.03.2012

La démocratie est un régime qui présente par nature, malgré ses imperfections, un haut degré de transparence. Pour transformer la souveraineté du peuple en pouvoir législatif, exécutif ou judiciaire, il faut des règles, des procédures visibles à l’œil nu. Avec les autres systèmes – dictature, monarchie absolue, oligarchie, totalitarisme –, c’est une autre affaire. Le pouvoir – fort, léger, traditionnel, révolutionnaire ou sadique – vient d’en haut. Sa concentration théorique sur un individu ou un petit groupe d’hommes donne l’illusion de la simplicité. Mais le tyran, unique ou pluriel, ne peut tout faire. Les sociétés modernes sont fort complexes et leur gouvernement suppose des instances multiples de décision, des chaînes de commandement, des relais assurant l’encadrement et l’obéissance des gens ordinaires. Entre le(s) chef(s) et le peuple, l’opacité des procédures est pour tout régime non démocratique dans la nature des choses.

De démocratie à oligarchie

Le régime nazi est celui dont l’analyse concrète a été poussée le plus loin. Il présente un intérêt théorique particulier parce qu’il est le seul cas historique de mise à bas de la démocratie dans une société très avancée, l’Allemagne, alors leader économique et technologique aux côtés des Etats-Unis. Politologues et historiens ont mis au jour, sous la simplicité du Führerprinzip hitlérien, la complexité et la fluidité des relations entre les dirigeants du Parti national-socialiste, de l’Etat, de l’armée, des groupes industriels. Le monstre proliférant et instable a été une première fois disséqué en 1944, par Franz Neumann dans Béhémoth, Structure et pratique du national-socialisme (1). L’analyse la plus aboutie de cette complexité a été proposée par Ian Kershaw dans: "Qu’est-ce que le nazisme ?" (2). Le cas de l’Allemagne des années 1933-1944 nous permet de poser la dégénérescence de la démocratie comme entrée dans l’opacité.
 
Sur un mode libéral et léger, postmoderne mais qui n’exclut pas les pulsions xénophobes, nous sommes clairement dans une période de dégénérescence démocratique. Lorsque les Français votent non au traité constitutionnel européen, un pouvoir venu d’en haut efface, par le traité de Lisbonne, la volonté souveraine du peuple. Des règles nouvelles sont sans cesse édictées par des institutions obscures situées quelque part du côté de Bruxelles, en collaboration-compétition avec des pouvoirs nationaux qui restent formellement soumis aux vieilles procédures démocratiques. Une Banque centrale « européenne » distribue sans contrôle de l’argent à des banquiers, qui peuvent à leur tour le prêter aux Etats et rançonner par l’impôt les populations. De petits Etats comme la Grèce se voient contraints de vendre leurs biens à ces banquiers.
 
Acceptons la réalité : nous avons changé de système politique, nous sommes en régime oligarchique. Dénoncer ne suffit pas, il faut comprendre, percer le voile de l’opacité, dire qui sont les oligarques, quels sont leurs réseaux, quelles sont leurs valeurs, morales ou boursières. L’une des beautés du système actuel est qu’il permet pour quelques temps encore à la liberté des individus de coexister avec des phénomènes de domination économique d’une extrême violence, et à certains journalistes de faire leur métier.

Hommes de l’ombre

Christophe Deloire et Christophe Dubois nous donnent, avec "Circus politicus", vaste enquête sur la réalité des mécanismes du pouvoir français et européen, un instrument de compréhension incomparable. Entre Paris, Bruxelles, Francfort, Berlin, Milan, New York et Washington, ils ont été partout où vivent, se fréquentent, se corrompent, et décident, les hommes d’en haut. Avec peut-être une petite faiblesse sur Londres. Mais ils nous mènent bien au-delà des apparences de la politique nationale, au-delà du cirque des conférences de presse de l’Elysée : nous trouvons dans leur livre un Sarkozy falot dans les conseils européens, une Angela Merkel sincèrement convaincue que l’équilibre budgétaire fait partie des droits de l’homme, et des Belges, des Néerlandais, des Luxembourgeois, des Italiens peu impressionnants en eux-mêmes mais si bien raccordés aux réseaux du pouvoir américain de l’après-guerre.
 
Deloire et Dubois sont les anthropologues de ce milieu mou, fluide et dominant. Les hommes de l’ombre parlent assez volontiers : si leur pouvoir collectif est fort, ils sont frustrés en tant qu’individus, étant privés des gratifications narcissiques d’une vie publique et nationale. Aucun organigramme ne pourra jamais saisir ce monde en train de naître. Un régime oligarchique et plurinational ne peut être atteint que par une analyse de terrain : des lieux gris, des hommes gris, des ambiances grises. Circus politicus procède par petits chapitres cruels, merveilleusement adaptés à l’analyse de ce pouvoir flou, et qui engendrent au final un tableau pointilliste très bien composé.

Une zone grise

A Bruxelles se mélangent bureaucrates arrogants, lobbyistes du monde entier, services informatiques et financiers insaisissables, réseaux de surveillance américains, journalistes qui ne se rendent pas comptent qu’ils sont devenus des serviteurs. Une fois qu’on a lu ce livre, la charmante ville de Bruxelles fait beaucoup moins rire. On y mange certes d’excellentes frites, on y boit d’excellentes bières, elle est remplie de francophones vifs et sympas et de Flamands revendicatifs et teigneux. Elle est un lieu de pouvoir. Mais lequel ? Bruxelles est surtout une zone grise, hors du contrôle d’Etats-nations en déliquescence, espace de non-droit en gestation beaucoup plus menaçant que les paradis fiscaux où l’on blanchit l’argent, que les banlieues où l’on vend de la drogue ou que la Corse où l’on ne paye pas ses impôts.
 
Deloire et Dubois nous décrivent quelques quasi-institutions multinationales dont nous n’avions guère entendu parler : la conférence de Bilderberg ou la Trilatérale, beaucoup plus importantes que le Forum de Davos qui ne représente guère qu’une façade mondaine. Fondées dans l’immédiat après-guerre, ou après le décollage du Japon, sous influence américaine, ces instances de réflexion et de concertation ont largement contribué à l’élaboration d’un milieu et d’une culture antidémocratiques. Circus politicus est en effet aussi un livre d’histoire. L’une des forces de Deloire et de Dubois est de plonger dans le passé de petites fondations et décisions insignifiantes qui ont fini par donner de gros effets, dont certaines sont d’ailleurs nationales, comme la discrète interdiction faite à la Banque de France de financer directement le budget de l’Etat en 1973. Circus politicus est un plaidoyer pour la démocratie, pas un pamphlet nationaliste ou même antieuropéen. Paris y apparaît parfois pire que Bruxelles.

Concurrence

Difficile de sélectionner un exemple dans ce livre si riche. Mais, quand même, au cœur du cloaque, nous trouvons la fantastique « bande de la concurrence ». On sait que le dogme économico-religieux de la « concurrence libre et non faussée » est central à l’idéologie européiste. Pourtant, ce que nous voyons ici, c’est la circulation hallucinante des mêmes hommes entre la Direction de la concurrence de la commission, le Bilderberg, la Trilatérale, les banques Goldman Sachs et UBS. Nous ne rêvons pas, il s’agit bien de ces gens que l’on essaye de nous vendre aujourd’hui, en pleine crise de l’euro, de la dette et des banques, comme des technocrates désintéressés et austères. Quelle blague ! Le livre nous dit ce que sont les déclarations de revenus des moins importants d’entre eux, mais on a du mal à croire que la réalité financière puisse être pleinement saisie par des déclarations officielles.
 
Dans ces conditions, que signifie la « lutte contre les ententes » menée par la Direction de la concurrence ? Nous voyons, certes, des actions spectaculaires partir de Bruxelles, qui envoie ses agents perquisitionner dans les locaux des éditeurs parisiens à la recherche de preuves d’entente sur les prix. Mais, si la mécanique a été mise en marche, ainsi que certains le soupçonnent, par une dénonciation de la société Amazon, non validée par l’enquête, nous ne sommes pas du tout dans le monde de la concurrence pure et parfaite, au contraire. Nous sommes dans un monde d’affrontement entre de petites boîtes françaises et un géant monopolistique américain qui utilise la bureaucratie bruxelloise à ses propres fins. Deloire et Dubois font voler en éclats le mythe d’une séparation entre capitalisme financier et institutions européennes.

La France derrière, l’Allemagne devant

Ce livre précis règle sur le fond la question du complotisme, mode de pensée paranoïaque dont sont aujourd’hui accusés tous ceux qui décèlent dans la marche du monde l’influence de groupes discrets, un peu comme étaient accusés de schizophrénie les dissidents soviétiques qui dénonçaient l’influence du KGB. Nous voyons ici, c’est-à-dire dans le monde occidental, se dérouler le processus historique par lequel des groupes constitués comme des correctifs à la démocratie sociale conquérante de l’après-guerre se sont transformés, dans notre période de concentration financière et de déclin du sentiment démocratique, en instances oligarchiques pures.
 
Comment caractériser les hommes politiques français dans le cirque politique globalisé ? Fondamentalement, par leur inefficacité. Leur mauvaise compréhension de l’anglais explique bien des choses, de leur absentéisme européen à leur naïveté dans le processus commercial et financier de la globalisation. Les postes prestigieux occupés à Washington, Genève ou Francfort par DSK, Lagarde, Lamy ou Trichet sont des leurres, qui masquent la mauvaise insertion des Français dans la structure oligarchique mondiale naissante. Notre classe politique excelle surtout à donner le change : les efforts couronnés de succès du gouvernement pour empêcher Barroso et ses copains de Bruxelles d’apparaître à la télévision française contribuent à maintenir l’illusion d’une indépendance de la France.
 
A rebours des attentes du « tous pourris » poujadiste traditionnel, les socialistes se sortent plutôt bien de ce contrôle de moralité. On les voit rarement dans les fiestas du Bilderberg et de la Trilatérale. Le seul qui soit plongé dans l’oligarchie multinationale jusqu’au cou est Pascal Lamy. Celui-là est de tous les séminaires, de toutes les combines, mais à tel point que son omniprésence solitaire en fait un larbin plutôt qu’un membre du groupe dominant. Le tort qu’il fait au PS, dont il est toujours membre, est considérable puisqu’il masque à lui tout seul la très satisfaisante indépendance du grand parti de gauche français.

Circus politicus marque une étape décisive dans notre compréhension de la globalisation. Elle cesse d’y apparaître comme un processus abstrait et impersonnel. Les mécanismes s’incarnent dans des hommes puissants et ridicules. La montée en force oligarchique s’accélère avec la crise de la dette, et nous aurons besoin dans deux ans d’une version actualisée de cette somme.
 
Ne nous laissons pas dominer par l’événement, projetons-nous dans l’avenir. Le déplacement du pouvoir européen de Bruxelles vers Francfort et Berlin nous garantit l’émergence prochaine d’un pôle allemand renforcé. Les historiens ne peuvent qu’attendre avec gourmandise l’analyse des continuités et ruptures dans l’exercice du pouvoir économique par le haut patronat allemand. Son instinct n’avait pas été fort démocratique lorsqu’il fut pour la première fois puissant, entre 1900 et 1944.
 
Circus politicus, de Christophe Deloire et Christophe Dubois, Albin Michel, 464 p., 21,50 €.

(1) Payot, 1987.
(2) Folio-Histoire, 1997.

dimanche 6 mai 2012

M. Py est-il un bon prof de maths ?

Par Pierre Barthélémy,

En 1937, le psychologue américain Gordon Allport suggéra que notre nom de famille était un élément important dans la constitution de notre personnalité en raison de ses connotations, qu'elles soient physiques (Legrand, Legros, Petit, Roux...), psychologiques (Lebon, Ledoux) ou qu'elles donnent des indices sur l'origine géographique ou ethnique de la lignée. Même si nous sommes tous les lointains héritiers de ceux qui, les premiers, ont porté notre patronyme, les autres membres de la société se servent plus ou moins consciemment de ces indices pour se faire une idée de nous. Plusieurs études ont ainsi mis en évidence que nous activions des stéréotypes négatifs à l'évocation de noms d'origine étrangère. A l'inverse, plus un nom est fréquent, plus il bénéficie d'un a priori positif.

Chercheur en sciences du comportement à l'université de Bretagne-Sud, Nicolas Guéguen est un spécialiste du décryptage de ces détails en apparence saugrenus mais qui en disent parfois long sur la psychologie de l'être humain. Après s'être intéressé au succès des auto-stoppeuses en fonction de leur tour de poitrine ou de la couleur de leur T-shirt, et après avoir prouvé que l'on dépensait plus d'argent chez le fleuriste si des chansons d'amour y étaient diffusées, il s'est, avec son collègue Alexandre Pascual (université Bordeaux-Segalen), demandé si porter un nom lié à sa profession était un "plus".

Comme il est un peu difficile de savoir si les clients de M. Boulanger pensent que son pain est meilleur que celui de ses concurrents ou si Mme Marchand est une commerçante douée, ces deux chercheurs ont imaginé une expérience amusante. Ils ont passé plusieurs petites annonces pour des cours particuliers de mathématiques donnés par un enseignant fictif affublé, suivant les cas, du nom de Lemaître, Lebon, Legrand (pour tester une caractéristique physique), Martin (pour voir si le plus courant des patronymes avait un surplus de capital sympathie), Leray et Le Gal (pour évaluer des noms moins communs mais ayant une structure syntaxique analogue aux trois premiers). Comme le montrent les résultats parus en 2011 dans la Revue internationale de psychologie sociale, le bien-nommé M. Lemaître et, dans une moindre mesure, M. Lebon ont été les plus sollicités par les parents voulant renforcer les acquis - ou combler les lacunes - de leurs rejetons.

Dans une seconde expérience très semblable publiée la même année par la revue Names, les sieurs Guéguen et Pascual sont allés plus loin : les professeurs de mathématiques de leurs petites annonces s'appelaient Py, Rie (même consonance que le premier) et Le Gal. Qui a été plébiscité ? L'homonyme du nombre pi, bien sûr, avec près de la moitié des appels téléphoniques - 45,4 % exactement car, même imaginaire, M. Py aime les résultats précis. Les auteurs de l'étude supposent que ce "nom de famille a probablement été interprété comme une sorte de prédestination à devenir un mathématicien et sans doute un bon mathématicien".

L'élection présidentielle aurait pu nous apporter un éclairage supplémentaire. Mais nous ne saurons malheureusement pas si, avec Mme Joly à l'Elysée, la vie aurait été plus belle ou si, avec M. Poutou, tous les Français auraient eu double ration de bisous tous les jours. Bon, j'arrête là mes moqueries. Avec le nom que je porte, je risque de me faire massacrer.

Pierre Barthélémy, journaliste et blogueur, auteur de "Passeurdesciences.blog.lemonde.fr"

Le racisme des intellectuels

Par Alain Badiou, philosophe, dramaturge et écrivain. 
Le Monde 05.05.2012

L'importance du vote pour Marine Le Pen accable et surprend. On cherche des explications. Le personnel politique y va de sa sociologie portative : la France des gens d'en bas, des provinciaux égarés, des ouvriers, des sous-éduqués, effrayée par la mondialisation, le recul du pouvoir d'achat, la déstructuration des territoires, la présence à leurs portes d'étranges étrangers, veut se replier sur le nationalisme et la xénophobie.
C'est déjà du reste cette France "retardataire" qu'on accusait d'avoir voté non au référendum sur le projet de Constitution européenne. On l'opposait aux classes moyennes urbaines éduquées et modernes, qui font tout le sel social de notre démocratie bien tempérée.
Disons que cette France d'en bas est quand même, en la circonstance, le baudet de la fable, le pelé et le galeux "populiste" d'où nous vient tout le mal lepéniste. Etrange, au demeurant, cette hargne politico-médiatique contre le "populisme". Le pouvoir démocratique, dont nous sommes si fiers, serait-il allergique à ce qu'on se soucie du peuple ? C'est l'avis dudit peuple, en tout cas, et de plus en plus. A la question "les responsables politiques se préoccupent-ils de ce que pensent les gens comme vous ?", la réponse entièrement négative "pas du tout" est passée de 15 % de l'ensemble en 1978 à 42 % en 2010 ! Quant au total des réponses positives ("beaucoup" ou "assez"), il est passé de 35 % à 17 % (on se reportera, pour cette indication statistique et d'autres d'un très grand intérêt, au numéro hors série de la revue La Pensée titré "Le peuple, la crise et la politique" et réalisé par Guy Michelat et Michel Simon). La relation entre le peuple et l'Etat n'est pas faite de confiance, c'est le moins qu'on puisse
Faut-il conclure que notre Etat n'a pas le peuple qu'il mérite, et que le sombre vote lepéniste atteste cette insuffisance populaire ? Il faudrait alors, pour renforcer la démocratie, changer le peuple, comme le proposait ironiquement Brecht...
Ma thèse est plutôt que deux autres grands coupables doivent être mis en avant : les responsables successifs du pouvoir d'Etat, de gauche comme de droite, et un ensemble non négligeable d'intellectuels.
En définitive, ce ne sont pas les pauvres de nos provinces qui ont décidé de limiter autant que faire se peut le droit élémentaire d'un ouvrier de ce pays, quelle que soit sa nationalité d'origine, de vivre ici avec sa femme et ses enfants. C'est une ministre socialiste, et tous ceux de droite ensuite qui se sont engouffrés dans la brèche. Ce n'est pas une campagnarde sous-éduquée qui a proclamé en 1983, que les grévistes de Renault - en effet majoritairement algériens ou marocains - étaient des "travailleurs immigrés (...)agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises".
C'est un premier ministre socialiste, bien entendu à la grande joie de ses "ennemis" de la droite. Qui a eu la bonne idée de déclarer que Le Pen posait les vrais problèmes ? Un militant alsacien du Front national ? Non, c'est un premier ministre de François Mitterrand. Ce ne sont pas des sous-développés de l'intérieur qui ont créé les centres de rétention pour y emprisonner, hors de tout droit réel, ceux qu'on privait par ailleurs de la possibilité d'acquérir les papiers légaux de leur présence.
Ce ne sont pas non plus des banlieusards excédés qui ont ordonné, partout dans le monde, qu'on ne délivre aux gens des visas pour la France qu'au compte-gouttes, pendant qu'on fixait ici même des quotas d'expulsions que devait à tout prix réaliser la police. La succession des lois restrictives, attaquant, sous prétexte d'étrangeté, la liberté et l'égalité de millions de gens qui vivent et travaillent ici, n'est pas l'oeuvre de "populistes" déchaînés.
A la manoeuvre de ces forfaits légaux, on trouve l'Etat, tout simplement. On trouve tous les gouvernements successifs, dès François Mitterrand, et sans répit par la suite. En la matière, et ce ne sont que deux exemples, le socialiste Lionel Jospin a fait savoir dès son arrivée au pouvoir qu'il n'était pas question d'abolir François Hollande fait savoir qu'on ne décidera pas les régularisations de sans-papiers autrement sous sa présidence que sous celle de Nicolas Sarkozy. La continuité dans cette direction ne fait aucun doute. C'est cet encouragement obstiné de l'Etat dans la vilenie qui façonne l'opinion réactive et racialiste, et non l'inverse. les lois xénophobes de Charles Pasqua ; le socialiste
Je ne crois pas être suspect d'ignorer que Nicolas Sarkozy et sa clique ont été constamment sur la brèche du racisme culturel, levant haut le drapeau de la "supériorité" de notre chère civilisation occidentale et faisant voter une interminable succession de lois discriminatoires dont la scélératesse nous consterne.
Mais enfin, nous ne voyons pas que la gauche se soit levée pour s'y opposer avec la force que demandait un pareil acharnement réactionnaire. Elle a même bien souvent fait savoir qu'elle "comprenait" cette demande de "sécurité", et a voté sans état d'âme des décisions persécutoires flagrantes, comme celles qui visent à expulser de l'espace public telle ou telle femme sous le prétexte qu'elle se couvre les cheveux ou enveloppe son corps.
Ses candidats annoncent partout qu'ils mèneront une lutte sans merci, non tant contre les prévarications capitalistes et la dictature des budgets ascétiques que contre les ouvriers sans papiers et les mineurs récidivistes, surtout s'ils sont noirs ou arabes. Dans ce domaine, droite et gauche confondues ont piétiné tout principe. Ce fut et c'est, pour ceux qu'on prive de papiers, non l'Etat de droit, mais l'Etat d'exception, l'Etat de non-droit. Ce sont eux qui sont en état d'insécurité, et non les nationaux nantis. S'il fallait, ce qu'à Dieu ne plaise, se résigner à expulser des gens, il serait préférable qu'on choisisse nos gouvernants plutôt que les très respectables ouvriers marocains ou maliens.
Et derrière tout cela, de longue date, depuis plus de vingt ans, qui trouve-t-on ? Qui sont les glorieux inventeurs du "péril islamique", en passe selon eux de désintégrer notre belle société occidentale et française ? Sinon des intellectuels, qui consacrent à cette tâche infâme des éditoriaux enflammés, des livres retors, des "enquêtes sociologiques" truquées ? Est-ce un groupe de retraités provinciaux et d'ouvriers des petites villes désindustrialisées qui a monté patiemment toute cette affaire du "conflit des civilisations", de la défense du "pacte républicain", des menaces sur notre magnifique "laïcité", du "féminisme" outragé par la vie quotidienne des dames arabes ?
N'est-il pas fâcheux qu'on cherche des responsables uniquement du côté de la droite extrême - qui en effet tire les marrons du feu - sans jamais mettre à nu la responsabilité écrasante de ceux, bien souvent - disaient-ils - "de gauche", et plus souvent professeurs de "philosophie" que caissières de supermarché, qui ont passionnément soutenu que les Arabes et les Noirs, notamment les jeunes, corrompaient notre système éducatif, pervertissaient nos banlieues, offensaient nos libertés et outrageaient nos femmes ? Ou qu'ils étaient "trop nombreux" dans nos équipes de foot ? Exactement comme on disait naguère des juifs et des "métèques" que par eux la France éternelle était menacée de mort.
Il y a eu, certes, l'apparition de groupuscules fascistes se réclamant de l'islam. Mais il y a tout aussi bien eu des mouvements fascistes se réclamant de l'Occident et du Christ-roi. Cela n'empêche aucun intellectuel islamophobe de vanter à tout bout de champ notre supérieure identité "occidentale" et de parvenir à loger nos admirables "racines chrétiennes" dans le culte d'une laïcité dont Marine Le Pen, devenue une des plus acharnées pratiquantes de ce culte, révèle enfin de quel bois politique il se chauffe.
En vérité, ce sont des intellectuels qui ont inventé la violence antipopulaire, singulièrement dirigée contre les jeunes des grandes villes, qui est le vrai secret de l'islamophobie. Et ce sont les gouvernements, incapables de bâtir une société de paix civile et de justice, qui ont livré les étrangers, et d'abord les ouvriers arabes et leurs familles, en pâture à des clientèles électorales désorientées et craintives. Comme toujours, l'idée, fût-elle criminelle, précède le pouvoir, qui à son tour façonne l'opinion dont il a besoin. L'intellectuel, fût-il déplorable, précède le ministre, qui construit ses suiveurs.
Le livre, fût-il à jeter, vient avant l'image propagandiste, laquelle égare au lieu d'instruire. Et trente ans de patients efforts dans l'écriture, l'invective et la compétition électorale sans idée trouvent leur sinistre récompense dans les consciences fatiguées comme dans le vote moutonnier.
Honte aux gouvernements successifs, qui ont tous rivalisé sur les thèmes conjoints de la sécurité et du "problème immigré", pour que ne soit pas trop visible qu'ils servaient avant tout les intérêts de l'oligarchie économique ! Honte aux intellectuels du néo-racialisme et du nationalisme bouché, qui ont patiemment recouvert le vide laissé dans le peuple par la provisoire éclipse de l'hypothèse communiste d'un manteau d'inepties sur le péril islamique et la ruine de nos "valeurs" !
Ce sont eux qui doivent aujourd'hui rendre des comptes sur l'ascension d'un fascisme rampant dont ils ont encouragé sans relâche le développement mental.

Né en 1937, professeur de philosophie à l'Ecole normale supérieure, Alain Badiou articule pensée formelle et récit littéraire, argumentation conceptuelle et intervention politique. Il est notamment l'auteur d'Entretiens I La République de Platon (Fayard, 596 p., 24,50 €) et, dans la série "Circonstances", aux Nouvelles Editions Lignes, de Sarkozy : pire que prévu, les autres : prévoir le pire (94 p., 9,50 €). (Nous, 2011), de

samedi 5 mai 2012

Chronique de Daniel Schneidermann à propos de la venue de Sarkozy au "Petit Journal"


Barthès-Sarkozy, apothéose du fun washing

Par Daniel Schneidermann, le 17/03/2012

"Je dépose les armes, vous avez gagné": sur le plateau du Petit journal, Sarkozy vient de se regarder dans un best of des montages de Yann Barthès, il vient de se voir dans ses dandinements et ses mimiques, ses discours recyclés et ses blagues qui tombent à plat, il n'en peut plus de rire, et dans un souffle il glisse à Barthès: "je dépose les armes. Vous avez gagné". Et à cet instant, éberlués, devant cette improbable confrontation que l'on attend inconsciemment depuis cinq ans, on se demande: mais que voyons-nous, exactement ? Comment décrire ce à quoi nous assistons ? Que se passe-t-il ?

Ce que nous voyons, après quelques heures de décantation, apparaît assez simple: à l'instant même où Sarkozy offre apparemment à Barthès sa reddition, à cet instant-là, et justement par ces mots-là, c'est lui qui remporte la victoire sur Barthès, dans le petit match à distance que se livrent ces deux-là depuis cinq ans. Acceptant la moquerie, acceptant de se revoir interminablement dans ses gesticulations et ses mimiques, acceptant de se revoir picorer les grains de sucre des chouquettes devant les caméras, riant de lui à grandes lampées de "je vais devoir tout revoir", "comme vous êtes talentueux", et "ah non, pitié, pas encore celle-là", bref acceptant le clown en lui, l'accueillant dans un grand élan de réconciliation, Sarkozy se relégitime par le rire, comme bien d'autres politiques avant lui, dès lors qu'ils acceptèrent de rire de leur Guignol.

Ah, ce n'est pas une large victoire. C'est une victoire étroite. Car le rire reste un peu jaune, les répliques sont répétitives ("quel talent vous avez"), l'ensemble sent le passage obligé. Mais bon, il l'a fait. Il a osé. Il a fait le job. Il a gagné. 

Et Barthès, à l'instant même de son triomphe, a perdu. Perdu quoi ? Son innocence, pourrait-on dire. On s'interrogeait, ici, ces dernières semaines, sur la nature du dérangeant spectacle de Yann Barthès, on ne parvenait pas à le ranger dans une case. Bidonneur mais subversif; apparemment inconscient de certaines règles de base du journalisme mais ayant écorné les images des communicants, révélé bien des travers et des manies des puissants (la répétition mot pour mot par Sarkozy du même discours aux agriculteurs, son sketch de kleptomane avec un stylo officiel, en Roumanie, etc). Et sans doute que ce spectacle lui-même, comme toute oeuvre, balançait, ne sachant pas ce qu'il était, ni ce qu'il voulait vraiment dire.
Eh bien voilà. C'est définitif et radical. Recevant le clown de l'Elysée sans jamais lui rappeler, fût-ce subrepticement, la dimension tragique de son clown (discours de Dakar, discours de Grenoble, ruissellement de l'argent, règne fondé sur la haine, etc) Barthès a opté dans l'instant pour sa vraie nature, comme on cocherait enfin une case: un spectacle de légitimation des politiques par leur propre clown. Une banale petite entreprise de fun washing, comme il y a du green washing.

On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui. Si on rit désormais avec Yann Barthès, on saura qu'on rit aussi, non pas seulement de, mais avec Sarkozy, dont l'hologramme se tiendra les côtes à nos côtés. Chacun prendra ses responsabilités. C'est toute la donne économique de cette transaction du rire (que nous donne Barthès ? Que lui donnons-nous en échange par nos rires, à lui et à Canal+ ?) qui, d'un coup, a basculé et s'est clarifiée. A tout prendre, c'est plus confortable ainsi.

Printemps

Monet, Printemps à Giverny

"Etourneaux en joie,
effroi d'éventail
Bleu cobalt
soudain de noires écailles

Corbeaux,
Moineaux des buissons
genêts des abeilles..."

mercredi 2 mai 2012

Du droit de grève,

Sur le blog de l'actuelle porte-parole de Nicolas Sarkozy, Nathalie Kosciusko-Morizet, on peut y lire un article, intitulé: "A propos des « briseurs de grève »", daté du 23 décembre 2011, qui tente de démontrer la légitimité d'une action de l'état et d'une intervention de la police contre un mouvement de grève alors initié par les salariés d'une compagnie aérienne. Partant cependant d'un rappel de la loi, instituant le droit de grève en tant qu' "action collective visant à appuyer les revendications des salariés en faisant pression sur l’employeur par la perte de production que la cessation de travail entraine", Kosciusko-Morizet en arrive à remettre en question le droit de grève. Cet article est intéressant dans la mesure où il traduit parfaitement le cheminement d'une trajectoire idéologique et la construction d'un discours à l'encontre d'une institution, "la grève", et sa manifestation sur le territoire politique.
 
L'introduction de cet article est instructive puisqu'elle souligne d'abord, l'appui, l'ancrage, à partir duquel tente de s'articuler tout son argumentaire. Le rappel de la loi apparait comme un garant de moralité et d'impartialité. Planté là en guise de pavillon ou d'épouvantail, selon, il ne traduit aucunement une volonté de s'y tenir mais de s'y référer. C'est une nuance considérable, une illusion non négligeable car c'est aussi un moyen de s'en écarter, d'en finir avec un symbole, un mode d'expression et de contestation. L'auteure continue ainsi en décrivant la violence des faits, le drame d'un "rapport de forces" exprimé par la "perte" que l'un et l'autre endurent et "mettent en jeu". C'est l'expression d'un vrai cauchemar du point de vue capitaliste. On le perçoit aisément à travers la compassion recherchée dans l'expression du "gâchis" et du "malheur" observés par l'auteure. Cela désigne aussi le premier acte d'un désaccord exprimé à l'égard de la loi. Kosciusko-Morizet semble en effet minimiser l'expression de ce type de recours en considérant simplement que la grève est un moyen évitable. Cet élément est balayé par l'absence de référence à l'égard des faits qui singularisent tout conflit social. A aucun moment Kosciusco-Morizet ne s'interroge sur les raisons qui ont amené les employés à exercer leur droit de grève et ne revient sur les différends exprimés dans la négociation préalable et ce qu'il coûte d'en venir à cette extrémité. Celle-ci évoque aussi le rôle de "médiateur" qui pourrait revenir à l'Etat. Cette proposition traduit assez bien la conception que les partisans du libéralisme ont des syndicats. Une telle médiation consisterait à anéantir le rôle du syndicat et à supprimer l'expression d'un rapport de force entre les deux parties. L'auteure postule ainsi en faveur d'une égalité des rapports de force mis en tension. La "perte", estime-t-elle, est  quantitativement observable des deux côtés et de ce point de vue la porte-parole du président de la République est en phase avec les lignes de défense préconisées par son camp. 

Cette capitalisation des événements et des forces mises en relations, la perte d'emploi contre la perte de profits -minimisée par l'intervention des policiers, est évidemment démonstrative de l'esprit et de l'orientation politique défendus. Notons que l'intervention du gouvernement, subtilement associé à la notion et à la "raison" d'Etat, à travers l'intervention des policiers, symbolise parfaitement l'expression d'une libéralisation des rapports de pouvoir. Il s'agit encore de faire croire que la médiation orchestrée par l'Etat ou plus exactement le gouvernement est neutre et impartiale.

Une certaine confusion est d'abord délibérément opérée, portant sur une absence de distinction entre égalité et réciprocité. La volonté de construire une symétrie est autant une manière de décharger, déculpabiliser le rapport de force et les liens qui existent, sous leurs formes habituelles (employeur/syndicat). L'auteure de l'article propose d'ailleurs l'intervention de médiateurs dans le règlement des conflits opposants l'employeur et les employés. Sans doute est-ce une manière de contourner la question d'une représentation syndicale et sa fonction? On remarque au passage que la guerre menée à l'encontre des syndicats évoluant dans le cadre du secteur tertiaire, répondant à la notion de services, est particulièrement âpre et ouvre un champ de perception  et de prospection nouveau sur le plan idéologique et politique. La notion de services donne des arguments qui recourent à nouveau à la question de la morale et de la compassion, à défaut de la raison proposée par la loi. Comme en témoigne l'allusion faite à la sécurité des voyageurs ou encore à l'usager qui personnifie, dans les circonstances de cette affaire, le travailleur lésé par la grève, qui a oeuvré durement pour pouvoir rejoindre les siens, etc. Une figure compassionnelle, avec laquelle nous sommes devenus familiers, est ainsi régulièrement apparue au cours de ces dix dernières années. Celui qui est régulièrement nommé comme "otage" atteste de la violence du mouvement de grève et légitime sa critique jusqu'à remettre en cause son droit le plus strict dans la mesure où ce dernier n'est pas consensuel. C'est d'ailleurs en ce sens qu'il a été réformé au cours de ces dix dernières années, avec l'allongement du temps de préavis de grève et l'assurance, dans certains cas, d'un service minimum de travail. Tout amène à penser, dans les circonstances sociales, politiques et idéologiques actuelles, que le droit de grève est un droit sursitaire. 

Le droit de grève vu par Nathalie Kosciusko-Morizet

A propos des « briseurs de grève », 

Par Nathalie Kosciusco-Morizet, le 23 décembre 2011

 "Alors qu’une polémique est en train de naitre sur le respect du droit de grève, au motif que les forces de l’ordre sont sollicitées pour effectuer les tâches de vérification (fouille des bagages, palpation) obligatoire sur les voyageurs qui prennent l’avion, je voudrais préciser quelques points.

Tout d’abord, donner une définition du droit de grève, qui peut être trouvée par tout un chacun sur Wikipedia

La grève est donc « une action collective visant à appuyer les revendications des salariés en faisant pression sur l’employeur par la perte de production que la cessation de travail entraine. » Il s’agit d’un rapport de force : le gréviste n’est pas rémunéré alors que l’entreprise ne produit plus, et donc perd de l’argent.

L’exercice du droit de grève est garanti par l’alinéa 7 du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 :
Enfin, je rappelle également que les conflits sociaux en cours dans les aéroports n’opposent pas l’état aux grévistes, mais les grévistes à leurs employeurs privés. Si les employeurs avaient recours, par exemple, à une main d’œuvre intérimaire, pour remplacer les grévistes, ils seraient dans l’illégalité (Article L1251-10 du code de travail).

C’est pourquoi l’employeur, qui ne paye pas les salariés grévistes, ne peut embaucher des intérimaires pour délivrer le service à leur place, c’est-à-dire continuer à gagner de l’argent malgré la grève.
Je ne fais pas partie de ceux qui croient pouvoir se réjouir de tout conflit social, et qui pensent qu’ils peuvent y engranger des voix, des votes, ou des adhésions à leurs boutiques politiques. Bien entendu, je souhaite la fin de ce conflit. Mais les solutions pour y mettre fin sont entre les mains des salariés des entreprises de sécurité, et de leurs employeurs. Le Gouvernement peut aider, en nommant des médiateurs, mais à aucun moment nous ne sommes intervenus pour mettre fin d’autorité au conflit.

Alors, remplacer les grévistes par les forces de l’ordre pour assurer les mesures de sécurité obligatoires à l’embarquement est-il une remise en cause du droit de grève ?
Non, puisque l’employeur n’étant par définition pas en capacité de délivrer complètement le service, il perd de l’argent, des pénalités lui étant infligées par son donneur d’ordre. Les entreprises prestataires de la DGAC et d’ADP ne sont pas payées pour des prestations qu’elles ne rendent pas. C’est une évidence qu’il convient semble-t-il de rappeler. La grève en cours crée un manque à gagner pour ces entreprises, et met donc la pression sur ses dirigeants, comme toute grève.

Que les voyageurs embarquent ou non, le rapport de force entre les employés et les employeurs reste le même. Le gouvernement n’intervient que pour éviter que les voyageurs fassent les frais de ce conflit social, mais il ne modifie pas les termes de ce conflit.
Permettre aux voyageurs de partir, est-ce affaiblir les salariés dans leur épreuve de force avec leurs patrons ?

Non, et d’ailleurs si la gêne occasionnée aux usagers avait été le souci principal des employeurs, on n’en serait pas là. Les discussions auraient pu démarrer dès le dépôt du préavis de grève. Tout faire pour que les français ne pâtissent pas de ce conflit, c’est ma responsabilité, on voit bien que ce n’est pas celle des parties prenantes de ce conflit. Chacun son rôle donc, mais qu’on ne vienne pas nous accuser de briser une grève quand nous tentons de faire en sorte que les français puissent prendre l’avion !
Solliciter les forces de l’ordre pour assumer les tâches de contrôle des voyageurs et de leurs bagages, de manière exceptionnelle, et dans une période exceptionnelle de départs pour les fêtes de Noël, ce n’est donc en rien prendre position contre les salariés dans ce conflit. C’est prendre position pour les usagers, tout en aidant à trouver une solution par la médiation. 

Le reste n’est que basse polémique. Et ceux qui se réjouissent du durcissement du conflit ne sont probablement pas ceux qui font des sacrifices sur leur salaire en se déclarant grévistes. Comme d’habitude, les conseilleurs ne sont pas les payeurs.
Plus largement, cette idée fixe qu’on nous assène et qui consiste à prétendre qu’une grève efficace est une grève qui a des conséquences sur une majorité de personnes en dehors de l’entreprise, est une idée qui me semble dangereuse, à terme, pour le droit de grève lui-même.

Il y a en effet une confusion dangereuse entre les perturbations vis-à-vis du public, qui sont des conséquences de la grève, et son objectif, qui est de perturber le processus de production d’une entreprise, pour obtenir satisfaction sur des revendications.
A ce compte, si la SNCF met en place des trains spéciaux pour acheminer des voyageurs qui ne peuvent pas prendre l’avion à cause d’une grève dans un aéroport, on traitera également la SNCF de briseur de grève ?

Parler, comme Marie-George Buffet l’a fait hier, de « pays occupé » quand les forces de l’ordre sont à pied d’œuvre pour assurer la sécurité des voyageurs, je trouve cela indécent.
A-t-on réquisitionné les grévistes ? Non.
A-t-on envoyé la police contre les grévistes ? Non. 

Les images d’Epinal d’une certaine gauche, qui veut nous faire croire que nous sommes encore sous le Consulat, et qu’on envoie la police pour « mater les grévistes », sont consternantes. 

La responsabilité qui est la notre, c’est de ne pas laisser ce conflit social empêcher ceux de nos concitoyens qui partent rejoindre leur famille pour les fêtes de fin d’année de le faire. Il y a aussi chez les voyageurs des concitoyens qui travaillent dur toute l’année, qui sont en peine de boucler les fins de mois, qui prennent des vols pas cher pour enfin penser à autre chose qu’aux tracas quotidiens. Leur permettre de décoller, sans remettre en cause la grève elle-même, c’est un minimum. Des milliers de nos concitoyens ont effectué des réservations des mois à l’avance, pour pouvoir se payer ce transport et passer des fêtes de fin d’année en famille. Ceux-là n’ont pas le loisir de prendre un autre vol, ou de se faire rembourser plus tard. Ils prennent l’avion, ou ils restent chez eux. C’est aussi à eux que je pense.

Les grévistes n’en veulent pas aux usagers, et je ne veux pas que les usagers en veulent aux grévistes. Ceux dont le métier semble être devenu de souffler sur les braises devraient s’arrêter un instant et se demander ce qu’ils veulent, au fond. Monter les uns contre les autres ? Capitaliser sur la colère des uns et des autres ?
En prenant nos responsabilités, tout en protégeant le droit de grève et en facilitant l’obtention d’un accord qui, in fine, ne peut être conclu qu’à l’intérieur des entreprises privées concernées, nous faisons le travail qu’un Gouvernement responsable doit faire."