dimanche 6 mai 2012

M. Py est-il un bon prof de maths ?

Par Pierre Barthélémy,

En 1937, le psychologue américain Gordon Allport suggéra que notre nom de famille était un élément important dans la constitution de notre personnalité en raison de ses connotations, qu'elles soient physiques (Legrand, Legros, Petit, Roux...), psychologiques (Lebon, Ledoux) ou qu'elles donnent des indices sur l'origine géographique ou ethnique de la lignée. Même si nous sommes tous les lointains héritiers de ceux qui, les premiers, ont porté notre patronyme, les autres membres de la société se servent plus ou moins consciemment de ces indices pour se faire une idée de nous. Plusieurs études ont ainsi mis en évidence que nous activions des stéréotypes négatifs à l'évocation de noms d'origine étrangère. A l'inverse, plus un nom est fréquent, plus il bénéficie d'un a priori positif.

Chercheur en sciences du comportement à l'université de Bretagne-Sud, Nicolas Guéguen est un spécialiste du décryptage de ces détails en apparence saugrenus mais qui en disent parfois long sur la psychologie de l'être humain. Après s'être intéressé au succès des auto-stoppeuses en fonction de leur tour de poitrine ou de la couleur de leur T-shirt, et après avoir prouvé que l'on dépensait plus d'argent chez le fleuriste si des chansons d'amour y étaient diffusées, il s'est, avec son collègue Alexandre Pascual (université Bordeaux-Segalen), demandé si porter un nom lié à sa profession était un "plus".

Comme il est un peu difficile de savoir si les clients de M. Boulanger pensent que son pain est meilleur que celui de ses concurrents ou si Mme Marchand est une commerçante douée, ces deux chercheurs ont imaginé une expérience amusante. Ils ont passé plusieurs petites annonces pour des cours particuliers de mathématiques donnés par un enseignant fictif affublé, suivant les cas, du nom de Lemaître, Lebon, Legrand (pour tester une caractéristique physique), Martin (pour voir si le plus courant des patronymes avait un surplus de capital sympathie), Leray et Le Gal (pour évaluer des noms moins communs mais ayant une structure syntaxique analogue aux trois premiers). Comme le montrent les résultats parus en 2011 dans la Revue internationale de psychologie sociale, le bien-nommé M. Lemaître et, dans une moindre mesure, M. Lebon ont été les plus sollicités par les parents voulant renforcer les acquis - ou combler les lacunes - de leurs rejetons.

Dans une seconde expérience très semblable publiée la même année par la revue Names, les sieurs Guéguen et Pascual sont allés plus loin : les professeurs de mathématiques de leurs petites annonces s'appelaient Py, Rie (même consonance que le premier) et Le Gal. Qui a été plébiscité ? L'homonyme du nombre pi, bien sûr, avec près de la moitié des appels téléphoniques - 45,4 % exactement car, même imaginaire, M. Py aime les résultats précis. Les auteurs de l'étude supposent que ce "nom de famille a probablement été interprété comme une sorte de prédestination à devenir un mathématicien et sans doute un bon mathématicien".

L'élection présidentielle aurait pu nous apporter un éclairage supplémentaire. Mais nous ne saurons malheureusement pas si, avec Mme Joly à l'Elysée, la vie aurait été plus belle ou si, avec M. Poutou, tous les Français auraient eu double ration de bisous tous les jours. Bon, j'arrête là mes moqueries. Avec le nom que je porte, je risque de me faire massacrer.

Pierre Barthélémy, journaliste et blogueur, auteur de "Passeurdesciences.blog.lemonde.fr"

Le racisme des intellectuels

Par Alain Badiou, philosophe, dramaturge et écrivain. 
Le Monde 05.05.2012

L'importance du vote pour Marine Le Pen accable et surprend. On cherche des explications. Le personnel politique y va de sa sociologie portative : la France des gens d'en bas, des provinciaux égarés, des ouvriers, des sous-éduqués, effrayée par la mondialisation, le recul du pouvoir d'achat, la déstructuration des territoires, la présence à leurs portes d'étranges étrangers, veut se replier sur le nationalisme et la xénophobie.
C'est déjà du reste cette France "retardataire" qu'on accusait d'avoir voté non au référendum sur le projet de Constitution européenne. On l'opposait aux classes moyennes urbaines éduquées et modernes, qui font tout le sel social de notre démocratie bien tempérée.
Disons que cette France d'en bas est quand même, en la circonstance, le baudet de la fable, le pelé et le galeux "populiste" d'où nous vient tout le mal lepéniste. Etrange, au demeurant, cette hargne politico-médiatique contre le "populisme". Le pouvoir démocratique, dont nous sommes si fiers, serait-il allergique à ce qu'on se soucie du peuple ? C'est l'avis dudit peuple, en tout cas, et de plus en plus. A la question "les responsables politiques se préoccupent-ils de ce que pensent les gens comme vous ?", la réponse entièrement négative "pas du tout" est passée de 15 % de l'ensemble en 1978 à 42 % en 2010 ! Quant au total des réponses positives ("beaucoup" ou "assez"), il est passé de 35 % à 17 % (on se reportera, pour cette indication statistique et d'autres d'un très grand intérêt, au numéro hors série de la revue La Pensée titré "Le peuple, la crise et la politique" et réalisé par Guy Michelat et Michel Simon). La relation entre le peuple et l'Etat n'est pas faite de confiance, c'est le moins qu'on puisse
Faut-il conclure que notre Etat n'a pas le peuple qu'il mérite, et que le sombre vote lepéniste atteste cette insuffisance populaire ? Il faudrait alors, pour renforcer la démocratie, changer le peuple, comme le proposait ironiquement Brecht...
Ma thèse est plutôt que deux autres grands coupables doivent être mis en avant : les responsables successifs du pouvoir d'Etat, de gauche comme de droite, et un ensemble non négligeable d'intellectuels.
En définitive, ce ne sont pas les pauvres de nos provinces qui ont décidé de limiter autant que faire se peut le droit élémentaire d'un ouvrier de ce pays, quelle que soit sa nationalité d'origine, de vivre ici avec sa femme et ses enfants. C'est une ministre socialiste, et tous ceux de droite ensuite qui se sont engouffrés dans la brèche. Ce n'est pas une campagnarde sous-éduquée qui a proclamé en 1983, que les grévistes de Renault - en effet majoritairement algériens ou marocains - étaient des "travailleurs immigrés (...)agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises".
C'est un premier ministre socialiste, bien entendu à la grande joie de ses "ennemis" de la droite. Qui a eu la bonne idée de déclarer que Le Pen posait les vrais problèmes ? Un militant alsacien du Front national ? Non, c'est un premier ministre de François Mitterrand. Ce ne sont pas des sous-développés de l'intérieur qui ont créé les centres de rétention pour y emprisonner, hors de tout droit réel, ceux qu'on privait par ailleurs de la possibilité d'acquérir les papiers légaux de leur présence.
Ce ne sont pas non plus des banlieusards excédés qui ont ordonné, partout dans le monde, qu'on ne délivre aux gens des visas pour la France qu'au compte-gouttes, pendant qu'on fixait ici même des quotas d'expulsions que devait à tout prix réaliser la police. La succession des lois restrictives, attaquant, sous prétexte d'étrangeté, la liberté et l'égalité de millions de gens qui vivent et travaillent ici, n'est pas l'oeuvre de "populistes" déchaînés.
A la manoeuvre de ces forfaits légaux, on trouve l'Etat, tout simplement. On trouve tous les gouvernements successifs, dès François Mitterrand, et sans répit par la suite. En la matière, et ce ne sont que deux exemples, le socialiste Lionel Jospin a fait savoir dès son arrivée au pouvoir qu'il n'était pas question d'abolir François Hollande fait savoir qu'on ne décidera pas les régularisations de sans-papiers autrement sous sa présidence que sous celle de Nicolas Sarkozy. La continuité dans cette direction ne fait aucun doute. C'est cet encouragement obstiné de l'Etat dans la vilenie qui façonne l'opinion réactive et racialiste, et non l'inverse. les lois xénophobes de Charles Pasqua ; le socialiste
Je ne crois pas être suspect d'ignorer que Nicolas Sarkozy et sa clique ont été constamment sur la brèche du racisme culturel, levant haut le drapeau de la "supériorité" de notre chère civilisation occidentale et faisant voter une interminable succession de lois discriminatoires dont la scélératesse nous consterne.
Mais enfin, nous ne voyons pas que la gauche se soit levée pour s'y opposer avec la force que demandait un pareil acharnement réactionnaire. Elle a même bien souvent fait savoir qu'elle "comprenait" cette demande de "sécurité", et a voté sans état d'âme des décisions persécutoires flagrantes, comme celles qui visent à expulser de l'espace public telle ou telle femme sous le prétexte qu'elle se couvre les cheveux ou enveloppe son corps.
Ses candidats annoncent partout qu'ils mèneront une lutte sans merci, non tant contre les prévarications capitalistes et la dictature des budgets ascétiques que contre les ouvriers sans papiers et les mineurs récidivistes, surtout s'ils sont noirs ou arabes. Dans ce domaine, droite et gauche confondues ont piétiné tout principe. Ce fut et c'est, pour ceux qu'on prive de papiers, non l'Etat de droit, mais l'Etat d'exception, l'Etat de non-droit. Ce sont eux qui sont en état d'insécurité, et non les nationaux nantis. S'il fallait, ce qu'à Dieu ne plaise, se résigner à expulser des gens, il serait préférable qu'on choisisse nos gouvernants plutôt que les très respectables ouvriers marocains ou maliens.
Et derrière tout cela, de longue date, depuis plus de vingt ans, qui trouve-t-on ? Qui sont les glorieux inventeurs du "péril islamique", en passe selon eux de désintégrer notre belle société occidentale et française ? Sinon des intellectuels, qui consacrent à cette tâche infâme des éditoriaux enflammés, des livres retors, des "enquêtes sociologiques" truquées ? Est-ce un groupe de retraités provinciaux et d'ouvriers des petites villes désindustrialisées qui a monté patiemment toute cette affaire du "conflit des civilisations", de la défense du "pacte républicain", des menaces sur notre magnifique "laïcité", du "féminisme" outragé par la vie quotidienne des dames arabes ?
N'est-il pas fâcheux qu'on cherche des responsables uniquement du côté de la droite extrême - qui en effet tire les marrons du feu - sans jamais mettre à nu la responsabilité écrasante de ceux, bien souvent - disaient-ils - "de gauche", et plus souvent professeurs de "philosophie" que caissières de supermarché, qui ont passionnément soutenu que les Arabes et les Noirs, notamment les jeunes, corrompaient notre système éducatif, pervertissaient nos banlieues, offensaient nos libertés et outrageaient nos femmes ? Ou qu'ils étaient "trop nombreux" dans nos équipes de foot ? Exactement comme on disait naguère des juifs et des "métèques" que par eux la France éternelle était menacée de mort.
Il y a eu, certes, l'apparition de groupuscules fascistes se réclamant de l'islam. Mais il y a tout aussi bien eu des mouvements fascistes se réclamant de l'Occident et du Christ-roi. Cela n'empêche aucun intellectuel islamophobe de vanter à tout bout de champ notre supérieure identité "occidentale" et de parvenir à loger nos admirables "racines chrétiennes" dans le culte d'une laïcité dont Marine Le Pen, devenue une des plus acharnées pratiquantes de ce culte, révèle enfin de quel bois politique il se chauffe.
En vérité, ce sont des intellectuels qui ont inventé la violence antipopulaire, singulièrement dirigée contre les jeunes des grandes villes, qui est le vrai secret de l'islamophobie. Et ce sont les gouvernements, incapables de bâtir une société de paix civile et de justice, qui ont livré les étrangers, et d'abord les ouvriers arabes et leurs familles, en pâture à des clientèles électorales désorientées et craintives. Comme toujours, l'idée, fût-elle criminelle, précède le pouvoir, qui à son tour façonne l'opinion dont il a besoin. L'intellectuel, fût-il déplorable, précède le ministre, qui construit ses suiveurs.
Le livre, fût-il à jeter, vient avant l'image propagandiste, laquelle égare au lieu d'instruire. Et trente ans de patients efforts dans l'écriture, l'invective et la compétition électorale sans idée trouvent leur sinistre récompense dans les consciences fatiguées comme dans le vote moutonnier.
Honte aux gouvernements successifs, qui ont tous rivalisé sur les thèmes conjoints de la sécurité et du "problème immigré", pour que ne soit pas trop visible qu'ils servaient avant tout les intérêts de l'oligarchie économique ! Honte aux intellectuels du néo-racialisme et du nationalisme bouché, qui ont patiemment recouvert le vide laissé dans le peuple par la provisoire éclipse de l'hypothèse communiste d'un manteau d'inepties sur le péril islamique et la ruine de nos "valeurs" !
Ce sont eux qui doivent aujourd'hui rendre des comptes sur l'ascension d'un fascisme rampant dont ils ont encouragé sans relâche le développement mental.

Né en 1937, professeur de philosophie à l'Ecole normale supérieure, Alain Badiou articule pensée formelle et récit littéraire, argumentation conceptuelle et intervention politique. Il est notamment l'auteur d'Entretiens I La République de Platon (Fayard, 596 p., 24,50 €) et, dans la série "Circonstances", aux Nouvelles Editions Lignes, de Sarkozy : pire que prévu, les autres : prévoir le pire (94 p., 9,50 €). (Nous, 2011), de

samedi 5 mai 2012

Chronique de Daniel Schneidermann à propos de la venue de Sarkozy au "Petit Journal"


Barthès-Sarkozy, apothéose du fun washing

Par Daniel Schneidermann, le 17/03/2012

"Je dépose les armes, vous avez gagné": sur le plateau du Petit journal, Sarkozy vient de se regarder dans un best of des montages de Yann Barthès, il vient de se voir dans ses dandinements et ses mimiques, ses discours recyclés et ses blagues qui tombent à plat, il n'en peut plus de rire, et dans un souffle il glisse à Barthès: "je dépose les armes. Vous avez gagné". Et à cet instant, éberlués, devant cette improbable confrontation que l'on attend inconsciemment depuis cinq ans, on se demande: mais que voyons-nous, exactement ? Comment décrire ce à quoi nous assistons ? Que se passe-t-il ?

Ce que nous voyons, après quelques heures de décantation, apparaît assez simple: à l'instant même où Sarkozy offre apparemment à Barthès sa reddition, à cet instant-là, et justement par ces mots-là, c'est lui qui remporte la victoire sur Barthès, dans le petit match à distance que se livrent ces deux-là depuis cinq ans. Acceptant la moquerie, acceptant de se revoir interminablement dans ses gesticulations et ses mimiques, acceptant de se revoir picorer les grains de sucre des chouquettes devant les caméras, riant de lui à grandes lampées de "je vais devoir tout revoir", "comme vous êtes talentueux", et "ah non, pitié, pas encore celle-là", bref acceptant le clown en lui, l'accueillant dans un grand élan de réconciliation, Sarkozy se relégitime par le rire, comme bien d'autres politiques avant lui, dès lors qu'ils acceptèrent de rire de leur Guignol.

Ah, ce n'est pas une large victoire. C'est une victoire étroite. Car le rire reste un peu jaune, les répliques sont répétitives ("quel talent vous avez"), l'ensemble sent le passage obligé. Mais bon, il l'a fait. Il a osé. Il a fait le job. Il a gagné. 

Et Barthès, à l'instant même de son triomphe, a perdu. Perdu quoi ? Son innocence, pourrait-on dire. On s'interrogeait, ici, ces dernières semaines, sur la nature du dérangeant spectacle de Yann Barthès, on ne parvenait pas à le ranger dans une case. Bidonneur mais subversif; apparemment inconscient de certaines règles de base du journalisme mais ayant écorné les images des communicants, révélé bien des travers et des manies des puissants (la répétition mot pour mot par Sarkozy du même discours aux agriculteurs, son sketch de kleptomane avec un stylo officiel, en Roumanie, etc). Et sans doute que ce spectacle lui-même, comme toute oeuvre, balançait, ne sachant pas ce qu'il était, ni ce qu'il voulait vraiment dire.
Eh bien voilà. C'est définitif et radical. Recevant le clown de l'Elysée sans jamais lui rappeler, fût-ce subrepticement, la dimension tragique de son clown (discours de Dakar, discours de Grenoble, ruissellement de l'argent, règne fondé sur la haine, etc) Barthès a opté dans l'instant pour sa vraie nature, comme on cocherait enfin une case: un spectacle de légitimation des politiques par leur propre clown. Une banale petite entreprise de fun washing, comme il y a du green washing.

On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui. Si on rit désormais avec Yann Barthès, on saura qu'on rit aussi, non pas seulement de, mais avec Sarkozy, dont l'hologramme se tiendra les côtes à nos côtés. Chacun prendra ses responsabilités. C'est toute la donne économique de cette transaction du rire (que nous donne Barthès ? Que lui donnons-nous en échange par nos rires, à lui et à Canal+ ?) qui, d'un coup, a basculé et s'est clarifiée. A tout prendre, c'est plus confortable ainsi.

Printemps

Monet, Printemps à Giverny

"Etourneaux en joie,
effroi d'éventail
Bleu cobalt
soudain de noires écailles

Corbeaux,
Moineaux des buissons
genêts des abeilles..."

mercredi 2 mai 2012

Du droit de grève,

Sur le blog de l'actuelle porte-parole de Nicolas Sarkozy, Nathalie Kosciusko-Morizet, on peut y lire un article, intitulé: "A propos des « briseurs de grève »", daté du 23 décembre 2011, qui tente de démontrer la légitimité d'une action de l'état et d'une intervention de la police contre un mouvement de grève alors initié par les salariés d'une compagnie aérienne. Partant cependant d'un rappel de la loi, instituant le droit de grève en tant qu' "action collective visant à appuyer les revendications des salariés en faisant pression sur l’employeur par la perte de production que la cessation de travail entraine", Kosciusko-Morizet en arrive à remettre en question le droit de grève. Cet article est intéressant dans la mesure où il traduit parfaitement le cheminement d'une trajectoire idéologique et la construction d'un discours à l'encontre d'une institution, "la grève", et sa manifestation sur le territoire politique.
 
L'introduction de cet article est instructive puisqu'elle souligne d'abord, l'appui, l'ancrage, à partir duquel tente de s'articuler tout son argumentaire. Le rappel de la loi apparait comme un garant de moralité et d'impartialité. Planté là en guise de pavillon ou d'épouvantail, selon, il ne traduit aucunement une volonté de s'y tenir mais de s'y référer. C'est une nuance considérable, une illusion non négligeable car c'est aussi un moyen de s'en écarter, d'en finir avec un symbole, un mode d'expression et de contestation. L'auteure continue ainsi en décrivant la violence des faits, le drame d'un "rapport de forces" exprimé par la "perte" que l'un et l'autre endurent et "mettent en jeu". C'est l'expression d'un vrai cauchemar du point de vue capitaliste. On le perçoit aisément à travers la compassion recherchée dans l'expression du "gâchis" et du "malheur" observés par l'auteure. Cela désigne aussi le premier acte d'un désaccord exprimé à l'égard de la loi. Kosciusko-Morizet semble en effet minimiser l'expression de ce type de recours en considérant simplement que la grève est un moyen évitable. Cet élément est balayé par l'absence de référence à l'égard des faits qui singularisent tout conflit social. A aucun moment Kosciusco-Morizet ne s'interroge sur les raisons qui ont amené les employés à exercer leur droit de grève et ne revient sur les différends exprimés dans la négociation préalable et ce qu'il coûte d'en venir à cette extrémité. Celle-ci évoque aussi le rôle de "médiateur" qui pourrait revenir à l'Etat. Cette proposition traduit assez bien la conception que les partisans du libéralisme ont des syndicats. Une telle médiation consisterait à anéantir le rôle du syndicat et à supprimer l'expression d'un rapport de force entre les deux parties. L'auteure postule ainsi en faveur d'une égalité des rapports de force mis en tension. La "perte", estime-t-elle, est  quantitativement observable des deux côtés et de ce point de vue la porte-parole du président de la République est en phase avec les lignes de défense préconisées par son camp. 

Cette capitalisation des événements et des forces mises en relations, la perte d'emploi contre la perte de profits -minimisée par l'intervention des policiers, est évidemment démonstrative de l'esprit et de l'orientation politique défendus. Notons que l'intervention du gouvernement, subtilement associé à la notion et à la "raison" d'Etat, à travers l'intervention des policiers, symbolise parfaitement l'expression d'une libéralisation des rapports de pouvoir. Il s'agit encore de faire croire que la médiation orchestrée par l'Etat ou plus exactement le gouvernement est neutre et impartiale.

Une certaine confusion est d'abord délibérément opérée, portant sur une absence de distinction entre égalité et réciprocité. La volonté de construire une symétrie est autant une manière de décharger, déculpabiliser le rapport de force et les liens qui existent, sous leurs formes habituelles (employeur/syndicat). L'auteure de l'article propose d'ailleurs l'intervention de médiateurs dans le règlement des conflits opposants l'employeur et les employés. Sans doute est-ce une manière de contourner la question d'une représentation syndicale et sa fonction? On remarque au passage que la guerre menée à l'encontre des syndicats évoluant dans le cadre du secteur tertiaire, répondant à la notion de services, est particulièrement âpre et ouvre un champ de perception  et de prospection nouveau sur le plan idéologique et politique. La notion de services donne des arguments qui recourent à nouveau à la question de la morale et de la compassion, à défaut de la raison proposée par la loi. Comme en témoigne l'allusion faite à la sécurité des voyageurs ou encore à l'usager qui personnifie, dans les circonstances de cette affaire, le travailleur lésé par la grève, qui a oeuvré durement pour pouvoir rejoindre les siens, etc. Une figure compassionnelle, avec laquelle nous sommes devenus familiers, est ainsi régulièrement apparue au cours de ces dix dernières années. Celui qui est régulièrement nommé comme "otage" atteste de la violence du mouvement de grève et légitime sa critique jusqu'à remettre en cause son droit le plus strict dans la mesure où ce dernier n'est pas consensuel. C'est d'ailleurs en ce sens qu'il a été réformé au cours de ces dix dernières années, avec l'allongement du temps de préavis de grève et l'assurance, dans certains cas, d'un service minimum de travail. Tout amène à penser, dans les circonstances sociales, politiques et idéologiques actuelles, que le droit de grève est un droit sursitaire. 

Le droit de grève vu par Nathalie Kosciusko-Morizet

A propos des « briseurs de grève », 

Par Nathalie Kosciusco-Morizet, le 23 décembre 2011

 "Alors qu’une polémique est en train de naitre sur le respect du droit de grève, au motif que les forces de l’ordre sont sollicitées pour effectuer les tâches de vérification (fouille des bagages, palpation) obligatoire sur les voyageurs qui prennent l’avion, je voudrais préciser quelques points.

Tout d’abord, donner une définition du droit de grève, qui peut être trouvée par tout un chacun sur Wikipedia

La grève est donc « une action collective visant à appuyer les revendications des salariés en faisant pression sur l’employeur par la perte de production que la cessation de travail entraine. » Il s’agit d’un rapport de force : le gréviste n’est pas rémunéré alors que l’entreprise ne produit plus, et donc perd de l’argent.

L’exercice du droit de grève est garanti par l’alinéa 7 du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 :
Enfin, je rappelle également que les conflits sociaux en cours dans les aéroports n’opposent pas l’état aux grévistes, mais les grévistes à leurs employeurs privés. Si les employeurs avaient recours, par exemple, à une main d’œuvre intérimaire, pour remplacer les grévistes, ils seraient dans l’illégalité (Article L1251-10 du code de travail).

C’est pourquoi l’employeur, qui ne paye pas les salariés grévistes, ne peut embaucher des intérimaires pour délivrer le service à leur place, c’est-à-dire continuer à gagner de l’argent malgré la grève.
Je ne fais pas partie de ceux qui croient pouvoir se réjouir de tout conflit social, et qui pensent qu’ils peuvent y engranger des voix, des votes, ou des adhésions à leurs boutiques politiques. Bien entendu, je souhaite la fin de ce conflit. Mais les solutions pour y mettre fin sont entre les mains des salariés des entreprises de sécurité, et de leurs employeurs. Le Gouvernement peut aider, en nommant des médiateurs, mais à aucun moment nous ne sommes intervenus pour mettre fin d’autorité au conflit.

Alors, remplacer les grévistes par les forces de l’ordre pour assurer les mesures de sécurité obligatoires à l’embarquement est-il une remise en cause du droit de grève ?
Non, puisque l’employeur n’étant par définition pas en capacité de délivrer complètement le service, il perd de l’argent, des pénalités lui étant infligées par son donneur d’ordre. Les entreprises prestataires de la DGAC et d’ADP ne sont pas payées pour des prestations qu’elles ne rendent pas. C’est une évidence qu’il convient semble-t-il de rappeler. La grève en cours crée un manque à gagner pour ces entreprises, et met donc la pression sur ses dirigeants, comme toute grève.

Que les voyageurs embarquent ou non, le rapport de force entre les employés et les employeurs reste le même. Le gouvernement n’intervient que pour éviter que les voyageurs fassent les frais de ce conflit social, mais il ne modifie pas les termes de ce conflit.
Permettre aux voyageurs de partir, est-ce affaiblir les salariés dans leur épreuve de force avec leurs patrons ?

Non, et d’ailleurs si la gêne occasionnée aux usagers avait été le souci principal des employeurs, on n’en serait pas là. Les discussions auraient pu démarrer dès le dépôt du préavis de grève. Tout faire pour que les français ne pâtissent pas de ce conflit, c’est ma responsabilité, on voit bien que ce n’est pas celle des parties prenantes de ce conflit. Chacun son rôle donc, mais qu’on ne vienne pas nous accuser de briser une grève quand nous tentons de faire en sorte que les français puissent prendre l’avion !
Solliciter les forces de l’ordre pour assumer les tâches de contrôle des voyageurs et de leurs bagages, de manière exceptionnelle, et dans une période exceptionnelle de départs pour les fêtes de Noël, ce n’est donc en rien prendre position contre les salariés dans ce conflit. C’est prendre position pour les usagers, tout en aidant à trouver une solution par la médiation. 

Le reste n’est que basse polémique. Et ceux qui se réjouissent du durcissement du conflit ne sont probablement pas ceux qui font des sacrifices sur leur salaire en se déclarant grévistes. Comme d’habitude, les conseilleurs ne sont pas les payeurs.
Plus largement, cette idée fixe qu’on nous assène et qui consiste à prétendre qu’une grève efficace est une grève qui a des conséquences sur une majorité de personnes en dehors de l’entreprise, est une idée qui me semble dangereuse, à terme, pour le droit de grève lui-même.

Il y a en effet une confusion dangereuse entre les perturbations vis-à-vis du public, qui sont des conséquences de la grève, et son objectif, qui est de perturber le processus de production d’une entreprise, pour obtenir satisfaction sur des revendications.
A ce compte, si la SNCF met en place des trains spéciaux pour acheminer des voyageurs qui ne peuvent pas prendre l’avion à cause d’une grève dans un aéroport, on traitera également la SNCF de briseur de grève ?

Parler, comme Marie-George Buffet l’a fait hier, de « pays occupé » quand les forces de l’ordre sont à pied d’œuvre pour assurer la sécurité des voyageurs, je trouve cela indécent.
A-t-on réquisitionné les grévistes ? Non.
A-t-on envoyé la police contre les grévistes ? Non. 

Les images d’Epinal d’une certaine gauche, qui veut nous faire croire que nous sommes encore sous le Consulat, et qu’on envoie la police pour « mater les grévistes », sont consternantes. 

La responsabilité qui est la notre, c’est de ne pas laisser ce conflit social empêcher ceux de nos concitoyens qui partent rejoindre leur famille pour les fêtes de fin d’année de le faire. Il y a aussi chez les voyageurs des concitoyens qui travaillent dur toute l’année, qui sont en peine de boucler les fins de mois, qui prennent des vols pas cher pour enfin penser à autre chose qu’aux tracas quotidiens. Leur permettre de décoller, sans remettre en cause la grève elle-même, c’est un minimum. Des milliers de nos concitoyens ont effectué des réservations des mois à l’avance, pour pouvoir se payer ce transport et passer des fêtes de fin d’année en famille. Ceux-là n’ont pas le loisir de prendre un autre vol, ou de se faire rembourser plus tard. Ils prennent l’avion, ou ils restent chez eux. C’est aussi à eux que je pense.

Les grévistes n’en veulent pas aux usagers, et je ne veux pas que les usagers en veulent aux grévistes. Ceux dont le métier semble être devenu de souffler sur les braises devraient s’arrêter un instant et se demander ce qu’ils veulent, au fond. Monter les uns contre les autres ? Capitaliser sur la colère des uns et des autres ?
En prenant nos responsabilités, tout en protégeant le droit de grève et en facilitant l’obtention d’un accord qui, in fine, ne peut être conclu qu’à l’intérieur des entreprises privées concernées, nous faisons le travail qu’un Gouvernement responsable doit faire."

lundi 30 avril 2012

Usages de faux, Pétain n'a pas osé le "vrai" travail

Fausse affiche diffusée sur le net depuis la déclaration de Nicolas Sarkozy, Avril 2012.

L'affiche diffusée par Pétain en 1941

samedi 28 avril 2012

Prado, Marseille, 14 Avril 2012


1er-Mai, alerte à l'imposture !

 Par Annie Ernaux, Le Monde, 28.04.2012.

Stupeur, colère - il ose faire ça ! -, ma première réaction à la proclamation de Nicolas Sarkozy de fêter " le vrai travail" le 1er mai sur la place de la Concorde. Puis la sensation d'une blessure. Celle infligée à la mémoire des luttes de plus d'un siècle, partout dans le monde, pour l'obtention de droits sociaux, d'un temps de travail défini et limité, huit heures par jour, quarante-huit heures par semaine, contre un patronat sûr de la légitimité de sa domination, qui ne voulait aucune règle. Des luttes qui, répétées, tenaces, aboutiront en France au Front populaire, changeant la vie de la majorité des gens. Mais aussi des luttes dans lesquelles des ouvriers ont été blessés, sont morts : le 1er mai 1891, à Fourmies, dans le Nord, un homme, quatre garçons et quatre filles entre 14 et 20 ans ; le 1er mai 1906 - l'année de naissance de ma mère qui travaillera dans une usine dès l'âge de 12 ans -, deux morts à Paris.
Même si sa signification s'est affadie, même s'il est surtout accueilli comme la chance d'un jour férié, si les défilés et rassemblements sont plus ou moins nombreux, le 1er-Mai est un "lieu de mémoire ", tel que l'a défini l'historien Pierre Nora, c'est-à-dire de fête, d'emblème, de monument, etc., où s'incarne la mémoire nationale. Autant qu'un symbole de la lutte internationale des travailleurs, il est un lieu de la mémoire sociale des Français et il n'est, je crois, personne qui ne le ressente comme associé à l'idéal républicain de liberté, d'égalité, de fraternité. A preuve, le 1er mai 2002, qui a vu un million et demi de citoyens descendre dans les rues pour manifester leur attachement à ces valeurs.
Le propre de ce gouvernement a été d'oser tout. De nous surprendre en osant tout. D'avoir toujours un temps d'avance sur ce qu'on pouvait imaginer. En ces derniers jours de son mandat présidentiel, Nicolas Sarkozy aux abois s'empare sans vergogne de la fête du 1er-Mai, la confisque à son profit pour faire coup double : occuper le terrain dans tous les sens du terme à la place des syndicats et de la gauche, passer sur ces corps intermédiaires dont il souhaite la suppression, qu'il méprise ouvertement - "quand il y a une grève en France, personne ne s'en aperçoit", s'est-il vanté naguère - faire l'événement du jour et se rallier Marine Le Pen, voire d'autres, que ce slogan du " vrai travail" séduirait, comme il y a cinq ans celui de "remettre la France au travail". les électeurs de
En 1941, Pétain avait fait main basse sur le 1er-Mai pour le vider de son sens de lutte internationale, remplaçant la Fête des travailleurs par la "Fête du travail et de la Concorde sociale". Les contextes historiques diffèrent mais on peut assimiler la captation du 1er-Mai par Nicolas Sarkozy à celle de Pétain. Pour les tristes raisons que l'on sait, le chef de Vichy faisait appel à "l'union nationale", Nicolas Sarkozy, lui, est clairement dans une stratégie de division nationale, la même qu'il applique avec constance depuis qu'il a été élu. C'est uniquement là qu'il n'a pas varié et que, malheureusement, il a obtenu ses meilleurs résultats, peut-être, hélas aussi, les plus durables.
Gouverner, c'est diviser, tel est le système Sarkozy. Mais diviser en stigmatisant, en dressant une partie de la population contre l'autre. Depuis 2007, il n'a eu de cesse de créer, d'inventer, par son discours, deux catégories de citoyens, dont l'une est désignée comme responsable des problèmes de l'autre, qu'elle menace sourdement. Ces catégories sont mouvantes, mais toujours tranchées, Français/immigrés, travailleurs/assistés, gens honnêtes/délinquants, victimes...
Le discours sarkozien les a si bien installées dans nos habitudes de pensée, ces catégories, qu'il n'est plus besoin qu'elles soient expressément désignées, l'allusion suffit, instantanément décodée par tout le monde, avec les connotations négatives qui leur sont associées. Ce qui est bien sûr le cas ici avec l'expression "vrai travail", qui sous-entend non l'existence absurde d'un faux travail ni même de faux travailleurs (sauf peut-être sans-papiers, clandestins) mais celle de "faux chômeurs", qui ne cherchent aucun travail, des "assistés ", terme en vogue depuis cinq ans, donc une catégorie de profiteurs paresseux, naguère soupçonnés de faire la grasse matinée, quand d'autres "se lèvent tôt".
Dans ce système binaire qui violente la réalité complexe du pays, sa diversité sociale et culturelle, qui attise les haines, il y a, d'un côté, une France méritante, courageuse, respectueuse des lois, la "vraie" France, légitime sur son sol ancestral, et de l'autre, une population indigne qui n'a pas vocation à incarner cette vraie France, constituée qu'elle est de "communautés" - terme d'exclusion dans le répertoire du chef de l'Etat, repris par les médias sans discussion - d'origine étrangère, d'individus parasites. Un ensemble flou, menaçant, auquel, selon les moments et les circonstances, sont adjoints les grévistes, les profs, voire les juges, censés relâcher tous les délinquants, et "les élites ". La vraie France a droit à des flots de compassion, parce qu'elle "souffre", leitmotiv de la campagne de Sarkozy, l'autre, souvent la plus pauvre et la plus fragile, est vilipendée, livrée en pâture à la première comme source de ses malheurs.
On se souvient peut-être d'une séquence télévisuelle de [2007] qui montrait le candidat Sarkozy en campagne, évoluant dans un wagon du RER au milieu des voyageurs tranquilles. Il se penche vers une dame assise, l'interpelle avec une incroyable, étrange excitation : "Vous avez peur, hein, madame, vous avez peur ?" La voyageuse le regarde avec étonnement, presque de l'ahurissement, sans répondre. Véritable scène révélatrice et annonciatrice de la gouvernance qu'il a mise en oeuvre depuis cinq ans : susciter la peur, des fantasmes de peur, pour apparaître comme le protecteur.
C'est là toute l'imposture de ce qu'on ne saurait pas même appeler une idéologie, mais un plan cynique pour occulter une politique qui favorise les banques, les patrons du CAC 40, les actionnaires, les bailleurs de multiples appartements, les hauts revenus et les exilés fiscaux. L'imposture, elle est là encore, évidente, révoltante, dans cette communion prévue le 1er mai autour d'une valeur travail déconnectée de l'emploi et du salaire, de la hausse des loyers, des étiquettes de prix au supermarché et du coût des soins dentaires.
Quel travail, où le travail, quand des usines licencient, ferment du jour au lendemain, que les files d'attente s'allongent à Pôle emploi ? Pour qui le travail, à la couleur de la peau, à l'âge ou au diplôme ? Comment le travail, dans une atmosphère de harcèlement, dans les déplacements quotidiens au bout du RER ou les trajets de 50 km à l'aube ? Combien le travail, 1 000, 1 500 euros dont il faut déduire le loyer de 500 euros ? Rien de tout cela n'importe à un candidat qui, depuis cinq ans, n'a cherché qu'à déréglementer le travail, à l'imposer le dimanche, à détruire le service public d'éducation et de santé, à "rassurer les investisseurs".
Le 1er-Mai de Sarkozy et de l'UMP, c'est en réalité la fête du libéralisme dur, "décomplexé", dont l'ambition est de néantiser la représentation syndicale et d'étouffer les luttes sociales. Place de la Concorde, derrière les majestueuses fenêtres de l'Hôtel Plazza et des appartements de 300 m2, les gens pourront regarder le spectacle avec amusement.
C'est tout à l'honneur de François Hollande de rompre avec cette vision d'une France en guerre contre l'autre, par exemple en refusant, ces jours-ci, de revenir sur son projet de vote des étrangers aux élections locales, vote qui rapprocherait les habitants, oeuvrerait à ce vivre-ensemble qui se réalise peu à peu et sans drame dans des villes de la grande banlieue, comme celle où je réside. Ou en s'opposant au principe d'une "présomption de légitime défense" pour les policiers, issue du programme de l'extrême droite, porte ouverte à tous les droits en matière de répression, pierre angulaire d'un système policier.
Il faut casser cet imaginaire de suspicion et de haine qui empoisonne le pays, mais cela ne se fera qu'en engageant la lutte pour un partage des richesses, l'égalité dans l'éducation, l'accès aux soins, à la culture, des conditions de vie meilleures pour tous. Pour une République sociale.


Née en 1940, Annie Ernaux est agrégée de lettres modernes et a enseigné au lycée avant de devenir écrivaine dans les années 1970. Auteure de nombreux romans en partie autobiographiques, elle a obtenu plusieurs prix, dont le prix Renaudot en 1984. Elle revendique dans son oeuvre littéraire une démarche empruntée aux sciences humaines, inspirée par la sociologie de Pierre Bourdieu. Son dernier ouvrage est "L'Atelier noir" (Editions des Busclats, 2011)

ô Jaures, pourquoi nous as-tu abandonnés?


jeudi 24 février 2011

Signes d'une chronique

De nombreux blogs déclinent une telle image, où l'auteur, Pierre Assouline en tête, porte une tasse de café à ses lèvres. C'est une annonce sur le temps. Une manière de désigner un moment de la journée rattaché à la consommation du café, petit-déjeuner ou début d'après-midi, mais surtout d'énoncer la brièveté de l'exercice d'écriture. La chronique est quotidienne, le vers et le sujet sont libres et peuvent se déployer de manière aussi  spontanée et imprévue qu'une humeur matinale. L'autre unité qui apparaît sur ces photographies est celle du lieu qui renforce encore la particularité de ce type de billet. Toutes les caractéristiques d'une conversation menée autour d'un café, les parfums d'une rumeur, appréciés dans la solitude, en terrasse, à côté d'un journal ou sur les hauteurs du zinc. Des profondeurs encore ensommeillées surgit l'éveil d'une capture, portée par l'excitation d'un espresso noir, suivent la gloire et la postérité du mot.


jeudi 6 janvier 2011

Un poème, un pas de trop.

Il faut aller écouter le poète! On ne sait pas bien pourquoi, au fond. Cela vient sans doute de toutes les vertus qu'on lui prête: elle échappe à l'emprise de l'époque, elle est une expression de la beauté... Du poète est-on en mesure d'espérer le déploiement d'une parole prophétique! En d'autres termes, plus pragmatiques, il valait mieux être là, à l'écoute de la poésie, l'art triomphant, que dans le tourbillon de la folie consumériste qui s'accélérait à côté, à l'annonce de Noël et des fêtes de fin d'année.

Yves Bonnefoy, vieux bonhomme sympathique à la traine blanche et longue, était invité à Aix-en-Provence, au mois de décembre 2010, et c'était l'occasion d'un débat annoncé, à côté de la promotion de son nouveau livre "L'inachevé" que l'on peut trouver partout sur les étales des "bonnes librairies". Il était aussi invité pour évoquer son oeuvre poétique et son travail de traduction des poètes anglais, Yeats et Shakespeare. Il était accompagné, pour débattre de l'épineuse question de la traduction poétique, d'un poète anglais, qui lui donna à échanger sur la grandeur poétique de Yeats et des subtilités pragmatiques de la langue anglaise, d'un universitaire, traducteur de russe et d'un gros pantin très lisse, maitre de cérémonie pour l'occasion, qui joua parfaitement son rôle de cuistre, caressant abondamment  le vieil homme dans le sens du cheveu blanc.

Ce fut, n'en faisons pas de mystères, terriblement pédant, artificiel et navrant... Comme en toutes circonstances, lorsqu'on essaie de "faire de la culture". On ne s'attendait pas moins à une grande messe masturbatoire sur ce thème inépuisé et celui tout aussi brillant de la "langue françoise". On s'en doutait aux roulements des tambours, aux petits fours, petits souliers, dès l'annonce sur le journal local, "La Provence", dès que la présentatrice, responsable du "Centre Saint Léger-Léger" prit le micro et déclama, non sans chuter sur un "bonjour" qui ressemblait à un "Beaujolour" (vibrant hommage au Beaujolais) -nous fûmes un instant près d'aborder vraiment  la question de la culture française-, son amour, son honneur à  accueillir Monsieur... Elle fût même prête à lui donner sa langue, son corps si le vieux avait voulu... 

Nous étions dans le petit amphithéâtre d'Aix-en-Provence, en face de la Cité du Livre et de la bibliothèque de la Méjanes. On nous passa d'abord le film consacré à Bonnefoy tiré de l'excellente émission "Un siècle d'écrivain". On aurait dû en rester là! Tout le monde aurait été content. Les hommes à chapeau seraient retournés à leurs cigares et à leurs téléphones portables en s'enorgueillissant d'avoir retrouvé quelque chose de leurs 17 ans, les enseignants seraient paisiblement retournés à leurs copies, les vieux seraient vaillamment sortis, etc. On aurait pu rentrer sagement chez soi. Il  neigeait d'ailleurs ce jour-là, on aurait pu en profiter avec l'émotion d'un poème à venir. Mais ce qui se déroula après fut malheureusement pathétique et décevant. Il ne fut jamais question de la traduction, le vieil homme de la plus grande "mauvaise foi" écartant toute méthode, tout principe, travail, qui l'aurait enfermé derrière une étiquette. On obtint ainsi ce genre de formule ou de posture : "Le poète est un poète", fait inconditionnel. Ces inepties sont aussi la conséquence d'un tel débat et d'une telle mascarade. Mais l'homme n'aurait-il pas pu s'assoir un moment et discuter? Non. Il professa comme un aveugle borné et sénile,  préférant la magie de "l'intuition" et de l'artiste, comme s'il dénigrait l'effort, déclarant au passage que le lecteur avait sa part de travail, que la musicalité et le rythme étaient "internes aux vers", "à la poésie", qu'il  revenait à ce dernier d'en trouver "la partition". Il repoussa en ce sens tout le travail et les interrogations posées par un pauvre traducteur de russe qui  posa pourtant de vrais problématiques liées au débat portant par exemple sur la question du langage à adopter ou du système métrique. Il raconta comment il se trouvait parfois confronté au problème de traduction de la versification russe, souvent écrite en octosyllabes et décasyllabes, en français. Le vieil empereur repoussa ces questions d'un revers de la main : "A-t-on besoin de respecter la versification dans une traduction ?". "On compte pourtant l'exemple des traductions en décasyllabes de Philippe Jacottet", nous confira plus tard l'homme blessé, une fois le rideau tombé. Ce fut un règlement de compte gagné d'avance. Nous avions d'un côté le petit poète triomphant, avec lequel riait grassement le public, qui devisait savamment sur la poésie contre la science, de l'autre un traducteur au visage grave et sec qui, du reste, lui reconnaissait un grand talent. Ce ne fut qu'un petit meurtre, digne des petits hommes qui auraient à mépriser les petits écrits et les petites gens. On a donc appris plus de choses sur le maitre et poète, son orgueil et sa malhonnêteté intellectuelle. C'est ainsi qu'il revint plus tard, au cours du débat, sur les choix qui l'avaient amené à traduire certains poèmes de Yeats et admit, sans reconsidérer pour autant l'à-propos de son voisin de table, qui les avaient choisi en fonction de la barrière linguistique et de ses compétences à les saisir et les traduire dans sa propre langue. Il évoqua dans des termes similaires la langue anglaise en évoquant sa dimension pragmatique. Tout cela nous amène aussi réévaluer le manque d'intérêt de ces débats promotionnels, guidés par le charme d'une province radieuse et discrète. "Il n'est qu'un homme", voila tout ce que l'on retiendra. Mais l'image du grand poète populaire, ô Verlaine, s'éteignant sous les ponts de Paris en ressort ternie. Et pour enfoncer le clou, on eut finalement droit au numéro narcissique auxquels se plaisent les grands ducs de la "haute culture" en écoutant la médiocrité d'une lecture renouant manifestement avec une tradition littéraire. Car, s'il est un grand poète, la lecture est un art qu'il ne possède pas! On note que de nombreux enregistrements et lectures  proposés par les auteurs eux-mêmes, poètes de surcroit, sont souvent de vraies horreurs et tortures pour les oreilles de leurs auditeurs. En écoutant Bonnefoy lire et relire, ne s'arrêtant plus, on eut l'impression d'entendre toujours le même poème lu par un seul homme, avec la même scansion, perdant parfois le souffle, reprenant son cours vertigineux. On espérait la chute. (On se voyait crier devant tel spectacle: "Monsieur, l'humilité vous abandonne... Il faut que la chanson cesse !") Un poème, un pas de trop...  On ne broncha pas et on applaudit même avec la force des convenances d'usage et des égards dus à un homme de cet âge. L'hypocrisie saluant autant la performance que l'oeuvre accomplie.

On le remercierait presque car nous lui devons cette leçon et cette idée exprimée à la sortie, dans la tourmente d'un rude hiver: "la poésie est un objet fragile dont la puissance est silencieuse". 

Propos recueillis et inventés par Ulysses.