samedi 12 janvier 2008

Scalfari et les faits (les siens et les miens)


La semaine dernière Eugenio Scalfari s'est entretenu, avec attention dont je lui suis reconnaissant, sur un récent recueil d'études historiques que j'ai publié et, après beaucoup d'affirmations d'incompétence, est allé à localiser un thème philosophique à faire trembler les veines et les poignets(1). Qui sait ce qu'il me réservait s'il était compétent.

En substance,
Scalfari trouve dans le dernier essai de mon recueil une polémique contre la vulgate nietzschéenne selon laquelle il n'y aurait pas de faits mais seulement des interprétations. Scalfari a beau jeu(2) d'observer que les faits sont muets par nature car incite à interprétations(3) et que, en mots pauvres, tout ce que nous connaissons dépend de la façon dont nous le regardons, et c'est à dire de notre perspective interprétative. Et il objecte que je n'explique pas "de quelle façon les faits peuvent intervenir sur les interprétations".

Il me suffirait de lui répondre que j'ai cherché à le faire dans les oeuvres précédentes comme Les limites de l'interprétation et Kant et l'ornithorynque, et que à une question de ce genre on ne répond pas dans le cadre d'une pauvre
Bustina. Mais au moins on peut mettre au clair une possible ambiguïté, source de malentendus. J'estime que pas même Scalfari exclut que quand nous voyons les étoiles dans le ciel il y ait quelque chose là-haut : simplement il dit que ce que nous en savons dépend de la façon dont nous interprétons le phénomène (tant est vrai que les anciens y voyaient des figures célestes, les astronomes du mont Palomar y voient bien autre chose, mais aussi eux sont prêts à revoir leur interprétation quand des instruments plus raffinés leur montreraient des choses qui pour l'heure fuient à leur attention).

Maintenant cependant nous pouvons sur ce point faire trois affirmations très différentes entre elles :

1. Il n'y a pas de faits mais seulement des interprétations; 2. Tous les faits nous les connaissons à travers notre interprétation; 3. La présence des faits est démontrée par le fait que certaines interprétations par nature ne fonctionnent pas, et donc il doit y avoir quelque chose qui nous oblige à les jeter. C'est la confusion entre ces trois types d'affirmation qu'expliquent par exemple
Ratzinger et autres à voir dans la pensée moderne la manifestation d'un relativisme radical. Mais le relativisme radical se manifeste seulement si on accepte l'affirmation numéro 1 -vers où, de quelque façon qu'on la mette, Nietzsche inclinait dangereusement. En revanche qui accepte l'affirmation numéro 2 dit une chose évidente. Il est naturel que si je vois une lumière au fond du pré dans la nuit je dois faire quelque effort interprétatif pour décider s'il s'agit d'une luciole, d'une lumière à une fenêtre lointaine, d'un type en train d'allumer une cigarette, ou carrément d'un feu follet(4) (et ainsi de suite). Mais si par hasard je décide qu'il s'agit d'une luciole à dix mètres de moi, je bondis en avant pour la saisir, et puis m'aperçois que, arrivé au fond du pré, pour autant que j'aille encore en avant la lumière reste lointaine, je suis obligé de rejeter l'interprétation "luciole" comme erronée (peut-être je m'orienterais sur la lumière lointaine, mais cela dépend). En chaque cas je suis en face de quelque chose d'indépendant de mon interprétation, et qui la rend insoutenable. Ce quelque chose qui défie mon interprétation je l'appelle "fait". Les faits sont ces choses qui résistent à mes interprétations.

Mes idées sur les faits ne regardent pas seulement la nature, mais aussi les textes. Jadis j'ai raconté une amusante diatribe entre
joyciens passionnés de Finnegans Wake (un livre qui a l'air d'encourager n'importe quelle interprétation possible), où un lecteur avait trouvé, suite à une allusion aux soviets, le jeu de mots "berial" au lieu de "burial" (sépulture) et en avait conclu qu'il s'agissait d'une allusion à Laurenti Beria, le ministre de Staline, ensuite fusillé. D'autres lecteurs avaient soudain observé que Beria était devenu connu après la date où Joyce avait écrit son texte et donc la référence ne pouvait pas le regarder. Mais d'autres lecteurs (déjà à la limite du délire) avaient répondu que on ne pouvait pas exclure que Joyce eusse des facultés prophétiques. Jusqu'à ce qu'était arrivé un autre lecteur qui avait fait remarquer comment toutes les pages précédentes développaient une allégorie religieuse avec référence au Jean biblique, qui avait été enterré deux fois, et comment dans l'histoire sacrée apparurent deux Beria, soit un fils d'un fils de Jean soit un fils de son frère Efraim. La présence d'un contexte aussi fort est pour moi un fait, et ce fait rend plus attendu l'hypothèse biblique (qui aurait un sens) que celle soviétique (qui n'expliquerait rien). Il y a des interprétations démenties par les faits (contextuels).

Les faits sont cette chose qui, dès que nous les interprétons de façon erronée, nous disent qu'à continuer ainsi on ne peut pas aller de l'avant. Je comprends que, comme définition des faits, cela puisse contrarier beaucoup de gens, pourtant non seulement les philosophes mais aussi les scientifiques procèdent de cette façon. S'il s'agit d'aller sur la Lune l'interprétation de
Galilée fonctionne mieux que celle de Ptolomée. Un fait vous semble de peu d'importance(5)?

Notes
1 polsi poignets ou pouls
2 buon gioco
3 stimolo a interpretazioni impulsion, stimulant
4 fuoco fatuo avec fatuo signifiant aussi vaniteux
5 vi pare un fatto da poco

La Bustina di Minerva (25 décembre 2007)
d'Umberto Eco.

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