mercredi 29 avril 2009

Car Balzac a toujours raison !



"Derrière chaque grande fortune il y a un crime". On attribue à tort cette citation à Balzac, mais c'est peut-être un effet de communication, proverbial, l'effet d'une popularité emportant par devers soi les mots tranchants de l'homme de lettres et la raison qu'ils confèrent. Car Balzac a toujours raison! L'origine de cette phrase apparaît à la fin d'une longue tirade extraite du Père Goriot et s'avère bien plus subtile. Elle marque la rencontre du jeune Rastignac et de l'énigmatique et cynique Vautrin qui y expose sa vision d'un monde violent et sans scrupules, auquel aspire son interlocuteur et bientôt protégé. Le plus vieux y fait valoir son expérience en vue d'initier et prévenir son nouvel ami du malheur qui l'attend: "Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu’il a été proprement fait". Balzac y introduit -car c'est bien lui qui parle ici- l'idée d'une organisation criminelle officiant du côté de la mémoire et de l'oubli, du divin purgatoire à la raison des lois, de là l'illusion de ces fortunes données pour avoir été créées.

"_ Là, là, là, du calme, reprit cet homme. Ne faites pas l’enfant : cependant, si cela peut vous amuser, courroucez-vous, emportez-vous ! Dites que je suis un infâme, un scélérat, un coquin, un bandit, mais ne m’appelez ni escroc, ni espion ! Allez, dites, lâchez votre bordée ! Je vous pardonne, c’est si naturel à votre âge ! J’ai été comme ça, moi ! Seulement, réfléchissez. Vous ferez pis quelque jour. Vous irez coqueter chez quelque jolie femme et vous recevrez de l’argent. Vous y avez pensé ! dit Vautrin ; car comment réussirez-vous, si vous n’escomptez pas votre amour ? La vertu, mon cher étudiant, ne se scinde pas : elle est ou n’est pas. On nous parle de faire pénitence de nos fautes. Encore un joli système que celui en vertu duquel on est quitte d’un crime avec un acte de contrition ! Séduire une femme pour arriver à vous poser sur tel bâton de l’échelle sociale, jeter la zizanie entre les enfants d’une famille, enfin toutes les infamies qui se pratiquent sous le manteau d’une cheminée ou autrement dans un but de plaisir ou d’intérêt personnel, croyez-vous que ce soient des actes de foi, d’espérance et de charité ? Pourquoi deux mois de prison au dandy qui, dans une nuit, ôte à un enfant la moitié de sa fortune, et pourquoi le bagne au pauvre diable qui vole un billet de mille francs avec les circonstances aggravantes ? Voilà vos lois. Il n’y a pas un article qui n’arrive à l’absurde. L’homme en gants et à paroles jaunes a commis des assassinats où l’on ne verse pas de sang, mais où l’on en donne ; l’assassin a ouvert une porte avec un monseigneur : deux choses nocturnes ! Entre ce que je vous propose et ce que vous ferez un jour, il n’y a que le sang de moins. Vous croyez à quelque chose de fixe dans ce monde-là ! Méprisez donc les hommes, et voyez les mailles par où l’on peut passer à travers le réseau du Code. Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu’il a été proprement fait."

lundi 27 avril 2009

Mandarins


- Faut-il en saigner ? interrogea l'un d'entre eux.

- Evidemment! répondit aussitôt l'homme à ses côtés, sans quoi nous sommes morts...

dimanche 26 avril 2009

Taxi Gilan

Il faisait nuit et nous traversions la ville éclairée, le vieux port et les docks, la passerelle au-dessus des quais et des bateaux en partance vers la Tunisie et l'Algérie, les quartiers de Saint-Louis et Saint-Antoine. Marseille, avait-il dit, jamais je n'aurais pu croire qu'un jour je verrais Marseille et Barcelone et la Méditerranée... Il me faisait quelquefois l'effet d'un illuminé, quand il scandait mon nom et celui de la ville. Nous communiquions difficilement, sans la certitude d'être compris, comme par accident et pourtant je peux dire que c'était mon ami. Plus qu'entre tous, parmi ces quartiers bien connus et visages familiers. Je ne pus même pas lui expliquer que j'avais vécu ici. Il s'élevait entre nous cette musique et le chant de Sharham Nazeri qu'il reprenait avec les choeurs de l'orchestre l'accompagnant: "Sheyda Shodam". Ce qu'il eut crié, à travers les vitres de la voiture, à l'attention des quelques passants pour dire qu'il était heureux et que la beauté existait, qu'il était ici et que demain serait un autre jour. Et moi, sans comprendre un mot, je contemplais le quartier et la chaussée humide, à côté de cet agité, tout en songeant que je ne savais rien au-delà de ce bitume et cet ordinaire et que j'avais tout à apprendre de lui.

Sheyda Shodam (Shahram Nazeri)

vendredi 24 avril 2009

Coup de filet sur les migrants à Calais

LIBERATION, 21/04/2009
Près de 200 migrants ont été interpellés entre lundi soir et mardi matin dans la région de Calais lors d'une importante opération de police visant les passeurs selon les autorités, à deux jours d'une visite sur place du ministre de l'Immigration Eric Besson.

Près de 500 policiers et gendarmes, dont près de 300 rien qu'à Calais, sont intervenus sur quatre sites. Environ 150 migrants, essentiellement des Afghans, ont été interpellés à Calais, et 44 sur des aires d'autoroute de la région, selon la préfecture du Pas-de-Calais. Débutée peu après 7 heures, l’opération à Calais autour du principal campement de fortune des migrants, appelé «la Jungle», s’est terminée vers 10h30. Les personnes interpellées ont été placées en garde à vue à Calais, Coquelles, Boulogne-sur-Mer et Lille.

«Nous avons constaté ces dernières semaines que, loin de se calmer, la pression, à Calais notamment, s’amplifiait avec une augmentation du nombre de migrants et le développement d’une assez grande agressivité contre les riverains, contre les forces de sécurité. Je souhaitais donner un coup d’arrêt à ce développement», a justifié sur place le préfet Pierre de Bousquet de Florian.

Jean-Claude Lenoir, vice-président de l’association d’aide aux migrants Salam, parle pour sa part de «nettoyage»: «Les gens veulent tellement flatter M. Besson qu’ils en rajoutent avec une opération de "nettoyage" pour faire croire que tout va bien, tout est propre, qu’il y a moins de migrants.»

«Les associations essayent d’apporter leur contribution, mais on voit qu’aujourd’hui en France, la seule communication est la répression», a-t-il ajouté, tout en précisant n’avoir vu aucune violence policière lors de cette opération.

Le préfet a réfuté le terme de nettoyage: «On a interpellé des gens qui étaient identifiés. On n’a pas pris tout le monde. C’est une opération judiciaire et pas administrative». Cette intervention n’est, selon lui «pas mécaniquement liée à la visite d’Eric Besson, même si elle est cohérente avec les instructions que nous avons reçues».

A Paris, Eric Besson lui a fait écho: «Il ne peut être dit que passeurs et trafiquants font la loi. Les valeurs de base ont été mises en doute, il fallait réaffirmer que force doit rester à la loi.» Le ministre doit se rendre jeudi à Calais où il était déjà venu le 27 janvier. Il s’était alors engagé à «exposer des solutions» au problème des migrants d’ici le 1er mai.

La ville «est prise en otage par la Grande-Bretagne» a estimé la maire de Calais Natacha Bouchart (UMP) en demandant à Eric Besson de reprendre les négociations des accords internationaux (la Grande-Bretagne ne figure pas dans les accords de Schengen). Natacha Bouchart estime à plus de 800 le nombre de migrants actuellement à Calais, une situation «ingérable».

Harlem Désir, membre de la direction du PS, a qualifié l’opération policière de «mise en scène médiatique déplorable destinée à faire oublier l’échec du gouvernement sur la question de l’immigration».
(Source AFP)

Nicolas Sarkozy relance le débat sur l'identité nationale


LE MONDE 21.04.09

L'identité nationale : Nicolas Sarkozy en avait fait un thème central de sa campagne présidentielle, y voyant le moyen de récupérer l'électorat du Front national. A l'approche des élections européennes du 7 juin, le sujet revient, occupant une place de choix dans la récente lettre de mission que le chef de l'Etat a adressée à son nouveau ministre de l'immigration et de l'intégration nationale Eric Besson, transfuge de la gauche. "Nous devons être fiers d'avoir restauré en France un discours assumé sur l'identité nationale et républicaine", écrit Nicolas Sarkozy à son ministre, l'invitant à "poursuivre ce travail, ouvert et sans tabou, de réaffirmation de ce que signifie d'"être français"".

"COHÉSION SOCIALE"

Une tâche pleinement assumée par Eric Besson. "Liberté, égalité fraternité, laïcité démocratie : nul ne peut en République se soustraire au respect de ces valeurs", a déclaré le ministre mardi 21 avril en recevant le rapport du Haut Conseil à l'intégration sur les valeurs de la République, que son prédécesseur Brice Hortefeux avait commandé. Eric Besson a ajouté qu'il souhaitait faire de "l'intégration l'une des voies privilégiées de la cohésion sociale". Une précision qui n'a rien d'anodine : le thème de l'identité nationale a été durant toute la campagne de Nicolas Sarkozy accolé à l'immigration et associé à une politique migratoire restrictive.

Ses détracteurs y ont vu une façon d'inscrire l'immigration comme un problème, de suggérer que les immigrés étaient une menace pour l'identité nationale. Une dérive contre laquelle le Haut Conseil à l'intégration met implicitement en garde. Dans son rapport, il appelle le gouvernement à ne pas faire de la connaissance des valeurs de la République un simple outil de gestion des flux migratoires. Et l'invite au contraire à intégrer cette question dans une véritable politique d'intégration et au-delà de promotion du civisme.

La transmission des valeurs, précise-t-il ne concerne pas les seuls nouveaux migrants. Les personnes qui ont sifflé la Marseillaise lors du match France-Tunisie en octobre 2008, n'étaient pas des immigrés mais de jeunes, et moins jeunes, Français.

Dès lors, il ne s'agit pas seulement de préconiser des actions pour s'assurer que les étrangers s'installant en France reçoivent bien, aux différentes étapes de leur parcours d'intégration, la bonne connaissance "et compréhension" des valeurs et symboles de la République. Il faut aussi renforcer l'apprentissage civique des jeunes, tout au long de leur scolarité et dans le cadre de la journée d'appel et de préparation à la défense. Et mettre en valeur les emblèmes et symboles de la République dans les écoles, les lieux et documents publics comme dans les manifestations officielles.

Depuis deux ans, le gouvernement a pris peu de mesures pour promouvoir l'identité nationale ; les seuls dispositifs mis en place concernent les nouveaux arrivants sur le territoire. Une des dispositions phare de la loi sur l'immigration de novembre 2007, a été de soumettre tout candidat, dans son pays d'origine, à un test d'évaluation de sa connaissance du français et des valeurs de la République, avant de venir en France. Mais le dispositif non précédé d'une formation se révèle souvent discriminant, comme le souligne le HCI qui fait toute une série de propositions pour mieux faire connaître et comprendre les valeurs et symboles de la République.

"Les recommandations du rapport verront très bientôt une réalisation tangible", a promis Eric Besson en déclarant qu'il fallait "exiger de notre jeunesse qu'elle connaisse et qu'elle respecte autant que nous ces valeurs". Reste à savoir s'il suffit d'une injonction de l'Etat pour décréter le "bien vivre ensemble."


Laetitia Van Eeckhout

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Les recommandations du HCI

Souligner l'universalisme de la République dans les formations civiques données aux migrants, insister sur les notions de droit à la sûreté et à la sécurité, mieux distinguer la laïcité de la sécularisation de la société française.

Prévoir des évaluations ou des autoévaluations au cours ou à l'issue de chaque formation.

Favoriser l'implantation de classes d'accueil dans les lycées, évaluer les acquis relatifs à la compréhension des valeurs et symboles de la République lors de la Journée d'appel et de préparation à la défense.

Fermer la "jungle" ? "Les migrants iront ailleurs"

LE MONDE 22.04.09

La jungle doit avoir disparu avant la fin de l'année", a déclaré à Calais, vendredi 24 avril, le ministre de l'immigration Eric Besson. Cette "jungle" est le terrain situé près du port de la ville où transitent des centaines de migrants clandestins. "J'ai demandé au préfet de mobiliser l'ensemble des services locaux de l'Etat afin de reconquérir ces zones de non-droit. Il devra en particulier me proposer un plan de démantèlement progressif de la 'jungle', en associant à la réflexion l'ensemble des services concernés, la mairie de Calais, les propriétaires des terrains ainsi que les associations humanitaires", a expliqué M. Besson.


Ces dernières n'ont pas tardé à juger sévèrement ce projet. Pour Sylvie Copyans, membre de Salam, "la fermeture de la 'jungle', c'est du n'importe quoi. Les migrants vont revenir et construire ailleurs, c'est une mascarade."

Les associations ont en revanche qualifié d'"avancées réelles" les propositions humanitaires faites jeudi par le ministre. M. Besson a notamment annoncé la création d'un point d'accueil pour les demandeurs d'asile à Calais, ainsi que de lieux d'accueil de jour pour des douches, les repas, les soins, et d'un lieu d'accueil pour les migrants les plus fragiles.

HUIT MILLIONS D'EUROS D'AIDE

Le ministre a, par ailleurs, souligné que "l'Etat n'abandonnera pas les Calaisiens." Il a annoncé que "huit millions d'euros d'aide seront engagés à Calais dans le cadre du plan de relance avec des opérations de renouvellement urbain et une réhabilitation de monuments historiques". En outre, M. Besson a souhaité que la Grande-Bretagne "prenne une part plus grande dans le contrôle de sa frontière avec l'espace Schengen" afin de lutter contre l'immigration clandestine.

"Il n'y a pas assez de pressions de la police sur les passeurs et les filières clandestines", a encore estimé le ministre, qui a demandé au préfet de "renouveler des opérations" comme celle de mardi pour parvenir à cette fermeture. Mardi matin, près de 200 migrants, essentiellement des Afghans, avaient été interpellés à Calais et sur des aires d'autoroute de la région, lors d'une importante opération qui avait mobilisé près de 500 policiers et gendarmes. Tous ont été relâchés, une dizaine ayant été placés dans des centres de rétention pour des raisons administratives.

Colette smokes


Colette

mardi 21 avril 2009

Excursus sur l'Etranger (part.1)

Si la pérégrination, s'affranchir de tout point donné dans l'espace, est l'antithèse conceptuelle de la fixation en un point, la forme sociologique de l'étranger représente pourtant dans une certaine mesure la réunion de ces déterminations - en manifestant d'ailleurs une fois de plus que le rapport à l'espace n'est qu'un côté de la condition, et de l'autre le symbole des rapports aux hommes. On ne conçoit donc pas ici l'étranger au sens déjà abordé plusieurs fois du vagabond, qui vient un jour et repart le lendemain, mais de celui qui vient un jour et reste le lendemain - pour ainsi dire le vagabond potentiel qui, bien qu'il ne pousse pas plus loin son voyage, n'a pas entièrement surmonté l'absence d'attaches de ses allées et venues. Il est fixé à l'intérieur d'un cercle géographique donné - ou d'un cercle dont les frontières sont aussi déterminées que celles inscrites dans l'espace - mais sa position y est déterminée surtout par le fait qu'il n'y appartient pas d'avance, qu'il y importe des qualités qui n'en proviennent pas et ne peuvent en provenir. La combinaison de distance et de proximité que contient toute relation arrive ici à un rapport dont la formulation la plus brève est: dans une relation, la distance signifie que le proche est lointain, tandis que l'étranger signifie que le lointain est proche. Car l'étrangeté est de toute évidence une relation toute positive, une forme spéciale d'action réciproque; les habitants de Sirius ne nous sont pas étrangers à proprement parler, du moins au sens sociologique du mot, celui qui nous intéresse: ils n'existent même pas pour nous, ils se trouvent au-delà du proche et du lointain. L'étranger est un élément du groupe même, tout comme les pauvres et les divers ennemis de l'intérieur - un élément dont l'articulation immanente au groupe implique à la fois une extériorité et un face-à-face.
Georg Simmel, 1908, 1999, Sociologie, Etudes sur les formes de la socialisation, Paris, Puf, pp.663-668.

dimanche 19 avril 2009

Guaranteed (Eddie Vedder)

On bended knee is no way to be free
Lifting up an empty cup, I ask silently
All my destinations will accept the one that's me
So I can breathe...

Circles they grow and they swallow people whole
Half their lives they say goodnight to wives they'll never know
A mind full of questions, and a teacher in my soul
And so it goes...

Don't come closer or I'll have to go
Holding me like gravity are places that pull
If ever there was someone to keep me at home
It would be you...

Everyone I come across, in cages they bought
They think of me and my wandering, but I'm never what they thought
I've got my indignation, but I'm pure in all my thoughts
I'm alive...

Wind in my hair, I feel part of everywhere
Underneath my being is a road that disappeared
Late at night I hear the trees, they're singing with the dead
Overhead...

Leave it to me as I find a way to be
Consider me a satellite, forever orbiting
I knew all the rules, but the rules did not know me
Guaranteed

Guaranteed (Eddie Vedder)

Music for the motion picture "Into The Wild".

samedi 18 avril 2009

Une histoire d'Avishai Cohen

Le nouvel album d'Avishai Cohen s'appelle Aurora. Le bassiste fait entendre ici sa voix. C'est un vrai bijou, un pur joyau cheminant quelque part dans les pas de velours du chat Brahem...

dimanche 12 avril 2009

Pour les fumeurs

En ces temps de raison gagnés à la passivité et à la culpabilité, je voudrais écrire quelques mots pour les fumeurs. Rappeler à côté de la pensée, de l'écriture, du travail et de l'ennui, des angoisses, des nuits blanches, la présence lumineuse et discrète d'une âme fidèle. Rappeler le portrait et la pose de nos anciens faisant de la poésie une réalité soudaine et furtive. Le clope au bec, fumant dans l'attente, un amour fidèle aux lèvres, méditant sur des volutes grises et blanches. Des mots, même pour l'idiot. Du temps suspendu, la sublime métaphore: "toute une vie partant enfumée". Quelques minutes de plus. Le dernier souffle du condamné. Nombres de portraits et de voix, envolés! "Le Malraux" à la cigarette ou l'improbable Cendrars, la pipe de Margritte ou la gauloise de Prévert. La pause des ouvriers à la manufacture. Du chêne de Brassens aux cigares de Freud et nuances de Lacan, exprimant-là comme un différend. Des Craven de Ferré aux Lucky Strike d'Humphrey Bogart. Le râle de Gilles Deleuze, la voix métallique et rauque de Jean-Paul Sartre ou nuiteuse de Masha. Le timbre d'un habillement aux abords du silence. L'émancipation de Colette symbolisée par la cigarette. Les témoins d'une Muse à la fois légère et profonde. Je salue tout ceux-là, au nom de l'intranquilité.

Elle est pas belle ma chérie ? (Rodolphe Burger)

Histoire de la chanson phare de l'album NO SPORT de Rodolphe Burger. "Personne ne meurt jamais..."

mardi 7 avril 2009

Parmi les marches

Il avait écrit sur un papier collé sur le fronton de la porte, cette phrase du philosophe F. Nietzsche: "Seules les pensées que l'on a en marchant valent quelque chose". Il entendait ainsi résonner la philosophie de l'homme et le cours de sa vie qu'il imaginait ponctuée de longues promenades menées au cours des sentiers alpins ou des plus profonds de la forêt Noire de Saxe. Ces longues marches solitaires symbolisaient selon lui l'épreuve et la puissance de sa pensée et de son travail. Cela figurait à côté de l'image que chacun connaît de cet homme, apparemment rude, aux grandes moustaches et sourcils ténébreux. C'est là, quelque part, sur l'une de ces collines, que Nietzsche avait dû méditer et crier avant de composer son ouvrage "Ainsi parlait Zarathoustra". Cette phrase placée là constituait un clin d'oeil, une invitation au départ, mieux: une bénédiction portée par l'esprit exaltant du fantôme de Sils-Maria. L'éternel Retour...

lundi 6 avril 2009

L'abus du désir d'argent, ou les drogués du néolibéralisme

LE MONDE 03.04.09

Est-ce au bien commun que pensent les responsables politiques lorsqu'ils parlent de "moraliser le capitalisme" ? Ils pensent sans doute avant tout que, pour entretenir leur crédibilité, ils doivent calmer le mécontentement : un Etat démocratique est censé remplir une fonction de tiers entre les puissants et les faibles. Or, même aux Etats-Unis, où un habile marketing électoral est longtemps parvenu à faire voter les pauvres pour les riches (un succès qui a fait des émules), la crise est venue rappeler qu'il existe un fossé entre les uns et les autres.

La recherche du bien commun doit-elle se traduire par "une moralisation du capitalisme" ? Ce serait, pour les acteurs économiques, un compromis somme toute assez avantageux. Puisqu'on se repeint en vert (écologie oblige), pourquoi ne pas "communiquer" également sur le caractère "éthique" de l'entreprise, quitte à faire quelques concessions ?

Dans la mesure où il sous-évalue les rapports de force, le discours moral joue son rôle, fût-ce involontairement, dans ce qui les masque, c'est-à-dire dans la mise en scène de la rationalité. Les grands groupes économiques et financiers sont des pouvoirs, des forces. Il faut étendre la grande idée de Montesquieu sur la limitation des pouvoirs aux relations entre la politique et l'économie. Tout pouvoir tendant naturellement à s'exercer et à s'étendre, aucun ne se limite de lui-même. Seule une force peut limiter une autre force. Nombre d'économistes ont dit, ces derniers mois, ce qu'il faut faire pour réformer le capitalisme. Reste à rassembler les forces qui permettront de le faire. Chose d'autant plus difficile que l'une des grandes victoires du pouvoir économique a été de convertir les politiques à la doctrine qui facilite sa suprématie.

Les sciences économiques en général et la doctrine néolibérale en particulier peuvent être vues comme une mise en scène de la rationalité. Fondée et convaincante à bien des égards, elle n'en fait que mieux oublier rapports de forces et désirs de puissance.

Etendue aux marchés financiers, la foi en l'autorégulation s'est révélée, on l'a vu, tout à fait illusoire. Mais si le rôle qui lui est attribué dans la théorie économique est discutable, il en est un autre dont la théorie ne parle pas, mais qu'elle remplit très bien : convaincre les acteurs économiques (surtout les plus puissants) et, si possible, les hommes politiques qu'il est inutile de se soucier du bien commun, inutile de se préoccuper du long terme. Il n'y a qu'à s'en remettre à la main invisible : providence naturelle, elle réalise d'elle-même le bien commun. Sous les apparences de la rationalité, la déresponsabilisation ainsi encouragée laisse le champ libre aux plus forts.

DÉSIR DE ROLEX

La mise en scène de la rationalité s'emploie à accréditer la figure de l'individu transparent à lui-même, de l'homme cognitif dans un monde de choses. Ce qu'il ne faut pas laisser transparaître, c'est que, au coeur même des calculs économiques, les humains restent aux prises les uns avec les autres et que, dans ces interactions, ils ne sont pas aussi transparents à eux-mêmes qu'ils le veulent ou qu'ils le croient.

En réalité, confiance, défiance, désirs, passions, tout cela n'a pas moins de place dans les affaires que dans la vie privée où l'on voudrait voir confinés les affects. Calculs, chiffres, stratégie savamment pensée, oui, les moyens sont rationnels. Mais les fins ? Le désir de s'enrichir n'a rien de rationnel. Il s'agit bien d'une passion, si l'on entend par "passion" tout ce qui a trait au désir d'exister, au désir d'avoir sa place parmi les autres, si possible une bonne place. Un désir enfantin qui persiste chez l'adulte. Désir de Rolex, par exemple. Pour autant, le désir d'exister n'est pas nécessairement puéril. Témoignant de l'universelle force de vie qui nous meut, il mérite toute notre attention.

Le désir d'exister n'a pas de contenu qui soit fixé par nos gènes, il n'a pas d'objet qui lui réponde comme l'eau à la soif. Ce qui en fait un désir sans objet et sans limite. Raison pour laquelle le désir d'argent est le plus largement partagé : l'argent est cette substance qui existe en quantité illimitée et avec laquelle on peut acheter tout ce qu'on veut.

Sauf que ce n'est pas une substance, mais le fruit d'une confiance partagée, un liquide qui n'existe qu'à la condition de circuler. C'est pourquoi l'abus du désir d'argent ruine la confiance, ce qui en assèche la circulation. S'il y a une vérité que la crise nous a remise sous les yeux, c'est bien celle-là. En 2003 déjà, l'économiste Frédéric Lordon prenait tout à fait au sérieux la démesure dans le désir d'argent. L'année suivante, Michel Aglietta et Antoine Rebérioux publiaient Dérives du capitalisme financier (éd. Albin Michel).

Comment auraient-ils été entendus ? Le désir d'exister qui a pris le chemin de l'avidité devient une addiction aveugle. Une manière d'être dont on ne peut plus se défaire. Pour celui qui s'est engagé dans la démesure, s'orienter vers une manière d'être plus modérée serait vécu comme une baisse de régime, comme un moins-être. Interrogez des traders repentis (ou licenciés) : ils vous parleront de cette addiction intense qui les liait au défilement des chiffres sur l'écran et à l'argent devenu, comme pour Le Joueur de Dostoïevski, à la fois tout et rien.

Autre enseignement de la crise : le fait d'être un rouage de l'immense machine entretient un sentiment de légitimité. Car plus une manière d'être est partagée, plus elle paraît justifiée à ceux qui l'ont adoptée. Si je dérive avec les autres, je n'ai pas conscience de dériver.

Même lorsque, sous l'effet de la rivalité mimétique, mon avidité s'emballe. Garder sa place parmi les autres est vécu comme une justification. L'important est que ceux qui font les frais du jeu, quels que soient leur nombre et les dégâts qu'ils subissent, soient extérieurs au cercle de ceux qui se tiennent les coudes.

François Flahault
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François Flahault est philosophe, directeur de recherches au CNRS, dernier livre paru : "Le Crépuscule de Prométhée. Contribution à une histoire de la démesure humaine", (Mille et une nuits, 2008).