mercredi 26 décembre 2007

La cocaïne des peuples


Dans un récent débat consacré à la sémiotique du sacré on était arrivés à un certain point à parler de cette idée qui va de Machiavel à Rousseau, et ailleurs, d'une "religion civile" des Romains, entendue comme ensemble de croyances et d'obligations capable de tenir ensemble la société. Il a été fait remarquer que de cette conception, en soi vertueuse, on arrive facilement à l'idée de la religion comme "instrumentum regni", expédient qu'un pouvoir politique (même représenté de mécréants) utilise pour tenir sages ses propres sujets.
L'idée déjà présente chez les auteurs qui avaient l'expérience de la religion civile des
romains et par exemple Polybe (Histoires VI) écrivait à propos des rites romains que "dans une nation formée de seuls savants(1), il serait inutile de recourir à des moyens comme ceux-ci, mais puisque la multitude est par sa nature changeante et sujette aux passions de tout genre, à l'avidité effrénée, à la colère violente, il n'y a qu'à la retenir avec de pareils apparats et avec de mystérieuses craintes. Je suis pour cela de l'avis que les anciens(2) n'aient pas introduit sans raison auprès(3) de la multitude la foi religieuse et les superstitions sur Hadès, mais que plutôt soient stupides(4) ceux qui cherchent à les éliminer de nos jours... Les Romains, même si maniant dans les fonctions publiques et dans les ambassades quantité d'argent de beaucoup supérieurs(5), se conservent honnêtes seulement par respect au lien du serment; tandis que chez(6) les autres peuples rarement on trouve qui ne touche pas le trésor publique, chez les Romains il est rare de trouver que quelqu'un se tache d'une telle faute".
Si pourtant les romains se comportaient aussi vertueusement à l'époque républicaine, certainement à un certain moment ils ont cessé. Et on peut comprendre pourquoi les siècles après
Spinoza donnasse(7) une autre lecture de l'"instrumentum regni", et de ses cérémonies splendides et captivantes : "Or donc, s'il est vrai que le plus grand secret et le meilleur intérêt du régime monarchique consistent dans le maintien des hommes dans l'illusion et dans le cacher sous le spécieux nom de religion la peur avec laquelle ils doivent être tenus soumis, parce qu'ils combattent pour leur esclavage(8) comme si ce fut leur salut... et il est autant vrai que dans une communauté libre on ne pourrait ni penser ni tenter de réaliser rien de plus funeste" (Tractacus théologico politique).
D'ici il n'était pas difficile d'arriver à la célèbre définition marxienne(9) selon laquelle la religion est
l'opium des peuples.
Mais il est vrai que les religions ont toutes et toujours cette "
virtus dormitiva"? D'opinion nettement différente est par exemple José Saramago qui à plusieurs reprises s'est élevé contre les religions comme source de conflit :"Les religions, toutes, sans exception, ne serviront jamais à rapprocher et réconcilier les hommes et, au contraire, elles ont été et continuent à être cause de souffrances indicibles, de massacres, de monstrueuses violences physiques et spirituelles qui constituent un des plus ténébreux chapitres de la triste histoire humaine" (de La Repubblica, 20 septembre 2001).
Saramago concluait ailleurs que "si tous nous fussions athées nous vivrions dans une société plus pacifique". Je ne suis pas certain qu'il ait raison, mais certainement il semble que indirectement le pape Ratzinger lui ait répondu dans sa récente encyclique Spe salvi(10) où il nous dit que au contraire l'athéisme du XIXéme et de XXéme siècle, même si elle s'est présentée comme protestation contre les injustices du monde et de l'histoire universelle, a fait en sorte que "d'un tel préambule soient suivies les plus grandes cruautés et violences de la justice".
Il me vient le soupçon que
Ratzinger pensait à ces sans dieu de Lénine et Staline, mais oubliait que sur les drapeaux nazis était écrit "Gott mit uns" (qui signifie "Dieu est avec nous") que les phalanges(11) des aumôniers militaires bénissaient les petits gaillards(12) fascistes, que inspiré par des principes très religieux(13) et soutenu par les Guerrilleros(14) du Christ Roi était le massacreur(15) Francisco Franco (excepté les crimes des adversaires, c'est aussi toujours lui qui a commencé), que très religieux(13) étaient les vendéens contre les républicains qui avaient pourtant inventé une Déesse Raison ("instrumentum regni"), que catholiques et protestants se sont allègrement massacrés pendant des années et des années, que ou les croisés ou leurs ennemis étaient poussés de(16) motivations religieuses, que pour défendre la religion romaine se faisaient manger les chrétiens par des lions, que par raisons religieuses ont été allumés beaucoup de bûchers, que très religieux(13) sont les fondamentalistes musulmans, les terroristes des Twin Towers, Ossama et les talibans qui bombardèrent les Boudhas, que par raisons religieuses s'opposent Inde et Pakistan et que enfin c'est en invoquant "God bless America" que Bush a envahi l'Iraq.
Par là me venait de réfléchir que peut-être (si telle la religion est ou a été opium des peuples) plus souvent en a été la
cocaïne(17).
Peut-être l'homme est animal psychédélique.


Notes

1 sapienti savants
2 antichi
3 presso
4 stolto idiot, imbécile
5 di molti maggiori
6 presso
7 subjonctif imparfait de dare
8 schiavitù
9 marxiana
10 "Dans l'espérance nous avons tous été sauvés" dit saint Paul, Epître aux Romains (8, 24)
11 falangi
12
gagliardetti, -etto est un suffixe diminutif
13 religiosissimi
14 da Guerriglieri
15 massacratore
16 spinti da incités, dirigés
17 Per cui mi veniva da riflettere che forse (se talora la religione è o è stata oppio dei popoli) più spesso ne è stata la cocaina.

La bustina di Minerva, du 13 décembre 2007.

dimanche 23 décembre 2007

Demon Dog of American Crime Fiction

"L'Amérique n'a jamais été innocente (...). La nostalgie de masse fait chavirer les têtes et les cœurs par son apologie d'un passé excitant qui n'a jamais existé. Les hagiographes sanctifient des politiciens fourbes, ils réinventent leur geste opportuniste en autant de moments d'une grande portée morale. (...) La véritable trinité de Camelot était : de la Gueule, de la Poigne et de la Fesse. Jack Kennedy a été l'homme de paille mythologique d'une tranche de notre histoire particulièrement juteuse. Il avait du bagou, et arborait une coupe de cheveux classe internationale. C'était le Bill Clinton de son époque, moins l'œil espion des médias envahissants et quelques poignées de lard. Jack s'est fait dessouder au moment propice pour lui assurer sa sainteté. "
(James Ellroy)

*WELTSCHMERTZ: MELANCOLIE

American Dog

James Ellroy (1948-

Né en 1948, James Ellroy (de son vrai nom Lee Earle Ellroy), vit, après le divorce de ses parents en 1954, à El Monte, un quartier modeste de Los Angeles: c'est là que sa mère est assassinée en 1958. Crime encore non résolu, qui hante les premiers romans de James Ellroy.

Après quelques années noires (drogue, alcool, délinquance), il écrit son premier roman à trente ans.

Si l'on décidait qu'un auteur ressemble à son oeuvre et que l'on confondait esthétique et morale, James Ellroy aurait depuis longtemps le FBI à ses trousses. Ses romans dressent en effet un catalogue assez complet des obsessions et des folies les plus dangereuses de notre époque. Flics intelligents et ambigus (Lloyd Hopkins, le sergent héros d'une trilogie, est lui-même obsédé par un meurtre qu'il a commis), tueurs psychopathes, maniaques, pervers, personnages poursuivis par des enfances désaxées ou des crimes atroces, ivres de vertu, de coke ou d'ambition, et en quête de rédemption, tels sont les héros de James Ellroy qui, livre après livre, explore avec pessimisme la pathologie moderne.

Los Angeles est en fait la véritable héroïne des romans de James Ellroy, même s'il ne la décrit jamais en tant que telle: la ville du "Grand nulle part" à l'ombre des studios hollywoodiens, qui ne cesse de se mettre en scène, de se perdre dans la démesure, vision poétique, froide et dangereuse.

Comme Los Angeles, James Ellroy l'écrivain ne vient de nulle part. Aucune référence dans ses livres, aucune "filiation" littéraire apparente. Il dit lui-même ne connaître de la littérature européenne que quelques Maigret, et ne revendique que des lectures très "classiques" pour un auteur de polar: Hammett, McCain. Il reste que Le dahlia noir, White Jazz, L.A. Confidential ou Un tueur sur la route sont d'ores et déjà des classiques, et leur auteur reconnu par des millions de lecteurs comme l'un des plus grands du roman noir.


Liens existants sur James Ellroy:

http://archives.arte-tv.com/static/plokker/ellroy/index_fr.html
http://www.edark.org/
http://www.ellroy.com/

James Ellroy


Extrait de la grande et regrettée émission littéraire: "Un siècle d'Ecrivains".

Pour en savoir plus sur James Ellroy, voir les liens suivants:

http://archives.arte-tv.com/static/plokker/ellroy/index_fr.html.
http://www.edark.org/
http://www.ellroy.com/

lundi 17 décembre 2007

Howard Zinn

"Je peux comprendre que ma vision de ce monde brutal et injuste puisse sembler absurdement euphorique. Mais pour moi, ce que l'on disqualifie comme tenant de l'idéalisme romantique ou du voeu pieux se justifie quand cela débouche sur des actes susceptibles de réaliser ces voeux, de donner vie à ces idéaux.

La volonté d'entreprendre de tels actes ne peut se fonder sur des certitudes mais sur les possibilités entrevues au travers d'une lecture de l'histoire qui diffère de la douloureuse énumération habituelle des cruautés humaines. Car l'histoire est pleine de ces moments où, contre toute attente, les gens se sont battus ensemble pour plus de justice et de liberté, et l'ont finalement emporté - pas assez souvent certes, mais suffisamment tout de même pour prouver qu'on pourrait faire bien plus.

Les acteurs essentiels de ces luttes en faveur de la justice sont les êtres humains qui, ne serait-ce qu'un bref moment et même rongés par la peur, osent faire quelque chose. Et ma vie fut pleine de ces individus, ordinaires et extraordinaires, dont la seule existence m'a donné espoir.
"


Howard Zinn " L'impossible neutralité "

Howard Zinn, historien nord-américain et militant, nous montre que chaque individu est acteur de l'histoire. Il est bon, surtout en cette période où règne un sentiment de désespoir et d'impuissance, de redonner vie au possible en rendant aux hommes la place qu'ils tiennent dans l'écriture de ce que sont les sociétés humaines et de leur devenir.
Non pas une note d'espoir mais une note de lucidité...

Magali

Méditations sur le bonheur


Dimanche 16 mars, 22 h,

Larmon,

histoire de Lancelot.


Lancelot ne comprenait pas ce qui poussait les gens à vouloir transformer un monde qui était à l'image de l'humanité. Plus de bonheur? Mais plus de bonheur pour qui? Et quel bonheur?
Heureux sont les hommes et les femmes de pousser leurs Caddie remplis d'objets multicolores : heureux ils sont de les charger dans le coffre de leur voiture rutilante ; heureux de ranger tout ça dans leurs meubles IKEA ; heureux de s'affaler devant leur télé et de se brancher sur des émissions qui ont pour seul but d'humilier leurs congénères ; heureux de suer dans des campings bondés ; heureux de voir une graisse flottante dégouliner du bout de barbaque qu'ils ont posé sur leur barbecue allumé à l'essence ; heureux de faire plaisir à un patron qui les a épargnés lors du dernier dégraissage de leur entreprise ; heureux de défendre cette entreprise, d'en vanter les produits fabriqués à l'étranger par des sous-esclaves ; heureux de bientôt pouvoir se payer leur retraite, et pas celle du salaud de fonctionnaire qui a passé sa vie à bouffer tout cru le budget de l'Etat ; heureux de pouvoir bientôt se payer leurs médicaments et pas ceux de cet enfoiré de sous-développé mental né dans une famille de pauvres, alcooliques de surcroît ; en un mot heureux d'avoir le droit de suer* pour gagner leur place au soleil sans qu'aucun parasite ne puisse venir leur faire de l'ombre...
Ce qu'ils trouvent dommage, c'est qu'ils manquent d'argent ; ce qu'ils trouvent dommage, c'est que cet argent qui leur manque, on le donne aux fainéants, aux étrangers et aux malades (sauf quand c'est eux qui sont malades) ; ce qu'ils trouvent dommage, c'est qu'on n'exécute plus les tueurs d'enfants blancs - ceux d'enfants thaïlandais morts sous les coups de boutoir de sexes trop énormes pour leurs petits culs, ce n'est pas grave, par ces temps de crise, il faut bien que l'homme blanc se vide la déprime ; ce qu'ils trouvent dommage, c'set que ces exécutions ne soient pas publiques - et pourquoi pas revenir à la pendaison, ça durerait plus longtemps ; ce qu'ils trouvent dommage, c'est de devoir rouler moins vite, moins bourré et moins longtemps ; ce qu'ils trouvent dommage, c'est de ne pas pouvoir tirer sur un salaud qui vient piquer leur lecteur de DVD ou leur voiture ; ce qu'ils trouvent dommage, c'est de ne plus avoir le droit de battre les femmes et corriger les enfants - et même certaines femmes trouvent ça dommage, mais c'est peut-être parce qu'on les a tant détruites qu'elles n'ont plus le courage d'avoir de l'espoir.
Oui, c'est comme ça que Lancelot voyait le monde. Très vite, de sa place de moche, caché derrière sa peau jaune et trouée, il avait pu voir les grimaces les plus laides se dessiner derrière les visages les plus beaux. Pour lui, les gens avaient ce qu'ils voulaient. Ils votaient extrême droite ou libéral pour de vrai, parce que la solidarité, le bonheur des autres, le bien-être général, l'égalité des sexes, la Déclaration universelle des droits de l'homme, de la femme et de l'enfant, l'évolution de l'humanité, la progression philosophique et l'émancipation culturelle, ils s'en foutaient! Si en plus on commençait à leur parler de changer leur mode de vie pour cesser de spolier des négros ou des bougnoules, ce n'était pas la peine. Autant affréter et partir dans l'espace, à la recherche d'autres mondes.
Alors qu'est-ce que des types comme Lars, Max ou Nathan avaient espéré? N'avaient-ils pas eux aussi agi par égoïsme, pour façonner le monde à leur image, sans tenir compte de ceux qui leur étaient différents? Comme les autres, tout pétris de certitudes qu'ils étaient, ils manquaient de poésie, et c'était de cette pénurie de poésie que mourrait le monde, Lancelot en était sûr. De poésie et d'histoires... Et la seule chose qui comptait pour lui, dorénavant, c'était sa vie avec Coralie. Pas celle d'aujourd'hui, celle de demain, qu'il vivrait aussi longtemps que ce monde détraqué le lui permettrait, et au cours de laquelle il inventerait des histoires et les raconterait, inlassablement, pour apporter un peu de poésie à leur existence.

Christian Roux, Les ombres mortes, Rivages/noir, 2005.
*"tuer" s'est substitué à "suer" un cours instant sur la page.

samedi 15 décembre 2007

vendredi 14 décembre 2007

Le beau est laid et le laid est beau?


Hegel avait observé que seulement avec le christianisme étaient entrées dans les représentations artistiques la douleur et la laideur, parce que "on ne peut pas représenter dans les formes de la beauté grecque le Christ flagellé, couronné d'épines..crucifié, agonisant." Il avait tort, car le monde grec n'était pas seulement celui des Veneri(1) en marbre blanc mais aussi celui du supplice de Marsyas(2), de l'angoisse d'Oedipe ou de la passion mortifère de Médée. Mais dans la peinture et la sculpture chrétiennes les visages défigurés par la douleur, même sans arriver au sadisme de Mel Gibson ne manquent pas. Dans chaque cas la difformité triomphe, rappelait toujours Hegel (pensant en particulier à la peinture haute allemande et flamande), quand se montrent les persécuteurs de Jésus.
Maintenant quelqu'un m'a fait observer que dans un célèbre tableau de Bosh sur la passion (conservé à Gand) apparaissent entre autres bourreaux horribles, deux qui feraient pâlir d'envie beaucoup de chanteurs rock et leurs jeunes imitateurs : l'un avec un double "piercing" au menton et l'autre avec le visage tout transpercé de divers bricoles(3) métalliques. Sauf que Bosh voulait de cette façon réaliser une sorte d'épiphanie de la méchanceté (anticipant la conviction lambrosienne(4) que qui se tatoue ou altère son propre corps est un délinquant né), alors que aujourd'hui on peut(5) nourrir des sentiments d'ennui devant de jeunes garçons et de jeunes filles avec la perle sur la langue, mais il résulterait sinon encore(6) statistiquement erroné de les considérer génétiquement tarés.
Si ensuite nous réfléchissons que beaucoup de ces mêmes jeunes s'évanouissent(7) après en face de la beauté classique de George Clooney ou de Nicole Kidman, il devient clair qu'ils font comme leurs parents : lesquels d'un côté achètent automobiles et téléviseurs désignés selon les canons renaissances de la divine proportion, ou affolent les Offices pour prouver le syndrome de Stendhal, et d'un autre côté s'amusent de film "splatter" où la matière cérébrale se réduit en bouillie sur les murs, achètent dinosaures et autres petits monstres à leurs petits enfants, et vont jusqu'à admirer l'happening d'un artiste qui se tranche les mains, se tourmente les membres ou se mutile les organes génitaux.
Tant les pères que les fils ne restent pas réfutant chaque commerce du beau(8), choisissant seulement ce qui dans les siècles passés était considéré horrible. Cela arrivait jamais par hasard quand les futuristes, pour étonner le bourgeois, proclamaient "nous faisons courageusement du laid en littérature", et Palazzeschi (en Il controdolore de 1913) proposait, pour éduquer sainement les enfants à la laideur, de leur donner, comme jouets éducatifs, "marionnettes bossues, aveugles, gangréneux, estropiés, phtisiques, syphiliques, qui mécaniquement pleurent, crient, se plaignent, viennent assaillis d'épilepsie, peste, choléra, hémorragies, hémorroïdes, écoulements, folie, râlent, s'évanouissent, meurent." Simplement aujourd'hui on jouit dans certains cas du beau (classique), et on sait reconnaître un bel enfant, un beau paysage ou une belle statue grecque, et dans d'autres cas on retire du plaisir par ce qui hier était vu comme insupportablement laid.
Mieux, parfois on élit le laid comme modèle d'une nouvelle beauté, comme accord avec la "philosophie" cyborg. Si dans les premiers romans de Gibson (William cette fois, et on voit que "nomina sunt numina*") un être humain dont les divers organes étaient substitués par des appareils mécaniques ou électroniques pouvait encore représenter une inquiète vaticination(9), aujourd'hui quelques féministes radicales proposent de supprimer les différences sexuelles à travers la réalisation de corps neutres, post-organes ou "trans-humains", et Donna Haraway lança comme slogan "je préfère être cyborg que déesse".
Selon certains cela signifie que dans le monde post-moderne s'est dissous une quelconque opposition entre beau et laid. Il ne s'agirait pas néanmoins de répéter avec les sorcières de Macbeth, "le beau est laid et le laid est beau". Les deux valeurs se seraient simplement amalgamées perdant leurs caractères distinctifs.
Mais est-ce vrai? Et si certains comportements de jeunes ou d'artistes fussent(10) seulement des phénomènes marginaux, célébrés par celles qui sont en minorité par rapport à la population de la planète? A la télévision nous voyons des enfants qui meurent de faim réduits à un squelette au ventre gonflé, nous apprenons des femmes violées par les envahisseurs, nous savons des corps humains torturés, et d'autre part ils nous tournent continuellement devant les yeux les images pas si lointaines(11) d'autres squelettes vivants destinés à une chambre à gaz. Nous voyons des membres déchirées à peine hier par l'explosion d'un gratte-ciel ou d'un avion en vol, et nous vivons dans la terreur que cela puisse demain arriver aussi à nous. Chacun sent très bien que ces choses sont laides, et aucune conscience de la relativité des valeurs esthétiques ne peut nous convaincre à les vivre comme objet de plaisir.
Peut-être alors cyborg, splatter, La Chose qui vient d'un autre monde, et les "films catastrophes" sont des manifestations de surface, enfantées par les mass média, à travers lesquels nous exorcisons une laideur bien plus profonde qui nous assaille(12), nous terrifie et que nous voudrions désespérément ignorer, faisant semblant que tout soit par comédie(13).


Notes

1 les Veneri sont (approximativement) des représentations sculpturales de déesses mères.
2 le supplice (l'écorché et jeté sa dépouille dans une grotte) infligé par Apollon le punissant de sa démesure (hubris).
3 ammennicoli bricoles, babioles.
4 Cesare Lombroso (1835-1909) était un professeur de médecine légale italien, dont l'ouvrage maître L'homme délinquant, qui influence aujourd'hui jusqu'aux plus hautes spères de l'Etat français, affirmait l'innéité de la criminalité et son repérage par certaines caractéristiques crâniennes. Notons qu'au Congrès d'Anthropologie criminelle de Rome (1895), son principal opposant était un anthropologue français Lacassagne.
5 si possono
6 se non altro
7 vanno in deliquio
8 non stanno rifiutando ogni commercio con il bello
9 vaticinio oracle, prophétie
10 fossero
11 non molto remote
12 che ci assedia qui nous assiège
13 facendo finta che tutto sia per finta
*"les noms sont des présages".

Cette bustina di Minerva est parue dans "L'espresso" du 14 septembre 2006 et son auteur est Umberto Eco.

jeudi 13 décembre 2007

Cheveux dans l'air

http://www.youtube.com/watch?v=6rgt5hzMvCI

Demain à 14h, il y aura une conférence sur le code vestimentaire en Iran à la Maison Méditerranéenne des sciences de l'homme. J'en profite pour vous montrer ce clip, que j'aime bien, et son actrice. Elle est obligée de contourner les lois imposées par l'état pour réussir le clip. C'est exactement pour cela que l'actrice ressemble si étrangement à toutes ses jeunes compatriotes qui font la même chose pour se faire un espace vivable. Regardons "Zolf bar bâd" qui veut dire "cheveux dans l'air" (chanteur: Mohsen Namjoo, poème: Hafez de Shiraz)

lundi 10 décembre 2007