Larmon,
histoire de Lancelot.
Lancelot ne comprenait pas ce qui poussait les gens à vouloir transformer un monde qui était à l'image de l'humanité. Plus de bonheur? Mais plus de bonheur pour qui? Et quel bonheur?
Heureux sont les hommes et les femmes de pousser leurs Caddie remplis d'objets multicolores : heureux ils sont de les charger dans le coffre de leur voiture rutilante ; heureux de ranger tout ça dans leurs meubles IKEA ; heureux de s'affaler devant leur télé et de se brancher sur des émissions qui ont pour seul but d'humilier leurs congénères ; heureux de suer dans des campings bondés ; heureux de voir une graisse flottante dégouliner du bout de barbaque qu'ils ont posé sur leur barbecue allumé à l'essence ; heureux de faire plaisir à un patron qui les a épargnés lors du dernier dégraissage de leur entreprise ; heureux de défendre cette entreprise, d'en vanter les produits fabriqués à l'étranger par des sous-esclaves ; heureux de bientôt pouvoir se payer leur retraite, et pas celle du salaud de fonctionnaire qui a passé sa vie à bouffer tout cru le budget de l'Etat ; heureux de pouvoir bientôt se payer leurs médicaments et pas ceux de cet enfoiré de sous-développé mental né dans une famille de pauvres, alcooliques de surcroît ; en un mot heureux d'avoir le droit de suer* pour gagner leur place au soleil sans qu'aucun parasite ne puisse venir leur faire de l'ombre...
Ce qu'ils trouvent dommage, c'est qu'ils manquent d'argent ; ce qu'ils trouvent dommage, c'est que cet argent qui leur manque, on le donne aux fainéants, aux étrangers et aux malades (sauf quand c'est eux qui sont malades) ; ce qu'ils trouvent dommage, c'est qu'on n'exécute plus les tueurs d'enfants blancs - ceux d'enfants thaïlandais morts sous les coups de boutoir de sexes trop énormes pour leurs petits culs, ce n'est pas grave, par ces temps de crise, il faut bien que l'homme blanc se vide la déprime ; ce qu'ils trouvent dommage, c'set que ces exécutions ne soient pas publiques - et pourquoi pas revenir à la pendaison, ça durerait plus longtemps ; ce qu'ils trouvent dommage, c'est de devoir rouler moins vite, moins bourré et moins longtemps ; ce qu'ils trouvent dommage, c'est de ne pas pouvoir tirer sur un salaud qui vient piquer leur lecteur de DVD ou leur voiture ; ce qu'ils trouvent dommage, c'est de ne plus avoir le droit de battre les femmes et corriger les enfants - et même certaines femmes trouvent ça dommage, mais c'est peut-être parce qu'on les a tant détruites qu'elles n'ont plus le courage d'avoir de l'espoir.
Oui, c'est comme ça que Lancelot voyait le monde. Très vite, de sa place de moche, caché derrière sa peau jaune et trouée, il avait pu voir les grimaces les plus laides se dessiner derrière les visages les plus beaux. Pour lui, les gens avaient ce qu'ils voulaient. Ils votaient extrême droite ou libéral pour de vrai, parce que la solidarité, le bonheur des autres, le bien-être général, l'égalité des sexes, la Déclaration universelle des droits de l'homme, de la femme et de l'enfant, l'évolution de l'humanité, la progression philosophique et l'émancipation culturelle, ils s'en foutaient! Si en plus on commençait à leur parler de changer leur mode de vie pour cesser de spolier des négros ou des bougnoules, ce n'était pas la peine. Autant affréter et partir dans l'espace, à la recherche d'autres mondes.
Alors qu'est-ce que des types comme Lars, Max ou Nathan avaient espéré? N'avaient-ils pas eux aussi agi par égoïsme, pour façonner le monde à leur image, sans tenir compte de ceux qui leur étaient différents? Comme les autres, tout pétris de certitudes qu'ils étaient, ils manquaient de poésie, et c'était de cette pénurie de poésie que mourrait le monde, Lancelot en était sûr. De poésie et d'histoires... Et la seule chose qui comptait pour lui, dorénavant, c'était sa vie avec Coralie. Pas celle d'aujourd'hui, celle de demain, qu'il vivrait aussi longtemps que ce monde détraqué le lui permettrait, et au cours de laquelle il inventerait des histoires et les raconterait, inlassablement, pour apporter un peu de poésie à leur existence.
Christian Roux, Les ombres mortes, Rivages/noir, 2005.
*"tuer" s'est substitué à "suer" un cours instant sur la page.

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