mardi 10 novembre 2009

Extase

"Eh bien, ma pensée, c’est qu’il y a deux lumières. Celle-ci, dans l’abîme nocturne, pour ceux qui savent se glisser dans un au-delà du langage : une blancheur d’aurore boréale d’abord, puis peut-être un éblouissement, la mort un instant visible. Mais comment ne pas voir et aimer cette autre, ici où nous sommes, lumière des matins et du soir ? Parfois rien qu’un rayon entre des nuages, parfois ces belles longues journées d’été où le soleil couchant semble apporter quelque paix malgré des raisons d’inquiétude. Il n’y a pas de  "galère d’or" à disparaître sous l’horizon, mais la plage est belle, d’où on regarde le ciel, ou bien c’est Baudelaire qui est venu au balcon avec sa "chère indolente", et ils se disent "d’impérissables choses" qu’ils savent bien pourtant n’être que des riens, la simple écume entre vague et sable d’un moment heureux qui prend fin."

(Bonnefoy, Y. 2009, Deux scènes et notes conjointes)

L'enfer


       (Delacroix, E. 1822, Dante et Virgil en enfer)


"Lo pianto stesso li pianger non lascia,
el' duol che truova un sugli occhi rintoppo
si volge in entro a far crescer l'ambascia"

(Dante, Inferno)

Ludwig

Au fond d'une guitare enragée à l'automne/Il y avait du sang comme un dièse mouillé/C'était à Bonn au détour d'une rue.../S'il fallait parler de cette romance en allée dans la rue/Avec ses habits du dimanche/Alors que la semaine s'étire on ne peut mieux, au bout de l'incertain et du tragique/S'il fallait chanter cet éternel recommencement qui tient de l'habitude et du savoir constant vérifié par les arbres/Par les crépuscules teints/Par les regards cachés derrière la pensée perverse ou religieuse S'il fallait dire un peu de cette insouciance et qui nous mène au jardin des faillites et de la solitude/ S'il fallait... S'il fallait.../ Alors remonterait du fond de nos cagibis inconscients/Du fond de notre vouloir le plus profond/La certitude,/Le temps précis et incalculé et toujours indemne,/ Alors s'emballerait notre habitude retenue par la défense de s'insurger, de s'éprendre, de s'illusionner./Coriolan n'était qu'un prétexte./ Egmont ?/ Parlons-en./Tu te souviens ?/Sur cette plage toute en graviers/Cette plage défaite au nom d'une certaine/ compromission entre la mer et le spectacle/Cette plage que tu voulais défaite et soumise à ton imaginaire chorégraphie d'enfant seul et triste/ Tu t'en souviens ?/Et tu chantais... et tu chantais... et tu chantais.../Et tu pensais qu'Egmont c'était la mer,/le drame, les larmes,/La beauté de cet instant fabuleux de solitude exaucée/ Tu l'avais dit, et tu l'avais crié à ce prof impotent du verbe/et de la grâce, et tu t'étais caché parce que tu étais seul au monde, et vaincu, et grinçant contre l'imbécillité secourue et protégée par la loi et par le nombre./Depuis, Egmont me remonte comme la mer après ses descentes impitoyables au fond des enfers et de la nature fidèle./Egmont, comme une source bienheureuse et coulant comme une génération tout entière de bienfaits uniques, parce que tu es l'Unique/Parce que je t'ai donné l'Unique et ce Temps/ Qui s'est arrêté au bord de la seule invention de l'homme.../Devine!/L'illusion s'arrange et s'indemnise au mieux de l'imaginaire et de la folie./Je m'illusionne et je pars m'illustrant moi-même et me regardant à travers le style enfin parcouru au long de tous ces silences, de toutes ces vicissitudes interpolées par des copistes dont je me fais le modèle transmis d'on ne sait où et, sans doute, par voix orale./Quand je parle à l'illusion je suis à Bonn sous-traitant la quatorzième symphonie chez un archiduc de mes prétendants.../ Je vais alors et maintenant vers l'horizon blafard et souriant peut-être, parce que de mon oeil jusqu'à son désir de paraître il n'y a probablement qu'une intention d'architecte./Ce que je vois se perd./Ce que j'instrumente ne peut qu'être perdu aussi./L'instinct du hautbois est une crécelle inventée par des lèvres secourues./Le vent, d'habitude, s'informe de ses perverses possibilités et se retrouvera bientôt dans le plan général de ces bois vertueux et grinçants rien qu'à l'idée de se protéger tout en haut, à l'aigu, se défendant aussi de la fable contra-punctique, et apprise sur les bancs de l'informe et de la décadence./Le chant... le chant... et cette vertueuse passion qui ne va jamais au bout de la relative inversion, dans le moins, que l'on ne découvre qu'à force de bienfaits dans l'outrage et dans le sacrifice propitiatoire./Un peu comme la terreur obligée du stupre et de la revendication. Je sais des formules apprises./Je leur crachais dessus./Je sais des impossibilités pratiques./Je les décontenançais à force d'incroyable./L'incroyable, c'est la porte de secours que je poussais quelquefois, et personne jamais ne s'en est aperçu./La perversion m'obligeait à me rendre tel que les pervers pouvaient m'imaginer, et encore.../Cette perversion tellement cachée au fond des mers conscientes revues et corrigées par le cynisme des lois de préférence pénales, je l'entendais au fond de moi, comme les accords de la Neuvième que j'avalais de travers parce qu'engloutis pêle-mêle dans ma bouche auriculaire, et je la rendais à qui de droit, je veux dire aux inadaptés de l'esprit./Ils croyaient que je me trompais alors que Stravinski c'était déjà moi./Avec le sourire en plus./Enfin... ce sourire tout près de vos larmes./Il faut bien concéder./Ça favorise et ça trompe les historiens./ J'allais jouer à la marelle, avec trente-deux cases./La sonate pour piano, c'est une démission de joueur./Quand Dieu se masturbe, il met du cassis dans ton vin blanc et tu jouis en même temps que lui,/à cela près que Dieu c'est toi aussi. Vous n'êtes rien moins que les informes copies de votre propre imagination./Lorsque tu imagines, tu crois être dans le spectacle alors que le spectacle te regarde et te vérifie./Quand je transpirais auprès de Térésa, elle prenait ça pour du génie./Mon génie c'était justement de m'arrêter à temps,/au bord du non-dit et de l'informulé./Tu sais bien que Rembrandt n'a jamais dessiné que des fadaises./Si tu voyais ce qu'il voyait tu t'arracherais mes oreilles./Nous sommes d'un monde non édifié et que nous sommes seuls à parcourir, encore qu'il y faille un peu de désordre aussi et de cette indicible beauté qu'on ne dit même pas en musique ou au fusain et que nous immolons chaque soir avant de parcourir l'inédit et la fantastique pâleur du silence et de l'objective inanité./Le néant, vraiment, finit par avoir une consistance,/ tellement nous nous en informons, tellement nous le parlons avec nos mots et nos idées, alors que l'idée même en est transfigurée par nos sens et notre dérisoire entendement./Coriolan n'était qu'un prétexte./Egmont ?/Parlons-en/ Tu te souviens ?/Sur cette plage toute en graviers/Cette plage défaite au nom d'une certaine compromission entre la mer et le spectacle,/Cette plage que tu voulais défaite et soumise à ton imaginaire chorégraphie d'enfant seul et triste,/tu t'en souviens ?/Et tu chantais... et tu chantais... et tu chantais.../Et tu pensais qu'Egmont c'était la mer, le drame, les larmes, la beauté de cet instant fabuleux de solitude exaucée, et tu l'avais dit, et tu l'avais crié à ce prof impotent du verbe et de la grâce,/ Et tu tétais caché parce que tu étais seul au monde, et vaincu, et grinçant contre l'imbécillité secourue et protégée par la loi et par le nombre./Depuis, Egmont me remonte comme une source bienheureuse et coulant comme une génération tout entière de bienfaits uniques,/Parce que tu es l'Unique/ Parce que je t'ai donné l'Unique/ Et ce Temps qui s'est arrêté au bord de la seule invention de l'homme/ La douleur./ (Léo Ferré, Ludwig)

Danny Cohen, chanteur

Punk de la première heure, Danny Cohen débute en 1961, à l'âge de 12 ans, avec le groupe Charleston Grotto, et connait un parcours artistique erratique entrecoupé de longues traversées du désert. Il faudra attendre la fin des années 90 pour voir la sortie, sur Tzadik, le label de John Zorn, de ce Museum of Danny's, reflet de trente années de travail. Mélange de folk déjanté, country hantée, et jazz improbable où se promènent ses (nombreux) démons, ce disque est à l’image de son créateur : halluciné, exubérant, génial. Suivront trois albums plus aboutis, mais qui passeront tout aussi inaperçus : Dannyland (2004), We’re All Gunna Die (2005) et Shades Of Dorian Gray (2007). A la découverte de son œuvre, et pour autant qu'il soit complètement cintré, imbibé, déglingué et toute la panoplie des qualificatifs habituels employés depuis que la critique rock existe, Danny Cohen s'impose comme un compositeur, un arrangeur et un interprète exceptionnel.

La Jetée

Depuis un mois que j’habitais Honfleur, je n’avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre. Mais hier soir, lassé d’un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu’à la mer. Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardais la mer, sous moi, qui respirait profondément. Un murmure vint de droite. C’était un homme assis comme moi, les jambes ballantes, et qui regardait la mer. “A présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j’y ai mis depuis des années.” Il se mit à tirer en se servant de poulies. Et il sortit des richesses en abondance. Il en tirait des capitaines d’autres âges en grand uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées richement mais comme elles ne s’habillent plus. Et chaque être ou chaque chose qu’il amenait à la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s’éteignait, il poussait ça derrière lui. Nous remplîmes ainsi toute l’estacade. Ce qu’il y avait, je ne m’en souviens pas au juste, car je n’ai pas de mémoire mais visiblement ce n’était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu’il espérait retrouver et qui s’était fané. Alors, il se mit à rejeter tout à la mer. Un long ruban ce qui tomba et qui, vous mouillant, vous glaçait. Un dernier débris qu’il poussait l’entraîna lui-même. Quant à moi, grelottant de fièvre, comment je pus regagner mon lit, je me le demande.

(Michaux, La Nuit Remue)



"Où est-on quand on pense?"

Extrait du Chapitre "Où est-on quand on pense?"
de H. Arendt, 1978, 1981, La vie de l'esprit, Paris, Puf.

"Il a deux adversaires: le premier le serre sur l'arrière, à partir de son origine. Le second lui barre la route par-devant. Il se bat avec les deux. A vrai dire le premier lui prête son appui dans sa lutte avec le second, car il veut le pousser vers l'avant, et de la même façon le second lui prête appui dans sa lutte avec le premier, puisqu'il le repousse en arrière. Mais cela n'est que théorique. Car ce ne sont pas seulement les deux adversaires qui sont là, mais encore lui-même, et quoi qu'il en soit, il y a son rêve, que, dans un moment de faiblesse -et cela, il faut l'admettre, exigerait une nuit plus noire qu'on en a jamais vu - il s'évadera des premières lignes et sera promu, grâce à son expérience du combat, au rang d'arbitre de la lutte que mènent les deux adversaires." (Kafka, F. Er - Gesammelte Werke)

"Ce qu'universel veut dire", généalogie d'un concept

par Jean-Claude Milner

http://www.akadem.org/sommaire/themes/philosophie/1/5/module_1681.php

- De la conception grecque (universel singulier des êtres parlants) [On traduit l'universel comme étant ce qui vaut pour tous, "le très grand nombre des êtres parlants" - ce qui, par opposition, exclut le Nom condamnable qui refuse d'être "le nom de tous" (indicible si insistant). Aristote: "Tout homme est mortel". Le singulier prévaut autrement dit. Le pluriel soutient une théorie: l'histoire "des" grecs et la politique pour, par "les" grecs. Même si on élabore une théorie du pluriel, on n'y rencontrera jamais d'universel, prenant la forme de "tous les êtres parlants". La République de Platon ne fait pas cas de l'universel, sauf l'âme qui choisit son destin. Chez Aristote elle est mentionnée à travers la notion de Logique, au singulier.] Cette conception a été bouleversée par la conception Chrétienne et l'irruption de l'Eglise adossée à l'Empire qui a unifié le versant de la Logique, de l'unité, et le versant de la politique du nombre, pluriel. L'universel est devenue l'universel pour le très grand nombre, des croyants, des "êtres parlants", etc que l'on retrouve à travers la phrase de Saint Paul de Tarse: "Nous tous sommes un, en Jésus Christ". Ce passage en quelque sorte magique constitue le passage, la conversion de l'unité, de l'universel grec à la pluralité de l'universel, de tous. En ce sens quand nous faisons usage de cet universel pluriel, (tribunal de ce qui condamne tout ce qui peut y faire obstacle) ce qui n'est pas nous ne parlons pas grec, nous parlons une autre langue qui est la langue chrétienne. Tant que l'universel est placé du côté du singulier il n'y a pas de fracture entre l'universel et l'affirmation d'un Nom, "entre autres". A partir de la formule d'Aristote, incarnation de l'universel au singulier, on reconnait "la marque de la force de l'affirmation de l'homme", de son nom. L'universel singulier, aristotélicien ou platonicien, c'est "la force de l'affirmation d'un nom".
- Revenir à la conception grecque (universel singulier des êtres parlants) pour renverser la lecture d'une philosophie d'Eglise ou d'Empire (Après Alexandre, après Paul de Tarse), faire exploser la prison qui nous enferme, nous amenant à considérer exclusivement l'universel comme pluriel, synonyme du grand nombre et participant à l'affaiblissement du Nom. Usage de Benny Levy qui utilise l'héritage d'Aristote comme une arme à l'encontre de l'ennemi polinien ou alexandrin. 

lundi 9 novembre 2009

Rue de Crimée...

"[...] Je fais quelques pas, dans la rue de Crimée, et je me trouve entouré d’hommes vêtus de noir. Ils portent des costumes très en vogue entre Cracovie et Lemberg et, peut-être en Crimée, vers 1850. […] J’allume une cigarette, je sais, ce n’est pas bien, mais dehors, tout de même… Je suis percé de regards réprobateurs. Sous un galurin noir, au milieu d’une barbe, une bouche émet des sons articulés qui semblent m’être destinés. – Tu es juif ? Pourquoi cette question, et quel est cet homme, qui me donne du tu, alors que je ne le connais ni d’Eve ni d’Adam, ni d’ailleurs d’Abraham et de Sarah. […] Nous échangeons quelques mots. Oui, mon pote, Juif si tu veux, mais d’abord Parigot, tète de veau, titi des barrières, broche de la Bastoche, je suis dans la rue, je clope et je t’emmerde. Il me répond que c’est shabbat. Je le sais, je fais ce que je veux. [.. ] Il me balance la Shoah à la figure. […] Il ne craint pourtant pas de nous irriter, Machin roi de l’univers et moi-même, en invoquant la Shoah pour m’interdire de fumer le samedi [...]"
(Konopnicki, G. 2009, La banalisation du bien)

dimanche 1 novembre 2009

Stories from "Humor in the Holocaust: Its Critical, Cohesive, and Coping Functions"

Humor in the Holocaust:Its Critical, Cohesive, and Coping Functions
by John Morreall
Two Jews in Berlin are discussing their plight."Terrible," says one. "Persecutions, no rations, discrimination, and quotas. Sometimes I think we would have been better off if we had never been born.""Sure," says his friend, "but who has that much luck--maybe one in 50,000."
A fatally wounded German soldier asked his chaplain to grant one final wish. "Place a picture of Hitler on one side of me, and a picture of Goering on the other side. That way I can die like Jesus, between two thieves."
"Today in Germany the proper form of grace is 'Thank God and Hitler'. But suppose the Führer dies?" asked the boy. "Then you just thank God."
Several storm troopers enter an Evangelical Church during a Sunday morning service."My fellow Germans," begins their leader. "I am here in the interest of racial purity. We have tolerated non-Aryans long enough, and must now get rid of them. I am ordering all those here whose fathers are Jews to leave this church at once."Several worshipers get up and leave.
"And now I am ordering out all those whose mothers are Jewish."At this, the pastor jumps up, takes hold of the crucifix, and says, "Brother, now it's time for you and me to get out."

http://www.holocaust-trc.org/holocaust_humor.htm

samedi 17 octobre 2009

Prière entre la nuit et le jour

A l'heure vague où les fantômes en grand nombre
se pressent contre les fenêtres, ameutés
par une hésitation entre le jour et l'ombre
et menaçant de leurs murmures la clarté,
un homme prie: à ses côtés est étendue
la très belle guerrière désarmée et nue:
non loin repose l'héritier de leurs batailles,
il tient le Temps serré dans sa main comme paille;
"Une prière dite dans la crainte, difficile
à exaucer, surtout sans le secours du dehors;
une prière dans l'ébranlement des villes,
dans la fin de la guerre, dans l'afflux des morts:
pour que l'aurore, avec sa tendresse tenace,
pour que l'entrée de la lumière au ras des monts,
comme elle éloigne la lune légère efface
ma propre fable, et de son feu voile mon nom

(Jaccottet, P. L'effraie)

Les nouvelles du soir

A l'heure où la lumière enfouit son visage
dans notre cou, on crie les nouvelles du soir,
on nous écorche. L'air est doux. Gens de passage
dans cette ville, on pourra juste un peu s'asseoir
au bord du fleuve où bouge un arbre à peine vert,
après avoir mangé en hâte; aurais-je même
le temps de faire ce voyage avant l'hiver,
de t'embrasser avant de partir? Si tu m'aimes
retiens-moi, le temps de reprendre souffle, au moins
juste pour le printemps, qu'on nous laisse tranquilles
longer la tremblante paix du fleuve, très loin
jusqu'où s'allument les fabriques immobiles...
Mais pas moyen. Il ne faut pas que l'étranger
qui marche se retourne, ou il serait changé
en statue: on ne peut qu'avancer. Et les villes
qui sont encore debout brûleront. Une chance
que j'aie au moins visité Rome, l'an passé,
que nous nous soyons vite aimés, avant l'absence,
regardés encore une fois, vite embrassés,
avant que l'on crie"Le Monde" à notre dernier monde
ou "Ce soir" au dernier beau soir qui nous confonde...
Tu partiras. Déjà ton corps est moins réel
que le courant qui l'use, et ses fumées au ciel
ont plus de racines que nous. C'est inutile
de nous forcer. regarde l'eau, comme elle file
par la faille entre nos deux ombres. C'est la fin,
qui nous passe le goût de jouer au plus fin.

Jaccottet, P.

vendredi 16 octobre 2009

Artaud le mômo

Les asiles d'aliénés sont des réceptacles de magie noire, conscients et prémédités.
Et ce n'est pas seulement que les médecins favorisent la magie par leurs
thérapeutiques intempestives et hybrides
C'est qu'ils en font

S'il n'y avait pas de médecins
il n'y aurait pas de malades,
pas de squelettes de morts
malades à charcuter et dépiauter.
car c'est par les médecins, et non par les malades, que la société a commencé.

Ceux qui vivent, vivent des morts.
Et il faut aussi que la mort vive;
Et il n'y a rien comme un asile d'aliénés pour couver doucement la mort, et tenir
en couveuse les morts.

Cela a commencé 4000 ans avant J.C., cette technique thérapeutique de la mort lente,
Et la médecine moderne, complice en cela de la plus sinistre et crapuleuse magie,
passe ces morts à l'électrochoc ou à l'insulinothérapie, afin de bien, chaque jour
vider ces haras d'hommes de leur moi,
et de les présenter ainsi vides,
ainsi fantastiquement
disponibles et vides,
aux obscènes sollicitations anatomiques et atomiques
de l'état appelé Bardo, livraison du barda de vivre aux exigences du non-moi.

Le Bardo est l'affre de mort par lequel le moi tombe en flaque,
et il y a, dans l'électrochoc, un état flaque
par lequel passe tout traumatisé,
et qui lui donne, non plus à cet instant de connaître, mais affreusement et
désespérément méconnaître ce qu'il fut, quand il était soi, quoi, loi, moi
roi, toi, zut et ça.

J'y suis passé et ne l'oublierai pas.

La magie de l'électro-choc draine un râle, elle plonge le commotionné dans
ce râle par lequel on quitte la vie.

Or, je le répète, le Bardo c'est la mort, et la mort n'est qu'un état de magie
noire qui n'existait pas il n'y a pas si longtemps

Créer ainsi artificiellement la mort comme la médecine actuelle l'entreprend
c'est favoriser un reflux du néant qui n'a jamais profité à personne,
mais dont certains profiteurs prédestinés de l'homme se repaissent depuis
longtemps.

En fait, depuis un certain point du temps.

Lequel?

Celui où il fallut choisir entre renoncer à être homme ou devenir un aliéné
évident.

Mais quelle garantie les aliénés évidents de ce monde ont-ils d'être soignés
par d'authentiques vivants?

farfadi
ta azor
tau ela
auela
a
tara
ila


FIN


Une page blanche pour séparer le texte du livre qui est fini de tout
le grouillement du Bardo qui apparaît dans les limbes de l'électro-choc.
Et dans ces limbes une typographie spéciale, laquelle est là pour abjecter Dieu,
mettre en retrait les paroles verbales auxquelles une valeur spéciale a
voulu être attribuée.

Antonin Artaud,
12 janvier 1948