Le nouveau gouvernement israélien a une nouvelle approche pour faire la paix avec les Palestiniens. Avigdor Lieberman, le ministre des affaires étrangères de Benyamin Nétanyahou, l'a exposée cette semaine lors d'une tournée européenne. Il faut prendre cette approche au sérieux. Qu'a-t-il dit ?
Trois choses. D'abord, le temps n'est pas venu d'établir un Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza ; la priorité est à la consolidation du pouvoir du Fatah et à l'amélioration des conditions économiques dans les territoires.
Ensuite, la vraie source de tensions régionales ne serait pas le conflit israélo-palestinien. M. Lieberman, habitant lui-même une implantation en Cisjordanie, assure que ni l'occupation ni la poursuite de la colonisation ne posent problème. Non, la question stratégique numéro un, le vrai obstacle à la paix, la seule priorité, c'est l'Iran. Avec ses deux "filiales" arabes (Hamas palestinien et Hezbollah libanais), sa volonté de se doter de l'arme nucléaire et son président, Mahmoud Ahmadinejad, qui, cette semaine encore, qualifiait Israël de "microbe destructeur", la République islamique est au coeur de la question de la paix. Il faut l'affaiblir, l'isoler, l'empêcher de devenir une puissance nucléaire et de diffuser son radicalisme islamique pour pouvoir faire - après, après seulement, dans cinq ou sept ans, dit-on à Jérusalem - la paix avec les Palestiniens. Enfin, dans ce combat, poursuit M. Lieberman, Israël trouvera à ses côtés bien des Etats arabes qui se sentent aussi menacés que lui par les ambitions régionales de l'Iran.
Même si l'on pense, comme nous, que la question palestinienne relève de l'urgence absolue, prenons cependant M. Lieberman au mot. Après tout, ce qu'il dit de l'Iran n'est pas dépourvu de réalité. Mais alors, si l'affaire de l'heure est pour Israël de tenir la République islamique en respect, avec l'aide des Etats-Unis, de l'Europe et de nombreux Etats arabes, si c'est, là, LA priorité, le gouvernement israélien a un geste à faire, dans son propre intérêt : l'arrêt complet de la colonisation et le démantèlement des implantations sauvages en Cisjordanie. Seul ce geste témoignerait de sa bonne foi et favoriserait l'alliance suggérée pour "contenir" l'Iran. Il ne coûterait rien en termes de sécurité. En revanche, si les implantations progressent au rythme actuel, la nouvelle approche israélienne apparaîtra comme un leurre destiné à masquer l'objectif réellement poursuivi : interdire à jamais, par la colonisation, la possibilité d'un Etat palestinien.
Nul ne saurait croire spontanément ce que je vais raconter ici, sauf un témoin, mais lui-même pourrait être pris pour un fou. Et pourtant cette histoire est véritable.
Nous étions montés en Champagne pour assister à un colloque qui se tenait à l'Université de Reims. Nous avions pris ma voiture, c'était à la fin de l'année, en octobre ou peut-être en novembre. Nous avions d'abord fait escale à Paris pour y faire quelques recherches avant de reprendre la route vers notre destination finale. C'était très agréable, étrange aussi de découvrir ces paysages, à mesure que nous avancions, à travers ces routes planes qui semblaient attraper l'horizon. Des champs, des routes, s'offraient au regard, à perte de vue, des kilomètres à la ronde. Impossible alors de ne pas songer aux guerres qui l'ont habité devant l'immobilité qui s'éprend d'une telle clareté, au passage de ces grands cimetières de pierres et croix blanches et l'immensité de l'automne. Il se dégageait de tout cela un calme saisissant que, ni mon camarade, ni moi-même, ne connaissions. C'était un nouveau pays qui m'évoquait seulement le grand front de la mer, par son horizon.
Mais l'extraordinaire de cette histoire, qui m'amène à rapporter cette anecdote, se situe plus précisément sur le chemin du retour, parmi ces mornes plaines aux routes saillantes et grises, alors que nous redescendions vers Marseille. Nous nous étions arrêtés par hasard, près d'un carrefour, sur le bord de la route. Si mes souvenirs sont exacts, c'était une départementale qui dessert la ville de Dijon. Il s'agissait d'une route plutôt fréquentée, non l'une de ces routes que nous aurions inventée et où nous nous serions perdus. Nous étions sur le bon chemin et suivions, d'après notre carte, l'itinéraire indiqué. Rien ne laissait paraître quoi que ce soit d'aussi troublant. J'insiste car cela semble encore si improbable et délirant. Je ne sais pas lequel d'entre nous a découvert en premier le nom de l'endroit où nous nous trouvions. Nous nous étions simplement arrêtés pour boire, pisser ou simplement passer le relais... Une de ces choses banales au cours d'un si long voyage. Le panneau de signalisation, situé de l'autre côté de la route, auquel nous faisions face, indiquait la direction de "La Folie". Il s'agissait de l'un de ces panneaux blancs, que chacun connait, sur lequel il était précisément écrit: La Folie 0,8 km. Nous avons évidemment rit devant cette découverte, puis nous sommes rapprochés pour vérifier ce qui était écrit. Il s'agissait bien des deux mots mentionnés. J'ai pensé prendre une photo de l'endroit pour immortaliser cette situation incongrue que le hasard nous offrait, mais l'image restait floue sur l'écran numérique. L'appareil n'avait plus beaucoup de batterie et ne disposait plus d'énergie suffisante pour faire l'appoint sur cette improbable vision. Je dois dire que ce déconvenu eut le mérite de nous agacer un moment, comme si nous perdions pied et la raison se dérobait. Nous avons dû évoqué l'idée de décrocher le panneau de son socle afin de le ramener en guise de souvenir et en garder la trace. Et puis nous avons abandonné cette idée en décidant de quitter la départementale pour se rendre jusqu'au village. Pour nous amuser, comme piqués par le mystère de cette destination étrange qui s'était présentée à nous. Nous prîmes donc la direction de ce lieu, alors que la nuit tombait, pour voir ce qui nous attendait. Mais aucun village n'apparut au bout de huit cents mètres, même pas un hameau, dans ce paysage délié et extraordinairement ouvert. Nous aperçûmes tout juste une ferme, une cour, pleine d'animaux, et puis la route se termina par une boucle, un long virage bordé d'arbres, qui nous contraignit à faire demi-tour. Nous eûmes alors le sentiment que cette route n'était qu'une illusion, que quelque chose nous avait échappé. Puis nous en vînmes à penser que tout ceci ne décrivait qu'un ingénieux dispositif soumis à l'interprétation de chacun. Nous avions volontiers emprunté le chemin de la folie sans en trouver l'issue et cela nous donna l'impression que nous n'en étions jamais sortis.
Mon ami et moi nous sommes perdus de vue peu de temps après ce bref séjour en Champagne. Je ne sais véritablement ce qu'il est devenu et s'il se souvient de tout cela en ces termes. Il restera pourtant l'unique témoin de cette histoire appréhendée aux abords de La Folie, seul garant de ma raison, éternel ami et frère.
L’histoire a enfin repris ces droits 32 ans après, mais non sans peine. Vendredi matin, à l’appel du principal syndicat turc, celui du D.İ.S.K.[1], 2000 partisans se sont donnés rendez-vous à Istanbul à Pangaltı, devant le siège social du Syndicat, à quelques centaines de mètres au nord de la Place Taksim, où les manifestants comptaient bien se rendre. Situé au cœur d’Istanbul, la Place Taksim et son gigantesque parc, cernée par l’Avenue de la République et la Rue de l’Istiklal avec son célèbre tramway à deux wagons rouge et blanc, sont devenus au fil des années des espaces symboliques pour les mouvements de gauche. La foule y est toujours dense sur ce vaste carrefour, passage obligé des stambouliotes et des touristes où se croisent l’ancienne et la nouvelle ville, l’occident et l’orient. Pourtant Taksim est resté dans la mémoire collective comme ayant été le théâtre de la lutte populaire pour les libertés d’opinion politique et syndicale, cristallisant depuis le 1er Mai 1977 les combats des deux décennies précédentes et préfigurant la répression et l’ostracisme des années 80.
En fin de matinée, la foule commença à s’ébranler. A l’appel du D.İ.S.K., ont trouvait les membres du syndicat du K.E.S.K.[2] et des formations syndicales plus petites (T.T.B., T.M.M.O.B.), appuyé par le principal parti d’opposition le C.H.P.[3], le parti du D.T.P.[4], et celui du T.K.P[5]ainsi que d’autres formations politiques de gauche. Des organisations non gouvernementales, des associations ainsi que des groupements syndicaux étrangers ont fait également le déplacement pour cette marche historique. Encadrés par la police, les manifestants se sont dirigés vers la fameuse Place Taksim, tandis que les forces de l’ordre (20 000 policiers réquisitionnés pour l’occasion) tentaient coûte que coûte d’interdire l’entrée au sein du cortège à de nouveaux arrivants qui souhaitaient grossir les rangs, notamment les membres anarchistes. Entre Pangaltı et Sisli des affrontements entre les policiers et ces nouveaux arrivants, ont failli tourner à l’émeute générale. Les forces de l’ordre n’hésitèrent pas alors, à conduire la foule en usant de canons à eau, tout en aspergeant les plus récalcitrant avec du gaz poivre, rappelant les manifestations du 1er Mai de ces deux dernières années. Aux cours des affrontements les vitrines de plusieurs magasins ont été brisées. Les forces de sécurité sont également intervenues pour empêcher d’autres manifestants d'entrer sur la place par le côté ouest et sud. Un petit incendie a commencé à se déclarer par le jet d’un cocktail Molotov, lancé par un contestataire du premier étage d'un bâtiment près de la place principale. Au totale, près de 20 civils et 21 policiers (chiffre officiel) ont été blessés au cours de la célébration à Istanbul. Dans le courant de l’après-midi le gouverneur de la ville Muammer Güler déclarait que « la police a arrêté 108 personnes ».
Pourtant malgré les vives tensions et après plus d’une heure de délibéré, les autorités ont finalement accepté que les 5000 travailleurs présents aient accès à la Place symbolique. Lundi dernier, Muammer Güler avait prévenu les syndicats qu’il n’y aurait pas de défilé admissible sur la place Taksim. Sous la pression des syndicats, le lendemain, le Premier Ministre turc, Recep Tayip Erdoğan recevait les présidents des différents syndicats, en leur proposant d’assouplir le règlement pour permettre à de petits groupes d’aller déposer des gerbes de fleurs en hommage aux victimes de 1977. C’est ce que furent, plus tôt dans la matinée, vers 9h30, la Confédération des Vrai Syndicats Turcs, ou Hak-Iş[6], qui sont entrés dans le carré de la partie sud avec près de 1000 personnes et près de 600 membres de la Confédération des Syndicats Turcs, ou Türk-Iş,pour y déposer une gerbe commémorant les décès de 1977. Ces deux organisations sont ensuite parties pour leur traditionnelle célébration au Parc de Kadiköy, rassemblant eux aussi environ 5000 manifestant, mais cette dernière fut largement éclipsée par le rassemblement symbolique de Taksim.
Avec une grande ferveur populaire, les manifestants ont commencé à danser, à chanter, à scander à tout va et à agiter en cœur leurs drapeaux et autre fanions. Ils ont pu rendre par une minute de silence un hommage fort aux victimes de la répression du 1er Mai 1977, depuis lors appelé le « Kanlı 1 Mayıs » (« le 1er Mai sanglant »), chose qui ne s’était pas faite depuis le 1er Mai 1978, date où les manifestants, avaient alors voulu rendre également un hommage aux victimes tombées sous la répression une année auparavant, mais l’intervention musclée des militaires les y avaient contraint.
Depuis donc plus aucunes cérémonies n’avaient été tolérées sur la place. Et après le coup d’Etat de 1980, la Journée du Travail avait été supprimé des jours chômés. Chaque année ou presque depuis ces deux dates, 1977 et 1980, les syndicats tentent à nouveau de se réapproprier ce lieu de mémoire, à chaque fois les manifestants ont été réprimés. Sous la pression syndicaliste, et à la vue du climat social en Turquie, touché de plein fouet par la crise mondiale (relèvement de l’âge de la retraite passant de 60 à 65 ans pour les hommes, forte augmentation du chômage, inflation de la Nouvelle Lire Turque, baisse du pouvoir d’achat, etc.), le gouvernement avait dû déclarer, la semaine dernière, que le 1er Mai sera désormais jour férié, un acte fort et symbolique qui représente pour les syndicats 32 ans de luttes idéologiques. Pour l’occasion, le discours du président du D.İ.S.K., Süleyman Celebi fit acte de mémoire, en rappelant à l’assistance les drames passés en demandant une minute de silence et lançant à la foule « que toute les personnes présentent sur cette place aujourd’hui devaient être fier de leur acte ». Pendant plus d’une heure et demi, les discours se sont succédés dont ceux des représentants du C.H.P. et du D.T.P.. Les manifestants quant à eux ne cessaient de scander « İşte Taksim işte 1 Mayıs » (« Voilà Taksim, voilà le 1er Mai »).
Revenir sur le sang du 1er Mai.
Si la population vivant en Turquie avait fêté son tout 1er Mai à Istanbul en 1912, entre 1928 et 1975 aucunes autres commémorations n’avaient été depuis lors possible. En 1976, le D.I.S.K. organisa la toute première manifestation pour la fête du travail, sur la Place Taksim plus de 40 ans après les interdictions. Un an après, avec l’aide d’autres syndicats, le D.I.S.K. organisa de nouveau la célébration et ce n’est pas moins de 500 000 personnes qui répondirent à l’appel,tous amassés sur la Place Taksim et ses rues adjacentes. Quelques semaines auparavant des rumeurs avaient circulés sur d’éventuels attaques contre les manifestants. Par ailleurs, le contexte politique et social de la Turquie des années 70 était loin d’être simple. Les partis de gauche et d’extrême gauche subissaient depuis deux décennies des répressions fortes menées tambours battant par le C.H.P et les partis d’extrêmes droites, notamment le M.H.P.[7] et ses « Loups gris ».Le D.I.S.K. soutenu par le Parti des Travailleurs de Turquie (Türkiye Partisi Işçi), le Parti socialiste des travailleurs de Turquie (TürkiyeIşçiSosyalistPartisi, T.S.I.P.) et alors l’illégale Parti communiste de Turquie (Türkiye Komünist Partisi, T.K.P.), se réunirent sur la place.
A peine la foule était-elle amassée sur la Place, que des manifestant entendirent des coups de feu en provenance de l’Hôtel Marmara et d’un autre bâtiment celui du Sular İdaresi (Compagnie d’approvisionnement en eau). Les forces de sécurités intervinrent rapidement avec des chars blindés, des voitures de police créant une véritable panique au sein des manifestants. Les canons à eau et les bombes lacrymogènes tombèrent sur des milliers de personnes qui tentèrent de fuir dans un vaste chaos. La plupart des victimes décédèrent piétinées par la foule affolée. Les chiffres officiels sur le nombre de mort varient encore aujourd’hui, entre 34 et 42 personnes tuées et 126 personnes à 220 blessés selon les autorités. La Confédération des syndicats révolutionnaires (D.I.S.K.) a établi une liste de 36 noms. Selon le rapport d’autopsie, 4 personnes auraient été tuées par balle, les autres seraient morts par piétinement. Des témoins affirment que des véhicules blindés auraient roulés sur les personnes. A la suite de ce drame 500 manifestants furent arrêtés par la police, 98 ont été inculpés. Parmi les 17 accusés, qui avaient été mis en détention provisoire, trois ont été libérés avant la première audience et neuf ont été libérés lors de la première audience du 7 Juillet 1977. Les autres prisonniers ont été libérés peu après. Le procès s'est terminé sur un acquittement, le 20 Octobre 1989. Selon diverses sources, 20 tireurs d’élites furent arrêtés par la police et la gendarmerie sur le toit de la Compagnie d’approvisionnement en eau. Cependant, aucun d'entre eux ne figuraient dans les dossiers de la police. Cette information provient du procureur Çetin Yetkin, chargé de l’enquête sur le massacre de la place Taksim. Il accusa notamment le lieutenant Abdallah Erim ainsi que les agents des chefs policiers Muhsin Bodur et Mete Altan (qui après l'intervention militaire du 12 Septembre 1980 allaient travaillés dans le département de la Police Politique d’Istanbul Police). Les deux officiers ont toujours rejeté les allégations selon lesquelles ils auraient été impliqués dans les massacres de 77. Depuis cette date aucun des auteurs n’a été traduit en justice. Cela alimenta largement les allégations selon lesquelles la branche turque de l'Opération Gladio[8], la contre-guérilla, soutenu par le M.H.P., a été impliquée. L'une des premières personnes à évoquer ces allégations a été à l'époque leader de l'opposition, Bülent Ecevit. Lors d'une réunion à Izmir, le 7 Mai, il déclara:
« Des organisations et des forces au sein de l'État, mais en dehors du contrôle de la démocratie d’État de droit, doivent être prises sous contrôle, sans perdre de temps. La contre-guérilla mène une offensive, et a un doigt dans l’incident du 1 Mai ».
Plus tard, il s'est refusé à tout commentaire sur l'incident, tout comme le Premier ministre de l’époque Süleyman Demirel. Depuis le début, la CIA a été soupçonnés d'implication. Après l'incident, Ali Kocaman, président du syndicat Oleyis, avait déclaré que des officiers de police et des Américains se trouvaient dans l'hôtel Intercontinental, qui avait été fermé au public pour cette journée. Bülent Ülüer, alors secrétaire général de la Fédération Révolutionnaire de la Jeunesse (Devrimci Gençlik) a déclaré le 2 Mai 1977:
« La plupart des victimes se trouvaient parmi nous. Environ 15 de nos amis sont morts. Il s'agit d'un plan de la CIA, mais ce n’est ni le commencement ni la fin » des représailles.
L’ancien Premier Ministre turc Bülent Ecevit a rappelé qu'il avait appris l'existence de la contre-guérilla, et du plan « stay-behind», pour la première fois en 1974. À l'époque, le commandant de l'armée turque, le général Semih Sancar, avait été informé que les Etats-Unis finançait depuis l'après-guerre, la Milli İstihbarat Teşkilâtı (M.I.T.), l’Organisation du Renseignement Nationale (Les Services Secrets turcs toujours ont activités). Selon un article paru dans le magazine pro-kurde de gauche Kurtuluş[9], le chef adjoint du M.I.T. Hiram Abas était présent durant le 1er Mai 77 (l’historien suisse Daniele Ganser affirme que Abas était un agent de la CIA, le chef de la station de la CIA à Istanbul). L'hôtel international, d'où les coups de feu ont été tirés, appartenait à I.T.T. Corporation, qui avait déjà été impliqué dans le financement du coup d’Etat contre Salvador Allende au Chili le 11 Septembre 1973. Hiram Abas a été lui-même formé aux États-Unis et avait acquis une certaine renommée en tant que premier agent du M.I.T. à Beyrouth, en coopérant avec le Mossad, de 1968 à 1971 en menant des attaques « ciblant les jeunes de gauche dans les camps palestiniens et recevant des primes pour les résultats qu'il obtenais pour ses actions » (Clarridge, Duane R., 1997,An Agent for All Seasons. Simon and Schuster, 398 p.).
Aujourd’hui, l’histoire a repris ses droits, et au-delà, la manifestation de ce premier mai 2009 a fait sauter de nouvelles barrières. Elle prouve d’une part que la Turquie actuellement vit une période majeure de son histoire. Le multipartisme est aujourd’hui bel et bien ancré et arrive à se faire entendre. La manifestation est également une preuve de la cohésion sociale et malgré quelques heurts, les manifestants ont montrée aux autorités qu’ils étaient capables de tenir une manifestation de cette importance symbolique sans trop d’incidents, ce qui est une gageure dans un pays fortement militarisé et où toute manifestation reste suspecte (dans les autres villes turcs Izmir, Ankara, Bursa, Antalya, les manifestations pour le 1er Mai ont également été tenues avec succès). Par ailleurs, la pression (ou la carotte) européenne depuis 2002 au moins, a eu pour mérite de largement décloisonné le pays d’un point de vue idéologique. La légalisation de plusieurs partis d’extrême gauche et d’autres partis de contestation en est aujourd’hui une autre preuve. Et puis, ce qui me semble le plus important est la montée de la société de la civile qui depuis une dizaine d’année ne cesse de prendre de l’ampleur. Longtemps ostracisé, les turcs n’hésitent plus à sortir dans la rue et a montré au grand jour leur mécontentement sur les questions politiques et sociales. En tout cas, le rendez-vous est déjà pris sur la place Taksim pour l’année prochaine.
[1] La Confédération Révolutionnaire des Syndicats de Travailleurs, Devrimci İşçi Sendikaları Konfederasyonu. Créé en 1967, le D.İ.S.K. est la plus importante formation syndicale en Turquie avec le K.E.S.K..
[2] Le K.E.S.K ou Kamu Emekçileri Sendikaları Konfederasyonu, (La Confédération des Syndicats du Secteur Public), créé en 1995 fait partie des quatre plus grandes organisations syndicale du pays.
[3] Le Cumhuriyet Halk Partisi, le Parti Républicain du Peuple, social-démocrate, prônant le laïcisme kémalien et un certain nationalisme. Il s’agit du parti historique de la Turquie, celui que fonda Mustafa Kemal Atatürk en 1923 et qui dirigea le pays quasiment sans interruption jusqu’en 2002, date de la victoire de l’A.K.P. toujours au pouvoir actuellement.
[4] Le Demokratik Toplum Partisi, le Parti de la Société Démocratique, pro-kurde, fondé en 2005.
[5]Türk Komünist Partisi (Parti Communiste Turc) fondé en 1920, longtemps considéré comme illégale, le parti a participé en 2002 aux élections anticipées en faisant apparaître pour la première fois le terme communiste dans son titre. Aujourd’hui, le parti est considéré comme étant un acteur central dans la vie politique de gauche.
[6]Le Hak-İş ou Türkiye Hak İşçi Sendikaları Konfederasyounu, fait partie des quatre plus grands syndicat turc. Créé en 1976, ce syndicat est très proche traditionnellement du Turk-İş.
[7]Milliyetçi Hareket Partisi (Parti d’Action Nationaliste), l’extrême droite turc fondé en 1965, renommé en 1969, est un parti a fortement militarisé, impliqué dans de nombreuses affaires de corruption et de banditisme tout au long des décennies 70 et 80. Aujourd’hui toujours en vigueur, le M.H.P. tends à se renforcer et à glaner de nouvelles voix depuis les années 2000. En 2002, pour les élections législatives il est arrivé en 4ème position avec 8,3% de voix, mais n’ayant pas dépassé les 10% réglementaires, il n’avait pas pu être représenté au parlement. Les élections législatives de 2007, ont accrédité le parti de 14,29 % des voies, arrivant en 3ème position derrière l’A.K.P. (46,66 %) et le C.H.P. (20,85 %) donnant pour la première fois au M.H.P. son plus grand nombre de sièges au parlement avec 71 places. Aujourd’hui le parti est la troisième force d’opposition du pays et son influence ne cesse d’augmenter.
"Derrière chaque grande fortune il y a un crime". On attribue à tort cette citation à Balzac, mais c'est peut-être un effet de communication, proverbial, l'effet d'une popularité emportant par devers soi les mots tranchants de l'homme de lettres et la raison qu'ils confèrent. Car Balzac a toujours raison! L'origine de cette phrase apparaît à la fin d'une longue tirade extraite du Père Goriot et s'avère bien plus subtile. Elle marque la rencontre du jeune Rastignac et de l'énigmatique et cynique Vautrin qui y expose sa vision d'un monde violent et sans scrupules, auquel aspire son interlocuteur et bientôt protégé. Le plus vieux y fait valoir son expérience en vue d'initier et prévenir son nouvel ami du malheur qui l'attend: "Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu’il a été proprement fait". Balzac y introduit -car c'est bien lui qui parle ici- l'idée d'une organisation criminelle officiant du côté de la mémoire et de l'oubli, du divin purgatoire à la raison des lois, de là l'illusion de ces fortunes données pour avoir été créées.
"_ Là, là, là, du calme, reprit cet homme. Ne faites pas l’enfant : cependant, si cela peut vous amuser, courroucez-vous, emportez-vous ! Dites que je suis un infâme, un scélérat, un coquin, un bandit, mais ne m’appelez ni escroc, ni espion ! Allez, dites, lâchez votre bordée ! Je vous pardonne, c’est si naturel à votre âge ! J’ai été comme ça, moi ! Seulement, réfléchissez. Vous ferez pis quelque jour. Vous irez coqueter chez quelque jolie femme et vous recevrez de l’argent. Vous y avez pensé ! dit Vautrin ; car comment réussirez-vous, si vous n’escomptez pas votre amour ? La vertu, mon cher étudiant, ne se scinde pas : elle est ou n’est pas. On nous parle de faire pénitence de nos fautes. Encore un joli système que celui en vertu duquel on est quitte d’un crime avec un acte de contrition ! Séduire une femme pour arriver à vous poser sur tel bâton de l’échelle sociale, jeter la zizanie entre les enfants d’une famille, enfin toutes les infamies qui se pratiquent sous le manteau d’une cheminée ou autrement dans un but de plaisir ou d’intérêt personnel, croyez-vous que ce soient des actes de foi, d’espérance et de charité ? Pourquoi deux mois de prison au dandy qui, dans une nuit, ôte à un enfant la moitié de sa fortune, et pourquoi le bagne au pauvre diable qui vole un billet de mille francs avec les circonstances aggravantes ? Voilà vos lois. Il n’y a pas un article qui n’arrive à l’absurde. L’homme en gants et à paroles jaunes a commis des assassinats où l’on ne verse pas de sang, mais où l’on en donne ; l’assassin a ouvert une porte avec un monseigneur : deux choses nocturnes ! Entre ce que je vous propose et ce que vous ferez un jour, il n’y a que le sang de moins. Vous croyez à quelque chose de fixe dans ce monde-là ! Méprisez donc les hommes, et voyez les mailles par où l’on peut passer à travers le réseau du Code. Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu’il a été proprement fait."
Il faisait nuit et nous traversions la ville éclairée, le vieux port et les docks, la passerelle au-dessus des quais et des bateaux en partance vers la Tunisie et l'Algérie, les quartiers de Saint-Louis et Saint-Antoine. Marseille, avait-il dit, jamais je n'aurais pu croire qu'un jour je verrais Marseille et Barcelone et la Méditerranée... Il me faisait quelquefois l'effet d'un illuminé, quand il scandait mon nom et celui de la ville. Nous communiquions difficilement, sans la certitude d'être compris, comme par accident et pourtant je peux dire que c'était mon ami. Plus qu'entre tous, parmi ces quartiers bien connus et visages familiers. Je ne pus même pas lui expliquer que j'avais vécu ici. Il s'élevait entre nous cette musique et le chant de Sharham Nazeri qu'il reprenait avec les choeurs de l'orchestre l'accompagnant: "Sheyda Shodam". Ce qu'il eut crié, à travers les vitres de la voiture, à l'attention des quelques passants pour dire qu'il était heureux et que la beauté existait, qu'il était ici et que demain serait un autre jour. Et moi, sans comprendre un mot, je contemplais le quartier et la chaussée humide, à côté de cet agité, tout en songeant que je ne savais rien au-delà de ce bitume et cet ordinaire et que j'avais tout à apprendre de lui.
«La parole prophétique répond essentiellement à l’épiphanie du visage, double tout discours, non pas comme un discours sur des thèmes moraux, mais comme moment irréductible du discours suscité essentiellement par l’épiphanie du visage en tant qu’il atteste la présence du tiers, de l’humanité tout entière, dans les yeux qui me regardent. »
Emmanuel Levinas, Totalité et Infini, 1961
« […] tout rentre dans le silence qui seul parle, parle du fond du passé et est en même temps tout l’avenir de la parole. Car le Minuit présent, cette heure où manque absolument le présent, est aussi l’heure où le passé touche et atteint immédiatement, sans l’intermédiaire de rien d’actuel, l’extrémité de l’avenir. »