
Colette
Hypomnemata
Le nouvel album d'Avishai Cohen s'appelle Aurora. Le bassiste fait entendre ici sa voix. C'est un vrai bijou, un pur joyau cheminant quelque part dans les pas de velours du chat Brahem...
Histoire de la chanson phare de l'album NO SPORT de Rodolphe Burger. "Personne ne meurt jamais..."
Il avait écrit sur un papier collé sur le fronton de la porte, cette phrase du philosophe F. Nietzsche: "Seules les pensées que l'on a en marchant valent quelque chose". Il entendait ainsi résonner la philosophie de l'homme et le cours de sa vie qu'il imaginait ponctuée de longues promenades menées au cours des sentiers alpins ou des plus profonds de la forêt Noire de Saxe. Ces longues marches solitaires symbolisaient selon lui l'épreuve et la puissance de sa pensée et de son travail. Cela figurait à côté de l'image que chacun connaît de cet homme, apparemment rude, aux grandes moustaches et sourcils ténébreux. C'est là, quelque part, sur l'une de ces collines, que Nietzsche avait dû méditer et crier avant de composer son ouvrage "Ainsi parlait Zarathoustra". Cette phrase placée là constituait un clin d'oeil, une invitation au départ, mieux: une bénédiction portée par l'esprit exaltant du fantôme de Sils-Maria. L'éternel Retour...Il me parla d'Ostinato.
_ "Ostinato ?" ai-je demandé, intrigué.
_ "Ostinato, a-t-il répété, c'est une notation musicale. Avant d'ajouter tout en s'assoyant à mes côtés : "Vous connaissez la musique ?"
_ "Oui... Non. Répondis-je embarrassé. Est-ce qu'elle se connait ?"
_ "Ah ! s'exclama t-il. Connaissez-vous l'oeuvre musicale de Schumann ?"
_ "L'alcoolique ?"
_ "Peut-être ? dit-il en riant. Ce qui expliquerait son acharnement... "
_ "L'ostinato traduit l'obstination, c'est ça ? "
_ "Oui, ça vient de l'italien je suppose. Cela désigne l'épreuve de la mort qui ne vient pas, comme une note qui resterait là..." En disant cela il avait d'abord fait glisser la tranche de son index le long d'une gorge muette tout en laissant pendre sa langue et puis avait pointé le ciel en désignant une note très aigue culminant vers des sommets inaudibles, comme suspendue! Ce spectacle me fit rire un moment avant de songer qu'il était fou, que cet ostinato était l'objet de sa propre obsession.
_ "L'ostinato... dit-il dans un soupir. C'est une vraie tragédie."
Je compris que le vieil homme était fasciné par cettte expression, cette note ou je-ne-sais-quoi, que je me représentais comme un non-lieu, un lieu profane ou d'errance, sans au-delà. Ce qui l'intéressait implicitement c'était aussi l'aboutissement, le déplouement de cette note unique ou ce thème vers un autre motif. La décomposition de l'ostinato, sa fuite, vers l'autre rive, tant espérée, enfin atteinte...
L'homme se redressa brutalement en voyant arriver le train.
_ "C'est ainsi, soupira-t-il encore, sans doute faut-il l'accepter ?"
Il se tourna une dernière fois vers moi en levant poliment son chapeau.
_ "Cela m'a fait plaisir de discuter avec vous." Puis il se retourna, réajustant son long manteau gris et son écharpe rouge avant de disparaitre dans le premier compartiment, en direction de l'étage, derrière les vitres teintées.