vendredi 24 avril 2009

mardi 21 avril 2009

Excursus sur l'Etranger (part.1)

Si la pérégrination, s'affranchir de tout point donné dans l'espace, est l'antithèse conceptuelle de la fixation en un point, la forme sociologique de l'étranger représente pourtant dans une certaine mesure la réunion de ces déterminations - en manifestant d'ailleurs une fois de plus que le rapport à l'espace n'est qu'un côté de la condition, et de l'autre le symbole des rapports aux hommes. On ne conçoit donc pas ici l'étranger au sens déjà abordé plusieurs fois du vagabond, qui vient un jour et repart le lendemain, mais de celui qui vient un jour et reste le lendemain - pour ainsi dire le vagabond potentiel qui, bien qu'il ne pousse pas plus loin son voyage, n'a pas entièrement surmonté l'absence d'attaches de ses allées et venues. Il est fixé à l'intérieur d'un cercle géographique donné - ou d'un cercle dont les frontières sont aussi déterminées que celles inscrites dans l'espace - mais sa position y est déterminée surtout par le fait qu'il n'y appartient pas d'avance, qu'il y importe des qualités qui n'en proviennent pas et ne peuvent en provenir. La combinaison de distance et de proximité que contient toute relation arrive ici à un rapport dont la formulation la plus brève est: dans une relation, la distance signifie que le proche est lointain, tandis que l'étranger signifie que le lointain est proche. Car l'étrangeté est de toute évidence une relation toute positive, une forme spéciale d'action réciproque; les habitants de Sirius ne nous sont pas étrangers à proprement parler, du moins au sens sociologique du mot, celui qui nous intéresse: ils n'existent même pas pour nous, ils se trouvent au-delà du proche et du lointain. L'étranger est un élément du groupe même, tout comme les pauvres et les divers ennemis de l'intérieur - un élément dont l'articulation immanente au groupe implique à la fois une extériorité et un face-à-face.
Georg Simmel, 1908, 1999, Sociologie, Etudes sur les formes de la socialisation, Paris, Puf, pp.663-668.

dimanche 19 avril 2009

Guaranteed (Eddie Vedder)

On bended knee is no way to be free
Lifting up an empty cup, I ask silently
All my destinations will accept the one that's me
So I can breathe...

Circles they grow and they swallow people whole
Half their lives they say goodnight to wives they'll never know
A mind full of questions, and a teacher in my soul
And so it goes...

Don't come closer or I'll have to go
Holding me like gravity are places that pull
If ever there was someone to keep me at home
It would be you...

Everyone I come across, in cages they bought
They think of me and my wandering, but I'm never what they thought
I've got my indignation, but I'm pure in all my thoughts
I'm alive...

Wind in my hair, I feel part of everywhere
Underneath my being is a road that disappeared
Late at night I hear the trees, they're singing with the dead
Overhead...

Leave it to me as I find a way to be
Consider me a satellite, forever orbiting
I knew all the rules, but the rules did not know me
Guaranteed

Guaranteed (Eddie Vedder)

Music for the motion picture "Into The Wild".

samedi 18 avril 2009

Une histoire d'Avishai Cohen

Le nouvel album d'Avishai Cohen s'appelle Aurora. Le bassiste fait entendre ici sa voix. C'est un vrai bijou, un pur joyau cheminant quelque part dans les pas de velours du chat Brahem...

dimanche 12 avril 2009

Pour les fumeurs

En ces temps de raison gagnés à la passivité et à la culpabilité, je voudrais écrire quelques mots pour les fumeurs. Rappeler à côté de la pensée, de l'écriture, du travail et de l'ennui, des angoisses, des nuits blanches, la présence lumineuse et discrète d'une âme fidèle. Rappeler le portrait et la pose de nos anciens faisant de la poésie une réalité soudaine et furtive. Le clope au bec, fumant dans l'attente, un amour fidèle aux lèvres, méditant sur des volutes grises et blanches. Des mots, même pour l'idiot. Du temps suspendu, la sublime métaphore: "toute une vie partant enfumée". Quelques minutes de plus. Le dernier souffle du condamné. Nombres de portraits et de voix, envolés! "Le Malraux" à la cigarette ou l'improbable Cendrars, la pipe de Margritte ou la gauloise de Prévert. La pause des ouvriers à la manufacture. Du chêne de Brassens aux cigares de Freud et nuances de Lacan, exprimant-là comme un différend. Des Craven de Ferré aux Lucky Strike d'Humphrey Bogart. Le râle de Gilles Deleuze, la voix métallique et rauque de Jean-Paul Sartre ou nuiteuse de Masha. Le timbre d'un habillement aux abords du silence. L'émancipation de Colette symbolisée par la cigarette. Les témoins d'une Muse à la fois légère et profonde. Je salue tout ceux-là, au nom de l'intranquilité.

Elle est pas belle ma chérie ? (Rodolphe Burger)

Histoire de la chanson phare de l'album NO SPORT de Rodolphe Burger. "Personne ne meurt jamais..."

mardi 7 avril 2009

Parmi les marches

Il avait écrit sur un papier collé sur le fronton de la porte, cette phrase du philosophe F. Nietzsche: "Seules les pensées que l'on a en marchant valent quelque chose". Il entendait ainsi résonner la philosophie de l'homme et le cours de sa vie qu'il imaginait ponctuée de longues promenades menées au cours des sentiers alpins ou des plus profonds de la forêt Noire de Saxe. Ces longues marches solitaires symbolisaient selon lui l'épreuve et la puissance de sa pensée et de son travail. Cela figurait à côté de l'image que chacun connaît de cet homme, apparemment rude, aux grandes moustaches et sourcils ténébreux. C'est là, quelque part, sur l'une de ces collines, que Nietzsche avait dû méditer et crier avant de composer son ouvrage "Ainsi parlait Zarathoustra". Cette phrase placée là constituait un clin d'oeil, une invitation au départ, mieux: une bénédiction portée par l'esprit exaltant du fantôme de Sils-Maria. L'éternel Retour...

lundi 6 avril 2009

L'abus du désir d'argent, ou les drogués du néolibéralisme

LE MONDE 03.04.09

Est-ce au bien commun que pensent les responsables politiques lorsqu'ils parlent de "moraliser le capitalisme" ? Ils pensent sans doute avant tout que, pour entretenir leur crédibilité, ils doivent calmer le mécontentement : un Etat démocratique est censé remplir une fonction de tiers entre les puissants et les faibles. Or, même aux Etats-Unis, où un habile marketing électoral est longtemps parvenu à faire voter les pauvres pour les riches (un succès qui a fait des émules), la crise est venue rappeler qu'il existe un fossé entre les uns et les autres.

La recherche du bien commun doit-elle se traduire par "une moralisation du capitalisme" ? Ce serait, pour les acteurs économiques, un compromis somme toute assez avantageux. Puisqu'on se repeint en vert (écologie oblige), pourquoi ne pas "communiquer" également sur le caractère "éthique" de l'entreprise, quitte à faire quelques concessions ?

Dans la mesure où il sous-évalue les rapports de force, le discours moral joue son rôle, fût-ce involontairement, dans ce qui les masque, c'est-à-dire dans la mise en scène de la rationalité. Les grands groupes économiques et financiers sont des pouvoirs, des forces. Il faut étendre la grande idée de Montesquieu sur la limitation des pouvoirs aux relations entre la politique et l'économie. Tout pouvoir tendant naturellement à s'exercer et à s'étendre, aucun ne se limite de lui-même. Seule une force peut limiter une autre force. Nombre d'économistes ont dit, ces derniers mois, ce qu'il faut faire pour réformer le capitalisme. Reste à rassembler les forces qui permettront de le faire. Chose d'autant plus difficile que l'une des grandes victoires du pouvoir économique a été de convertir les politiques à la doctrine qui facilite sa suprématie.

Les sciences économiques en général et la doctrine néolibérale en particulier peuvent être vues comme une mise en scène de la rationalité. Fondée et convaincante à bien des égards, elle n'en fait que mieux oublier rapports de forces et désirs de puissance.

Etendue aux marchés financiers, la foi en l'autorégulation s'est révélée, on l'a vu, tout à fait illusoire. Mais si le rôle qui lui est attribué dans la théorie économique est discutable, il en est un autre dont la théorie ne parle pas, mais qu'elle remplit très bien : convaincre les acteurs économiques (surtout les plus puissants) et, si possible, les hommes politiques qu'il est inutile de se soucier du bien commun, inutile de se préoccuper du long terme. Il n'y a qu'à s'en remettre à la main invisible : providence naturelle, elle réalise d'elle-même le bien commun. Sous les apparences de la rationalité, la déresponsabilisation ainsi encouragée laisse le champ libre aux plus forts.

DÉSIR DE ROLEX

La mise en scène de la rationalité s'emploie à accréditer la figure de l'individu transparent à lui-même, de l'homme cognitif dans un monde de choses. Ce qu'il ne faut pas laisser transparaître, c'est que, au coeur même des calculs économiques, les humains restent aux prises les uns avec les autres et que, dans ces interactions, ils ne sont pas aussi transparents à eux-mêmes qu'ils le veulent ou qu'ils le croient.

En réalité, confiance, défiance, désirs, passions, tout cela n'a pas moins de place dans les affaires que dans la vie privée où l'on voudrait voir confinés les affects. Calculs, chiffres, stratégie savamment pensée, oui, les moyens sont rationnels. Mais les fins ? Le désir de s'enrichir n'a rien de rationnel. Il s'agit bien d'une passion, si l'on entend par "passion" tout ce qui a trait au désir d'exister, au désir d'avoir sa place parmi les autres, si possible une bonne place. Un désir enfantin qui persiste chez l'adulte. Désir de Rolex, par exemple. Pour autant, le désir d'exister n'est pas nécessairement puéril. Témoignant de l'universelle force de vie qui nous meut, il mérite toute notre attention.

Le désir d'exister n'a pas de contenu qui soit fixé par nos gènes, il n'a pas d'objet qui lui réponde comme l'eau à la soif. Ce qui en fait un désir sans objet et sans limite. Raison pour laquelle le désir d'argent est le plus largement partagé : l'argent est cette substance qui existe en quantité illimitée et avec laquelle on peut acheter tout ce qu'on veut.

Sauf que ce n'est pas une substance, mais le fruit d'une confiance partagée, un liquide qui n'existe qu'à la condition de circuler. C'est pourquoi l'abus du désir d'argent ruine la confiance, ce qui en assèche la circulation. S'il y a une vérité que la crise nous a remise sous les yeux, c'est bien celle-là. En 2003 déjà, l'économiste Frédéric Lordon prenait tout à fait au sérieux la démesure dans le désir d'argent. L'année suivante, Michel Aglietta et Antoine Rebérioux publiaient Dérives du capitalisme financier (éd. Albin Michel).

Comment auraient-ils été entendus ? Le désir d'exister qui a pris le chemin de l'avidité devient une addiction aveugle. Une manière d'être dont on ne peut plus se défaire. Pour celui qui s'est engagé dans la démesure, s'orienter vers une manière d'être plus modérée serait vécu comme une baisse de régime, comme un moins-être. Interrogez des traders repentis (ou licenciés) : ils vous parleront de cette addiction intense qui les liait au défilement des chiffres sur l'écran et à l'argent devenu, comme pour Le Joueur de Dostoïevski, à la fois tout et rien.

Autre enseignement de la crise : le fait d'être un rouage de l'immense machine entretient un sentiment de légitimité. Car plus une manière d'être est partagée, plus elle paraît justifiée à ceux qui l'ont adoptée. Si je dérive avec les autres, je n'ai pas conscience de dériver.

Même lorsque, sous l'effet de la rivalité mimétique, mon avidité s'emballe. Garder sa place parmi les autres est vécu comme une justification. L'important est que ceux qui font les frais du jeu, quels que soient leur nombre et les dégâts qu'ils subissent, soient extérieurs au cercle de ceux qui se tiennent les coudes.

François Flahault
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François Flahault est philosophe, directeur de recherches au CNRS, dernier livre paru : "Le Crépuscule de Prométhée. Contribution à une histoire de la démesure humaine", (Mille et une nuits, 2008).

mardi 31 mars 2009

M Le Maudit





Pris pour un violeur, un homme a été lynché en pleine rue à Montreuil

LE MONDE 30.03.09

Dans le quartier du Bel-Air, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), l'affaire fait beaucoup de bruit. Le 12 mars, un homme d'une trentaine d'années s'est fait lyncher en pleine rue devant le centre commercial, par plusieurs dizaines de personnes. Le motif ? Sa ressemblance avec le "violeur des stades", un pédophile en cavale soupçonné de plusieurs viols commis entre août et décembre 2008 sur de jeunes garçons aux abords des stades parisiens.

Dans les jours qui ont précédé l'agression, un portrait-robot du criminel a circulé sur les portables. "Les pères de famille tournaient dans le quartier avec la photo du pédophile, ils voulaient lui faire la peau", se rappelle un jeune habitant. "On savait que le pédophile rôdait près de l'école", raconte une mère de famille. "J'interdisais à mon fils d'aller seul dehors, j'avais très peur." Cette psychose aurait pu coûter la vie à un innocent, qui n'a en commun avec le violeur que ses origines maghrébines, sa barbe mal rasée et ses cheveux courts.

Jeudi 12 mars, en fin d'après-midi, un passant le prend pour le pédophile recherché, selon un portrait-robot qu'il avait vu dans le stade parisien où s'entraîne son fils. L'homme lui a d'abord tiré dessus au moyen d'un Flash-ball, pour l'immobiliser, avant de prévenir la police. Très vite, un attroupement de 20 à 30 personnes s'est formé autour de lui. L'innocent, effrayé, a pris la fuite. Une réaction interprétée comme un aveu de culpabilité. S'en est ensuivi un véritable lynchage : la victime, plaquée au sol, a été rouée de coups de poing et de pied.

"Il est clair que si la police avait dû différer l'intervention, les conséquences auraient pu être beaucoup plus dramatiques, compte tenu de la violence des coups et du nombre d'agresseurs", observe le commissaire de Montreuil, Thierry Satiat. Ce sinistre incident s'est achevé à l'hôpital en réanimation : la victime, totalement défigurée, souffre de multiples fractures et contusions au visage, à l'abdomen et aux jambes. Les médecins lui ont prescrit trente jours d'interruption temporaire de travail.

"LA LOI DE LA RUE"

"C'est un malheureux concours de circonstances", estime un commerçant témoin de la scène. "Le type n'a pas eu de chance, il avait le même visage que le violeur. N'importe quel père aurait fait pareil." Selon lui, l'incident était inévitable : "Un pédophile était en cavale depuis un an et la police ne réagissait pas. La loi de la rue a dû prendre le relais." Pour son collègue de travail au contraire, ce genre de réaction est "inadmissible" : "Il faut laisser la police faire son travail, on ne peut pas se faire justice soi-même." Bel-Air est un quartier populaire réputé calme. La menace d'un pédophile en liberté "a engendré un sentiment de peur tel dans le quartier qu'il a fait céder les barrières entre les gens, car elle touchait à ce qu'ils ont de plus précieux : leurs enfants", estime Dominique Voynet, la maire de Montreuil.

Deux enquêtes ont été lancées : la première pour savoir dans quelles conditions l'agression a été commise, la seconde pour connaître l'origine de la diffusion du portrait-robot. La municipalité et la police affirment ne pas avoir diffusé la photographie du violeur en liberté. "Il fallait protéger les enfants, rappelle Mme Voynet, mais comme le visage de l'homme ressemblait à celui de M. Tout-le-Monde, il risquait de tenter les gens de se faire justice eux-mêmes."

L'homme à l'origine du lynchage a été mis en examen samedi 28 mars pour "violence avec arme en réunion avec préméditation" et incarcéré à la maison d'arrêt de Villepinte. Selon la police, il parle d'une "mission" dont il s'est senti investi, celle de neutraliser celui qu'il croyait être le violeur. "La situation lui a ensuite complètement échappé", précise le commissaire. Selon plusieurs témoins, il s'agirait d'un père de famille, employé à la Ville de Paris, dont le fils avait été abordé par le pédophile, avant d'être sauvé de justesse par un parent. Le vrai suspect, Halim Taguine, a quant à lui été mis en examen une semaine après l'agression, le 19 mars, à Bobigny, pour "viols et tentatives en récidive".

Aurélie Collas

mercredi 25 mars 2009

Monsieur Ostinato

Il me parla d'Ostinato.
_ "Ostinato ?" ai-je demandé, intrigué.
_ "Ostinato, a-t-il répété, c'est une notation musicale. Avant d'ajouter tout en s'assoyant à mes côtés : "Vous connaissez la musique ?"
_ "Oui... Non. Répondis-je embarrassé. Est-ce qu'elle se connait ?"
_ "Ah ! s'exclama t-il. Connaissez-vous l'oeuvre musicale de Schumann ?"
_ "L'alcoolique ?"
_ "Peut-être ? dit-il en riant. Ce qui expliquerait son acharnement... "
_ "L'ostinato traduit l'obstination, c'est ça ? "
_ "Oui, ça vient de l'italien je suppose. Cela désigne l'épreuve de la mort qui ne vient pas, comme une note qui resterait là..." En disant cela il avait d'abord fait glisser la tranche de son index le long d'une gorge muette tout en laissant pendre sa langue et puis avait pointé le ciel en désignant une note très aigue culminant vers des sommets inaudibles, comme suspendue! Ce spectacle me fit rire un moment avant de songer qu'il était fou, que cet ostinato était l'objet de sa propre obsession.
_ "L'ostinato... dit-il dans un soupir. C'est une vraie tragédie."
Je compris que le vieil homme était fasciné par cettte expression, cette note ou je-ne-sais-quoi, que je me représentais comme un non-lieu, un lieu profane ou d'errance, sans au-delà. Ce qui l'intéressait implicitement c'était aussi l'aboutissement, le déplouement de cette note unique ou ce thème vers un autre motif. La décomposition de l'ostinato, sa fuite, vers l'autre rive, tant espérée, enfin atteinte...
L'homme se redressa brutalement en voyant arriver le train.
_ "C'est ainsi, soupira-t-il encore, sans doute faut-il l'accepter ?"
Il se tourna une dernière fois vers moi en levant poliment son chapeau.
_ "Cela m'a fait plaisir de discuter avec vous." Puis il se retourna, réajustant son long manteau gris et son écharpe rouge avant de disparaitre dans le premier compartiment, en direction de l'étage, derrière les vitres teintées.