mardi 31 mars 2009

M Le Maudit





Pris pour un violeur, un homme a été lynché en pleine rue à Montreuil

LE MONDE 30.03.09

Dans le quartier du Bel-Air, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), l'affaire fait beaucoup de bruit. Le 12 mars, un homme d'une trentaine d'années s'est fait lyncher en pleine rue devant le centre commercial, par plusieurs dizaines de personnes. Le motif ? Sa ressemblance avec le "violeur des stades", un pédophile en cavale soupçonné de plusieurs viols commis entre août et décembre 2008 sur de jeunes garçons aux abords des stades parisiens.

Dans les jours qui ont précédé l'agression, un portrait-robot du criminel a circulé sur les portables. "Les pères de famille tournaient dans le quartier avec la photo du pédophile, ils voulaient lui faire la peau", se rappelle un jeune habitant. "On savait que le pédophile rôdait près de l'école", raconte une mère de famille. "J'interdisais à mon fils d'aller seul dehors, j'avais très peur." Cette psychose aurait pu coûter la vie à un innocent, qui n'a en commun avec le violeur que ses origines maghrébines, sa barbe mal rasée et ses cheveux courts.

Jeudi 12 mars, en fin d'après-midi, un passant le prend pour le pédophile recherché, selon un portrait-robot qu'il avait vu dans le stade parisien où s'entraîne son fils. L'homme lui a d'abord tiré dessus au moyen d'un Flash-ball, pour l'immobiliser, avant de prévenir la police. Très vite, un attroupement de 20 à 30 personnes s'est formé autour de lui. L'innocent, effrayé, a pris la fuite. Une réaction interprétée comme un aveu de culpabilité. S'en est ensuivi un véritable lynchage : la victime, plaquée au sol, a été rouée de coups de poing et de pied.

"Il est clair que si la police avait dû différer l'intervention, les conséquences auraient pu être beaucoup plus dramatiques, compte tenu de la violence des coups et du nombre d'agresseurs", observe le commissaire de Montreuil, Thierry Satiat. Ce sinistre incident s'est achevé à l'hôpital en réanimation : la victime, totalement défigurée, souffre de multiples fractures et contusions au visage, à l'abdomen et aux jambes. Les médecins lui ont prescrit trente jours d'interruption temporaire de travail.

"LA LOI DE LA RUE"

"C'est un malheureux concours de circonstances", estime un commerçant témoin de la scène. "Le type n'a pas eu de chance, il avait le même visage que le violeur. N'importe quel père aurait fait pareil." Selon lui, l'incident était inévitable : "Un pédophile était en cavale depuis un an et la police ne réagissait pas. La loi de la rue a dû prendre le relais." Pour son collègue de travail au contraire, ce genre de réaction est "inadmissible" : "Il faut laisser la police faire son travail, on ne peut pas se faire justice soi-même." Bel-Air est un quartier populaire réputé calme. La menace d'un pédophile en liberté "a engendré un sentiment de peur tel dans le quartier qu'il a fait céder les barrières entre les gens, car elle touchait à ce qu'ils ont de plus précieux : leurs enfants", estime Dominique Voynet, la maire de Montreuil.

Deux enquêtes ont été lancées : la première pour savoir dans quelles conditions l'agression a été commise, la seconde pour connaître l'origine de la diffusion du portrait-robot. La municipalité et la police affirment ne pas avoir diffusé la photographie du violeur en liberté. "Il fallait protéger les enfants, rappelle Mme Voynet, mais comme le visage de l'homme ressemblait à celui de M. Tout-le-Monde, il risquait de tenter les gens de se faire justice eux-mêmes."

L'homme à l'origine du lynchage a été mis en examen samedi 28 mars pour "violence avec arme en réunion avec préméditation" et incarcéré à la maison d'arrêt de Villepinte. Selon la police, il parle d'une "mission" dont il s'est senti investi, celle de neutraliser celui qu'il croyait être le violeur. "La situation lui a ensuite complètement échappé", précise le commissaire. Selon plusieurs témoins, il s'agirait d'un père de famille, employé à la Ville de Paris, dont le fils avait été abordé par le pédophile, avant d'être sauvé de justesse par un parent. Le vrai suspect, Halim Taguine, a quant à lui été mis en examen une semaine après l'agression, le 19 mars, à Bobigny, pour "viols et tentatives en récidive".

Aurélie Collas

mercredi 25 mars 2009

Monsieur Ostinato

Il me parla d'Ostinato.
_ "Ostinato ?" ai-je demandé, intrigué.
_ "Ostinato, a-t-il répété, c'est une notation musicale. Avant d'ajouter tout en s'assoyant à mes côtés : "Vous connaissez la musique ?"
_ "Oui... Non. Répondis-je embarrassé. Est-ce qu'elle se connait ?"
_ "Ah ! s'exclama t-il. Connaissez-vous l'oeuvre musicale de Schumann ?"
_ "L'alcoolique ?"
_ "Peut-être ? dit-il en riant. Ce qui expliquerait son acharnement... "
_ "L'ostinato traduit l'obstination, c'est ça ? "
_ "Oui, ça vient de l'italien je suppose. Cela désigne l'épreuve de la mort qui ne vient pas, comme une note qui resterait là..." En disant cela il avait d'abord fait glisser la tranche de son index le long d'une gorge muette tout en laissant pendre sa langue et puis avait pointé le ciel en désignant une note très aigue culminant vers des sommets inaudibles, comme suspendue! Ce spectacle me fit rire un moment avant de songer qu'il était fou, que cet ostinato était l'objet de sa propre obsession.
_ "L'ostinato... dit-il dans un soupir. C'est une vraie tragédie."
Je compris que le vieil homme était fasciné par cettte expression, cette note ou je-ne-sais-quoi, que je me représentais comme un non-lieu, un lieu profane ou d'errance, sans au-delà. Ce qui l'intéressait implicitement c'était aussi l'aboutissement, le déplouement de cette note unique ou ce thème vers un autre motif. La décomposition de l'ostinato, sa fuite, vers l'autre rive, tant espérée, enfin atteinte...
L'homme se redressa brutalement en voyant arriver le train.
_ "C'est ainsi, soupira-t-il encore, sans doute faut-il l'accepter ?"
Il se tourna une dernière fois vers moi en levant poliment son chapeau.
_ "Cela m'a fait plaisir de discuter avec vous." Puis il se retourna, réajustant son long manteau gris et son écharpe rouge avant de disparaitre dans le premier compartiment, en direction de l'étage, derrière les vitres teintées.

mardi 24 mars 2009

Des Professions Délirantes

Ils ne vivent que pour obtenir et rendre durable l'illusion d'être seuls - car la supériorité n'est qu'une solitude située sur les limites actuelles d'une espèce. Ils fondent chacun son exigence sur l'inexistence des autres, mais auxquels il faut arracher leur consentement qu'ils n'existent pas...

Paul Valéry, 1992, Monsieur Teste, Paris, Gallimard.

What?


What?

jeudi 19 mars 2009

mercredi 18 mars 2009

Pour ces rivages

Quel est ce lieu aux rivages insolents, comme hantés par la demesure des songes?
Ces rivages aux couleurs vertes ou bleues, rousses et blanches
Baignant dans le parfum des varechs et des algues diverses étrangement alignées par le retrait des vagues

Est-ce le vent de l'imprudence qui souffle au devant des falaises et plonge dans sa chute, vertigineuse et lente, le refrain violent de la mort à la renaissance?

mardi 17 mars 2009

Quand viendras-tu ?

lundi 16 mars 2009

Un entretien entre Pierre Assouline et Claude Lanzmann

Lors d'une émission diffusée sur La Chaine Parlementaire française, au cours d'un de ces volets filmé dans le cadre somptueux de la "Bibliothèque Médicis", on eut l'occasion d'assister à la rencontre de Pierre Assouline et Claude Lanzmann qui faisaient chacun la promotion de leurs livres respectifs. La présence de l'écrivain, journaliste, ancien animateur de radio, coutumier de la question, de cet art oratoire, et qui par ce grain singulier de la voix illuminait les matinées de France-Culture, remplit ici toutes les attentes en s'imposant brièvement devant le vieil Elkabach qui ne tient plus le change. Ce court dialogue survenu durant l'émission nous offrit l'un de ces grands moments inattendus, que la télé propose parfois, mettant en scène deux protagonistes de générations différentes portant un regard différent sur une même époque, qui tient sans doute aussi à une différence de langage. Nous avions d'un côté le regard froid et rude de Claude Lanzmann opposé au regard romantique et interrogatif de Pierre Assouline.
Le journaliste se tournant vers Claude Lanzmann :
"_ Je profite de votre présence pour revenir avec vous sur deux éléments biographiques qui m'ont interpellé. A la fin de la guerre, vous êtes allés étudier en Allemagne en compagnie de Michel Tournier qui a déjà évoqué cet épisode et Gilles Deleuze...
_ Oui, c'était à Tübingen.
_ Est-ce qu'à l'époque ce voyage n'avait pas une signification politique ?
_ Non, nous avons suivi Michel Tournier, moi d'abord et ensuite Gilles Deleuze, qui est resté moins longtemps que nous. Il faut savoir que Michel Tournier considérait l'Allemagne comme la patrie de la philosophie. C'est dans cet esprit que nous sommes allés là-bas.
_ C'est étonnant... Enfin, le deuxième point que j'aurais aimé abordé avec vous concerne la réalisation de votre film Shoah.
_ Oui.
_ Je me suis laissé dire que vous aviez tenu à rétribuer chacun des témoins intervenant dans votre film... Pourquoi avez-vous fait cela ?
_ Tout simplement parce que les gars aimaient l'argent. C'était un moyen d'obtenir leur témoignage...

Jamais d'autre que toi (Robert Desnos- Alain Bashung)

Jamais d’autre que toi en dépit des étoiles et des solitudes
En dépit des mutilations d’arbre à la tombée de la nuit
Jamais d’autre que toi ne poursuivra son chemin qui est le mien
Plus tu t’éloignes et plus ton ombre s’agrandit
Jamais d’autre que toi ne saluera la mer à l’aube
quand fatigué d’errer moi sorti des forêts ténébreuses
et des buissons d’orties je marcherai vers l’écume
Jamais d’autre que toi ne posera sa main sur mon front et mes yeux
Jamais d’autre que toi et je nie le mensonge et l’infidélité
Ce navire à l’ancre tu peux couper sa* corde
Jamais d’autre que toi
L’aigle prisonnier dans une cage ronge lentement les barreaux de cuivre vert-de-grisés
Quelle évasion !
C’est le dimanche marqué par le chant des rossignols dans les bois [d'un] vert tendre
l’ennui des petites filles en présence d’une cage où s’agite un serin,
tandis que dans la rue solitaire
le soleil lentement déplace sa ligne mince sur le trottoir chaud
Nous passerons d’autres lignes
Jamais jamais d’autre que toi
Et moi seul seul seul comme le lierre fané des jardins de banlieue
seul comme le verre
Et toi jamais d’autre que toi.

Robert Desnos, 1927, Corps et Biens, Les ténèbres.

jeudi 12 mars 2009

Le monde du meshugah

du chêne liège sur sa plus haute branche, souple filament au léger balancement sous le poids d'une lourde forme noire, sur la pelouse une feuille enroulée comme une grosse limace et une grive musicienne sur la hauteur du sapin évasé et troué se laisse aller à épater la galerie, quelque solitaire fumeur la salue justement car les petites mésanges et les pies et les choucas ne s'en émeuvent guère, le premier bourdon de l'année vrombit

mardi 10 mars 2009

Le monde du meshugah

Transfuge, la revue de "littérature et cinéma", en présentation, qui fait sa couv[erture] ornementée de son auguste visage sur J.C. Milner, sa main droite esquisse un mouvement, d'appel il lèverait le doigt à un serveur sartrien, ou las et amer et amusé signalement en direction du Ciel vide, des arrières-mondes inexistants, ou de dépit, d'impuissance : qu'y puis-je? qu'en sais-je? que venez-vous me faire suer?..., s'interroge ou médite, en ce mois de mars, datée du 28 exactement, sur l'origine du génie de Kafka, c'est "la question" cette rubrique, ce tiroir : "l'oeuvre de Kafka est moins un désenchantement du monde qu'une bureaucratisation du ciel" (Joseph Vogl, Kafka and the Law), la lumière fore et perce et troue et des étincelles surgissent, la pluie s'en est allée, matinale, comme une pendule suisse, (ce sont de "superbes portes-manteaux" qui défilent) long grognement froissé de sac en plastique que l'on remplit de livres et cris des mouettes par les vélux entrebaillés se succèdent, "on peut moduler" peut-on entendre,

lundi 9 mars 2009

L'histoire d'un couple

Bertrand et Carole formaient ce couple extraordinaire, singulièrement élégant et distingué. Ils étaient grands, marchaient toujours ainsi, la tête haute, le dos parfaitement cambré, comme inspirés par cette chose lointaine et curieuse couchée derrière l'horizon. Bertrand était très sociable et paraissait toujours satisfait, souriant comme si rien ne pouvait l'affecter ici-bas. Tous deux préparaient une thèse d'histoire de l'art, voyagaient ensemble à travers l'Italie, dont ils étaient épris. De ces voyages enthousiastes, ils nous rapportaient leurs souvenirs amoureux de Florence, Rome ou Venise. J'aimais ces deux-là et les admirais, comme nous tous je crois, mais j'avoue qu'il m'arrivait aussi parfois de détester cette apparente perfection, ces révérences évidentes à l'égard de la beauté. L'insolente fierté de Rome et de son histoire opposée à la rumeur populaire de Naples ou Marseille, où nous habitions. Carole était d'une étonnante sensibilité et souffrait de grandes crises de mélancolie. On la surprenait souvent à l'écart du groupe en train de lire, étendue rêveusement au soleil. Elle était grande et brune, rayonnant d'une tristesse inconsolable qui lui donnait cet air grave et solitaire. Elle était belle, bien que très maigre, ne mangeant presque pas, fumait beaucoup. Je lui trouvais parfois une étonnante ressemblance avec les figures de mode et les actrices des années cinquante, notamment lorsqu'il lui arrivait de couvrir ses cheveux d'un voile blanc. Il me semblait que le jeune couple venait d'une autre époque. Bertrand et Carole défendaient une certaine conception de l'art, qui selon eux s'arrêtait approximativement avec l'époque moderne et ses inspirations, des idées bien arrêtées sur différents sujets, certaines valeurs sociales et morales, certains comportements, certaines pratiques qui évoquaient indéniablement l'héritage d'une vieille éducation bourgeoise. La singularité du couple tenait à cet étonnant contraste qui le rendait si différent des autres. C'est aussi pour ces raisons que nous fûmes plus tard surpris d'apprendre leur séparation. Ils étaient retournés s'installer à T. après ces deux années passées dans la région. La santé de Carole ne faisait que décliner, ce qui la rendait plus fragile et plus distante de Bertrand. Alors qu'elle perdait pied et sombrait, celui-ci continuait à s'accrocher à ses études. Nous apprîmes plus tard qu'il avait décroché une bourse prestigieuse qui l'amenait à retourner vivre à Florence pendant près d'un an. Ce départ avait définitivement entériner leur séparation. Carole entreprit de rejoindre sa meilleure amie, installée dans le Sud-Ouest de la France, et déménagea du côté de A. Bertrand a depuis soutenu sa thèse et nous obtenons quelquefois de ses nouvelles, mais notre pensée va plus souvent du côté de notre amie dont on ne sait plus rien.

dimanche 1 mars 2009

"Capitalisme et pulsion de mort", de Gilles Dostaler et Bernard Maris : les banquiers sur le divan de Freud

LE MONDE 02.02.09

Accusé d'avoir dérégulé à tout-va pendant dix-huit ans et d'avoir laissé la bride sur le cou aux banquiers, l'ex-président de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan, auditionné il y a quelques semaines par le Congrès à propos de la crise financière, eut cette phrase étonnante. Sa principale erreur, avoua le banquier des banquiers, a été de "croire que le sens des banquiers de leur propre intérêt était la meilleure protection".


A quoi obéissent donc les banquiers et, au-delà, les différents acteurs du capitalisme, si ce n'est à leur intérêt ? Sigmund Freud (1856-1939) avait sa réponse : à une "pulsion de mort", écrit-il dans Au-delà du principe de plaisir (1920). A un amour irrationnel de l'argent, répond l'économiste John Maynard Keynes (1883-1946) dans plusieurs de ses écrits.

Les deux explications semblent divergentes. En réalité, elles se rejoignent, et c'est le mérite de Capitalisme et pulsion de mort, le livre érudit de l'économiste Bernard Maris et de l'historien Gilles Dostaler (spécialiste de Keynes), de rapprocher la pensée du père de la psychanalyse et celle de l'économiste britannique.

Freud est convaincu qu'au plus profond de l'individu se niche "l'humaine pulsion d'agression et d'auto-anéantissement". Celle-ci couve en nous et affronte sans cesse la pulsion de vie qui pousse les individus à s'unir à d'autres pour "assurer la survie de l'espèce".

Avec Keynes, on change d'angle de vue mais pour arriver, à partir d'autres outils, au même constat. La pulsion de mort, c'est l'amour de l'argent. S'il apaise notre inquiétude, l'argent est aussi "le problème moral de notre temps". A travers la concurrence entre nations - ferment du capitalisme - ou entre classes sociales, l'argent, écrivent les auteurs du livre, nourrit une "guerre interminable" qui menace la survie de la nature autant que celle de l'homme. Et de citer cette phrase de Keynes : "Nous serions capables d'éteindre le soleil et les étoiles parce qu'ils ne rapportent aucun dividende."

L'état actuel de la planète confirme, selon les auteurs, le diagnostic de Freud et de Keynes. La mondialisation, loin d'être pacifique, engendre des conflits armés entrevus par Freud lorsqu'il parlait du "narcissisme des petites différences". Quant à la crise financière, elle est venue confirmer la place excessive prise par l'argent. Keynes souhaitait "l'euthanasie du rentier". A l'heure où rebondit le débat sur une nouvelle répartition de la valeur ajoutée entre le travail et le capital, le thème redevient d'actualité. Il était temps.

Jean-Pierre Tuquoi

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CAPITALISME ET PULSION DE MORT de Gilles Dostaler et Bernard Maris. Albin Michel.

Le glas a sonné pour le libéralisme sauvage, par Robert Castel

LE MONDE 27.02.09

Ce que nous sommes en mesure de comprendre à travers la crise qui nous affecte actuellement ne devrait pas constituer un scoop. Elle rend manifeste le fait que, laissé à lui-même, le marché conduit à la catastrophe. Déjà dans son analyse de l'implantation du capitalisme industriel, La Grande Transformation (Gallimard, 1983), paru en 1944, Karl Polanyi a montré que ce qu'il appelle le "marché autorégulé", c'est-à-dire laissé à sa propre dynamique, détruit les anciennes formes de régulation qui structuraient les sociétés préindustrielles et empêche d'en constituer de nouvelles.


Cependant, le marché "autorégulé" n'était pas parvenu à imposer son hégémonie, du moins dans les démocraties d'Europe occidentale, parce que s'y sont construits des systèmes de protection sociale assez forts pour lui faire contrepoids. C'est la substance du "compromis social" du capitalisme industriel. Sous l'égide de l'Etat, il limitait la juridiction du marché en l'équilibrant par des droits, droit du travail et protection sociale, afin d'assurer une sécurité minimale pour les travailleurs et les citoyens au nom de la solidarité et de la paix sociale.

Mais depuis une trentaine d'années, nous sommes entrés dans un nouveau régime du capitalisme qui entend faire fi de tous ces obstacles au libre déploiement du marché. On nous répète inlassablement que les régulations sociales plombent la compétitivité des entreprises et que, pour jouer pleinement le jeu de la concurrence dans une économie mondialisée, il faut reconquérir la liberté du travail contre les servitudes du droit.

Ce ne sont pas là de purs discours portés par les chantres du libéralisme. On assiste à une remarchandisation rampante de larges secteurs de la société et, au premier chef, du monde du travail. Elle entraîne le chômage de masse (car ce capitalisme est incapable d'assurer le plein-emploi), la précarisation des relations de travail, le retour sur le devant de la scène de la vieille figure du travailleur pauvre, la multiplication de situations bâtardes comme celle des bénéficiaires du revenu de solidarité active (RSA) ou des "contrats aidés", qui sont à moitié des travailleurs, mais, parce qu'ils travaillent sous des formes dégradées et mal rémunérées, doivent être en même temps à moitié des assistés dépendant des secours.

Un nouveau précariat prend ainsi place dans notre société. Il rassemble tous ceux, et ils sont de plus en plus nombreux, qui occupent en permanence des activités intermittentes, à temps partiel, bien en deçà de l'emploi classique, et qui sont incapables d'assumer par eux-mêmes un minimum d'indépendance économique et sociale. En même temps, l'insécurité sociale est de retour avec le souci lancinant de devoir à nouveau "vivre au jour la journée" dans l'incertitude des lendemains.

Dans ce contexte, la crise que nous vivons a suscité un retournement d'attitude qui pourrait paraître comique si la situation n'était pas si grave. Les mêmes qui, hier (y compris parmi ceux qui nous gouvernent), déploraient que l'on n'allait pas assez loin ni assez vite dans le sens des réformes ou des contre-réformes libérales, qui affirmaient que notre société est trop protégée, notre Etat social trop pesant, nos régulations sociales trop fortes - ceux-là aujourd'hui, président de la République en tête, en appellent à l'Etat, au volontarisme politique et à l'argent public pour faire face au cataclysme. Ils prétendent même vouloir refonder le capitalisme en le moralisant.

Mais moraliser le capitalisme est un non-sens. Le capitalisme est amoral par nature. Il ne se soucie pas d'éthique ni de solidarité, mais de compétitivité, d'efficience et de profits, et ce faisant il est parfaitement dans son rôle. On ne peut pas changer la logique interne du capitalisme. Mais on ne peut pas davantage éluder sa présence et sa puissance. Il faut avoir la lucidité de reconnaître que nous sommes, et pour longtemps, dans une société capitaliste, et que le marché est une composante essentielle de la modernité. Dès lors, sauf à faire la révolution (mais qui la fera ?), le problème est de vivre avec le marché sans être dévoré par lui.

La crise actuelle nous montre comment et pourquoi on est dévoré par le marché : en le laissant s'emballer lui-même. En ce sens, le rôle joué par le capital financier dans le déclenchement de la tempête est hautement significatif, mais il faut se garder de l'autonomiser. Le capital financier est la pointe avancée du nouveau régime du capitalisme, et les graves dysfonctionnements produits à ce niveau entraînent la dégradation de l'"économie réelle".

Mais il faut aussi lire la logique qui a mené à cette crise en sens inverse. Elle trouve son origine dans les dérégulations qui affectent depuis les années 1970 l'économie réelle, l'organisation du travail et les protections sociales. L'effritement des remparts qui avaient été dressés contre l'hégémonie du marché s'est produit d'abord à ce niveau.

Dès lors, pour affronter cette crise, il ne suffit pas de dénoncer les banquiers et les traders ripoux, de supprimer les paradis fiscaux ou de recapitaliser les banques avec l'argent public, avant de repartir du même pied. Il faudrait, pour reprendre l'expression de Karl Polanyi, domestiquer le marché, ce qui ne se réduit nullement à le moraliser : lui imposer des limites, l'encadrer par des droits, et rééquilibrer les profits du capital par les exigences de la justice sociale et de la solidarité.

Ce n'est sans doute pas une solution héroïque et ça ne promet pas des lendemains qui chantent. Mais la crise actuelle a au moins le mérite de montrer que l'ubris du capital conduit à la catastrophe et elle a dessillé les yeux de beaucoup. Elle sonne le glas d'un libéralisme sauvage qui vient de révéler toute sa nocivité.

Que faire de cette prise de conscience ? A minima et entre autres, reprendre et poursuivre avec détermination le chantier de la lutte contre la précarisation du travail et la dégradation de l'emploi, qui représentent aujourd'hui un terrain stratégique pour domestiquer le marché.


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Robert Castel est sociologue, auteur de "L'Insécurité sociale" (Seuil, 2003) et de "La Discrimination négative, citoyens ou indigènes ?" (Seuil, 2007).