Sur le silence des intellectuels à l'échelle du débat politique, la journaliste Aude Lancelin, conclut avec intérêt un article, publié dans le magazine "Marianne" le 21 avril 2012, en s'appuyant sur le constat du psychanalyste Roland Gori qui y voit l'expression d'un
symptôme grave de la "dégénérescence du champ démocratique" où « la
dignité de penser a été confisquée d’une part par la technocratie, avec
le pilotage des chiffres, d’autre part par la gestion des émotions
collectives, avec une propagande spectaculaire envahissante ».
vendredi 11 mai 2012
Mise en lumière des mécanismes du pouvoir français de Bruxelles à New-York
« Circus politicus » : la comédie démocratique
Emmanuel Todd - Marianne, le 02.03.2012
La démocratie est un régime qui présente par nature, malgré ses
imperfections, un haut degré de transparence. Pour transformer la
souveraineté du peuple en pouvoir législatif, exécutif ou judiciaire, il
faut des règles, des procédures visibles à l’œil nu. Avec les autres
systèmes – dictature, monarchie absolue, oligarchie, totalitarisme –,
c’est une autre affaire. Le pouvoir – fort, léger, traditionnel,
révolutionnaire ou sadique – vient d’en haut. Sa concentration théorique
sur un individu ou un petit groupe d’hommes donne l’illusion de la
simplicité. Mais le tyran, unique ou pluriel, ne peut tout faire. Les
sociétés modernes sont fort complexes et leur gouvernement suppose des
instances multiples de décision, des chaînes de commandement, des relais
assurant l’encadrement et l’obéissance des gens ordinaires. Entre le(s)
chef(s) et le peuple, l’opacité des procédures est pour tout régime non
démocratique dans la nature des choses.
De démocratie à oligarchie
Le régime nazi est celui dont l’analyse concrète a été poussée le
plus loin. Il présente un intérêt théorique particulier parce qu’il est
le seul cas historique de mise à bas de la démocratie dans une société
très avancée, l’Allemagne, alors leader économique et technologique aux
côtés des Etats-Unis. Politologues et historiens ont mis au jour, sous
la simplicité du Führerprinzip hitlérien, la complexité et la fluidité
des relations entre les dirigeants du Parti national-socialiste, de
l’Etat, de l’armée, des groupes industriels. Le monstre proliférant et
instable a été une première fois disséqué en 1944, par Franz Neumann
dans Béhémoth, Structure et pratique du national-socialisme (1). L’analyse la plus aboutie de cette complexité a été proposée par Ian Kershaw dans: "Qu’est-ce que le nazisme ?" (2).
Le cas de l’Allemagne des années 1933-1944 nous permet de poser la
dégénérescence de la démocratie comme entrée dans l’opacité.
Sur un mode libéral et léger, postmoderne mais qui n’exclut pas les pulsions xénophobes, nous sommes clairement dans une période de dégénérescence démocratique. Lorsque les Français votent non au traité constitutionnel européen, un pouvoir venu d’en haut efface, par le traité de Lisbonne, la volonté souveraine du peuple. Des règles nouvelles sont sans cesse édictées par des institutions obscures situées quelque part du côté de Bruxelles, en collaboration-compétition avec des pouvoirs nationaux qui restent formellement soumis aux vieilles procédures démocratiques. Une Banque centrale « européenne » distribue sans contrôle de l’argent à des banquiers, qui peuvent à leur tour le prêter aux Etats et rançonner par l’impôt les populations. De petits Etats comme la Grèce se voient contraints de vendre leurs biens à ces banquiers.
Acceptons la réalité : nous avons changé de système politique, nous sommes en régime oligarchique. Dénoncer ne suffit pas, il faut comprendre, percer le voile de l’opacité, dire qui sont les oligarques, quels sont leurs réseaux, quelles sont leurs valeurs, morales ou boursières. L’une des beautés du système actuel est qu’il permet pour quelques temps encore à la liberté des individus de coexister avec des phénomènes de domination économique d’une extrême violence, et à certains journalistes de faire leur métier.
Sur un mode libéral et léger, postmoderne mais qui n’exclut pas les pulsions xénophobes, nous sommes clairement dans une période de dégénérescence démocratique. Lorsque les Français votent non au traité constitutionnel européen, un pouvoir venu d’en haut efface, par le traité de Lisbonne, la volonté souveraine du peuple. Des règles nouvelles sont sans cesse édictées par des institutions obscures situées quelque part du côté de Bruxelles, en collaboration-compétition avec des pouvoirs nationaux qui restent formellement soumis aux vieilles procédures démocratiques. Une Banque centrale « européenne » distribue sans contrôle de l’argent à des banquiers, qui peuvent à leur tour le prêter aux Etats et rançonner par l’impôt les populations. De petits Etats comme la Grèce se voient contraints de vendre leurs biens à ces banquiers.
Acceptons la réalité : nous avons changé de système politique, nous sommes en régime oligarchique. Dénoncer ne suffit pas, il faut comprendre, percer le voile de l’opacité, dire qui sont les oligarques, quels sont leurs réseaux, quelles sont leurs valeurs, morales ou boursières. L’une des beautés du système actuel est qu’il permet pour quelques temps encore à la liberté des individus de coexister avec des phénomènes de domination économique d’une extrême violence, et à certains journalistes de faire leur métier.
Hommes de l’ombre
Christophe Deloire et Christophe Dubois nous donnent, avec "Circus
politicus", vaste enquête sur la réalité des mécanismes du pouvoir
français et européen, un instrument de compréhension incomparable. Entre
Paris, Bruxelles, Francfort, Berlin, Milan, New York et Washington, ils
ont été partout où vivent, se fréquentent, se corrompent, et décident,
les hommes d’en haut. Avec peut-être une petite faiblesse sur Londres.
Mais ils nous mènent bien au-delà des apparences de la politique
nationale, au-delà du cirque des conférences de presse de l’Elysée :
nous trouvons dans leur livre un Sarkozy falot dans les conseils
européens, une Angela Merkel sincèrement convaincue que l’équilibre
budgétaire fait partie des droits de l’homme, et des Belges, des
Néerlandais, des Luxembourgeois, des Italiens peu impressionnants en
eux-mêmes mais si bien raccordés aux réseaux du pouvoir américain de
l’après-guerre.
Deloire et Dubois sont les anthropologues de ce milieu mou, fluide et dominant. Les hommes de l’ombre parlent assez volontiers : si leur pouvoir collectif est fort, ils sont frustrés en tant qu’individus, étant privés des gratifications narcissiques d’une vie publique et nationale. Aucun organigramme ne pourra jamais saisir ce monde en train de naître. Un régime oligarchique et plurinational ne peut être atteint que par une analyse de terrain : des lieux gris, des hommes gris, des ambiances grises. Circus politicus procède par petits chapitres cruels, merveilleusement adaptés à l’analyse de ce pouvoir flou, et qui engendrent au final un tableau pointilliste très bien composé.
Deloire et Dubois sont les anthropologues de ce milieu mou, fluide et dominant. Les hommes de l’ombre parlent assez volontiers : si leur pouvoir collectif est fort, ils sont frustrés en tant qu’individus, étant privés des gratifications narcissiques d’une vie publique et nationale. Aucun organigramme ne pourra jamais saisir ce monde en train de naître. Un régime oligarchique et plurinational ne peut être atteint que par une analyse de terrain : des lieux gris, des hommes gris, des ambiances grises. Circus politicus procède par petits chapitres cruels, merveilleusement adaptés à l’analyse de ce pouvoir flou, et qui engendrent au final un tableau pointilliste très bien composé.
Une zone grise
A Bruxelles se mélangent bureaucrates arrogants, lobbyistes du
monde entier, services informatiques et financiers insaisissables,
réseaux de surveillance américains, journalistes qui ne se rendent pas
comptent qu’ils sont devenus des serviteurs. Une fois qu’on a lu ce
livre, la charmante ville de Bruxelles fait beaucoup moins rire. On y
mange certes d’excellentes frites, on y boit d’excellentes bières, elle
est remplie de francophones vifs et sympas et de Flamands revendicatifs
et teigneux. Elle est un lieu de pouvoir. Mais lequel ? Bruxelles est
surtout une zone grise, hors du contrôle d’Etats-nations en
déliquescence, espace de non-droit en gestation beaucoup plus menaçant
que les paradis fiscaux où l’on blanchit l’argent, que les banlieues où
l’on vend de la drogue ou que la Corse où l’on ne paye pas ses impôts.
Deloire et Dubois nous décrivent quelques quasi-institutions multinationales dont nous n’avions guère entendu parler : la conférence de Bilderberg ou la Trilatérale, beaucoup plus importantes que le Forum de Davos qui ne représente guère qu’une façade mondaine. Fondées dans l’immédiat après-guerre, ou après le décollage du Japon, sous influence américaine, ces instances de réflexion et de concertation ont largement contribué à l’élaboration d’un milieu et d’une culture antidémocratiques. Circus politicus est en effet aussi un livre d’histoire. L’une des forces de Deloire et de Dubois est de plonger dans le passé de petites fondations et décisions insignifiantes qui ont fini par donner de gros effets, dont certaines sont d’ailleurs nationales, comme la discrète interdiction faite à la Banque de France de financer directement le budget de l’Etat en 1973. Circus politicus est un plaidoyer pour la démocratie, pas un pamphlet nationaliste ou même antieuropéen. Paris y apparaît parfois pire que Bruxelles.
Deloire et Dubois nous décrivent quelques quasi-institutions multinationales dont nous n’avions guère entendu parler : la conférence de Bilderberg ou la Trilatérale, beaucoup plus importantes que le Forum de Davos qui ne représente guère qu’une façade mondaine. Fondées dans l’immédiat après-guerre, ou après le décollage du Japon, sous influence américaine, ces instances de réflexion et de concertation ont largement contribué à l’élaboration d’un milieu et d’une culture antidémocratiques. Circus politicus est en effet aussi un livre d’histoire. L’une des forces de Deloire et de Dubois est de plonger dans le passé de petites fondations et décisions insignifiantes qui ont fini par donner de gros effets, dont certaines sont d’ailleurs nationales, comme la discrète interdiction faite à la Banque de France de financer directement le budget de l’Etat en 1973. Circus politicus est un plaidoyer pour la démocratie, pas un pamphlet nationaliste ou même antieuropéen. Paris y apparaît parfois pire que Bruxelles.
Concurrence
Difficile de sélectionner un exemple dans ce livre si riche. Mais,
quand même, au cœur du cloaque, nous trouvons la fantastique « bande de
la concurrence ». On sait que le dogme économico-religieux de la
« concurrence libre et non faussée » est central à l’idéologie
européiste. Pourtant, ce que nous voyons ici, c’est la circulation
hallucinante des mêmes hommes entre la Direction de la concurrence de la
commission, le Bilderberg, la Trilatérale, les banques Goldman Sachs et
UBS. Nous ne rêvons pas, il s’agit bien de ces gens que l’on essaye de
nous vendre aujourd’hui, en pleine crise de l’euro, de la dette et des
banques, comme des technocrates désintéressés et austères. Quelle
blague ! Le livre nous dit ce que sont les déclarations de revenus des
moins importants d’entre eux, mais on a du mal à croire que la réalité
financière puisse être pleinement saisie par des déclarations
officielles.
Dans ces conditions, que signifie la « lutte contre les ententes » menée par la Direction de la concurrence ? Nous voyons, certes, des actions spectaculaires partir de Bruxelles, qui envoie ses agents perquisitionner dans les locaux des éditeurs parisiens à la recherche de preuves d’entente sur les prix. Mais, si la mécanique a été mise en marche, ainsi que certains le soupçonnent, par une dénonciation de la société Amazon, non validée par l’enquête, nous ne sommes pas du tout dans le monde de la concurrence pure et parfaite, au contraire. Nous sommes dans un monde d’affrontement entre de petites boîtes françaises et un géant monopolistique américain qui utilise la bureaucratie bruxelloise à ses propres fins. Deloire et Dubois font voler en éclats le mythe d’une séparation entre capitalisme financier et institutions européennes.
Dans ces conditions, que signifie la « lutte contre les ententes » menée par la Direction de la concurrence ? Nous voyons, certes, des actions spectaculaires partir de Bruxelles, qui envoie ses agents perquisitionner dans les locaux des éditeurs parisiens à la recherche de preuves d’entente sur les prix. Mais, si la mécanique a été mise en marche, ainsi que certains le soupçonnent, par une dénonciation de la société Amazon, non validée par l’enquête, nous ne sommes pas du tout dans le monde de la concurrence pure et parfaite, au contraire. Nous sommes dans un monde d’affrontement entre de petites boîtes françaises et un géant monopolistique américain qui utilise la bureaucratie bruxelloise à ses propres fins. Deloire et Dubois font voler en éclats le mythe d’une séparation entre capitalisme financier et institutions européennes.
La France derrière, l’Allemagne devant
Ce livre précis règle sur le fond la question du complotisme, mode
de pensée paranoïaque dont sont aujourd’hui accusés tous ceux qui
décèlent dans la marche du monde l’influence de groupes discrets, un peu
comme étaient accusés de schizophrénie les dissidents soviétiques qui
dénonçaient l’influence du KGB. Nous voyons ici, c’est-à-dire dans le
monde occidental, se dérouler le processus historique par lequel des
groupes constitués comme des correctifs à la démocratie sociale
conquérante de l’après-guerre se sont transformés, dans notre période de
concentration financière et de déclin du sentiment démocratique, en
instances oligarchiques pures.
Comment caractériser les hommes politiques français dans le cirque politique globalisé ? Fondamentalement, par leur inefficacité. Leur mauvaise compréhension de l’anglais explique bien des choses, de leur absentéisme européen à leur naïveté dans le processus commercial et financier de la globalisation. Les postes prestigieux occupés à Washington, Genève ou Francfort par DSK, Lagarde, Lamy ou Trichet sont des leurres, qui masquent la mauvaise insertion des Français dans la structure oligarchique mondiale naissante. Notre classe politique excelle surtout à donner le change : les efforts couronnés de succès du gouvernement pour empêcher Barroso et ses copains de Bruxelles d’apparaître à la télévision française contribuent à maintenir l’illusion d’une indépendance de la France.
A rebours des attentes du « tous pourris » poujadiste traditionnel, les socialistes se sortent plutôt bien de ce contrôle de moralité. On les voit rarement dans les fiestas du Bilderberg et de la Trilatérale. Le seul qui soit plongé dans l’oligarchie multinationale jusqu’au cou est Pascal Lamy. Celui-là est de tous les séminaires, de toutes les combines, mais à tel point que son omniprésence solitaire en fait un larbin plutôt qu’un membre du groupe dominant. Le tort qu’il fait au PS, dont il est toujours membre, est considérable puisqu’il masque à lui tout seul la très satisfaisante indépendance du grand parti de gauche français.
Circus politicus marque une étape décisive dans notre compréhension de la globalisation. Elle cesse d’y apparaître comme un processus abstrait et impersonnel. Les mécanismes s’incarnent dans des hommes puissants et ridicules. La montée en force oligarchique s’accélère avec la crise de la dette, et nous aurons besoin dans deux ans d’une version actualisée de cette somme.
Ne nous laissons pas dominer par l’événement, projetons-nous dans l’avenir. Le déplacement du pouvoir européen de Bruxelles vers Francfort et Berlin nous garantit l’émergence prochaine d’un pôle allemand renforcé. Les historiens ne peuvent qu’attendre avec gourmandise l’analyse des continuités et ruptures dans l’exercice du pouvoir économique par le haut patronat allemand. Son instinct n’avait pas été fort démocratique lorsqu’il fut pour la première fois puissant, entre 1900 et 1944.
Circus politicus, de Christophe Deloire et Christophe Dubois, Albin Michel, 464 p., 21,50 €. Comment caractériser les hommes politiques français dans le cirque politique globalisé ? Fondamentalement, par leur inefficacité. Leur mauvaise compréhension de l’anglais explique bien des choses, de leur absentéisme européen à leur naïveté dans le processus commercial et financier de la globalisation. Les postes prestigieux occupés à Washington, Genève ou Francfort par DSK, Lagarde, Lamy ou Trichet sont des leurres, qui masquent la mauvaise insertion des Français dans la structure oligarchique mondiale naissante. Notre classe politique excelle surtout à donner le change : les efforts couronnés de succès du gouvernement pour empêcher Barroso et ses copains de Bruxelles d’apparaître à la télévision française contribuent à maintenir l’illusion d’une indépendance de la France.
A rebours des attentes du « tous pourris » poujadiste traditionnel, les socialistes se sortent plutôt bien de ce contrôle de moralité. On les voit rarement dans les fiestas du Bilderberg et de la Trilatérale. Le seul qui soit plongé dans l’oligarchie multinationale jusqu’au cou est Pascal Lamy. Celui-là est de tous les séminaires, de toutes les combines, mais à tel point que son omniprésence solitaire en fait un larbin plutôt qu’un membre du groupe dominant. Le tort qu’il fait au PS, dont il est toujours membre, est considérable puisqu’il masque à lui tout seul la très satisfaisante indépendance du grand parti de gauche français.
Circus politicus marque une étape décisive dans notre compréhension de la globalisation. Elle cesse d’y apparaître comme un processus abstrait et impersonnel. Les mécanismes s’incarnent dans des hommes puissants et ridicules. La montée en force oligarchique s’accélère avec la crise de la dette, et nous aurons besoin dans deux ans d’une version actualisée de cette somme.
Ne nous laissons pas dominer par l’événement, projetons-nous dans l’avenir. Le déplacement du pouvoir européen de Bruxelles vers Francfort et Berlin nous garantit l’émergence prochaine d’un pôle allemand renforcé. Les historiens ne peuvent qu’attendre avec gourmandise l’analyse des continuités et ruptures dans l’exercice du pouvoir économique par le haut patronat allemand. Son instinct n’avait pas été fort démocratique lorsqu’il fut pour la première fois puissant, entre 1900 et 1944.
(1) Payot, 1987.
(2) Folio-Histoire, 1997.
dimanche 6 mai 2012
M. Py est-il un bon prof de maths ?
En 1937, le psychologue américain Gordon Allport
suggéra que notre nom de famille était un élément important dans la
constitution de notre personnalité en raison de ses connotations,
qu'elles soient physiques (Legrand, Legros, Petit, Roux...),
psychologiques (Lebon, Ledoux) ou qu'elles donnent des indices sur
l'origine géographique ou ethnique de la lignée. Même si nous sommes
tous les lointains héritiers de ceux qui, les premiers, ont porté notre
patronyme, les autres membres de la société se servent plus ou moins
consciemment de ces indices pour se faire
une idée de nous. Plusieurs études ont ainsi mis en évidence que nous
activions des stéréotypes négatifs à l'évocation de noms d'origine
étrangère. A l'inverse, plus un nom est fréquent, plus il bénéficie d'un
a priori positif.
Chercheur en sciences
du comportement à l'université de Bretagne-Sud, Nicolas Guéguen est un
spécialiste du décryptage de ces détails en apparence saugrenus mais qui
en disent parfois long sur la psychologie
de l'être humain. Après s'être intéressé au succès des auto-stoppeuses
en fonction de leur tour de poitrine ou de la couleur de leur T-shirt,
et après avoir
prouvé que l'on dépensait plus d'argent chez le fleuriste si des
chansons d'amour y étaient diffusées, il s'est, avec son collègue
Alexandre Pascual (université Bordeaux-Segalen), demandé si porter un nom lié à sa profession était un "plus".
Comme il est un peu difficile de savoir si les clients de M. Boulanger
pensent que son pain est meilleur que celui de ses concurrents ou si
Mme Marchand est une commerçante douée, ces deux chercheurs ont imaginé
une expérience amusante. Ils ont passé plusieurs petites annonces pour
des cours particuliers de mathématiques donnés par un enseignant fictif affublé, suivant les cas, du nom de Lemaître, Lebon, Legrand (pour tester une caractéristique physique), Martin (pour voir
si le plus courant des patronymes avait un surplus de capital
sympathie), Leray et Le Gal (pour évaluer des noms moins communs mais
ayant une structure syntaxique analogue aux trois premiers). Comme le
montrent les résultats parus en 2011 dans la Revue internationale de psychologie sociale, le bien-nommé M. Lemaître et, dans une moindre mesure, M. Lebon ont été les plus sollicités par les parents voulant renforcer les acquis - ou combler les lacunes - de leurs rejetons.
Dans une seconde expérience très semblable publiée la même année par la revue Names,
les sieurs Guéguen et Pascual sont allés plus loin : les professeurs de
mathématiques de leurs petites annonces s'appelaient Py, Rie (même
consonance que le premier) et Le Gal. Qui a été plébiscité ? L'homonyme
du nombre pi, bien sûr, avec près de la moitié des appels téléphoniques -
45,4 % exactement car, même imaginaire, M. Py aime les résultats
précis. Les auteurs de l'étude supposent que ce "nom de famille a probablement été interprété comme une sorte de prédestination à devenir un mathématicien et sans doute un bon mathématicien".
L'élection présidentielle aurait pu nous apporter
un éclairage supplémentaire. Mais nous ne saurons malheureusement pas
si, avec Mme Joly à l'Elysée, la vie aurait été plus belle ou si, avec
M. Poutou, tous les Français auraient eu double ration de bisous tous
les jours. Bon, j'arrête là mes moqueries. Avec le nom que je porte, je
risque de me faire massacrer.
Pierre Barthélémy, journaliste et blogueur, auteur de "Passeurdesciences.blog.lemonde.fr"
Le racisme des intellectuels
Le Monde 05.05.2012
L'importance du vote pour Marine Le Pen accable et surprend. On cherche des explications. Le personnel politique y va de sa sociologie portative : la France des gens d'en bas, des provinciaux égarés, des ouvriers, des sous-éduqués, effrayée par la mondialisation, le recul du pouvoir d'achat, la déstructuration des territoires, la présence à leurs portes d'étranges étrangers, veut se replier sur le nationalisme et la xénophobie.
C'est déjà du reste cette France "retardataire" qu'on accusait d'avoir
voté non au référendum sur le projet de Constitution européenne. On
l'opposait aux classes moyennes urbaines éduquées et modernes, qui font
tout le sel social de notre démocratie bien tempérée.
Disons que cette France d'en bas est quand même, en la circonstance,
le baudet de la fable, le pelé et le galeux "populiste" d'où nous vient
tout le mal lepéniste. Etrange, au demeurant, cette hargne
politico-médiatique contre le "populisme". Le pouvoir
démocratique, dont nous sommes si fiers, serait-il allergique à ce
qu'on se soucie du peuple ? C'est l'avis dudit peuple, en tout cas, et
de plus en plus. A la question "les responsables politiques se préoccupent-ils de ce que pensent les gens comme vous ?", la réponse entièrement négative "pas du tout" est passée de 15 % de l'ensemble en 1978 à 42 % en 2010 ! Quant au total des réponses positives ("beaucoup" ou "assez"), il
est passé de 35 % à 17 % (on se reportera, pour cette indication
statistique et d'autres d'un très grand intérêt, au numéro hors série de
la revue La Pensée titré "Le peuple, la crise et la politique"
et réalisé par Guy Michelat et Michel Simon). La relation entre le
peuple et l'Etat n'est pas faite de confiance, c'est le moins qu'on
puisse
Faut-il conclure
que notre Etat n'a pas le peuple qu'il mérite, et que le sombre vote
lepéniste atteste cette insuffisance populaire ? Il faudrait alors, pour
renforcer la démocratie, changer le peuple, comme le proposait ironiquement Brecht...
Ma thèse est plutôt que deux autres grands coupables doivent être mis en avant : les responsables successifs du pouvoir d'Etat, de gauche comme de droite, et un ensemble non négligeable d'intellectuels.
En définitive, ce ne sont pas les pauvres de nos provinces qui ont décidé de limiter autant que faire se peut le droit élémentaire d'un ouvrier de ce pays, quelle que soit sa nationalité d'origine, de vivre
ici avec sa femme et ses enfants. C'est une ministre socialiste, et
tous ceux de droite ensuite qui se sont engouffrés dans la brèche. Ce
n'est pas une campagnarde sous-éduquée qui a proclamé en 1983, que les
grévistes de Renault - en effet majoritairement algériens ou marocains -
étaient des "travailleurs immigrés (...)agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises".
C'est un premier ministre socialiste, bien entendu à la grande joie
de ses "ennemis" de la droite. Qui a eu la bonne idée de déclarer que Le
Pen posait les vrais problèmes ? Un militant alsacien du Front national
? Non, c'est un premier ministre de François Mitterrand. Ce ne sont pas
des sous-développés de l'intérieur qui ont créé les centres de
rétention pour y emprisonner, hors de tout droit réel, ceux qu'on privait par ailleurs de la possibilité d'acquérir les papiers légaux de leur présence.
Ce ne sont pas non plus des banlieusards excédés qui ont ordonné,
partout dans le monde, qu'on ne délivre aux gens des visas pour la
France qu'au compte-gouttes, pendant qu'on fixait ici même des quotas
d'expulsions que devait à tout prix réaliser la police.
La succession des lois restrictives, attaquant, sous prétexte
d'étrangeté, la liberté et l'égalité de millions de gens qui vivent et
travaillent ici, n'est pas l'oeuvre de "populistes" déchaînés.
A la manoeuvre de ces forfaits légaux, on trouve l'Etat, tout
simplement. On trouve tous les gouvernements successifs, dès François
Mitterrand, et sans répit par la suite. En la matière, et ce ne sont que
deux exemples, le socialiste Lionel Jospin a fait savoir dès son arrivée au pouvoir qu'il n'était pas question d'abolir François Hollande fait savoir qu'on ne décidera pas les régularisations de sans-papiers autrement sous sa présidence que sous celle de Nicolas Sarkozy.
La continuité dans cette direction ne fait aucun doute. C'est cet
encouragement obstiné de l'Etat dans la vilenie qui façonne l'opinion
réactive et racialiste, et non l'inverse. les lois xénophobes de Charles Pasqua ; le socialiste
Je ne crois pas être suspect d'ignorer
que Nicolas Sarkozy et sa clique ont été constamment sur la brèche du
racisme culturel, levant haut le drapeau de la "supériorité" de notre
chère civilisation occidentale et faisant voter une interminable succession de lois discriminatoires dont la scélératesse nous consterne.
Mais enfin, nous ne voyons pas que la gauche se soit levée pour s'y opposer avec la force que demandait un pareil acharnement réactionnaire. Elle a même bien souvent fait savoir
qu'elle "comprenait" cette demande de "sécurité", et a voté sans état
d'âme des décisions persécutoires flagrantes, comme celles qui visent à expulser de l'espace public telle ou telle femme sous le prétexte qu'elle se couvre les cheveux ou enveloppe son corps.
Ses candidats annoncent partout qu'ils mèneront une lutte sans merci,
non tant contre les prévarications capitalistes et la dictature des
budgets ascétiques que contre les ouvriers sans papiers et les mineurs
récidivistes, surtout s'ils sont noirs ou arabes. Dans ce domaine,
droite et gauche confondues ont piétiné tout principe. Ce fut et c'est,
pour ceux qu'on prive de papiers, non l'Etat de droit, mais l'Etat
d'exception, l'Etat de non-droit. Ce sont eux qui sont en état
d'insécurité, et non les nationaux nantis. S'il fallait, ce qu'à Dieu ne
plaise, se résigner à expulser des gens, il serait préférable qu'on choisisse nos gouvernants plutôt que les très respectables ouvriers marocains ou maliens.
Et derrière tout cela, de longue date, depuis plus de vingt ans, qui
trouve-t-on ? Qui sont les glorieux inventeurs du "péril islamique", en
passe selon eux de désintégrer notre belle société occidentale et
française ? Sinon des intellectuels, qui consacrent à cette tâche infâme
des éditoriaux enflammés, des livres
retors, des "enquêtes sociologiques" truquées ? Est-ce un groupe de
retraités provinciaux et d'ouvriers des petites villes
désindustrialisées qui a monté patiemment toute cette affaire du
"conflit des civilisations", de la défense du "pacte républicain", des
menaces sur notre magnifique "laïcité", du "féminisme" outragé par la
vie quotidienne des dames arabes ?
N'est-il pas fâcheux qu'on cherche des responsables uniquement du
côté de la droite extrême - qui en effet tire les marrons du feu - sans
jamais mettre
à nu la responsabilité écrasante de ceux, bien souvent - disaient-ils -
"de gauche", et plus souvent professeurs de "philosophie" que
caissières de supermarché, qui ont passionnément soutenu que les Arabes
et les Noirs, notamment les jeunes, corrompaient notre système éducatif,
pervertissaient nos banlieues, offensaient nos libertés et outrageaient nos femmes ? Ou qu'ils étaient "trop nombreux" dans nos équipes de foot ? Exactement comme on disait naguère des juifs et des "métèques" que par eux la France éternelle était menacée de mort.
Il y a eu, certes, l'apparition de groupuscules fascistes se réclamant de l'islam.
Mais il y a tout aussi bien eu des mouvements fascistes se réclamant de
l'Occident et du Christ-roi. Cela n'empêche aucun intellectuel
islamophobe de vanter à tout bout de champ notre supérieure identité "occidentale" et de parvenir à loger
nos admirables "racines chrétiennes" dans le culte d'une laïcité dont
Marine Le Pen, devenue une des plus acharnées pratiquantes de ce culte,
révèle enfin de quel bois politique il se chauffe.
En vérité, ce sont des intellectuels qui ont inventé la violence
antipopulaire, singulièrement dirigée contre les jeunes des grandes
villes, qui est le vrai secret de l'islamophobie. Et ce sont les
gouvernements, incapables de bâtir une société de paix civile et de justice,
qui ont livré les étrangers, et d'abord les ouvriers arabes et leurs
familles, en pâture à des clientèles électorales désorientées et
craintives. Comme toujours, l'idée, fût-elle criminelle, précède le pouvoir,
qui à son tour façonne l'opinion dont il a besoin. L'intellectuel,
fût-il déplorable, précède le ministre, qui construit ses suiveurs.
Le livre, fût-il à jeter, vient avant l'image propagandiste, laquelle égare au lieu d'instruire.
Et trente ans de patients efforts dans l'écriture, l'invective et la
compétition électorale sans idée trouvent leur sinistre récompense dans
les consciences fatiguées comme dans le vote moutonnier.
Honte aux gouvernements successifs, qui ont tous rivalisé sur les
thèmes conjoints de la sécurité et du "problème immigré", pour que ne
soit pas trop visible qu'ils servaient avant tout les intérêts de
l'oligarchie économique ! Honte aux intellectuels du néo-racialisme et
du nationalisme bouché, qui ont patiemment recouvert le vide laissé dans
le peuple par la provisoire éclipse de l'hypothèse communiste d'un
manteau d'inepties sur le péril islamique et la ruine de nos "valeurs" !
Ce sont eux qui doivent aujourd'hui rendre des comptes sur l'ascension d'un fascisme rampant dont ils ont encouragé sans relâche le développement mental.
Né en 1937, professeur de philosophie à l'Ecole normale supérieure, Alain Badiou
articule pensée formelle et récit littéraire, argumentation
conceptuelle et intervention politique. Il est notamment l'auteur d'Entretiens I La République de Platon (Fayard, 596 p., 24,50 €) et, dans la série "Circonstances", aux Nouvelles Editions Lignes, de Sarkozy : pire que prévu, les autres : prévoir le pire (94 p., 9,50 €). (Nous, 2011), de
Libellés :
Chroniques,
Philosophie,
Revue de Presse,
Sociologie
samedi 5 mai 2012
Chronique de Daniel Schneidermann à propos de la venue de Sarkozy au "Petit Journal"
Barthès-Sarkozy, apothéose du fun washing
Par Daniel Schneidermann, le 17/03/2012
"Je dépose les armes, vous avez gagné": sur le plateau du Petit journal,
Sarkozy vient de se regarder dans un best of des montages de Yann
Barthès, il vient de se voir dans ses dandinements et ses mimiques, ses
discours recyclés et ses blagues qui tombent à plat, il n'en peut plus
de rire, et dans un souffle il glisse à Barthès: "je dépose les armes. Vous avez gagné".
Et à cet instant, éberlués, devant cette improbable confrontation que
l'on attend inconsciemment depuis cinq ans, on se demande: mais que
voyons-nous, exactement ? Comment décrire ce à quoi nous assistons ? Que
se passe-t-il ?
Ce que nous voyons, après quelques heures de décantation, apparaît
assez simple: à l'instant même où Sarkozy offre apparemment à Barthès sa
reddition, à cet instant-là, et justement par ces mots-là, c'est lui
qui remporte la victoire sur Barthès, dans le petit match à distance que
se livrent ces deux-là depuis cinq ans. Acceptant la moquerie,
acceptant de se revoir interminablement dans ses gesticulations et ses
mimiques, acceptant de se revoir picorer les grains de sucre des
chouquettes devant les caméras, riant de lui à grandes lampées de "je vais devoir tout revoir", "comme vous êtes talentueux", et "ah non, pitié, pas encore celle-là",
bref acceptant le clown en lui, l'accueillant dans un grand élan de
réconciliation, Sarkozy se relégitime par le rire, comme bien d'autres
politiques avant lui, dès lors qu'ils acceptèrent de rire de leur
Guignol.
Ah, ce n'est pas une large victoire. C'est une victoire étroite. Car le rire reste un peu jaune, les répliques sont répétitives ("quel talent vous avez"), l'ensemble sent le passage obligé. Mais bon, il l'a fait. Il a osé. Il a fait le job. Il a gagné.
Et
Barthès, à l'instant même de son triomphe, a perdu. Perdu quoi ? Son
innocence, pourrait-on dire. On s'interrogeait, ici, ces dernières
semaines, sur la nature du dérangeant spectacle de Yann Barthès, on ne parvenait pas à le ranger dans une case. Bidonneur mais subversif; apparemment inconscient de certaines règles de base du journalisme mais
ayant écorné les images des communicants, révélé bien des travers et
des manies des puissants (la répétition mot pour mot par Sarkozy du même
discours aux agriculteurs, son sketch de kleptomane avec un stylo
officiel, en Roumanie, etc). Et sans doute que ce spectacle lui-même,
comme toute oeuvre, balançait, ne sachant pas ce qu'il était, ni ce
qu'il voulait vraiment dire.
Eh bien voilà. C'est définitif et radical. Recevant
le clown de l'Elysée sans jamais lui rappeler, fût-ce subrepticement, la
dimension tragique de son clown (discours de Dakar, discours de
Grenoble, ruissellement de l'argent, règne fondé sur la haine, etc)
Barthès a opté dans l'instant pour sa vraie nature, comme on cocherait
enfin une case: un spectacle de légitimation des politiques par leur
propre clown. Une banale petite entreprise de fun washing, comme il y a
du green washing.
On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui. Si on rit désormais avec Yann Barthès, on saura qu'on rit aussi, non pas seulement de, mais avec Sarkozy, dont l'hologramme se tiendra les côtes à nos côtés. Chacun prendra ses responsabilités. C'est toute la donne économique de cette transaction du rire (que nous donne Barthès ? Que lui donnons-nous en échange par nos rires, à lui et à Canal+ ?) qui, d'un coup, a basculé et s'est clarifiée. A tout prendre, c'est plus confortable ainsi.
On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui. Si on rit désormais avec Yann Barthès, on saura qu'on rit aussi, non pas seulement de, mais avec Sarkozy, dont l'hologramme se tiendra les côtes à nos côtés. Chacun prendra ses responsabilités. C'est toute la donne économique de cette transaction du rire (que nous donne Barthès ? Que lui donnons-nous en échange par nos rires, à lui et à Canal+ ?) qui, d'un coup, a basculé et s'est clarifiée. A tout prendre, c'est plus confortable ainsi.
Printemps
mercredi 2 mai 2012
Du droit de grève,
Sur le blog de l'actuelle porte-parole
de Nicolas Sarkozy, Nathalie Kosciusko-Morizet, on peut y lire un article,
intitulé: "A propos des « briseurs de grève »", daté du 23 décembre
2011, qui tente de démontrer la légitimité d'une action de l'état et
d'une intervention de la police contre un mouvement de grève alors initié par les salariés d'une compagnie aérienne. Partant cependant d'un
rappel de la loi, instituant le droit de grève en tant qu' "action collective visant à appuyer les
revendications des salariés en faisant pression sur l’employeur par la
perte de production que la cessation de travail entraine",
Kosciusko-Morizet en arrive à remettre en question le droit de grève.
Cet article est intéressant dans la mesure où il traduit parfaitement le
cheminement d'une trajectoire idéologique et la construction d'un discours à l'encontre d'une institution, "la grève", et sa manifestation sur le territoire politique.
L'introduction de cet article est instructive puisqu'elle souligne d'abord, l'appui, l'ancrage, à partir duquel tente de s'articuler tout son argumentaire. Le rappel de la loi apparait comme un garant de
moralité et d'impartialité. Planté là en guise de pavillon ou d'épouvantail, selon, il ne traduit aucunement une volonté de s'y tenir mais de s'y référer. C'est une nuance considérable, une illusion non négligeable car c'est aussi un moyen de s'en
écarter, d'en finir avec un symbole, un mode d'expression et de contestation. L'auteure continue ainsi en décrivant la violence des faits, le drame d'un
"rapport de forces" exprimé par la "perte" que l'un et l'autre endurent
et "mettent en jeu". C'est l'expression d'un vrai cauchemar du point de vue capitaliste. On le perçoit aisément à travers la compassion recherchée dans l'expression du "gâchis" et du "malheur" observés par l'auteure. Cela désigne aussi le premier acte d'un désaccord exprimé à l'égard de la
loi. Kosciusko-Morizet semble en effet minimiser l'expression de ce type de recours en considérant simplement que la grève est un moyen évitable. Cet élément est balayé par l'absence de référence à l'égard des faits qui singularisent tout conflit social. A aucun moment Kosciusco-Morizet ne s'interroge sur les raisons qui ont amené les employés à exercer leur droit de grève et ne revient sur les différends exprimés dans la négociation préalable et ce qu'il coûte d'en venir à cette extrémité. Celle-ci évoque aussi le rôle de "médiateur" qui pourrait revenir à l'Etat. Cette proposition traduit assez bien la conception que les partisans du libéralisme ont des syndicats. Une telle médiation consisterait à anéantir le rôle du syndicat et à supprimer l'expression d'un rapport de force entre les deux parties. L'auteure postule ainsi en faveur d'une égalité
des rapports de force mis en tension. La "perte", estime-t-elle, est quantitativement
observable des deux côtés et de ce point de vue la porte-parole du
président de la République est en phase avec les lignes de défense
préconisées par son camp.
Cette capitalisation des événements et des
forces mises en relations, la perte d'emploi contre la perte de profits
-minimisée par l'intervention des policiers, est évidemment
démonstrative de l'esprit et de l'orientation politique défendus. Notons
que l'intervention du gouvernement, subtilement associé à la notion et à
la "raison" d'Etat, à travers l'intervention des policiers, symbolise
parfaitement l'expression d'une libéralisation des rapports de pouvoir. Il s'agit encore de faire croire que la médiation orchestrée par l'Etat ou plus exactement le gouvernement est neutre et impartiale.
Une certaine confusion est d'abord délibérément opérée, portant sur une
absence de distinction entre égalité et réciprocité. La volonté de
construire une symétrie est autant une manière de décharger, déculpabiliser le rapport de force et les liens qui existent, sous leurs
formes habituelles (employeur/syndicat). L'auteure de l'article propose
d'ailleurs l'intervention de médiateurs dans le règlement des conflits
opposants l'employeur et les employés. Sans doute est-ce une manière de
contourner la question d'une représentation syndicale et sa fonction? On
remarque au passage que la guerre menée à l'encontre des syndicats
évoluant dans le cadre du secteur tertiaire, répondant à la notion de
services, est particulièrement âpre et ouvre un champ de perception et
de prospection nouveau sur le plan idéologique et politique. La notion
de services donne des arguments qui recourent à nouveau à la question de
la morale et de la compassion, à défaut de la raison proposée par la loi. Comme en témoigne l'allusion faite à la sécurité des voyageurs ou encore à l'usager qui personnifie, dans les circonstances de cette affaire, le travailleur lésé par la grève, qui a oeuvré durement pour pouvoir rejoindre les siens, etc. Une figure compassionnelle, avec
laquelle nous sommes devenus familiers, est ainsi régulièrement apparue au cours de ces dix dernières années.
Celui qui est régulièrement nommé comme "otage" atteste de la violence
du mouvement de grève et légitime sa critique jusqu'à remettre en cause
son droit le plus strict dans la mesure où ce dernier n'est pas
consensuel. C'est d'ailleurs en ce sens qu'il a été réformé au cours de ces dix dernières années, avec l'allongement du temps de préavis de grève et l'assurance, dans certains cas, d'un service minimum de travail. Tout amène à penser, dans les circonstances sociales, politiques et idéologiques actuelles, que le droit de grève est un droit sursitaire.
Le droit de grève vu par Nathalie Kosciusko-Morizet
A propos des « briseurs de grève »,
Par Nathalie Kosciusco-Morizet, le 23 décembre 2011
"Alors qu’une polémique est en train de naitre sur le respect du droit de grève, au motif que les forces de l’ordre sont sollicitées pour effectuer les tâches de vérification (fouille des bagages, palpation) obligatoire sur les voyageurs qui prennent l’avion, je voudrais préciser quelques points.
Tout d’abord, donner une définition du droit de grève, qui peut être trouvée par tout un chacun sur Wikipedia
La grève est donc « une action collective visant à appuyer les
revendications des salariés en faisant pression sur l’employeur par la
perte de production que la cessation de travail entraine. » Il s’agit d’un rapport de force : le gréviste n’est pas rémunéré
alors que l’entreprise ne produit plus, et donc perd de l’argent.
L’exercice du droit de grève est garanti par l’alinéa 7 du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 :
Enfin, je rappelle également que les conflits sociaux en cours dans
les aéroports n’opposent pas l’état aux grévistes, mais les grévistes à
leurs employeurs privés. Si les employeurs avaient recours, par exemple,
à une main d’œuvre intérimaire, pour remplacer les grévistes, ils
seraient dans l’illégalité (Article L1251-10 du code de travail).
C’est pourquoi l’employeur, qui ne paye pas les salariés grévistes,
ne peut embaucher des intérimaires pour délivrer le service à leur
place, c’est-à-dire continuer à gagner de l’argent malgré la grève.
Je ne fais pas partie de ceux qui croient pouvoir se réjouir de tout
conflit social, et qui pensent qu’ils peuvent y engranger des voix, des
votes, ou des adhésions à leurs boutiques politiques. Bien entendu, je
souhaite la fin de ce conflit. Mais les solutions pour y mettre fin sont
entre les mains des salariés des entreprises de sécurité, et de leurs
employeurs. Le Gouvernement peut aider, en nommant des médiateurs, mais à
aucun moment nous ne sommes intervenus pour mettre fin d’autorité au
conflit.
Alors, remplacer les grévistes par les forces de l’ordre pour assurer
les mesures de sécurité obligatoires à l’embarquement est-il une remise
en cause du droit de grève ?
Non, puisque l’employeur n’étant par définition pas en capacité de
délivrer complètement le service, il perd de l’argent, des pénalités lui
étant infligées par son donneur d’ordre. Les entreprises prestataires
de la DGAC et d’ADP ne sont pas payées pour des prestations qu’elles ne
rendent pas. C’est une évidence qu’il convient semble-t-il de rappeler.
La grève en cours crée un manque à gagner pour ces entreprises, et met
donc la pression sur ses dirigeants, comme toute grève.
Que les voyageurs embarquent ou non, le rapport de force entre les
employés et les employeurs reste le même. Le gouvernement n’intervient
que pour éviter que les voyageurs fassent les frais de ce conflit
social, mais il ne modifie pas les termes de ce conflit.
Permettre aux voyageurs de partir, est-ce affaiblir les salariés dans leur épreuve de force avec leurs patrons ?
Non, et d’ailleurs si la gêne occasionnée aux usagers avait été le
souci principal des employeurs, on n’en serait pas là. Les discussions
auraient pu démarrer dès le dépôt du préavis de grève. Tout faire pour
que les français ne pâtissent pas de ce conflit, c’est ma
responsabilité, on voit bien que ce n’est pas celle des parties
prenantes de ce conflit. Chacun son rôle donc, mais qu’on ne vienne pas
nous accuser de briser une grève quand nous tentons de faire en sorte
que les français puissent prendre l’avion !
Solliciter les forces de l’ordre pour assumer les tâches de contrôle
des voyageurs et de leurs bagages, de manière exceptionnelle, et dans
une période exceptionnelle de départs pour les fêtes de Noël, ce n’est
donc en rien prendre position contre les salariés dans ce conflit. C’est
prendre position pour les usagers, tout en aidant à trouver une
solution par la médiation.
Le reste n’est que basse polémique. Et ceux qui se réjouissent du
durcissement du conflit ne sont probablement pas ceux qui font des
sacrifices sur leur salaire en se déclarant grévistes. Comme d’habitude,
les conseilleurs ne sont pas les payeurs.
Plus largement, cette idée fixe qu’on nous assène et qui consiste à
prétendre qu’une grève efficace est une grève qui a des conséquences sur
une majorité de personnes en dehors de l’entreprise, est une idée qui
me semble dangereuse, à terme, pour le droit de grève lui-même.
Il y a en effet une confusion dangereuse entre les perturbations
vis-à-vis du public, qui sont des conséquences de la grève, et son
objectif, qui est de perturber le processus de production d’une
entreprise, pour obtenir satisfaction sur des revendications.
A ce compte, si la SNCF met en place des trains spéciaux pour
acheminer des voyageurs qui ne peuvent pas prendre l’avion à cause d’une
grève dans un aéroport, on traitera également la SNCF de briseur de
grève ?
Parler, comme Marie-George Buffet l’a fait hier, de « pays occupé »
quand les forces de l’ordre sont à pied d’œuvre pour assurer la sécurité
des voyageurs, je trouve cela indécent.
A-t-on réquisitionné les grévistes ? Non.
A-t-on envoyé la police contre les grévistes ? Non.
A-t-on envoyé la police contre les grévistes ? Non.
Les images d’Epinal d’une certaine gauche, qui veut nous faire croire
que nous sommes encore sous le Consulat, et qu’on envoie la police pour
« mater les grévistes », sont consternantes.
La responsabilité qui est la notre, c’est de ne pas laisser ce
conflit social empêcher ceux de nos concitoyens qui partent rejoindre
leur famille pour les fêtes de fin d’année de le faire. Il y a aussi
chez les voyageurs des concitoyens qui travaillent dur toute l’année,
qui sont en peine de boucler les fins de mois, qui prennent des vols pas
cher pour enfin penser à autre chose qu’aux tracas quotidiens. Leur
permettre de décoller, sans remettre en cause la grève elle-même, c’est
un minimum. Des milliers de nos concitoyens ont effectué des
réservations des mois à l’avance, pour pouvoir se payer ce transport et
passer des fêtes de fin d’année en famille. Ceux-là n’ont pas le loisir
de prendre un autre vol, ou de se faire rembourser plus tard. Ils
prennent l’avion, ou ils restent chez eux. C’est aussi à eux que je
pense.
Les grévistes n’en veulent pas aux usagers, et je ne veux pas que les
usagers en veulent aux grévistes. Ceux dont le métier semble être
devenu de souffler sur les braises devraient s’arrêter un instant et se
demander ce qu’ils veulent, au fond. Monter les uns contre les autres ?
Capitaliser sur la colère des uns et des autres ?
En prenant nos responsabilités, tout en protégeant le droit de grève
et en facilitant l’obtention d’un accord qui, in fine, ne peut être
conclu qu’à l’intérieur des entreprises privées concernées, nous faisons
le travail qu’un Gouvernement responsable doit faire."
lundi 30 avril 2012
Usages de faux, Pétain n'a pas osé le "vrai" travail
samedi 28 avril 2012
1er-Mai, alerte à l'imposture !
Par Annie Ernaux, Le Monde, 28.04.2012.
Stupeur, colère - il ose faire ça ! -, ma première réaction à la proclamation de Nicolas Sarkozy de fêter " le vrai travail" le 1er
mai sur la place de la Concorde. Puis la sensation d'une blessure.
Celle infligée à la mémoire des luttes de plus d'un siècle, partout dans
le monde, pour l'obtention de droits sociaux, d'un temps de travail
défini et limité, huit heures par jour, quarante-huit heures par
semaine, contre un patronat sûr de la légitimité de sa domination, qui
ne voulait aucune règle. Des luttes qui, répétées, tenaces, aboutiront
en France
au Front populaire, changeant la vie de la majorité des gens. Mais
aussi des luttes dans lesquelles des ouvriers ont été blessés, sont
morts : le 1er mai 1891, à Fourmies, dans le Nord, un homme, quatre garçons et quatre filles entre 14 et 20 ans ; le 1er mai 1906 - l'année de naissance de ma mère qui travaillera dans une usine dès l'âge de 12 ans -, deux morts à Paris.
Même si sa signification s'est affadie, même s'il est surtout
accueilli comme la chance d'un jour férié, si les défilés et
rassemblements sont plus ou moins nombreux, le 1er-Mai est un "lieu de mémoire ", tel que l'a défini l'historien Pierre Nora,
c'est-à-dire de fête, d'emblème, de monument, etc., où s'incarne la
mémoire nationale. Autant qu'un symbole de la lutte internationale des
travailleurs, il est un lieu de la mémoire sociale des Français et il
n'est, je crois, personne qui ne le ressente comme associé à l'idéal
républicain de liberté, d'égalité, de fraternité. A preuve, le 1er mai 2002, qui a vu un million et demi de citoyens descendre dans les rues pour manifester leur attachement à ces valeurs.
Le propre de ce gouvernement a été d'oser tout. De nous surprendre en osant tout. D'avoir toujours un temps d'avance sur ce qu'on pouvait imaginer. En ces derniers jours de son mandat présidentiel, Nicolas Sarkozy aux abois s'empare sans vergogne de la fête du 1er-Mai, la confisque à son profit pour faire coup double : occuper le terrain dans tous les sens du terme à la place des syndicats et de la gauche, passer sur ces corps intermédiaires dont il souhaite la suppression, qu'il méprise ouvertement - "quand il y a une grève en France, personne ne s'en aperçoit", s'est-il vanté naguère - faire l'événement du jour et se rallier Marine Le Pen, voire d'autres, que ce slogan du " vrai travail" séduirait, comme il y a cinq ans celui de "remettre la France au travail". les électeurs de
En 1941, Pétain avait fait main basse sur le 1er-Mai pour le vider
de son sens de lutte internationale, remplaçant la Fête des
travailleurs par la "Fête du travail et de la Concorde sociale". Les
contextes historiques diffèrent mais on peut assimiler la captation du 1er-Mai
par Nicolas Sarkozy à celle de Pétain. Pour les tristes raisons que
l'on sait, le chef de Vichy faisait appel à "l'union nationale", Nicolas
Sarkozy, lui, est clairement dans une stratégie de division nationale,
la même qu'il applique avec constance depuis qu'il a été élu. C'est
uniquement là qu'il n'a pas varié et que, malheureusement, il a obtenu
ses meilleurs résultats, peut-être, hélas aussi, les plus durables.
Gouverner, c'est diviser, tel est le système Sarkozy. Mais diviser en stigmatisant, en dressant une partie de la population contre l'autre. Depuis 2007, il n'a eu de cesse de créer, d'inventer,
par son discours, deux catégories de citoyens, dont l'une est désignée
comme responsable des problèmes de l'autre, qu'elle menace sourdement.
Ces catégories sont mouvantes, mais toujours tranchées,
Français/immigrés, travailleurs/assistés, gens honnêtes/délinquants,
victimes...
Le discours sarkozien les a si bien installées dans nos habitudes de
pensée, ces catégories, qu'il n'est plus besoin qu'elles soient
expressément désignées, l'allusion suffit, instantanément décodée par
tout le monde, avec les connotations négatives qui leur sont associées.
Ce qui est bien sûr le cas ici avec l'expression "vrai travail",
qui sous-entend non l'existence absurde d'un faux travail ni même de
faux travailleurs (sauf peut-être sans-papiers, clandestins) mais celle
de "faux chômeurs", qui ne cherchent aucun travail, des "assistés ", terme en vogue depuis cinq ans, donc une catégorie de profiteurs paresseux, naguère soupçonnés de faire la grasse matinée, quand d'autres "se lèvent tôt".
Dans ce système binaire qui violente la réalité complexe du pays, sa
diversité sociale et culturelle, qui attise les haines, il y a, d'un
côté, une France méritante, courageuse, respectueuse des lois, la
"vraie" France, légitime sur son sol ancestral, et de l'autre, une
population indigne qui n'a pas vocation à incarner cette vraie France, constituée qu'elle est de "communautés" - terme d'exclusion dans le répertoire du chef de l'Etat, repris par les médias
sans discussion - d'origine étrangère, d'individus parasites. Un
ensemble flou, menaçant, auquel, selon les moments et les circonstances,
sont adjoints les grévistes, les profs, voire les juges, censés
relâcher tous les délinquants, et "les élites ". La vraie France a droit à des flots de compassion, parce qu'elle "souffre",
leitmotiv de la campagne de Sarkozy, l'autre, souvent la plus pauvre et
la plus fragile, est vilipendée, livrée en pâture à la première comme
source de ses malheurs.
On se souvient peut-être d'une séquence télévisuelle de [2007] qui
montrait le candidat Sarkozy en campagne, évoluant dans un wagon du RER
au milieu des voyageurs tranquilles. Il se penche vers une dame assise,
l'interpelle avec une incroyable, étrange excitation : "Vous avez peur, hein, madame, vous avez peur ?"
La voyageuse le regarde avec étonnement, presque de l'ahurissement,
sans répondre. Véritable scène révélatrice et annonciatrice de la
gouvernance qu'il a mise en oeuvre depuis cinq ans : susciter la peur, des fantasmes de peur, pour apparaître comme le protecteur.
C'est là toute l'imposture de ce qu'on ne saurait pas même appeler une idéologie, mais un plan cynique pour occulter une politique
qui favorise les banques, les patrons du CAC 40, les actionnaires, les
bailleurs de multiples appartements, les hauts revenus et les exilés
fiscaux. L'imposture, elle est là encore, évidente, révoltante, dans
cette communion prévue le 1er mai autour d'une valeur travail
déconnectée de l'emploi et du salaire, de la hausse des loyers, des
étiquettes de prix au supermarché et du coût des soins dentaires.
Quel travail, où le travail, quand des usines licencient, ferment du
jour au lendemain, que les files d'attente s'allongent à Pôle emploi ?
Pour qui le travail, à la couleur de la peau, à l'âge ou au diplôme ?
Comment le travail, dans une atmosphère de harcèlement, dans les déplacements
quotidiens au bout du RER ou les trajets de 50 km à l'aube ? Combien le
travail, 1 000, 1 500 euros dont il faut déduire le loyer de 500 euros ?
Rien de tout cela n'importe à un candidat qui, depuis cinq ans, n'a
cherché qu'à déréglementer le travail, à l'imposer le dimanche, à détruire le service public d'éducation et de santé, à "rassurer les investisseurs".
Le 1er-Mai de Sarkozy et de l'UMP,
c'est en réalité la fête du libéralisme dur, "décomplexé", dont
l'ambition est de néantiser la représentation syndicale et d'étouffer
les luttes sociales. Place de la Concorde, derrière les majestueuses
fenêtres de l'Hôtel Plazza et des appartements de 300 m2, les gens pourront regarder le spectacle avec amusement.
C'est tout à l'honneur de François Hollande de rompre avec cette vision d'une France en guerre contre l'autre, par exemple en refusant, ces jours-ci, de revenir
sur son projet de vote des étrangers aux élections locales, vote qui
rapprocherait les habitants, oeuvrerait à ce vivre-ensemble qui se
réalise peu à peu et sans drame dans des villes de la grande banlieue,
comme celle où je réside. Ou en s'opposant au principe d'une "présomption de légitime défense"
pour les policiers, issue du programme de l'extrême droite, porte
ouverte à tous les droits en matière de répression, pierre angulaire
d'un système policier.
Il faut casser
cet imaginaire de suspicion et de haine qui empoisonne le pays, mais
cela ne se fera qu'en engageant la lutte pour un partage des richesses,
l'égalité dans l'éducation, l'accès aux soins, à la culture, des conditions de vie meilleures pour tous. Pour une République sociale.
Née en 1940, Annie Ernaux est agrégée de lettres modernes et a enseigné au lycée avant de devenir
écrivaine dans les années 1970. Auteure de nombreux romans en partie
autobiographiques, elle a obtenu plusieurs prix, dont le prix Renaudot
en 1984. Elle revendique dans son oeuvre littéraire une démarche
empruntée aux sciences humaines, inspirée par la sociologie de Pierre Bourdieu. Son dernier ouvrage est "L'Atelier noir" (Editions des Busclats, 2011)
Inscription à :
Articles (Atom)



