samedi 18 mai 2013

Le Grand Rabbin Bernheim a aussi plagié la mémoire…

Marianne, Eric Conan, Vendredi 3 Mai 2013.
Intronisation de Gilles Bernheim, alors Grand Rabbin de France, Synagogue de la Victoire, Paris -  LICHTFELD EREZ/SIPA
Intronisation de Gilles Bernheim,
alors Grand Rabbin de France,
Synagogue de la Victoire, Paris
 
- LICHTFELD EREZ/SIPA

On ne sait ce que vont en penser les charitables personnes qui ont constitué un « Comité de soutien au Grand Rabbin Gilles Bernheim », convaincues de la « leçon pour chacun » que leur a offert le plagiaire au travers de « l’humilité, l’honnêteté et le repentir » qu’il a, selon elles, « courageusement et publiquement exprimés ».

Car il semble que Gilles Bernheim ait encore mobilisé avec trop de modestie son honnêteté et son repentir et que ce « mélange du vrai et du faux » que Paul Valéry estimait « plus faux que le faux » imprègne son étrange destin bien au delà des deux mensonges qu’il a reconnus.

Il n’a jamais eu l’agrégation de philosophie qu’il laissait accroire et s’est servi de textes copiés chez de nombreux auteurs pour remplir les Quarante méditations juives (Stock) qu’il disait avoir écrites en se « levant à 4h30 du matin ». Plus grave, plus troublant, Marianne découvre aujourd’hui un plagiat massif concernant la période de l’Occupation et la mémoire de son père.

Dans un numéro spécial des Etudes du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) de mars 2006 qui a pour thème « Des mots sur l’innommable. Réflexions sur la Shoah », Gilles Bernheim, signe, en conclusion, une réflexion sur Dieulefit, où son père a trouvé refuge sous Vichy. Ce village protestant de la Drôme a accueilli et protégé durant la dernière guerre quelques 2000 personnes (juifs, enfants et adultes, et résistants) dont aucune ne fut dénoncée ni arrêtée.

Son long texte sur le paysage de Dieulefit et l’âme de ses habitants est en fait le plagiat quasi intégral du poète gaullien Pierre Emmanuel, auteur de Jours de Colère, résistant caché à Dieulefit, collaborateur de Témoignage chrétien et d’Esprit et qui deviendra Académicien français (il démissionnera pour protester contre l'élection de Félicien Marceau, dont il dénonçait l'attitude sous l’Occupation).

Le choix de ce texte très beau et très puissant témoigne une fois de plus d’un jugement très sûr de la part de Gilles Bernheim. Il l’a d’ailleurs respecté avec une grande attention, se contentant de supprimer toutes les allusions aux communistes et d’y loger son père à la place de Pierre Emmanuel quand celui-ci parle à la première personne.

Ci-dessous, le texte signé Gilles Bernheim paru dans Les Etudes du CRIF de mars 2006 : « Des mots sur l’innommable. Réflexions sur la Shoah »
(En italiques, le texte emprunté à Pierre Emmanuel ; en gras, les ajouts ou modifications de Gilles Bernheim ; en rayé, le texte originel de Pierre Emmanuel modifié ou supprimé par Gilles Bernheim)

« Peut-on passer de l’évocation de la détresse à celle d’un apaisement, d’une confiance ? La luminosité d’un nom peut-elle succéder à l’évocation des ténèbres ? Peut-être. C’est pourquoi je ne pourrais achever cette étude sans évoquer Cet admirable village français, dont le nom est à lui seul une promesse, et qui fut, dans l’extrême division des consciences, une image de l’unité de la patrie : j’ai nommé Dieulefit, dans la Drôme.

J’y vins en juillet 1940 : Pierre Jean Jouve le poète s’y était installé ; je me proposait de passer quelques jours auprès de lui ; je devais rester y rester quatre ans, ne quittant Dieulefit que pour de brefs voyages, à Lyon, Avignon ou Paris). Mon père - accompagné de sa famille - y vint en juillet 1943 ; il se proposait d’y passer quelques jours ; il devait y rester plusieurs mois, ne quittant Dieulefit que pour de brefs voyages à Grenoble, Annecy ou Avignon.

C’est, à trente kilomètres du Rhône, un gros bourg qui s’accroche à la terre aride, tout entouré de monts en éventail. Ni Dauphiné, ni Provence : un paysage en cul-de-sac, fermé par le trapèze du Miélandre, croupe de bête puissante, derrière laquelle se lèvent les grands soleils d’été.

Si rude que soit le sol, il est partout à la mesure de l’homme : l’air est net, la lumière concise ; aucun détail n’échappe à l’œil, tout est en vue. Peu d’ombre, des arbres robustes, mais tassés dans l’effort de surgir ; l’olivier est plus bas, à vingt kilomètres, mais le châtaignier n’est pas moins tourmenté, ni le chêne trapu des montagnes. Dans la perspective, parfois, une haie de peupliers, dont le jet surprend, approfondit derrière elle l’espace.

Le vent ne cesse jamais : il faut s’y faire non sans peine ; mais il est d’essence lumineuse, la vigueur des lignes en est accusée. Ici se vérifie, sur le mode le plus austère, la loi du paysage français : une rigueur, mais presque musicale ; un magistère de l’esprit, mais la flexion harmonieuse du cœur. Terre de sensibilité profonde et pudique, pénétrée loin par la conscience, méditée, retenue longtemps, jusqu’à ne plus se distinguer de l’esprit.

Peut-être n’est-il pas sans importance, pour le paysage même, que Dieulefit soit protestant. Sur les hauteurs environnantes subsistent encore des déserts, sortes de cirques naturels, majestueusement assis dans les arbres, loin des routes, près de Dieu : poursuivis par les dragons du Roi, les Réformés, avec un instinct biblique de la grandeur, se choisirent ces hauts lieux pour temples ; la Bible et le paysage y sont en accord.

Des générations traquées se sont adossées à cette impasse où la vallée se refermait : elles s’y sont fortifiées ; ont fait front ; ne se sont jamais soumises ; comme cette héroïne protestante, elles ont gravé sur la montagne un mot : « Résister ». Le souvenir des persécutions ne s’est point effacé des mémoires calvinistes : aujourd’hui, comme au temps des dragonnades, le cœur protestant est du côté du proscrit.


Dieulefit le montra bien, qui fut un lieu d’asile et de réconciliation. De ses deux mille habitants, la moitié la plus instable est catholique : signe de division, comme le génie français en a souffert tant d’exemples. Mais ici, surmontée, presque insensible, et qui stimule sans déchirer. Quand un groupe humain a su triompher d’une division radicale sans ruiner sa diversité, son sens de l’universel sort grandi de cette épreuve : ses différences, qui semblaient jadis inconciliables, ont trouvé leur fond commun de vérité ; elles reflètent l’ensemble sous l’aspect, sans en trahir l’unité vivante.

Unité sans égoïsme, tout le contraire du statu quo : saluant l’universel où qu’il se trouve, et le reconnaissant comme sien. A Dieulefit, nul n’est étranger : celui qui va débarquer tout à l’heure, rompu par un affreux trajet d’autobus, affamé, poursuivi peut-être, et qui vit dans la terreur des regards braqués sur lui, qu’il se rassure, la paix enfin va l’accueillir, il se trouvera parmi les siens, chez lui, car il est le prochain pour qui toujours la table est mise.


Le village vit doubler sa population pendant la guerre, sans cesser d’être homogène, sans perdre son identité. Et je ne parle pas des milliers de réfugiés de toute sorte qui passaient, s’asseyaient un instant, rompaient le pain avec leurs frères, et repartaient avec la certitude qu’ici du moins ils étaient aimés. Dans le tourbillon d’un exode qui, pour beaucoup, dura quatre années, ceux-là qui sentaient sous leur pas se dérober toute la terre, qui n’avaient plus ni bien, ni patrie, croyaient rêver qu’ils prenaient pied sur le sol ferme.

Ils mettaient des semaines à rééduquer leur liberté, à s’adapter aux visages de bon aloi qui se donnaient à eux d’avance. Mais, tôt ou tard, ils cédaient au bien-être, se détendaient. Leur hostilité de parias s’effaçait, ils s’accordaient à l’ambiance fraternelle, devenaient des visages quotidiens.
J’ai vécu dix ans au pays natal et tout l’été dix années encore : mais Dieulefit est ma petite patrie. Mon père n’y a vécu que quelques mois, mais Dieulefit est restée sa petite patrie.


Je suis sûr de n’être Je suis sûr qu’il n’était point le seul à penser de la sorte, parmi les centaines d’errants que ce village adopta. Les uns fuyant des quatre coins de l’Europe, Alsaciens, Belges, Polonais, Allemands ; d’autres, Américains ou Anglais, trapped, pris au piège, et sous la menace des camps ; des repris de justice (celle de Vichy) qui préféraient la savoir à distance ; des gens qui avaient un passé, hypothèque bien regrettable en un temps où les dénonciateurs patentés n’arrêtaient pas de racler leurs souvenirs ; des Juifs enfin, quelques-uns français, la plupart on ne savait d’où, par centaines, si terrorisés qu’on lisait leur identité dans leurs yeux.

Mais autour d’eux, chacun se refusait de le voir, pour ne pas humilier leur détresse. En tout, près de deux mille nouveaux venus. Presque tous, quand ils n’avaient déjà de faux papiers, en recevaient tout un jeu, par les soins d’une femme admirable, secrétaire de la mairie.


Cet indice matériel montre bien la force d’assimilation du village ; ou plutôt, son pouvoir unifiant. Dieulefit, pendant ces années de guerre, illustra consciemment la leçon de l’Epître aux Galates : « Il n’y a ni Juifs ni Grecs », il n’y a que des hommes sous le regard de Dieu ; une seule définition de l’homme, et qu’il faut défendre partout, en tout homme où elle est menacée.

Je ne sais si mon voisin, l'électricien communiste, ou Mlle Marie, la vielle couturière protestante qui venait ravauder notre linge, auraient pu formuler cette définition: mais le pourrais-je moi même ? Quand Mme Peyrol qui ne décolérait pas contre son poste, qu'elle débranchait parfois, de rage, pour le rebrancher aussitôt, s'écriait avec son accent du midi « Tous les hommes sont des hommes quand même », cette simple équation se suffisait: A est A, et ne sera jamais non-A.

Nous sommes La France est un vieux peuple, qui sait depuis longtemps ce qu’est l’homme, depuis si longtemps, en vérité, que ce savoir est tout instinctif. Il passe les mots, il est prompt, plus que l’esprit lui-même. Il ne se trompe jamais.

Cette évidence de l’instinct est l’apanage singulier des plus pauvres : il ne leur vient jamais à l’esprit (et pour cause) de se juger en fonction de leurs biens. Ils n’en sont que plus exercés par le sens nu de la valeur, à saisir l’homme sous l’écorce. L’âme des habitants de Dieulefit était nette comme le paysage alentour : tendre et dure, se dessinant en lignes simples, mais dont la courbe sait moduler toutes les nuances du cœur. Ils ne savaient pas vivre dans la confusion.

Cette inaptitude au mensonge fut l’un des traits dominants du peuple
de ces hommes
et singulièrement de ceux qui créditent les autres d’une franchise égale à la leur. Lorsqu’on les trompe ou qu’ils se sentent trompés, ils ne supportent pas l’imposture : non qu’elle les blesse, mais elle atteint l’homme en eux.

Dès juillet 1940, les trois quarts des habitants de Dieulefit avaient décelé le mensonge : rien, désormais, n’entamerait le jugement qu’ils avaient une fois porté sur lui. Rien ne pourrait les empêcher de témoigner clairement que le vrai n’a qu’un visage. Ils étaient protestants, nourris d’une Parole qui n’accepte aucun compromis
; même un communiste, s’il est de souche réformée, retrouve naturellement les accents impérieux de la Bible ; l’homme communiste ne sort point ex-abrupto de la seule idéologie.


Ce petit peuple, fier de sa constance, ne s’est jamais démenti : il fut l’image de la communauté française, de l’univers français. Il accomplit cette catharsis dont l’opération devait préserver notre pays de la désintégration morale. Mais, par une grâce dont il fut peu d’exemples en ce temps où l’horreur confondait la pensée, Dieulefit, sans cesser de participer à la souffrance du monde, resta dans la lumière et la joie.

Ce paradoxe est la vertu des grandes âmes, au terme d'un long effort d'intégration qui n'a rien refusé, fut-ce le mal absolu: ici l'intégration se faisait d'instinct, la vie se mobilisait tout entière, sans balancer le pour et le contre, sans s'étonner autrement du mal. Ce qui prouve que la santé vitale rejoint l'équilibre spirituel le plus haut. »

Pierre Emmanuel Gilles Bernheim

Quand les enfants deviennent otages du divorce

Jacqueline Remy, Marianne, Samedi 13 Avril 2013

Les pères récemment grimpés en haut des grues sont venus le rappeler : quand une séparation tourne à la guerre entre ex, tous les moyens sont bons pour régler ses comptes. Y compris au détriment des enfants.
   
Jeune père lisant avec son enfant - CLOSON/ISOPIX/SIPA
Jeune père lisant avec son enfant - CLOSON/ISOPIX/SIPA
Elle retient ses larmes, il essaie de se tenir. Divorcés depuis sept ans, ils n'ont pas un regard l'un pour l'autre, dans la salle bleue du tribunal de Tarascon. Pourtant, les apparences d'un «bon» divorce sont sauves. Ils se partagent leurs filles en résidence alternée, une semaine l'un, une semaine l'autre.

Mais voilà, ils veulent tous les deux inscrire les enfants dans le collège de leurs villes respectives, distantes de 25 km. Les avocats sont venus avec des plans, des photos, des trémolos, des piles d'arguments.

Exaspéré, Marc Juston, le juge aux affaires familiales (JAF), finit par exploser : «Au bout de sept ans, on ne demande pas à un juge de décider où les enfants doivent aller à l'école ! Tous vos arguments à tous les deux sont valables et vous pensez que je peux trancher ? Oui, je peux trancher, mais ce sera une mauvaise décision.» Une loterie, précise- t-il.

Sonnés, l'homme et la femme écoutent le juge tonner : «Allez en médiation, apprenez à vous respecter, et si vous ne trouvez pas une solution, la meilleure possible pour vos filles, revenez me voir en juin !»

Fulminant qu'il n'est pas Dieu, Marc Juston ajoute qu'une résidence alternée ne peut fonctionner sans un minimum de communication entre les parents et qu'ils la doivent à leurs enfants. «Sinon, ce sont elles qui prendront le pouvoir !»

Un mois plus tôt, il tonnait déjà à la tribune du colloque organisé par l'association CFPE-Enfants disparus sur les enlèvements parentaux : «La souffrance des enfants est un fléau national ! Il n'y a pas de prise de conscience de la gravité des dégâts commis par les adultes sur les enfants. Le système judiciaire n'est pas protecteur des enfants, il est protecteur de l'égoïsme des parents.»

Or, disent la plupart des acteurs du droit familial, les parents se font la guerre. Pas tous. Mais, dans 15 à 20 % des cas, ils y vont au canon. Au risque d'y perdre toute dignité et de détruire leurs enfants.

Car c'est leur grand combat : «partager» leurs enfants, comme ils partagent leurs biens, en bataillant pour avoir la meilleure part et en priver l'autre. Au nom de l'amour. Au nom du bien de l'enfant. Au nom de l'égalité entre les sexes. Et voilà comment on en arrive à grimper sur une grue.


Serge Charnay, manifeste à 43 mètres de hauteur, sur une grue, à Nantes - SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA
Serge Charnay, à Nantes
- SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA
Une épidémie, les grues. Une façon d'alerter les médias, en campant les victimes. L'altitude aidant, on les plaint, aussi haut que leur chagrin. Quand ils redescendent, la haine du père militant jaillit.

«J'ai fait le boulot», dit Serge Charnay - après quatre jours de grue à Nantes mi-février - avant d'incendier «ces bonnes femmes qui nous gouvernent».

Et l'on découvre qu'il a été condamné pour «soustraction d'enfant», et ainsi privé de son droit de visite et d'hébergement.

Le même week-end, trois autres pères avaient, plus brièvement, escaladé grues ou immeubles pour demander à voir leurs enfants, à Nantes, Strasbourg et Saintes. Le 20 février, un militant de SOS Papa est monté sur l'aqueduc des Arceaux à Montpellier.

Le 8 mars, deux autres pères perchés ont frappé, à Evry et au centre Pompidou. Le lendemain, une grand-mère de 70 ans, April Reiss, les a imités à Privas. Le 21 mars, Serge Charnay a remis ça à Nantes.    

Manifestation organisée par SVP papa à Nantes - SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA
Manifestation organisée par SVP papa à Nantes
 - SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA
Inspirées, semble-t-il, des méthodes spectaculaires des masculinistes de Fathers-4-Justice, dont les militants ont escaladé un pont à Montréal, balancé des préservatifs remplis de farine mauve à la tête de Tony Blair à la Chambre des communes, envahi le balcon du Foreign Office et accroché la banderole «In Name Of Father» au sommet de la cathédrale Saint-Paul, ces actions préparent l'opinion au soutien d'une proposition de loi déposée le 24 octobre dernier par des députés de droite.

Par ce texte, les militants de la cause paternelle espèrent voir le principe de la résidence alternée, dont ils se disent exclus, devenir la norme à laquelle on ne pourrait déroger qu'en plaidant.

A noter que deux autres députés UMP avaient déposé en décembre 2011 une proposition de loi hostile, elle, à la résidence alternée.

Aujourd'hui, dans les divorces pour faute, les moins nombreux, la résidence principale des enfants est confiée à la mère dans 84 % des cas, au père dans 11 % des cas, et aux deux en alternance dans 4,4 % des cas.

Dans les divorces par consentement mutuel, 71,8 % des enfants vont en résidence principale chez la mère, 6,5 % chez le père, et 21,5 % sont en alternance. Ringarde, cette justice qui bafoue le principe d'égalité des sexes alors que les emplois dans le couple s'uniformisent ?

«On fait toujours de nous, les juges, des imbéciles qui donnent l'enfant à la mère, explique Nicole Choubrac, ex-patronne des affaires familiales à Nanterre et vice-présidente honoraire du tribunal de grande instance à Paris. Mais c'est oublier qu'aujourd'hui 54 % des divorces se prononcent par consentement mutuel. Donc, si les enfants vont chez la mère, c'est que les pères sont d'accord. Ils ne revendiquent pas tous, loin de là, la garde de leurs enfants. En revanche, ils revendiquent de les voir plus souvent.»
Juges - WITT/SIPA
Juges - WITT/SIPA
Certes les pratiques judiciaires évoluent moins vite que l'idée qu'on se fait des mœurs. Après la libéralisation du divorce, les juges ont plutôt systématiquement confié les enfants aux mères.

Mais, dans la vraie vie, elles se tapaient tout le boulot à la maison et ce n'est pas fini. Le juge Juston l'admet : «Les 30 % de pères divorcés qui s'occupent vraiment de leurs enfants paient pour la majorité de ceux qui s'en désintéressent. Ils doivent, plus que les mères, démontrer leur capacité parentale.»

Depuis 2002, ils ont néanmoins des outils : la loi leur donne les mêmes droits qu'aux femmes en soutenant le principe de résidence alternée et en instaurant la coparentalité, c'est-à-dire l'exercice conjoint de l'autorité parentale. Strictement égalitaires, les textes leur donnent aussi les mêmes devoirs, on en parle moins.

Les associations de pères en colère, de SOS Papa à Les papas = les mamans, rétorquent que la loi est mal appliquée. Le droit de visite et d'hébergement n'est pas toujours respecté : 27 000 plaintes pour «non-représentation» et 150 000 mains courantes par an, alors que 145 000 ruptures de couples avec enfants étaient recensées en 2011 par l'Ined, soit.

«Certains conjoints sont si pointilleux, si rigides qu'ils vont à la gendarmerie dès que l'autre a un quart d'heure de retard», soupire un juge. La vérité, c'est qu'une séparation est souvent une histoire de nerfs et d'humeurs, de passions et de douleur. Et que tout est prétexte pour se déchirer : l'enfant surtout.    
Chambre d'enfant
- LACROIX/SIPA    
Chambre d'enfant - LACROIX/SIPA On a beau se répéter qu'il vaut mieux un divorce réussi que des parents querelleurs à la maison, le divorce est une épreuve.

«Les enfants dégustent, confirme Me Béatrice Weiss-Gout, avocate spécialiste de la famille. Moins qu'autrefois, car le divorce s'est banalisé : ils ne sont plus stigmatisés, mais ils souffrent de voir leurs parents souffrir, dans une société où l'on n'accepte pas de souffrir.»

Une souffrance de masse, étant donné l'inflation des ruptures conjugales : 250 000 enfants chaque année essuient la séparation de leurs géniteurs.

Rien de tragique en soi, sauf quand la guéguerre se poursuit pendant des années après la rupture, et que l'enfant en reste l'enjeu.

Autrefois, les enfants constituaient un butin de guerre qu'on retirait au parent en tort pour le donner au conjoint lésé. Aujourd'hui, le droit place «l'intérêt supérieur de l'enfant» au-dessus de celui de chacun des parents désormais priés de s'entendre pour cogérer leur progéniture.

Une coresponsabilité que beaucoup ont tendance à traduire, quand ils se quittent, par un partage égalitaire - la moitié pour toi, la moitié pour moi - comme s'il s'agissait d'un canapé. L'intérêt de l'enfant a bon dos.

C'est toujours en son nom qu'on s'étripe. C'est en s'arrimant à la Convention internationale des droits de l'enfant que les associations de pères en colère fourbissent leurs armes : «Un enfant a droit à ses deux parents.» Et c'est au nom de «Benoît, deux ans sans papa», que Serge Charnay fait ses shows perchés, de quoi prouver qu'il n'a pas le vertige mais pas forcément les dispositions parentales exigées par les juges.

Car la justice familiale hait le conflit. Au nom de l'intérêt de l'enfant, justement, les ex sont sommés d'accorder leurs violons parentaux, quitte à passer par une médiation.

Le divorce apaisé, ça marche. Mais ça dérape aussi. On se met d'accord sur une résidence alternée. Un an plus tard, l'un des parents déménage, les engueulades repartent. On s'entend sur une pension pour les enfants. Mais l'écart entre les ex se creuse, et ça grince. On s'est quittés parce qu'on n'était pas d'accord sur l'éducation des enfants. Une fois séparés, plus besoin de compromis, chacun fait ce qu'il veut, et ça explose.

«Le juge considère qu'il ne doit pas donner raison à l'un ou à l'autre, fait remarquer Me Weiss-Gout. Mais c'est quoi, la justice ? C'est donner raison à l'un ou à l'autre. Quand les parents ne s'entendent pas, quand ils sont irresponsables, il faut que le juge tranche.» Surtout quand l'esprit de vengeance vient saper la raison. «Un jour, un père est venu me demander un délai jusqu'à septembre pour organiser son déménagement, raconte un magistrat. Je le lui ai donné. A la rentrée, il a tué son fils de 7 ans. Il n'avait rien trouvé de plus efficace pour faire mal à son ex, a-t-il avoué.»
Pénombre - DR
Pénombre - DR
A 60 ans, Patrice (1) a encore les larmes aux yeux quand il évoque la guerre qu'ont menée ses parents sur son dos et celui de son frère et de sa sœur.

Son histoire, voilà un demi-siècle, a fait la une des journaux.

Quand sa mère a quitté son père pour aller s'installer à l'autre bout de la France, les enfants ont été confiés à cet universitaire un peu autoritaire mais aimant. «Nous avons été très heureux avec lui jusqu'à ce qu'il se remarie.»

Le père demande qu'ils appellent sa nouvelle femme «maman», ça ne passe pas.

Elle a déjà deux enfants, tombe enceinte. «Elle était attentive à nous, mais sa famille, cette fausse famille qu'on nous imposait, nous traitait comme des pièces rapportées.» Quand, un été, six ans après la séparation, leur vraie mère promet aux enfants de venir les chercher, c'est l'enthousiasme. Les deux garçons sont enlevés à la sortie de la messe. «On a vécu une aventure à la James Bond, jusqu'à ce qu'on soit cueillis par la PJ.»

Les enfants retournent dans la ville de leur père, mais en pension. A la maison, le week-end, l'atmosphère est électrique. «A 16 ans, j'ai dit à mon père qu'on retournait chez notre mère, on s'est même battus. Si j'étais resté, j'aurais fini en prison, je m'étais mis à voler.» Leur père a fini par les laisser partir, convaincu que ses enfants avaient subi un lavage de cerveau. Ils ne sont jamais revenus le voir, sauf Patrice, un temps.

En 2012, 439 mineurs ont été inscrits au fichier des personnes recherchées à la suite d'un enlèvement parental, soit une augmentation de 14 % par rapport à 2011. L'association CFPE-Enfants disparus, qui gère le 116 000, a enregistré des appels pour 86 rapts parentaux vers l'étranger, 77 à l'intérieur de la France, 41 vers une destination inconnue. Généralement, on les retrouve vite, cela se règle en correctionnelle.
   
Shahi Yena and Okwari Fortin - BORDAS/SIPA
Shahi Yena and Okwari Fortin -
BORDAS/SIPA
Mais, parfois, le parent abandonné attend des années pour voir resurgir des enfants devenus des étrangers. Quand elle a quitté son compagnon, Xavier Fortin, un instituteur itinérant, partisan des modes de vie alternatifs, Catherine Martin, n'imaginait pas qu'il la priverait de leurs deux garçons, Okwari et Shahi'Yena.

Retrouvé après une cavale de onze ans, Xavier Fortin a été condamné en 2009 par le tribunal correctionnel de Draguignan à deux mois de prison. Les deux garçons ont affirmé au procès qu'ils avaient toujours suivi leur père de leur plein gré : ils n'avaient, au moment du rapt, que 5 et 6 ans.

Ce qui pose la question de la parole des enfants. Jusqu'à quel point faut-il les croire, les écouter, s'en inspirer ? Dans la position paradoxale d'ex-enfant roi devenu boulet ou enjeu, il n'est pas loin d'arbitrer les décisions de justice. Les auditions d'enfants sont encouragées par les récentes lois, et le Conseil de l'Union européenne les veut systématiques.

Verra-t-on bientôt les enfants partie dans la séparation de leurs parents, comme certains le préconisent ? En attendant, en France, le mercredi, les salles de pas perdus se remplissent de marmots pétrifiés, alors que la plupart des JAF n'ont qu'une crainte : ériger l'enfant en décideur.    

Parents divorcés, garde alternée - DURAND FLORENCE/SIPA
Parents divorcés, garde alternée
- DURAND FLORENCE/SIPA
Généralement, l'enfant botte en touche. Ne pas prendre parti, surtout.

Expert auprès des tribunaux, le pédopsychiatre Georges Juttner raconte (2) que certains s'en tirent en répondant à toutes les questions : «Je ne sais pas.» Pour que ça s'arrête, pour qu'ils ne se battent plus, «l'enfant souvent est prêt à accepter n'importe quoi, résidence alternée ou pension», assure Nicole Choubrac.

Parfois, il se rallie à la cause du père ou de la mère. Et les problèmes commencent. Tantôt «il défend son steak», dit un magistrat, et va là où c'est plus confortable, tantôt il préfère coller à son parent le plus faible, pour le soutenir.

Paradoxalement, la justice qui l'entend de plus en plus hésite autant à l'écouter. On se méfie de deux maux : qu'il soit «parentifié», comme dit une médiatrice, ou que, sous l'emprise d'un parent séducteur, il soit manipulé.

«Je te détruirai, tes enfants ne voudront plus te revoir de toute ta vie», a aboyé le mari de Laurence lorsqu'elle lui a annoncé qu'elle le plaquait. Mère sereine, elle ne s'inquiète pas. A tort. «Il a fait une tentative de suicide et m'a désignée aux enfants comme son bourreau.» Au retour d'un droit de visite, les petits l'accusent : «C'est à cause de toi que papa a failli mourir.» La guerre est déclarée.

De chaque séjour chez le père, les enfants reviennent plus agressifs. Ils se barricadent dans leur chambre, quittent la table si leur mère s'y assied, la traitent de «sale pute». «Ils me fuyaient comme si j'étais une démente, c'était sans limites. L'objectif était que je craque et qu'ils vivent avec leur père.» Objectif atteint. Diabolisée, Laurence ne les a pas revus depuis treize ans.

Chez les JAF, la pacification est de mise, au nom de l'enfant. Les couples cassés ont intérêt à jouer la conciliation, zen, la procédure ira plus vite. On se met en tort, on passe pour «procédurier» si on se plaint de l'autre, accuse Olga Odinetz. «J'ai un jour invoqué l'alcoolisme de la mère, raconte une avocate. En voyant la tête du juge, j'ai compris que c'était sacrilège.»

«Le consentement mutuel est parfois un couvercle posé sur une situation conflictuelle», reconnaît Marc Juston. «En réduisant les séparations à de simples désaccords parentaux qu'une médiation peut résoudre, on passe à côté de vraies violences conjugales qu'on n'a pas su voir, prévient Edouard Durand, juge des enfants devenu enseignant à l'Ecole de la magistrature. A Marseille, où j'étais, 30 % des dossiers faisaient état de violences conjugales. Quand un enfant refuse de voir son père, il arrive aussi que ce soit parce qu'il est battu. Et c'est rarement une invention de sa mère.»

L'enfant reste seul avec ses dilemmes, sa culpabilité, sa parano et son chagrin. Le Pr Maurice Berger, qui dirige le service de pédopsychiatrie du CHU de Saint-Etienne, y reçoit des mineurs hors d'eux.

«Les plus violents ne sont pas ceux qui ont été frappés, dit-il, mais ceux qui ont été soumis de manière répétée au spectacle de scènes de ménage. Et nous voyons de plus en plus d'enfants de 7 ou 8 ans qui nous sont adressés d'urgence parce qu'ils évoquent l'idée de suicide. Une des causes majeures du risque suicidaire, ce sont des parents qui se disputent en mettant l'enjeu de la garde de l'enfant au centre du conflit.»
Une petite fille s'endort - PURESTOCK/SIPA
Une petite fille s'endort -
PURESTOCK/SIPA
Une petite fille s'endort - PURESTOCK/SIPA
Rien n'est plus angoissant que de voir les deux personnes les plus importantes de sa vie s'entre-déchirer, dit-il encore. «Quand l'enfant est chez l'un des parents, il reçoit l'ordre implicite ou explicite de ne pas évoquer l'autre, comme s'il l'avait perdu. Il adopte des comportements clivés, se conduit d'une façon chez sa mère, d'une autre chez son père.»

Tous les juges ont connu des parents qui rhabillaient entièrement l'enfant à son arrivée chez eux, lui refusant même son doudou.

Certains parents rivalisent d'immaturité. «Je veux un dodo de plus», a supplié un banquier quand le magistrat lui a annoncé qu'il aurait la garde de son enfant deux nuits sur cinq.

En grandissant, les enfants des divorces hyperconflictuels mesurent à la fois leur puissance d'objet disputé et leur impuissance. «Ils n'en peuvent plus, d'entendre leurs parents se débiner l'un l'autre, a fortiori en résidence alternée», déplore le psychiatre Xavier Pommereau, spécialiste de l'adolescence en difficulté.

Les ados «se vengent», dit-il, en ratant l'école ou en faisant payer leurs parents, au sens propre du terme.

Ils se livrent à «des concours de consommation» de vêtements, de communications téléphoniques, voire de drogue. «C'est même invraisemblable ! s'exclame le psychiatre. Un nombre exponentiel d'ados consomment du cannabis et leurs parents divorcés se le reprochent mutuellement tout en arrosant financièrement leur enfant. On voit des parents très démunis, incapables d'associer cadre éducatif et besoin d'amour, incapables de dire non à leur enfant, de peur de ne pas être aimés, et parfois incapables de venir ensemble en consultation quand ce dernier fait une tentative de suicide parce qu'ils ne veulent pas se croiser...»

Les beaux principes pour pacifier les séparations tempétueuses résistent mal à l'épreuve du réel. La médiation patine, faute de moyens. Plus personne ne croit à l'«intérêt supérieur» de l'enfant, qui relève de la pensée magique, et même la défense des enfants s'est repliée sur une notion plus pragmatique : le «meilleur intérêt» des enfants.

Et «le meilleur intérêt de l'enfant n'est pas synonyme d'équité pour les deux parents», dit Maurice Berger. La résidence alternée, censée concilier idéalement l'intérêt de l'enfant et l'égalité des parents, est vilipendée par beaucoup de pédopsychiatres quand elle s'applique sans la sécurité d'une réelle harmonie entre les ex ou bien aux tout-petits.

«Sous couvert d'intérêt premier de l'enfant, il ne s'agit au fond que de la préservation de l'intérêt ou du narcissisme des adultes», dénonce Bernard Golse, chef de service de psychiatrie à l'hôpital Necker (3).

Les principes vacillent d'autant que de nouveaux «intérêts» apparaissent, qu'on n'imaginait guère autrefois. «On commence à voir des mères qui ne réclament pas leurs enfants, très satisfaites d'avoir du temps libre, fait observer une avocate. On voit même des enfants dont personne ne veut parce qu'ils sont intenables, la mère baisse les bras, le père s'en fiche.»

 
Nourrisson - Caroline Arber / Mood B/REX/SIPA
Nourrisson -
Caroline Arber / Mood B/REX/SIPA
En fait, insiste le juge de Tarascon, il n'y a pas de solution judiciaire miracle, c'est du cas par cas. Me Béatrice Weiss-Gout rêve que se généralisent les contrats que certains avocats proposent à leurs clients de négocier au moment du divorce, des «chartes parentales» par lesquelles les ex-conjoints s'engagent sur l'essentiel.

Tant qu'à rêver, pourquoi ne pas les faire signer dès la naissance de l'enfant ?

(1) Le prénom a été changé.

(2) Papa, maman, le juge et moi (Gallimard, 2012).

(3) Tribune publiée dans le Monde du 14 décembre 2012.


3,5 millions

C'est le nombre de mineurs - soit environ un quart des moins de 18 ans - qui ne vivent pas avec leurs deux parents.

145 000 ruptures de couples avec enfants étaient recensées en 2011 par l'Ined. Soit 75 000 séparations d'unions et 70 000 divorces.

Le (bon) bilan des 35 heures

Alternatives Economiques
 
Les 35 heures n'ont pas entamé la compétitivité des entreprises et les performances économiques françaises. Ni dégradé les finances publiques.
 
Il y a deux ans, c'était le dixième anniversaire de l'instauration, par un gouvernement de gauche, des 35 heures en France. Dans quelques semaines, nous fêterons les dix ans d'une critique récurrente, par un gouvernement de droite, de cette mesure qui, malgré les nombreux assouplissements intervenus depuis (voir encadré), resterait la cause principale des difficultés rencontrées par l'économie française. Les lois dites " Aubry ", qui ont mis en place progressivement la semaine de 35 heures en France entre 1998 et 2002, ont-elles réellement détérioré la compétitivité des entreprises françaises et engendré des destructions d'emplois ? La France a-t-elle enregistré, depuis, un recul particulier de ses performances économiques par rapport à ses partenaires européens ? Et les finances publiques ont-elles été plombées par ces lois ? L'examen dépassionné des données économiques et les comparaisons internationales fournissent une réponse négative à ces questions.

Des performances économiques records
En excluant de l'analyse la grande récession récente, l'activité dans le secteur privé en France a crû en moyenne de 2,1 % par an au cours des trente dernières années. Mais depuis la mise en place des 35 heures, loin de s'effondrer, la croissance de l'activité dans ce secteur s'est au contraire accélérée, passant de 1,8 % par an en moyenne avant 1997 à 2,6 % après. Avec même un pic au cours de la période de mise en place des 35 heures (2,9 % entre 1998 et 2002 en moyenne annuelle). Dans le top 5 des meilleures années qu'ait connu le secteur privé français depuis trente ans, trois se situent durant la période 1998-2002 selon le critère de la croissance économique et quatre si on retient celui des créations d'emplois. Le contexte économique mondial explique une partie de ces bonnes performances, mais une partie seulement : la demande étrangère adressée à la France a certes été plus dynamique après 1997 qu'avant, mais cette accélération ne s'est pas démentie après 2002. Et, par conséquent, elle ne peut être un élément explicatif des performances enregistrées entre 1998 et 2002.

Dix ans d'assouplissement des 35 heures
Depuis 2002, de nombreux textes ont eu comme objectif d'" assouplir " les 35 heures. La loi du 17 janvier 2003, dite Fillon, comportait deux volets principaux. En augmentant le contingent d'heures supplémentaire de 130 à 180 heures, cette loi permet aux entreprises d'y avoir recours de façon structurelle à hauteur de quatre heures supplémentaires par semaine sur toute l'année. Cela permettait aux entreprises de rester à 39 heures si elles le souhaitaient. Les branches avaient même la capacité de négocier un contingent d'heures supplémentaires encore supérieur. Un décret du 9 décembre 2004 a d'ailleurs porté ensuite ce contingent réglementaire d'heures supplémentaires à 220 heures par an.
Dans le même temps, la loi de 2003 réduisait le coût pour l'entreprise de ces heures supplémentaires. Dans les entreprises de 20 salariés et moins, elles ne sont comptabilisées qu'à partir de la 37e heure, et le taux de majoration n'est que de 10 %. Pour les autres, il pourra être négocié entre 10 % et 25 % par un accord de branche. Par ailleurs, les dispositifs d'allégement des cotisations sociales employeurs introduits par les lois " Aubry " étaient désormais déconnectés de la durée du travail. L'ensemble des entreprises, qu'elles soient passées à 35 heures ou non, en bénéficient.
 
L'autre mesure phare a été la défiscalisation des heures supplémentaires en 2007. Elle comporte plusieurs volets. Tout d'abord, une réduction forfaitaire des charges patronales de 1,50 euros par heure supplémentaire est introduite pour les entreprises de moins de 20 salariés et de 0,50 euros pour les entreprises de plus de 20 salariés. La majoration des heures supplémentaires est portée à 25 % au minimum dans toutes les entreprises. Les salariés sont exonérés d'impôt sur le revenu pour les rémunérations versées au titre des heures supplémentaires dans la limite d'une majoration horaire de 25 %. Enfin, les charges salariales égales au montant de la CSG, CRDS, ainsi que de toutes les cotisations légales et conventionnelles sont, elles aussi, supprimées.
 
De plus, depuis la mise en place des 35 heures, les performances françaises ont été meilleures que celles enregistrées dans le reste de la zone euro, et notamment celles de nos deux principaux partenaires, l'Allemagne et l'Italie. Ainsi, durant la décennie 1998-2007, la croissance française a été supérieure d'un point à celle de l'Italie et de 0,8 point à celle de l'Allemagne en moyenne annuelle.
Au cours de cette période, les agents économiques français, entreprises et ménages, ont dépensé plus que leurs homologues allemands ou italiens. En progressant de 0,8 % en moyenne annuelle, les dépenses d'investissement des entreprises ont été nettement plus dynamiques à Paris qu'à Berlin (0,3 %) ou à Rome (0,5 %). Les ménages français ont également contribué à ces bonnes performances : leur consommation a progressé en moyenne annuelle de 1,4 % dans l'Hexagone, contre respectivement 0,4 % et 0,9 % en Allemagne et en Italie. De plus, le maintien d'une consommation dynamique en France ne résulte pas du fait que les ménages seraient devenus " cigales " : leur taux d'épargne est non seulement plus élevé qu'ailleurs en Europe, mais il a également plus augmenté depuis 1998. Cette bonne tenue de la consommation résulte surtout du dynamisme des créations d'emplois en France, notamment lorsqu'on le compare à celles enregistrées outre-Rhin (voir tableau).

Des coûts salariaux maîtrisés
L'Hexagone est aussi, parmi les grands pays, l'un de ceux qui a le plus réduit ses coûts salariaux unitaires (l'évolution du coût du travail corrigée de celle de la productivité, le juge de paix de la compétitivité coût d'une économie) dans le secteur manufacturier au cours la période 1997-2002. Seule l'Allemagne fait mieux que la France au cours de cette période. Cette amélioration est d'autant plus remarquable qu'elle s'est déroulée malgré une évolution du taux de change effectif (*) légèrement défavorable. La mise en place des lois Aubry n'a donc pas engendré de baisse de la compétitivité de l'économie française : l'augmentation du salaire horaire lié au passage aux 35 heures a été compensée par la modération salariale, une organisation temporelle plus flexible qui a permis l'amélioration de la productivité horaire du travail et la suppression du paiement d'heures supplémentaires ; et, enfin, l'aide de l'Etat, sous la forme de baisse des cotisations sociales, a amorti le choc.
 
Entre 1997 et 2002, en maîtrisant ses coûts salariaux mieux que la plupart des pays européens et des pays anglo-saxons, la France a amélioré sa compétitivité-prix et gagné des parts de marché (voir graphique ci-dessus). Le poids des exportations françaises dans le commerce mondial, soutenues par la faiblesse de l'euro et la modération salariale, avait atteint un point haut en 2001.
 
Depuis 2002, Paris a connu en revanche une lourde chute de ses parts de marché. Principalement pour deux raisons : d'abord, une perte de compétitivité-prix des exportations françaises consécutive à l'appréciation du taux de change effectif de l'euro ; ensuite, l'engagement d'une politique de réduction drastique des coûts de production par Berlin. Ainsi, engagée depuis 2002 dans une thérapie visant l'amélioration de l'offre par la restriction des revenus et des transferts sociaux (réformes Hartz, TVA sociale), l'Allemagne a vu ses coûts salariaux unitaires diminuer en niveau absolu, mais aussi relativement à ses autres partenaires européens, dont la France. Cette politique explique environ 30 % des pertes de parts de marché françaises enregistrées au cours de la période 2002-2007.
 
Mais ces pertes ne sont pas une spécificité hexagonale. La politique menée par Berlin lui a permis de gagner des parts de marché aux dépens de tous les pays qui lui sont géographiquement et structurellement proches, autrement dit les grands pays européens. Et à cet égard, la France n'est pas celui qui souffre le plus : l'Italie a subi des pertes nettement supérieures encore au cours de cette période. Cela s'explique en grande partie par le comportement des exportateurs français, qui ont réduit leurs marges à l'exportation en limitant la hausse de leurs prix au cours des dernières années. Alors que les exportateurs italiens ont davantage laissé les prix à l'exportation augmenter. D'où des pertes de parts de marché près de deux fois supérieures pour l'Italie que pour la France depuis le début des années 2000 (voir graphique).

Un coût limité pour les finances publiques
Une autre critique récurrente - le coût des 35 heures pour les finances publiques - ne résiste guère, elle non plus, à l'examen. Depuis la mise en place des lois Aubry, les allégements de charges sur les bas salaires coûtent en moyenne 22 milliards d'euros par an aux administrations publiques. Mais cette somme n'est pas liée uniquement aux 35 heures puisque d'autres dispositifs d'exonération existaient auparavant, instaurés par les gouvernements Balladur puis Juppé au début des années 1990. Le supplément d'allégements engendré par les lois Aubry, pérennisé ensuite par le dispositif " Fillon " (ils ne sont toutefois plus conditionnés depuis lors à la durée du travail), s'élève à près de 12,5 milliards d'euros par an.
Cette somme ne représente cependant pas non plus le coût réel des 35 heures pour les finances publiques. En effet, les lois Aubry ont créé 350 000 emplois selon le bilan officiel dressé par la Dares et repris par l'Insee : ces créations d'emplois ont engendré 4 milliards d'euros de cotisations sociales supplémentaires par an. Elles ont permis également de diminuer le nombre de chômeurs et, par ce biais, de réduire les prestations chômage à hauteur de 1,8 milliard d'euros. Enfin, elles ont stimulé le revenu des ménages et donc leur consommation, engendrant un surcroît de recettes fiscales (TVA, impôt sur le revenu…) d'un montant qu'on peut estimer à 3,7 milliards d'euros. Au total, une fois le bouclage macroéconomique pris en compte, le surcoût de ces allégements ne s'élève donc plus qu'à 3 milliards d'euros annuels, soit 0,15 point de produit intérieur brut (PIB). Significativement moins que les 4,3 milliards d'euros dépensés chaque année depuis 2007 pour inciter les salariés à effectuer des heures supplémentaires…
 
Une France toujours attractive
Enfin, les 35 heures n'ont pas eu non plus d'effet négatif sur l'attractivité du pays, si on en juge par les flux d'investissements directs étrangers (IDE). Dans un contexte de globalisation financière croissante, la France a amélioré sa position depuis : alors qu'elle figurait en sixième place en tant que pays d'accueil de ces investissements étrangers nets au cours des années 1980, attirant moins de 4 % de l'ensemble des IDE, elle occupe régulièrement depuis 2002 la troisième place, derrière la Chine et les Etats-Unis, avec près de 8 % des IDE mondiaux.
En revanche, il y a bien un point noir dans le bilan des 35 heures : la fonction publique. La volonté d'abaisser le temps de travail sans procéder à des embauches en contrepartie a incontestablement eu des conséquences négatives, en particulier dans le secteur hospitalier. Mais du côté du secteur concurrentiel, l'examen des données économiques ne permet pas de corroborer la thèse selon laquelle les 35 heures auraient plombé l'économie française.
    * Taux de change effectif : taux de change d'une zone monétaire, mesuré comme une somme pondérée des taux de change avec les différents partenaires commerciaux et concurrents. Une appréciation du taux de change, de l'euro par rapport au dollar, par exemple, affecte la compétitivité à l'exportation et à l'importation de la zone.


Eric Heyer, directeur adjoint au Département analyse et prévision de l'OFCE
Alternatives Economiques Hors-série n° 092 - février 2012

dimanche 21 avril 2013

Politzer: le penseur foudroyé

Marianne, Propos recueillis par Aude Lancelin

Fusillé par les nazis à 39 ans, Georges Politzer n’aura pas connu la même gloire que Sartre. S’il avait vécu, la face de la philosophie du XXe siècle en eût pourtant été changée, assure Michel Onfray, le fondateur de l’Université populaire de Caen. On republie aujourd’hui ses oeuvres tandis que son fils, Michel Politzer, lui consacre une biographie.
 
Georges Politzer
Georges Politzer    


Concret et facétieux, radical et follement courageux. Ainsi surgit devant nos yeux en 2013 le jeune philosophe communiste d’origine hongroise, assassiné par les nazis en 1942, alors qu’il avait rejoint le maquis français deux ans auparavant. C’est la troisième renaissance de Georges Politzer, ami de Paul Nizan, inspirateur de Sartre, styliste énergique et précis, détracteur féroce de Bergson et de Heidegger. Déjà en 1967, la première réédition de sa grande oeuvre inachevée, la Critique des fondements de la psychologie, avait permis de redécouvrir celui dont Lacan salua « la marque ineffaçable » sur la pensée du XXe siècle. L’université le mettra aussi à l’honneur en l’inscrivant par deux fois au programme de l’agrégation de philosophie depuis les années 90.

Aujourd’hui, c’est son fils unique, Michel, qui le fait resurgir devant nos yeux, en publiant les Trois Morts de Georges Politzer, une bouleversante enquête sur la figure intellectuelle de son père et la perte tragique de ses parents alors qu’il n’avait que 9 ans. Sa mère, Maï, elle aussi militante communiste, sera en effet arrêtée en même temps que son mari et mourra en déportation à Auschwitz. Rares sont les textes qui vous font sentir avec une si déchirante acuité la mâchoire de fer qui se referme sur un destin, broyant tout, jusqu’à la possibilité d’une postérité.

Consultant les archives du PC, relevant le plus infime témoignage, guettant de toutes parts la trace du professeur admiré de ses pairs et du militant révolutionnaire parfois aveuglé, Michel Politzer livre de son père une image audacieuse, sans complaisance, terriblement vivante. Celle-là même qu’en esquissait l’écrivain Michel Leiris, se souvenant du rire tonitruant de son camarade devant un film de Chaplin : « Il est certain qu’à côté de Politzer, tous les gens ont l’air de fantoches. » Aude Lancelin

Marianne : Dans quelles circonstances avez-vous découvert la figure de Georges Politzer, jeune philosophe ami de Nizan à l’oeuvre inachevée, avant tout connu jusqu’ici pour un pamphlet assassin contre Bergson ?

Michel Onfray : J’avais 17 ans et je cherchais une forme politique pour le fond rebelle qui était alors le mien. La vie quotidienne avec un père ouvrier agricole et une mère femme de ménage, deux saisons d’été dans une fromagerie avaient fait de moi un être écorché,hypersensible et désireux de changer l’ordre du monde, notamment sur le terrain politique…
J’avais lu quelques textes de Marx, dont le Manifeste du parti communiste. Il me semblait que le communisme était une solution, la solution. Je suis donc allé voir mon ancienne institutrice, une communiste pure et dure que j’aimais beaucoup, qui m’a prêté des brochures vantant les congrès du PCF, des livres de propagande du Parti et les Principes élémentaires de philosophie de Politzer édités aux Editions sociales. C’était sommaire, un peu catéchistique, surtout en regard de ce que je lisais en même temps à l’époque, notamment Qu’est-ce que la propriété ?, de Proudhon. Le prosoviétisme du PCF m’a convaincu que la solution n’était pas là, mais chez Proudhon. J’ai gardé de Politzer l’idée que la philosophie était une arme de combat, qu’elle pouvait être populaire, simple, claire, accessible, efficace, et proposer clairement de produire des effets concrets dans un réel.

Politzer, c'est aussi un homme qui s'engage dès 1940, et qui tombera deux ans plus tard sous les balles allemandes. Qu'est-ce qui, dans sa pensée, le prédispose à une attitude aussi opposée à celle de Sartre par rapport à l'action, au danger ?

M.O. : Outre son intelligence, sa perspicacité, son caractère entier, son passé activiste dès le lycée en Hongrie, Politzer, parce qu'il est juif, comprend très vite que le national-socialisme est une idéologie terrible. Il critique très tôt les thèses d'Alfred Rosenberg qui les expose à l'Assemblée nationale le 28 novembre 1940. Dès avril 1939, Politzer attaque la pensée de l'auteur du Mythe du XXe siècle. Il porte haut les couleurs de la raison occidentale et fait de Descartes le héros d'un lignage qui conduit, via le rationalisme des Lumières, au socialisme marxiste et au bolchevisme qui en est le bras armé. Sartre, quant à lui, n'a rien vu en Allemagne, où il était lorsque les nazis sont arrivés au pouvoir. Il n'a rien vu ensuite : Munich, la déclaration de la guerre, le pacte germano-soviétique... Il passe à côté de la Résistance, il écrit dans Comœdia, un journal collaborationniste, en 1941 ; puis, en 1944, le même journal le déclare «auteur de l'année 1943». Le directeur de ce même journal pistonne Simone de Beauvoir qui entre à Radio Vichy, où elle travaille en 1944. Sartre voulait être Stendhal et Spinoza, il l'a dit, il se moquait comme d'une guigne de la politique. Il s'en soucie quand il comprend quel bénéfice il peut en tirer pour sa carrière. Politzer philosophe pour agir et changer le monde ; Sartre, pour laisser son nom dans le Lagarde et Michard comme le Voltaire de son temps...

Quoique membre du PC et militant très actif, Politzer n'attendra pas l'entrée en guerre de l'URSS pour agir, et, contrairement à la plupart des autres communistes, saura très tôt distinguer cette lutte idéologique à mort d'un «conflit de classes». Une attitude très rare alors dans son univers intellectuel. Comment l'expliquez-vous ?

M.O. : C'est moins l'URSS qui entre en guerre que Hitler qui envahit la Russie bolchevique et met fin à l'accord conclu avec Staline... Le pacte germano-soviétique lie l'URSS et le IIIe Reich nazi entre le 23 août 1939 et le 22 juin 1941 : pendant un an et dix mois, le PCF défend une politique de collaboration entre la France occupée et l'Allemagne occupante. Précisons que, quand Guy Môquet est arrêté et mis en prison, c'est pour avoir distribué des tracts qui invitent à la libération de communistes emprisonnés. Il sera ensuite fusillé comme otage, il montrera alors un grand courage, certes. Mais il ne fut pas résistant... Sartre a défendu le pacte, Beauvoir également. Pas Politzer, qui quitte le lycée où il enseigne pour entrer dans la clandestinité dès novembre 1940. Dès lors, il rédige 40 numéros d'un bulletin intitulé l'Université libre jusqu'au 16 décembre 1941. Politzer célèbre Staline, mais Staline célèbre l'accord avec Hitler. Politzer fait comme si le pacte n'existait pas, il porte la flamme communiste en conscience réfractaire qui s'oppose sans bruit à la ligne du Parti - un Parti qui laisse faire dans une schizophrénie qui témoigne des tensions au sein même de sa direction. Dans cette aventure, il y eut le Parti et ses instances, un Parti de bureaucrates, de fonctionnaires, de permanents qui défendaient leur intérêt le plus trivial, leur poste, et un Parti de militants de base ayant foi en un monde meilleur. Politzer fut au côté de la petite poignée de ces communistes de base qui n'ont rien dit contre le pacte, mais qui ont agi contre... Lui et d'autres, très peu, ont été l'honneur de ce Parti qui l'avait alors perdu.

Sartre s'est profondément inspiré de la Critique des fondements de la psychologie de Politzer, notamment dans l'Etre et le néant, et Althusser n'a pas cessé de le souligner d'ailleurs. Qu'est-ce que Politzer lui a exactement apporté ?

M.O. : Politzer a été pillé par tout ce que la philosophie française a de plus emblématique... Je dis quoi, comment, où dans les Consciences réfractaires [t. 9, Contre-histoire de la philosophie, Grasset. Voir aussi ses cours sur Politzer en CD*]. C'est consternant... En ce qui concerne Sartre : il lui emprunte la critique de la psychanalyse freudienne au nom d'une psychologie concrète, la nécessité de lier l'inconscient avec l'histoire la plus concrète, celle de l'individu, mais aussi celle de son temps, de son milieu, le sauvetage de la raison pure et de ses méthodes (cartésienne et matérialiste) dans le climat irrationaliste de l'époque (Freud, la psychanalyse, Bergson, Heidegger, Husserl, la phénoménologie, qu'il critique très durement et très justement), la lecture du monde comme drame qui s'enracine dans un terreau existentiel de l'angoisse, le souci du concret et l'articulation de la pensée avec la nécessaire praxis révolutionnaire... La psychologie concrète antifreudienne qu'il se proposait de fonder ne l'a pas été parce que Politzer a été fusillé. Opportuniste et carriériste, intelligent comme un singe normalien qu'il était, Sartre a emboîté le pas et rédigé le chapitre sur la psychanalyse existentielle dans l'Etre et le néant...

Plus largement, quels sont pour vous les apports philosophiques de Politzer ?

M.O. : La critique de la psychanalyse comme irrationalisme contemporain, la compabilité entre le freudisme et l'irrationalisme nazi, notamment via la théorie de la transmission phylogénétique, la dangerosité d'un bergsonisme de droite lui aussi compatible avec le fascisme (Marinetti s'en apercevra...), l'imposture phénoménologique qui use d'un brouillard conceptuel qui obscurcit le monde au lieu de l'éclaircir, la constitution d'un lignage philosophique de combat amorcé par Descartes, nourri par le rationalisme des Lumières et augmenté par la pensée matérialiste française qui débouche dans un socialisme marxiste, la nécessité de penser pour autre chose que l'horizon théorétique, pour une praxis réellement révolutionnaire, l'urgence de fonder une psychologie concrète qu'on pourrait nommer une psychanalyse non freudienne. Convenez que, pour un philosophe mort à l'âge de 39 ans, ces apports sont majeurs.

Politzer accordait pourtant une place fondamentale à la psychanalyse, la voie la plus éclairante et la plus appropriée, selon lui, pour saisir le fait humain, aussi bien par la place que celle-là accorde à la singularité de chacun qu'à la sexualité. Est-ce un désaccord de fond que vous avez avec lui ?

M.O. : La pensée de Politzer évolue sur ce sujet. Quand il quitte la Hongrie pour la France, il fait un arrêt à Vienne. On ne sait s'il rencontre Freud, mais on sait qu'il a côtoyé des psychanalystes. Il a 18 ans, il est enthousiaste. En 1921, à la Sorbonne, il est fanatique de Freud. En 1924, il a 21 ans, c'est fini. Il dénonce chez le docteur viennois des livres mal composés, obscurs, répétitifs, confus. Ce qui est énoncé sur le mode de la certitude, l'inconscient par exemple, n'est pour lui qu'une hypothèse de travail, ce qu'on présente comme une science n'est qu'un chantier, les fondements théoriques sont à refaire. En 1929, il publie un article intitulé «La crise de la psychanalyse». Freud est toujours vivant. Politzer fait de la psychanalyse une «nouvelle scolastique». Il stigmatise ses disciples - des chercheurs médiocres... Il récuse le scientisme, le poids des modes du moment, l'importance considérable de la mythologie gréco-romaine qui prend la place que devrait prendre la clinique, fort réduite. Il critique le dispositif sophistiqué interdisant à quiconque n'étant pas analyste ou analysé de critiquer la discipline. Ou bien cette autre aberration qui fait de tout refus de cet idéalisme une résistance de névrosé ayant besoin du divan et se le refusant inconsciemment.

Plus violent : fin 1939, Politzer écrit «La fin de la psychanalyse», un article dans lequel il montre quels points de doctrine permettent une compatibilité avec le nazisme : l'irrationalisme, le goût des mythes contre la raison, la transformation d'une force obscure, l'inconscient en dispositif explicatif de la totalité de l'être, de ses relations et du monde, la lecture de l'histoire comme un processus qui obéirait à un jeu de forces libidinales, le refus de l'histoire concrète au profit d'une fiction construite sur des légendes transmises phylogénétiquement depuis l'âge glaciaire, etc. Il constate que les nazis reprochent au freudisme son caractère juif, mais n'ont rien contre la psychanalyse en tant que telle, qui est une variation sur le thème idéaliste, contre-révolutionnaire et antimarxiste. Qui dit mieux, à l'époque ?

Contre la psychanalyse freudienne idéaliste, Politzer voulait élaborer une psychologie concrète. Les nazis interdiront à cette intelligence de se déployer. Si elle avait pu se déplier vraiment, si Politzer avait vécu aussi longtemps que Sartre, mort dans son lit, la face de toute la philosophie du XXe siècle en eût été changée. De prétendus géants auraient été appréciés à leur taille normale et quelques autres, dont Paul Nizan, auraient donné du fil à retordre aux vedettes qui allaient découvrir l'action une fois le nazisme écrasé.


Propos recueillis par Aude Lancelin

Les Trois Morts de Georges Politzer, de Michel Politzer, Flammarion, 320 p., 21 €.
Contre Bergson et quelques autres, de Georges Politzer, Champs-Essais, 364 p., 14 €.
Contre-histoire de la philosophie, de Michel Onfray, 19 coffrets de CD, Frémeaux et associés.


*Article publié dans le numéro 834 du magazine Marianne paru le 13 avril 2013

L'aveu

L'aveu public de J. Cahuzac BFM TV

Scène de ménage

Cette nuit à l'Assemblée nationale, lors du débat sur le mariage gay - LCP
A l'Assemblée nationale, lors du débat sur le mariage gay - LCP

La carte et le territoire

Jacques Julliard - Marianne

Ambitieux et pétillant d'intelligence, « le Mystère français », d'Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, offre de nouvelles perspectives sur les paradoxes d'un pays moins déprimé qu'on ne le dit. Un livre que le président de la République gagnerait à ouvrir.
  
Emmanuel Todd et Hervé Le Bras
Emmanuel Todd et Hervé Le Bras
      [...] Et voici que Hervé Le Bras et Emmanuel Todd, en 300 pages et 120 cartes, nous détaillent « le mystère français ».

Un livre passionnant, d'une richesse inouïe, d'une inventivité permanente, et qui, de plus, se lit comme un polar, puisqu'il s'agit de trouver le coupable, ou plutôt les coupables. En tout cas, les responsables de cet étrange paradoxe : la France, c'est une économie déclinante et une société pleine de dynamisme ; c'est un pays que les experts disent à l'agonie, qui broie jour après jour le plus sombre pessimisme, et qui dans le quotidien ne paraît pas s'en porter plus mal.

Chacun de nous jure que c'est la fin du monde pour demain ; en attendant, nous vivons mieux qu'ailleurs ; nous partons en vacances et nous faisons des enfants. Les Français ont le désespoir gai. Et quand ils finissent par rencontrer des experts optimistes, comme Le Bras et Todd, ils ont raison de leur faire fête. Quelle bonne nouvelle !

Je crois me rappeler dans le passé un Hervé Le Bras beaucoup moins enthousiaste sur le natalisme français et un Emmanuel Todd résigné à confier au Parti communiste le soin de soulager son noir chagrin.
 
Les trente paresseuses
    
Voilà deux merveilleux cartographes. Chacune des 120 cartes de ce livre est un plaisir pour les yeux et pour l'esprit : la solution d'une petite énigme, et parfois le trait moqueur de rusés sociologues.

Ce n'est pas le moindre mérite de ce livre que d'inventer des solutions graphiques originales qui rompent avec la tyrannie un peu rustique de la représentation départementale de tous les mystères français, qu'ils relèvent de la famille et de la sexualité, de l'industrie ou de l'immigration, des riches et des pauvres, des Plantagenêt et de la Lotharingie, de François Hollande et de Nicolas Sarkozy ou de Marine Le Pen.

Au lieu de la mosaïque départementale et de l'arbitraire qu'elle charrie, de vastes nappes de couleurs qui indiquent de grandes tendances régionales : d'un bout à l'autre du livre, les auteurs raisonnent en termes spatiaux : les mystères de la France s'inscrivent principalement dans la mémoire des lieux plutôt que dans des lieux de mémoire ponctuels.

Faisant le bilan des trente dernières années que nous venons de vivre, nos auteurs écrivent : « Chute du taux de croissance du PIB, décrue des effectifs industriels, baisse de la fécondité, augmentation des naissances hors mariage, baisse de la pratique religieuse, progrès de l'éducation. »

A quoi il faut ajouter un taux de chômage variable mais important, dépassant à plusieurs reprises les 10 % de la population active ; mais aussi, du côté positif de la balance, l'émancipation des femmes que l'on mesure très bien à travers l'éducation : en 2009, les filles sont pour 57 % dans le total des récipiendaires des baccalauréats généraux, 52 %, des bacs technologiques (et 43 % seulement, des bacs professionnels).

Résumé ainsi à grands traits, le bilan de ces trente paresseuses est tout de même moins brillant que ne le proclament les auteurs eux-mêmes : de réellement positif, on ne peut retenir que les progrès de l'éducation et, corrélativement, ceux de l'émancipation féminine que nous venons de pointer.

Ce n'est pas rien : à l'échelle de l'Occident tout entier, le tardif XXe siècle, en contraste avec les horreurs inédites de la première moitié, figurera comme celui de l'émancipation des femmes. Encore faudrait-il, s'agissant de l'éducation, tempérer l'optimisme quantitatif qu'inspire la montée continue et massive du nombre des bacheliers par la considération de la valeur relative de ce baccalauréat, tant à l'échelle internationale qu'à l'échelle nationale.

Mais laissons cela, qui excède le projet même du livre, car c'est à propos de l'éducation qu'y éclate ce véritable cataclysme anthropologique qu'est aux yeux des auteurs la substitution des régions périphériques aux régions intérieures au palmarès du dynamisme français. D'un bout à l'autre de l'ouvrage, les auteurs, notamment Emmanuel Todd, dont on connaît les thèses sur le rôle déterminant des systèmes familiaux anciens, n'en reviennent pas. Avec beaucoup d'honnêteté intellectuelle, car cela contredit directement leurs thèses et leurs penchants personnels, ils constatent une extraordinaire mutation.

Expliquons. Todd n'a cessé d'opposer, dans ses travaux antérieurs, la famille nucléaire, formée des parents et des enfants, à la famille complexe ou famille souche, étendue à la génération antérieure ou à plus d'un couple. La famille nucléaire libère, la famille complexe enferme. La famille nucléaire, qui encourage la liberté des enfants et l'égalité dans la fratrie, a porté les valeurs de la Révolution française ; elle est caractéristique du Bassin parisien et de la France de l'Est.

Sa carte coïncide avec celle d'un haut niveau éducatif au début du XXe siècle. Jusqu'ici nous sommes dans les normes. Or, voici qu'à partir de 1970, c'est la famille souche du Midi de la France et la famille postcatholique de Bretagne qui produit le plus de bacheliers, puis bientôt d'étudiants. Sensation : c'est la revanche de Bécassine, c'est le crépuscule de la Révolution !

Alors, que s'est-il passé ? En vérité, une mutation très profonde qui s'enracine dans le subconscient anthropologique et religieux des populations. Utilisant avec beaucoup d'à-propos et de finesse les analyses de Schumpeter (Capitalisme, socialisme et démocratie), Le Bras et Todd montrent que le capitalisme et son individualisme féroce a besoin pour subsister de recourir, à titre d'antidote, à des couches protectrices précapitalistes, porteuses de valeurs communautaires, venues parfois du Moyen Age.

C'est ce rôle compensatoire et finalement intégrateur qu'a longtemps joué le communisme dans les régions déchristianisées : telle fut la « contre-société » communiste, bien analysée jadis par Annie Kriegel, dans les banlieues ouvrières. Ce fut aussi le rôle du catholicisme dans ses propres zones d'influence. Mais là s'arrête la comparaison.

Le communisme est mort, et les valeurs de contre-société qu'il animait sont mortes avec lui, alors qu'au contraire le catholicisme, qui, selon les auteurs, est mort comme croyance religieuse, est demeuré vivace comme structure mentale et sociale. Ce «catholicisme zombie» est, à leurs yeux, le moteur de l'élan vers l'éducation qui a porté par exemple la Bretagne au cours des dernières années. Une sorte de revanche posthume de l'Eglise sur la République laïque.

On peut discuter le détail de ces analyses. Je ne crois pas, pour ma part, que le catholicisme, qui est en effet moribond comme rituel (effondrement de la participation à la messe dominicale), soit mort comme croyance religieuse ; mais il est vrai que le catholicisme, si résiduel qu'il soit sous ses formes traditionnelles, continue de servir de substrat anthropologique à la moitié de la société française ; on le voit bien aujourd'hui en ces temps de mariage gay.

Il est non moins vrai, comme le notent brièvement les auteurs, que les institutions qui furent le moteur de la modernité pendant les Trente Glorieuses et au-delà furent souvent d'origine catholique : le Plan, la CFTC-CFDT, la revue Esprit, le journal le Monde.
 
Le FN, substitut au communisme

Campagne électorale pour les élections législatives du 2 janvier 1956 , Paris - SIPA
Campagne électorale pour les élections législatives du 2 janvier 1956 , Paris - SIPA
Campagne électorale pour les élections législatives du 2 janvier 1956 , Paris - SIPA
Il n'est pas jusqu'à « la métamorphose du Front national » qui ne trouve sa place dans cette interprétation d'ensemble.

Pour Le Bras et Todd, le FN façon Jean-Marie, né de la rupture du tissu social en région d'habitat groupé, était comme vitrifié.

Le FN façon Marine s'est éloigné de son fonds de commerce initial ; il a abandonné le thème prioritaire de l'immigration au profit de la défense des catégories économiquement et culturellement dominées des zones périurbaines et rurales.

Sans aller jusqu'à parler ici de « couche protectrice » par rapport au néocapitalisme, le fait est qu'il tend à se substituer au communisme, comme organe tribunitien, dans les zones déchristianisées que celui-ci occupait jadis.

L'ambition intellectuelle de ce livre est, on le voit, considérable. A une époque où le bricolage est dominant, il convient de saluer une entreprise de ce genre. Nos auteurs croient à l'anthropologie régionale comme Adam Smith croyait à la division du travail, Marx, à la lutte des classes, ou Toynbee, aux cycles des civilisations. Réduite à l'essentiel, cette anthropologie repose sur des strates successives dans le devenir des sociétés : au plus profond, les systèmes familiaux ; au-dessus, la religion ; plus haut encore, l'éducation ; et enfin, proche de la surface, l'économie !

Il est significatif que l'explication économique ne vienne que tout à la fin du livre, presque à l'état de remords. Par rapport à Marx qui faisait de l'économie sinon toujours la cause, du moins « l'antécédent le moins substituable » comme aimait à le dire notre maître Labrousse, quel renversement copernicien ! Chez Le Bras et Todd, l'antécédent le moins substituable est culturel.

La place faite à la religion et à l'éducation permet d'échapper à la tyrannie de l'explication monocausale par des systèmes familiaux disparus ou en voie de disparition ; mais elle ne permet pas d'échapper à un certain arbitraire : nos auteurs recourent indifféremment à la famille, à la religion, à l'éducation, comme variables explicatives selon le degré de pertinence de chacun de ces facteurs, dans chaque cas particulier. On y gagne en souplesse, on y perd en termes d'interprétation globale.

Un tel livre, qui pétille d'intelligence et qui fourmille d'interprétations passionnantes, est significatif de l'évolution de la pensée à l'époque contemporaine : le primat de l'économie, commun au marxisme et au libéralisme, est en train de sortir de nos esprits. Le Marx de gauche est bien mort ; le Marx de droite, comme philosophe de la nécessité économique, paraît le seul à conserver un avenir.

Le matérialisme historique n'était, selon l'expression du philosophe Frédéric Rauh, qu'un « spiritualisme économique » fort arbitraire, incapable de rendre compte de la plupart de nos comportements, et notamment de nos comportements politiques. Voilà nos sociétés contemporaines rendues à leur complexité, et la France créditée d'un avenir.

Pour ma part, je suis resté un peu plus marxiste que nos deux auteurs, donc moins optimiste qu'eux sur ce pays. Mais quoi ! il n'y a rien qu'un pessimiste déteste tant que de voir les autres penser comme lui. En tout cas, si j'étais Hollande, je lirais le Mystère français.


Le Mystère français, d'Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, coéd. Seuil-La République des idées, 336 p., 17,90 €.

Cette gauche qui passe l'arme à droite

Marianne, le 19.04.2013
par Joseph Macé-Scaron
 
Cette gauche qui passe l'arme à droite«La lutte des classes, au fond, ça résume notre réelle divergence. Vous, vous y croyez toujours et moi, je n'y ai jamais cru.» C'est par ces deux phrases lapidaires, pesées, longuement mûries par un aréopage de communicants que Jérôme Cahuzac concluait le débat qui l'opposa à Jean-Luc Mélenchon sur France 2, le 7 janvier 2013.
 
Un débat censé poser la première pierre de l'édifice social-libéral. Une construction idéologique nouvelle s'édifiant sur les ruines du socialisme dogmatique, nous disait-on, mais aussi... de la social-démocratie. Car c'est bien au cours de cette émission que le ministre du Budget avait sifflé la fin de la récréation. Le big bang fiscal promis par le candidat Hollande ? Il s'était bien produit. Circulez ! il n'y avait plus rien à attendre. La prestation de Cahuzac fut littéralement encensée par tous les éditorialistes de France et de Navarre, qui vantèrent sa fermeté, son brio, son expertise, mais aussi par bon nombre de patrons et encore plus de responsables et de collègues socialistes.

Un débat censé également faire diversion. Car, quelques semaines auparavant, Mediapart avait déjà mis en cause la probité de ce ministre droit dans ses bottes. Et c'est à ce moment qu'avait prospéré cette idée folle : l'espoir que Cahuzac le père de la rigueur efface les soupçons portés sur Cahuzac le fraudeur du fisc.

Plusieurs éléments ont permis d'étayer cette stratégie. Une légende Cahuzac est née dans la presse. L'homme ne vient-il pas des cercles rocardiens, apôtres du parler-vrai. N'a-t-il pas été proche de DSK, patron du FMI ? Mieux : n'a-t-il pas fait connaître dans la presse, non sans habileté, son désaccord à la suite de l'annonce par François Hollande d'un projet de tranche d'impôt à 75 % pour les revenus supérieurs à 1 million d'euros. Enfin, la gauche sociale-libérale tient avec lui son héraut : l'âme de Mendès France et la volonté de Jules Moch enfin réunies. Car ce chirurgien sait également trancher dans le vif : dans les coupes budgétaires, mais aussi dans les débats à l'Assemblée nationale. Quand tant de ministres ont les jambes qui flageolent, lui monte au front. Un vrai mousquetaire qui masque, en fait, un garde du Cardinal.

Comment François Hollande et son Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, ont-ils pu prendre le risque de s'en remettre, pieds et poings liés, à un seul homme qui, en quelques mois, s'est imposé comme l'arbitre des élégances économiques ? Le président de la République, que l'on décrit si habile, a fait là un pari insensé en l'intronisant chef de guerre du social-libéralisme naissant. A charge pour Cahuzac de porter la politique qui se met progressivement en place, qui a une cohérence forte mais qui est loin, bien loin de celle qui fut affichée pendant la campagne présidentielle.

Décidément, le social-libéralisme n'a guère de chance avec ses héros. Notons juste que le mot naquit dans les années 80, qu'il fut incarné par le mouvement d'un certain Olivier Stirn et que son emblème était le coquelicot. Une rose dure plus longtemps.

Le grand blues des policiers marseillais

Rédigé par Frédéric Ploquin le Vendredi 19 Avril 2013

Rien ne va plus dans la police marseillaise, où le manque d'effectifs criant déstabilise les troupes. Et perturbe la "reconquête" du territoire annoncée en haut lieu. Le directeur départemental de la sécurité publique aurait pris les choses en main.
 
Après les ripoux de Marseille, voilà les policiers de la capitale phocéenne au bord de la crise de nerf. Le « burn out » guette une bonne partie des effectifs de la sécurité publique dans le premier arrondissement, le territoire de l’élu socialiste Patrick Menucci, englobant une partie du Vieux port. Au point qu’ont été saisis voilà quelques jours le « pôle vigilance suicide » et la « cellule veille » du ministère de l’Intérieur.
Les conditions de travail se seraient dégradées au fil des semaines, comme le rapporte cette note adressée le 11 avril dernier par la hiérarchie intermédiaire au commandant : « A la suite de divers incidents, dysfonctionnements et autres problèmes de service qui subsistent, les fonctionnaires sont aujourd’hui excédés par cette situation, qui mène certains d’entre eux à parler de « suicide pour que les choses bougent ». (Une gardienne de la paix a même été désarmée jeudi 18 avril à la demande de son époux).
En cause, le manque « cruel » d’effectifs qui ne permettrait pas de faire face aux missions élémentaires. Avec une seule Police secours pour trois, voire cinq arrondissements, les gardiens de la paix du premier arrondissement estiment qu’ils ne peuvent plus fonctionner. Le ton de la note ne laisse pas place au doute quant à l’urgence de la situation, comme en témoigne cet autre extrait :
« Ces conditions de travail sont intolérables et nuisent à la sécurité de l’ensemble, c’est pourquoi, avant qu’un acte grave et lourd de conséquences ne se produise, nous sollicitons les saisines immédiates du « Pôle de vigilance suicide » afin d’assister l’ensemble des fonctionnaires de l’USG 01 dont la situation professionnelle leur cause aujourd’hui des atteintes psychologiques grandissantes, nonobstant les graves dysfonctionnements internes » que les diverses réunions n’auraient pas permis d’aplanir. « Il serait très dommageable pour tous, poursuit l’auteur, que ce « cri d’alarme » ne soit pas perçu ni même considéré par l’autorité hiérarchique comme un « appel au secours » lancé par les fonctionnaires, abandonnés hiérarchiquement au niveau de la Division centre. La routine tue, aujourd’hui c’est le silence méprisant qui va conduire au suicide ».
Le dossier serait désormais entre les mains des conseillers du ministère de l’Intérieur. Un coup de blues qui devrait pousser la direction générale de la police nationale à accélérer sa remise en cause du management, un des chantiers ouverts par le patron de la police, Claude Baland. D'autant que sur le front des quartiers Nord et des trafics de stupéfiants, la nouvelle équipe mise en place se targue d'engranger des résultats plutôt positifs. Des succès obtenus au prix d'une mobilisation intense...