mercredi 23 juillet 2008

Tu seras président des Etats-Unis mon fils !


(Pal Sarkozy)
"Décrochée à la force du pinceau par le très mondain Pal Sarkozy, qui prend le relais de Carla pour expliquer à la presse pipole ("VSD, 16/7) combien son président de fiston est un être exceptionnel. Après son élection, papa lui avait offert une toile peinte de sa main, tirant le portrait de l'heureux élu, qui porte en boucle d'oreille la la croix de la légion d'honneur, rien que ça. L'artiste s'en explique simplement: "Je trouve mon fils génial, je voulais lui faire ce cadeau pour qu'il puisse revoir toute sa vie en un coup d'oeil." Pourtant, tout n'est pas parfait comme le déplore le père de la famille, qui livre le grand drame de sa vie: "J'aurais été vraiment fier si l'un de mes fils avait été président des Etats-Unis." Président de la France, c'est vrai que ça fait province..."

Le Canard enchaîné 23/07/08

mardi 22 juillet 2008

L'échapée d'Alain Roger ou l'extraordinaire matrice du philosophe à trois voies

Au cours de sa dernière année d’enseignement à Orléans, Alain Roger se trouve être interne en hypokhâgne. Le service de Deleuze se partage alors en trois classes : une terminale, une hypokhâgne et deux heures d’enseignement en khâgne. L’hypokhâgne est essentiellement constituée de jeunes filles, de bonnes élèves qui pour la plupart non pas l’intention de préparer l’ENS, mais qui sont là pour faire leur propédeutique avant de commencer l’université. Le magnétisme de Deleuze va être décisif pour l’avenir d’Alain Roger. En cette fin de novembre 1954, son moral est au plus bas. Il s’est inscrit en hypokhâgne sur l’injonction parentale – il avait décroché un accessit en philosophie au concours général. Mais il vient de passer une série d’évaluations désastreuses et, pour couronner le tout, son professeur de latin vient de lui coller une note négative : -7/20 ! Cette situation le renforce dans l’idée qu’il n’a rien à faire là, que ses parents se sont fourvoyés. Lui, sa passion, c’est le vélo, dont il veut faire sa profession. Son fidèle coursier de la marque Stella n’attend que lui au domicile familial de Bourges et il est alors bien décidé à quitter l’univers confiné de l’hypokhâgne pour regagner l’air libre qui souffle sur les routes du Berry et s’inscrire au Club cycliste professionnel du coin. Né en 1936, Alain Roger a pour idole Louison Bobet et ne rêve que d’une chose : gagner une étape du Tour de France après avoir lâché Fausto Copi dans le Tourmalet : « Un rêve que je n’ai jamais réalisé à cause de Deleuze ».
C’est dans cet état d’esprit qu’il assiste prostré au dernier cours de la semaine. Il a lâché son stylo et regarde dans le vide, hagard, un vélo dans la tête. Cela n’échappe pas à la perspicacité de Deleuze qui, voyant son élève s’esquiver rapidement à la fin du cours à 11 heures, le rejoint dans le couloir et lui demande ce qui ne va pas. Alain Roger lui explique les raisons de son découragement et Deleuze tente de lui remonter le moral : « Avec moi, c’est meilleur ? » Il a eu en effet un 11 en philo : « Alors, lui répond Deleuze, 11+ (-7), ça nous fait combien ? 4, ça nous fait 4, c’est déjà moins pire. » Alain Roger lui explique qu’il entend devenir cycliste professionnel ; Deleuze le conduit alors à la bibliothèque du lycée et Alain Roger le suit un peu penaud, n’osant le contredire mais toujours aussi ferme sur ses intentions. Deleuze sort trois ouvrages des rayons de la bibliothèque : les Entretiens d’Epictète, l’Ethique de Spinoza et la Généalogie de la morale de Nietzsche, sélectionne quelques chapitres de ces trois livres et enjoint à son élève de bien vouloir préparer un exposé pour le mardi suivant : « vous allez chercher le centre de gravité de ce triangle, l’intersection des trois médianes, c’est facile. » La ligne de fuite est coupée et le week-end chez les parents compromis. Alain Roger doit rester pour préparer cet exposé à contre-cœur, mais on ne contredit pas Deleuze. Or la plongée dans ces trois textes réussit à le convertir définitivement, puisqu’il deviendra professeur de philosophie à l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand de 1967 à 2004. Il se demande encore « comment Deleuze a-t-il pu prévoir que ces trois noms allaient devenir, pendant un demi-siècle, mes auteurs préférés ». Ce triangle éthique dans l’exposé durera plus d’une heure va devenir en effet la matrice de la nouvelle vocation.

lundi 21 juillet 2008

Non à l'hyperprésidence, par Robert Badinter

Certains se demandent si, en refusant de voter la révision constitutionnelle, les socialistes ne sont pas en train de passer à côté d'une opportunité : rééquilibrer les institutions. La réponse est non. Cette révision est une occasion perdue, non pour les socialistes, mais pour la République. Nos institutions souffrent d'un mal profond : l'hyperpuissance du président. Il est le véritable chef du gouvernement, pour ne pas dire le gouvernement à lui seul, dans la pratique actuelle de l'Elysée. Et, depuis le quinquennat et la succession des élections présidentielle et législatives, il est le chef réel de la majorité présidentielle à l'Assemblée. La séparation des pouvoirs n'est plus qu'apparence. De surcroît, ce pouvoir sans pareil n'est assorti d'aucune responsabilité. J'appelle ce régime la monocratie : le pouvoir d'un seul dans la République.
Or le projet de révision ne réduit pas les pouvoirs du président. Il les accroît en lui permettant de s'adresser directement aux parlementaires réunis en Congrès. Le président présentera un bilan flatteur de son action et fera acclamer par sa majorité son programme de gouvernement. Le premier ministre comme chef de la majorité parlementaire disparaît. Le renforcement des prérogatives du Parlement, premier objectif de la révision selon le président, est un leurre en termes de pouvoir réel. Tant que le président sera le chef incontesté de la majorité à l'Assemblée, le Palais-Bourbon demeurera une annexe du palais de l'Elysée. "Cy veut le Roi, cy fait la loi", l'axiome de l'Ancien Régime demeure la règle sous la Ve République.
Quant aux pouvoirs de nomination du président aux grandes fonctions (Conseil constitutionnel, CSA, etc.), on annonce "un changement considérable" : le choix du président pourra être refusé par un vote des trois cinquièmes des membres d'une commission parlementaire. Mais un tel vote requiert le concours de la majorité présidentielle, qui ne sera jamais donné contre la volonté du président. Si on voulait rendre ces nominations consensuelles, il faudrait une majorité positive des trois cinquièmes nécessitant l'accord de l'opposition. On est loin du compte.
D'autres font valoir que la réforme accorde à l'opposition parlementaire des droits nouveaux. Mais il faut regarder la portée des textes et non pas seulement l'étiquette. On nous dit : le Parlement aura la maîtrise de la moitié de l'ordre du jour, "un progrès immense". Mais qu'en est-il pour l'opposition ? Le projet lui réserve un jour pour trois semaines, à partager avec les centristes. Belle avancée démocratique !
Autre exemple. Le président annonce que la présidence d'une commission parlementaire sur huit sera réservée à l'opposition. Pourquoi pas trois ? Nous ne demandons pas des pourboires, mais un rééquilibrage.
Enfin, la révision proposée consolide le mode d'élection archaïque des sénateurs, qui assure à la droite une majorité pérenne au Sénat. Cette situation est un défi à la démocratie. Le comité Balladur avait ouvert la voie à un changement possible. La droite sénatoriale a tout refusé à ce sujet. Elle entend demeurer maîtresse du Sénat et, par là, de toute révision constitutionnelle proposée par la gauche. Lors de la prochaine alternance, la gauche devra donc présenter un projet de révision constitutionnelle, soumis directement au pays par voie de référendum. Il devra inclure la reconnaissance du droit de vote aux élections municipales des immigrés régulièrement établis en France. Cette réforme-là, si importante pour l'intégration, est ignorée par l'actuelle révision.
Dans ces conditions, libre à qui le veut de danser un pas de deux constitutionnel avec le président de la République. Ce n'est pas notre choix.
Robert Badinter, sénateur, ancien président du Conseil constitutionnel
LE MONDE 19.07.08

dimanche 20 juillet 2008

mardi 15 juillet 2008

L'hippocampe de Proust

Longtemps, science et littérature ont fait chambre à part. Marcel Proust les a réconciliées. Outre la montagne d'exégèses qu'a suscitée son oeuvre, le "phénomène proustien" a engendré une foule d'analyses psychologiques et neurobiologiques. Ce "phénomène", c'est bien sûr celui attaché à l'épisode de la madeleine, relaté au début d'A la recherche du temps perdu : le narrateur, goûtant chez sa mère un biscuit trempé dans du thé, est soudain assailli par une vive émotion.

Intrigué, il cherche en lui-même et découvre la cause de ce trouble. Le voilà transporté des années en arrière, le dimanche matin à Combray, lorsque sa tante Léonie lui offrait un morceau de madeleine trempé dans son infusion de thé.
Souvenir en apparence ténu, anodin. "Mais, écrit Proust, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir."

"J'ai tout un dossier d'articles qui tentent de réinterpréter scientifiquement cet épisode", témoigne la neurobiologiste Pascale Gisquet (CNRS - université Paris-Sud), qui a bien voulu mettre ses archives à notre disposition. "J'ai moi-même été très inspirée par Proust", confesse-t-elle. Etrange attrait... Le premier réflexe des scientifiques est de se défier d'un témoignage subjectif. Mais Proust fascine les spécialistes de la mémoire. Sans doute, avance le neuropsychologue Francis Eustache (Inserm-université de Caen), parce que "ce visionnaire a eu bien avant nous l'intuition que la mémoire est au centre du psychisme : elle permet cette rencontre intime avec soi et avec l'autre, présent ou absent". Peut-être aussi parce que chacun de nous, un jour, a cru mordre dans sa "madeleine"...

Qu'a donc découvert la science de ce qui, dans la tête d'un Proust, mais aussi sous nos crânes, abrite les souvenirs, les entretient et les ressuscite ? "On sait des choses, mais on en ignore plus encore, prévient Serge Laroche, du laboratoire de neurobiologie de l'apprentissage, de la mémoire et de la communication (CNRS-Paris-Sud). La science de la mémoire est très jeune et porte sur un organe longtemps resté inaccessible, le cerveau." Depuis un siècle, les scientifiques ont compris que celui-ci est organisé en ensembles interconnectés, et que son unité cellulaire de base est le neurone. Le neuroanatomiste espagnol Santiago Ramon y Cajal (1852-1934) avait supposé que les modifications de "protubérances" neuronales étaient responsables de la mémorisation. Ses successeurs lui ont donné raison.

Chaque neurone est en effet capable de transmettre de l'information, sous la forme d'influx électrochimiques et de synthèses moléculaires, et d'entrer en contact avec des milliers d'autres. Ces points de contact, les "protubérances" de Cajal, ce sont les synapses. Les études sur l'animal ont montré que leur activité peut être renforcée, voire qu'elles peuvent se multiplier au fil de l'apprentissage, et ce de façon durable. Leur remodelage à long terme implique des cascades complexes de gènes. "Sur des souris mutantes, on en a déjà identifié 165 qui jouent un rôle dans le fonctionnement synaptique", dit Serge Laroche.

Avec un milliard de millions de connexions, la combinatoire de ces réseaux est hallucinante ! Qu'est-ce donc qu'un souvenir, dans cette jungle neuronale ? "Il serait un motif particulier d'activation cellulaire de réseaux neuronaux", répond Serge Laroche. Concrètement, chacun des sens du jeune Marcel entraîne l'activation d'une portion du cerveau. Tout un réseau neuronal est impliqué. Les noeuds de ce réseau, les synapses, sont renforcés par ces perceptions. "A chaque souvenir correspond un réseau qu'il faut activer pour se le remémorer", avance Serge Laroche. "Pour ce qui est de la mémoire simple, comme modifier des réflexes d'évitement d'un organisme basique tel que l'aplysie, un escargot de mer que j'ai étudié, nous comprenons très bien ce qui se passe, dit l'Américain Eric Kandel, Prix Nobel de médecine en 2000. Mais pour des choses plus complexes comme l'odorat, modalité sensorielle très vaste, combinée parfois avec la perception visuelle, c'est plus compliqué. Nous ne comprenons pas exactement comment tout cela est traité au niveau de l'hippocampe."

L'hippocampe ! Depuis un demi-siècle, cette structure profonde du cerveau fait l'objet de tous les soins des spécialistes de la mémoire. Comme souvent, c'est un cas clinique qui a tout déclenché. En l'occurrence, H. M., un jeune Américain épileptique qui a subi en 1953 une ablation de l'hippocampe et d'une portion des lobes temporaux, censée mettre fin à ses crises. Depuis lors, H. M. est prisonnier du temps : ses souvenirs, dégradés, se sont figés à la période précédant son opération. Ses capacités intellectuelles sont intactes, mais il est incapable de retenir une information nouvelle plus de quelques secondes. Sans mémoire, impossible de construire l'avenir.
La psychologue Brenda Milner a pu montrer que son amnésie n'était pas absolue : H. M. a bien enregistré que ses parents étaient morts, et que Kennedy avait été assassiné, sans doute en raison de la charge émotionnelle de ces événements. Il a aussi pu apprendre à recopier un motif en le regardant dans un miroir, un savoir qui mobilise la mémoire inconsciente. Mais après des décennies de consultations, il ignore toujours qui est Brenda Milner !
Grâce à H. M., grâce aussi aux psychologues expérimentaux, les sciences cognitives distinguent plusieurs types de mémoires, reliées par des passerelles cérébrales qui restent à identifier. D'un côté, la mémoire à court terme, ou de travail, de l'autre celle à long terme. Celle-ci peut être implicite, ou procédurale. Elle nous permet de faire du vélo "inconsciemment" ou à H. M. de dessiner dans un miroir. La mémoire à long terme peut aussi être explicite (consciente). Raffinement supplémentaire, on ne confond pas dans cette dernière ce qui est sémantique (connaissance : Combray n'est pas éloigné de Guermantes) et ce qui est épisodique (histoire personnelle : "J'allais voir tante Léonie le dimanche matin").


Pour mieux cerner cette mémoire autobiographique, l'équipe de Francis Eustache a interrogé des femmes de 65 ans sur leur passé. "Quelle que soit l'ancienneté du souvenir évoqué, la période de vie concernée, c'était bien l'hippocampe qui était activé", indique le chercheur. Et la madeleine, quel est son rôle ? C'est la clé sans laquelle le passé serait resté perdu : "Il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas", écrit Proust. Son narrateur eut plusieurs fois la chance de tourner cette clé : à Guermantes, un pavé disjoint le projette en pensée sur les dalles inégales de la place Saint-Marc, à Venise. Ou le tintement d'une cuillère le transporte vers un sous-bois, où son train avait stoppé jadis.

Les chercheurs ont préféré s'intéresser aux odeurs. Celles-ci sont supposées souveraines pour ouvrir "ces vases disposés sur toute la hauteur de nos années", comme l'écrit Proust, où sont encloses autant de sensations passées. L'aromachologie (la psychologie de l'olfaction) tente de déterminer leur rôle dans la ressuscitation des souvenirs anciens. En laboratoire, les odeurs ne sont pas un indice très puissant dans des tests de mémorisation où elles sont associées à des chiffres, des images ou des actions. Au point que le psychologue expérimental Alain Lieury (Rennes-II) soupçonne que plus que l'odeur, "c'est peut-être la vue de la madeleine qui fut efficace".

Une expérience conduite par John Aggleton et Louise Waskett (université de Cardiff) autour d'un musée de la ville de York consacré aux Vikings montre pourtant leur puissance d'évocation. L'exposition associait une fragrance particulière à chaque scène présentée - terre, bois brûlé, viande... Un interrogatoire, auquel ont été soumis des visiteurs six ans après l'avoir parcourue, a montré qu'en présence de ces odeurs, ils étaient capables de se souvenir de détails plus nombreux (+ 20%) que lorsqu'on les aspergeait - ou non - d'autres parfums.

De telles observations ne cernent pas réellement le "phénomène proustien", qui implique l'évocation, chargée d'émotion, de souvenirs forts anciens. Simon Chu et John Downes, de l'université de Liverpool, ont exposé des sexagénaires à des odeurs ou à des indices verbaux, et leur ont demandé de décrire les expériences passées qui leur venaient. Alors que les mots évoquaient des souvenirs datant de la période où les "cobayes" avaient de 11 à 25 ans, les réminiscences induites par les odeurs remontaient à leur petite enfance, à l'âge où l'on se voit offrir des madeleines.

Récapitulons : le jeune Marcel - en faisant l'hypothèse que Proust s'est inspiré d'événements réels - va le dimanche grignoter une madeleine chez sa tante. Cette expérience multisensorielle renouvelée se traduit dans son cerveau par une poussée de connexions neuronales, impliquant des phénomènes à la fois électrochimiques et la production de protéines, qui stimule et renforce durablement certains circuits. Ceux-ci vont constituer un souvenir, "stocké" dans l'hippocampe. Des décennies plus tard, une saveur oubliée réactive ce réseau délaissé, d'abord sous la forme d'une émotion sans objet, qui dans l'écheveau des neurones finit - miracle ! - par trouver son origine, faisant le pont entre l'affection toujours présente de sa mère et celle, retrouvée, de sa tante disparue. Le reste est littérature : "Tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé"...

Hervé Morin
LE MONDE 14.07.08

lundi 14 juillet 2008

dimanche 13 juillet 2008

jeudi 10 juillet 2008

Le monde du Meshugah



c'est l'été, mettons. Le soleil perce timidement à travers les nuages. Le vent souffle. Dans la ville on s'affaire pour les festivités prochaines, en bas, sur le port. Ces jours-ci les journaux évoquent en pages intérieures, locales, les pages du Pays d'Iroise, les derniers malheurs sur l'eau lointaine et dangereuse qui, la nuit, vient s'éclater en un roulement de tonnerre, de canonnade contre les côtes, les falaises, les amers, les rivages et la nuit est comme habitée par cette force, des navires en perdition... juré craché. C'est l'été, mettons. Sur le cours d'Ajot, construit par des forçats, les cyclistes s'en vont à la suite des trois coups de pétard dont les panaches de fumée s'esquivent de la troupe en prenant la route du ciel, Carcassone; à la suite du monoxyde de carbone distribué gracieusement en pots ou cornets d'échappement par la caravane du Tour, comme en roue libre et tutti quanti.... C'est l'été, mettons. Les plages sont vertes : "ils ont des chapeaux ronds, vive les cochons", et le ciel s'est de nouveau couvert

On frappe

Si nous n'étions pas encore du tout, nous ne serions là pour personne. Mais cette demi-existence où nous sommes peut etre aisément dérangée du dehors. Elle n'est pas assez peu, ni assez dense pour y résister. Dans tout ce qui peut nous déranger, il est déjà question de mourir, ce qui nous disperse encore plus qu'on ne l'ai déjà, de toute façon. Les coups frappés à la porte qui nous arrachent au sommeil, voire au travail absorbant, nous font sursauter, mais surtout ils nous piquent et nous paralysent. Dans ces dérangements on pressent déjà quelque chose de la mort; le travail pénible ne nous absorbe pas assez, au contraire, il nous rend encore plus sensibles. Et l'arrachement ne nous ramène pas toujours à nous-memes, il n'ouvre sur rien de bon. On peut déjà sentir là quelque chose d'intempestif, peut-etre faible et vraisemblablement faux, c'est pourtant là et on bute. Des amis deviennent alors facilement des étrangers, évidemment on voit aussi ce que nous sommes et ce qu'ils sont pour nous, quand le léger coup qui nous dérange cesse. On sent alors qu'on n'a pas fini, qu'on ne peut justement pas bien s'arreter là. En tout cas, ce n'est pas toujours l'attendu qui frappe à la porte.
Ernst Bloch, 1968, Traces, Paris: Gallimard.

samedi 5 juillet 2008

Déterminer l'indéterminé

Quand "la" détermination s'exerce, elle ne se contente pas de donner une forme, d'informer des matières sous la conditions des catégories. Quelque chose du fond remonte à la surface, y monte sans prendre forme, s'insinuant plutôt entre les formes, existence autonome sans visage, base formelle. Ce fond en tant qu'il est maintenant à la surface s'appelle le profond, le sans-fond. Inversement, les formes se décomposent quand elles se réfléchissent en lui, tout modelé se défait, tous les visages meurent, seule subsiste la ligne abstraite comme détermination absolument adéquate à l'indéterminé, comme éclair égal à la nuit, acide égal à la base, distinction adéquate à l'obscurité toute entière : le monstre. (Une détermination qui ne s'oppose pas à l'indéterminé, et qui ne le limite pas.) C'est pourquoi le couple matière-forme est très insuffisant pour décrire le mécanisme de la détermination; la matière est déjà informée, la forme n'est pas séparable du modelé de la species ou de la morphè, l'ensemble est sous la protection des catégories. En fait, ce couple est tout intérieur à la représentation, et définit son premier état qu'Aristote a fixé. C'est déjà un progrès d'invoquer la complémentarité de la force et du fond, comme raison suffisante de la forme, de la matière et de leur union. Mais encore plus profond et menaçant, le couple de la ligne abstraite et du sans fond qui dissout les matières et défait les modelés. Il faut que la pensée, comme détermination pure, comme ligne abstraite, affronte ce sans fond qui est l'indéterminé. Cet indéterminé, ce sans fond, c'est aussi bien l'animalité propre à la pensée, la génitalité de la pensée: non pas telle ou telle forme animalle, mais la bêtise. Car, si la pensée ne pense que contrainte et forcée, si elle reste stupide tant que rien ne la force à penser, ce qui la force à penser n'est-il pas aussi l'existence de la bêtise, à savoir qu'elle ne pense pas tant que rien ne la force? Reprenons le mot d'Heidegger: " Ce qui nous donne le plus à penser, c'est que nous ne pensons pas encore." La pensée est la plus haute détermination, se tenant face à la bêtise comme à l'indéterminé qui lui est adéquat. La bêtise (non pas l'erreur) constitue la plus grande impuissance de la penssée, mais aussi la source de son plus haut pouvoir dans ce qui la force à penser. Telle est la prodigieuse aventure de Bouvard et Pécuchet, ou le jeu du non-sens et du sens. Si bien que l'indéterminé et la détermination restent égaux sans avancer, l'un toujours adéquat à l'autre. Etrange répétition qui les ramène au rouet, ou plutôt au même double pupitre. Chestov voyait en Dostoïevski l'issue, c'est-à-dire l'achèvement et la sortie de la Critique de la Raison Pure. Qu'on nous permette un instant de voir dans Bouvard et Pécuchet l'issue du Discours de la Méthode. Le cogito est-il une bêtise? C'est nécessairement un non-sens, dans la mesure où cette proposition prétend se dire, elle-même et son sens. Mais c'est aussi un contresens (et cela, Kant le montrait) dans la mesure ou la détermination "Je pense" prétend porter immédiatement sur l'existence indéterminée "Je suis", sans assigner la forme sous laquelle l'indéterminé est déterminable. Le sujet du "cogito" cartésien ne pense pas, il a seulement la possibilité de penser, et se tient stupide au sein de cette possibilité. Il lui manque la forme du déterminable: non pas une spécificité, non pas une forme spécifique informant une matière, non pas une mémoire informant un présent, mais la forme pure et vide du temps. C'est la forme vide du temps qui introduit, qui constitue la Différence dans la pensée, à partir de laquelle elle pense, comme différence de l'indéterminé et de l'indétermination. C'est elle qui répartit, de part et d'autre d'elle même, un "Je" fêlé par la ligne abstraite, un moi passif issu d'un sans-fond qu'il contemple. C'est elle qui engendre penser dans la pensée, car la pensée ne pense qu'avec la différence, autour de ce point d'effondrement. C'est la différence, ou la forme du déterminable, qui fait fonctionner la pensée, c'est-à-dire la machine entière de l'indéterminé et de la détermination. La théorie de la pensée est comme la peinture, elle a besoin de cette révolution qui la fait passer de la représentation à l'art abstrait; tel est l'objet d'une théorie de la pensée sans image.


"Différence et Répétition, PUF, Paris, 1981, p.352-355

Horizon "TERRA"

Rappels des liens consultables sur Odyssées:

TERRA se définit comme un "réseau scientifique" mis à disposition des chercheurs et des "cherchants", selon le mode de déclinaison adopté par R. Barthes ("écrivains"-"écrivants"). Parmi les publications de TERRA, on trouve certains documents en ligne, dont une partie (1er Chapitre) de l'essai de Marc Bernardot, sociologue, consacré aux "camps d'étrangers".

Voici le lien direct: http://terra.rezo.net/article703.html

Marc BERNARDOT, 2008, Camps d’étrangers, Paris: Ed. Du Croquant.