« Tu seras immigré en terre étrangère »
Parmi les événements qui ont marqué ma semaine, je compte cette brève rencontre faite dans l’enceinte de la Bibliothèque Universitaire. Les raisons qui m’avaient amenées là tenaient à peu de choses et de noblesse puisque je venais simplement y faire des photocopies. Ce n’est pas pour autant une opération simple. Il faut considérer que la faculté, comme toute institution ou administration, comporte ses contradictions et ses ambiguïtés. C’est d’ailleurs ainsi que je me suis trouvé bêtement en quête d’une carte de photocopie, devant une de ces machines sourde à mes appels (un vrai distributeur de billets!) sans disposer de monnaie! Ce qui constitue un handicap certain. Je suis bien heureusement tombé sur une bonne âme: un étudiant américain, qui venait lui aussi acheter une carte de photocopie. Il semblait très content de pouvoir me venir en aide. Nous avons commencé à discuter dans cet endroit insolite, inadéquat, que seuls créént les espaces publics. Il m’a demandé ce que je faisais. Je lui ai répondu que je cherchais désormais à quitter ces lieux hantés. Il m’a interrogé à nouveau en précisant sa question. Il parlait de mes études, de mon travail, de mon voyage ou mon errance sur ces eaux douteuses. « Ah ? » ai-je dû répondre en soupirant. « A moi Moïse ! Ulysse ! » « Héros de circonstances ! » Pourvu que les eaux se fendent sous mes pas… Je voyais suivre la question suivante et la devançais : « Qui suis-je ? » Les étudiants sont connus pour la profondeur de leur question et leur persévérance. Je ne partirai vraisemblablement pas. J’allais alors décliner mes papiers et me résoudre au pire, quand il m’expliqua les raisons de son interrogation.
Il commença par évoquer mon physique et mon âge. Sans doute considérait-il alors les rides qui couraient au coin de mes yeux, les cernes qui logeaient mon regard creux et fatigué, ma barbe de trois jours et mes quelques cheveux blancs. Il loua ensuite, par une subtile galipette, mon expérience et ma grande sagesse. Je devais avoir plus de 50 ans, comme Moïse, et allais bientôt traverser le désert. Il commençait à faire chaud dans cette pièce alimentée par les néons et les ronronnements des photocopieurs. Le garçon m’expliqua qu’il était étudiant en psychologie, qu’il était à la recherche d’un stage et qu’il sollicitait ainsi toutes les personnes apparemment plus âgées que les autres ou simplement plus lucides. Dans ce dernier cas il s’agit simplement d’une intuition. C’est une nouvelle catégorisation sociale qui apparaît depuis les dernières élections présidentielles… Quelques jours plus tôt, une personne m’avait lancé que j’avais l’air déprimé. Je fis rapidement le lien en songeant que je perdais le sens de mon image et que c’était sans doute le syndrome de la trentaine. On ne cicatrise plus de la même façon, de manière aussi rapide qu’autrefois. Je pris sur moi, après une telle entrée en matière et lui parlai des travaux que j’avais réalisé par le passé. Je commençai à lui parler de mes études et analyses menées en milieu carcéral, de l’extension d’un service de santé au niveau de l’hôpital Nord de Marseille, des conditions de détention, des problèmes rencontrés en France et de la particularité du système pénitentiaire à l’échelle de l’Europe. J’abordai les grandes questions posées du point de vue de la santé et de la psychiatrie, l’incarcération des toxicomanes et les traitements prescrits pour pallier le manque. Je me replongeais alors dans le passé, m’emportais sans réserves, sans fonds, à nouveau confronté aux difficultés rencontrées à cette époque. Il faisait décidément chaud. Je plaidais pour ma cause en montrant l’importance d’une intervention psychologique au sein de cette institution qui fut pendant longtemps coupée du « monde extérieur » et écartée des conditions de soins élémentaires. J’abordais enfin la question du délit et exposais les différentes réflexions engagées sur le sujet. Ces différents arguments semblaient toutefois perturber mon nouvel ami, qui avait semblé un moment intéressé. « En fait, demanda-t-il, presque blême, la prison c’est l’enfer, non ? » Je voyais bien que cela l’intéressait, mais d’une façon que je connais bien : avec curiosité et suffisamment de détachement. La prison est un lieu qui génère de nombreux fantasmes et inspire ce genre de sentiment. Le jeune homme, qui me dépassait de plusieurs têtes, et semblait ainsi écouter mes propos avec attention, comme penché sur mon cas, finit définitivement par me décevoir en laissant entendre que les détenus n’étaient pas des hommes comme les autres. Il est effectivement confortable de songer que l’on peut se préserver d’une notion aussi abstraite que « le mal », se persuader que l’on est du « bon côté » tant que l’on n’a pas compris ou admis que tout cela ne fait qu’un. Le garçon parut presque scandalisé lorsque je lui parlai des rencontres occasionnées en prison et la qualité des relations parfois entretenues avec des détenus qui avaient commis des actes effroyables. J’en conclus qu’il ne pourrait travailler en prison et supporter la réalité de son fonctionnement. Nous en étions à peu près à ces considérations lorsque son téléphone sonna. Les choses allèrent tellement vite que je perdis à nouveau pied. Il décrocha. J’ai pensé qu’il allait raccrocher aussitôt et que nous reprendrions notre conversation, mais au lieu de cela il me tendit la main et conclut ainsi notre discussion. Je la serrai, évidemment surpris et désemparé par son attitude et la rapidité des faits. Je ne le connaissais pas et j’ai alors réalisé que rien ne me rattachais à lui. Il s’en alla en parlant au téléphone, dans une langue que je ne saisis pas. Je ressentais à nouveau l’impression éprouvée quelques minutes plus tôt, l’absurdité palpable et le vide de ces lieux désormais hantés par l’errance des inconnus et l’épuisement des mots. J’étais à nouveau seul, livré à moi-même, plus que jamais incertain d’être en vie et de trouver du sens à tout cela. Je me suis simplement rapporté à un passage de l’Odyssée, au cours duquel Ulysse se sortit habilement d’une aventure périlleuse en se faisant appeler : « Personne ». « Je m’appelle Personne », aurais-je dit à mon tour à ce jeune homme, mais il ne perçut pas non plus la portée de ma parole.
Parmi les événements qui ont marqué ma semaine, je compte cette brève rencontre faite dans l’enceinte de la Bibliothèque Universitaire. Les raisons qui m’avaient amenées là tenaient à peu de choses et de noblesse puisque je venais simplement y faire des photocopies. Ce n’est pas pour autant une opération simple. Il faut considérer que la faculté, comme toute institution ou administration, comporte ses contradictions et ses ambiguïtés. C’est d’ailleurs ainsi que je me suis trouvé bêtement en quête d’une carte de photocopie, devant une de ces machines sourde à mes appels (un vrai distributeur de billets!) sans disposer de monnaie! Ce qui constitue un handicap certain. Je suis bien heureusement tombé sur une bonne âme: un étudiant américain, qui venait lui aussi acheter une carte de photocopie. Il semblait très content de pouvoir me venir en aide. Nous avons commencé à discuter dans cet endroit insolite, inadéquat, que seuls créént les espaces publics. Il m’a demandé ce que je faisais. Je lui ai répondu que je cherchais désormais à quitter ces lieux hantés. Il m’a interrogé à nouveau en précisant sa question. Il parlait de mes études, de mon travail, de mon voyage ou mon errance sur ces eaux douteuses. « Ah ? » ai-je dû répondre en soupirant. « A moi Moïse ! Ulysse ! » « Héros de circonstances ! » Pourvu que les eaux se fendent sous mes pas… Je voyais suivre la question suivante et la devançais : « Qui suis-je ? » Les étudiants sont connus pour la profondeur de leur question et leur persévérance. Je ne partirai vraisemblablement pas. J’allais alors décliner mes papiers et me résoudre au pire, quand il m’expliqua les raisons de son interrogation.
Il commença par évoquer mon physique et mon âge. Sans doute considérait-il alors les rides qui couraient au coin de mes yeux, les cernes qui logeaient mon regard creux et fatigué, ma barbe de trois jours et mes quelques cheveux blancs. Il loua ensuite, par une subtile galipette, mon expérience et ma grande sagesse. Je devais avoir plus de 50 ans, comme Moïse, et allais bientôt traverser le désert. Il commençait à faire chaud dans cette pièce alimentée par les néons et les ronronnements des photocopieurs. Le garçon m’expliqua qu’il était étudiant en psychologie, qu’il était à la recherche d’un stage et qu’il sollicitait ainsi toutes les personnes apparemment plus âgées que les autres ou simplement plus lucides. Dans ce dernier cas il s’agit simplement d’une intuition. C’est une nouvelle catégorisation sociale qui apparaît depuis les dernières élections présidentielles… Quelques jours plus tôt, une personne m’avait lancé que j’avais l’air déprimé. Je fis rapidement le lien en songeant que je perdais le sens de mon image et que c’était sans doute le syndrome de la trentaine. On ne cicatrise plus de la même façon, de manière aussi rapide qu’autrefois. Je pris sur moi, après une telle entrée en matière et lui parlai des travaux que j’avais réalisé par le passé. Je commençai à lui parler de mes études et analyses menées en milieu carcéral, de l’extension d’un service de santé au niveau de l’hôpital Nord de Marseille, des conditions de détention, des problèmes rencontrés en France et de la particularité du système pénitentiaire à l’échelle de l’Europe. J’abordai les grandes questions posées du point de vue de la santé et de la psychiatrie, l’incarcération des toxicomanes et les traitements prescrits pour pallier le manque. Je me replongeais alors dans le passé, m’emportais sans réserves, sans fonds, à nouveau confronté aux difficultés rencontrées à cette époque. Il faisait décidément chaud. Je plaidais pour ma cause en montrant l’importance d’une intervention psychologique au sein de cette institution qui fut pendant longtemps coupée du « monde extérieur » et écartée des conditions de soins élémentaires. J’abordais enfin la question du délit et exposais les différentes réflexions engagées sur le sujet. Ces différents arguments semblaient toutefois perturber mon nouvel ami, qui avait semblé un moment intéressé. « En fait, demanda-t-il, presque blême, la prison c’est l’enfer, non ? » Je voyais bien que cela l’intéressait, mais d’une façon que je connais bien : avec curiosité et suffisamment de détachement. La prison est un lieu qui génère de nombreux fantasmes et inspire ce genre de sentiment. Le jeune homme, qui me dépassait de plusieurs têtes, et semblait ainsi écouter mes propos avec attention, comme penché sur mon cas, finit définitivement par me décevoir en laissant entendre que les détenus n’étaient pas des hommes comme les autres. Il est effectivement confortable de songer que l’on peut se préserver d’une notion aussi abstraite que « le mal », se persuader que l’on est du « bon côté » tant que l’on n’a pas compris ou admis que tout cela ne fait qu’un. Le garçon parut presque scandalisé lorsque je lui parlai des rencontres occasionnées en prison et la qualité des relations parfois entretenues avec des détenus qui avaient commis des actes effroyables. J’en conclus qu’il ne pourrait travailler en prison et supporter la réalité de son fonctionnement. Nous en étions à peu près à ces considérations lorsque son téléphone sonna. Les choses allèrent tellement vite que je perdis à nouveau pied. Il décrocha. J’ai pensé qu’il allait raccrocher aussitôt et que nous reprendrions notre conversation, mais au lieu de cela il me tendit la main et conclut ainsi notre discussion. Je la serrai, évidemment surpris et désemparé par son attitude et la rapidité des faits. Je ne le connaissais pas et j’ai alors réalisé que rien ne me rattachais à lui. Il s’en alla en parlant au téléphone, dans une langue que je ne saisis pas. Je ressentais à nouveau l’impression éprouvée quelques minutes plus tôt, l’absurdité palpable et le vide de ces lieux désormais hantés par l’errance des inconnus et l’épuisement des mots. J’étais à nouveau seul, livré à moi-même, plus que jamais incertain d’être en vie et de trouver du sens à tout cela. Je me suis simplement rapporté à un passage de l’Odyssée, au cours duquel Ulysse se sortit habilement d’une aventure périlleuse en se faisant appeler : « Personne ». « Je m’appelle Personne », aurais-je dit à mon tour à ce jeune homme, mais il ne perçut pas non plus la portée de ma parole.
Y.
1 commentaire:
Mais ça va pas la tête?
Après tous les efforts de notre président vénéré pour se rapprocher de son mentor, tu agresses un de ses concitoyens avec ta sollicitude de faible pour des rebuts de la société!!
Qu'est-ce qui t'a pris ?
Tu as jusqu'à lundi pour te reprendre, on peut peut-être le retrouver pour s'excuser...
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